‹ Le crimeChapitre 3 sur 9 · Nous devons nous prémunir à l'avenir contre de nouvelles · texte numérisé non relu

Nous devons nous prémunir à l'avenir contre de nouvelles

attaques de ce genre.

3. Le seul moyen efficace et possible pour cela est un agran-

dissement territorial de l'Allemagne vers l'Est et vers l'Ouest, qui offre des garanties réelles pour notre sécurité politique, militaire et économique.

Tout cet échafaudage d'idées est basé sur l'agression ennemie de l'été de 1914. Même en admettant que les prémisses ad Nos 1 et 2 soient justes, il est fragile, parce que la conclusion N° 3, d'après laquelle de pareils événements ne peuvent être évités à l'avenir que par V agrandissement territorial de V Allemagne, est contestable. Mais toute cette théorie des buts de guerre s'écroule si les prémisses qui sont à sa base, l'agression ennemie, sont écartées. Si l'on ne peut maintenir l'idée d'une agression, la thèse des garanties nécessaires ne repose plus sur rien, tous les plans d'agrandissement et de conquêtes qu'elle implique apparaissent tels qu'ils sont : un pur désir d' expansion impérialiste, et la guerre préventive et défensive se démasque comme une guerre offensive de conquête. En établissant que l'Allemagne n'a pas été attaquée, mais qu'elle a attaqué elle-même, nous apportons la preuve que ses visées annexionistes ne devaient pas la préserver contre des agressions, mais simplement servir à agrandir sa puissance ; nous dépouillons de leur prétendu caractère préventif les buts de guerre allemands qui sont aujourd'hui manifestes aux yeux de tous, et nous les dévoilons pour ce qu'ils sont réellement, c'est-à-dire des buts de conquête. Ainsi — par l'étude des origines en rapport avec les fins de la guerre, nous voyons s'ajouter une nouvelle et lourde charge à toutes celles d'où nous pouvons déduire que l'Allemagne est l'auteur conscient de la guerre mondiale. Aussi longtemps que le gouvernement allemand conserve par devers lui

quelque bribe de document propre à soutenir le mensonge de la guerre défensive, aussi longtemps il sera dans la situation de faire passer ses idées réprouvables de conquête pour de légitimes garanties d'avenir. C'est pourquoi il est nécessaire de le serrer de près dans tous les recoins de son système de défense pour lui arracher les derniers lambeaux de papier qu'il pourrait exhiber devant le Tribunal de l'opinion publique comme pièces justificatives de cette guerre et de ses buts.

La triple faute.

L'enquête sur la cause en relation avec les buts de guerre nous conduit donc en outre à une question de responsabilité toute nouvelle : la responsabilité vis-à-vis de l'avenir, dont l'étude est déjà aujourd'hui d'une grande importance historique. Jusqu'ici, il n'existait que deux questions de responsabilité :

celle concernant le passé, c'est-à-dire les événements qui

ont précédé de loin la guerre ; celle concernant le présent, c'est-à-dire les événements qui

sont à l'origine immédiate de cette guerre.

J'ai répondu à ces deux questions dans J'accuse par un verdict de culpabilité contre l'Allemagne et l'Autriche.

La troisième question, qui — à mesure que la guerre avance et, espérons-le, approche de sa fin — devient toujours plus aiguë, est celle de la conformation de la future Europe. Elle se formule en ces termes : Est-ce que l'Europe doit continuer à vivre à l'avenir dans l'anarchie actuelle, dans les rivalités des puissances belligérantes, dans la condition ruineuse d'une paix armée qui n'est autre chose qu'une guerre latente ? Ou bien est-ce qu'un état réglé par le droit doit remplacer ce régime de violence, un état juridique qui garantisse la paix et la sécurité grâce à un organisme créé à cet effet ? L'Allemagne s'efforce de maintenir l'anarchie actuelle, au sein de laquelle elle veut élever sa propre sécurité par l'augmentation de sa puissance1. Ses adversaires luttent en faveur

1 II n'y a rien à changer à ces mots — écrits en septembre 1916 — malgré la dernière et étonnante profession de pacifisme de M. de Bethmann (nov. 1916). Cette subite manifestation pacifiste du chancelier de l'empire allemand — produit d'une insomnie, sans doute — de ce même chancelier qui, durant les sept ans de son gouvernement, s'est toujours montré dans ses discours et ses actes adversaire inexo-

d'une Europe régie par le droit. Quant à savoir si, par ses visées d'avenir, l'Allemagne ne se charge pas d'une nouvelle et troisième faute grave, cela dépend de cette question préjudicielle : a-t-elle, oui ou non, été attaquée par ses adversaires en été 1914 ? Si elle a été l'objet d'une agression, en pensant égoïstement à sa propre sécurité dans l'avenir, elle aurait manqué son but, parce que le moyen choisi par elle n'y était pas conforme ; mais sa pensée ne serait pas criminelle., et ne donnerait pas lieu d'inscrire au débit des horreurs que l'Allemagne a à son compte un nouveau poste d'une valeur égale aux autres. Mais, si elle n'a pas été attaquée, son idée d'une paix allemande de violence et de conquête est un crime contre l'avenir — crime aussi grand que ceux qu'elle a déjà commis dans le passé et le présent. Puisque nous voulons aujourd'hui éclairer et examiner jusque dans les derniers recoins la question de responsabilité, nous préparons tout d'un temps l'acte qui doit convaincre d'une troisième faute le criminel déjà reconnu deux fois coupable. Pour cela, il est indifférent qu'il accomplisse véritablement ce troisième délit ou que, suivant la situation militaire, il fuisse le commettre.

Le malfaiteur qui est empêché, par force majeure, d'exécuter ses plans criminels n'en est pas moins condamnable pour cela. Si l'Allemagne avait obtenu la victoire — ce qui n'est heureusement pas arrivé et n'arrivera pas, pour le bonheur du continent, et même pour celui de l'Allemagne, — elle aurait établi un nouveau régime de violence en Europe, un régime pire que l'ancien ; elle aurait dicté aux autres peuples une paix de conquérante, et elle se serait créé à elle-même, par des annexions sur toutes ses frontières, une suprématie qui serait devenue la cause de nouveaux armements, de nouveaux troubles et de nouvelles guerres. Quand tout se serait passé suivant la volonté et la puissance de l'Allemagne, la paix nous aurait donné une Europe plus détestable que celle d'avant. A en juger d'après la situation actuelle, une bienveillante Providence semble vouloir préserver d'un sort pareil les malheureux peuples. Mais celui qui avait la volonté de précipiter de nou-

rable du pacifisme, et qui, depuis le commencement du conflit, n'a fait que proclamer comme but de guerre la garantie de la puissance à venir de l'Allemagne, cette manifestation subite de sa part est particulièrement suspecte ; la sincérité du chancelier est démentie par ses persistantes idées d'agrandissement territorial à l'Est et à l'Ouest, idées qui ont déjà trouvé une réalisation pratique dans la création d'un royaume de Pologne prétendu indépendant. J'ai traité longuement du discours de Bethmann-Hollweg du 9 novembre 1916 dans un écrit intitulé Bethmann der Pazifist (Abschnitt « Kriegsziele »).

veau l'Europe — et avec elle le monde entier — dans une telle confusion, dans de telles catastrophes, s'est déjà rendu coupable rien que par sa volonté agissante, rien que par sa tentative — heureusement avortée — d'un troisième crime, du crime contre l'avenir. La supposition d'où part ce troisième verdict de culpabilité est que les adversaires de l'Allemagne n'ont ni machiné ni entrepris une guerre offensive en été 191 4. Le fondement du verdict de culpabilité est donc ici aussi la question de savoir : Qui a voulu la guerre européenne, qui l'a préparée, qui l'a provoquée ? Si l'étude de la question de responsabilité nous conduit à la réponse suivante : l'Allemagne — avec ses alliés — a voulu la guerre ; elle l'a préparée ; elle l'a provoquée ; il en résulte automatiquement le triple verdict de culpabilité :

L'Allemagne a péché contre le Passé, contre le Présent et contre l'Avenir.

« Style facile, parfois spirituel. »

Nombre de mes critiques, ne pouvant nier l'impression produite par mon ouvrage, l'effet considérable qu'il a exercé dans le monde, les attribuent non à la puissance de l'argumentation et à la force persuasive de la vérité démontrée — Dieu nous en garde, puisque c'est un livre de mensonges, — mais à des qualités extérieures d'exposition, au « pathétique moral » qu'ils prétendent hypocrite, à une satire agressive qui dirige ses traits acérés jusque contre les têtes couronnées, au « style facile et parfois spirituel » qui captive le lecteur de bonne foi et le prend dans ses pièges.

Cette dernière trouvaille mérite assurément — comme son auteur d'ailleurs — la palme du ridicule. Style facile, parfois spirituel ! Oh, douce sainte Barbe ! Quel homme faut-il donc être pour ne trouver rien d'autre à vanter dans ce livre, le plus grave, le plus violent, le plus révolutionnaire et, espérons-le, le plus riche en résultats des livres de guerre, qu'un style facile et spirituel ! Ce fou ne saisit pas les invectives sanglantes que l'accusateur fait siffler comme des lanières sur la tête et le dos des grands criminels. Il ne remarque pas et ne voit pas le fleuve de laves incandescentes et révolutionnaires qui coule entre les lignes de ce livre, brûlant, arrachant, déchirant, ruinant l'ordre social actuel en Allemagne. La satire mordante est, pour lui, plaisanterie facile, et il ne s'aper-

cevra de l'incendie que lorsque les flammes lécheront les têtes des souverains coupables, des hommes d'Etat et des méprisables journalistes à leur solde.

Ecoutons ce qu'un neutre, le Hollandais Frederik van Eeden, écrit dans sa préface à l'édition hollandaise de J'accuse :

C'est pourquoi un livre comme J'accuse est un premier rayon de lumière qui perce les profondes ténèbres. Il marque un tournant dans les événements énormes de l'actualité. Il est le premier signe de compréhension parmi ceux qui ont été le plus effroyablement trompés.

Les meilleurs du peuple allemand veulent la liberté et l'indépendance comme nous. Aussi longtemps qu'ils vivent dans l'illusion de combattre pour le droit et la liberté, il n'y aura pas de solution. Ils sont forts, bien organisés et prêts à combattre au mépris de la mort. Si leur cause était juste, aucune défaite ne pourrait les briser.

On ne peut espérer une paix durable tant que le peuple allemand n'arrivera pas à une juste conception des choses

La description exacte des événements a été donnée pour la première fois, d'une façon parfaitement claire et irréfutable, par une des dupes elles-mêmes dans J'accuse. Cari Spitteler, le grand poète suisse-allemand, dit de ce livre : a J'ai lu J'accuse, et je me suis extraordinairement réjoui de l'exposé magistralement persuasif des faits, donc de la claire démonstration de la vérité. »

J'ai partagé cette joie, car la guerre reste un drame épouvantable, et celui qui y assiste respire à chaque symptôme d'un retour au bien.

Ce livre est un indice de ce genre et même un indice très sérieux et très clair. Plus qu'une victoire matérielle. Le régime prussien, militaire, autocratique, aura beau vaincre sur les champs de bataille, sa ruine est inévitable, si les vérités proclamées par ce livre pénètrent dans le peuple allemand. C'est de l'intérieur à l'extérieur, non par la poudre et le fer, mais par la conversion des esprits, que se produiront la destruction de l'Allemagne et sa restauration.

Ce livre est effrayant parce qu'il dévoile l'infériorité spirituelle, parce qu'il dévoile la détresse et la ruine morales d'hommes qui détiennent une trop grande puissance sans responsabilité. Car il est maintenant établi que les souverains allemands ont menti et trompé, sciemment. D'une façon si grave que cela nous paraît incroyable à nous autres Hollandais, qui avons une parfaite confiance dans la probité de notre gouvernement.

Ce livre signifie Révolution. On peut l'interdire, le confisquer, l'étouffer, cela

ne servira de rien La parole ardente trouvera de la matière inflammable et

continuera à brûler jusqu'à ce que l'incendie éclate. Ivt je ne puis prévoir, chez tous les peuples de la terre, autre chose qu'une suite d'événements qui poursuivent et mènent à chef l'œuvre de 1792 et de 1848.

Tel est ce livre d'un style facile et parfois spirituel ! Il ne doit pas paraître au gouvernement allemand aussi léger et aussi spirituel qu'à son inintelligent et stupide apologiste ; sans cela le gouvernement impérial ne commettrait pas cette énorme sottise — qui apparaît à elle seule comme un aveu solennel de culpa-

bilité, — d'éloigner soigneusement J'accuse des frontières allemandes et des défenseurs allemands de la patrie, et d'exciter en même temps contre cet ouvrage une multitude de ses reptiles, depuis Schiemann jusqu'au plus infime écrivailleur. Est-ce que cette situation n'est pas comique à éclater de rire ? N'est-elle pas comique et honteuse, cette lâche angoisse de la Wilhelmstrasse, avec tous les moyens intellectuels et matériels de pression qu'elle a en mains, avec les fonds de presse énormes dont elle dispose pour satisfaire tant de journalistes faméliques à sa solde, avec toutes les ressources qu'elle possède pour influencer l'opinion publique, avec sa censure et son état de siège qui lui permet de réprimer aussitôt toute opinion malsonnante, avec, dans la presse, son état-major de collaborateurs volontaires ou forcés, prêts, sur un coup de sifflet, à s'élancer comme une meute contre le gibier traqué ? N'est-ce pas comique et, en même temps, honteux de voir un gouvernement si puissant ressentir devant quelques feuilles de papier blanc noircies de caractères d'imprimerie une peur si grande qu'il n'ose laisser entrer cette œuvre diabolique dans le pays ? !

Mon livre ne doit donc pas seulement être léger et spirituel, mais encore tout à fait grave, efficace, impressionnant, plus grave et plus impressionnant que toutes les réfutations que l'on laisse paraître librement, que l'on sollicite et que l'on répand par tous les moyens dont on dispose.

La littérature « Anti-J' accuse » augmente toujours plus. Mais la force indestructible de ce livre se manifeste justement en ce qu'on voudrait le tuer à tout prix, mais qu'on ne peut le tuer. Toutes ces tentatives de meurtre se produisent en l'absence du corps du délit et du délinquant. On s'acharne sur un mannequin, comme dans ces scènes de cinéma où un homme semble être poussé d'un rocher élevé dans l'abîme, mais où, en fait, c'est un mannequin empaillé qui prend la place de l'homme. On cherche à précipiter l'auteur du « libelle honteux J'accuse », ainsi qu'un traître à la patrie, du haut de la Roche tarpéienne ; on ne tue pas l'auteur et encore moins son œuvre, mais seulement un fantôme, que l'on représente à un public ignorant et de bonne foi comme l'accusateur et comme le livre d'accusation.

Mes adversaires trouvent tout naturel que J'accuse soit interdit et confisqué en Allemagne, tandis que leurs écrits peuvent être propagés sans restriction. Ils constatent avec plaisir que la

confiscation « a pourtant restreint en des limites très étroites » la diffusion de mon livre, que la presse, elle aussi, par suite de la censure, n'a pu s'exprimer que « dans le sens de la réprobation ». La majorité des lecteurs allemands, ajoutent-ils, auraient jugé cet ouvrage selon sa véritable valeur ; mais il se trouve aussi chez nous des gens « qui se sont laissé prendre à J'accuse et, sûrement, pas les plus médiocres esprits ». A mon grand regret, je ne puis retourner ce compliment à mes adversaires ; sans doute, leurs ouvrages « ont été aussi appréciés à leur juste valeur » par les lecteurs ; mais ceux qui « s'y sont laissé prendre » n'étaient sûrement pas les meilleurs esprits. Au surplus, voulez-vous m' expliquer, s'il vous plaît, Messieurs, comment le malheureux lecteur allemand doit examiner, comparer et décider quand l'œuvre — - l'objet principal de la discussion — lui manque, et qu'il n'a à sa disposition qu'un miroir déformant avec toutes les altérations, les entorses, les falsifications et les omissions qu'il produit ? Je connais des gens en Allemagne qui ont soigneusement rassemblé toute la littérature « Anti-J' accuse », mais qui n'ont pas réussi, malgré tous leurs efforts, à se procurer jusqu'à présent un seul exemplaire de J'accuse. C'est justement la vile spéculation de toute cette clique de réfutateurs : ils utilisent le titre sensationnel de J'accuse pour faire de la réclame à leurs pitoyables brochures ; ils sont certains de la protection de tous les cercles influents de l'Allemagne ; ils savent que des critiques défavorables de leurs ouvrages ne sont pas tolérées par la censure, parce que l'opinion publique de l'Allemagne a reçu pour consigne de croire à l'innocence du gouvernement allemand et à une guerre défensive ; ils sont assurés que la presse nationale — et, en ces temps de guerre, tout est national ! — va s'approprier avec zèle et applaudissement leurs démonstrations, si inconsistantes et si idiotes soientelles, et porter aux nues, non seulement leur patriotisme « Rightor-wrong-my-country », mais aussi leur sagacité et la force persuasive de leur dialectique. Et maintenant, ils tapent effrontément et pieusement avec un bâton de comédie sur le mannequin sans arme et sans défense de l'accusateur, pendant que celui-ci est, en chair et en os, debout, au delà de la frontière, son livre à la main, et que, sous peine d'être fusillé, il ne peut se défendre en personne devant la barre de l'opinion publique.

