Livre bleu n° 134. Poincaré expose à l'ambassadeur anglais
Bertie la nécessité de l'imminente mobilisation française en réponse aux mesures militaires prises le jour avant par l'Allemagne (« danger de guerre », ce qui signifie en fait mobilisation), se plaint de violations de frontières de l'Allemagne, relève d'autre part les efforts constants de la Russie pour conserver la paix, et assure encore une fois que le gouvernement français est sincèrement pacifique et ne doute même pas, maintenant encore, de la possibilité de voir la guerre évitée. — Malgré tout cela, M. Helfferieh soutient que le matin du 29 juillet déjà « la balle s'était mise en mouvement à Londres ».
Livre bleu n° 13$. Grey à Buchanan : Le ministre s'en réfère •de nouveau aux dispositions de l'Autriche en faveur de la médiation (il s'agit évidemment du contenu du n° 51 du Livre rouge). La conséquence de l'acceptation de l'Autriche serait — selon la déclaration du comte Berchtold — que V action militaire de l'Autriche contre la Serbie continuerait pour le moment (would continue for the présent), que le gouvernement britannique exercerait une pression à Pétersbourg pour faire suspendre la mobilisation contre l'Autriche et, d'autre part, que l'Autriche suspendrait naturellement ses contre-mesures militaires en Galicie. Grey charge Buchanan de communiquer à M. Sazonow qu'il serait sans doute encore possible de conserver la paix si la Russie, — en considération du fait que l'Autriche accepte la médiation — pouvait elle-même arrêter sa mobilisation. Avec cette note de Grey à Buchanan, qu'on compare maintenant la note de Berchtold (Livre rouge n° 51) qui amène Grey à faire ces derniers et désespérés efforts en faveur de la paix. J'ai déjà traité à fond dans mon livre (p. 250) cette note de Berchtold. C'est la première déclaration de Berchtold, qui se rallie enfin — en termes généraux tout au moins — à l'idée d'une conférence, conférence dont le projet était dans l'air dès le 24 juillet, mais qui fut jusqu'alors brutalement repoussée par l'Allemagne et l'Autriche. Mais l'empressement de Vienne est subordonné à tant de clauses et de réserves que je me suis cru autorisé à voir dans la déclaration de Berchtold « un refus sous la forme d'une acceptation ». Le comte Berchtold est « disposé à accueillir » la proposition de conciliation de Grey. Le 31 juillet, jour de la mobilisation générale autrichienne et russe, jour où l'Allemagne proclame le danger de guerre et envoie ses ultimatums à la Russie et à la France, le cabinet de Vienne veut enfin discuter le projet de médiation, mais non, par consé-
quent, l'admettre. Il veut continuer en attendant son « action militaire contre la Serbie », il exige l'« arrêt de la mobilisation russe», en échange de quoi il rapportera les mesures militaires prises en Galicie. Le point capital est que l'Autriche — sans s'inquiéter de la médiation éventuelle des puissances — veut continuer sa guerre contre la Serbie. Toutes ces clauses, ces réserves, ces impossibilités n'effrayent pourtant pas Grey et ne l'empêchent pas de tenter, à ce moment encore, une conciliation entre Vienne et Pétersbourg. Et voilà ce que faisait ce même homme qui, dans l'après-midi du 29 juillet déjà, s'était livré, corps et âme, aux partisans de l'Entente !
Livre bleu, n° 137. Grey reçoit deux fois dans le même jour — le Ier août — l'ambassadeur autrichien, comte Mensdorft", qui lui communique le contenu de la dépêche de Berchtold au comte Szpârây (Livre rouge, n° 50) et en particulier la reprise des pourparlers entre Sazonow et Szâpâry à Pétersbourg, et lui confirme à nouveau que l'Autriche ne veut ni porter atteinte aux droits de souveraineté de la Serbie, ni violer son territoire, mais ce que l'Autriche veut positivement n'est pas, même dans ce dernier moment, dévoilé au secrétaire d'Etat anglais. Et le monde, chacun le sait, l'ignore encore aujourd'hui.
Livre bleu, n° 138. Long entretien entre Goschen et Jagow. Exposé de ce non-sens : l'Allemagne, bien que non directement intéressée au conflit entre l'Autriche et la Russie, pousse à la guerre par sa politique d'ultimatums, tandis que les deux principaux intéressés sont pourtant disposés à entrer en discussion sur le conflit. Réponse de Jagow : que l'Allemagne ne peut attendre (she had the speed and Russia had the numbers) et que si la Russie ne satisfaisait pas aux exigences de l'ultimatum, la guerre serait inévitable.
Livre bleu, n° 13g. Rapport de Buchanan à Grey sur différents entretiens du tsar avec l'ambassadeur allemand, et de Sazonow avec les ambassadeurs autrichien, français et anglais. Résumé de Sazonow sur le développement de la crise par la faute de l'Allemagne et de l'Autriche, qui se sont dérobées à toutes les propositions de paix ou y ont répondu négativement. Affirmation de Sazonow que sa seconde formule de conciliation (représentant, comme on sait, un amalgame de la formule de Grey avec la première formule de Sazonow) avait été communiquée au gouvernement de Vienne. Lui, Sazonow, se tenait alors encore pour lié par
cette formule aussi longtemps que les troupes allemandes n'auraient pas franchi la frontière. En aucun cas la Russie ne commencerait les hostilités. A cette occasion Sazonow fit (dernier alinéa du n° 139) une proposition de plus pour le maintien de la paix, proposition que je n'ai pas encore mentionnée dans mon livre : la guerre, pensait-il, pouvait encore être évitée si la France et l'Allemagne retenaient leurs armées mobilisées chacune en deçà de sa frontière, ce à quoi la Russie serait aussi disposée, tandis qu'on tenterait un dernier moyen de résoudre la crise.
Cette toute dernière tentative de conciliation de Sazonow s'accorde avec les derniers efforts de Grey, sur lesquels je reviendrai lorsque j'examinerai spécialement le n° 123. Pour le moment, il me suffit d'établir que, tant l'un que l'autre, et encore le jour même de la déclaration de guerre par V Allemagne, Grey et Sazonow firent des efforts désespérés dans l'intérêt de la paix. Mais M. Helfferich prétend, lui, que le 29 juillet au matin déjà, les dés étaient jetés en faveur de la guerre, et il le sait évidemment mieux que moi.
Livre bleu, n° 141. Rapport de Bunsen sur la situation désespérée faite à la Russie par l'ultimatum allemand. Déclaration de l'ambassadeur russe à Vienne que la Russie n'a pas l'intention d'attaquer V Autriche. Allusions aux incitations à la guerre dont se rend coupable l'ambassadeur allemand à Vienne. L'ambassadeur de France a l'intention d'exposer au comte Berchtold, encore une fois aujourd'hui, et très sérieusement, le grand danger de la situation et de lui demander si, à Vienne, on prendrait encore en considération des propositions médiatrices d'où qu'elles vinssent. On est très anxieux de savoir ce que l'Angleterre fera (there is great anxiety to know what England will do), etc. Ainsi donc, à Vienne non plus, on ne savait rien encore, le Ier août, des décisions de l'Angleterre. Mais M. Helfferich, lui, sait que ces décisions ont été prises trois jours auparavant en faveur de la guerre.
Et maintenant je suis à peu près au bout de mon exposé des efforts pacifiques de l'Angleterre. Entrer dans plus de détails serait superflu. Qui veut voir a assez vu. D'ailleurs M. Helfferich n'est pas du tout aussi aveugle qu'il veut le faire croire. A certains endroits, il doit pourtant, en présence de documents pro-
bants, se résigner à reconnaître que l'Angleterre a résisté quand on lui demandait de se solidariser avec la France et la Russie. Mais il lui suffit de faire durer cette résistance jusqu'au matin du 29 juillet, à partir de quoi il affirme un revirement du côté de l'Entente :
D'abord sir Edward Grey opposa une certaine résistance à la pression exercée par la Russie et la France en vue d'une déclaration de solidarité immédiate. Il approuva pleinement les explications données le 24 juillet par Buchanan à Sazonow.... (Helferich p. 27).
Helfferich se trahit encore en un autre passage de la même page (27) en avouant que la Russie et la France ne désiraient la solidarité de l'Angleterre que pour écarter le danger de guerre :
Les diplomaties russe et française cherchaient à influencer sir Edward Grey en soutenant que le danger résidait dans le fait que le gouvernement allemand considérait la neutralité anglaise comme certaine : sitôt que l'Angleterre se mettrait résolument du côté de la Russie et de la France, l'Allemagne exercerait une pression sur l' Autriche-Hongrie et le danger de guerre serait écarté {Livre bleu N° 17). Voyant que cette argumentation revenait toujours, sir G. Buchanan répondit à M. Sazonow, le 27 juillet encore, et d'une manière topique, qu'il se trompait s'il croyait que ce procédé servirait la cause de la paix. Par une telle menace, on rendrait simplement l'Allemagne inflexible (« Their attitude would merely be stiffened by such a menace. » Livre bleu, N° 44).
Helfferich avoue donc, ici aussi, expressément le contraire de ce qui constitue la base de toute sa démonstration. Cette base la voici : La Russie est l'incendiaire ; elle voulait la guerre d'emblée, par soif de conquête, par son « désir de suprématie sur l'Orient prochain » (p. 47). Elle était décidée à faire la guerre après avoir reçu de la France la promesse de sa participation, mais la France ne fit cette promesse qu'après avoir acquis la certitude que l'Angleterre marcherait avec elle. La Russie aspirait donc à la participation de la France et de l'Angleterre en vue de la guerre. Voilà la thèse de Helfferich. Comment cela rime-t-il avec son aveu que la diplomatie de la Russie et de la France désirait l'entrée en scène de l'Angleterre pour exercer une pression sur l'Allemagne et l'Autriche afin d'écarter ainsi le danger de la guerre ? C'est que la puissance de la vérité est si forte que même le représentant conscient du mensonge ne peut pas toujours s'y soustraire.
La tentative de Helfferich de rendre plus plausible sa théorie de la conspiration en établissant une division du temps — avant
et après le 29 juillet — se base également sur des moyens sans valeur. Si, jusqu'au 29 juillet, Pétersbourg et Paris désiraient l'appui de Londres pour écarter le danger de guerre, étant donc de leur côté pacifiques, on ne comprend pas pourquoi, à partir du 29 juillet au matin, leurs tendances pacifiques auraient fait place, brusquement, à des dispositions guerrières, et pourquoi elles auraient cherché à obtenir l'appui de l'Angleterre pour une guerre européenne. Même si Grey, dans son fameux entretien avec Cambon (n° 87), avait fait une promesse quelconque aux Alliés (ce qu'il n'a pas fait en réalité), cette promesse ne pourrait qu'être conforme aux vœux des autres. Et ces vœux étaient
— comme Helfferich l'admet, page 27. — des vœux de paix et non de guerre. Ici encore M. le secrétaire d'Etat reste donc pris dans ses propres filets.
Attitude du gouvernement anglais depuis qu'eut éclaté la guerre germano- russe.
De même que les efforts de l'Angleterre en faveur de la paix jusqu'à l'ouverture de la guerre germano-russe écartent la prétendue culpabilité basée par Helfferich sur la date du 29 juillet, de même aussi, et bien plus fortement, les événements qui se sont écoulés entre le ieT et le 4 août, où commença la guerre entre l'Allemagne et l'Angleterre, se retournent contre lui.
Sous ce rapport, il faut faire entrer d'abord en ligne de compte la promesse d'appui de la flotte britannique (Livre bleu n° 148) et ensuite l'ultimatum anglais du 4 août concernant la Belgique (Livre bleu, n° 160).
Si, comme le prétend Helfferich, il est vrai « qu'à ce momentlà (c'est-à-dire avant le commencement de la guerre germanorusse) l'assurance — que la France recherchait par tous les moyens
— d'obtenir le secours des armes anglaises » (Helfferich page 22) avait déjà été obtenue, on ne s'explique vraiment pas pourquoi la France, ayant obtenu l'appui de toutes les forces de l'Angleterre, avait encore intérêt à s'assurer de sa part un secours limité à la mer. Dans mon livre, pages 204 à 213, j'ai expliqué d'une manière très détaillée, et, à ce que je crois, convaincante, que l'engagement de l'Angleterre, du 2 août, avait été
a) conditionnel et
b) limité.
Conditionnel et dépendant de certaines actions de la flotte allemande envisagées comme éventuelles, et limité à une action de secours de la flotte britannique. Je renvoie, pour éviter des répétitions, aux explications de mon livre qui finissent par cette phrase (voir page 213).
« Par là se trouvent réfutées toutes les conclusions que le chancelier croit pouvoir tirer de l'événement du 2 août. Par contre, on peut en tirer une autre, que je me permets, moi, de tirer : 1? promesse conditionnelle et limitée d'un appui éventuel de la flotte prouve irréfutablement — argumentum e contrario — que, jusqu'au 2 août, l'Angleterre n'avait pas fait à la France d'autre promesse concernant un appui militaire. C'est pourquoi la déclaration anglaise fut accueillie à Paris avec une grande joie et saluée comme un « premier concours dont la valeur nous est précieuse. ». La première promesse de secours conditionnelle et limitée, le 2 août ! Preuve frappante que l'allégation du chancelier et de Helfferich n'est qu'un mensonge, suivant laquelle l'Angleterre, avant le commencement de la guerre, aurait promis son aide à la France. »
La même force probante se trouve aussi dans les événements qui se sont déroulés entre l'Allemagne et V Angleterre le 4 août, tels qu'ils ont été exposés dans le rapport de Goschen du 8 août (Livre bleu, n° 160), sans avoir jamais été contredits du côté allemand. Sir Edward Goschen a eu ce jour-là quatre entretiens avec des diplomates allemands ; dans le nombre, je ne compte pas la visite d'excuse dejagow, qui eut lieu tard dan^ la soirée et qui se rapportait à des incidents de rue. Dans la première visite de l'après-midi, aux affaires étrangères, il posa à M. de Jagow, au nom du gouvernement anglais, la question de savoir si le gouvernement impérial allemand s' abstiendrait de violer la neutralité de la Belgique (whether the impérial government would refrain from violating Belgian neutrality). M. de Jagow répondit que non, les troupes allemandes ayant déjà franchi, le matin même, la frontière belge, et la neutralité belge étant ainsi déjà violée. L,à-dessus Goschen fit remarquer que ce fait accompli rendait la situation extraordinairement sérieuse, et demanda si maintenant il ne serait
pas encore temps de revenir en arrière afin d'éviter des conséquences déplorables pour les deux parties (whether there was not still time to draw back and avoid possible conséquences wkich both he and I would déplore). M. de Jagow répondit que c'était impossible.
Un second entretien entre Goschen et Jagow eut lieu plus tard dans l'après-midi de ce même jour (vers 7 heures), après que Goschen eut reçu le télégramme-ultimatum de Grey (n° 159). Goschen déclara à M. de Jagow, lors de ce second entretien, qu'il était chargé de réclamer ses passeports et de réserver au gouvernement anglais toutes démarches en vue de protéger la neutralité belge, au cas où l'Allemagne n'aurait pas donné, jusqu'à minuit, l'assuiance qu'on ne poursuivrait pas la violation des frontières de la Belgique et qu'on arrêterait la marche en avant des troupes (that they would proceed no further with their violation of the Belgian frontier and stop their advance). M. de Jagow regretta de ne pouvoir donnei d'autre réponse que celle qu'il avait donnée lors du précédent entretien. L'ambassadeur anglais lui remit copie du télégramme de Grey, le rendit encore une fois attentif à l'heure marquée (minuit) et demanda au secrétaire d'Etat si, en égard i.ux conséquences épouvantables qui devaient nécessairement se produire, il ne serait pas possible à l'Allemagne, à la dernière minute encore, d'examiner à nouveau la réponse à donner. Jagow répondit que même si le délai fixé était de vingt-quatre heures ou plus, la réponse devait rester la même. Là-dessus Goschen réclama ses passeports.
Plus tard, dans la soirée, eut lieu l'entretien bien connu entre Bethmann et Goschen, dans lequel fut prononcé le mot devenu dès lors célèbre « scrap of paper », et où les deux parties déclarèrent l'une que le passage à travers la Belgique, l'autre que la protection de cet Etat neutre étaient des questions vitales pour leurs nations.
Entre 9 et 10 heures du soir, eut encore lieu l'entretien entre Goschen et le sous-secrétaire d'Etat Zimmermann, dont le sujet fut pour ainsi dire l'examen d'une question de droit international, à savoir si le fait de réclamer ses passeports équivalait à une déclaration de guerre ; sur quoi Goschen, en considérant les instructions précises du gouvernement anglais, déclara que, dans le cas particulier, il devait répondre affirmativement.
Ce n'est pas sans intention que je me suis arrêté longuement sur les événements du 4 août. Je voulais d'abord combattre la légende, répandue en Angleterre aussi par les ennemis du gouvernement, et qui consiste à dire que, même sans violation de la neutralité belge, le gouvernement biitannique serait entré en guerre, et ensuite détruire le mythe de Helrïerich que, déjà huit jours auparavant, l'Angleterre avait promis le secours de ses armes à la France. D'après le récit de Goschen, récit qui jusqu'à ce jour n'a été critiqué ou contesté d'aucun côté, il est indubitablement établi que, le 4 août, à y heures du soir encore, la guerre avec V Angleterre pouvait être évitée, si Jagow eût fait une déclaration n'impliquant pas même la promesse positive de retirer les troupes allemandes de la Belgique, mais seulement celle de laisser espérer que, jusqu'au délai accordé par l'ultimatum (minuit), la réponse de l'Allemagne à la demande de l'Angleterre serait soumise à un nouvel examen. Si M. de Jagow eût fait cette déclaration, le gouvernement allemand aurait eu le temps, jusqu'à minuit, de satisfaire à la demande de l'Angleteire, et si elle y eût donné satisfaction, il eût été impossible à l'Angleterre d'entrer dans le conflit, puisqu'elle n'avait plus aucune raison pour cela. La guerre avait déjà été déclarée à la France le 3 août au soir. Si l'Angleterre voulait utiliser la déclaration de guerre à la France comme motif de guerre contre l'Allemagne, le gouvernement anglais devait avancer cette raison expressément, tout comme plus tard les puissances qui déclarèrent la guerre donnèrent comme motif de leur décision les guerres déjà en cours avec un Etat allié ou ami. Par le fait que l'Angleterre ne formulait qu'une exigence dans son ultimatum, à savoir que l'Allemagne renonçât à violer la Belgique, et qu'elle faisait un casus belli du refus d'y obtempérer, le gouvernement britannique était lié à ce motif de guerre. Il dépendait de l'Allemagne de le lui enlever. L'entrée en guerre de l'Angleterre dépendait donc des décisions de l'Allemagne : si les troupes allemandes évacuaient la Belgique, il n'y avait pas de guerre avec V Angleterre. Cela est incontestable d'après les événements du 4 août. Mais comment M. Helfïerich veut-il concilier cette incontestable situation de fait avec son affirmation que la guerre commune des puissances de l'Entente contre l'Allemagne et l'Autriche était chose décidée le 29 juillet déjà ? Si tel avait été le cas, si l'Angleterre s'était liée vis-à-vis de la France et de la Russie
quant à sa participation à la guerre, il eût été impossible que, le soir du 4 août encore, elle fît dépendre cette participation de conditions dont l'accomplissement était laissé à la libre volonté de l'Allemagne.
La prétendue promesse de secours faite par la France à la Russie (2g juillet au soir).
Dans la même mesure et avec le même zèle que le gouvernement anglais, les gouvernements français et russe travaillaient au maintien de la paix. M. Helfferich croit avoir forgé une chaîne de preuves indestructible en alignant les dates suivantes :
Le 29 juillet, au matin, l'Angleterre a promis le secours de ses armes à la France.
Là-dessus, le 29 juillet au soir, la France a promis le secours de ses armes à la Russie.
A partir du 29 juillet, au soir, le complot était donc ourdi, et la Russie en état de réaliser ses intentions de guerre, — « le déclanchement de la guerre étant pour la Russie une simple question d'opportunité » — parce qu'elle était couverte par la France et l'Angleterre.
Avec la même assurance stupéfiante — car d'autant plus grande que plus contraire aux faits — qu'il avait mise à construire la promesse de secours de l'Angleterre à la France le matin du 29 juillet, M. Helfferich construit la promesse de la France à la Russie : « le 29 juillet au soir, pas plus tôt ni plus tard, la France a donné à la Russie la déclaration expresse et sans réserve d'un secours armé» (p. 23). C'est merveilleux, vraiment merveilleux de voir avec quelle précision M. le secrétaire de l'Intérieur est en mesure de fixer les dates et même les heures des différentes phases du crime, comme autrefois M. le directeur de la Banque établissait un bilan à un marc et un pfennig près.
Malheureusement le compte n'est pas juste.
Tout d'abord, il me paraît que toute l'enquête relative au secours promis par la France et la précision avec laquelle il indique l'heure et le jour sont plus que superflues. Comme on le sait, la France n'avait pas conclu avec la Russie une entente, mais une alliance, exactement comme l'Allemagne avec l'Autriche. Bien que
le texte du traité d'alliance entre la France et la Russie ne soit pas connu, il va pourtant de soi que ce traité, comme tous les traités d'alliance, ne pouvait pas contenir l'engagement de prêter appui en cas de guerre offensive, mais seulement en cas de guerre défensive, ou, tout au moins, de guerre offensive provoquée d'un autre côté. Le traité d'alliance austro-allemand n'engageait pas, lui non plus, ces deux Etats à se prêter appui en cas de guerres offensives, mais seulement de guerres défensives, ou de guerres dans lesquelles l'allié était, il est vrai, formellement l'agresseur, mais pour avoir été forcé de l'être par la partie adverse, et où il était en réalité le défenseur de son pays. Voici la formule usitée en pareil cas dans les contrats d'alliance :
Exclusion du devoir d'assistance dans le cas d'une attaque exécutée par l'allié sans provocation ; assistance, par contre, lorsque l'allié est attaqué de son côté ou lorsque la provocation d'un tiers l'oblige à jouer formellement le rôle d'agresseur.
I,a réponse à la question de savoir si dans tel cas particulier il y a attaque ou provocation de la part d'un tiers, ou s'il y a agression de la part de l'allié, dépend chaque fois des circonstances. Pour éviter qu'une réponse défavorable soit donnée à cette question, il est prudent et usuel que l'allié, lors des phases diplomatiques préliminaires qui, éventuellement, pourraient conduire à une guerre, demande à l'autre allié son opinion au sujet des démarches à faire et règle ses actes sur les conseils qui lui sont donnés. Cette préconsultation de l'allié, qu'il y a lieu de répéter à chaque phase décisive, est dans l'intérêt même du gouvernement qui la fait, afin que, si par la suite la gueire devait éclater, son allié ne puisse pas lui faire cette objection : « Tu ne m'as pas consulté, c'est donc sur ta propre responsabilité que tu as entrepris tes démarches, si grosses de conséquences ; si tu m'avais demandé mon conseil et si tu l'avais suivi, la guerre aurait été évitée ; je ne suis donc pas tenu de te prêter mon appui. — Ce procédé de consultation de l'allié, l'Autriche y a eu recours en été 1913, vis-à-vis de l'Italie, lorsqu'elle projetait, — voir les révélations de Giolitti, — d'attaquer la Serbie, ce qui pouvait faire naître le danger d'une guerre européenne.
Ce procédé a été pratiqué aussi au commencement du conflit
austro-serbe, entre Berlin et Vienne. « Le gouvernement impérial et royal nous informa de cette opinion (qu'on ne pouvait assister plus longtemps sans agir à ce qui se passait de l'autre côté de la frontière) et nous demanda notre manière de voir. » On sait que M. de Bethmann s'est déclaré de tout cœur d'accord avec son allié sur la manière d'apprécier la situation, oubliant l'axiome de Bismarck, que la politique ne doit pas être faite avec le cœur, mais avec la raison seulement.