C'est le triste courage de ces Allemands sans peur de fondre sur un ouvrage et son auteur, qui ne se présentent pas devant le

peuple allemand et qui, à plus forte raison, ne peuvent se défendre devant lui. Ils savent qu'ils gardent toujours le dernier mot, ou plutôt celui qui clôt la discussion ; qu'ils peuvent transformer en un « infâme libelle » l'appel enflammé d'un ami sincère de la patrie, mais qui n'identifie pas le peuple allemand avec la Prusse, avec les Junker, avec les Hohenzollern ; qu'en ces quatre cents pages, dans lesquelles il fallait en peu de temps trier et ordonner un matériel de preuves tout à fait nouveau et incroyablement compliqué, ils peuvent pêcher quatre ou cinq prétendues erreurs tout à fait insignifiantes, pour prouver la prévention, la partialité et la légèreté de l'auteur ; qu'ils peuvent étouffer et subtiliser les éléments les plus importants de la démonstration sans être convaincus de falsification consciente ; bref, que la voie leur est libre pour toutes les insanités et les bassesses qu'ils jugent nécessaires à l'effet de justifier leurs commettants, pendant qu'à leur adversaire, l'accusateur, la bouche est fermée, la langue paralysée, la plume brisée. Certes, à l'étranger, l'accusateur peut également parler pour autant que là aussi l'influence prussifiante du puissant voisin et la peur du cliquetis de son sabre n'ont pas garrotté la liberté de presse et de parole. Mais, en Allemagne — où, avant tout, la libre parole serait à sa place et nécessaire pour éclairer le peuple, — en Allemagne ne peuvent parler que les apologistes du gouvernement allemand. Leurs adversaires sont bâillonnés et, bien souvent, sont derrière des verrous, s'ils n'ont pas su à temps se mettre en sécurité à l'étranger

A nonyme.

Mais le bouquet, c'est que tous ces lâches qui, en Allemagne, tombent à bras raccourcis sur l'homme sans défense et récoltent pour cela gloire, argent et situations, reprochent encore à leur victime de n'avoir pas le courage de se nommer publiquement. Faites tomber les barrières, laissez pénétrer mon réquisitoire, comme vous laissez passer sans difficultés les accusateurs de l'accusateur. Donnez à l'accusateur un sauf-conduit pour qu'il puisse discuter avec ses contradicteurs en public, discours contre discours, écrit contre écrit, la question de responsabilité. Garantissez-lui la vie, la liberté et les biens, donnez « fair play » aux deux parties — et il lèvera le voile et la visière, il provoquera ses adversaires dans un tournoi public. Mais aussi longtemps que ces conditions ne sont

pas remplies, c'est vous qui êtes les lâches, vous qui reprochez à l'accusateur son manque de courage. Assaillir l'homme sans défense est un lâche assassinat, provoquer son adversaire à un combat régulier avec des aimes égales, est un duel chevaleresque. D'abord créez ces conditions de lutte égale, et s'il ne se présente pas à un combat chevaleresque, vous pourrez faire des reproches à cet homme, qui, sans se nommer, fait pour sa sincère conviction de plus grands sacrifices que vous, girouettes, ne pourrez jamais le concevoir ; alors, mais alors seulement il vous sera permis de lui jeter à la face ces mots qui sont écrits déjà aujourd'hui sur vos

fronts pâles : lâcheté et manque de caractère !

Ce serait évidemment commode pour les puissances régnant en Allemagne de pouvoir atteindre cet incommode accusateur, — qui, sans ménagements, leur a arraché le masque devant tout le monde et qui a nettement tracé une ligne de démarcation entre le brave peuple allemand et ses criminels conducteurs et séducteurs, — cela leur serait évidemment commode de rendre incapable de nuire cet incommode chercheur de vérité, cet « ennemi du peuple» (entre guillemets, d'après le Dr Stockmann, d'Ibsen) et de l'empêcher une fois pour toutes de parler et d'écrire. Ça leur irait. Mais je ne leur fais pas ce plaisir. Je veux sauvegarder ma liberté et mon indépendance pour la tâche que je me suis imposée — la tâche de rompre le charme de mensonges dans lequel on a intentionnellement et consciemment entortillé le peuple allemand, de démasquer la « guerre de libération » pour ce qu'elle est, c'est-àdire une guerre de conquête et de domination des Hohenzoîlern, et — pour autant que mes faibles forces y suffisent — de libérer le peuple allemand une fois pour toutes de pareils « libérateurs ». Pour pouvoir m' acquitter de cette tâche, j'ai besoin de mes franches coudées et, pour jouir de celles-ci, je ne donnerai pas à mes persécuteurs la satisfaction de me mettre volontairement en leurs mains.

L,e droit à sa propre conservation est le droit le plus élémentaire du faible isolé contre la force brutale. Seul celui qui est vivant et libre peut agir. La vieille chanson ironique sur les sbires de la réaction prussienne, la chanson de Hecker, doit aussi s'appliquer à moi :

Und wenn die Leute fragen :

Lebt demi der Hecker noch ?

So môgt ihr ihnen sagen :

Der Hecker lebet noch.

Er hàngt an keinem Baume, Er hângt an keinem Strick, Er hàngt nur an dem Traume Der deutschen Republik '.

Encore une fois, donnez-moi un sauf-conduit, des garanties pour mes biens et ma vie, donnez- moi la faculté de combattre à armes égales, et alors vous apprendrez qui et ce que je suis, alors vous verrez qui aura raison devant le peuple allemand.

Le « calomniateur »

Par mille calomnies empoisonnées, on a tenté de flétrir l'honneur de l'auteur de J'accuse ; le pangermanisme, atteint en plein cœur, a, dans sa rage impuissante, craché tout un dictionnaire d'injures contre le tueur du dragon. Détracteur, canaille, lâche, traître, corrompu, dégénéré sont les épithètes les plus douces qu'on ait lancées à la face de l'accusateur, sans pouvoir l'atteindre. Pas une parcelle d'ordure n'est restée collée à son gilet d'une blancheur irréprochable, la poudre est retournée à la poudre, les bombes asphyxiantes ont rebondi sur ceux qui les ont jetées. Comme on ne peut pas réfuter ses arguments, on cherche à souiller son caractère, sa pureté morale. La chose la plus anodine qu'on ait reprochée à cet Allemand est la « mentalité antigermanique » qui, dit-on, a conduit sa plume, c'est le reproche qu'il ait pu tomber dans le dos du peuple allemand au moment justement « où celui-ci était en train de lutter pour l'existence ».

A cela, je réponds : Non, l'Allemagne ne combat pas pour son existence, que personne n'a menacée. Non, ce sont des souverains puissants, mais qui auraient voulu devenir tout-puissants, ce sont des classes sociales intéressées et rapaces, auxquelles la supériorité en bien-être et en puissance ne suffisait pas, qui ont provoqué cette guerre pour laquelle le peuple allemand doit saigner et payer. Expliquer cela au peuple allemand, le lui clamer dans les oreilles, l'appeler et l'exciter à se délivrer de ces criminels et de ces séducteurs pour devenir un peuple véritablement libre, paisible et heureux, en communion avec les autres peuples, voilà le but patriotique que je poursuis par mes ouvrages.

1 Et si les gens demandent : Il ne pend à aucun arbre,

Heeker est-il toujours vivant ? Il ne pend à aucune corde,

Vous pouvez leur dire : Il pend seulement au rêve

Heeker est encore vivant. De la République allemande.

52 IvK CRIME

J'ai prévu le reproche du « au moment justement » et, par anticipation, j'y ai répondu dans l'épilogue de mon livre :

« Pas maintenant — plus tard ! » me criez-vous. Justement maintenant — seulement maintenant, vous répliqué-je. Ce qui plus tard ne sera qu'un mot, un mot inutile, est maintenant un acte, un acte sauveur. Cent mille hommes peuvent être préservés de la mort, le peuple allemand peut être préservé de sa perte — encore maintenant, justement maintenant, — si la vérité se fraie un chemin dans le peuple allemand. Car la Vérité, c'est l'arrêt ; mais le mensonge, c'est la marche en avant sur la voie funeste

Rien ne m'arrêtera sur le chemin dans lequel je me suis engagé jusqu'à ce que le but soit atteint, jusqu'à ce que le peuple allemand ait saisi la vérité et qu'il l'ait prise comme norme de sa conduite.

Si les résultats de mon enquête sont effroyables, écrasants et glacent d'épouvante tout Allemand, ce n'est pas l'enquêteur qui en peut mais; ce sont les faits dont il avait à s'enquêter. Penser qu'il puisse y avoir sur la terre des hommes pour préméditer de sang-froid un crime aussi monstrueux et aussi inouï et le nier avec plus de sang-froid encore — que de tels hommes, loin d'avoir été punis jusqu'ici, sont acclamés et fêtés par leur propre peuple et « se promènent sous les palmes (mais non sous les palmes de la paix) », qu'ils jouissent de la vie, de leur gloire de guerriers et de vainqueurs, qu'ils continuent leur œuvre de mort en parfaite santé, sans insomnies, sans remords, qu'ils peuvent toujours sacrifier à leur folie meurtrière de nouveaux millions d'êtres — penser que ces malfaiteurs, les plus grands que connaisse l'histoire sont des Allemands, cela ne doit-il pas apparaître si monstrueux à des cerveaux et à des cœurs germains qu'on ne saurait s'étonner si la majorité des Allemands rejette a limine une pareille accusation et condamne l'accusateur à la place des accusés ? Et pourtant V effroyable est vrai, ce qui paraissait impossible est devenu possible, ce qui paraissait incroyable est devenu croyable. Qu'on lise mes deux réquisitoires, et qu'ensuite on juge si l'accusateur est un menteur ou s'il proclame la vérité.

On met en cause mon « ton » devant le tribunal 1.

On a cherché à « mettre aussi en cause le ton » de mon livre. Ce n'est pas une Anklageschrift, mais une Schmâhschrift2 qu'on a appelé mon livre, et on a fait de ce titre d'honneur une désignation permanente et consacrée par l'usage.

Je n'injurie pas, je prouve et je convaincs.

Sans doute, j'exprime mon jugement d'une façon claire, tranchante et crue. Je revendique le droit de parler « allemand » à des Allemands. Exige-t-on peut-être du procureur général qui plaide la culpabilité dans un meurtre, du juge qui prononce le verdict, qu'ils enveloppent leurs opinions et leurs jugements dans des formes polies et conciliantes, qu'ils voilent les faits tout nus d'un verbiage aimable ? Que dirait-on d'un accusé reprochant au juge qui le condamne à mort sa grossièreté, son impolitesse, son manque de formes ?

Non, mon ton correspond à la chose. La manière de s'exprimer de l'accusateur répond à la façon d'agir de l'accusé — pour autant que la langue allemande ou tout autre langage humain possède des moyens d'expression pour qualifier comme elle le mérite la faute gigantesque des coupables.

Le mot reste bien en deçà de la chose.

L'imagination humaine est incapable de se figurer les scènes horribles qui se jouent, jour après jour, heure après heure, sur tous les champs de bataille du monde, sur les mers, sur les terres, dans les airs. Celui qui verrait réunis tous ensemble les morts et les mutilés, les malades et les malheureux qu'a faits ce massacre de deux ans, celui qui verrait seulement à la file ou empilés les uns sur les autres, dans les contorsions et les convulsions de la mort, les millions de cadavres qui dépassent en nombre la population de toute la Suisse, depuis les vieillards jusqu'aux nourrissons, — celui-là perdrait l'usage de la parole et, atteint de folie, se réfugierait dans le suicide. Non, aucun mot, aucune pensée, aucune imagination ne permet de comprendre l'incompréhensible, de saisir l'insaisissable, d'exprimer l'inexprimable.

Et, en face de ces crimes épouvantables, vous me reprochez mon ton, mes « injures » ? ! Aucune torture du moyen âge, écar-

1 Citation de Lessing. — ' Non un réquisitoire, mais un libelle injurieux.

tellement, supplice de la roue, fracture des membres, supplice du feu, pas une peine d'ici-bas, pas un châtiment de l'Enfer dantesque dans l'au delà ne suffiraient à punir pareille faute humaine et à la faire expier. Et vous osez, défenseurs atroces d'atroces criminels, mettre en cause le ton de mon réquisitoire ?

Oh ! si je pouvais la faire éclater comme la foudre, cette accusation, si je pouvais la lancer avec la puissance et le fracas de vos projectiles gigantesques ! Le « ton » de vos canons n'est pas non plus une musique pour l'oreille de ceux qui doivent les faire tirer, et encore moins pour celle des malheureux contre lesquels ils sont dirigés. Mon réquisitoire ne doit donc pas être non plus une musique pour vos oreilles. Il doit frapper comme une verge d'airain sur vos cœurs et vos consciences — si vous en avez, ce dont je doute. Comme la cloche du jugement dernier, il doit appeler et exciter vos peuples contre vous, séducteurs et corrupteurs des peuples. Il doit vous faire frissonner jusqu'à la moelle, comme le bruit strident du couteau aiguisé qui tombe en bruissant sur la nuque découverte de malfaiteurs condamnés

Si le peuple allemand, après la lecture de mes deux réquisitoires, dont la connaissance — malgré toutes les manœuvres auxquelles on se livre pour l'étouffer, — ne saurait plus à la longue lui être défendue, si, même alors, le peuple allemand ne revient pas à la raison et au bon sens, — ■ si, même alors, il ne peut se hausser aux décisions que sa situation commande, — si, même alors, il ne déploie pas les « passions » qui « sont chez les gouvernements un signe de faiblesse, mais chez les peuples un signe de force », — alors il mérite la débâcle qui le menace tôt ou tard inévitablement ; — s'il persiste dans la voie actuelle, — alors il mérite les souverains qui, du peuple le plus brillamment doué, ont fait la nation la plus haïe du monde, et alors on pourra dire avec raison de lui ce que Joseph de Maistre disait des nations faibles et mal dirigées : Toute nation a le gouvernement qu'elle mérite.

Novembre 1916.

La Conférence de Sir Edward Grey.

But.

Lors du premier anniversaire de la guerre mondiale, le roi d'Angleterre envoya au président Poincaré un télégramme dans lequel nous lisons ce qui suit : «A l'occasion de l'anniversaire du jour où mon pays fut forcé de prendre les armes contre la puissance qui préféra la guerre à la conférence je désire vous exprimer ma ferme conviction que nos efforts unis conduiront au succès, et vous assurer de ma coopération indéfectible et de ma détermination, ainsi que de celle de mon pays »

Ces quelques mots font ressortir très justement l'importance décisive de la question de la conférence pour le jugement à porter sur la culpabilité de l'Allemagne. Dans J'accuse, j'ai exposé en détail comment Sir Edward Grey, dès le premier jour du conflit, proposa de réunir en conférence à Londres, sous sa présidence, les ministres plénipotentiaires d'Allemagne, d'Italie et de France — comme cela s'était fait avec tant de succès lors de la crise balkanique, — afin d'aviser aux moyens de concilier les points de vue opposés des gouvernements autrichien et russe par des représentations simultanées à Vienne et à Pétersbourg. L'idée de la conférence fut, on le sait, accueillie immédiatement et avec enthousiasme par la France et l'Italie. La Russie, de son côté, déclara vouloir remettre entièrement la solution du conflit aux quatre puissances non intéressées et rester elle-même à l'écart des délibérations. (Russia would be quite ready to stand aside and leave the question in the hands of England, France, Germany and Italy. Livre bleu, n° 17.)

L'Allemagne et l'Autriche, par contre, refusèrent la confé-

rence, et cela pour des raisons différentes : l'Allemagne, parce que, disait-elle, elle ne pouvait faire comparaître son alliée à la barre d'un tribunal européen pour s'expliquer avec la Serbie ; et l'Autriche, parce que la proposition de Sir Edward Grey lui paraissait devancée par l'existence de l'état de guerre (avec la Serbie).

De même, j'ai exposé longuement dans mon livre (p. 133 et suiv.1) comment, à maintes reprises, les puissances de l'Entente expliquèrent au gouvernement allemand qu'il ne s'agissait pas du tout d'un tribunal européen, mais au contraire de bons offices que les quatre puissances non intéressées entendaient offrir aux antagonistes à l'effet d'aplanir le différend ; comment le gouvernement allemand fut, à réitérées fois, invité à indiquer la forme qui lui serait la plus agréable d'une médiation de paix à laquelle les autres puissances déclaraient vouloir se soumettre purement et simplement ; mais comment toutes ces tentatives échouèrent du fait que l'Allemagne ne daigna pas faire une proposition positive dans le sens de celle de Sir Edward Grey, dont on approuvait soi-disant la tendance à Berlin.

L'idée de la conférence traverse comme un fil rouge toutes les négociations diplomatiques de la période du 24 juillet au Ier août. Les prétextes les plus divers furent avancés par l'Allemagne et l'Autriche pour la faire avorter :

Le 27 juillet, M. de Bethmann se refuse à déférer son alliée à un tribunal européen. (Livre blanc, annexe 12.)

Le 28 juillet, l'Autriche décline la proposition, devancée, disaitelle, par l'état de guerre. (Livre rouge, n° 41 ; Livre blanc, p. 9.)

Le 29 juillet, le comte Pourtalès fait remarquer à M. Sazonow que la tentative russe d'amener l'Allemagne à participer à une conversation à quatre équivalait à imposer à l'Autriche ce que justement on lui reprochait d'avoir voulu imposer à la Serbie, c'est-à-dire un empiétement sur ses droits de souveraineté. (Livre blanc, p. 10.) Donc un conseil amical des quatre puissances non intéressées, dont deux étaient des alliées de l'Autriche et les deux autres des alliées de la Russie, était assimilé au verdict d'un tribunal européen et à un empiétement sur les droits de souveraineté d'un Etat.

Le 24 décembre 1914, M. de Bethmann alléguait à nouveau le motif du refus de la conférence donné par le comte de Pourtalès

1 Les renvois à J'accuse s'entendent de l'édition revisée

à M. Sazonow, en ajoutant qu'on aurait voulu amener l'Autriche à céder par une pression militaire. D'une intimidation de ce genre, il ne fut jamais question dans la proposition de Grey ; il s'agit seulement d'une médiation amicale. Il est encore bien moins, il n'est absolument pas question d'une pression militaire, car la proposition de Grey fut faite déjà le 24 juillet (Livre bleu, n° 10), et le 26 juillet (Livre bleu, n° 36) elle fut envoyée formellement par une circulaire de Grey aux ambassadeurs anglais à Berlin, Paris et Rome pour être communiquée aux gouvernements respectifs et prendre leur avis. Mais, le 26 juillet, abstraction faite de la mobilisation de l'Autriche contre la Serbie, il n'était encore question d'aucune mesure de mobilisation d'une grande puissance.

Combien peu la conférence proposée par Sir Edward Grey était assimilable à un tribunal ou à une pression militaire ou même seulement diplomatique à exercer sur l'Autriche ou la Russie, tous les documents anglais, russes et français relatifs à la conférence le démontrent. Qu'il me suffise ici d'invoquer la circulaire de Grey (Livre bleu, n° 36), qui ne donne comme but à la conférence que de chercher les moyens de prévenir des complications. C'est encore ainsi que l'ambassadeur anglais Goschen, parlant à M. de Jagow, le 27 juillet, définit le but de la conférence, laquelle n'a rien de commun avec un tribunal arbitral, mais ne poursuit que le but d'amener les représentants des quatre nations non directement intéressées à discuter et à suggérer des mesures pour sortir d'une situation périlleuse. (Livre bleu, n° 43 : discuss and suggest means for avoiding a dangerous situation.)

Il s'agissait justement de recourir au moyen reconnu le meilleur par les conférences de La Haye pour éviter les guerres : des puissances amies devaient offrir leurs bons offices pour éloigner le conflit, — offre qui, dans l'esprit de ces conférences, ne devait en aucun cas être considérée comme un acte inamical.

Refus.

Bien que la conférence n'eût aucun caractère d'obligation et que ses propositions pussent être acceptées ou rejetées tout à fait à leur gré par les puissances intéressées — l'Autriche et la Russie — la proposition de Sir Edward Grey fut froidement repoussée par l'Allemagne et par l'Autriche, tandis que la Russie, comme je l'ai déjà fait remarquer, l'avait déjà acceptée sans condition le 25 juil-

let en se déclarant prête à confier la solution du conflit aux quatre puissances non intéressées et cela en restant elle-même à l'écart. (Livre bleu, n° 17 ; Livre orange, nos 31, 32.)

Le télégramme de refus du chancelier impérial au prince Lichnowsky, du 27 juillet, (annexe 12 du Livre blanc allemand) est caractéristique de la diplomatie allemande. Il est déjà surprenant que ce télégramme du 27 juillet (annexe 12) ait été imprimé avant le télégramme de Bethmann à Lichnowsky du 25 juillet (annexe 13). Est-ce intention ou négligence ? Je crois à l'intention. Le télégramme du 25 juillet établit l'ingénieuse distinction qu'on connaît entre le conflit austro-serbe et le conflit austrorusse, distinction devenue caduque après la déclaration du gouvernement russe en date du 25 juillet : que le conflit austro-serbe ne pouvait laisser la Russie indifférente, — et qui manquait même de toute base après la confession du Livre blanc lui-même : « Nous

avions conscience (p. 6). » Dans son télégramme du 25 juillet,

M. de Bethmann déclarait, il est vrai, ne pas vouloir s'immiscer dans le conflit austro-serbe ; par contre, être disposé « si une contestation austro-russe venait à s'élever..., réserve faite de nos devoirs d'alliés bien connus, à provoquer de concert avec les autres grandes puissances une médiation entre la Russie et l'Autriche .» Ce cas prévu le 25 s'était réalisé le 27 : l'Autriche avait considéré la réponse serbe comme insuffisante, elle avait rappelé son ambassadeur, et, d'un moment à l'autre, on attendait la déclaration de guerre à la Serbie, déclaration qui fut faite le lendemain 28 juillet. Le 25 juillet, la Russie avait déclaré qu'elle ne pouvait rester indifférente en face d'un conflit austro-serbe. Donc, pendant ces deux jours, du 25 au 27 juillet, le conflit s'était aggravé et était devenu un conflit austro-russe, extension dont ne pouvait douter de prime abord en Europe aucun homme pensant — et au nombre de ces hommes pensants je range, dans ce cas, les membres du gouvernement allemand. (Voir Livre blanc, p. 9.) Si donc M. de Bethmann entendait rester fidèle à la disposition qu'il avait affirmée le 25 juillet d'accepter une médiation européenne, l'occasion lui en était donnée le 27 juillet par le fait du conflit austro-russe. Le refus de cette médiation, dans la dépêche du 27 juillet, est donc en contradiction flagrante avec la disposition manifestée dans celle du 25 : ainsi s'explique la transposition des dépêches dans le Livre blanc, transposition destinée à atténuer dans la mesure du possible l'opposition qui existe entre les deux déclarations du

gouvernement allemand. Quand la dépêche du 27 juillet insiste à nouveau sur le fait que « notre action médiatrice doit se borner au danger d'un conflit austro-russe », et cela au moment précis où le danger européen devient menaçant, on se demande quel sens il faut attacher à cette phrase : est-ce l'aveuglement qui ne voit pas croître le péril de la tension européenne, ou bien est-ce la perfidie qui ne veut pas le voir, parce qu'une aggravation du danger et un dénouement du conflit par les armes lui paraît désirable ? Dès le début, la conférence n'avait cependant pour but que d'écarter les dangers européens qui risquaient de sortir du conflit austro-serbe. Le 24 juillet déjà, quand pour la première fois Sir Edward Grey met sur le tapis sa proposition d'une conférence, il spécifie nettement que si l'ultimatum autrichien ne suscitait pas de difficultés entre l'Autriche et la Russie, il n'aurait pas de raison de s'en occuper davantage ; mais que si la Russie interprétait l'ultimatum autrichien comme le ferait probablement toute autre puissance intéressée à la Serbie, il ne resterait alors pas d'autre moyen de maintenir la paix européenne qu'une intervention — à la fois médiatrice et modératrice à Vienne et à Pétersbourg — des quatre puissances non intéressées. (Livre bleu, n°9 10, 11, 17, 24, 35, 36, 42, 43, 51, 53, 67.) Le but ouvertement déclaré de la conférence de Sir Edward Grey fut, dès le premier moment, d'empêcher le litige austro-serbe de dégénérer en conflit européen. Cette extension du conflit était devenue imminente le 25 juillet, et cependant le gouvernement allemand, qui à cette même date avait accepté en principe la médiation des grandes puissances en cas d'aggravation de la crise, repousse, le 27 juillet, la proposition de médiation, parce que, selon lui, le danger d'un conflit austro-russe n'existait pas encore.

Si ces messieurs de la Wilhelmstrasse croyaient sérieusement encore le 27 juillet à la valeur de ce motif de refus — ce qu'il est impossible d'admettre si l'on considère la situation européenne à ce moment-là — tout au moins devaient-ils plus tard, alors que l'antagonisme austro-russe devenait toujours plus aigu et menaçant, accepter la proposition sans cesse réitérée de Sir Edward Grey. Le 28 juillet, l'Autriche déclarait la guerre à la Serbie. Le 29, la Russie, en raison de la mobilisation autrichienne de huit corps d'armée contre la Serbie et de deux « contre le Nord », décrétait la mobilisation partielle de ses quatre arrondissements militaires du Sud. A ces mobilisations partielles succédaient, le

6o EE CRIME

31 juillet, les mobilisations générales de l'Autriche et de la Russie. L'Europe était déjà en flammes, mais le gouvernement de Berlin ne distinguait pas encore les lueurs de l'incendie et on ne pouvait toujours pas le décider à abandonner son point de vue : il persistait à penser que l'intervention des grandes puissances ne devait se produire qu'en cas de conflit austro-russe.

Quand, enfin, les flammes s'élevèrent si haut qu'un aveugle devait reconnaître le danger d'une conflagration mondiale ; quand l'Autriche et la Russie eurent mobilisé partiellement et qu'on ne put décidément plus, même à Berlin, nier l'existence d'un conflit austro-russe, on déclina la conversation à quatre qui devait inviter amicalement l'Autriche à abandonner celles de ses exigences qui attentaient à la souveraineté de la Serbie — cette fois non plus sous le prétexte que le conflit austro-russe n'existait pas, mais pour cette nouvelle raison qu'on ne pouvait exiger de l'Autriche « qu'elle cédât à une pression militaire ». Dans ces conditions, il était impossible que l'idée d'une conférence fût accueillie avec sympathie en Allemagne et en Autriche- Hongrie. Malgré cela, l'Allemagne déclara à Londres qu'elle admettait en principe la proposition d'une intervention des quatre puissances et que seule la forme de conférence lui répugnait. (Voir lettre du chancelier impérial du 24 décembre 1914.)

La situation se présentait donc de la manière suivante : aussi longtemps que l'Autriche et la Russie n'avaient pas mobilisé l'une contre l'autre, l'Allemagne n'admettait pas l'existence d'un conflit austro-russe, et par conséquent ne voulait pas voir là matière à une conférence. Mais lorsque les deux Etats eurent armé l'un contre l'autre et qu'en outre l'Autriche eut ouvert les hostilités contre la Serbie, alors l'Allemagne ne pouvait plus consentir à une conférence, parce que l'Autriche ne devait pas céder à une pression militaire. Le 27 juillet, le conflit n'était pas encore assez accentué pour justifier une conférence, le 29 juillet, il était trop accentué pour justifier encore une conférence. Reste encore le 28 juillet, pour intermédiaire — veille de la mobilisation partielle de la Russie, — où, d'après le point de vue allemand aussi, une conférence aurait été à sa place. Par l'entrée des Autrichiens en Serbie, le 28 juillet, le conflit entre les deux grandes puissances était vraiment assez accentué pour justifier au moins une conversation à quatre en vue de propositions amicales de médiation. A ce jour il n'était nullement encore question d'une pression mili-

IvA CONFÉRENCE DE SIR EDWARD GREY 6l

taire, puisque la Russie ne commença que le jour suivant (29 juillet) sa mobilisation partielle.

Pourquoi donc le gouvernement allemand a-t-il laissé passer le 28 juillet sans se rallier à la proposition de conférence de Sir Edward Grey, qu'il avait approuvée « en principe » et dont la forme seule lui répugnait ? Pourquoi ri a-t-il jamais — je ne me lasserai pas de poser cette question — indiqué dans la longue période du 24 juillet au ieT août, une forme sous laquelle la conférence pût lui être agréable ? Toute forme proposée par l'Allemagne pour aboutir à une action commune des quatre puissances avait été acceptée d'avance par l'Angleterre, la France, la Russie et l'Italie. Pourquoi MM. de Bethmann et de Jagow n'ont-ils indiqué aucune forme de conversation à quatre, s'il leur paraissait déjà convenable de faire dépendre de cette misérable question de forme le sort de centaines de millions d'hommes ? J'ai déjà soulevé cette question avec insistance dans mon premier livre. J'attends toujours qu'on y réponde.

La première phrase de la dépêche de M. de Bethmann, du 27 juillet, est intéressante aussi : « Jusqu'à présent, on ne sait rien ici d'une proposition de Sir Edward Grey de tenir à Londres une conférence à quatre. » Ainsi, le 27 juillet, on ne sait encore rien à la Wilhelmstrasse de la proposition de conférence ? ! Pourtant, le 24 juillet, donc avant le terme fixé par l'ultimatum autrichien, Grey l'a déjà communiquée au prince Lichnowsky (Livre bleu, n° 11). La communication en a été aussi faite par Grey dans une dépêche circonstanciée au chargé d'affaires anglais à Berlin, Rumbold. La proposition de Grey circulait depuis le 24 juillet à travers toutes les chancelleries européennes. Le 25 déjà, elle était acceptée par la Russie (Livre bleu, n06 17, 53, 55). Le 26, le ministre italien des Affaires étrangères, di San Giuliano, salue avec joie la proposition de Grey. Le 27, la France accepte la proposition de conférence (Livre bleu, n06 42, 51, 52). Mais à Berlin, on prétend ne rien savoir encore, le 27, de cette proposition, qui est en suspens depuis trois jours, et que la Russie a déjà acceptée depuis deux jours ! La proposition doit avoir été remise au plus tard le 25 juillet au gouvernement allemand par le prince Lichnowsky et le chargé d'affaires anglais Rumbold, car, dans sa dépêche du

24, Sir Edward Grey charge expressément ce dernier d'en donner connaissance au secrétaire d'Etat allemand : « You should inform Secretary of State. »

La perte de deux jours précieux ne fut — semble- t-il — d'aucune conséquence pour ces messieurs de la Wilhelmstrasse ; ils étaient probablement décidés d'emblée à écarter toute médiation qui eût pu conserver la paix, et servaient mieux leurs desseins en laissant le conflit s'envenimer par leur ignorance des propositions de paix.

Succès probable.

Personne ne peut contester sérieusement que la conférence des ambassadeurs à Londres n'eût encore cette fois sauvegardé la paix, comme elle l'avait déjà fait lors de la crise infiniment plus compliquée des Balkans. J'ai traité assez longuement de cette question dans mon livre pour être dispensé d'y revenir maintenant. Les points litigieux entre l'Autriche et la Serbie (principalement points 5 et 6 de la note autrichienne), que je discute encore plus loin en détail, sont avec les questions balkaniques que la première conférence de Londres eut à trancher dans le rapport de un à dix mille. De plus, la Serbie s'était déclarée prête à se soumettre aux décisions du tribunal arbitral de La Haye ou à celles des grandes puissances. La Russie était disposée à donner son assentiment à tous les points de la note autrichienne qui n'attentaient pas à la souveraineté et à l'indépendance de la Serbie. La Russie, l'Angleterre et la France avaient expressément promis leur appui au gouvernement autrichien pour faire aboutir celles de ses exigences qui étaient justifiées vis-à-vis du gouvernement serbe. Plus la situation s'envenimait, plus s'étendaient les promesses des puissances de l'Entente au gouvernement autrichien. Sir Edward Grey déclarait le 31 juillet qu'il travaillerait à la réalisation complète des revendications autrichiennes, pourvu que la souveraineté et l'intégrité de la Serbie n'en fussent pas atteintes. Il se déclarait prêt à soutenir toute proposition raisonnable de l'Allemagne et de l'Autriche en vue de la conservation de la paix et à s'en désintéresser au cas d'un refus de la France et de la Russie (Livre bleu, n° m). M. Sazonow allait toujours plus loin dans son acceptation de l'action militaire de l'Autriche contre la Serbie jusqu'à ce qu'enfin, le Ier août — donc après la

remise de l'ultimatum allemand, mais avant la déclaration de guerre, — il accepta et appuya sans conditions la conférence de L/Ondres. Sans conditions, c'est-à-dire que l'Autriche ne devait pas être forcée de retirer ses troupes de la Serbie ; qu'elle ne devait pas même être forcée de renoncer à une marche en avant ultérieure; il devait seulement lui être conseillé, comme de toute importance (very important) d'arrêter provisoirement son action militaire sur le territoire serbe (put a stop provisionnally to her military action on Servian territory. Livre bleu, n° 133).