Naturellement, il a été procédé de même entre la France et la Russie, comme le prouvent d'innombrables passages des Livres orange et jaune. Dès le début, il ne pouvait exister de doute sur le devoir d'alliance qui incombait à la France au cas où le conflit austro-serbe dégénérerait en conflit européen. Le cabinet de Berlin, lui non plus, n'a jamais douté que si la guerre européenne sortait du conflit serbe, il ne trouvât la France aux côtés de la Russie. « Comme les obligations de la France envers la Russie nous sont connues, cette mobilisation (il s'agit de la mobilisation allemande) se ferait tout à la fois contre la Russie et la France » — voilà ce que déclarait, le 26 juillet déjà, le comte Pourtalès à M. Sazonow. (Livre blanc p. 8). Cette manière de comprendre l'obligation, absolue pour la France, de prêter son appui, correspondait complètement à la situation, mais elle est diamétralement opposée à l'affirmation de Helfïerich que la coopération de la France n'était, a priori, nullement certaine. » A Berlin, on était absolument sûr de cette coopération, parce qu'on se rendait compte que l'action diplomatique et militaire de l'Autriche contre la Serbie représentait une agression, et que par conséquent on pouvait imputer toutes les conséquences qui allaient en résulter pour l'Europe à la faute de l'Autriche, l'agresseur, et à l'Allemagne, auxiliaire — sinon instigatrice — de cette agression. Ce caractère d'une guerre offensive austro-allemande fut naturellement accusé encore et indubitablement établi dans la suite par le fait que l'Allemagne déclara la guerre à la Russie, et mit ainsi l'Europe en feu.
Si donc le gouvernement français promit son concours à la Russie, — dans les notes que Helfïerich a tant de plaisir à citer — il ne fit que ce qui allait de soi, et ce fait ne mérite aucune mention spéciale. Jusqu'à présent d'ailleurs, aucun de ceux qui s'occupent des affaires diplomatiques qui précèdent la guerre, n'a ajouté une importance quelconque à ces déclarations s'ans portée du gouvernement français. Mais M. Helfïerich en a besoin pour montrer
que l'Angleterre a d'abord promis son concours à la France, que la France a ensuite promis le sien à la Russie, et prouver ainsi toute la perfidie de l'Angleterre et établir sa responsabilité dans la guerre.
M. Helfferich a de la guigne. De même que j'ai pu détruire déjà la légende de la promesse de secours de l'Angleterre (matin du 29 juillet), je puis aussi mettre sans peine à néant l'autre légende de la promesse de secours de la France (soir du 29 juillet). La promesse de secours de la France, qui — comme je l'ai déjà fait remarquer — ■ n'a rien que de très naturel, et qui était considérée par l'Allemagne elle-même comme une chose à laquelle il était tout naturel de s'attendre, est arrivée à Pétersbourg dès les premières phases du conflit, donc longtemps avant le 2g juillet. Preuve : Livre bleu, n° 6, entretien de Sazonow avec Buchanan et Paléologue :
The French Ambassador gave me to understand that France would fulfil ail the obligations entailed by her alliance with Russia, if necessity arose, besides supporting Russia strongly in any diplomatie negotiations... French Ambassador and M. Sazonow both continued to press me for a déclaration of complète solidarity of His Majesty's Government with French and Russian Governments... It seems to me, from the language held by French Ambassador, that, even if we décline to join them, France and Russia are determined to make a strong stand.
Ce texte du 24 juillet prouve avec une aveuglante clarté que, dès le premier moment, la France était décidée « à remplir dans la mesure la plus complète toutes les obligations que lui imposait l'alliance franco-russe » ; que la France et la Russie se trouvaient dans une situation de « complète solidarité », solidarité qu'elles réclamaient en vain de la part de l'Angleterre, et qu'elles étaient résolues à prendre une attitude ferme, même au cas où V Angleterre resterait à l'écart. Cela, en date du 24 juillet. Qu'en ditesvous, M. Helfïerich ? Que devient votre fameux enchaînement de causes et de dates relativement aux événements du 29 juillet ? Toutes les déclarations ultérieures du gouvernement français dans le sens de sa solidarité avec la Russie étaient simplement des confirmations du point de vue adopté le 24 juillet déjà, donc avant l'échéance de l'ultimatum autrichien. Des confirmations sans aucune importance positive, et dues à ce fait seul que les personnalités françaises dirigeantes, Poincaié et Viviani, encore absentes de Paris le 24 juillet, étaient de îetour le 29.
Il ne saurait être question d'établir un enchaînement entre ces confirmations ultérieures de la solidarité franco-russe et la promesse de secours faite par l'Angleterre (dont j'ai d'ailleurs réduit l'existence à néant). Pour réfuter cette fable, il suffit d'ouviir le Livre jaune au n° 101, pièce dans laquelle Viviani écrit (le 30 juillet) à Pétersbourg et à Londres : « La France est résolue à remplir toutes les obligations de l'alliance », et où, dans la phrase précédente, est mis en relief le vœu de Sazonow que l'Angleterre veuille sans retard se placer du côté de la Russie et de la France
(« La Russie considère comme désirable que l'Angleterre se
joigne sans perdre de temps à la Russie et à la France »). Ainsi donc, le 30 juillet, Sazonow considère encore comme désirable que l'Angleterre se joigne aux puissances de l'Entente, mais — d'après Helfferich — l'Angleterre l'avait déjà fait le 29 juillet !
On peut endetter ainsi, pierre par pierre, tout l'édifice de Helfferich et le raser à niveau du sol.
Le n° 58 du Livre orange a, par exemple, une signification décisive pour Helfferich. parce que cette note de Sazonow, étant le dernier numéro du 29 juillet, a évidemment été expédiée ce jour-là tard dans la soirée, et exprime au gouvernement français les remerciements de la Puissie pour son entière assistance, ce qui, selon Helfferich, constitue le dernier chaînon de la chaîne tendue entre Londres et Paris, puis entre Paris et Pétersbourg. « La balle qui a quitté Londres le matin du 29 juillet arrive à Pétersbourg le soir du même jour : c'est le télégramme par lequel Sazonow charge Iswolsky d'exprimer au gouvernement français la sincère reconnaissance du gouvernement russe pour sa déclaration du secours militaire absolu. » (Helfferich, p. 32.)
Je regrette d'être obligé aussi d'arrêter cette balle dans son vol, car, premièrement, comme je l'ai prouvé, aucune balle n'a été tirée de Londres ce matin-là, et, secondement, ce que l'on prétend être parvenu le soir à Pétersbourg y était arrivé déjà longtemps auparavant. Le 24 juillet déjà, par les déclarations de Paléologue à Sazonow, dès lors par une série de déclarations du représentant du ministre des Affaires étrangères, Bienvenu-Martin, et enfin, après le retour de Viviani, par les déclarations que le président du ministère français avait déjà faites à M. Iswolsky, à Paris, dans le courant de la journée (29 juillet, Livre orange, n° 55).
Viviani vient de me confirmer l'entière résolution du Gouvernement français d'agir d'accord avec nous. Cette résolution est soutenue par les cercles les plus étendus et par les partis, y compris les radicaux-socialistes, quviennent de lui présenter une déclaration exprimant la confiance absolue et les dispositions patriotiques du groupe... Il a ajouté (dans son entretien avec le baron de Schœn) que la France désirait sincèrement la paix, mais qu'elle était en même temps résolue d'agir en pleine harmonie avec ses alliés et amis, et que lui, le baron de Schœn. avait pu se convaincre que cette résolution rencontrait la plus vive approbation du pays.
La confirmation de l'appui de la France n'a donc pas été donnée tard dans la soirée à M. Sazonow par l'ambassadeur français à Pétersbouig (Livre orange, n° 58), mais c'est dans le cours de la journée déjà (l'heure n'est naturellement pas connue) que l'assurance en a été donnée de la part de Viviani à Isvvolsky. Seulement — notez-le bien, comme j'en ai déjà fait la remarque — cette assurance n'apportait pas la moindre nouveauté ; elle ne faisait que répéter par la bouche du président du ministère ce que son représentant avait déjà exprimé de façon non équivoque.
Je me flatte d'avoir déjà, par ce qui précède, saisi au vol la « balle de M. Helfferich ». Mais j'ai autre chose encore à dire. Comment Viviani motive-t-il la position qu'il prend immédiatement et résolument aux côtés de la Russie ? Il la motive par le fait que la déclaration de solidarité du gouvernement français avec la Russie serait appuyée par les cercles les plus étendus de la population française et approuvée par les partis — y compris le parti radical-socialiste, — qui avaient donné au ministre le témoignage de leur confiance absolue et l'assurance de leurs sentiments patriotiques : tout le pays — a dit Viviani à M. de Schœn — appuie de la manière la plus vive l'attitude du gouvernement. Nulle part, dans ces déclarations de Viviani et dans celles qui suivirent, on ne peut trouver un mot portant à croire qu'une promesse de secours de V Angleterre ait influencé les décisions du gouvernement français. Ces décisions reposaient sur les obligations de l'alliance, sur les intérêts de la France, tels que le gouvernement les comprenait, et sur l'approbation générale du pays. La France désirait la paix et travaillait pour la paix. Sous ce rapport, elle était complètement d'accord avec la Russie, mais elle était résolue à marcher aux côtés de celle-ci, au cas où les efforts communs pour la paix
échoueraient devant la résistance de l'Allemagne et de l'Autriche. Tel est le sens de la note du 29 juillet d'Iswolsky à Sazonow (Livre orange, n° 55). C'est aux déclarations du gouvernement français (ainsi qu'à celles qui furent faites à Pétersbourg par l'ambassadeur Paléologue) que se rapporte le télégramme de Sazonow (Livre orange, n° 58). 77 n'y a pas le moindre rapport entre cet échange de notes de la France et de la Russie et les décisions encore complètement incertaines de V Angleterre. L'affirmation d'un rapport de ce genre est une invention malicieuse de Helfferich, et il suffit d'un souffle de la critique pour la dissiper.
Si Sazonow relève encore spécialement à la fin de son télégramme (n° 58) que la déclaration du gouvernement français « est
particulièrement précieuse dans les circonstances actuelles »,
l'accent de cette remarque ne porte pas sur la déclaration ellemême, mais sur « les circonstances actuelles ». En effet, au soir du 29 juillet, la situation européenne était devenue très aiguë : la guerre contre la Serbie avait commencé, les relations diplomatiques entre l'Autriche et la Russie étaient rompues, la proposition de conférence de Grey avait été écartée par l'Allemagne et par l'Autriche. A part la mobilisation contre la Serbie, l'Autriche avait mobilisé deux corps d'armée contre la Russie et, — conséquence de cette mobilisation et de l'attaque contre la Serbie, — provoqué la mobilisation partielle de la Russie. Malgré toute la pression exercée sur elle, l'Allemagne n'avait proposé aucune forme de médiation des quatre puissances qui pût lui agréer, mais elle avait menacé la Russie, au cas où elle prendrait des mesures militaires, de faire de son côté une contre- mobilisation (26 juillet Livre blanc, p. 8). Cette menace avait été réitérée le 29 juillet par le comte Pourtalès (Livre orange, n° 58). Le même jour, 29 juillet après-midi, eut lieu le grand conciliabule entre l'empereur, ses ministres et ses généraux, à Potsdam, et, le soir, après le retour de Potsdam, le chancelier adressa à l'Angleterre la demande bien connue de neutralité. Le soir du 29 juillet, la situation était donc déjà gravement tendue, et c'est précisément dans cet instant — << dans les circonstances actuelles » — qu'il devait être précieux pour Sazonow de recevoir de Viviani la réitération de la promesse d'appui de la France. Telle est la signification de la dernière phrase de la note de Sazonow, et il n'en faut pas chercher d'autre. Et ainsi s'effondre l'échafaudage bâti sur cette phrase finale, d'un complot secret anglo-franco-russe.
Qu'a fait le gouvernement français Pour le maintien de la paix ?
Ce complot secret, M. Helfferich cherche aussi à le prouver en formulant contre le gouvernement français le reproche suivant :
« Il ne ressort d'aucun document du Livre jaune français, pas plus que du Livre orange russe ou du Livre bleu anglais, que la France ait, à n'importe quelle phase, osé donner au gouvernement russe un conseil sérieux dans le sens de la paix » (p. 22).
Ce reproche a déjà été fait au gouvernement français par M. de Bethmann dans son écrit de décembre 1914, mais réfuté par moi d'une manière concluante sur la base des actes diplomatiques (voir pp. 221 à 236 de mon livre.) Ce reproche est vraiment inouï et offense la vérité à tel point que je n'hésite pas à le qualifier de falsification consciente. Il faudrait copier tout le Livre jaune, du commencement à la fin (six chapitres avec cent cinquante-neuf numéros ; la fin du livre se rapporte à des événements qui ont eu lieu après l'explosion de la guerre européenne), pour mettre en évidence l'énormité du mensonge que le gouvernement français n'a pas travaillé pour la paix. Du commencement à la fin du conflit, il n'a fait autre chose que de travailler pour la paix, par tous les moyens que mettait à sa disposition son alliance avec la Russie et son entente avec V Angleterre.
Conjointement avec la Russie et l'Angleterre, le gouvernement français a demandé la prolongation du délai de l'ultimatum autrichien, afin de pouvoir examiner les griefs de l'Autriche et décider la Serbie à la plus large conciliation. La prolongation du délai fut repoussée. Les efforts de la France n'en ont pas moins été faits à Belgrade et ont eu le résultat que l'on connaît.
La proposition de conférence de Grey a été immédiatement acceptée par la France, et plaidée avec tout le zèle possible dans toutes les capitales. Il n'était pas même nécessaire d'agir dans ce sens à Pétersbourg, puisque le gouvernement russe acceptait d'avance l'idée de Grey sous quelque forme qu'elle fût présentée, et s'était déclaré prêt à s'abstenir et à abandonner la médiation aux quatre puissances désintéressées.
Les négociations directes entre Vienne et Pétersbourg ont ren-
IÔO IvE CRIME
contré l'appui le plus complet de la part du gouvernement français. L'acceptation de la formule d'entente de Grey, du 29 juillet, fut recommandée à Pétersbourg, et Viviani fit son possible pour aplanir la différence qui existait encore entre la formule de Grey et la première formule de Sazonow (du 30 juillet). Ses efforts eurent aussi du succès et conduisirent à la seconde formule d'entente de Sazonow, du 31 juillet (Livre jaune nos 112 et 113, Livre orange, n°s 60 et 63, Livre bleu, nos 120 et 132).
La reprise des négociations directes entre Vienne et Pétersbourg ne fut pas seulement saluée avec la plus grande joie à Paris comme nouveau rayon d'espérance, mais elle fut aussi appuyée avec le plus grand zèle par les diplomates français à Vienne et à Pétersbourg. (Livre jaune, nos 104, 114, 120, 125, 127, etc., etc.)
A côté de cette active collaboration à toutes les tentatives de médiation, une influence modératrice constante s'exerçait sur l'allié russe. Qu'on veuille bien suivre l'infatigable activité de Bienvenu Martin jusqu'au 29 juillet et celle de Viviani, après son retour, ce jour-là. Qu'on lise, dans les 3e, 4e, 5e et 6e chapitres du Livre jaune toutes les notes des ministres et des diplomates français qui s'y trouvent reproduites, et l'on s'étonnera de l'audace des historiographes allemands, suivant lesquels les ardents désirs de paix de la France n'étaient que des manœuvres tactiques destinées à tromper l'Allemagne et à l'amuser jusqu'au moment où le complot de guerre serait parachevé. (Voir Helfferich, p. 22.) J'ai déjà donné dans mon livre quelques exemples éclatants du succès de l'influence française à Pétersbourg (voir Livre jaune, nos 85, 86, 91, 101, 102, 112, 113, 114, 116, 117, 120, 121, 125, 127, etc.). Partout on trouve, à côté du zèle déployé en faveur des propositions de paix pratiques, des avertissements au gouvernement russe, l'invitant à se retenir et à ne rien faire pour la défense de ses intérêts qui pût envenimer la crise et donner à l'Allemagne le prétexte d'une mobilisation totale ou partielle. « J'estime donc qu'il serait opportun que, dans les mesures de précaution et de défense auxquelles la Russie croit devoir procéder, elle ne prît immédiatement aucune disposition qui offrît à l'Allemagne un prétexte pour une mobilisation totale ou partielle de ses forces » — écrit Viviani, le 30 juillet à son ambassadeur Paléologue à Pétersbourg (Livre jaune, n° 101). Le résultat de ce conseil fut la communication de Sazonow à Paléologue que l'état- major russe avait retardé les mesures de précaution mili-
taiies « pour éviter toute équivoque » (Livre jaune, n° 102, 30 juillet). Sazonow ajouta à cette communication des renseignements inquiétants sur les préparatifs militaires de l'Allemagne, mais donna en même temps l'assurance que, malgré cela, la Russie redoublerait d'efforts en vue d'une entente pacifique : « Jusqu'au dernier instant, je négocierai. »
Le 30 juillet, Paléologue fait rapport sur la première formule d'entente de Sazonow que le comte Pourtalès avait promis d'appuyer à Berlin. De l'avis de Sazonow, l'acceptation de cette proposition par l'Autriche aurait pour conséquence et comme complément logique l'ouverture de pourparlers entre les puissances à Londres. « Le gouvernement russe montre, une fois encore, par son attitude, qu'il ne néglige rien pour enrayer le conflit » — conclut le rapport de Paléologue (Livre jaune, n° 103).
Livre jaune, n° 104. L'ambassadeur français Dumaine, à Vienne, fait rapport, le 30 juillet, sur la reprise des négociations directes entre Vienne et Pétersbourg : l'ambassadeur anglais Bunsen déclara aussitôt à l'ambassadeur russe Schébéko, — sans en référer à Londres — que le gouvernement anglais était pleinement satisfait de cette nouvelle tournure des choses, et Schébéko donna à ses collègues anglais et français l'assurance que le gouvernement russe tiendrait « un compte beaucoup plus large qn'on ne le suppose » des réclamations de l'Autriche à la Serbie. Le vœu sincère de la Russie était — comme il l'avait aussi déclaré au comte Berchtold — d'arriver à un accord acceptable pour les deux empires.
Livre jaune, n° ioç. Entretien de Jules Cambon avec Jagow. Cambon demande si entre temps Jagow — conformément au vœu de Grey — a indiqué une forme de médiation quelconque qui serait agréée par l'Allemagne. Réponse évasive de Jagow. Allusion à la mobilisation russe contre l'Autriche et à la pression exercée par les chefs d'armée allemands pour que l'Allemagne mobilise elle aussi.
Livre jaune, n° 112. Circulaire de Viviani à ses ambassadeurs auprès des Grandes Puissances (31 juillet). J'ai déjà traité en détail de cette note dans mon livre (voir p. 225 et suivantes). Elle prouve irréfutablement les efforts les plus énergiques de la France en faveur de la paix, qui, cette fois aussi, furent suivis de succès (amalgame des formules d'entente de Grey et de Sazonow), (voir Livre jaune, n° 113).
On éprouve vraiment une impression très particulière d'entendre du côté allemand — aussi bien M. de Bethmann que M. Helfferich — adresser le même reproche au gouvernement français de n'avoir rien fait en faveur de la paix. Si de tout le Livre jaune il n'existait autre chose que les dépêches n08 112 et 113, ces deux pièces démontreraient à elles seules que le gouvernement français a fait four la paix cent fois plus que n'en témoigne la lecture des quarante-sept pages du Livre blanc en faveur du gouvernement allemand. Dans mon livre, j'ai déjà relevé la sempiternelle activité que déploie l'Office des affaires étrangères de Berlin, comme facteur postal et transmetteur de nouvelles entre Londres et Vienne. Nulle part, on ne trouve dans les publications allemandes ou autrichiennes une discussion vraiment intensive, développée, entrant dans tous les détails, ou une collaboration aux propositions de conciliation émises par l'Entente. Berlin « communique », Berlin « soumet à l'examen », Berlin « transmet », dans le cas extrême Berlin « conseille » quelque chose à Vienne. Mais jamais Berlin n'exige. Jamais Berlin ne déclare qu'au cas où sa demande serait refusée, il se désintéresserait de la question *. Nulle part Berlin ne se donne la peine de faire de son côté des propositions de conciliation positives, d'esquisser des formules d'entente, ou de proposer des procédures auxquelles on se soumettrait par avance. La collaboration de Berlin n'est jamais active ; il se place partout et toujours à un point de vue purement négatif : recevoir des propositions, les décliner ou les transmettre, ou simplement les enterrer par le silence.
Qu'on suive, au contraire, l'activité des ministres et diplomates français, des Bienvenu-Martin, des Viviani, des Paul et des Jules Cambon ! Qu'on lise les nos 85, 92, 95, 96, 97, 98, 101, 103, 104, 108, 109, 110, 112, 113, 114, 120, 121, 125, 127 et d'autres encore du Livre jaune, et qu'on en compare le contenu, qui témoigne à chaque pas de l'activité la plus grande, avec les dépêches du gouvernement allemand, maigres et décousues, limitées à de courtes formules de critique ou de refus, et l'on se convaincra que l'activité pacifique vraiment féconde, quand bien même, hélas ! elle fut sans résultats, a été du côté de la France et de l'Entente et non du côté de l'Allemagne et de son alliée.
1 Je me suis déjà occupé des instructions de Bethmann à Tschirschky, men tionnées par le chancelier en août 1915 et en novembre 1916, dont aucune mention n'est faite dans les deux Livres blancs allemands, et j'y reviendrai plus loin.
Le Ier août encore, après la remise des deux ultimatums, Viviani prend la peine, dans sa dépêche-circulaire qui tient plus d'une page d'impression, de rappeler les négociations directes reprises avec un plein espoir entre Vienne et Pétersbourg, la proposition de Sazonow de poursuivre les négociations à Londres « avec la participation des Puissances », et la condition préalable toute naturelle de ces négociations, à savoir que toutes les puissances arrêtent leurs préparatifs militaires, « puisque la Russie a accepté la proposition anglaise, qui implique un arrêt des préparatifs militaires de toutes les Puissances ». D'autre part, Viviani, avec une grave appréhension, fait allusion à l'attitude de l'Allemagne, qui veut évidemment la guerre : M. de Schœn a demandé déjà la veille, en remettant l'ultimatum allemand, de prendre des dispositions relativement à sa personne et mis les archives de l'ambassade en sûreté (Livre jaune, n° 120).
Qu'on lise — et avec toute l'attention qu'elle mérite — la dépêche-circulaire de Viviani du Ier août (Livre jaune, n° 125), dans laquelle il raconte la visite de M. de Schœn à 11 heures du matin, à l'effet de se faire remettre la réponse de la France à l'ultimatum de l'Allemagne. Bien qu'à ce moment-là tout espoir de paix eût pourtant déjà disparu — une heure après expirait le délai de l'ultimatum à la Russie, qui ne pouvait amener qu'une réponse négative et par conséquent la guerre, — malgré tout cela, Viviani représenta encore une fois à l'ambassadeur allemand les dernières phases des transactions de paix : les formules d'entente anglorusses, le bon-vouloir de l'Autriche, enfin disposée à discuter les faits, le consentement de la Russie à suspendre toute mesure militaire ultérieure au cas de l'acceptation des propositions d'entente anglo-russes, etc. Et à toutes ces perspectives, à toutes ces possibilités de paix, le ministre français oppose l'attitude de V Allemagne, qui devait irrémédiablement compromettre la paix. M. de Schœn fut cette fois encore — dans le moment le plus tragique — forcé de donner des réponses insignifiantes et évasives. Mais cela n'empêcha pas, malgré tout, Viviani d'écrire à ses ambassadeurs : « Il ne faut pas les (possibilités) négliger cependant, et nous ne devons pas cesser de travailler à un arrangement. »
Dans sa dépêche du même jour (n° 127) à Paul Cambon, Viviani peut soutenir avec raison que « la France n'a cessé de donner, d'accord avec l'Angleterre, des conseils de modération à Pétersbourg ; ces conseils ont été écoutés ». Viviani expose en détail l'activité
franco-anglaise à Pétersbourg et ses succès ; il montre combien il serait facile de mettre d'accord les propositions d'entente de Grey et de Sazonow avec les dernières déclarations de l'Autriche, et assure encore une fois que « la France est résolue à poursuivre
jusqu'au bout, avec l'Angleterre, la réalisation de cet accord
nous continuerons à travailler avec l'Angleterre au succès de ces pourparlers... le gouvernement de la République multipliera ses efforts pour faire aboutir les négociations ».