D'ailleurs, il ne manquait pas d'autres moyens d'arriver à une solution des questions litigieuses, réduites de plus en plus par les avances des puissances de l'Entente. Le point essentiel du conflit entre l'Autriche et la Serbie, soit la collaboration en Serbie des organes du gouvernement austro- hongrois pour la suppression du mouvement subversif dirigé contre l'intégrité de la monarchie, et la participation de délégués austro-hongrois à l'enquête judiciaire contre les artisans du complot du 28 juin, — ce point pouvait être facilement écarté par la proposition de M. Cambon tendant à la création d'une commission internationale d'enquête dont l'activité n'aurait pas porté atteinte à la souveraineté serbe. Bref, la conférence de Londres promettait le résultat le plus favorable, et si, contre toute attente, elle n'avait pas accordé des satisfactions suffisantes à la monarchie austrohongroise, celle-ci restait toujours libre d'agir à son gré. La conférence devait proposer, mais non décider. Celui qui la fit échouer porte déjà de ce fait la responsabilité de la guerre, même si dans la suite rien ne peut plus être porté au débit de son compte. La conférence constitue le pivot de toutes les négociations de ces jours critiques, le point sur lequel les puissances de l'Entente revinrent sans cesse, le moyen que l'Allemagne et l'Autriche repoussèrent sans cesse sous des prétextes cousus de fil blanc.

Les motifs de refus de M. de Bethmann.

Dans mon premier livre ainsi que dans les exposés ci-dessus, j'ai déjà attiré l'attention sur le fait que l'opposition de l'Allemagne à la conférence n'était pas une opposition de principe, mais qu'elle n'avait trait qu'à la forme proposée de conférence. Ce point est si important pour la détermination de la responsabilité

que je veux le traiter ici plus en détail, en complément de ce que j'ai dit dans J'accuse (voyez p. 133 et suiv., p. 231 et suiv.).

Dans le Livre blanc déjà (p. 9), le gouvernement allemand déclare qu'il approuve la tendance de la proposition Grey. Dans son écrit du 24 décembre 19 14, le chancelier de l'Empire précise la déclaration faite à Londres par l'Allemagne en ces mots : l'Allemagne « admet en principe la proposition d'une intervention des quatre puissances ; seule la forme d'une conférence lui répugne ».

Dans la dépêche du 25 juillet, citée plus haut, du chancelier impérial au prince Lichnowsky, M. de Bethmann se dit prêt à adhérer à une médiation : « si une contestation austro-russe venait à s'élever, réserve faite de nos devoirs d'alliés bien connus, à provoquer, de concert avec les autres grandes puissances, une médiation entre la Russie et V Autriche ». (Livre blanc, annexe 13.)

Dans sa dépêche du 28 juillet à Goschen, Grey remarque expressément que le gouvernement allemand a accepté le principe de la médiation des quatre puissances entre l'Autriche et la Russie. (German Government, having accepted principle of médiation between Austria and Russia by the four Powers : Livre bleu, n° 68.)

Dans sa conversation du 28 juillet avec Goschen, M. de Bethmann n'oppose non plus à la proposition de conférence que des objections de forme — futiles assurément, et qui témoignent clairement de son mauvais vouloir. Quand on lit aujourd'hui, après les affres et les horreurs de ces deux ans de guerre, les incroyables chinoiseries auxquelles on se livra pour des questions de pure forme, on ne trouve pas de mot pour exprimer le dégoût qu'inspire cette sorte de diplomatie. On peut, à son choix, dire que par ces subtilités ces beaux messieurs ont atteint le point culminant, un point non atteint jusqu'ici, de l'idiotie ou du crime ; de l'idiotie s'ils discutaient sérieusement de ces formes quand le sort du monde était en jeu ; du crime si ces discussions n'étaient qu'un prétexte pour déchaîner la guerre, décidée d'avance. Voyons comment M. de Bethmann motive son rejet de la conférence. Ce n'est là qu'un exemple entre mille des invraisemblances que contiennent les livres diplomatiques, mais il est assez caractéristique. M. de Bethmann assura au ministre anglais qu'il désirait ardemment voir l'Allemagne et l'Angleterre unir leurs efforts pour maintenir la paix générale, comme ces deux gouvernements l'avaient déjà fait lors de la dernière crise européenne. Il n'avait pu, disait-il,

accepter la proposition Grey d'une conférence des quatre puissances parce qu'il ne croyait pas au succès d'une telle mesure et que, selon lui, une conférence de ce genre aurait toute l'apparence d'un « aréopage » qui, composé de deux parties de chacun des groupes de puissances, s'érigerait en juge des deux parties non représentées. Cependant, s'il lui était impossible d'accepter la proposition de conférence, il ne fallait pas en conclure qu'il ne fût pas sincèrement désireux de collaborer de toutes ses forces à l'œuvre de paix. Et M. de Bethmann affirmait de nouveau, à cette occasion, qu'il ferait de son mieux pour provoquer, entre Vienne et Pétersbourg, une explication directe et amicale. Le jour même où M. de Bethmann donnait cette assurance, le comte Berchtold déclarait, comme on sait, au plénipotentiaire russe Schébéko qu'il ne pouvait céder en aucun cas, ni entrer en discussion sur le contenu de sa note. (Livre orange, n° 45.) Le même jour encore, l'Autriche déclarait la guerre à la Serbie. Que faut-il donc penser des belles déclarations de M. de Bethmann au soir du 28 juillet. (Livre bleu, n° 71.) Il repousse la conférence :

i° Parce qu'il ne croit pas qu'elle aurait des chances de succès. Ne devait-il pas en attendre le résultat ? Les expériences des précédentes conférences d'ambassadeurs, la futilité des points litigieux entre l'Autriche et la Serbie — points sur lesquels je reviendrai plus loin en détail, — le large bon vouloir des puissances de l'Entente et la possibilité, vu le petit nombre des questions à résoudre, de trouver avec tant soit peu de bonne volonté non pas un mais plusieurs terrains d'entente — au choix — toutes ces circonstances garantissaient même le succès. Dans tous les cas, c'était chose inouïe que de repousser, sous le prétexte préconçu d'un échec, un moyen auquel on avait recouru maintes fois avec succès pour conserver la paix européenne, et de le repousser dans des circonstances telles que ce refus pouvait entraîner les plus effroyables conséquences.

2° M. de Bethmann repoussait, en outre, la conférence parce qu'elle aurait eu l'air d'un aréopage où deux puissances de chaque groupe se seraient constituées en juges des deux puissances non représentées. Rarement, sans doute, motif plus imbécile a été invoqué dans des circonstances aussi graves par des personnalités aussi influentes. Même si la conférence avait revêtu le caractère d'im aréopage et eût eu pour mission de rendre un jugement dans le conflit austro-russe, né du conflit serbe, il n'aurait pas été

66 IvE CRIME

au-dessous de la dignité de l'Autriche de se soumettre à ce jugement, puisque la Russie, le 25 juillet déjà, déclarait sans hésitation vouloir rester à l'écart et accepter le verdict des quatre puissances non intéressées. (Livre bleu, n° 17.) Se soumettre à un jugement arbitral ne peut pas plus attenter à la dignité d'un Etat qu'à celle d'un simple particulier. Il est notoire qu'au cours du siècle dernier des centaines de litiges, même entre grandes puissances, ont été arbitrés, et que, de cette façon, des centaines de guerres ont été évitées. N'objectez pas que, dans ces cas-là, l'honneur et la dignité nationales n'étaient pas en jeu, car cette objection serait contraire aux faits : des questions de cette nature, et des plus délicates, ont été réglées par ce moyen à l'entière satisfaction de toutes les parties. Et surtout cette objection ne tient pas debout de la part de l'Autriche dans le cas présent ; car le prestige de l'Autriche avait déjà été rehaussé et consolidé — plus qu'il ne l'avait jamais été — par la réponse humiliée et lamentable de la Serbie, par la déclaration de guerre qui suivit néanmoins, et parle consentement des puissances de l'Entente à laisser le champ libre à l'Autriche pourvu qu'elle ne franchît pas les limites de la souveraineté et de l'indépendance de la Serbie. Si un Etat pouvait se plaindre que son prestige dans les Balkans souffrît du verdict d'une conférence, ce ne pouvait être que la Russie ; non seulement la Russie avait toléré la soumission de la Serbie, elle y avait même poussé dans l'intérêt de la paix européenne. La Russie avait consenti à la déclaration de guerre, à l'entrée des troupes de sa rivale en Serbie ; la Russie était prête à tolérer les Autrichiens en Serbie, sous la réserve qu'ils ne pénétrassent pas plus avant — tout autant d'échecs pour le prestige et la diplomatie russes, — et pourtant cette puissance consentait à se soumettre aux décisions d'une conférence réunie à Londres. L'Autriche jouait le rôle avantageux d'agresseur, au double point de vue diplomatique et militaire, et elle avait déjà remporté une victoire diplomatique complète. La Serbie, et indirectement la Russie, étaient les attaquées, elles avaient déjà succombé au point de vue diplomatique, et se déclaraient satisfaites à la condition seulement que les opérations militaires fussent arrêtées et sans exiger le retrait des troupes autrichiennes. Malgré tout cela, la Russie était disposée à soumettre son cas à l'aréopage dont M. de Bethmann avait une si profonde horreur pour l'Autriche agressive et victorieuse !

Et que penser des incompréhensibles objections de M. de Beth-

mann contre la réunion de l'aréopage ? En ce qui constituait le plus grand avantage de la conférence et offrait les meilleures garanties d'impartialité de l'aréopage, dans ce fait que les deux groupes de puissances devaient y être représentés par deux Etats désintéressés, le chancelier de l'Empire allemand voyait justement un désavantage. Inexplicable ! MM. Grey, Goschen, Viviani et Jules Cambon ont fait toucher du doigt à maintes reprises à MM. de Bethmann et de Jagow les avantages incontestables d'une conférence aussi impartialement constituée. Avec raison, M. Jules Cambon avait un jour exposé à M. de Jagow qu'une conférence ainsi composée réalisait précisément ce que les sincères amis de la paix espéraient depuis longtemps et qui s'était déjà produit lors de la dernière crise balkanique : un rapprochement des deux groupes de puissances, à l'effet de maintenir la paix européenne, et prouvait qu'entre les deux groupes de puissances il existait encore, quoi qu'on dise, un « esprit européen ». Quelle combinaison plus avantageuse que celle que proposait Sir Edward Grey M. de Bethmann pouvait-il désirer ?

Mais, en réalité, il ne s'agissait nullement d'un aréopage, et personne n'avait à se constituer juge d'un autre : il devait y avoir à Londres entre les ambassadeurs des quatre puissances une discussion privée et d'information, dans le but de s'occuper des questions pendantes et de faire simultanément à Vienne et à Pétersbourg des propositions susceptibles d'amener une entente. Il est à noter que ces propositions n'avaient aucun caractère obligatoire :

It would not be an arbitration, but a private and informai discussion to ascertain what suggestion could be made for a seulement (Livre bleu, n° 67) ;

discovering an issue which would prevent complications (Livre bleu, n° 36) ;

discuss and suggest means for avoiding a dangerous situation (Livre bleu, n° 43) ;

work together to keep the peace of Europe (Livre bleu, n° 88) ;

use their mediating influence between Russia and Austria (Libre bleu, n° 107).

On pourrait multiplier à l'infini les citations des documents diplomatiques de l'Entente établissant clairement que la confé-

rence devait se borner à une discussion amicale et à des conseils. D'aréopage ou de « citation en tribunal », il n'est absolument pas question. Explications amicales sur la situation, recherches de moyens d'entente propres à satisfaire dans la même mesure l'Autriche et la Russie sans blesser ni l'une ni l'autre, et remise aux deux puissances de propositions d'accord sans obligation ni pour l'une ni pour l'autre, tel devait être le but expressément formulé de la conférence, et c'est cela que M. de Bethmann repousse, parce qu'il y voit l'apparence d'un aréopage constitué pour prononcer entre l'Autriche et la Russie !

Je me suis attardé intentionnellement sur ce point (Livre bleu, n° 71), dans le but de donner au lecteur un échantillon de l'intelligence et de la bonne volonté des dirigeants allemands. Les qualités que déploie M. de Bethmann dans cette conversation avec le ministre anglais se retrouvent dans toutes les phases des négociations, chez tous les diplomates allemands — à la seule exception du prince Lichnowsky : — incompréhension ou mauvais vouloir, ou les deux à la fois. Voilà le pavillon sous lequel le vaisseau de l'Etat allemand fut piloté à travers le dangereux tourbillon.

Rejet de chacune des propositions de médiation*

Dès l'instant que le principe — sinon la forme — de la conférence agréait au gouvernement allemand, le plus naturel était que les diplomates de l'Entente priassent enfin ce gouvernement de bien vouloir indiquer lui-même la forme qui rendrait cette conférence acceptable pour lui. Dans mon livre (p. 133, 232 et suiv.), j'ai déjà attiré l'attention sur ce point particulièrement intéressant et caractéristique, qui est, cela va sans dire, complètement passé sous silence dans la littérature apologétique allemande. L'idée d'entreprendre M. de Jagow, qui avait toujours — comme son chef — affirmé être disposé en principe à une action commune avec les trois autres puissances non intéressées, mais qui — comme M. de Bethmann encore — s'était toujours achoppé à la forme de cette action, — l'idée, dis-je, de mettre ces messieurs au pied du mur et de leur demander de proposer la forme d'une action commune quelconque des quatre puissances, partit de M. Jules Cambon, d'entente avec ses collègues anglais et russe, MM. Goschen et Swerbéew ; elle fut mise sur le tapis pour la première fois le

28 juillet. Ce jour-là, comme on sait, la guerre a éclaté entre l'Autriche et la Serbie, et le comte Berchtold a refusé catégoriquement toute négociation ultérieure avec la Russie au sujet du différend austro-serbe. C'était alors assurément le moment suprême de traduire en acte l'éternelle disposition platonique de MM. de Bethmann et Jagow à engager une action commune avec les autres puissances en faveur de la paix. Après la brusque rupture des négociations austro-russes, qui avaient promis jusqu'alors de se continuer de façon satisfaisante, le moment était enfin venu de cesser le jeu de cache-cache de la Wilhelmstrasse et, après l'épuisement des moyens directs d'entente entre Vienne et Pétersbourg, de recourir au seul moyen qui restât de conserver la paix : celui de la conférence. Le faux-fuyant consistant à dire : Nous désirons en premier lieu une entente directe entre les gouvernements russe et autrichien, et, en cas de nécessité seulement, une médiation des puissances — ce faux-fuyant n'avait plus de valeur depuis le 28 juillet ; maintenant, il s'agissait de parler franc, ou bien de se placer résolument sur le terrain d'une action commune en vue de la paix, ou bien de laisser les événements suivre le cours funeste qui menait à la guerre.

C'est dans les dépêches de Jules Cambon à Bienvenu-Martin (Livre jaune, n° 81) et de Goschen à Grey (Livre bleu, n° 60), les deux du 28 juillet, qu'apparaît pour la première fois l'idée de s'en remettre au gouvernement allemand pour fixer la forme et les voies de la médiation. Cette idée devient dès lors le « leitmotiv » continuel de toutes les déclarations des diplomates de l'Entente ; elle est continuellement recommandée par Grey, Sazonow et Viviani aux ministres accrédités auprès d'eux, par Jules Cambon, Goschen et Swerbéew à MM. de Bethmann et de Jagow. Le gouvernement italien, lui aussi, tant à Rome que par son ministre à Berlin, prenait part au concert. Tous, infatigablement et sans trêve, répétaient : Indiquez-nous vous-même une forme quelconque d'action commune, n'importe laquelle, pourvu qu'elle vous convienne. Nous l'acceptons les yeux fermés ; montrez seulement que, comme nous, vous voulez la paix.

En présence du système révoltant de falsification, sans exemple encore dans l'histoire, qu'ont adopté — volontairement ou non — les scribes officiels du gouvernement allemand, il est nécessaire de prouver ce point en citant les passages correspondants des livres diplomatiques. Mais la reproduction de tous les passages suffi-

rait à remplir une petite brochure. Je dois donc me contenter de quelques exemples :

Livre bleu, n° 60. — Après une discussion entre MM. Jules Cambon, Swerbéew et lui, Goschen informe Grey que Jagow repousse, il est vrai, la conférence, mais s'est néanmoins déclaré disposé à travailler, avec les puissances de l'Entente, au maintien de la paix générale. Les trois ambassadeurs en concluent que, si les dépositions de M. de Jagow sont sincères, il ne s'achoppe évidemment qu'à la forme de la conférence. On pourrait donc peutêtre l'inviter à énoncer lui-même les conditions auxquelles il tiendrait pour possible une action pacifique des puissances (28 juillet).

Livre jaune, n° 81. — Jules Cambon informe Bienvenu-Martin qu'il a appuyé les efforts de Goschen tendant à obtenir l'adhésion de Jagow à une conférence ; mais que, comme à son collègue Goschen, Jagow lui a répondu qu'il lui était impossible d'accepter l'idée d'une conférence des ambassadeurs à Londres et qu'il vaudrait mieux donner à la suggestion anglaise une autre forme pour qu'elle pût être réalisée. La même réponse avait été faite par Jagow aux ambassadeurs d'Angleterre et d'Italie : acceptation en principe de s'unir dans une action commune avec l'Angleterre, la France et l'Italie, mais refus de l'idée de conférence. Dans ces circonstances, il serait tout indiqué que Grey « mît le secrétaire d'Etat allemand au pied du mur en lui demandant de formuler lui-même comment pourrait se produire l'action diplomatique des puissances pour éviter la guerre » (28 juillet).