Cette dépêche de la dernière heure, avant la déclaration de guerre à la Russie, est pour ainsi dire « le chant du cygne » des efforts de la France en faveur de la paix, efforts qui devaient naturellement prendre fin avec l'explosion de la guerre germanorusse. Ces efforts en faveur de la paix sont un fait historique, établi par des documents. Quiconque veut se persuader de la vérité et de l'honnêteté de ces efforts n'a qu'à lire les documents. Quiconque nie ces efforts fausse la vérité. Les points, les points minuscules dont M. Helfferich tire parti pour démontrer sa thèse insoutenable que ce qui importait à la France, dès le début, ce n'était pas la paix de l'Europe, mais uniquement le concours armé de l'Angleterre pour une agression commune contre les puissances centrales, — ces sept passages, au total, que le défenseur officiel de l'Allemagne a tirés du Livre jaune, lui servent à former des combinaisons tendancieuses, qui ne sauraient porter atteinte à la force probante du tableau d'ensemble de l'activité française telle qu'elle éclate dans les cent vingt-neuf numéros de cette publication.
Dans son embarras, M. Helfferich s'en tient aux entretiens connus que M. de Schœn eut an Quai d'Orsay avec les fonctionnaires du ministère des Affaires étrangères, au début de la crise, entretiens que j'ai déjà mis en lumière dans mon livre (voir pp. 222 et suiv.). Le refus du gouvernement français d'exercer, de concert avec l'Allemagne, une pression sur la Russie, tandis que l'Allemagne refusait la même pression sur Vienne, était plus que justifié. La Russie avait déjà exercé toute son influence sur Belgrade afin d'obtenir de la Serbie sa note de soumission. La Russie avait observé un temps d'arrêt lorsque, malgré la soumission de la Serbie, l'Autriche avait rompu les relations diplomatiques ; la Russie s'était, dès le premier moment, déclarée prête à accepter la médiation des quatre puissances désintéressées ; la Russie était aussi
disposée à entamer des négociations directes avec l'Autriche. Ou est-ce que la Russie devait faire de plus ? Quelle pression devait encore être exercée sur la Russie ? C'est sur l'Autriche seulement qu'il fallait presser, c'est cela qui importait. Mais cela, l'Allemagne refusa de le faire en partant de son point de vue borné de localisation. La conduite de M. Bienvenu-Martin vis-à-vis de M. de Schœn était donc plus que justifiée, et tout aussi justifiée était l'objection du ministère des Affaires étrangères à Paris à une publication de presse qui faussait l'état des faits et faisait croire à une solidarité dans les moyens pacifiques qui, en réalité, n'existait pas.
Nous ne voulons pas examiner ici la question de savoir si à ce moment l'Allemagne avait encore des intentions pacifiques. Il me vient à l'esprit à ce propos l'histoire de cet avocat dont on disait : « L'avocat Meier est un parfait honnête homme, mais on ne peut pas le lui prouver. » Les intentions pacifiques de l'Allemagne, elles non plus, ne peuvent être démontrées par aucune sorte de preuves. Contre des intentions de cette nature parle le fait que l'Allemagne a opposé une résistance opiniâtre à tous les moyens proposés pour amener une conciliation. A l'ouïe de la remarque de Bienvenu-Martin, que les quatre Puissances, au cas où l'Allemagne accepterait la proposition de Grey, pourraient intervenir conjointement à Vienne et à Pétersbourg, M. de Schœn se retrancha derrière le manque d'instructions, et s'en tint simplement à la proposition d'une pression commune exercée par l'Allemagne et la France sur Pétersbourg, proposition que, cela va de soi, le ministre de la République dut décliner (Livre jaune, n08 36 et 56). Chose vraiment incroyable, et qui montre l'impuissance la plus complète à fournir des preuves décisives, M. Helfïerich consacre une page entière à discuter la question insignifiante de la notice de presse franco-allemande, tandis qu'il n'accorde que deux pages à peine à toute l'activité médiatrice de la France.
Helfïerich (p. 22) termine par une citation tirée du Livre jaune, n° 102, le paragraphe où, nous l'avons déjà vu, il reproche à tort au gouvernement français de n'avoir jamais fait entendre un conseil sérieux à la Russie dans le sens de la paix. Tout ce qui fut fait, après le n° 102, et surtout par Viviani, en faveur de la paix, n'existe pas pour M. Helfïerich. Tout ce qui s'est passé avant
l66 LE CRIME
n'existe pour lui que par fragments ; encore les fausse-t-il en leur donnant une interprétation tendancieuse. C'est ainsi qu'est écrite l'histoire par les historiographes allemands de cour et de gouveinement. Mais les hommes indépendants qui, pour établir justement les responsabilités et montrer au peuple quelle sorte de gens président à ses destinées, recherchent la vérité, — ces hommes sont traités de menteurs et de calomniateurs. Lisez les documents, comparez et jugez.
L'entretien de Grey avec Lichnowsky le 1er août 1914.
[Livre bleu n° 123.)
Le n° 123 du Livre bleu anglais (entretien de Grey avec Lichnowsky, du Ier août) a pris, non seulement dans la presse allemande, mais plus encore dans la presse anglaise, une grande place dans toutes les discussions sur la question de responsabilité, et mérite par conséquent d'être traité d'une façon plus détaillée que je ne l'ai fait dans mon livre. Ce n° 123 a été très heureusement complété par le nouveau Livre blanc allemand édité en été 1915 « Aktenstiicke zum Kriegsausbruch » (Documents concernant le commencement de la guerre (p. 46 à 49). Il y a lieu, en outre, de prendre en considération pour cette discussion le n° 144 du Livre jaune, le discours du chancelier de l'Empire du 4 août, le discours de Grey à la Chambre des Communes du 3 août, celui d'Asquith du 6 août 1914, les n°s 85 et 101 du Livre bleu.
Les offres allemandes en échange de la neutralité anglaise.
Au moyen de tous ces documents réunis, on peut établir quelles offres l'Allemagne a faites au gouvernement anglais en échange de sa neutralité, et comment le gouvernement anglais s'est comporté à l'égard de ces offres. Dans mon livre, j'ai déjà indiqué que l'Allemagne s'est en fait efforcée d'obtenir par tous les moyens la neutralité de l'Angleterre dans cette guerre, que — suivant la recette depuis longtemps donnée par les pangermanistes, par les
l68 U3 CRIME
partisans d'une politique coloniale et mondiale — elle visait à acquérir d'abord, par une guerre continentale, l'hégémonie sur l'Europe, pour régler ses comptes plus tard, une fois maîtresse du continent, avec l'Angleterre d'une façon ou d'une autre. Ce but : coudées franches sur le continent, et four cela neutralité de V Angleterre dans les conflits continentaux, était celui de toute la politique allemande depuis le commencement de ce siècle. C'est ce but que visait l'attitude de l'Allemagne à la conférence de La Haye, et dans les négociations directes qui suivirent avec l'Angleterre, relativement à une entente politique et à une limitation des armements navals. C'est ce but que visait la demande de neutralité du 29 juillet (Livre bleu, n° 85), à ce but encore que tendaient les négociations de Lichnowsky avec Grey jusqu'au moment où éclata la guerre anglo-allemande, le soir du 4 août.
J'ai exposé en détail dans mon livre (p. 69-81) les négociations directes en vue d'une entente, qui ont eu lieu entre l'Angleterre et l'Allemagne sur l'initiative de la première de ces puissances, après l'échec de la seconde conférence de La Haye — échec, pour autant que l'on considère les points les plus importants des débats, arbitrage obligatoire et limitation des armements. Je ne crois pas être prétentieux en affirmant que c'est mon exposé, consciencieusement documenté, qui a provoqué les publications en sens contraire du gouvernement allemand et les explications du chancelier de l'Empire du 19 août 1915, et a renseigné l'opinion publique européenne sur ces événements d'une importance capitale en ce qui concerne la question de culpabilité. Je vais soumettre ces négociations en vue d'une entente à un nouvel examen dans un chapitre spécial, sur la base des pièces nouvellement produites.
Pour notre enquête actuelle, il importe seulement d'établir que ces négociations en vue d'une entente tendaient incontestablement, — le chancelier lui-même le concède — à cet unique but de maintenir l'Angleterre neutre dans une guerre européenne. A ce même but, devaient servir aussi les négociations engagées immédiatement avant l'explosion de la guerre européenne entre l'Angleterre et l'Allemagne.
J'ai déjà expliqué dans mon livre que le point de départ des efforts de la diplomatie allemande était d'emblée mal choisi. En vertu de quel droit l'Allemagne se permettait-elle d'assigner à l'Angleterre le rôle de spectatrice désintéressée dans n'importe
quel conflit continental — de spectatrice qui n'aurait pu ni sauvegarder ses propres intérêts, ni satisfaire à ses obligations contractuelles ? Il n'existait de telles obligations qu'à l'égard des petits Etats neutres; mais du côté des grandes puissances — suivant l'origine ou le but des guerres continentales qui pouvaient éclater — les intérêts vitaux de l'Angleterre pouvaient être affectés d'une façon très sérieuse ; même si aucune obligation n'existait pour l'Angleterre à l'égard de ses amis de l'Entente, l'intérêt de la Grande-Bretagne pouvait cependant, suivant les circonstances, exiger une intervention active et faire du rôle de simple spectatrice une attitude extrêmement périlleuse pour l'Angleterre ellemême. Quel motif devait donc avoir l'Angleterre de s'engager à la neutralité vis-à-vis de l'Allemagne ? Même si cette neutralité eût été payée de la manière la plus généreuse — par des offres et des concessions de toutes sortes — l'Angleterre n'avait aucune raison d'échanger son droit d'aînesse de grande puissance européenne contre le plat de lentilles — si abondant fût-il — des concessions allemandes. L'Angleterre ne voulait justement pas rester neutre, l'Angleterre voulait faire entendre sa voix dans les conflits européens, jeter dans la balance tout le poids de ses forces militaires et maritimes en faveur de ses propres intérêts, et une politique tendant à s'opposer à cette volonté anglaise, toujours et partout exprimée, était manquée dès le début, condamnée par avance à un échec.
Qu'eût dit l'Allemagne si l'Angleterre avait sans cesse soumis au gouvernement allemand pendant dix années consécutives des propositions lui demandant sa neutralité dans les conflits européens ? Dès la première démarche de cette nature, on aurait, je crois, montré la porte à l'ambassadeur anglais, comme à Ems le vieil empereur l'a montrée à Benedetti parce qu'il revenait toujours à la charge. Personne en Allemagne n'aurait pris au sérieux une telle proposition de neutralité, et ne l'aurait même considérée comme digne d'une réponse. Pourquoi croyait-on pouvoir exiger de l'Angleterre ce que personne n'aurait osé exiger de l'Allemagne ? En quoi consiste donc l'essence d'une grande puissance européenne, sinon dans le fait de pouvoir prendre part aux délibérations et décisions des autres relativement aux questions européennes ? Aucun équivalent, ni la cession de tout le Maroc, ni celle de l'Ouest, de l'Est ou du Sud-africains, rien au monde
I70 IvE CRIME
n'aurait déterminé l'Allemagne à souscrire, vis-à-vis de l'Angleterre, à une obligation formelle de neutralité dans les conflits européens.
Et qu'ofïrait-on à l'Angleterre pour ce service énorme, ce sacrifice auquel un grand Etat ne pouvait s'engager ? Je l'ai déjà exposé dans mon livre. Aucun amendement de la loi sur la flotte allemande, aucune diminution des renforcements prévus de la flotte dans les adjonctions postérieurement votées à cette loi ; aucune promesse de renoncer à de nouvelles augmentations mais, à la rigueur — je le dis, je l'écris : une promesse orale, et non écrite, de différer les constructions navales décidées. (Voir J'accuse p. 75-76). Donc le but proprement dit de toutes ces négociations anglo-allemandes, à savoir la trêve aux préparatifs maritimes des deux parties, qui équivalaient à la ruine finale des deux nations — ce but, qui était pourtant dans l'intérêt égal des deux parties, ne devait pas même être atteint parce que l'Allemagne offrait en retour. L'Allemagne se bornait à une promesse sans valeur, qui n'apportait aucun soulagement aux peuples souffrants et payants, à une promesse qui, n'étant pas écrite, n'obligeait à rien, et qui consistait seulement à différer dans une certaine mesure la construction de la flotte. Ce que l'Allemagne n'aurait promis à aucun prix et à aucun Etat du monde, la neutralité en cas de conflits européens, elle demandait à l'Angleterre de le lui promettre en échange d'un contre-engagement égale à zéro. A-t-on jamais vu politique à ce point ignorante des réalités, arrogante et insensée ? Nous en reparlerons dans un chapitre spécial.
La neutralité anglaise, que l'on n'avait naturellement pas pu obtenir dans les années précédentes, non seulement, parce que le payement qu'offrait l'Allemagne en retour était ridicule, mais parce que l'Angleterre ne voulait pas et ne pouvait pas s'engager à garder la neutralité — cette neutralité, on chercha de nouveau, peu avant le commencement de la guerre, à l'obtenir par toutes les offres possibles. Les offres commencèrent dans l'entretien bien connu du chancelier de l 'empire avec Goschen, le 2 g juillet tard dans la soirée, après le retour du chancelier de Potsdam. Le chancelier assura au gouvernement anglais, au cas où l'Angleterre resterait neutre, que si l'Allemagne sortait victorieuse d'une
guerre contre la France, elle renoncerait à toute acquisition territoriale aux dépens de la France en Europe, mais il refusa une assurance analogue en ce qui concernait les colonies françaises. Relativement à la Belgique, M. de Bethmann fit la vague déclaration que les opérations de l'Allemagne contre ce pays dépendraient de l'action de la France, mais qu'en tout état de cause, à la fin de la guerre, l'intégrité de la Belgique serait respectée, à moins qu'elle ne prît une attitude hostile à l'Allemagne. Cette déclaration de Bethmann fut, dans la note de M. de Jagow au prince de Lichuowsky en date du 4 août (Livre bleu n° 157), étendue en ce sens que, même dans le cas d'un conflit armé avec la Belgique, l'Allemagne n'annexerait sous aucun prétexte un territoire belge.
Dans le discours du chancelier au Reichstag à la séance du 4 août, la déclaration donnée au gouvernement anglais est précisée en ce sens que « nous ne porterons pas atteinte à l'intégrité territoriale et à l'indépendance de la Belgique ». Dans toutes ces promesses de l'Allemagne était contenue la réserve expresse que l'Allemagne se voyait obligée de traverser la Belgique pour atteindre la France, parce que « la France elle aussi était prête à y entrer » et que « c'était pour l'Allemagne une question de vie et de mort de prévenir la France ».
L'Allemagne ne pouvait pas renoncer à cet acte de « légitime défense » — la traversée de la Belgique — bien que, comme M. de Bethmann le déclarait au Reichstag, elle fût consciente de commettre une injustice et d'agir contrairement aux règles du droit des gens. Mais ce point était justement celui dans lequel l'Angleterre — et avec elle le monde entier et surtout la Belgique ellemême — voyaient un crime, crime qui devait inciter la Belgique à sa propre défense et les puissances garantes à la protection de ce pays neutre. J'ai exposé de façon détaillée, dans mon livre, les raisons morales et politiques, raisons tirées du passé, du présent et de l'avenir qui devaient obliger la Belgique à refuser le traitement de faveur que comportait pour l'Allemagne l'autorisation de traverser son territoire, et à prendre les armes pour défendre son sol. Tout autre Etat neutre aurait fait la même chose, parce que dans chaque Etat les mêmes raisons matérielles et idéales existaient, d'agir de la même façon. Le petit Luxembourg n'entre naturellement pas en ligne de compte, mais la Suisse et la Hollande auraient fait exactement ce qu'a fait la Belgique et auraient
dû le faire, sous peine de perdre une fois pour toutes leur droit à la neutralité et de se mettre sans condition entre les mains du voisin favorisé. D'où les sympathies de tout le monde des neutres pour la Belgique, d'où la flétrissure et la condamnation de l'Allemagne %.
Lorsque sir Edward Grey, le matin du 3 août, se disposait à se rendre à la séance du Cabinet, le prince Lichnowsky alla le trouver et lui demanda instamment de lui donner l'assurance « que la neutralité de l'Angleterre ne dépendait pas du respect de la neutralité belge » (Livre jaune, n° 144). Grey se refusa à toute conversation sur ce point. L'ambassadeur allemand adressa làdessus à la presse un communiqué en ce sens : Si l'Angleterre restait neutre, l'Allemagne renoncerait à toute opération navale et ne se servirait pas des côtes belges comme de point d'appui. Sur quoi Paul Cambon fit répliquer que « le respect des côtes n'est pas le respect de la neutralité du territoire, et que l'ultimatum allemand (du soir précédent) est déjà une violation de cette neutralité » (Livre jaune, n° 144 alinéa 2). Il faut remarquer que, le jour précédent, soit l'après-midi du 2 août, Grey avait donné à l'ambassadeur de France l'assurance bien connue (Livre bleu, n° 148) que la flotte britannique prêterait son assistance à la France au cas où la flotte allemande entreprendrait, par le canal ou la mer du Nord, des opérations de guerre contre les côtes ou la marine françaises. Cette condition d'une intervention éventuelle de la flotte britannique devait être écartée par le communiqué de Lichnowsky à la presse, et en même temps devait être garantie une sorte de neutralité, tout au moins des côtes belges.
L'idée d'éliminer la condition du secours de la flotte anglaise revient aussi dans le discours du chancelier du 4 août. M. de Bethmann déclare avoir donné au gouvernement anglais l'assurance que la flotte allemande n'attaquerait pas les côtes nord de la
1 Le cas de la Grèce, sur lequel je reviendrai ailleurs, est tout différent et ne saurait en aucune façon être comparé avec celui de la Belgique. La Grèce n'est pas un pays dont la neutralité ait été assurée une fois pour toutes par un traité et qui soit limité par là dans son activité politique. La Grèce est un Etat dont la liberté d'action est illimitée comme celle de tout autre Etat qui fait la guane, conclut des alliances, et est par conséquent, exposé à tous les dangers des complications internationales.
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France et, en cas de réciprocité, n'entreprendrait non plus aucune opération de guerre contre les navires marchands français aussi longtemps que l'Angleterre resterait neutre. Le gouvernement allemand, renseigné comme il l'était sur la promesse donnée le 2 août par Gre}' à Cambon, s'efforçait donc manifestement de rendre sans effet cette promesse, le 3 et le 4 août, en s'engageant à n'entreprendre aucune attaque contre la côte et la flotte marchande françaises.
Tout cela est clair, logique et indiscutable.
J'ai déjà exposé dans mon livre — à l'encontre de M. de Bethmann — que la promesse de Grey du 2 août ne signifie pas le moins du monde une participation de l'Angleterre à la guerre, que cette promesse était limitée au concours de la flotte britannique et conditionnée par des opérations maritimes allemandes que l'Allemagne pouvait à son gré ne pas entreprendre, d'autant plus qu'elles étaient sans importance décisive pour le cours et l'issue de la guerre, et qu'elles n'auraient sûrement pas été entreprises non plus sans la menace de l'intervention anglaise. Lors de mes précédentes explications j'ai tiré de cette enquête la conclusion, à mon avis inattaquable, que la participation de l' Angleterre à la guerre européenne était encore tout à fait incertaine le 2 août et ne devint un fait que le soir du 4 août, lorsque l'Allemagne écarta sèchement la demande de retirer ses troupes de la Belgique. Si elle avait satisfait ou pu satisfaire à cette demande, toute possibilité pour l'Angleterre d'entrer en guerre aurait disparu, puisque l'Angleterre n'avait rien demandé d'autre dans son ultimatum à l'Allemagne que de revenir de sa violation de la neutralité belge. Cette violation de la neutralité n'était donc pas le prétexte, mais 1e vrai motif de la déclaration de guerre anglaise (je reviendrai encore là-dessus dans un chapitre postérieur) ; elle fournissait d'ailleurs le seul moyen de justifier l'entrée en guerre de l'Angleterre devant l'opinion publique et le Parlement.
Retenons donc comme dernier résumé des engagements allemandes en échange de la neutralité de V Angleterre, ce que M. de Bethmann disait le 4 août au Reichstag :
1. L'Allemagne ne portera pas atteinte à l'intégrité territoriale et à l'indépendance de la Belgique et cela — comme il y a lieu de l'ajouter d'après le Livre bleu, n° 157 — même si la Belgique se défend, les armes à la main.
2. La flotte allemande n'attaquera pas la côte nord de la France et n'entreprendra pas — en cas de réciprocité — d'opérations militaires contre la flotte marchande française.
Ces déclarations ainsi récapitulées sont d'une importance décisive par ce qu'elles contiennent et plus encore par ce qu'elles ne contiennent pas. Elles n'impliquent pas le respect de la neutralité belge, en ce sens que V Allemagne veuille renoncer à traverser la Belgique ; elles ne pouvaient pas contenir cette renonciation, car la marche à travers la Belgique avait déjà commencé, et Bethmann lui-même la déclarait inévitable, quoique injuste et contraire au droit des gens. Elles ne contiennent non plus aucune promesse de garantir l'intégrité de la France et de ses colonies, mais seulement l'offre de n'entreprendre aucune opération hostile contre les côtes septentrionales de la France et contre la flotte marchande française. Quand donc M. Helfïerich avance cette affirmation :
« L'Allemagne avait offert pour la neutralité de l'Angleterre l'intégrité de la Belgique, de la France et de ses colonies, sans parler de la renonciation à toute action de sa flotte contre les côtes françaises et contre les vaisseaux français (p. 40).... »
il se met en contradiction manifeste avec le chancelier lui-même, qui entendait également, il est vrai, garantir l'intégrité et l'indépendance de la Belgique — bien entendu, une fois exécutée la marche à travers la Belgique et la guerre finie — mais ne dit jamais un mot de l'intégrité de la France et de ses colonies. Le chancelier de l'Empire ne pouvait d'ailleurs donner relativement à la France une telle déclaration, puisque, déjà le 29 juillet (Livre bleu, n° 85) en se refusant à une assurance déterminée dans ce sens, il s'était réservé les colonies françaises comme objet de conquête possible pour l'Allemagne. M. Helfferich appuie son affirmation d'une offre plus étendue sur le n° 123 du Livre bleu. Il paraît donc nécessaire de soumettre cette pièce (Rapport de Grey à Goschen sur l'entretien qui eut lieu le Ier août avec Lichnowsky) à un examen approfondi.
GREY-UCHNOWSKY I75
Les adversaires anglais de la guerre s'appuient sur le n° 123 du Livre bleu.
Ce n° 123 joue également un grand rôle dans la presse des adversaires anglais de la guerre. Les membres de l'opposition anglaise — ce qu'il faut relever spécialement, puisque les Allemands représentent leurs attaques sous un faux jour, — partent, pour une petite partie, du point de vue que le gouvernement anglais, dans l'intérêt de l'Angleterre même, aurait dû rester à l'écart de la guerre européenne. La partie de beaucoup la plus grande et la plus compétente de l'opposition est par contre de l'avis que la violation de la neutralité belge rendait nécessaire l'entrée en guerre de l'Angleterre.