Livre bleu, n° 68. — Grey à Goschen : Puisque le gouvernement allemand a accepté le principe d'une médiation des quatre puissances entre l'Autriche et la Russie, il propose que le secrétaire d'Etat allemand indique lui-même le mode suivant lequel le principe qu'il acceptait pourrait trouver sa réalisation (28 juillet).

Livre bleu, n° j8. — Buchanan informe Grey que maintenant — après le refus définitif du gouvernement autrichien d'engager des pourparlers directs — Sazonow a l'intention d'insister auprès du ministre allemand pour qu'on revienne à la proposition de conférence de Grey, ou tout au moins pour qu'on provoque un échange de vues à Londres entre les trois ministres (France, Allemagne, Italie) et Sir Edward Grey, en y admettant même le ministre autrichien, si Grey le jugeait opportun. Tout arrangement approuvé par la France et V Angleterre serait acceptable au ministre

IvA CONFÉRENCE DE SIR EDWARD GRE Y 71

russe, et celui-ci n'attachait aucune importance à la forme que revêtirait la conversation. Il n'y avait pas un instant à perdre. Pour Grey, le seul moyen d'écarter la guerre était d'engager une conversation avec les ministres que cela concernait — en les prenant tous ensemble ou chacun en particulier, — afin d'arriver à une formule qui fût acceptable pour l'Autriche... Buchanan demandait à Sazonow s'il avait quelque objection à faire à ce que fût exécutée la proposition faite à Rome, le 27 juillet, par le marquis di San Giuliano (Livre bleu, n° 57). (Cette proposition tendait à faire accepter à la Serbie sur le conseil de la conférence des quatre puissances toutes les exigences de la note, et de donner ainsi pleine satisfaction à l'Autriche; de cette façon la Serbie sauvegardait en même temps son honneur national, puisqu'elle cédait aux exigences de l'Europe entière, et non pas seulement à celles de l'Auriche.) Même à cette proposition extrême de Buchanan — en effet, il était impossible d'aller au delà de l'approbation de toutes les exigences autrichiennes, — même à cette proposition, Sazonow ne refusait pas son adhésion ; il se déclarait, au contraire, prêt à accepter de son côté tout arrangement proposé par les quatre puissances, à la condition, toutefois, qu'il fût accepté par la Serbie : il ne pouvait pas se montrer plus Serbe que les Serbes. Il est vrai qu'il y aurait alors à faire quelques adjonctions et éclaircissements à l'ultimatum afin d'en atténuer la raideur (29 juillet).

Livre bleu, n° 84. — Grey venait de recevoir (le matin du 29 juillet) la nouvelle que le comte Berchtold avait rompu, le jour précédent, 28 juillet, les négociations directes avec la Russie. En conséquence, il fit remarquer de nouveau au prince Lichnowsky que le gouvernement allemand s'était montré disposé, en principe, à une médiation entre l'Autriche et la Russie et qu'il n'avait élevé d'objection que contre la façon de procéder : conférence, consultation ou discussion, ou encore simple conversation à quatre, qui aurait lieu à Londres. (They seemed to think the particular method of conférence, consultation or discussion, or even conversations à quatre in London too formai a method.) Grey pressait le gouvernement allemand de suggérer de son côté une méthode, quelle qu'elle fût, propre à faire valoir l'influence des quatre puissances dans le sens du maintien de la paix. L'idée de la médiation ou de l'influence médiatrice (the whole idea of médiation or mediating influence) serait mise immédiatement

en pratique dans le sens proposé par l'Allemagne au cas où sa proposition (Grey) ne serait pas considérée comme acceptable. Il importait seulement que l'Allemagne « pressât sur le bouton » en faveur de la paix (if only Germany would « press the button » in the interests of peace ; matin du 29 juillet).

Livre bleu, n° 88. — Entretien de Grey avec Lichnowsky, après-midi du 29 juillet. Entre temps, Grey avait appris officiellement par l'ambassadeur russe, comte Benckendorff, la rupture des négociations austro-russes, la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie et la mobilisation partielle de la Russie, qui en avait été la conséquence. Il fit remarquer au prince Lichnowsky que, en raison de la tension croissante, la médiation des quatre puissances non directement intéressées était de plus en plus urgente, et que le gouvernement allemand devait proposer une méthode quelconque au moyen de laquelle les quatre puissances pussent travailler en commun au maintien de la paix. A côté du rappel de l'idée de conférence, Grey fit à cette occasion la proposition d'accord bien connue, suivant laquelle l'Autriche aurait occupé Belgrade et le territoire avoisinant jusqu'à ce qu'elle eût obtenu complète satisfaction, donnant ainsi le temps aux puissances d'entreprendre la médiation entre l'Autriche et la Russie. Comme nous nous bornons pour l'instant à éclaircir la question de la conférence, je ne fais que rappeler pour mémoire la formule d'accord de Grey, dont j'ai parlé en détail dans mon premier livre.

Livre bleu, n° ioy. — Goschen avise Grey que le gouvernement de Berlin n'a pas encore trouvé le temps d'énoncer la méthode désirée par lui (Berlin) d'une activité médiatrice des quatre puissances. Répondant à l'ambassadeur de France, Jagow a dit que pour gagner du temps, il avait demandé directement à Vienne de quelle solution on s'y déclarerait satisfait (what would satisfy them), mais qu'il n'était pas encore arrivé de réponse. M. de Bethmann affirmait à l'ambassadeur anglais être intervenu à Vienne aussi énergiquement qu'il était possible de le faire, mais n'être pas certain que ses conseils de modération n'eussent pas eu pour effet de précipiter encore le cours des choses (30 juillet). L'attitude de Jagow et de Bethmann, telle qu'elle est exposée dans ce n° 107 du Livre bleu, n'a pas besoin d'être qualifiée. Elle se qualifie d'ellemême. La forme de la conférence ne convenait pas à ces messieurs, mais ils n'en proposent pas d'autre. Au lieu de cela ils écrivent à Vienne pour savoir ce que demande l'Autriche (ils ne le savent pas

encore le 30 juillet). Berlin ne se prononce pas sur la méthode à employer en vue de la médiation ; Vienne ne fait pas connaître ses désirs ; M. de Bethmann intervient et recommande la modération à Vienne, mais il aboutit, comme il le craint lui-même, au résultat contraire : Vienne devient toujours plus intransigeante. Le jeu est vraiment trop transparent pour faire croire n'importe qui à l'honorabilité et à la véracité des diplomates allemands. Et cependant, en Allemagne, après deux ans de guerre, la légende subsiste, indéracinable, que l'Allemagne et l'Autriche désiraient la paix, mais que les puissances de l'Entente ont voulu la guerre

Livre jaune, n08 108 et 10g. — Grey demande au prince Lichnowsky s'il peut enfin lui faire connaître la formule allemande pour la médiation des quatre puissances. Le prince ne peut pas répondre à cette question (30 juillet). Jules Cambon pose la même question à M. de Jagow. Jagow élude la question en faisant remarquer que « pour gagner du temps », il h décidé d'agir directement auprès du cabinet de Vienne et qu'il a demandé à l'Autriche de dire sur quel terrain on pourrait causer avec elle.

A l'encontre des gouvernements allemand et autrichien, le gouvernement russe avait non seulement accepté la conférence dès le premier moment et pris l'engagement de se soumettre à ses décisions, mais il avait donné d'avance son adhésion à toute forme de conférence, de conversation ou de médiation de paix présentée sous n'importe quelle forme. Cet empressement du gouvernement russe ressort de nombreux passages des documents diplomatiques de l'Entente (voir, entre autres, Livre bleu, n06 17 et 78 ; Livre orange, n08 31, 32, 49, 50, 53, 54, 55). L'ambassadeur russe Iswolsky — que l'on veut faire passer pour un des pires instigateurs de la guerre — fait mention, le 29 juillet, d'une conversation très animée entre Viviani et le baron de Schôn, au cours de laquelle ce dernier répéta le refrain bien connu suivant lequel les mots de conférence ou de sentence arbitrale effrayaient l'Autriche. Viviani répondit qu'il ne s'agissait pas de mots, et qu'il serait facile de trouver une autre forme de médiation. Mais ici la sagesse de M. de Schôn se trouva en défaut ; il se déroba à l'insistance de Viviani en faisant la remarque qu'il serait nécessaire de savoir c que l'Autriche compterait demander à la Serbie (Livre orange, n° 55).

Le résultat de tous ces faux-fuyants et de ces échappatoires de la diplomatie allemande fut de laisser sans réponse la question de la forme d'une médiation acceptable pour l'Allemagne et de

faire tomber définitivement à l'eau le projet de conférence. La conférence — aucun juge impartial ne peut en douter — eût maintenu la paix européenne. Le rejet de la conférence par l'Allemagne a fait échouer les efforts des puissances de l'Entente en faveur de la paix.

M. Helfferich et la conférence.

Comment les champions du gouvernement allemand, MM. Helfferich et consorts, traitent-ils la question de la conférence ? M. Helfferich consacre en tout vingt-deux lignes d'une brochuie de quarante-huit pages à cette question que le monde entier considère, avec raison, comme le point capital de toute l'enquête sur la responsabilité de la guerre. Voici comment il l'expose :

« Sir Edward Grey se fit d'abord suggérer par Paul Cambon sa proposition de conférence, et cela dans la forme suivante : le cabinet britannique devait demander au gouvernement allemand « de prendre l'initiative d'une démarche à Vienne pour offrir une médiation, entre l'Autriche et la Serbie, des quatre puissances non directement intéressées (Livre jaune, n°32). La proposition était, d'ores et déjà, vouée à un échec, car, outre qu'elle tendait à pousser l'Allemagne à une initiative auprès de son alliée, alors que la France s'y refusait anxieusement vis-à-vis de la Russie, on ne pouvait ignorer le point de vue austro-hongrois suivant lequel une ingérence ou médiation de tiers dans le conflit austro-serbe était inadmissible. De plus, en acceptant la proposition Grey-Cambon, l'Autriche- Hongrie eût eo ipso reconnu à la Russie le rôle de « puissance directement intéressée » au conflit austro-serbe ; ce qui était en contradiction absolue avec les conceptions et les intentions austro-hongroises. Mais en attirant Sir Edward Grey sur ce terrain glissant, Paul Cambon indisposait le cabinet anglais contre l'Allemagne, étant donné que le refus de celle-ci ne faisait pas l'ombie d'un doute. »

Cette manière chevaleresque de franchir un obstacle désagréable est bien unique dans toute la littérature de la guerre. Elle n'est dépassée que par la méthode du grand historien et professeur

allemand Helmolt, qui consacre six lignes en tout à la proposition Grey et au sort qui lui fut réservé, dans sa Geheinte Vorgeschichte des Weltkrieges (p. 182). Il écrit :

« Dès lors, la proposition de conférence de Sir Edward Grey était enterrée. Son arrière-pensée écait percée à jour : elle consistait à soumettre à Londres la légitimité indiscutable des griefs de l'Autriche contre sa voisine à une de ces discussions qui, comme certaines expériences l'ont montré, durent des mois et sont mortelles pour le prestige des grands Etats. »

Abstraction faite de leurs situations considérables, l'un comme secrétaire d'Etat, l'autre comme professeur d'histoire, MM. Helfferich et Helmolt passent en Allemagne pour des r utorités en ce qui concerne les origines de la guerre. Or si, aujourd'hui, cette histoire est écrite de cette manière — le bois vivant, — il est aisé de se représenter comment elle le sera une fois le bois mort.

A titre d'exemple, relevons quelques points de l'argumentation de M. Helfferich :

I. // n'est pas vrai que Grey se soit fait suggérer par Cambon sa proposition de conférence. La proposition est venue spontanément de Grey, le 24 juillet, dès que Grey eut connaissance de l'ultimatum autrichien. Il communiqua, ce jour même, sa proposition d'abord à l'ambassadeur français Paul Cambon, puis au prince Lichnowsky (Livre bleu, n0*3 10 et 11). Cambon rendit compte de son entretien avec Grey à Bienvenu-Martin (Livre jaune, n° 32). Lichnowsky a certainement aussi entretenu Berlin de cette importante conversation ; cependant — pas plus que sur tant d'autres choses — nous ne trouvons dans les publications allemandes un renseignement quelconque, soit sur son rapport, soit sur sa réception à Berlin. Le Livre blanc allemand (p. 9) ne mentionne la proposition anglaise que lorsqu'elle fut renouvelée formellement, le 26 juillet, par une circulaire (Livre bleu, n° 36), et affirme n'avoir rien su de toute l'affaire jusqu'au moment du télégramme-réponse de Berlin, du 27 juillet (Livre blanc, annexe 12).

Il paraît d'abord bien singulier que M. Helfferich cite la proposition anglaise non pas dans le texte anglais du Livre bleu anglais, mais dans le texte français du Livre jaune français. Si

y 6 LE CRIME

l'on regarde de plus près, on devine bientôt la cause de cet étrange procédé. Le rapport de Cambon reproduit la conversation du 24 juillet sous une forme condensée, qui ne rend les intentions exprimées par Grey que d'une manière imparfaite et propre à créer des malentendns. Ces malentendus, il convient à M. Helfferich de les exploiter, ce qui lui aurait été impossible s'il avait cité le texte original des déclarations de Grey. Parce que Cambon écrit : « Nous (Grey et Cambon) avons été d'accord », Helfferich soutient que Cambon a suggéré à Grey l'idée de la conférence et prête à l'ambassadeur français toutes sortes d'intentions diaboliques : par sa suggestion, il a attiré Grey sur un terrain glissant ; il était sûr d'avance du refus de l'Allemagne et a voulu mettre à profit ce refus pour env mimer les dispositions du cabinet anglais à l'égard de l'Allemagne. M. Helfferich n'aurait pas pu prêter à M. Cambon ce plan diabolique si, comme la loyauté l'exigeait, il avait pris comme base de ses affirmations, non pas les notes françaises, mais les notes anglaises (n09 10 et 11). L'idée de la conférence partit de Grey et non pas de Cambon, et l'accord entre ces deux personnalités consistait en ce fait que Cambon affirma sans autres la joyeuse adhésion de son gouvernement à la proposition de Grey.

Les opinions de Grey et de Cambon ne différaient que sur le point de savoir à quel moment d vait s'exercer l'action des quatre puissances. Tant dans son entretien avec Cambon que dans celui qui suivit avec Lichnowsky, Grey déclara avec toute la netteté désirable que la médiation ou l'action médiatrice (médiation or mediating influence) des quatre puissances ne devait s'exercer que lorsque le ton extraordinairement raide de la note autrichienne, la briè\-eté du délai accordé par l'ultimatum et la portée très étendue des exigences autrichiennes auraient amené un conflit entre l'Autriche et la Russie, donc un danger européen, mais non pas dans le cas où le conflit resterait localisé entre l'Autriche et la Serbie.

Livre bleu, n° 10. « Je dirais à l'ambassadeur que si la présentation de cet ultimatum à la Serbie n'amenait pas de difficultés entre l'Autriche et la Russie, nous n'avions pas, bien entendu, à nous en occupei »

Livre bleu, n° 11. «Je dis (à l'ambassadeur d'Allemagne) que si l'ultimatum autrichien à la Serbie n'amenait pas de difficultés entre l'Autriche et la Russie, je n'avais pas à m'en occuper »

I,A CONFÉRENCE DE SIR EDWARD GREY yj

Livre bleu, n° 25. — De même, le 25 juillet, dans une conversation avec le prince Lichnowsky, Grey revint sur la question de la médiation des quatre puissances non intéressées et répéta encore à cette occasion qu'une telle médiation n'aurait lieu qu'au cas où le conflit austro-serbe dégénérerait en conflit austro-russe et menacerait ainsi la paix européenne. Mais, dans cette activité médiatrice, l'Angleterre ne pouvait naturellement rien faire seule, la collaboration de l'Allemagne était indispensable. A son point de vue personnel, le prince Lichnowsky s'exprima en termes favorables sur la proposition Grey et émit l'avis que la dignité de l'Autriche ne serait aucunement menacée au cas où une extension du conflit amènerait les puissances à s'interposer entre l'Autriche et la Russie.

Livre bleu, n° 36. — Sir Edward Grey pose officiellement cette question aux gouvernements de Paris, Berlin et Rome : « Le ministre des Affaires étrangères serait-il disposé à donner des instructions à l'ambassadeur ici pour que ce dernier se joigne aux représentants de la France, de l'Italie, de l'Allemagne et à moi-même en conférence immédiate pour trouver un moyen d'empêcher des complications ?» Dans le cas affirmatif , « il faudrait que les représentants (des gouvernements en question) à Belgrade, Vienne et Saint-Pétersbourg fussent autorisés à demander que toutes opératifs militaires actives fussent suspendues en attendant les résultats de la conférence. »

Ainsi la proposition Grey n'avait pas pour but de s'immiscer dans le conflit austro-serbe aussi longtemps qu'il restait localisé entre ces deux Etats, mais seulement de prendre des mesures afin d'empêcher qu'il ne s'élargît en un conflit européen. Comme cela ressort avec une clarté indiscutable des documents anglais cités plus haut et, en général, du contenu tout entier du Livre bleu anglais, mais que, par contre, cela n'est pas très visible dans la brève mention qu'en fait Cambon, le 24 juillet, le défenseur officiel du gouvernement allemand trouve bon de mettre ce document français à la base de son jugement défavorable et d'ignorer la véritable source, à savoir : le Livre bleu anglais.