Aucun membre de l'opposition anglaise ne soutient l'opinion que le Cabinet anglais ait amené la guerre et en soit responsable. Le groupe socialiste de gauche de Y « Independent Labour Party » rend le gouvernement anglais responsable de la guerre seulement dans le sens où tout groupe socialiste de gauche le fait dans les pays belligérants vis-à-vis de son gouvernement, et selon le point de vue exprimé dans la conférence que tinrent au mois de septembre 1915 à Zimmerwald (Suisse) les délégués socialistes de gauche des pays belligérants et neutres : la politique gouvernementale impérialiste de toutes les grandes puissances européennes a créé le terrain d'où finalement ce massacre des peuples devait sortir de toute nécessité l. En ce sens également applicable à tous les pays — l'opposition socialiste anglaise rend aussi responsable le gouvernement de l'Angleterre. Mais en ce qui concerne les origines prochaines, immédiates de la guerre, il ne se trouve certainement personne en Angleterre qui ne fasse ressortir avec éloges les efforts sérieux, infatigables des hommes d'Etat britanniques en faveur de la paix dans les jours critiques du 23 juillet
1 h'Irrtum von Zimmerwald-Kiental , que Grumbach a signalée dans l'écrit persuasif paru sous ce titre (Berne 1916) et dont j'ai fait l'objet de ma brochure Der springende Pnnkt, par Germanicus (Zurich 1916) consiste justement en ce qu'on se contente de signaler le bouillon de culture d'où la guerre est sortie, mais qu'on laisse absolument de côté la cause immédiate de la guerre, le bacille de la guerre. A force d'insister sur la causa sine qua non, on oublie entièrement la causa efficiens,' ainsi on en arrive — sans le vouloir — à excuser et à blanchir les criminels proprement dits, les souverains et les gouvernements de l'Allemagne et de l'Autriche, et l'on tire, en fait, sur la même corde que les impérialistes et les socialistes impérialistes.
jusqu'au commencement d'août. Les opposants même les plus acharnés reconnaissent les efforts pacifiques de Grey, et en même temps la nécessité pour l'Angleterre de déclarer la guerre à l'Allemagne après la violation de la neutralité belge. Même le critique le plus passionné de la politique anglaise des quinze dernières années, E. D. Morel, déclare que « il ne peut y avoir qu'une opinion dans tout notre pays sur l'impossibilité d'éviter une guerre angloallemande ensuite de l'occupation allemande de la Belgique en l'an 1914 {New States-man, 13 février 1915).
Malgré cela, il existe, même en Angleterre, des personnes qui reprochent au gouvernement anglais de n'être pas resté neutre après l'échec de ses tentatives pacifiques et de s'être décidé à participer à la guerre. Cette opposition à la participation de l'Angleterre à la guerre n'a, cela va de soi, aucun rapport avec l'affirmation du gouvernement allemand et de ses défenseurs que l'Angleterre porte la responsabilité de la guerre. Les thèses des adversaires anglais de la guerre peuvent être résumées dans leurs points essentiels de la façon suivante : Vous avez contribué à amasser la matière inflammable comme toutes les autres grandes puissances par votre politique d'expansion impérialiste. Vous avez cherché sincèrement et honorablement à empêcher V explosion de la guerre elle-même ; mais dès que, malgré nos efforts, elle a éclaté, il eût été de l'intérêt de l'Angleterre de rester à l'écart au lieu d'y participer.
Pourquoi rester à l'écart? Parce que, la note n° 123 le prouve — c'est ainsi que les adversaires anglais de la guerre poursuivent leur argumentation — parce que Y Allemagne vous a offert tout ce que — du point de vue anglais — vous pouviez êquitablement exiger s la promesse de ne pas violer la neutralité belge, la garantie de l'intégrité de la France et de ses colonies. Au reste, disent-ils, l'ambassadeur allemand avait même pressé le secrétaire d'Etat anglais de formuler les conditions auxquelles l'Angleterre pourrait rester neutre, mais sir Edward Grey avait définitivement repoussé cette promesse de neutralité et déclaré devoir garder les mains libres.
Telle est la thèse accusatrice de cette partie de l'opposition anglaise, qui ne trouve pas même dans la violation de la neutralité belge un motif suffisant pour la participation de l'Angleterre à la guerre — cette thèse accusatrice, qui se base sur le n° 123 du Livre bleu et qui est défendue au moyen des mêmes arguments
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aussi par la littérature défensive allemande, en première ligne par M. le docteur Helfferich. Ce que faisant, ce dernier ne laisse naturellement pas perdre l'occasion d'attribuer le refus de Grey de promettre la neutralité à un prétendu engagement avec la France — engagement qui, en réalité, comme je l'ai prouver ailleurs, n'existait pas.
Sens et portée du n° 123 du Livre bleu.
Ces deux attaques contre le secrétaire d'Etat anglais, l'anglaise et l'allemande, apparaissent sans fondement lorsqu'on examine la dépêche, grosse de conséquences, qui porte le n° 123 à la lumière des autres documents diplomatiques, spécialement de ceux qui ont été publiés dans le nouveau Livre blanc allemand (p. 46 à 49). Cet examen prouve la justesse absolue de l'affirmation de Grey et de ses défenseurs, à savoir que le n° 123 ne contenait aucune offre engageant plus ou moins l'ambassadeur allemand, mais seulement des hypothèses exprimées dans la manière d'une conversation et les vues personnelles de l'ambassadeur, qui ne permettaient ou n'exigeaient aucune réponse formelle. Il faut reconnaître que la dépêche à Goschen — publiée cependant par Grey lui-même — peut prêter à tous les malentendus possibles au détriment de Grey. Il est d'autant plus méritoire de sa part d'avoir publié une pièce qui a fourni à ses adversaires à l'étranger et en Angleterre matière à de nombreuses attaques contre lui, au lieu de la laisser simplement de côté comme d'autres diplomates d'autres pays l'ont fait pour tous les documents compromettants. La publication de cette dépêche révèle dans la diplomatie anglaise une mesure d'objectivité et de loyauté qu'on ne peut retrouver de l'autre côté et confère à ses autres publications un caractère de véracité qui brave toutes les attaques d' Helfferich et de ses partisans.
Le respect de la neutralité belge ?
Et maintenant, quel sens et quelle portée a le n° 123 ? Pour autant que l'on s'en tient au premier alinéa, le contenu de la dépêche est parfaitement clair et sans équivoque. Ce premier alinéa correspond à la dépêche envoyée à Berlin par le prince Lichnowsky le soir du|ier août à 5 h. 30 (nouveau Livre blanc
allemand p. 48) et contient la réplique du gouvernement anglais — sous la forme d'un mémorandum — aux déclarations de Jagow relativement au respect — ou plutôt au non respect — de la neutralité belge (Livre bleu, n° 122). Le gouvernement anglais regrette très vivement la réponse évasive bien connue de J agow, parce que la neutralité de la Belgique « intéresse l'opinion publique de l'Angleterre. » Si l'Allemagne pouvait trouver moyen de donner une réponse positive semblable à celle qui a été donnée par la France, cela contribuerait essentiellement à calmer l'inquiétude et la tension de l'Angleterre. D'autre part, si la neutralité belge devait être violée par l'un des belligérants pendant que l'autre la respectait, il serait extraordinairement difficile de contenir l'opinion publique en Angleterre.
Mais si le premier alinéa de la note n'offre aucune espèce de difficulté, celles-ci commencent immédiatement avec le second alinéa, dont voici la traduction :
« Il (Lichnowsky) me demanda si au cas où l'Allemagne promettrait de ne pas violer la neutralité belge, nous nous engagerions à rester neutres. »
Le troisième alinéa contient la réponse de Grey à cette question de Lichnowsky :
« Je répondis que je ne pouvais lui donner cette promesse ; nous avions encore les mains libres, et nous étions en train de considérer l'attitude que nous aurions à prendre. Je ne pouvais que lui dire que notre attitude serait dictée dans une large mesure par l'opinion publique anglaise, qu'intéressait vivement la neutralité belge. Je ne croyais pourtant pas pouvoir l'assurer de notre neutralité à cette seule condition. » (He asked me whether, if Germany gave a promise not to violate Belgium's neutrality, we would engage to remain neutral.
I replied that I could not say that ; our hands were still free, and we were considering what our attitude should be. Ail I could say was that our attitude would be determined largely by public opinion hère, and that the neutrality of Belgium would appeal very strongly to piblic opinion hère. I dit not think that we could give a promise of neutrality on that condition alone.)
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Qu'il ne pût s'agir ici d'une offre véritable du gouvernement allemand, mais seulement d'une hypothèse théorique — si j'ose m'exprimer ainsi — de Lichnowsky, cela résulte de tous les documents diplomatiques et aussi de la situation militaire. Jamais, au grand jamais, ni avant, ni après le ieT août — jour de l'entretien de Grey et de Lichnowsky — V Allemagne n'avait fait la promesse de ne pas violer la neutralité belge, c'est-à-dire de renoncer à passer par la Belgique. Depuis l'entretien de Bethmann avec Goschen du 29 juillet (Livre bleu, n° 85) jusqu'à la dépêche de Jagovv à Lichnowsky du 4 août (Livre bleu, n° 157), le gouvernement allemand n'avait donné que des réponses évasives ou, à la fin, directement négatives à la question de savoir si l'Allemagne respecterait la neutralité belge. Evasive, le 29 juillet par Bethmann, évasive le 31 juillet par Jagow (Livre bleu, n° 122), directement négative le 4 août par Jagow (Livre bleu, n°» 157 et 160). Au passage à travers la Belgique, dont le Cabinet de Berlin motivait la nécessité par des intentions semblables — mais jamais prouvées — de la France et par la nécessité de prévenir une invasion française (voir le discours du chancelier du 4 août, Livre bleu, n° 157, Livre gris I, n° 20) — à ce passage, V Allemagne n'avait jamais renoncé et ne pouvait pas renoncer, parce que tous les plans stratégiques préparés depuis des années reposaient sur cette opération. Mais le passage à travers la Belgique équivalait à la violation de la neutralité, comme M. de Bethmann l'a concédé lui-même dans son discours au Reichstag, et comme cela ne peut être contesté par personne au point de vue du droit des gens. Comment donc le prince Lichnowsky pouvait-il être subitement arrivé, le Ier août — jour de l'expiration des deux ultimatums, de la mobilisation générale en France et en Allemagne, de la déclaration de guerre à la Russie, veille de l'invasion du Luxembourg par les Allemands — comment le prince Lichnowsky pouvait-il être arrivé, en ce jour où la guerre européenne ne pouvait plus être arrêtée, à promettre subitement ce qui n'avait jamais été promis avant, ne l'a jamais été après, ce qui ne pouvait être promis d'après la situation diplomatique et militaire ? Il pouvait promettre de respecter la neutralité belge, si la guerre n'éclatait pas entre l'Allemagne et la France ; mais si cette guerre éclatait, la promesse était impossible, sans objet, inexécutable. C'était une hypothèse théorique, non une Proposition pratique, et il n'est pas étonnant que sir Edward Grey, sur la base de cette acceptation hypothétique de Lichnowsky, ait
l8o LE CRIME
refusé, de son côté, de faire des déclarations qui auraient pu l'engager d'une façon précise. Il se borna en conséquence à remarquer que l'attitude du gouvernement anglais serait dictée dans une grande mesure par l'opinion publique, et que celle-ci serait, à son tour, sérieusement influencée par le respect ou la violation de la neutralité belge.
Ensuite il entra davantage encore dans l'hypothèse de Iyichnowsky, qu'il ne considérait pas, à elle seule, comme suffisante pour obtenir une assurance de neutralité de la part de l'Angleterre. Il fit manifestement allusion aussi aux intérêts plus étendus de l'Angleterre qui, comme elle l'a toujours affirmé, ne pouvait assister indifférente à l'écrasement de la France — même sans spoliation territoriale — et ainsi à la destruction de l'équilibre européen et à l'établissement de l'hégémonie allemande en Europe. Ainsi que tout grand Etat européen, l'Angleterre n'avait pas seulement, dans une conflagration générale comme celle qui menaçait d'éclater, à remplir vis-àvis d'un petit Etat neutre les obligations découlant des traités, mais elle avait aussi à défendre. ses propres intérêts de grande puissance, du contenu et de l'étendue desquels elle ne devait compte à personne autre qu'à elle-même. Comme l'expansion mondiale allemande poussait à la guerre européenne, par laquelle le pangermanisme visait à obtenir la suprématie sur le continent pour régler compte ensuite avec l'Angleterre, jusqu'ici première puissance du monde, l'intérêt de la Grande-Bretagne l'engageait dans une direction opposée, c'està-dire au maintien de l'équilibre européen, à la balance des forces sur le continent, et aussi à la conservation de la puissance qu'elle avait acquise par une évolution de plusieurs siècles.
Grey indiquait cette pensée — inattaquable au point de vue anglais — lorsque, dans son entretien du Ier août, il refusait tout arrangement sur la neutralité anglaise, comme il l'avait déjà fait dans sa fameuse dépêche du 30 juillet (livre bleu, n° 101) et dans toutes les négociations précédentes avec l'Allemagne. L' Angleterre n'avait qu'un intérêt : le maintien de la paix européenne ; si cet intérêt était contrecarré par l'attitude belliqueuse de l'Allemagne et de l'Autriche, et si l'on en venait véritablement aux hostilités, seuls les intérêts anglais avaient à décider si l'Angleterre devait oui ou non participer à la guerre, mais non pas le désir de l'Allemagne, dicté par son propre intérêt de voir l'Angleterre rester neutre. S'il plaît à M. Helfferich de représenter la volonté
GREY-UCHNOWSKY loi
de l'Angleterre de garder les mains libres dans le casus belli comme la suite d'un engagement pris vis-à-vis de la France, on ne peut naturellement pas l'empêcher d'échafauder cette thèse arbitraire. Mais qu'elle soit arbitraire et en contradiction avec tous les faits prouvés, je l'ai, je crois, démontré d'une façon irréfutable ci-dessus en examinant le n° 87 du Livre bleu, qui, d'après Helfferich, implique un engagement de l'Angleterre dès le 29 juillet. Cette affirmation est démentie par des circonstances innombrables, prouvées, indiscutables, et sur lesquelles je n'ai pas besoin de revenir ici. Parmi ces circonstances, je rappelle seulement que la première promesse de concours n'a été remise par Grey à l'ambassadeur de France que le 2 août (Livre bleu, n°i48), que cette promesse était limilée à l'appui de la flotte, et qu'elle était conditionnée par certaines opérations navales allemandes. Comment M. Helfferich ose-t-il affirmer que les déclarations de Grey à Lichnowsky du Ier août auraient été la suite d'un engagement de l'Angleterre vis-à-vis de la France (« l'Angleterre est déjà liée à la France ») quand le premier acte qui l'engageait, à titre éventuel puisqu'il dépendait de l'attitude navale de l'Allemagne, ne s'est produit que le jour suivant ?
Mais de quelque façon que M. Helfferich motive l'attitude de Grey vis-à-vis du prince Lichnowsky, il est un fait qui reste, c'est que Grey refusa le Ier août de donner une promesse de neutralité anglaise sur l'hypothèse de Lichnowsky, purement théorique et pratiquement inexécutable, du respect de la neutralité belge.
Si Lichnowsky avait effectivement, ce qu'il ne pouvait ni ne voulait, offert de respecter la neutralité de la Belgique dans le sens le plus large, c'est-à-dire de renoncer à passer à travers ce pays, il se serait mis en contradiction avec toutes les autres déclarations des hommes d'Etat allemands. Si la renonciation à passer à travers la Belgique était possible pour l'Allemagne, Bethmann et Jagow ne l'auraient pas coup sur coup refusée catégoriquement, Bethmann le 2Q juillet et Jagow le 4 août — le matin dans sa dépêche à Lichnowsky et le soir dans son entretien avec Goschen. Si cette renonciation à passer avait été offerte sérieusement comme prix de la neutralité anglaise, M. de Bethmann ne se serait pas contenté, dans son discours du 4 août, de donner l'assurance
l82 LE CRIME
« que nous ne porterons pas atteinte à l'intégrité territoriale et à l'indépendance de la Belgique ». Il n'aurait sûrement pas passé sous silence ce fait écrasant pour l'iVngleterre, que l'Allemagne s'était déclarée prête à renoncer à passer à travers la Belgique si l'Angleterre restait neutre. M. le docteur Helfferich, lui non plus, ne se serait pas contenté (p. 50) de représenter « l'intégrité de la Belgique » — outre d'autres équivalents — comme le prix offert pour la neutralité anglaise, si le prix eût été en fait beaucoup plus élevé, à savoir le respect absolu de la neutralité belge, c'est-à-dire la renonciation à passer sur le territoire du royaume. Cette renonciation n'a jamais été offerte et - — au point où étaient les choses — ne pouvait pas être offerte. La contradiction apparente entre l'alinéa 2 du n° 123 du Livre bleu et tous les autres faits prouvés ne peut s'expliquer que de la manière dont Grey et ses défenseurs l'expliquent : la demande de Lichnowsky n'était pas une offre officielle du gouvernement allemand, mais une déclaration personnelle et hypothétique de l'ambassadeur, à laquelle manquait toute base pratique et réelle.
Intégrité de la France et de ses colonies.
Nous arrivons maintenant aux alinéas 4 et 5 du n° 123 :
« L'Ambassadeur me pressa de spécifier les conditions auxquelles il nous (nous, Angleterre) serait possible de rester neutres; il suggéra même que l'Allemagne pourrait s'engager à respecter l'intégrité de la France et de ses colonies. Je répondis que je me trouvais dans l'obligation de refuser nettement toute promesse de rester neutre à des conditions de cette nature. Je ne pouvais que lui répéter qu'il nous faudrait garder notre liberté d'action. »
(The Ambassador pressed me as to whether I could not formulate conditions on which we would remain neutral. He even suggested that the integrity of France and her colonies might be guaranteed. I said that I felt obliged to refuse definitely any promise to remain neutral on similar terms, and I could only say that we must keep our hands free.)
M. Helfferich et les adversaires anglais de Grey s'emparent de ces phrases de la note 123 pour formuler contre ce ministre un
grave reproche : l'intégrité de la France et de ses colonies — en plus du respect de la neutralité belge — lui aurait été garantie, mais, malgré ça, il aurait repoussé toute négociation sur les conditions de la neutralité anglaise, et aurait précipité sans raison l'Angleterre dans la guerre.
Qu'en est-il de ce reproche ? Si la lettre du n° 123 pouvait permettre certains doutes sur ce point aussi — l'intégrité de la France et de ses colonies — (comme relativement au respect de la neutralité belge), ces doutes ont été complètement dissipés par les publications faites dans le second Livre blanc allemand. Il résulte de ces publications, en particulier des trois dépêches (jusqu'à présent inconnues) de Lichnowsky du Ier août (p. 48 et 49), que l'ambassadeur allemand n'a jamais songé et ne pouvait songer à assurer au gouvernement anglais comme prix de sa neutralité dans une guerre continentale, l'intégrité de la France et de ses colonies.
De prime abord déjà, en présence des autres actes diplomatiques de l'Allemagne, cette assurance est si invraisemblable qu'aucun critique impartial ne pourrait admettre une interprétation des phrases en question du n° 123 dans le sens des adversaires anglais et allemands de Grey. Comment ? Le chancelier de l'Empire a, le 29 juillet, refusé officiellement à l'ambassadeur anglais toute garantie de non-annexion des colonies françaises. Dans aucun autre acte diplomatique, il n'a jamais été question d'une pareille garantie. Les prix offerts par l'Allemagne pour la neutralité anglaise se sont limités à la Hollande et à la Belgique, à la Hollande sous une forme très générale excluant toute violation de neutralité, à la Belgique sous la forme limitée connue du rétablissement postérieur de l'intégrité et de l'indépendance de ce dernier pays. Les garanties données relativement à la France étaient restreintes ; tout ce qu'on offrait — d'après les précisions claires et sans équivoque données par M. de Bethmann dans son discours au Reichstag du 4 août — c'était de ne pas attaquer la côte nord de la France et de ne pas entreprendre d'opérations contre la marine marchande française. Le prince Lichnowsky luimême, dans son communiqué du 3 août à la presse anglaise (Livre jaune, n° 144), n'indique comme contre-partie allemande pour la neutralité de l'Angleterre que deux choses : renonciation à toute opération navale et à l'utilisation des côtes belges comme points d'appui. Et, en présence de tous ces refus, de toutes ces restrictions et limitations, subitement et de son propre chef, sans
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instruction de son gouvernement, à rencontre des déclarations de Bethmann à Goschen, à l'encontre des offres limitées — d'après le discours du chancelier — à des points secondaires, le prince Lichnowsky aurait fait à Grey cette offre énorme, embrassant tout : si l'Angleterre reste neutre, nous ne prendrons rien à la France, ni de son territoire européen, ni de ses colonies ? !
Si cette offre avait été faite par l'ambassadeur personnellement le Ier août (la note de Grey, elle non plus, ne parle, on le sait, que d'une « suggestion »), elle aurait été sûrement répétée dans les jours critiques du Ier au 4 août, alors que le sort de l'Allemagne dépendait — comme on devait l'admettre alors — de la participation ou de la non-participation de l'Angleterre ; le chancelier de l'Empire et l'ambassadeur allemand à Londres n'auraient pas manqué de la formuler officiellement et de la soumettre au gouvernement anglais en l'accompagnant d'un engagement formel. Mais, surtout, le Chancelier de l'Empire aurait eu grand soin de relever, avec une vigueur toute particulière, dans son énumération des offres allemandes en échange de la neutralité anglaise, l'offre la plus importante et la plus étendue. Lorsque M. de Bethmann parla au Reichstag, la guerre n'avait pas encore éclaté entre l'Allemagne et l'Angleterre. Il cherchait manifestement à exposer au Reichstag allemand de la façon la plus détaillée ses efforts pour obtenir la neutralité anglaise ; il invoqua toutes les offres allemandes mais dut, conformément à la vérité, se borner à constater, en ce qui concernait la France, que l'Allemagne n'avait fait que la promesse, souvent mentionnée, concernant ses opérations navales. Il n'était pas même question dans son discours du 4 août de la non-annexion d'un territoire français en Europe, que le Chancelier de l'Empire voulait cependant encore garantir le 29 juillet. Mais cette garantie restreinte à l'Europe était, elle aussi, déjà devenue caduque par le fait que la guerre avait commencé entre la France et l'Allemagne. Bien moins encore pouvait-il être question d'une garantie de la non-annexion des colonies françaises, puisque cette garantie avait été expressément re jetée déjà une semaine auparavant. Après tout cela, même si des éclaircissements ultérieurs n'étaient pas venus préciser le sens de l'entretien Grey-Lichnowsky, il aurait été impossible en soi d'affirmer qu'en cet entretien l'ambassadeur allemand aurait voulu garantir au secrétaire d'Etat anglais « l'intégrité de la France et de ses colonies ». L'affirmation contraire d'Helfîerich est donc déjà
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réfutée par une impossibilité interne et par la contradiction où elle se trouve avec tous les autres actes du gouvernement allemand. Mais elle est complètement détruite par les publications du nouveau Livre blanc allemand.
Les publications du second Livre blanc allemand sur les négociations de Grey et de Lichnowsky, le Ier août.
Nous connaissions jusqu'à présent cinq seulement des télégrammes relatifs à cet événement, qui avaient été imprimés dans le livre: Der Kriegsausbruch IÇ14 (Karl Heymanns Verlag p. 59 et 60), à savoir deux télégrammes de Lichnowsky du Ier et du 2 août, un du Ier août de l'Empereur Guillaume au roi Georges, une réponse du roi Georges du même jour, et un télégramme de Bethmann à Lichnowsky, également du Ier août.
Ces anciennes publications ont été complétées depuis dans la Norddeutsche Allgemeine Zeitung du 6 septembre 1914, et dans le nouveau Livre blanc allemand, par celles de trois autres télégrammes de Lichnowsky à Bethmann, tous du Ier août. Dès lors, les faits se présentent de la façon suivante :
Le samedi Ier août, à n heures du matin, Lichnowsky informait le Chancelier de l'Empire que Grey l'avait appelé au téléphone et lui avait demandé s'il pouvait déclarer que, si la France restait neutre dans une guerre russo-allemande, l'Allemagne n'attaquerait pas les Français. Lichnowsky répondit qu'il croyaic pouvoir prendre sur lui la responsabilité de l'affirmer.
L'après-midi du même jour, Lichnowsky faisait rapport sur la visite, qu'il venait d'avoir, du secrétaire privé de Grey, lequel lui avait dit que le ministre voulait lui faire des propositions pour la neutralité de l'Angleterre, même dans le cas où l'Allemagne devrait entrer en guerre avec la Russie et la France.
L'après-midi eut lieu l'entretien de Grey et de Lichnowsky auquel se rapporte le n° 123 du Livre bleu, et dont Lichnowsky relate le contenu dans une dépêche très détaillée expédiée à Berlin à cinq heures et demie du soir. Ce rapport de Lichnowsky complète d'une manière très heureuse le rapport de Grey à Goschen, et confirme d'une façon irréfutable l'interprétation que j'ai déjà donnée du n° 123 dans mon livre — donc avant 1? publication du nouveau Livre blanc allemand, — et dans mon exposé ci-dessus. D'après
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ces pièces, il n'a jamais, jamais été question d'une garantie, offerte far Lichnowsky, de l'intégrité de la France et de ses colonies. L'entretien a, en réalité, pris un tout autre cours que celui qu'il semble avoir pris d'après le bref compte-rendu de Grey à Goschen. L'exposé de Lichnowsky ne permet aucunement de croire que l'intégiité de la France et de ses colonies ait été ni offerte, ni « suggérée » de la part de l'ambassadeur allemand ; c'est pourquoi l'exposé de ce dernier ne sert pas seulement à l'éclaircissement de faits historiques, mais aussi à la décharge complète du secrétaire d'Etat anglais vis-à-vis de ses adversaires.
De quoi V ambassadeur et le secrétaire d'Etat discutaient-ils en fait V après-midi du Ier août ? Il n'existe pas de divergence d'opinions sur le premier point des négociations — soit sur l'accueil que le cabinet de Londres avait fait aux explications entortillées de Jagow à la question anglaise relative à la neutralité belge (Livre bleu, n03 114 et 122). La déclaration connue du cabinet anglais a été remise sous forme d'un mémorandum à l'ambassadeur allemand, et celui-ci la rapporte dans sa dépêche de l'après-midi exactement comme elle est contenue dans le n° 123, alinéa 1.
La suite de l'entretien entre l'ambassadeur et le secrétaire d'Etat au sujet de l'influence qu'une violation de la neutralité belge pourrait avoir sur l'opinion publique en Angleterre et par suite sur les décisions du gouvernement, est aussi rapportée dans ses grandes lignes exactement de la même manière par l'ambassadeur et par le secrétaire d'Etat. Il y a lieu toutefois de mentionner dans le rapport de Lichnowsky certaines additions parlant en faveur de l'amour de Grey pour la paix, et qui manquent dans la note anglaise.
« Pour le moment — dit Grey d'après le rapport de Lichnowsky — il n'existe pas les moindres intentions hostiles (en Angleterre) contre nous (Allemands). On désirerait éviter la chose, si possible. Mais il serait difficile de tirer une ligne de démarcation marquant le point jusqu'où nous pourrions aller sans provoquer une intervention. Il revenait toujours sur la neutralité belge et pensait que cette question jouerait en tous cas un grand rôle. »
Ces adjonctions de Lichnowsky, qui ne sont pas contenues dans la note anglaise, prouvent de nouveau — ce qui, en vérité,
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n'avait depuis longtemps plus besoin d'être prouvé pour celui qui étudie objectivement la question — que Grey, dans ce moment critique encore, le jour même de la déclaration de guerre germano-russe, essayait par tous les moyens d'éloigner un casus belli qui pouvait pousser l'opinion publique en Angleterre et par suite le gouvernement à la guerre, et que c'est falsifier grossièrement l'histoire que de lui reprocher, comme le font MM. Helfferich et consorts, de n'avoir cherché et trouvé dans la question belge qu'un prétexte à entrer en guerre. Oui, cette question devait finir par fournir un motif, mais après d'innombrables avertissements. Le rapport du Ier août de l'ambassadeur d'Allemagne lui-même — comme tant d'autres documents déjà mentionnés — fait voir que le gouvernement anglais cherchait à éviter, par tous les moyens possibles, la participation à la guerre, et qu'il fallut la violation de la neutralité belge pour l'y contraindre.
Mais poursuivons. Grey continue — d'après le rapport de Lichnowsky — de la façon suivante :
« Il s'était déjà demandé s'il n'était pas possible que nous (l'Allemagne) et la France, en cas d'une guerre russe, nous restions l'arme au pied l'un vis-à-vis de l'autre sans nous attaquer mutuellement. Je (Lichnowsky) lui demandai s'il était en mesure de me déclarer que la France accéderait à un pacte de ce genre. Comme nous ne voulions ni détruire la France ni conquérir des parties de son territoire, je pouvais m'imaginer que nous acquiescerions à un arrangement de cette nature, qui nous assurerait la neutralité de la Grande - Bretagne. Le ministre dit qu'il voulait s'informer, mais ne méconnaissait pas les difficultés qu'il y avait à maintenir des deux côtés le militaire en inactivité. »
Ce passage du rapport de Lichnowsky est la paraphrase détaillée de la partie de l'entretien qui a été reproduite dans le n° 123 du Livre bleu dans les termes ci-dessous, par trop brefs, par conséquent ambigus et diversement interprétés : « He even suggested that the integrity of France and her colonies might be guaranted \ » L'exposé de Lichnowsky donne l'interprétation
1 II suggéra même que l'intégrité de la France et de ses colonies pourrait être garantie.
l88 LE CRIME
authentique de cette courte phrase anglaise, et conduit à envisager l'entretien d'une manière tout à fait opposée à celle dont l'ont envisagé jusqu'à présent les adversaires de Grey en Angleterre et hors de l'Angleterre. Grey, dans les efforts infatigables qu'il fit pour localiser au moins la guerre russo-allemande, — qui paraissait déjà inévitable — et pour tenir la France comme l'Angleterre hors du conflit, discuta avec l'ambassadeur allemand la possibilité, pour la France et V Allemagne, de rester, l'une et l'autre, l'arme au pied malgré la guerre germano-russe, sans se jeter réellement dans la lutte. Cette même idée est exprimée aussi par Buchanan à la fin de sa dépêche du Ier août à Grey (Livre bleu n° 139) et à cette idée, comme le relate Buchanan, s'était associée la Russie elle-même qui, de son côté, et aussi longtemps que les dernières tentatives d'arrangement n'avaient pas encore échoué, entendait rester mobilisée, mais ne voulait en aucun cas commencer les hostilités. I,a dépêche du tsar, expédiée l'aprèsmidi du Ier août à 2 heures (Iyivre blanc, p. 13) contient, comme on le sait, la même proposition : mobilisation des deux côtés ; pas de guerre, mais continuation des pourparlers en vue d'une entente.
A cette suggestion de Grey, Ivichnowsky répondit que, pour autant qu'il pouvait le supposer, l'Allemagne accéderait à un arrangement de ce genre, qui lui assurerait la neutralité de la Grande-Bretagne, mais il posa à son interlocuteur la question bien naturelle de savoir s'il était en mesure de garantir une attitude analogue de la part de la France. Comme le secrétaire d'Etat anglais n'avait exprimé cette idée au cours de l'entretien qu'à titre à' expédient possible pour éviter un conflit entre l'Allemagne et la France, mais qu'il n'avait reçu de la France ni mandat pour discuter un moyen de ce genre ni acquiescement à cette combinaison, il dut se borner à répondre « qu'il voulait s'informer » et, à ce propos, il ne manqua pas de faire allusion aux difficultés militaires qu'elle offrirait.
Au cours de la discussion de cet expédient, Iyichnowsky exprima, pour motiver V éventuelle bonne volonté de V Allemagne à se prêter à un pacte comme celui-là, les mots suivants : « Puisque nous ne voulions ni détruire la France, ni conquérir des parcelles de son territoire. » Voilà les mots de l'ambassadeur allemand qui ont conduit Grey à s'exprimer d'une façon obscure dans la note 123, et qui ont été cause de l'interprétation forcément erronée
qui a été donnée des mots cités plus haut. Lichnowsky avança, comme motif de l'éventuelle disposition de l'Allemagne à rester l'arme au pied vis-à-vis de la France, le fait que son pays ne voulait ni détruire la France ni lui enlever des parties de son territoire. Mais la note anglaise et les interprétations erronées qu'on en a faites, portent à croire que Lichnowsky avait promis, pour le cas où la guerre éclaterait et comme résultat négatif de celle-ci, ce qu'il avait seulement exposé pour motiver l'absence d'intentions belliqueuses. Nous sommes prêts, disait l'ambassadeur allemand, à ne pas envahir la France, si la France, de son côté, ne prend pas activement le parti de la Russie, mais reste l'arme au pied. Nous sommes prêts à cela, parce que nous n'avons pas de visées conquérantes. Mais il ne dit pas — comme on le lui fait dire faussement — : Si nous en venons à la guerre avec la France, nous garantissons qu'au cas où l'Angleterre reste neutre nous ne prendrons rien aux Français ni en Europe, ni hors d'Europe. Cette dernière déclaration de garantie, l'ambassadeur allemand, d'après sa propre et longue dépêche du Ier août à 5 % heures, ne l'a pas donnée et ne Peut pas l'avoir donnée, comme je crois l'avoir démontré ci-dessus. Mais la première déclaration — tendant à motiver le consentement de l'Allemagne à une trêve — il l'a donnée d'après son propre exposé, sans équivoque, et il pouvait la donner, puisque cette déclaration n'était en contradiction avec aucun autre acte du gouvernement allemand.
Il est hors de doute que l'Allemagne eût été prête à s'abstenir d'une guerre avec la France si celle-ci avait pu et voulu rompre son traité d'alliance avec la Russie et refuser son aide militaire à son alliée. Mais cette possibilité n'existait pas plus pour la France qu'elle n'existait pour l'Allemagne de faire faux bond à son alliée l'Autriche. Entre la France et la Russie, il n'y avait pas une simple entente comme avec l'Angleterre, mais un traité d'alliance, et le classique casus joederis — comme dans tous les traités d'alliance — était justement celui-ci : si l'un des alliés entre en guerre avec deux grandes puissances. Refuser son secours militaire à la Russie était impossible pour la France en présence du traité existant, et en raison de la place que la France occupait dans la constellation des Etats européens, si la Russie avait comme adversaire l'Allemagne et l'Autriche et si, en outre, la déclaration de guerre partait de l'Allemagne. D'où la réponse vague de Grey, qu'il voulait s'informer, — s'informer justement si la France pouvait et vou-
IÇO LE CRIME
lait, dans la guerre imminente entre l'Allemagne et l'Autriche d'un côté et la Russie de l'autre, refuser son concours à l'empire allié du tsar. D'où l'échec final de la suggestion de Grey, dont l'exécution était impossible à cause de la fidélité de la France à son alliée la Russie. La quatrième dépêche de Lichnowsky, du Ier août, 8 y2 heures du soir, et sa cinquième dépêche, du 2 août, éclairent les circonstances de fait d'une façon non équivoque, exactement comme je les ai exposées. Dans la dépêche du Ier août au soir, il est dit : « Puisqu'une proposition positive de l'Angleterre n'existe d'ailleurs pas, il devient superflu de tenter des démarches ultérieures dans le sens des instructions qui m'ont été données. »
Dans le télégramme de Lichnowsky du 2 août il est dit : « Les suggestions de sir Edward Grey, qui reposaient sur le désir de rendre possible le maintien de la neutralité anglaise, ont eu lieu sans prise de contact préalable avec la France et sans connaissance de la mobilisation, et elles ont été abandonnées entre temps comme dénuées de toute chance de succès. »
Sans consulter auparavant le sentiment de la France et sans connaître la mobilisation générale de la France et de l'Allemagne, qui eut lieu l'après-midi du Ier août, Grey jeta dans l'entretien l'idée du maintien possible de la paix entre l'Allemagne et la France et par suite avec l'Angleterre. Cette pensée reposait — comme Lichnowsky le télégraphie expressément — sur le désir de Grey « de rendre possible le maintien de la neutralité anglaise. » Ces mots de l'ambassadeur allemand en date du 2 août sont un témoignage éclatant de la volonté et des efforts pacifiques du secrétaire d'Etat anglais — le témoignage le plus éclatant qui pût lui être donné à côté des nombreux certificats de même teneur, consignés par le chancelier de l'Empire lui-même dans le Livre blanc. Je suis convaincu, bien que je ne possède là-dessus aucune information authentique — convaincu par la simple étude des documents — que si l'on demandait au prince Lichnowsky, sous la foi du serment, si sir Edward Grey a voulu la paix et s'y est efforcé sérieusement du premier jusqu'au dernier moment du conflit, il répondrait à cette question par un oui clair et catégorique. Ce oui est déjà contenu dans sa dépêche du 2 août. Grey, qui, d'après Helfferich, s'était déjà vendu corps et âme le 29 juillet à la France et à la Russie et leur avait promis son appui militaire, Grey est animé, le Ier août encore — au dire de Lichnowsky, qui doit pourtant le savoir mieux que personne — du désir sincère de
rendre possible le maintien de la neutralité anglaise. Grey qui, d'après Helfïerich, n'a soulevé le cas de la Belgique que comme prétexte à son entrée en guerre (d'après Helfïerich, on devrait presque admettre que Grey a provoqué directement les Allemands à violer la neutralité belge pour pouvoir participer à cette guerre contre l'Allemagne qu'il désirait tant) ce même Grey, qui, d'après Helrïerich, n'aurait pas seulement causé, en mauvais génie de l'Europe qu'il était, cette catastrophe effroyable, mais ne pouvait pas attendre le moment de se précipiter lui-même dans la fournaise — ce Grey précisément se creuse encore la tête à cette heure avec le prince Lichnowsky, pour imaginer des moyens propres à limiter l'incendie et à empêcher la France et l'Angleterre de s'y précipiter. Ce qu'il avait déjà fait auparavant, avant et jusqu'au Ier août, pour prévenir l'explosion de la guerre, je n'ai pas besoin de le répéter encore une fois ici.
Les dépêches de Lichnowsky des Ier et 2 août sont extraordinairement instructives justement par rapport à l'exposé historique de Helfïerich. Comment concilier le contenu de ces dépêches avec l'échafaudage d'Helfïerich, d'après lequel Grey aurait déjà, le 29 juillet, dans son entretien avec Cambon (Livre bleu, n° 87) prononcé le mot décisif relativement à l'entrée en guerre de l'Angleterre ? Si Grey cherchait encore, le Ier août, les moyens de maintenir l'Angleterre hors du conflit, cela prouve que l'Angleterre était alors encore — donc quatre jours après ce prétendu engagement, — complètement libre. L'Angleterre était encore libre le 4 août au soir, et serait restée en dehors du conflit si M. de Jagow lui avait donné la promesse demandée par elle que l'Allemagne retirerait ses troupes de la Belgique et s'abstiendrait d'une violation ultérieure de la neutralité belge (Livre bleu, n° 160). Car c'est la condition de toutes les discussions qui eurent lieu le Ier août entre Grey et Lichnowsky : Si vous violez la neutralité belge, il est impossible à l'Angleterre de se tenir à l'écart du conflit. Si l'Allemagne et la France en venaient effectivement aux mains, d'après tout ce que l'on savait en Europe des plans stratégiques de l'état-major de Berlin, et d'après les déclarations entortillées du gouvernement allemand pendant les derniers jours du conflit, il était clair que la guerre franco-allemande devait entraîner une
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violation de la neutralité belge de la part de l'Allemagne. D'où les efforts de Grey — dans son entretien avec Lichnowsky, le Ier août — pour éliminer la possibilité d'une lutte réelle entre l'Allemagne et la France. Si ces efforts de Grey avaient été couronnés de succès, s'il avait été possible à la France de se dérober à ses obligations d'alliée vis-à-vis de la Russie et de rester l'arme au pied en deçà de la frontière, si, par suite, l'Allemagne était restée armée, mais sans déclarer la guerre et sans franchir la frontière franco-allemande, la violation de la neutralité belge et avec elle la participation de V Angleterre à la guerre européenne étaient exclues. Tel est le sens, tel est le but des pensées exprimées par Grey le Ier août. Et cette tendance de Grey est exactement le contraire de ce que lui imputent ses adversaires allemands. Il ne tendait pas en première ligne à la guerre et en deuxième ligne à la participation de l'Angleterre à la guerre ; il tendait en première ligne au maintien de la paix européenne et en deuxième ligne à la non-participation de l'Angleterre, aussi longtemps que cela lui était possible.
Le « malentendu » à Berlin.
Après cette étude approfondie de la signification du n° 123, en relation avec les dépêches de Iyichnowsky du Ier et du 2 août et à leur lumière, nous arrivons sans autre à nous faire une idée claire du sens des télégrammes échangés le Ier août entre l'Empereur d'Allemagne et le roi d'Angleterre ainsi que de celui qu'adressa le Ier août le chancelier à Iyichnowsky. L,a façon dont Grey s'était exprimé, le matin du Ier août, au téléphone, façon qui devait donner matière, dans l'entrevue de l'après-midi, à une longue conversation, avait fait naître à Berlin l'opinion erronée que la France entendait rester neutre dans une guerre russo-allemande, et que l'Angleterre était disposée à garantir cette neutralité. I^e télégramme lancé le Ier août par l'Empereur Guillaume — en réponse aux renseignements fournis par Lichnowsky — commence par ces mots : « Je viens de recevoir la communication de ton gouvernement, par laquelle il offre la neutralité de la France sous la garantie de la Grande-Bretagne. » Iye télégramme du chancelier de l'Empire à l'ambassadeur allemand à Londres débute par ces mots : « L'Allemagne est prête à accéder à la proposition anglaise, au cas où l'Angleterre, avec ses forces militaires, se porte garante de la neutralité absolue de la France dans un conflit russo-allemand. »
GREY- UCHNOWSKY 193
Ces dépêches montrent, avec une clarté qui ne laisse rien à désirer, qu'on s'imaginait à Berlin que le cabinet de Londres avait fait la proposition formelle de la neutralité de la France sous la garantie de l'Angleterre. En réalité, il ne s'agissait, comme nous l'avons vu, entre Grey et Lichnowsky que d'un échange d'idées ne comportant aucun engagement, et qui avait eu lieu sans prise de contact préalable avec la France et sans connaissance des deux mobilisations. Lichnowsky avait, dans sa dépêche du Ier août (8 y2 heures du soir), dissipé immédiatement l'erreur de Berlin et insisté sur le fait qu'il n'y avait pas de proposition anglaise positive. Il a continué à dissiper cette erreur dans sa dépêche du 2 août, et exposé les raisons pour lesquelles il ne pouvait être question, de la part de Grey, que d'exprimer un désir ou une idée, mais non de faire une proposition positive. Ainsi, les dépêches de l'empereur Guillaume et du chancelier d'Empire sont devenues sans objet, et le roi d'Angleterre résume très justement, dans sa réponse télégraphique du Ier août, la situation en parlant d'un malentendu à Berlin, où l'on avait pris une suggestion de Grey pour une proposition positive et comportant un engagement de la France et de l'Angleterre. Le roi Georges parle d'une « suggestion qui a eu lieu
dans un entretien amical entre le prince Lichnowsky et sir Edward Grey, sur les moyens d'éviter que les armées allemande et française en viennent réellement aux mains, aussi longtemps que la possibilité subsiste d'obtenir une entente entre l'Autriche et la Russie. » Cet exposé du roi d'Angleterre concorde, presque mot pour mot, quant à la teneur, et absolument quant au contenu, avec l'exposé de Lichnowsky dans ses dépêches de l'après-midi et du soir du Ier août et dans son télégramme du 2 août : Grey avait exposé dans une causerie, la possibilité d'éviter une lutte effective entre les armées allemande et française. Cet exposé, qui n'entraînait pas d'engagement, avait été compris à Berlin comme une proposition positive, et de ce malentendu étaient résultés les télégrammes de l'empereur et du chancelier de l'Empire, qui avaient été suivis d'éclaircissements identiques de la part de l'ambassadeur allemand et du roi d'Angleterre.
Voilà quel a été, indiscutablement selon moi, le cours intéressant des négociations anglo-allemandes du Ier août, et tel qu'il
ressort du n° 123 du Livre bleu et des huit dépêches échangées entre Berlin et Londres qui ont été publiées dans le second Livre blanc allemand. Le résultat de l'enquête est le suivant :
1. L'Angleterre a refusé de faire de sa neutralité un objet de marchandage.
2. L'Angleterre a déclaré que la violation de la neutralité belge provoquerait un mouvement si violent dans l'opinion publique anglaise qu'il était à prévoir que le gouvernement serait contraint à la guerre.
3. L'ambassadeur allemand n'a fait aucune promesse de respect de la neutralité belge, et il n'en pouvait faire aucune.
4. L'ambassadeur allemand n'a pas promis de garantir l'intégrité de la France et de ses colonies dans le cas d'une guerre fanco-allemande victorieuse (pour l'Allemagne) et ne pouvait faire pareille promesse. Il a seulement prétendu, pour motiver l'éventuelle disposition de l'Allemagne à garder l'arme au pied vis-à-vis de la France, que l'Allemagne ne voulait ni détruire la France, ni lui enlever des parties de son territoire. En faisant cette déclaration, il a indiqué le motif qu'avait l'Allemagne de ne pas commencer les hostilités, mais sans prendre aucun engagement pour le cas de l'issue victorieuse de la guerre.
Ce résultat de mon enquête est donc en parfait accord avec les déclarations du chancelier de l'Empire dans son discours au Reichstag du 4 août, mais en contradiction complète avec MM. Helfferich et consorts, lesquels, pour faire ressortir les mauvaises intentions de l'Angleterre, inventent des offres allemandes qui n'ont jamais été réellement faites, et qui ont été désavouées par le chancelier lui-même et son ambassadeur à Londres. La diplomatie anglaise sort ainsi parfaitement nette de cette étude, et notre conviction que l'Angleterre n'a rien voulu d'autre que la paix n'en est que fortifiée.
L'Ultimatum autrichien et la réponse serbe.
Points 5 et 6 de l'ultimatum.
Dans les insignifiants exposés de M. Houston Stewart Chamberlain sur la question de la culpabilité dans le « cercle intérieur » (Neue Kriegsaufsâtzc, p. 63 et suiv.) je découvre — une fois par exception — une idée qui mérite une discussion de fond. M. Chamberlain pense que Sazonow a, il est vrai, d'une manière générale, voulu la paix, mais qu'il avait eu une peur bleue des exigences formulées par l'Autriche dans les nos 5 et 6 de l'ultimatum (coopération d'organes autrichiens à la répression du mouvement subversif et participation aux recherches en vue d'une enquête judiciaire contre les meurtriers), et cela parce que cette coopération des organes autrichiens aurait mis au jour la participation des cercles dirigeants russes à V assassinat du couple princier. Cela ne devait avoir lieu dans aucun cas, de là le mot d'ordre russe : la paix, oui, mais au nom du ciel que les Autrichiens ne fourrent pas le nez dans les affaires intérieures de la Serbie.
Bien trouvé, M. Chamberlain, mais l'affirmation ne tient pas debout en face du fait :•
i° que la Serbie était prête à accepter les organes autrichiens dans les limites « du droit des gens et de la loi sur la procédure criminelle » ainsi que des « relations de bon voisinage >> ;
2° que la Serbie voulait se soumettre à la décision du tribunal arbitral de La Haye ou des grandes puissances — donc à une décision qui aurait été prononcée d'une façon impartiale sur la
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base d'une enquête objective faite éventuellement dans les formes judiciaires ;
3° que l'empereur de Russie avait de même proposé de s'en remettre à la décision du tribunal arbitral de La Haye ;
4° que, à part la conférence des grandes puissances et la sentence de La Haye, il restait encore la pos ibilité, proposée par Jules Cambon, d'établir une commission internationale d'enquête munie de compétences juridiques, avec mission de dresser procès-verbal des faits relatifs au crime et des circonstances qi«i s'y rattachaient.
Il ressort de ces quatre faits authentiques que la Russie n'avait en aucune façon à redouter une enquête objective sur le crime, mais qu'au contraire elle proposait ou acceptait des méthodes d'enquête qui rendaient possible une instruction beaucoup plus objective que la participation, pratiquement impossible, de fonctionnaires autrichiens aux recherches policières serbes. Donc cette thèse subtile ou plutôt cette antithèse, dont M. Chamberlain peut sans conteste revendiquer les droits d'auteur : « Plutôt la guerre que l'enquête criminelle », cette thèse non plus ne peut être prise au sérieux.