II. D'après M. Helfferich, la proposition de conférence n'avait, de prime abord, aucune chance de succès. Pourquoi ?

A. Parce qu'elle demandait à l'Allemagne de prendre auprès de son alliée une initiative que la France se refusait anxieusement à prendre vis-à-vis de la Russie.

Je me suis en vain efforcé de découvrir le sens profond de cet oracle. Quelle initiative l'Allemagne devait-elle donc prendre vis-àvis de son alliée ? Aucune. Tout d'abord, l'Allemagne n'avait pas à agir elle seule sur l'Autriche, elle devait seulement se joindre aux trois autres puissances pour une action commune. Et, d'autre part, cette action commune ne devait pas s'exercer sur Vienne seulement, mais simultanément sur Pétersbourg, dans un sens modérateur de -part et d'autre et à l'effet de maintenir la paix en Europe. Dans deux pièces (n06 10 et 11 du Livre bleu) il est dit en des termes presque identiques que les quatre puissances non intéressées devraient intervenir ensemble et simultanément à Vienne et à Pétersbourg en faveur de la modération, au cas où les rapports entre l'Autriche et la Russie deviendraient menaçants (the four Powers, Germa ny, Italy, France, and ourselves, should work together simultaneously at Vienna and St. Petersburgh in favour of modération in the event of the relations between Austria and Russia becoming threatening) . Il était essentiel que l'Allemagne participât à cette action commune des puissances, car seule cette participation promettait un succès à Vienne ; mais l'Allemagne ne devait nullement être chargée accessoirement d'une mission ou d'une initiative particulière. (It would be essential for any chance of success for such a step that Germany should participate in it). Où donc est l'initiative que, perfidement, on voulait faire prendre à l'Allemagne vis-à-vis de son alliée ?

Mais poursuivons. D'après M. Helfferich, la France aurait eu peur de prendre la même initiative vis-à-vis de la Russie. Que peut bien signifier cela ? Rien d'autre si ce n'est que la France aurait refusé de solliciter l'adhésion de la Russie à la proposition Grey. Si M. Helfferich avait pris la peine de lire en entier le n° 32 du Livre jaune français, qui lui est particulièrement cher, mais dont il ne cite que la phrase qui le sert, il aurait découvert que l'adhésion du ministre russe à Londres à la proposition de Grey ressort déjà de cette pièce. Paul Cambon raconte qu'il a fait part du projet Grey à son collègue russe, qu'à la vérité celui-ci a émis des doutes sérieux sur sa réussite, vu que l'Autriche n'aurait sûrement pas envoyé son ultimatum sans l'assentiment de Berlin ; mais que « cependant le comte Benckendorff croit bon de tenter la démarche, sur laquelle je me suis mis d'accord avec Sir Edward Grey». Ainsi donc, le jour même où il eut connaissance de la proposition Grey, l'ambassadeur français prit auprès de son collègue

ru>se l'initiative « que la France refusait anxieusement de prendre vis-à-vis de la Russie ».

Au reste, j'ai déjà fait remarquer qu'il n'était pas plus question d'une initiative de la France auprès de la Russie que. d'une initiative de l'Allemagne auprès de l'Autriche. Les initiatives auprès des deux puissances devaient partir de la conférence des ministres plénipotentiaires à Londres et non pas de l'Allemagne ou de la France. Auprès de la Russie, il était d'autant moins question de la nécessité d'une initiative française que — comme nous l'avons déjà vu — le gouvernement russe ratifiait officiellement le 25 juillet déjà ce que le ministre de Russie à Londres avait trouvé à propos de déclarer le jour précédent. Le 25 juillet déjà, M. Sazonow donnait au ministre d'Angleterre, Buchanan, l'assurance positive que la Russie se tiendrait à l'écart et remettrait la solution du conflit entre les mains des quatre puissances. (Livre bleu, n° 1/). Je ne sais combien de fois, du commencement à la fin du conflit, la Russie a fait preuve du même empressement à accepter les décisions de la conférence. Je demande donc encore une fois à M. le secrétaire d'Etat comment il se peut que la France se soit refusée à une initiative auprès de la Russie, alors que :

i° cette initiative a en fait été prise (Livre jaune, n° 32), et que

2° elle n'était pas du tout nécessaire, vu que dès le premier moment la Russie avait accepté la conférence de Sir Edward Grey et s'était soumise à ses décisions.

B. Une autre raison pour laquelle, d'après M. Helfïerich, la conférence était condamnée à échouer, c'est que le gouvernement autrichien avait déclaré inacceptable une ingérence ou une médiation de tierces puissances dans le conflit austro-serbe. A cela il faut répondre :

i° Il ne s'agissait pas d'une ingérence dans le conflit austroserbe. Cette ingérence, Grey l'avait expressément repoussée. L'attitude de l'Autriche — dont il n'y a pas d'exemple dans l'histoire diplomatique, — faisait naître d'emblée la crainte d'une extension du conflit à l'Autriche et à la Russie, et conséquemment à toute l'Europe ; et c'est à ce danger que Grey voulait parer par sa proposition de conférence. Ce n'était pas entre l'Autriche et la Serbie, mais entre l'Autriche et la Russie qu'on voulait tenter une médiation pour prévenir une guerre européenne. Il était bien naturel que le litige austro-serbe, d'où sortit le conflit entre les deux grandes puissances, fût examiné et qu'on tentât de l'aplanir. Ce

n'était pourtant pas là le but de la conférence, mais seulement la condition préalable de son succès.

2° Si le fait qu'une partie a déjà pris position pouvait fournir un motif de repousser une action médiatrice, alors toute action médiatrice, soit dans les affaires privées, soit dans les affaires publiques, serait impossible. Même dans les litiges de droit privé, la logique de M. Helfferich conduirait à ce résultat que le juge devrait écarter toute tentative de conciliation, parce qu'il sait que les points de vue des deux parties sont opposés. C'est précisément parce que les parties se placent à des points de vue opposés qu'une tentative d'arrangement est indiquée. Si elles se plaçaient au même point de vue, il n'y aurait naturellement aucune raison de les concilier. Et le fait que l'une des parties déclare toute médiation inacceptable ne doit pas détourner le médiateur loyal de tenter sa médiation. Et cela d'autant plus lorsqu'un arrangement à l'amiable peut prévenir des suites aussi terribles que dans le conflit austro-russe.

Voilà ce que j'avais à dire contre le principe de M. Helfferich, suivant lequel le refus brutal opposé à la médiation par l'une des parties devait d'emblée déconseiller de tenter tout au moins un compromis. Mais la condition de fait sur laquelle se fonde l'assertion de M. Helfferich manque dans le cas particulier, du moins en tant qu'on pouvait espérer la participation de l'Allemagne à l'action médiatrice. Il est exact — comme je l'ai exposé en détail dans mon livre — que le gouvernement autrichien a repoussé, du 23 au 28 juillet, toute discussion de la note et toute médiation des puissances, qu'ensuite il s'est produit une pause de deux jours durant lesquels toutes les communications entre Vienne et Pétersbourg paraissaient avoir été rompues, et que ce n'est qu'au 31 juillet que le gouvernement de Vienne — avec toutes les réserves possibles — s'est déclaré prêt à discuter le contenu de sa note et à envisager la possibilité d'une action médiatrice des puissances. Tout cela est exact en ce qui concerne l'Autriche. Mais, de la part du gouvernement allemand (et par conséquent des défenseurs officiels de l'Allemagne), cet entêtement de l'Autriche ne peut pas être considéré comme un motif de rejet de la conférence, puisque le gouvernement de Berlin prétend avoir combattu l'entêtement autrichien par tous les moyens dont il disposait et jusqu'à la limite que lui imposaient ses devoirs d'allié. M. de Bethmann répète à satiété qu'il a piessé et pressé sur Vienne pour l'amener

LA CONFÉRENCE DE SIR EDWARD GRE Y 8l

à entrer en négociations sur le contenu de la note 1. Tant lui que M. de Jagow déclarent expressément dans le Livre blanc (annexes 12 et 13) et dans nombre de négociations entamées à Berlin et à Londres (par exemple, Livre bleu, n08 25 et 46) qu'ils sont disposés à prendre part à l'action médiatrice des puissances au cas où le conflit dégénérerait en conflit austro-russe. Quand l'extension du conflit eut été un fait accompli, le gouvernement de Berlin désirait, à ce qu'il prétend, et si l'on en croit son propre exposé, aussi bien les négociations directes entre Vienne et Pétersbourg que l'action médiatrice des puissances. La conférence devait précisément servir à la réalisation de ce dernier vœu. Comment donc, du fait que Vienne ne partageait pas le désir de Berlin, le défenseur du gouvernement allemand peut-il déclarer a priori irréalisable la conférence que Berlin désirait en principe et ne rejetait que pour des raisons de forme ? On désirait précisément la participation de l'Allemagne à la conférence, et on la considérait comme une condition essentielle du succès, parce que seule l'Allemagne était en état de faire accepter aussi par Vienne le désir d'entente que prétendait nourrir Berlin. En résumé : Berlin est disposé en principe à prendre part à l'action médiatrice ; Vienne repousse en principe cette action, et M. Helfferich en conclut que toute tentative de médiation est d'avance condamnée à l'insuccès. En réalité, c'est la conclusion opposée qu'il faut tirer. Si la sympathie de Berlin pour la médiation des puissances n'était pas feinte et purement platonique — comme, à vrai dire, je le crois — le gouvernement allemand, sans l'appui duquel Vienne était impuissant, était seul en mesure et par conséquent avait seul le devoir de briser l'intransigeance de l'Autriche et de conférer des chances de succès à l'idée de la conférence soi-disant vouée à l'insuccès. Ainsi cette raison de M. Helfferich contre la conférence tombe aussi d'ellemême. C. Mais le comble du grotesque, c'est le dernier motif que le secrétaire d'Etat allemand a le courage, dans les vingt-deux lignes qu'il consacre à la conférence, d'alléguer contre l'acceptation par l'Autriche et l'Allemagne du projet de conférence :

« De plus, en acceptant la proposition Grey-Cambon, l' Autriche-Hongrie eût eo ipso reconnu à la Russie le rôle

1 Le premier essai de preuve de cette affirmation se trouve dans le discours du chancelier du 19 août 1915 ; un second essai de cette nature, dans le discours du chancelier du 9 novembre 1916. Je reviens plus en détail sur ce point en d'autres endroits. (Chapitre : « La Russie incendiaire ». Tome Ier, et Chapitre : « Bethmann e Pacifiste », Tome IL)

de « puissance directement intéressée » an conflit austroserbe, ce qui était en contradiction absolue avec les conceptions et les intentions austro-hongroises. »

Ainsi donc l'Autriche ne pouvait pas accepter la conférence, parce que, par là — contrairement à ses conceptions et intentions — elle aurait reconnu à la Russie le caractère de puissance directement intéressée. Vraiment, pouvait-on douter le moins du monde que la Russie ne fût la seule grande puissance directement intéressée dans un conflit austro-serbe ? Et cela dans un conflit provoqué par les exigences les plus insolentes qu'un grand Etat imbu de sa puissance ait jamais adressées à un petit Etat sans défense ? Un conflit au cours duquel on voulait ajouter à une victoire diplomatique presque complète un écrasement militaire, et où il s'agissait en fait de réduire à l'état de vassal de l'Autriche un petit pays slave sous prétexte d'obtenir « pleine garantie » pour les promesses de la Serbie (voir dépêche de l'empereur Guillaume au tsar, du 29 juillet) ? Seuls pouvaient croire à un désintéressement russe des diplomates aveuglés, qui ne voulaient pas voir la vérité et qui, en dépit de toutes les expériences de l'histoire et évidemment à rencontre de leur conviction personnelle, émettaient l'affirmation que la Serbie avait jusqu'alors fait partie de la sphère d'influence autrichienne. (Voir les paroles du comte Mensdorfï à Grey, Livre bleu, n° 91, du 29 juillet.) Comment expliquer alors tous les conflits balkaniques qui, depuis une génération, depuis le congrès de Berlin en 1878, prirent une tournure toujours plus menaçante et qui, après l'annexion de 1908, pendant et après les guerres balkaniques de 1912-1913, menacèrent déjà de déchaîner une guerre austro-russe et, par contre-coup, une guerre européenne ? Et pourquoi au Sud-Est ce ciel éternellement chargé de nuages qui menaçait de faire éclater sur l'Europe un orage épouvantable ; pourquoi les mobilisations de la Russie et de l'Autriche l'une contre l'autre dans les années 1908 et 1912 ? (Voir Livre rouge autrichien, n° 17.) Car tous ces troubles et ces dangers ne résultaient que du conflit d'intérêts des deux grandes puissances dans les Balkans, puisqu'il n'y avait pas entre elles d'autres causes de conflits.

Les scribes du gouvernement allemand se donnent une peine incroyable pour élucider la question de savoir si la Russie avait le droit de s'immiscer dans le conflit austro-serbe. La Gazette de

Cologne fait à mon livre l'honneur de lui consacrer deux grandes colonnes en première page, sous la forme d'une correspondance d'Amsterdam, — car, se sentant elle-même incapable de réfuter la démonstration fortement documentée et accablante de mon livre, elle donne la parole à un professeur hollandais! Celui-ci, de son côté, élude soigneusement le point capital de la responsabilité pour s'attacher à la discussion de quelques points secondaires. Il m'accuse surtout d'avoir glissé trop rapidement sur la question du droit qu'avait la Russie de se poser en champion de la Serbie ; d'avoir parlé une fois de rapports historiques datant de cent années entre la Russie et la Serbie, tandis qu'une autre fois je les ai fait dater de deux cents ans ; enfin d'avoir commis des erreurs historiques en affirmant la parenté de religion et de race entre les deux pays. Je répondrai à ce monsieur :

a) qu'il n'était pas dans mon intention et qu'il ne rentrait pas dans le cadre de mon livre d'écrire une histoire russo-serbe ;

b) qu'aussi bien que M. le critique, j'ai à ma disposition des encyclopédies, et que je pourrais faire parade, comme le fait le professeur d'Utrecht, de mes connaissances historiques sur les relations russo-serbes ;

c) que lorsqu'on parle d'histoire centenaire ou bicentenaire, on désigne par là, d'après le langage courant, une longue histoire, sans vouloir fixer des chiffres exacts : ce peuvent être 99, 150 ou 180 ans ;

d) que la façon même dont M. le professeur pose la question est fausse. Il ne s'agit nullement d'un droit, mais d'un fait. Dans les conflits d'intérêts internationaux, la question de droit n'entre jamais en ligne de compte — sauf naturellement dans le cas où il s'agit de l'exécution ou de l'interprétation de contrats réglant le droit des gens, comme par exemple d'une garantie de neutralité. La Russie avait aussi peu le droit de protéger spécialement la Serbie que l'Autriche n'avait celui d'englober ce pays dans sa sphère d'influence exclusive. 'L'intérêt de la Russie lui commandait de s'en tenir fermement à la politique proclamée en dernier lieu le 23 mai 1914 à la Douma par M. Sazonow : « Les Balkans aux peuples balkaniques », tout comme l'intérêt de l'Amérique lui ordonne de maintenir la doctrine de Monroë : « L'Amérique aux Américains ». Quand des parentés ou des affinités d'histoire, de religion et de race s'ajoutent à l'intérêt politique, celui-ci en est particulièrement renforcé, mais les points de vue particuliers ne sont ni

déterminants ni décisifs. La meilleure preuve de cela, c'est l'intérêt de l'Allemagne, sans cesse proclamé par elle, au maintien de l' Autriche-Hongrie dans son état actuel. Les points de vue historique, religieux et ethnographique ne sont pas le moins du monde à la base de cet intérêt. La population de l' Autriche-Hongrie se compose, pour la plus grande partie, de non-germains, et pour une petite partie seulement de protestants, tandis qu'en Allemagne ceux-ci forment la majorité. Il ne peut assurément pas être question non plus d'un lien historique, car la Prusse n'est parvenue à constituer l'Empire allemand qu'en combattant la monarchie des Habsbourg, et elle n'est arrivée complètement à ses fins qu'en chassant les Habsbourg de l'Allemagne. Sans la guerre de Sept-Ans et sans 1866, la Prusse-Allemagne ne serait pas et qu'elle est aujourd'hui. Pour autant qu'il existe des rapports historiques entre la monarchie des Habsbourg et l'Allemagne contemporaine, ils peuvent s'exprimer par les mots d'opposition et de guerre, mais non par ceux d'amitié et de communauté d'intérêts. Cette communauté d'intérêts n'existe — malheureusement — que depuis l'alliance conclue par Bismarck entre l'Allemagne et l'Autriche, mais elle a aussi été affaiblie par la contre- assurance avec la Russie, négociée aussi par Bismarck. Dans les conditions modifiées de l'Europe, jamais un Bismarck n'eût établi entre les deux Etats une union fraternelle à la vie et à la mort, comme celle dont nous voyons maintenant les suites, et surtout ne l'eût dirigée contre la Russie. Ceci soit dit en passant. Ce qui nous intéresse exclusivement dans la discussion actuelle, c'est le fait que l'alliance austro- allemande ne repose non plus ni sur une étroite affinité de peuples, ni sur une évolution historique commune, ni encore sur une parenté de race ou de religion ; mais uniquement sur des intérêts politiques — malheureusement mal compris.