Naturellement pour M. Chamberlain, qui comme tous les pangermanistes à tous crins et dernier cri, tient le droit des gens pour une antiquaille, le bureau de sûreté en Serbie que demandait l'Autriche, sur le modèle de l'institution analogue que la Russie possède à Paris, n'était « certainement pas une exigence exagérée ». Que cet écrivain de guerre allemand, le plus frivole et le plus superficiel de tous, range la revendication du bureau de sûreté sous le n° 6 de la note autrichienne, tandis que d'après la dépêche du comte Berchtold du 25 juillet (Livre rouge, n° 27) elle ne figure en fait qu'au n° 5 (ce qu'il faut rigoureusement distinguer) cela n'a rien d'étonnant, étant donnée la façon dont M. Chamberlain opère ses démonstrations. Mais on aurait pourtant pu exiger, même de lui, une chose : c'est qu'il expliquât à ses lecteurs que le bureau russe de sûreté à Paris était une institution à bien plaire, dont on pouvait éventuellement demander la réciproque, et concédée en vertu d'un contrat reposant sur le droit des nations ; tandis que le bureau autrichien de sûreté à Belgrade devait être octroyé de force. C'est là la différence fondamentale, qui ne permet aucun rapprochement.
Je remarque du reste que les quelques phrases sans fond et sans portée de M. Chamberlain sur la question des responsabilités, et dont la naïveté n'est troublée par aucune sorte de compétence ni d'étude objective, ne méritent vraiment pas une réfutation approfondie tant en fait qu'en droit. Elles ne méritent en somme pas autre chose que de rester ignorées. Je pourrais donc passer dessus en haussant les épaules et en me disant par manière de consolation : « Chaque public a les écrivains qu'il mérite ». Si je m'attarde sur les observations que lui inspire l'échange de notes serbo-autrichien, c'est uniquement parce qu'elles me procurent l'occasion de soumettre les points 5 et 6 de l'ultimatum, et les réponses y relatives du gouvernement serbe, à un examen approfondi tant au point de vue du droit pénal que du droit des gens, examen que je n'ai pas encore fait jusqu'ici. La signification particulière de ces points réside dans le fait qu'ils ont été presque les seuls points litigieux un peu importants entre l'Autriche et la Serbie, le principal prétexte de la rupture des relations diplomatiques et de la déclaration de guerre, et la cause essentielle et immédiate de l'explosion de la guerre mondiale.
Je n'ai pas besoin de relever à nouveau que la forme et le contenu de la note autrichienne trahissaient d'emblée l'intention bien arrêtée d'amener la guerre avec l'Etat voisin, quelles que dussent en être les suites pour l'Europe. La guerre aurait également été provoquée si le gouvernement serbe avait accédé encore plus complètement qu'il ne l'a fait aux exigences de l'ultimatum autrichien ; tout comme, d'après les révélations de M. Giolitti, elle devait être déchaînée déjà une année auparavant sur le premier prétexte venu, sans meurtre de prince ni autre cause particulière. Je laisse tout cela de côté pour suivre de bonne foi le gouvernement autrichien sur le terrain qu'il a lui-même choisi pour l'établissement de ses griefs de guerre contre la Serbie ; sur le terrain de l'échange des notes, dont les nos 5 et 6 apparaissent comme les points saillants. La question que je me propose de résoudre est donc celle-ci :
Les exigences autrichiennes étaient-elles, aux termes du droit des gens et des principes de procédure criminelle, possibles et réalisables ?
Jusqu'à quel point la Serbie a-t-elle cédé à ces exigences ?
Pouvait-elle aller plus loin encore sans se décapiter comme nation et sans renoncer, au profit de l'Autriche, à ses droits d'Etat souverain dans V administration intérieure et la juridiction ?
En ce qui concerne le n° 5 de la note autrichienne, j'ai déjà touché ces questions plus haut, et j'y reviendrai encore plus loin. Quant au n° 6, le premier alinéa : — demande d'une enquête judiciaire contre les affiliés au complot — se justifie de lui-même et n'a donné lieu à aucune contestation entre les parties. D'autant plus contestable est le deuxième alinéa : « les agents désignés par le gouvernement impérial et royal prendront part aux recherches s'y référant ». Le gouvernement serbe a repoussé cette prétention « car ce serait une violation de la constitution et de la loi sur la procédure criminelle ». Par contre, il s'est déclaré prêt à renseigner les organes de la monarchie voisine sur les résultats de l'enquête et s'est soumis par la phrase finale de sa réponse, — ce dont il faut bien prendre note — dans cette question comme dans toutes les autres questions litigieuses, à la décision du tribunal de La Haye ou des grandes puissances.
Le gouvernement autrichien qui, par la rupture des relations diplomatiques, esquiva toute discussion sur la réponse du Cabinet de Belgrade, a publié après coup, le 27 juillet, des remarques sur la note serbe. C'étaient, soi-disant, des interprétations authentiques des exigences de son ultimatum, mais pratiquement, comme je l'ai déjà Lit ressortir, ce n'étaient que des monologues absolument sans valeur, puisque toute négociation sur la base de ces interprétations avait été rendue impossible par l'Autriche ellemême, et que, le jour suivant déjà, la guerre à la Serbie était déclarée. L'interprétation du n° 6 commence par ces mots : « Unser Verlangen war ganz klar und nicht misszuverstehen l. » Je puis souscrire à ces mots pourvu qu'on mette unklar au lieu de klar, et qu'on si pprime le nicht. Qu'on juge maintenant comment cette demande est interprétée :
1 « Notre demande était tout à fait claire, et ne pouvait prêter à un malentendu. 9 Je cite d'après le Livre rouge autrichien, dont le texte s'écarte sur plusieurs points de sa reproduction dans le Livre blanc allemand. Nouveau et beau témoignage pour la diplomatie allemande et autrichienne ! Et ces gens, qui ont des centaines de fonctionnaires à leur disposition, condamnent V « accusateur », réduit à ses propres moyens, lorsqu'il lui arrive de se tromper d'une vétille ou d'un signe de ponctuation \
« Wir begehrten : 1. Einleitung einer gerichtlichen Untersuchung gegen die Teilnehmer am Komplotte ; 2. die Mitwirkung von k. und k. Organen an den hierauf bezùglichen Erhebungen (« recherches » im Gegensatze zu « enquête judiciaire »). Es ist uns nicht beigefallen, k. und k. Organe an dem serbischen Gerichtsverfahren teilnehmen zu lassen ; sie sollten nur an den polizeilichen Vorerhebungen mitwirken, welche das Material fiir die Untersuchung herbeizuschaffen und sicherzustellen hatten.
Wenn die serbische Regierung uns hier missversteht, so tut sie dies bewusst, denn der Unterschied zwischen « enquête judiciaire » und den einfachen « recherches » mus s ihr gelàufig sein 1. »
Au sujet de cette interprétation, je remarque ce qui suit : l'explication ultérieure de l'exigence primitive renferme une limitation qui ne ressortait pas du texte de la note autrichienne. La note exigeait une participation « an den bezùglichen Erhebungen », ce qui veut dire : aux recherches concernant l'enquête judiciaire demandée dans l'alinéa 1. La note ne faisait aucune différence entre des recherches judiciaires et policières. Le gouvernement serbe pouvait et devait donc comprendre la demande autrichienne dans le sens le plus étendu, et penser qu'elle prévoyait toutes les recherches relatives à une enquête judiciaire, que celleci fût menée par la police, par un procureur de l'Etat, ou par un tribunal. La remarque suivant laquelle la fausse interprétation du gouvernement serbe aurait été volontaire est donc une insinuation dont l'odieux retombe sur l'auteur et les interprètes de la note autrichienne. Tout lecteur ayant une culture juridique devait « se méprendre » sur le n° 6, ainsi que l'ont fait les ministres de Belgrade. Mais que le malentendu ait été voulu ou non, pourquoi — je le demande ici à nouveau — le comte Berchtold ne l'a-t-il pas éclairci? Pourquoi n'a-t-il pas chargé on ambassadeur. Giesl, de dire à M. Paschitsch que l'Autriche ne réclamait pas autant que
1 Nous demandions : i° L'instruction d'une enquête judiciaire contre les affiliés au complot ; 2° La coopération d'organes impériaux et royaux aux recherches y relatives (« recherches » en opposition à « enquête judiciaire »). Il ne nous est pas venu à l'idée de faire participer des organes impériaux et royaux aux opérations judiciaires serbes ; ils ne devaient que prendre part aux recherches préalables de police, destinées à amasser et à assurer le matériel nécessaire à l'enquête.
Si le gouvernement serbe se méprend sur ce point, il le fait consciemment, car la différence entre 1' « enquête judiciaire » et les simples <t recherches » doit lui être familière.
la Serbie le supposait par erreur, et de lui demander s'il ne voulait pas accepter le moins ? Pourquoi le comte Berchtold n'a-t-il donné que le 27 juillet, un jour avant la déclaration de guerre, cette interprétation restrictive — et pas même à la Serbie ellemême, mais au moyen d'un monologue officiel — interprétation qui, transmise à temps au gouvernement voisin, eût peut-être encore rendu possible un arrangement ? Pourquoi ? Il n'y a qu'une réponse : parce qu'il voulait la guerre à tout prix.
En lisant l' excursus ci- dessus du ministre autrichien sur la procédure criminelle, le lecteur versé dans la science juridique doit sentir ses entrailles se soulever. I,e comte Berchtold ne saitil pas, ou n'avait-il pas de juriste à ses côtés pour lui apprendre — à propos d'un acte entraînant de si graves conséquences — que les recherches en vue d'une enquête judiciaire n'étaient pas seulement affaire de police, mais pouvaient être aussi faites par un tribunal ou un procureur de l'Etat ? ! Si dans sa note, il n'entendait que des opérations préalables de police, ou des recherches, comme il les nomme maintenant dans un sens restreint, il n'auîait pas dû parler de recherches en général. Je ne connais pas le code serbe de procédure pénale, qui seul est décisif dans cette question. Mais, d'une manière générale, il ne doit pas s'écarter beaucoup des principes de notre code allemand de procédure pénale, parce que ces principes sont dans la nature des choses et presque partout appliqués en matière de droit criminel. Aux fins de dresser l'acte d'accusation, nous connaissons un procédé d'information dans lequel les fonctionnaires au service de la police et de la sûreté fonctionnent comme organes auxiliaires du parquet (sans entendre les dépositions sous serment), et où, simultanément, le juge peut être appelé, par le parquet, à procéder aux opérations d l'enquête judiciaire et à entendre les dépositions sous serment. Dans les cas urgents, la police peut tout d'abord agir indépendamment, et doit ensuite transmettre au parquet le résultat de ses investigations. Après la clôture de l'instruction opérée par le parquet et la police, le parquet peut, ou bien remettre immédiatement l'acte d'accusation au tribunal, ou bien, dans des cas déterminés (cela est même prescrit pour certaines infractions) demander une enquête judiciaire préalable. Dans cette enquête judiciaire préalable comme dans l'information par le procureur, les fonctionnaires du service de la police et de la sûreté fonctionnent aussi comme organes auxiliaires du juge informateur. (Code allemand
de procédure pénale §§ 156-195, pour la coopération des organes de la police, voir en particulier §§ 159 et 187.) Nous connaissons donc dans le droit criminel allemand trois sortes de recherches en vue de l'instruction d'un procès criminel, ce sont :
a) les recherches purement policières, qui sont transmises immédiatement au parquet en vue de l'instruction subséquente ;
b) les recherches effectuées par le Parquet ;
c) l'enquête judiciaire.
Dans les cas b) et c) les fonctionnaires de police agissent comme organes auxiliaires du parquet et du juge informateur. Dans tous les cas, après la clôture de l'instruction préparatoire ou des recherches préalables, la Chambre d'accusation du tribunal a à décider si l'enquête principale doit être ouverte.
Après ces explications qui n'offrent rien de nouveau pour le juriste, les remarques du comte Berchtold sur la réponse serbe — en particulier son arrogante leçon sur les recherches en opposition à l'enquête judiciaire, sur la «différence entre enquête judiciaire et simples recherches » qui doit être familière à chacun, — paraissent dénoter une faiblesse d'esprit qui, chez un homme chargé de tant de responsabilités et en un moment si gros de conséquences, dépasse les limites du permis et laisse derrière elle tout ce qui s'est vu. Les phrases en question du comte Berchtold contiennent plus d'absurdités que de mots.
Les « recherches » ne sont pas identiques à des recherches policières ou à de simples recherches, comme le comte Berchtold appelle les premières. Les recherches peuvent aussi être judiciaires et menées par un juge d'instruction, et les recherches policières peuvent, du fait qu'elles ont lieu sur l'ordre du Parquet ou de la justice, devenir partie intégrante des opérations du procureur ou de la justice. Il était donc purement impossible et irréalisable, même si cela eût été énoncé clairement de prime abord, de limiter la coopération de fonctionnaires autrichiens aux recherches policières préalables en Serbie, de manière à ce qu'elle n'empiétassent pas sur les compétences du procureur ou de la justice. La recherche n'est pas, comme le comte Berchtold nous l'affirme, « en opposition avec l'enquête judiciaire », mais est à l'enquête ce que le moyen est au but. La recherche policière est l'un des moyens de l'enquête judiciaire.
202 IvE CRIME
Le gouverne ment serbe avait parfaitement raison quand, dans la demande de participation de fonctionnaires autrichiens aux recherches relatives à l'enquête judiciaire, il voyait une violation de la constitution et de la loi sur la procédure pénale, que les recherches policières préalables auxquelles le comte Berchtold borna plus tard ses exigences dussent être faites par la police agissant en son nom à elle, ou qu'elles dussent être exécutées par ordre du Parquet ou du juge d'instruction. Quoi qu'il en soit, elles avaient pour but de servir plus tard de base à la décision de la Chambre d'accusation quant à V ouverture de V enquête principale. I^a police fonctionne comme organe auxiliaire pour la préparation d'une enquête judiciaire, et la coopération imposée de fonctionnaires de police étrangers, à cette préparation, est un défi lancé à tous les principes du droit des gens, à la constitution d'un pays et à sa législation criminelle. Toute la demande de l'Autriche dont — suivant le comte Berchtold — on trouve des cas analogues en foule, était en réalité sans exemple et avait tous les caractères de l'irréalisable.
Comment le comte Berchtold se représentait pratiquement la participation des policiers autrichiens aux recherches policières préal°bles, cela reste son secret. I,es Autrichiens devaient-ils opérer de leur propre autorité sur le sol serbe, ou bien de concert avec les fonctionnaires serbes et par leur intermédiaire ? Devaientils remettre le résultat de leurs recherches au Parquet serbe ou au juge d'instruction directement, ou par l'intermédiaire de leurs collègues serbes ? Qui aurait obligé ces derniers à se charger de cette remise ? I^e procureur général ou le juge d'instruction à tenir compte des matériaux fournis par les policiers autrichiens ? Vérifié l'authenticité et l'importance de ces matériaux? Toutes ces questions et mille autres surgissent immédiatement lorsqu'on pense à l'exécution pratique des incroyables exigences autrichiennes. Même si elles avaient été acceptées ou avaient pu être acceptées, elles auraient été ou bien la cause certaine de frottements constants ou la source d'une tyrannie autrichienne dans le domaine de la police et de la justice serbes ; comme les policiers autrichiens ne se seraient laissé commander par aucun agent, procureur ou juge informateur serbe, ils auraient dû commander eux-mêmes afin de pouvoir exercer sans frottement leur activité policière sur le sol étranger. C'eût été le commencement du vasselage dont en Europe, et avec raison, on considérait l'établissement comme le but des exigences autri-
chiennes. Par contre, la résistance de la Serbie — si l'on peut qualifier de résistance les réserves qu'elle formule dans le ton le plus humble et sa soumission à un jugement arbitral — était plus que justifiée et toute naturelle de la part d'un Etat souverain.
Qu'un homme comme Chamberlain, qui a coutume de formuler et de justifier ses affirmations avec le plus grand aplomb, mais avec une plus grande superficialité encore, passe audacieuse ment d'un bond par-dessus les énormes prétentions autrichiennes (n° 5 et 6 de l'ultimatum) il n'y a pas lieu de s'en étonner. D'autres auteurs allemands ne trouvent-ils pas que ces exigence^ n'étaient « nullement exorbitantes » ? Chamberlain s'en tient — très commodément — aux commentaires dont le gouvernement viennois accompagna, le 27 juillet, sa publication de la réponse serbe ; mais il confond continuellement le n° 5 de l'ultimatum avec le n° 6 ; cite comme commentaire du n° 6 un télégramme de Berchtold à Szâpâry, qu'il date du 27 juillet alors qu'il est du 25, (voir Iyivre rouge n° 27), et qui se rapporte expressément, et d'après tout son contenu, au n° 5, etc. Bref, ce polygraphe qui sait tout ou plutôt qui veut tout savoir — auquel on voudrait constamment crier : « non multa sed multum, » voilà ce qui fait la valeur de l'écrivain — ne se donne pas même la peine d'étudier soigneusement les quelques phrases décisives de l'ultimatum autrichien, de la réponse serbe et du commentaire viennois.
I*e n° 5 de l'ultimatum exigeait la coopération de fonctionnaires autrichiens à la répression de certains mouvements nationaux en Serbie, mouvements qui, du point de vue serbe, étaient exactement aussi patriotiques que, par exemple, l'activité de Y Alldeutscher Verband (l'Association pangermanique) en Allemagne, mais que le gouvernement de Vienne taxait de subversifs et déclarait dirigés contre l'intégrité territoriale de la monarchie. Dans sa réponse, le gouvernement serbe dut « avouer qu'il ne se rend pas clairement compte du sens et de la portée de la demande du gouvernement impérial et royal » ; mais il déclare « qu'il admettra toute collaboration qui répondrait aux principes du droit international et à la procédure criminelle ainsi qu'aux bons rapports de voisinage ».
Comme on le sait, le gouvernement autrichien ne s'est prêté,
vis-à-vis du cabinet serbe, à aucune discussion ; il n'a pas même voulu donner une interprétation plus exacte de ses exigences — ni en ce qui concerne le n° 5 ni en ce qui concerne le n° 6, — mais a, coup sur coup, rompu les relations diplomatiques et déclaré la guerre trois jours après. Les commentaires et interpiétations que le comte Berchtold consentit plus tard à donner, ne signifient donc absolument rien ; ils n'auraient eu de la valeur que s'il les avait remis directement au gouvernement de Belgrade après l'arrivée de la réponse serbe et si, sur la base de ces commentaires, il avait continué à discuter. Si, par le fait de la rédaction obscure, non juridique et incorrecte des exigences autrichiennes, des malentendus se produisaient ou devaient se produire chez la partie adverse, c'était le devoir du ministre autrichien, au cas où il voulût éviter et non pas plutôt déchaîner directement un conflit, de dissiper ces malentendus de la partie adverse, et ensuite de poser la question : « Maintenant vous savez ce que j'entends ; déclarez donc si, et jusqu'à quel point, vous voulez satisfaire à mes exigences ». C'était justement là ce que les puissances de l'Entente, et surtout sir Edward Grey, représentaient sans cesse au gouvernement de Vienne : accepter comme base de nouvelles négociations, soit directement avec Pétersbourg et Belgrade, soit dans le cadre d'une conférence des ambassadeurs à Londres, la réponse plus que soumise de la Serbie, qui était un exemple inouï d'humiliation. Mais ce fut justement aussi ce que l'Autriche repoussa brutalement — jusqu'au 30 juillet — c'est-à-dire jusqu'au moment où la question des armements (qui conduisit le jour suivant aux ultimatums) fut mise au premier plan par le gouvernement allemand, tandis que la question litigieuse proprement dite fut rejetée dans l'ombre.
Les commentaires que le comte Berchtold donna, les 25 et 27 juillet, de ses exigences, étaient certainement, après la rupture des relations diplomatiques, sans aucune valeur ; comme je l'ai déjà fait remarquer, ce n'étaient autre chose que des monologues viennois destinés à donner aux autres puissances et au monde un semblant de justification de l'attitude du gouvernement autrichien, mais qui ne devaient ni ne pouvaient empêcher une guerre avec la Serbie, puisque cette guerre était d'ores et déjà décidée à Vienne et à Budapest. En conséquence, ces tardives explications du comte Berchtold n'entrent pas en ligne de compte pour l'examen de la question de culpabilité. Le cas est tout à fait le même
que si, deux particuliers, A et B, discutant un arrangement, A formulait certaines revendications, B en acceptait une première partie, exigeait des éclaircissements pour une seconde et faisait des réserves pour une troisième, et que là-dessus A rompît brusquement toute discussion. Qu'après cela, A raconte à tout le monde que B est responsable de la rupture parce que lui, A, ne comprenait ses revendications que comme ceci ou comme cela ; personne ne prêtera l'oreille à ces protestations d'innocence : s'il avait vraiment voulu mener à bonne fin l'accommodement, il aurait dû éclaircir à temps ses revendications — ou tout au début de la contestation, ou bien, au plus tard, dès l'arrivée de la réponse basée en partie sur des malentendus.
Mais il y a dans le litige austro-serbe autre chose encore qui aggrave le cas du gouvernement de Vienne, c'e*t le fait que ces explications tardives (le 25 juillet à Pétersbourg, le 27 juillet par publication à Vienne) sont tout à fait sans consistance quant à leur contenu matériel ; je dirai même — le mot est un peu dur, mais j'espère qu'on me le pardonnera — qu'elles sont absolument niaises, et indignes d'un homme d'Etat et d'un diplo late.
U 'article 5 de l'ultimatum est expliqué en deux endroits : dans la note à Szâpâry (Livre rouge n° 27) et dans la publication de Vienne. J'engage tout lecteur versé dans les questions de droit et de politique à lire ces deux commentaires et à dire ensuite si la sévérité de mon jugement n'est pas justifiée. Selon Berchtold «la question de la coopération de policiers autrichiens aux mesures serbes de police et d'administration a aussi peu affaire avec le droit général international qu'avec le droit criminel ; il s'agit d'une affaire qui ne relève que de la police politique et qui peut être réglée par voie de convention particulière. La réserve de la Serbie est donc incompréhensible... »
Excusez, Excellence Berchtold ! Presque chacun de ces mots est une grossière erreur, sur laquelle tout étudiant un peu avancé dans ses études pourrait vous ouvrir les yeux. La réserve de la Serbie est plus que compréhensible : quand un Etat exige la collaboration de ses organes aux opérations de police d'un Etat voisin, il s'agit en fait d'un principe fondamental du droit international (ou comme vous dites : du droit « général » international ; que voulez-vous à proprement parler dire par là ? Y a-t-il aussi un droit « particulier » international ?) Cette exigence devient d'autant plus monstrueuse quand les opérations de police auxquelles
l'Etat voisin demande de collaborer, visent la répression d'un mouvement national qui ne se différencie en rien des mouvements nationaux des autres pays. Les chauvinistes allemands ont, comme on sait, colporté d'année en année l'affirmation qu'il existait en France un mouvement belliqueux dirigé « contre l'intégrité territoriale » de l'Empire allemand, parce que ce mouvement avait pour but la reprise de F Alsace-Lorraine. Qu'aurait dit le monde si un beau jour l'Allemagne avait exigé la coopération de commissaires de police allemands pour la répression en France de ce « mouvement subversif ? » Les bras en seraient tombés, et l'on se serait écrié : « A coup sûr ceux de Berlin sont devenus fous ». Le cas austro-serbe est tout à fait pareil, il est même plus favorable à la Serbie, puisqu'il s'agit là d'un mouvement national, fondé sur des raisons historiques et ethniques. Mais l'exclamation du monde fut un peu différente. Le monde s'écria d'un commun accord : « Ceux de Vienne ne sont, il est vrai, pas fous, mais ce sont des criminels qui, intentionnellement, au mépris du droit international, formulent des exigences irréalisables dans le but d'amener à tout prix un conflit sanglant avec la Serbie — même au risque d'une guerre européenne ».
La coopération des organes de police — c'est ainsi que vous poursuivez votre argumentation, comte Berchtold — est « une affaire qui ne relève que de la police politique, et qui peut être réglée par voie de convention particulière ». Dans votre commentaire du 25 juillet, destiné au gouvernement russe, vous affirmez « n'avoir pas du tout l'intention de toucher à la souveraineté de la Serbie. Au point 5, nous pensons par « collaboration » à la fondation d'un « bureau de sûreté » secret à Belgrade, bureau qui devrait fonctionner sur le modèle de l'institution russe analogue à Paris et coopérer avec la police serbe et l'autorité administrative ». Et vous appelez cela une affaire du ressort exclusif de la -police politique, et qui n'a rien à voir avec le droit international ? Les arrangements entre les gouvernements français et russe, qui aboutirent à la création du « bureau de sûreté » à Paris, ne reposent-ils pas sur le droit international ? Il est notoire que de semblables arrangements existaient aussi entre les gouvernements prussien et russe, et conduisirent au plus honteux service d'espionnage de la réaction prussienne au profit du despotisme moscovite, et même à la remise directe de révolutionnaires russes aux fonctionnaires de douane de l'Empire des tsars (bassesse à laquelle le
gouvernement français allié n'a jamais consenti). Ces engagements, dis- je, tant franco-russes que russo-prussiens, ne reposaient-ils pas aussi sur le droit international ? Par « affaires du ressort de la police politique » vous ne pouvez entendre, si le mot doit avoir un sens, que des mesures de police intérieure. Du moment où un Etat étranger prend part à ces mesures intérieures, l'affaire prend un caractère international, puisque ce n'est que sur la base d'un traité de droit international que cette participation peut être accordée à un autre Etat. Si donc deux Etats consentent librement et réciproquement — de tels traités reposent toujours sur la libre volonté et presque toujours sur la réciprocité — à l'établissement de tels bureaux et à la coopération des autorités de police de l'un avec celles de l'autre, il n'y a rien là à redire du point de vue du droit international et de la sauvegarde de la souveraineté. C'est alors uniquement une question de convenance politique. Quand, par contre, comme dans le cas autrichien, l'un des Etats réclame de l'autre unilatéralement, avec les pires menaces et dans une forme non seulement inconvenante au premier chef, mais de plus obscure et prêtant au malentendu, pareille ingérence dans sa police, sans plus amples explications, sans entrer dans les questions de détail et sans proposition d'arrangements — les explications ultérieures et tardives ne comptent pas, comme je l'ai exposé plus haut — en d'autres termes, quand l'un des Etats octroie à l'autre sa coopération policière dans les affaires intérieures, nous n'avons pas là une affaire du ressort exclusif de la police politique, mais une des plus graves violations du droit international que l'on puisse imaginer. ~L,e gouvernement serbe avait donc pour le moins le droit d'exiger de plus amples explications « sur le sens et la portée » de la demande autrichienne qui, par sa forme et son contenu, constituait la plus profonde et la plus grave atteinte aux droits souverains de l'Etat serbe, et il a dépassé de beaucoup les limites de la conciliation diplomatique en consentant à discuter l'exigence autrichienne et même à y satisfaire en une certaine mesure.
Chamberlain lui-même ne peut s'empêcher de qualifier la participation autrichienne à une enquête juridique serbe d'exigence qui aurait « manifestement » supprimé la souveraineté du pays.
Il a seulement le tort de ne pas voir : que la coopération réclamée aux « recherches y relatives », même si elles sont faites par la police, représente en fait une participation auxiliaire à une enquête juridique, et, de plus, que l'octroi par force d'une coopération purement policière et administrative en pays étranger implique une grossière violation de la souveraineté de ce pays.
Je me résume de la manière suivante :
i° La demande de coopération de fonctionnaires autrichiens à des opérations policières et administratives en territoire serbe, contenue dans le n° 5 de l'ultimatum autrichien, représente une violation de la souveraineté serbe.
2° La demande, contenue dans le n° 6, de participation aux recherches relatives à une enquête judiciaire sur le complot, représente également une atteinte à la souveraineté de l'Etat serbe.
30 II est tout à fait indifférent que ces recherches soient le fait d'un tribunal, du procureur général ou seulement de la police. Dans tous les cas ce sont des recherches servant à une enquête judiciaire. Mais même si l'on ne voulait voir dans cette réunion de matériaux en vue d'une enquête qu'une activité purement policière et administrative — ce qu'on ne peut absolument pas soutenir dans le cas particulier — cela même représenterait déjà, d'après l'alinéa 1, une violation de souveraineté.
40 L'interprétation donnée après coup des exigences nos 5 et 6 ne change rien à leur caractère de violation de la souveraineté, puisque même cette interprétation laisse subsister l'empiétement de vive force sur les droits de police et de justice de l'Etat voisin.
50 Cette interprétation tardive donnée après la rupture des relations diplomatiques — et qui n'était pas même adressée au gouvernement serbe — prouve que le gouvernement autrichien ne visait pas à une acceptation de ses exigences, mais qu'il espérait bien plutôt un refus parce qu'il désirait faire naître un prétexte de guerre.
Quelques falsifications de M. Chamberlain.
Pour faire suite à l'importante étude des exigences n° 5 et 6 de l'ultimatum autrichien, j'aimerais présenter encore au lecteur
indulgent — disons en manière de dessert — quelques amusantes petites falsifications dont le maître de Baireuth s'est rendu coupable, et qui se rapportent justement au thème des relations austro-serbes. Elles ne forment qu'une toute petite partie de la masse énorme des falsifications et altérations que M. Chamberlain ose servir au naïf public allemand et même — en traductions — à l'étranger sceptique. Qu'elles soient présentées ici comme exemples, non pas même des plus spécialement mauvaises, car elles seront fortement rejetées dans l'ombre par d'autres prouesses de Chamberlain dont je m'occuperai autre part. J'ai choisi ces exemples parce qu'ils me donnent l'occasion de discuter quelques points de moindre importance, mais néanmoins intéressants :
A . La Serbie, quoique accommodante à beaucoup d'égards, refusa nettement d'acquiescer à cette demande. (N° 6 de l'ultimatum. Neue Kriegsaufsâtze, p. 74.)
On omet de mentionner ici que le gouvernement serbe, à la fin de sa réponse, déclarait vouloir se soumettre à la décision de la Cour d'arbitrage internationale de La Haye ou à celle des grandes puissances, en tous les points sur lesquels le gouvernement impérial et royal ne se déclarerait pas satisfait. Il n'était donc pas question d'un refus catégorique.
B. Mais avant que la Serbie eût donné cette réponse négative, le prince héritier Alexandre avait télégraphié au tsar et l'avait prié « d'accourir le plus tôt possible à son secours », et le tsar avait répondu : « Dans aucun cas la Russie ne laissera la Serbie seule ». Donc la Russie s'est placée de prime abord du côté des assassins. (Neue Kriegsaufsâtze, p. 74.)
Falsification prouvée par le télégramme du prince héritier Alexandre au tsar, du 24 juillet (Livre orange, n° 6) et par la réponse du tsar, du 27 juillet (Livre orange, n°4o). Le prince héritier Alexandre, dans son télégramme — après une condamnation des plus sévères de l'horrible crime — montre l'impossibilité de remplir certaines conditions autrichiennes, qui sont « inutilement humiliantes pour la Serbie et incompatibles avec sa dignité d'Etat indépendant ». Comme exemple de ces conditions inexécutables, il cite tout particulièrement la publication exigée dans le Journal officiel de la déclaration du gouvernement serbe, publication par laquelle ce dernier s'accuserait lui-même en face du monde et de son peuple ; puis l'admission de fonctionnaires autrichiens à des opérations sur territoire serbe, etc. Le régent de Serbie se déclare prêt à accepter toutes les conditions autrichiennes
qui sont compatibles avec sa situation d'Etat indépendant, ainsi que toutes celles dont le tsar conseillerait l'acceptation. Le terme de l'ultimatum était d'ailleurs si court, et d'autre part, l'accomplissement immédiat des demandes autrichiennes — qui exigeaient pour une part des changements aux lois et dans tous les cas du temps, — si inexécutable, qu'on devait s'attendre à une brusque attaque de l'armée autrichienne qui se concentrait aux frontières. Dans cette situation difficile, la Serbie implorait conseil et secours de l'empereur de Russie. Dans son télégramme-réponse du 27 juillet, le tsar assure que son gouvernement s'efforce par tous les moyens d'aplanir les difficultés présentes ; il compte que le gouvernement serbe soutiendra ses efforts en ne négligeant rien de son côté pour amener une solution pacifique permettant d'éviter les horreurs d'une nouvelle guerre.
Tant qu'il y a le moindre espoir d'éviter une effusion de sang, tous nos efforts doivent tendre vers ce but. Si, malgré notre plus sincère désir, nous ne réussissons pas, Votre Altesse peut être assurée qu'en aucun cas la Russie ne se désintéressera du sort de la Serbie. (Livre orange n° 40.)
Voilà les faits, tels qu'ils ressortent des documents. Chamberlain les altère en annonçant que le tsar fait comme seule réponse au régent : « Je prendrai votre parti, assassins ». Du commencement à la fin, le processus diplomatique prouve que le désir sincère du tsar de maintenir la paix s'exprima non seulement par des paroles mais aussi par des actes ; et ceci n'est même pas contesté par Chamberlain — à la différence de ses frères d'opinion. Il est intéressant et digne de mention que la réponse serbe accepte une demande que le régent de Serbie avait déclarée au tsar, et avec raison, le jour avant (24 juillet), inacceptable pour un Etat indépendant. Il s'agit de la publication, dans le Journal officiel serbe, de la déclaration connue du gouvernement. Une telle demande, adressée par un Etat à un autre Etat, n'avait en fait jamais été enregistrée dans l'histoire diplomatique, surtout pas sous la forme brutale d'un commandement militaire : « ...le gouvernement royal serbe publiera en première page de son Journal officiel du 26/13 juillet la déclaration suivante... » — et encore l'exigence additionnelle : « Cette déclaration sera en même temps portée à la connaissance de l'armée royale par un ordre du jour de Sa Majesté le roi, publié dans le Bulletin officiel de l'armée ». Même cette humiliation du gouvernement voisin ne suffisait pas au comte
Berchtold : dans son commentaire à la réponse serbe, il trouve toute sorte de choses à reprendre au texte de la déclaration offerte par la Serbie, qui s'écarte pourtant très peu de celui qu'on lui prescrivait. Qu'on relise cet épluchage de mots d'un avocassier pour se faire une idée des efforts désespérément stupides du ministre autrichien pour faire sortir un casus belli du fait qu'on ne lui accorde pas le point sur Yi. Mais une chose est en tous cas établie : c'est que la Russie — de concert avec l'Angleterre et la France — avait exercé une pression énergique à Belgrade pour disposer le Cabinet serbe à la conciliation, et que le succès de cette pression apparaît clairement dans toute la réponse de la Serbie, forme et contenu, et en particulier dans le consentement donné à la publication de la déclaration dans le Journal officiel. M. Chamberlain appelle cela : « prendre le parti des assassins ».
C. La France, en particulier, pousse ouvertement à la guerre dès le premier moment. Le Français qui avait été envoyé à Pétersbourg uniquement comme incendiaire, va droit au but et « plaide sans relâche pour une attitude résolue de la Russie... » De même, par la suite, la France ne montre jamais qu'un violent et pressant désir de guerre, si bien que la Russie et l'Angleterre font vis-à-vis d'elle l'impression d'être plus sérieuses et plus conscientes des responsabilités. (Neue Kriegsaufsâtze, p. 78.)
Donc c'est la France qui est l'incendiaire, non pas la Russie ! Que dites-vous de cela, M. Helfïerich ? Le fait que la France a, du premier au dernier moment, fait justement le contraire de ce que lui impute Chamberlain, que le gouvernement français a participé activement, de toute sa volonté et de tout son pouvoir, aux efforts des autres puissances de l'Entente en vue de la paix, que la France a accepté la conférence, provoqué l'amalgame des formules d'arrangement de Grey et de Sazonow, tâché d'obtenir la déclaration de solidarité anglaise uniquement à l'effet de maintenir la paix, retiré ses troupes à dix kilomètres de la frontière, et même, après l'ultimatum allemand, n'a pas encore abandonné ses espérances et ses efforts pour conserver la paix — tout cela, je n'ai pas besoin de le répéter ici, je l'ai prouvé suffisamment dans mon premier livre et dans celui-ci.
Je n'aborde ici les légèretés de Chamberlain que pour montrer à nouveau combien mal ces messieurs savent mentir, comment ils se trahissent continuellement et se prennent dans leurs propres filets. Par exception, et pour une fois, Chamberlain daigne citer ici un document diplomatique. Pour son malheur ! Ce document démontre exactement le contraire de ce qu'il veut lui faire prouver.
Iî s'agit de l'entretien de Buchanan avec Sazonow du 25 juillet (Livre bleu, n° 17). Sazonow déclarait vouloir remettre la solution du conflit austro-serbe aux quatre puissances non intéressées et rester lui-même à l'écart. La Russie, disait-il, n'avait pas d'intentions agressives, quoique l'action de l'Autriche fût dirigée directement contre elle. Il ne croyait pas non plus à de réelles intentions belliqueuses de l'Allemagne, mais l'attitude de cette puissance dépendrait de celle de l'Angleterre. Malheureusement l'Allemagne était convaincue qu'elle pouvait compter sur la neutralité de l'Angleterre (unfortunately Germany was convinced that she could count upon our neutrality). Si l'Angleterre prenait fermement position du côté de la France et de la Russie, il n'y aurait pas de guerre (if we took our stand firmly with France and Russia, there would be no war). Chamberlain cite cette dernière phrase. Que signifie-t-elle, sinon que la Russie — comme la France — ne souhaitait la déclaration de solidarité de l'Angleterre que pour détourner V Allemagne de toute pensée belliqueuse par la crainte de la puissante coalition dressée contre elle, tandis que la confiance en la neutralité anglaise pouvait, au contraire, augmenter l'ardeur belliqueuse en Allemagne ? C'est la même thèse que j'ai posée dans mes livres et étayée d'innombrables preuves, — la thèse de l'amour de la paix des puissances de l'Entente et du désir de guerre de l'Allemagne. M. Chamberlain confirme donc bien malgré lui mon affirmation.
D. M. Chamberlain n'a naturellement pas remarqué qu'il s'était trahi par la citation du n° 17. A la page suivante (Neue Aufsâtze, p. 79), il impute au gouvernement anglais une attitude ferme « contre l'Allemagne et contre ses efforts ininterrompus en faveur de la paix». Pour exécuter ce tour, il falsifie d'une manière vraiment révoltante le n° 120 du Livre bleu, dont il tire arbitrairement une phrase, mais en se gardant bien, cela va de soi, de citer le document lui-même de peur qu'on ne dépiste ses ruses. Dans le n° 120, Buchanan rapporte une conversation que Paléologue et lui eurent le 31 juillet avec Sazonow, et dans laquelle le ministre russe soumit aux deux ambassadeurs sa seconde formule d'arrangement, destinée à amalgamer la première proposition anglaise et la première proposition russe. En ce jour où les conversations directes avec l'ambassadeur autrichien à Saint-Pétersbourg furent reprises et où, en même temps, avait lieu un vif échange de télégrammes entre l'empereur allemand et le tsar,
Sazonow considérait de nouveau la situation générale avec plus d'espoir ; il revenait à l'idée de continuer les négociations dans l'atmosphère plus sereine de Londres, et terminait par l'expression de sa profonde reconnaissance envers le gouvernement anglais, qui avait tant fait pour sauver la situation. Si la guerre était évitée, ce serait dans une grande mesure au gouvernement anglais qu'on le devrait. L'empereur, le gouvernement et le peuple russes n'oublieraient jamais la ferme attitude de la Grande-Bretagne. (His Excellency ended by expressing his deep gratitude to His Majesty's Government who had done so much to save the situation. It would be largely due to them if war were prevented. The Emperor, the Russian Government, and the Russian people would never forget the firni attitude adopted by Great Britain.)
De ce long document, le véridique M. Chamberlain ne cite que les onze mots suivants : « Zar, Regierung und Volk werden niemals die feste Haltung Grossbritanniens vergessen » — et il y ajoute cette explication : « ferme, c'est-à-dire contre l'Allemagne et contre ses efforts ininterrompus en faveur de la paix ! » Sur quoi, il fait le panégyrique de l'amour de l'Allemagne pour la paix et stigmatise l'ardeur belliqueuse des puissances de l'Entente. Comme chacun peut s'en rendre compte par la lecture du n° 120, la citation de cette seule phrase avec l'interprétation qu'en donne Chamberlain est une falsification consciente du contenu de la note, une torsion en sens contraire. Sazonow remercie le gouvernement anglais de ses efforts énergiques en faveur de la paix, que le ministre russe considérait de nouveau, ce jour-là, comme offrant des perspectives de succès. Chamberlain en fait un remerciement pour les intrigues belliqueuses de l'Angleterre contre la pacifique Allemagne. On ne saurait aller plus loin dans la falsification effrontée, et en même temps dans le mépris de son propre public, que l'on tient pour incapable d'aucun contrôle !
E. A la page suivante (p. 80), M. Chamberlain se permet visà-vis de ses naïfs lecteurs une semblable plaisanterie. Dans la dépêche de Grey à Goschen, en date du 29 juillet (Livre bleu, n° 77), il fait d'un compliment conditionnel du ministre anglais à l'adresse du chancelier allemand, une « reconnaissance involontaire » de l'amour de l'Allemagne pour la paix.
Comment, en réalité, s'expliquer ce compliment ? M. de Bethmann eut, au cours de la journée du 29 juillet, avec l'ambassadeur anglais, une assez longue conversation (Livre bleu, n° 75), où il
parla dans la manière équivoque et dilatoire trop connue, de l'ascendant du gouvernement de Berlin sur celui de Vienne. Le chancelier constata le refus de Vienne de prendre la réponse serbe comme base de nouvelles négociations, mais assura de son côté que l'Autriche n'avait aucun désir de conquête territoriale et ne poursuivait, autant qu'on pouvait le présumer, d'autre but que de s'assurer des garanties contre la Serbie (against Servia had presumably the exclusive object of securing such garanties). Lui, chancelier de l'Empire, avait conseillé au gouvernement de Vienne, au cas où sa supposition serait juste, de le déclarer ouvertement afin d'écarter les malentendus. La réponse de Vienne n'était pas encore arrivée (c'est le célèbre jeu de cache-cache entre Vienne et Berlin, comme si l'un n'avait rien su de l'autre, et que chacun eût improvisé derrière le dos de l'autre !) De ce prétendu conseil à Vienne (comme s'il n'avait pas pu simplement commander, s'il l'avait voulu, au lieu de conseiller) M. de Bethmann se fait un tel titre de gloire qu'il prie l'ambassadeur anglais de transmettre à Londres ce factum sensationnel. Car on verra par là avec quelle vigueur, lui, chancelier allemand, soutient les efforts de Grey pour le maintien de la paix européenne — efforts qu'il apprécie sincèrement (thât you should know he was doing his best to support your efforts in the cause of gênerai peace, efforts which he sincerely appreciated).
A cette louange que M. de Bethmann se décerne à lui-même, louange si peu justifiée et désavouée par les événements qui suivirent, sir Ed. Grey répond le même jour (n° y y du Livre bleu) qu'il sait apprécier les paroles du chancelier, que l'Allemagne peut compter après comme avant sur les efforts de l'Angleterre pour maintenir la paix et pour détourner la plus effroyable des calamités, et que tous s'uniraient en une profonde gratitude pour le chancelier allemand, le restaurateur de la paix, s'il pouvait amener l'Autriche à donner satisfaction à la Russie et à ne pas pousser les choses jusqu'à une collision avec l'empire des tsars (if he can induce Austria to satisfy Russia and to abstain from going so far as to corne into collision with her, we shall ail join in deep gratitude to his Excellency for having saved the peace of Europe.)
Et voilà les documents d'où ressortent pour Chamberlain l'amour de la paix de l'Allemagne et l'ardeur belliqueuse de l'Angleterre. En réalité, les deux documents (le n° 75 comme le n° y y) ne servent qu'à prouver la très sincère et très sérieuse volonté de
paix du gouvernement anglais. C'est ce que reconnaît expressément le chancelier lui-même par les derniers mots de son entretien avec Goschen. Mais l'éloge que fait sir Edward Grey de l'amour de l'Allemagne pour la paix n'était que conditionnel. Il dépendait de l'effet des assurances de M. de Bethmann, lesquelles, sous leur forme vague, équivoque et ambiguë, sans contenu tangible, ne méritaient vraiment pas, en elles-mêmes, cet éloge d'avoir été la sauvegarde de la paix. Si la paix pouvait être maintenue par une certaine condescendance de l'Autriche à l'égard du gouvernement russe — grâce à l'influence de l'Allemagne — alors Grey voulait saluer dans le chancelier allemand le restaurateur de la paix. Mais, comme on le sait, la paix n'a pas été maintenue. Nous n'avons aucune preuve authentique que le cabinet de Berlin ait agi loyalement et sérieusement à Vienne, afin d'obtenir cette attitude conciliante dans l'intérêt du maintien de la paix. 1/ unique dépêche de M. de Bethmann à Tschirschky du 29 /30 juillet (le chancelier n'en a pas donné la date exacte) publiée après un an de guerre, ne suffit pas pour établir cette preuve, comme je l'ai exposé en un autre endroit l. L'Autriche est restée jusqu'au 30/31 juillet raide et inflexible, se refusant à toute discussion, et même ses dernières offres (Livre rouge, nos 50 à 56) maintiennent inexorablement l'exigence « que notre action militaire contre la Serbie se poursuive en attendant » — exigence qui devait faire échouer toute tentative d'arrangement même sans l'intervention des ultimatums allemands. Le compliment de sir Edward Grey à Bethmann, qui n'était qu'une réponse polie à celui de Bethmann à Grey, est donc devenu tout à fait sans objet en raison des événements ultérieurs. Les nos 75 et JJ du Livre bleu témoignent entièrement en faveur de V Angleterre, mais pas le moins du monde en faveur de V Allemagne. Mais Chamberlain accuse le ministre anglais — à l'instar de M. Helfferich — d'avoir, le jour même où avait lieu l'échange ci-dessus de notes, précipité la guerre en donnant à la France la promesse de son appui. J'ai déjà soufflé ailleurs sur le château de cartes de Helfferich et je l'ai renversé. Qu'on lise à propos de cette frêle construction les numéros ci-dessus du Livre bleu, et l'on verra de nouveau, comme par tous
1 Lorsque j'écrivais ce paragraphe, la seconde instruction de M. de Bethmann à Tschirschky, du 30 juillet 1914, n'était pas encore connue. M. de Bethmann a apporté cette révélation au monde étonné avec encore plus de retard que la première, soit le 9 novembre 1916, donc deux ans et trois mois après le commencement de la guerre. Je reviens plus loin en détail sur cette instruction.
2l6 LE CRIME
?es autres documents, avec combien peu de bonheur et d'adresse les défenseurs de l'Allemagne plaident leur mauvaise cause.
Autres -points de V ultimatum.
Je laisse là, jusqu'à nouvel ordre, M. Chamberlain (j'aurai à revenir encore à lui en un autre endroit), et je clos en même temps mon enquête sur les points nos 5 et 6 de l'ultimatum autrichien.
Sur les autres points, moins importants, de l'ultimatum autrichien et des explications autrichiennes y relatives, je me suis contenté, dans mon livre, de la courte remarque que voici :
Le marquis di San Guiliano a qualifié d'enfantin cet épluchage de mots. I,e qualificatif est beaucoup trop doux, si l'on pense que de ces explications dépendait le sort de l'Europe, et l'on peut même dire du monde. Un avocat marron aurait honte de recourir, dans un procès roulant sur une bagatelle, aux finasseries que l'Autriche a trouvées pour motiver son mécontentement de la réponse serbe. Il ne vaut pas la peine d'examiner en détail ce factum, aussi misérable de fond que de forme. (P. 110.)