Il en est de même de presque toutes les alliances, ententes ou sphères d'influence européennes. C'est donc poser la question d'une manière tout à fait fausse et superflue que de rechercher si la Russie avait, pour des raisons d'ordre psychologique, ethnique, religieux ou historique, le droit d'intervenir en faveur de la Serbie. La Russie avait intérêt au maintien de l'indépendance absolue des peuples balkaniques, en particulier de la Serbie, à l' encontre des tentatives autrichiennes de suprématie ; la Russie a toujours proclamé que cet intérêt était le principe directeur de sa politique balkanique. C'était là un fait avec lequel il fallait compter, et

avec lequel on a compté non seulement dans le reste de l'Europe, mais surtout à Berlin et à Vienne. Le Livre blanc allemand et le Livre rouge autrichien en témoignent à chaque ligne ; les révélations de M. Giolitti le confirment. N'est-il donc pas tout à fait grotesque de voir le défenseur officiel du gouvernement allemand justifier le rejet de la proposition de conférence en soutenant qu'on ne pouvait pourtant pas reconnaître un intérêt russe, alors qu'en fait on ne l'a jamais niê?~Pom moi, je ne puis voir dans cette argumentation de M. Helfferich qu'un stupide jeu de cache-cache, consistant à se fourrer en une armoire de verre dans l'espérance insensée de n'être pas vu des autres.

Les livres diplomatiques publiés par les diverses puissances, particulièrement le Livre blanc et le Livre rouge lui-même, abondent en preuves que, dès le premier moment, toutes les puissances ont considéré la Russie comme « puissance directement intéressée» ; il me suffira d'extraire au hasard de ce riche matériel un petit nombre d'échantillons.

Livre blanc, p. 6. — « Nous avions conscience que des actes d'hostilité éventuels de l' Autriche-Hongrie contre la Serbie pourraient mettre en scène la Russie et nous entraîner dans une guerre de concert avec notre alliée. »

Livre blanc, p. 7. — « En même temps, le gouvernement austrohongrois informait le gouvernement russe que les démarches entreprises par lui auprès de la Serbie avaient uniquement pour but de prendre des mesures défensives contre les menées sourdes de la Serbie. »

Livre blanc, annexe 2. — Note du chancelier de l'Empire du 28 juillet aux Etats confédérés : « Quelques organes de l'opinion publique russe considèrent comme un droit tout naturel et un devoir de la Russie de prendre activement parti pour la Serbie

dans le conflit austro-serbe Si la Russie croit devoir intervenir

dans ce conflit en faveur de la Serbie, c'est, certes, son droit ; mais la Russie doit bien se rendre compte qu'elle fait ainsi siens les agissements serbes tendant à saper les conditions d'existence de la Monarchie austro-hongroise, et qu'elle seule en encourra la responsabilité, si du différend austro-serbe que toutes les puissances désirent localiser, naît une guerre européenne. »

Livre blanc, annexe 3. — Entretien de Berchtold avec le chargé d'affaires russe du 24 juillet : explication sur le point de vue de l'Autriche à l'égard de la Serbie.

Livre blanc, annexe 4. — Entretien du comte Pourtalès avec Sazonow, du 24 juillet, dans lequel le ministre russe déclara qu'il était impossible à la Russie de laisser aux seules parties le soin de vider le différend serbo-autrichien.

Livre blanc, annexe 5. — Entretien du comte Szâpâry avec Sazonow, en date du 26 juillet, dans lequel ce dernier exprime ses appréhensions sur certains points de la note autrichienne.

Livre blanc, annexe 10. — Télégramme du chancelier de l'Empire au prince Lichnowsky, du 26 juillet, concernant les explications données par l'Autriche à Pétersbourg sur les intentions autrichiennes.

On trouve à peu près le même contenu dans les télégrammes de M. de Bethmann aux ambassadeurs allemands à Paris et à Pétersbourg, du 26 juillet. (Livre blanc, annexes 10 a et 10 b.)

Livre blanc, annexes 12 et 13. — Elles contiennent les dépêches déjà mentionnées, envoyées par M. de Bethmann le 25 juillet, et laissant espérer la participation de l'Allemagne à une action médiatrice en cas de conflit austro-russe.

Livre blanc, annexes 14, 15 et 16 (27 et 28 juillet). — L,à se trouvent rapportées les prétendues tentatives de conciliation de M. de Bethmann entre Vienne et Pétersbourg.

Livre blanc, annexe 20. (Première dépêche de l'empereur Guillaume au tsar, en date du 28 juillet.) — « D'autre part, je ne me dissimule aucunement combien il est difficile pour toi et ton gouvernement de résister aux manifestations de l'opinion publique. En souvenir de la cordiale amitié qui nous lie tous deux étroitement depuis longtemps, j'use de toute mon influence pour décider l'Autriclu -Hongrie à en venir à une entente loyale et satisfaisante avec la Russie. »

Livre blanc, annexe 22. (Dépêche de l'empereur Guillaume au tsar en date du 29 juillet.) — Cette dépêche donne au tsar des éclaircissements sur les efforts tentés par l'Autriche pour obtenir de la Serbie pleine garantie de l'exécution de ses promesses, et déclare possible et désirable un arrangement direct entre Pétersbourg et Vienne.

Tous les efforts que l'Allemagne prétend avoir faits pour s'entremettre partaient naturellement de la supposition que la Russie

était une puissance directement intéressée au conflit austro-serbe. Mais l'Autriche elle-même, dans son action contre la Serbie, avait paifaitement conscience, dès le premier jour, qu'elle aurait à compter avec la Russie comme étant la principale puissance intéressée. Cependant, étant donnée la situation intérieure et extérieure de la Russie, notamment ses préparatifs militaires insuffisants, Vienne escomptait qu'elle n'irait pas jusqu'à prendre les armes en faveur de la Serbie. On lisquait la guerre européenne pour le cas où le calcul basé sur l'abstention ou la faiblesse de la Russie se trouverait être faux. Mais à aucun moment on n'a mis en doute à Vienne que la Russie ne fût la plus importante comme aussi la plus dangereuse des puissances intéressées dans le conflit austroserbe. Quelques reproches que l'on puisse faire aux Autrichiens, ils ne se sont pas — comme le veut M. Helfferich — stupidement fourrés dans une armoire de verre pour ne pas être vus.

La preuve la plus éclatante nous en est fournie par les négociations qui eurent lieu à partir du 31 juillet à Vienne et à Pétersbourg touchant le contenu de l'ultimatum, — négociations qui se poursuivirent encore après la mobilisation générale des deux Etats, l'Autriche et la Russie, vraisemblablement même après la déclaration de guerre de l'Allemagne, le Ier août. Le dernier entretien dont le Livre rouge autrichien révèle l'existence, entre le comte Szâpâry et Sazonow, est daté du Ier août (n° 56). L'on sait que la déclaration de guerre de l'Autiiche à la Russie ne fut remise à Pétersbourg que le 6 août. (Livre rouge, n° 59.)

Toutes les négociations et tentatives de compromis du 23 juillet au Ier août, auxquelles, en apparence du moins, l'Allemagne prit part, avaient pour but de tracer une diagonale entre les intérêts autrichiens et les intérêts russes, — tentative insensée si, en principe, ou avait écarté l'existence d'intérêts russes. L'Allemagne, par sa collaboration, quelque inefficace et hypocrite qu'elle ait été, l'Autriche en finissant par entrer directement en pourparlers avec la Russie, se plaçaient sans équivoque au point de vue vraiment incontestable que la Russie avait, dans le conflit serbe, des intérêts à elle à faire valoir. Et voilà M. Helfferich qui s'en vient désavouer son chef, le chancelier de l'Empire, en motivant le refus d'une conférence par le fait qu'on n'a pourtant pas pu reconnaître la Russie comme puissance directement intéressée ! Pas un mot dans le Livre blanc, pas un mot dans le Livre rouge, pas un des actes accomplis par l'Allemagne et l'Autriche pendant les jours

critiques qui ne montre qu'on la reconnaît en principe, quoique l'on fût bien résolu à ne pas agir en conséquence ; car la Russie n'était, croyait-on, ni désireuse de faire la gueire, ni préparée à la faire, et l'on avait d'autre part la conviction — aveuglement insensé — d'être mieux prêt à la soutenir, le cas échéant, que les adversaires, — mieux prêt moralement, diplomatiquement et militairement.

Ainsi donc, même ce dernier argument de Helfferich pour expliquer le refus de la conférence — argument qui tient en cinq lignes — s'écroule comme tous les autres. Il m'a fallu bien des pages d'explications pour réduire à l'absurde les quelques lignes qui suffisent à Helfferich pour liquider la question de la conférence. C'est bien le cas de dire avec le proverbe : un fou peut lancer plus d'affirmations en cinq minutes qu'un sage n'en saurait réfuter en cinq jouis. En quoi il ne me vient pas à l'espiit de m'attribuer à moi le monopole de la sagesse et de décerner à M. Helfferich celui de la folie. J'ai l'honneur de connaître M. Helfferich non seulement par ses écrits, mais aussi personnellement, et je sais que, quant à la sagesse, il peut pour le moins se mesurer avec moi. Dans la présente discussion, voici la seule différence entre nous deux : lui, il écrit par ordre, sur l'invitation d'une puissance supérieure, les pieds sur le tremplin qui lance de la Behrenstrasse à la Wilhelmstrasse ; tandis que moi, simple et modeste particulier, j'écris non par ordre, mais uniquement suivant ma conscience, assurément aussi pour obéir à une puissance supérieure, celle de la Vérité, et mon but n'est aucunement de m' élancer vers quelque région élevée. Je plains un homme aussi intelligent que M. Helfferich de devoir écrire des phrases aussi peu intelligentes qu'à la page 28 de sa brochure — pour sauver une cause que tous les Helfferich du monde ne sauraient sauver1. Mais qui je plains plus encore, c'est un gouvernement qui, après avoir commis l'action la plus néfaste que connaisse l'histoire, après une conduite qu'on ne peut appeler que folie ou crime, n'est pas même capable de jeter sur ses actes le plus petit voile tant soit peu convenable, et en est réduit à s'adresser, pour cela, à des directeurs de banque qu'il doit payer au moyen de portefeuilles ministériels, quand bien même tout leur zèle et leur talent ne leur permettent pas

1 II y a ici dans l'original un jeu de mots intraduisible : zur Rettung einer Sache, die doch nient zu retten ist, trotz aller Helfer und Helfferiche.

de couvrir la honteuse nudité des hommes de leur gouvernement Pauvre M. Helfferich ! Pauvre M. de Bethmann !

Mais voici le bouquet. Au cours de la discussion — longue mais non fastidieuse, je l'espère, — des raisons données par Helfferich pour le refus de conférence, le lecteur se sera de lui-même posé cette question : Mais, au fond, où sont les motifs réels invoqués officiellement par les cabinets de Vienne et de Berlin contre la proposition Grey ? Où est le célèbre « tribunal européen » de Bethmann ? Comment s'est-on vu « devancé par les événements *, selon le mot impérieux de Berchtold ? Où est la pierre d'achoppement de Jagow, la « forme » de la conférence, dont on disait accepter le principe ? De tout cela M. Helfferich ne souffle mot. Ses arguments sont tout autres que ceux de Bethmann, de Jagow et de Berchtold. Lequel a raison, à proprement parler, les hommes d'Etat qui ont agi ou le directeur de banque qui écrit ? Les motifs invoqués par M. Helfferich, les chefs d'Etat ne les ont pas avancés ; ceux qu'ils ont avancés, M. Helfferich ne les invoque pas. Que doit-il en être d'une cause, quand l'accusé et son défenseur se contredisent pareillement ? !

M. Helmolt et la conférence.

Quelques mots encore sur la façon dont Helmolt, le célèbre historien, se débarrasse en six lignes de la proposition de conférence de Grey.

Parlant du refus catégorique de Berchtold de rien céder et d'entamer n'importe quelle discussion sur la note autrichienne (28 juillet), Helmolt (p. 182) s'écrie triomphalement : « De la sorte, la proposition de conférence de Grey était enterrée. Sa pensée de derrière la tête, à savoir de soumettre la plainte indubitablement fondée de l'Autriche contre sa voisine à une enquête qui aurait lieu à Londres, durerait des mois et serait de nature à froisser V amour-propre de toute grande puissance — cette pensée était percée à jour. » Le droit que l'Autriche avait de se plaindre de sa voisine, personne en Europe ne l'a contesté. Même une tentative de sa part d'obtenir satisfaction de la Serbie en usant de moyens tout à fait violents, fût-ce de la force des armes, n'aurait pas

soulevé d'opposition en Europe, si l'écrasement de la Serbie n'avait représenté une provocation contre la Russie et une atteinte portée aux intérêts russes dans les Balkans. Du moment où les intérêts russes entraient en cause, un amour-propre de grande puissance se dressait contre un amoui -propre de grande puissance, un prestige contre un prestige. Du frottement de ces deux blocs de fer devaient se dégager des étincelles et s'allumer un incendie, non un incendie local, mais bien un incendie européen, en vertu des deux groupes d'alliances opposés. De là les efforts désespérés de l'Angleterre, appuyés avec empressement par toutes les grandes puissances — l'Allemagne et l'Autriche exceptées — pour atténuer le frottement et prévenir la conflagration. De là la proposition d'une conférence à Londres ; conférence qui ne devait ni revêtir le caractèie d'une « enquête » (M. Kelmolt le sait aussi bien que nous), ni nécessairement durer « des mois ». Si l'Autriche et l'Allemagne avaient fait preuve de la moindre bonne volonté, c'était jeu d'enfant que de trouver un moyen terme, un compromis entre l'orgueil autrichien et la soumission que la Serbie avait poussée au delà de toute attente. Il eût suffi que le comte Berchtold consentît à se rendre à la conférence et à y donner des articles 5 et 6 de la note autrichienne (c'étaient presque les seuls points litigieux restants) une interprétation analogue à celle qu'il en donna dans sa dépêche à Szâpâry, le 25 juillet (Livre rouge, n° 26) et plus tard (le 27 juillet) dans sa déclaration officielle sur la note serbe. S'il avait donné cette interprétation en se mettant en rapport direct avec le gouvernement serbe, avant de rappeler son ambassadeur et de déclarer la guerre, il est à supposer que la question de la conférence ne serait pas venue sur le tapis, et que le conflit se serait réglé par voie directe entre l'Autriche et la Serbie. Une fois manquée cette occasion immédiate d'éviter d'autres complications, — manquée parce que l'Autriche, le sachant et le voulant, recherchait, non pas un arrangement, mais la guerre avec la Serbie, — il en restait pourtant encore une, dans une conférence à Londres, de s'expliquer sur les prétendus « malentendus » serbes quant à la portée des exigences autrichiennes, et d'exiger de la Serbie qu'elle acceptât ces exigences sous une forme atténuée résultant de cette exacte explication. Toutes les puissances, y compris la Russie, s'étaient déclarées disposées à appuyer de toutes façons à la conférence les prétentions de l'Autriche ; et la Serbie, elle, était prête à accepter, après un premier refus, jusqu'aux plus

dures exigences de la note autrichienne (aiticles 5 et 6), pourvu que l'Autriche donnât quelques éclaircissements sur la portée de ces articles. C'est un point que j'ai déjà traité à réitérées fois dans mon livre (voir, entre autres, p. 239) et j'y reviendrai encore ailleurs ; cependant, maintenant déjà, j'aimerais attirer particulièrement l'attention sur le n° 64 du Livre bleu, où l'ambassadeur d'Angleterre à Rome, Sir R. Rodd, à la demande expresse du marquis di San Giuliano, informe son chef, Sir Edward Grey (28 juillet), que le chargé d'affaires serbe fait espérer de la part de son gouvernement que celui-ci serait disposé à accepter api es coup toute la note autrichienne, à condition que le gouvernement de Vienne fournisse quelques précisions sur la nature de la collaboration des agents autrichiens dans les recherches policières et les enquêtes judiciaires serbes. Le ministre italien des Affaires étrangères — qui du reste dans cette occasion qualifia d'« enfantillages » la façon dont, à plusieurs reprises, le gouvernement autrichien critiqua et éplucha la réponse serbe — rattache à cette communication du chargé d'affaires serbe la proposition, fort raisonnable, d'inviter le gouvernement autrichien, qui refuserait présumablement une explication directe avec la Serbie, à remettre cette explication aux ambassadeurs des quatre puissances réunis à Londres ; alors la conférence des ambassadeurs pourrait, de son côté, exiger de la Serbie l'acceptation sans réserve des exigences autrichiennes.

Voilà un des nombreux moyens dont disposait la conférence des ambassadeurs pour liquider au plus tôt l'affaire. Il est probable que les séances de la conférence auraient duré, non pas quelques mois, mais quelques jours, tout au plus quelques semaines ; et quant à étouffer le « sentiment de dignité de grande puissance » de l'Autriche, il n'en aurait pas non plus été question le moins du monde. Bien au contraire, comme en 1909 et dans maint autre conflit balkanique, l'Autriche aurait remporté sur toute la ligne une éclatante victoire - — victoire à l'occasion de laquelle l'encre seule et non le sang aurait coulé.

Mais il chaut évidemment peu à MM. Helmolt, Helfferich, Bethmann, Berchtold, Jagow et à leurs acolytes que l'effusion du sang soit plus ou moins forte. Mieux vaut la mort de millions d'hommes — s'il faut en croire des renseignements qui paraissent dignes de foi, les deux premières années de guerre n'auraient pas laissé sur le carreau moins de cinq millions de morts — plutôt que la « moitification du sentiment de dignité » de l'Autriche,

sentiment qui sans doute aurait été bien plus sérieusement atteint si elle avait accepté la conférence des ambassadeurs à Londres, qu'il ne l'a été pendant la guerre — lors des derniers pourparlers austro-italiens, — quand elle a offert des provinces entières, renoncé à des sphères d'influence étendues, consenti au renvoi immédiat de tous les soldats autrichiens de nationalité italienne, etc. Tous ces sacrifices, jusqu'à l'abandon de Trieste, étaient acceptables et point incompatibles avec le sentiment qu'a l'Autriche de sa dignité de grande puissance, quand il s'agissait d'acheter la neutralité de l'Italie. Mais la discussion des quelques articles encore en litige de la note autrichienne portait la plus grave atteinte a l'honneur de l'Empire, et il fallait la repousser fièrement, fût-ce au risque d'une guerre européenne.

Voilà le point de vue des défenseurs allemands de l'Autriche. Quant au comte Berchtold, ministre autrichien des Affaires étrangères, qui, entre temps, s'est retiré x et savoure son otium cum dignitate, lui un des principaux coupables de la tragédie mondiale, il s'écriera peut-être, lisant de telles apologies : Seigneur, préserve-moi de mes amis! Pour lui, toutes les belles choses qu'invoquent les Helmolt et les Helfferich dans leur radotage : « honneur national, prestige, dignité de grande puissance », n'étaient que des prétextes, des oripeaux dont il drapait les efforts faits par l'Autriche pour établir sa suprématie dans les Balkans. Mais les consciencieux savants allemands qui se sont chargés de la défense des gouvernements de Berlin et de Vienne cherchent à faire prendre au monde incrédule le prétexte invoqué pour le mobile vrai qui a inspiré aux puissances centrales leur conduite funeste. Vaines tentatives destinées à échouer. La conférence fut refusée par V Allemagne comme par V Autriche parce que, sûrement, elle aurait amené la paix, et parce qu'on voulait non pas la paix mais la guerre.

La conférence Grey et la proposition allemande de pourparlers directs.

Ceux qui, en Allemagne, cherchent à justifier le refus de la conférence Grey se sont mis récemment d'accord pour accepter cette formule-ci : Grey a reconnu lui-même dans les jours critiques de ici 4 que la contre-proposition allemande d'une conversation directe entre Vienne et Pétersbourg était préférable à la conférence.

1 II est dès lors rentré en grâce, en qualité de grand-maître de la cour auprès du prince héritier, l'empereur actuel.

Dans son discours du 9 novembre 1916 — devant la Grande Commission du Reichstag — M. de Bethmann a déclaré la proposition Grey << chose secondaire », que d'aucuns cherchent à mettre en relief pour détourner l'attention des choses essentielles. « Lord Grey lui-même — je l'ai répété plusieurs fois au Reichstag — avait consenti à ajourner son projet de conférence en faveur de notre médiation. » Et par là c'en est fait de la conférence pour M. de Bethmann !

Ce prétexte usé a été, en effet, mis en avant plus d'une fois par le chancelier, entre autres dans son interview avec le journaliste américain Wiegand (mai 1916). C'est une de ces légendes que le gouvernement allemand et ses défenseurs servent régulièrement et systématiquement ces derniers temps — ■ M. Helfferich n'avait pas encore eu cette idée — chaque fois qu'on reproche à la diplomatie allemande d'avoir, en refusant la conférence Grey — déjà pour ce seul fait, indépendamment de tout autre — assumé la responsabilité de la guerre. Aussitôt les voix allemandes, officielles et officieuses, répliquent en chœur, comme le fait aujourd'hui de nouveau M. de Bethmann : L'Angleterre n'attribue aujourd'hui cette grande importance à la conférence que pour charger l'Allemagne ; à ce moment-là, Grey lui-même a reconnu qu'une conversation directe entre Vienne et Pétersbourg — telle que l'Allemagne la proposait — était préférable à une conférence des quatre puissances — telle que la proposait Grey.

Cette falsification de l'histoire doit être radicalement réfutée une fois pour toutes. Qu'en est-il ? Je renvoie le lecteur aux pages 113 et suiv. et 245 de J'accuse, où j'ai déjà touché ce point et, pour m'épargner des répétitions, je le prie de bien vouloir les lire à nouveau. Nous voyons surgir pour la première fois l'idée de Grey le 24 juillet déjà, dans la note qu'il envoie à son ambassadeur à Paris, Bertie (Livre bleu, n° 10). Alors déjà Grey avait expliqué l'utilité et le but d'une conférence des quatre puissances non directement intéressées, d'une façon si claire qu'un homme sain d'esprit et bien intentionné ne pouvait absolument pas se méprendre sur les idées du ministre anglais.

A partir de ce jour, la proposition Grey n'a jamais disparu des négociations diplomatiques. Le gouvernement anglais, appuyé par les puissances de l'Entente, y revenait sans cesse, ne se lassant pas de repousser toujours l'interprétation intentionnellement erronée qu'en donnaient MM. de Bethmann et de Jagow, et de

préconiser, dans la rencontre des puissances médiatrices à Londres, le remède qui avait eu un si remarquable succès pendant la dernière crise balkanique.

L'on sait que l'Allemagne et l'Autriche ont refusé toutes deux la conférence de Grey et qu'elles l'ont fait chacune pour un prétexte usé et des plus futiles : l'Allemagne parce qu'elle ne pouvait citer son alliée devant un tribunal européen, l'Autriche parce que la proposition Grey arrivait trop tard. Qu'on relise les détails relatifs à ce point dans mon livre (p. 244 à 248). On y trouvera la preuve que le motif invoqué par l'Allemagne reposait sur un malentendu malicieusement entretenu, quoique dès longtemps éclairci, touchant la signification de la proposition Grey, et que l'excuse autrichienne du « trop tard » et du « devancé par les événements » — outre que logiquement c'est un non-sens — est en contradiction flagrante avec les faits prouvés. La proposition Grey a été faite le 24 juillet, la déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie date du 28. Entre les deux événements, il s'écoule ainsi un laps de temps de quatre jours, ce qui n'empêche pas le comte Berchtold de soutenir que « en présence de l'état de guerre intervenu, le projet Grey paraît réduit à néant par les événements qui l'ont devancé ». (Livre rouge, n° 38.) Or, en même temps que l'Allemagne repoussait la conférence Grey, elle avait, comme l'on sait, proposé d'amorcer des négociations directes entre Vienne et Pétersbourg, ce que le comte Berchtold refusa net le 28 juillet, parce que l'Autriche « ne pouvait plus ni reculer ni entrer en discussion aucune des termes de la note austro-hongroise ». (Livre orange, n° 45.)

Fait incroyable : l'Allemagne refuse la conférence et propose par contre des négociations directes entre Vienne et Pétersbourg, mais l'Autriche repousse catégoriquement ces négociations — comme devait le savoir le gouvernement allemand longtemps déjà avant de les proposer. Ce fait en dit long : voici comment je l'ai caractérisé dans mon livre (p. 246) :

« Si, parmi cent preuves de culpabilité, il n'existait que celle-ci, elle suffirait à faire retomber la responsabilité de la guerre mondiale sur l'Allemagne et l'Autriche seules. »

Pour de plus amples détails, je dois renvoyer le lecteur à mon livre. Je ne veux et ne peux, pour l'instant, m'occuper que du prétexte mensonger du gouvernement allemand et de ses com-

plices : « Sir Edward Grey a reconnu lui-même pendant les jouis critiques de juillet 1914, que ma contre-proposition (celle de M. de Bethmann) d'une conversation directe entre les cabinets de Vienne et de Pétersbourg était plus propre à aplanir le conflit austro-serbe qu'une conférence ».

Même si cette interprétation — celle de Bethmann — des idées de Grey à ce moment-là était aussi juste qu'elle est fausse, le renvoi aux assertions du ministre anglais n'aurait aucune raison d'être : en effet, Grey a pour le moins supposé que les négociations directes entre Vienne et Pétersbourg auraient lieu, et non pas qu'elles seraient carrément refusées par le comte Berchtold. Ce refus ressort aussi d'ailleurs avec une netteté absolue du Livre blanc allemand — comme aussi du Livre rouge et de toutes les autres collections de pièces — et se trouve confirmé par d'innombrables documents. Le Livre blanc allemand nous permet de serrer de plus près le sens des entretiens souhaités et acceptés par Grey — qu'il s'agît d'une conférence des quatre puissances ou d'entretiens directs entre Vienne et Pétersbourg. Grey, dit-il, a proposé « soit de considérer la réponse serbe comme suffisante, soit de la prendre pour base de nouvelles négociations ». A propos de cette même phrase, le Livre blanc parle aussi de l'échec de la proposition Grey, proposition que Vienne « après l'ouverture des hostilités par la Serbie et la déclaration de guerre faite dans l'intervalle... devait considérer comme trop tardive ». (Livre blanc, p. 9 et annexe 16.)

La contre-proposition de V Allemagne était ainsi nettement allée à vau-l'eau. C'est un fait incontestable, établi avec un accord parfait par tous les documents. Que dire donc aujourd'hui quand on voit le gouvernement allemand et ses défenseurs se prévaloir sans cesse de sa contre-proposition et faire à Sir Edward Grey le reproche d'avoir lui-même tenu cette contre-proposition pour préférable à sa conférence ?

Qu'est-ce que Grey a réellement dit alors ? Le n° 67 du Livre bleu, note de Grey à son ambassadeur à Berlin, Goschen, nous renseigne à ce sujet de façon non équivoque. Le 27 juillet, Goschen avait communiqué à Londres que, comme on le sait, la conférence avait été refusée par Jagow — et, en même temps, que celui-ci proposait, avant de rien faire d'autre, d'attendre le résultat de l'échange de vues entre les gouvernements autrichien et russe (that it would be best, before doing anything else, to await outcome of the exchange of views between the Austrian and

Russian Governments. Livre bleu, n° 43). GrejT répond à ce communiqué de Goschen le 28 juillet (Livre bleu, n° 67) en lui donnant tout d'abord — comme il l'avait déjà fait tant et tant de fois — une explication sur le sens et le but de la conférence, qui « ne serait pas un arbitrage, mais un examen privé et non protocolaire, afin de découvrir une base d'arrangement. Aucune suggestion ne serait avancée sans s'assurei au préalable qu'elle serait acceptable à l'Autriche et à la Russie, avec lesquelles les Puissances médiatrices pourraient facilement se tenir en contact, par l'entremise de leurs alliés respectifs. » Grey continue textuellement comme suit :

« Mais, tant qu'il y a perspective d'un échange de vues direct entre l'Autriche et la Russie, je suspendrai toute autre suggestion, car je suis entièrement d'accord que c'est la meilleure de toutes les procédures, Je crois comprendre que le Ministre russe des Affaires Etrangères a proposé un échange amical de vues au gouvernement autrichien; si ce dernier accepte, cela diminuera sans doute la tension et rendra la situation moins critique. Je suis content d'apprendre par l'ambassadeur d'Allemagne ici que le Gouvernement allemand a agi à Vienne dans le sens de l'entretien que je vous (à Goschen) ai commnniqué dans mon télégramme d'hier. »

(But as long as there is a prospect of a direct exchange of views between Austria and Russia, I would suspend every other suggestion, as I entirely agrée that it is the most préférable method of ail.

I understand that the Russian Minister for Foreign Afïairs has proposed a friendly exchange of views to the Austrian Government, and, if the latter accepts, it will no doubt relie ve the tension and make the situation less critical.

It is very satisfactory to hear from the German Ambassador hère that the German Government hâve taken action at Vienna in the sensé of the conversation recorded in my telegram of yesterday to you.)

Le télégramme à Goschen, auquel Grey fait ici allusion, est la note n° 46 du Livre bleu, dans laquelle Grey précise la question de la conversation entre Vienne et Pétersbourg dans le sens cidessus indiqué, à savoir que l'Autriche pourrait tout au moins

prendre la réponse serbe comme base de nouveaux pourparlers et la considérer comme une trêve (as a basis for discussion and pause). La pensée de Grey en recommandant des négociations directes était donc clairement celle que j'ai exposée aux pages 113 et 114 de mon livre : « Grey se déclara prêt à ajourner son idée de la conférence à quatre jusqu'à ce que les négociations entre Vienne et Pétersbourg eussent conduit à un résultat quelconque. Si le résultat était positif, la conférence serait superflue ; s'il était négatif, celle-ci pourrait toujours chercher à atteindre ce que la conversation directe s'était vainement proposé. »

Mais non seulement le résultat de la contre-proposition allemande (de pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg) que l'Angleterre avait acceptée fut négatif, mais il fut d'emblée négatif : l'Autriche repoussa toute négociation, quelle qu'elle fût. La présupposition de Grey, au moment où il se disait disposé à souscrire à la proposition de Bethmann : «Si l'Autriche accepte» (if the latter accepts), ne s'était ainsi pas réalisée. L'Autriche n'avait pas accepté. De sorte que la proposition de conférence de Grey réapparaissait tout de suite au premier plan comme seul moyen d'amener un accord entre les deux grandes puissances aux prises, lesquelles, par la faute de l'Autriche, avaient rompu tous rapports directs.

N'est-ce donc pas dénaturer et falsifier d'une façon inouïe des faits historiquement établis, et textuellement confirmés par les documents allemands et autrichiens eux-mêmes, que de chercher, comme le font Bethmann et ses défenseurs après comme avant, à discréditer la proposition de conférence de Grey en insinuant que lui-même, son auteur, lui a déclaré la proposition allemande préférable ? Si Grey a momentanément ajourné sa proposition de conférence, — je le répète, afin de fouler aux pieds et d'exterminer une fois pour toutes ce dragon du Mensonge, — c'était dans l'espoir que l'Autriche accepterait de causer directement avec la Russie en prenant pour base la réponse serbe, et que cette conversation serait de nature à amener une entente. Quand l'Autriche eut répondu négativement, la proposition de conférence de Grev réapparut automatiquement au premier rang de tous les moyens de conciliation, et les refus répétés de l'Allemagne et de l'Autriche d'accepter cette proposition de conciliation qui semblait avoir le plus de chance d'aboutir, établit de façon écrasante la culpabilité de ces deux gouvernements, culpabilité qu'on ne fera disparaître ni en effaçant ni en falsifiant les faits.

Le complot d'agression anglo-russo-français?

La Rheinisch-Westfâlische Zeitung avait reproché au secrétaire d'Etat de l'Intérieur, Dr Helfïerich, d'avoir tenté, dans sa publication sur les origines de la guerre, de blanchir l'Angleterre à cet égard. Le secrétaire d'Etat s'est défendu dans un article ainsi conçu, adressé au dit journal :

« Il n'y a pas une ligne de ma publication qui puisse être comprise dans le sens que vous lui prêtez. Le contenu entier de mon étude, au contraire, vise à prouver, ar moyen des documents officiels des gouvernements de l'Entente eux-mêmes, que ce sont ces derniers qui portent la responsabilité de la guerre mondiale. Je crois en particulier avoir fourni, dans la partie consacrée à l'Angleterre, la preuve documentaire du rôle fatal joué par le gouvernement anglais dans les tractations diplomatiques qui ont précédé la guerre ; je renvoie à l'exposé des pages 31 et suivantes, d'où il ressort que ce sont les ouvertures de Sir Edward Grey à V ambassadeur français, le matin du 2g juillet, qui assurèrent aux deux autres pays de l'Entente la protection désirée, laquelle encouragea la Russie, le 31 juillet, à paralyser définitivement, par sa mobilisation générale, les efforts de l'Allemagne en faveur de la paix et à jeter la torche dans la poudrière européenne. >

Cette défense du défenseur du gouvernement allemand, attaqué à son tour, met en lumière le point central de son réquisitoire

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