Je tiens encore aujourd'hui cette remarque pour juste, et je la crois suffisante à justifier mon mépris et mon ignorance de l'épluchage de mots auquel le comte Berchtold, le plus funeste de tous les « hommes d'Etat » a osé recourir pour motiver sa déclaration de guerre à la Serbie. De ces misérables différences de forme entre l'ultimatum et la note-réponse ont dépendu, à ce qu'on prétend, — et nous le lisons encore tous les jouis — la sécurité et l'existence de la monarchie dualiste. Si les exigences autrichiennes avaient été remplies jusqu'au dernier point sur \'i, l'Autriche pouvait continuer à vivre. Quelques restrictions y étaient-elles apportées, restrictions qui pouvaient être réduites au cours des négociations, la monarchie dualiste était condamnée à mort. Il s'agissait d'un « combat à la vie et à la mort. » Et naturellement le plus faible devait céder
Cette fois encore, j'aurais eu grande envie de passer avec mépris sur tous les points de moindre importance de l'ultimatum autrichien et sur les interprétations qu'en donne le comte Berchtold en fendant les cheveux en quatre. Il aurait suffi d'imprimer l'un en
face de l'autre — sans aucun commentaire — l'ultimatum autrichien et la réponse serbe pour convaincre le lecteur que toutes les tentatives du ministre autrichien pour faire du Paul serbe un Saul sont restées vaines et que, en définitive, les observations du comte Berchtold ne sont autre chose que de « misérables subtilités dont le dernier avocat marron devrait avoir honte ». J'aurais pu procéder tout comme le procureur américain James Beck qui, dans son livre (déjà cité .plus haut : The Evidence in the case) reproduit simplement les deux textes l'un en face de l'autre en partageant sa page en deux, « pour convaincre tout homme raisonnable que l'ultimatum autrichien était inconvenant dans sa forme et démesuré dans ses prétentions, et que la réponse serbe représente une soumission aussi complète qu'il était possible à la Serbie de l'accepter sans mettre fatalement en danger son indépendance et sa propre estime ». A la fin de sa reproduction des deux documents, Beck qualifie la prose autrichienne par ces mots : « l'ineffaçable ignominie de ce brutal ultimatum. » — jugement auquel ■ — sauf les auteurs autrichiens et leurs satellites — tout le monde alors, s'était associé, blême d'effroi. M. de Tagow lui-même ne fut pas du tout ravi du chef-d'œuvre diplomatique de son collègue de Vienne. Dans la conversation qu'il eut, le 25 juillet (Livre bleu n° 18) avec le chargé d'affaires anglais Rumbold, il reconnaît ouvertement, « que le gouvernement serbe ne pouvait avaler certaines demandes de l'Autriche-Hongrie », et que la note autrichienne « laissait beaucoup à désirer comme document diplomatique ».
Ainsi que je l'ai déjà dit, j'aurais eu grande envie — et je m'y croirais justifié — de passer ici encore sur tous les points de moindre importance de l'ultimatum — à l'exception des points 5 et 6 — ou de les caractériser par une simple confrontation des exigences autrichiennes avec les concessions serbes, si plusieurs de mes adversaires ne m'avaient reproché d'avoir évité la discussion des points litigieux austro-serbes parce que je n'avais pu avancer aucun argument solide contre les demandes autrichiennes. Ce reproche m'oblige à sortir et à discuter quelques points de la note autrichienne et des commentaires viennois, afin de caractériser par là le niveau intellectuel des gens qui ont composé ces pièces.
A. I,e gouvernement serbe avait très justement fait remarquer qu'il ne pouvait «être rendu responsable pour les manifestations
2l8 LE CRIME
d'un caractère privé, telles que les articles des journaux et le travail paisible des sociétés, manifestations qui se produisent dans presque tous les pays comme une chose ordinaire et qui échappent, en règle générale, au contrôle officiel». Tout d'abord, je constate que ce texte, que j'emprunte au n° 39 du Livre bleu anglais (traduction française), ne correspond pas au texte que le gouvernement autrichien a publié à Vienne le 27 juillet en y entremêlant ses remarques, et que la Norddeutsche Allgemeine Zeitung a reproduit le 29. Les gens qui se permettent de faire de la moindre, de la plus insignifiante erreur de mot ou faute d'impression dans mon grand ouvrage une falsification malveillante, demanderont sans doute au comte Berchtold comment il peut, dans un document historique qui est devenu le point de départ de la plus terrible catastrophe, remplacer le texte exact par un texte inexact, et soumettre ensuite ce dernier à sa critique.
Mais laissons ces différences de texte. Que reproche le gouvernement autrichien à la note serbe sur ce point? Ecoute, cher lecteur :
L'affirmation du gouvernement royal serbe, suivant laquelle les propos de la presse et l'activité des sociétés ont un caractère privé et échappent au contrôle de l'Etat, est en contradiction complète avec les institutions des Etats modernes, même de ceux à tendances libérales, dans le domaine du droit de presse et d'association qui revêt un caractère de droit public, et place la presse aussi bien que les associations sous la surveillance de l'Etat.
L'Autriche, propagatrice des principes démocratiques modernes ! Voilà qui n'est pas mal ! Donc, selon le comte Berchtold, la presse et les sociétés, même dans les Etats à tendances libérales, sont sous la surveillance de l'Etat, en ce sens que le gouvernement peut leur prescrire leur ligne de conduite politique et nationale ! Il se peut que cela soit en Autriche, peut-être encore en Russie, mais non dans des Etats démocratiques comme la Serbie et d'autres pays balkaniques qui, malgré leur jeunesse constitutionnelle, ont poussé la démocratie plus loin que maints grands Etats anciens et puissants. La théorie du droit public professée par le génial homme d'Etat autrichien n'est pas même valable pour l'Allemagne. D'après le droit de l'Empire allemand et les dispositions constitutionnelles en vigueur dans les différents Etats confédérés, la presse et les associations sont, en temps de paix, complètement libres d'exprimer leur opinion sur la politique intérieure comme sur la politique extérieure, pourvu qu'elles restent dans les limites fixées
AUTRICHE-SERBIE 2IÇ
par le code pénal. La réponse serbe se place sur le terrain du droit constitutionnel moderne, l'observation autrichienne sur celui de l'esprit réactionnaire d'avant 1848.
B. Un autre exemple des fausses doctrines et de l'épluchage de mots du comte Berchtold : sur la demande du gouvernement autrichien, le gouvernement serbe s'était déclaré prêt à faire la concession inouïe de publier en première page du Journal officiel du 26 juillet une déclaration rédigée par l'Autriche et dirigée contre toute propagande visant au démembrement de la monarchie austro-hongroise. Il consentait à avertir formellement les officiers, les fonctionnaires et toute la population du royaume que dorénavant il procéderait avec la dernière rigueur contre les personnes qui se rendraient coupables de pareils agissements, qu'il mettrait tous ses efforts à prévenir et à réprimer. Cette déclaration — aux termes de l'exigence autrichienne — devait être publiée en même temps dans le journal officiel de l'armée serbe par un ordre du jour du roi représenté par le prince régent Alexandre. Tout cela, le gouvernement serbe l'avait concédé ; il s'était conformé presque mot pour mot à la dictée autrichienne dans l'établissement du texte et de la déclaration gouvernemental' et royale, et n'avait pas laissé à la population serbe le moindre doute sur les suites qu'entraîneraient les contraventions à ses ordres.
Mais tout cela ne suffit pas au comte Berchtold : il voit dans la rédaction du manifeste serbe que le gouvernement serbe « se réserve hypocritement et . ournoisement pour plus tard une échappatoire consistant à dire qu'il n'avait, par cette déclaration, ni désavoué, ni reconnu hostile à la monarchie la propagande alors existante, ce qui l'autoriserait à en déduire qu'il n'a pas l'obligation de réprimer une propagande pareille à celle d'aujourd'hui ». A-t-on jamais vu pareille chicane de mots, si malveillante et en même temps si idiote ? Le gouvernement serbe « déplore sincèrement les conséquences funestes de ces agissements criminels », il condamne « l'ensemble des tendances qui aspirent en dernier lieu à détacher de la monarchie austro-hongroise des territoires qui en font partie x ». Mais tout cela ne suffit pas. Cela est « hypocrite et sournois », cela réserve « des échappatoires pour plus tard, etc. ». On éprouve vraiment des nausées à examiner ces choses de plus près, surtout si l'on considère quels immenses intérêts humains étaient en jeu dans cette criminelle façon de jouer sur les mots.
1 Je cite d'après le texte français du Livre bleu, n° 39.
220 IvE CRIME
Le gouvernement serbe regrette — dans les termes mêmes dictés par le comte Berchtold — que',« certains officiers et fonctionnaires serbes aient participé, d'après la communication du gouvernement impérial et royal, à la propagande sus-mentionnée et compromis par là les relations de bon voisinage auxquelles le gouvernement royal s'était solennellement engagé par la déclaration du 18 /31 mars 1909 ». Dans ce texte imposé, le gouvernement serbe s'était humblement permis d'introduire, après les mots relatifs à la participation d'officiers et de fonctionnaires serbes, la remarque incidente : « d'après la communication du gouvernement impérial et royal ». Cette intercalation prouve — d'après Berchtold — que le gouvernement serbe poursuivait, là encore, le but diabolique « de s'assurer les mains libres pour l'avenir ». En réalité, cette intercalation ne prouve que la soumission presque servile de la Serbie aux fourches caudines des Excellences viennoises, car, jusqu'au 25 juillet au soir, le gouvernement serbe n'avait aucune preuve certaine de la participation d'officiers et de fonctionnaires serbei à cette propagande — à part les soupçons contre le commandant Tankossitch, qui avait déjà été arrêté dans la soirée du 23 juillet. Malgré cette absence de preuves, le gouvernement et le roi de Serbie étaient prêts à publier leur manifeste de condamnation, donc sur la simple assertion du gouvernement autrichien, sans les preuves certaines qui, notez bien, n'ont pas encore été fournies jusqu'à aujourd'hui. Faire ressortir que tout cela n'arrivait « que sur l'accusation de l'Autriche » est un de ces crimes qui ne pouvaient être expiés que par le sang des Serbes et, dans le cours ultérieur des événements, par la mort de générations entières d'Européens.
C. Le gouvernement autrichien avait exigé du gouvernement serbe d' « interdire toute publication qui excite à la haine et au mépris de la Monarchie, et dont la tendance générale est dirigée contre son intégrité territoriale. » En présence de cette exigence, le gouvernement serbe s'était déclaré prêt à introduire dans la prochaine convocation régulière de la Skoupschtina une disposition dans la loi sur la presse « par laquelle sera punie de la manière la plus sévère la provocation à la haine et au mépris de la Monarchie austro-hongroise, ainsi que toute publication dont la tendance générale sera dirigée contre l'intégrité territoriale de l'Autriche-Hongrie. » En outre, le gouvernement serbe promettait <f lors de la révision de la Constitution, qui est prochaine, de faire
introduire dans l'article 22 de la Constitution un amendement de telle sorte que les publications ci-dessus puissent être confisquées, ce qui, actuellement, aux ternies catégoriques de l'article 22 de la Constitution, est impossible. » (Cité d'après le texte français du Livre bleu, n° 39.)
Cette allusion à de nouvelles mesures constitutionnelles qui devaient rendre possible l'exécution des exigences autrichiennes, met le comte Berchtold tout à fait hors de lui. Cet Autrichien réactionnaire n'y peut rien comprendre. Les propositions serbes ne lui paraissent « absolument pas satisfaisantes » ; elles ne disent pas en l'espace de combien de temps ces lois seront votées, et ce qui arrivera dans le cas de leur rejet par la Skoupschtina. « Nous désirions donc nous assurer un résultat certain dans ce domaine. Au lieu de cela, la Serbie nous offre la promulgation de certaines lois qui devaient tendre à la réalisation de ce résultat. » Inouï, en effet ! Sur le désir du comte Berchtold, le roi de Serbie aurait dû exécuter un coup d'Etat, déclarer en pleine paix l'état de siège, créer un paragraphe 14 serbe — d'après le fameux précédent autrichien — et étouffer la liberté de la presse garantie par la Constitution. En ne le faisant pas, il a commis une faute qui ne pouvait être expiée que par le sang des Serbes et, dans le cours ultérieur des événements, par le massacre de la fleur de la jeunesse européenne.
D. Le gouvernement autrichien avait exigé la dissolution de la société Narodna Odbrana et d'autres sociétés à tendances similaires, anti- autrichiennes, et demandé des garanties afin que ces sociétés ne se reforment pas. La Serbie se déclare -prête à dissoudre toutes les associations de cette nature. Mais cela ne suffit pas au comte Berchtold. Sa demande n'était pas « remplie jusqu'à la totalité » (« nicht zur Gânze erfiillt »), comme il dit dans le bel allemand des chancelleries viennoises. Comme le gouvernement serbe ne dit pas expressément qu'il confisquera les moyens de propagande et empêchera les sociétés de se reformer, il manque à l'Autriche toute garantie « qu'il sera mis définitivement fin, par leur dissolution, aux menées des associations hostiles à la Monarchie, spécialement à la Narodna Odbrana. » Donc la dissolution ne suffit pas. Pour contenter le comte Berchtold « jusqu'à la totalité » il aurait probablement fallu mettre à mort tous les Panserbes, qui dans leur genre ne sont pas autre chose que nos Pangermanistes, ou les livrer à la réaction autrichienne.
E. Le gouvernement autrichien avait exigé l'éloignement de l'enseignement public de « tout ce qui sert ou pourrait servir à fomenter la propagande contre l' Autriche-Hongrie », et cela « tant du corps enseignant que des moyens d'instruction. » Le gouvernement serbe s'eng?geait « à éliminer sans délai de l'instruction publique en Serbie tout ce qui sert ou pourrait servir à fomenter la propagande contre l' Autriche-Hongrie » — mais il ajoutait timidement : « quand le gouvernement impérial et royal lui fournira des faits et des preuves de cette propagande » (Livre bleu, n° 39). Cela ne suffit pas au comte Berchtold. Exiger des preuves, c'est inouï ! Le gouvernement serbe doit connaître lui-même « la matière à condamner » dans les manuels. Mais pourquoi Berchtold ne désignait-il pas lui-même cette matière de façon plus précise? Si la promesse générale de la Serbie ne lui suffisait pas, il pouvait discuter sur ce point comme sur tous les autres et formuler ses griefs spéciaux.
Mais il avait encore autre chose à blâmer. La réponse serbe
— pensez donc quel crime ! — laisse de côté les mots dont le despote autrichien exige la répétition à la manière d'un perroquet.
— ces mots : « tant du corps enseignant que des moyens d'instruction. » Voilà de nouveau une diabolique réticence : les Serbes veulent bien bannir de leur enseignement public tout ce qui est antiautrichien, mais ils ne disent pas expressément que cet « antiautrichien » peut comprendre aussi bien des personnes que des choses. Encore un crime qui ne pouvait être expié que par le sang des Serbes et, dans le cours ultérieur des événements, par l'assassinat de millions d'Européens.
F. Le gouvernement autrichien avait exigé l'éloignement du service militaire et civil serbe de tous les officiers et fonctionnaires qui se sont rendus « coupables de propagande contre la monarchie austro-hongroise » et s'était réservé, « de communiquer les noms et les actes au gouvernement royal. » Le gouvernement seibe avait aussi accepté cette exigence assurément très étendue, mais il avait estimé nécessaire de préciser la formule autrichienne « coupables de propagande contre la monarchie austro-hongroise » en ajoutant qu'il devait être « prouvé par une enquête judiciaire » que les officiers et fonctionnaires en question étaient « coupables d'actes dirigés contre l'intégrité du territoire de la monarchie austrohongroise.» On faisait donc du côté de Belgrade la réserve, cer-
tainement justifiée, que les officiers et fonctionnaires serbes ne pourraient être congédiés que lorsque :
a) une enquête judiciaire aurait établi leur culpabilité, et
b) que les actions coupables ne résidaient pas dans une simple « propagande générale contre l'Autriche-Hongrie », mais dans des menées positives tendant à porter atteinte à l'intégrité territoriale de la monarchie.
L/acceptation sans réserve de la formule autrichienne, qui était extensible à l'infini, aurait rendu impossible aux officiers et fonctionnaires serbes toute activité politique nationale, et si elle avait été appliquée à des généraux, amiraux et fonctionnaires pangermanistes, elle aurait cassé aux gages des centaines et des milliers de ces gens. Dans sa discussion avec Szâpâry (le 27 juillet 1914, Livre rouge, n° 31) sur les notes échangées entre l'Autriche et la Serbie, M. Sazonow fit remarquer tout de suite qu'on trouverait facilement un terrain d'entente quant à sept des exigences autrichiennes, mais que les autres (il entendait les nos 4, 5 et 6 de la note autrichienne) seraient «inacceptables sous cette forme» pour la Serbie. De l'avis de M. Sazonow, le congédiement des officiers et fonctionnaires coupables de propagande contre l'Autriche était compris dans ces points inacceptables.
Les réserves que le gouvernement serbe fit à l'égard de l'exigence autrichienne lui étaient absolument dictées par les principes généraux de justice envers ses propres fonctionnaires, par le souci de l'indépendance de son pays vis-à-vis de l'Etat voisin, et surtout par le droit constitutionnel et pénal serbe. Ici encore se montre le contraste entre les maximes réactionnaires d'après lesquelles l'Autriche est gouvernée, et les maximes démocratiques en vigueur dans les Etats balkaniques. Il apparaît tout naturel au comte Berchtold qu'on puisse, sans aucune procédure judiciaire, en se basant sur des faits imprécis, qui dans tous les autres pays n'entraîneraient aucune conséquence fâcheuse pour les intéressés, et par de simples mesures administratives, mettre sur le pavé des officiers et des fonctionnaires, et qu'on puisse invoquer, pour justifier cet acte arbitraire, les matériaux à fournir (et non pas fournis) par le gouvernement impérial et royal. Ce ministre autrichien ne voit que mauvaise intention et perfidie dans ce qui appa-
raît comme allant de soi à tout Occidental animé de sentiments démocratiques : qu'on ne peut ni ne doit congédier des officiers ou fonctionnaires qu'après les avoir convaincus d'actes punissables — au moins disciplinairement. Cette réserve serbe est pour lui un crime si monstrueux que — pour cette « perfidie » et d'autres semblables — il rompt les relations diplomatiques avec le gouvernement de Belgrade, déclare la guerre à la Serbie et précipite ainsi l'Europe dans une mer de sang.
Je puis passer sur les autres points litigieux que je n'ai pas mentionnés spécialement ici ; ils sont tous frappés au même coin ; les plus insignifiantes réserves accompagnant les concessions serbes, Berchtold les enfle pour en faire d'affreuses perfidies ; partout il transforme les mouches en éléphants afin de justifier devant son propre pays et en face du monde, la déclaration de guerre remise trois jours plus tard.
Efforts inutiles ! L'ultimatum autrichien est déjà, par lui-même, marqué du signe maudit de la volonté de guerre. Pour tout homme qui sait lire et juger, cela ne nécessite pas plus amples preuves. Dans mon livre (p. 238), j'ai déjà attiré l'attention sur le rapport de l'ambassadeur autrichien à Belgrade en date du 21 juillet 1914 (Livre rouge, n° 6), qui, deux jours déjà avant la remise de l'ultimatum, déclarait inévitable un règlement de compte par les armes avec la Serbie. La Militârische Rundschau, organe du parti militaire viennois, écrivait, elle aussi, quelques jours avant l'ultimatum à la Serbie :
L'instant nous est encore favorable. Si nous ne nous décidons pas à la guerre, celle que nous devrons faire dans deux ou trois ans au plus tard s'engagera dans des circonstances beaucoup moins propices. Actuellement, c'est à nous qu'appartient l'initiative : la Russie n'est pas prête, les facteurs moraux et le bon droit sont pour nous, de même que la force. Puisqu'un jour nous devrons accepter la lutte, provoquons-la tout de suite.
La Neue Freie Presse prêchait déjà au milieu de juillet — huit jours avant la remise de l'ultimatum autrichien — la guerre au couteau contre le panserbisme, l'extermination de la maudite race serbe, qu'on devrait réclamer au nom de l'humanité et de la sécurité générale 1.
1 Ces citations sont empruntées au rapport de l'ambassadeur français à Vienne, M. Dumaine, du 15 juillet 1914. (I,ivre jaune, n° 12.)
Mais, comme je l'ai dit, nous n'avons pas à nous occuper ici des centaines, des milliers d'articles de journaux qu'on pourrait extraire de la presse autrichienne et hongroise dans ces journées* 1/ attitude du gouvernement autrichien lui-même donne la clef de ses intentions. J'ai déjà fait remarquer dans mon livre que si le comte Berchtold avait voulu non pas la rupture, mais un compromis entre ses exigences et les concessions serbes, il aurait négocié ; il n'aurait pas refusé une prolongation de délai ni, après la réception de la note serbe, rappelé sur-le-champ son ambassadeur. On ne se mit d'ailleurs pas en frais de politesse vis-à-vis du gouvernement serbe : on ne lui indiqua pas même les raisons pour lesquelles on tenait sa réponse aux exigences de l'ultimatum comme «insuffisante » et pour lesquelles on rappelait l'ambassadeur autrichien (L,ivre rouge, n° 24).
J'ai dit : La volonté de guerre de l'Autriche ressort clairement des actes du gouvernement autrichien, et n'a besoin d'aucune autre preuve basée sur des aveux écrits. I^a longue liste des commentaires sur la note serbe a été publiée à Vienne le 27 juillet. De même dans son télégramme à Szâpâry, du 25 juillet (Iyivre rouge, n° 27) le comte Berchtold a donné au gouvernement russe certaines explications au sujet du point 5 de l'ultimatum. Pourquoi, je le demande encore comme je l'ai déjà demandé à plusieurs reprises, — pourquoi ria-t-on pas soumis ces remarques au gouvernement serbe lui-même ? Pourquoi n'en a-t-on pas fait l'objet d'une instruction devant le tribunal d'arbitrage de la Haye ou d'une conférence des quatre puissances non intéressées, si l'on désirait vraiment une entente et non pas bien plutôt la rupture et la guerre ? Même si les différences entre l'ultimatum et la noteréponse avaient été aussi profondes et aussi considérables qu'elles étaient superficielles et insignifiantes, — même si de cette misérable question de forme avaient dépendu l'existence et la sécurité de la monarchie comme disent nos écrivains nationaux allemands, même alors l'Autriche se serait chargée de la plus grave responsabilité, en rompant brusquement « par suite de la réponse insuffisante » tous les ponts qui la reliaient au royaume voisin, au lieu de mettre en relief ces insuffisances et de tendre à la réalisation complète ou quasi complète de ses exigences au moyen de négociations directes ou de la médiation offerte par des tiers.
LE CRIMB 15
On aurait pourtant pu soumettre aussi au gouvernement serbe, ou au moins aux grandes puissances disposées à la médiation, mais surtout au tribunal arbitral de La Haye, ce que la publication viennoise officielle du 27 juillet disait dans ses remarques. L'abstention de toute démarche en vue d'un accord et d'un arrangement, le rejet de toute médiation, la rupture des relations diplomatiques, prouvent irréfutablement que l'Autriche a voulu la guerre avec la Serbie et que dans cet « acte de défense » — comme on aimait à appeler cette guerre — « on ne pouvait se laisser influencer par aucune conséquence, de quelque nature qu'elle fût >>. Ce sont les mots de Szâpâry à Sazonow, en date du 27 juillet 1914 (Livre rouge, n° 31). Ainsi se trouve confirmé par une bouche autrichienne le jugement que j'ai exprimé à la fin de mon chapitre sur le Livre rouge autrichien :
« Le gouvernement autrichien s'est jeté sur le drap rouge serbe < omme un taureau, les cornes baissées, sans regarder à droite ou à gauche, sans s'inquiéter des conséquences qu'un aveugle pouvait prévoir. > (J'accuse, p. 264.)
Les subtilités et les tentatives de sauvetage de certaines gens qui invoquent la « bonne foi » des hommes d'Etat autrichiens, etc. ne font rien à l'affaire et ne sont que peines d'amour perdues. Je n'ai aucune raison de faire ici à mes adversaires un cours gratuit sur les notions élémentaires de jurisprudence. Qu'ils aillent à l'Université et se fassent instruire du dolus eventualis, de la culpa gravissima, et autres choses semblables. La conviction que l'action de l'Autriche contre la Serbie pourrait ou devrait entraîner selon toute probabilité une guerre européenne, — conviction exprimée sans fard dans le Livre blanc allemand, — suffit pour prononcer le verdict de culpabilité. Si même les intérêts autrichiens en jeu dans l'affaire serbe avaient été mille fois plus importants qu'ils n'étaient en réalité (en réalité, après la réponse serbe, l'Autriche avait remporté sur la Serbie et la Russie une éclatante victoire diplomatique, qui faisait apparaître insignifiant et sans valeur le peu que la Serbie lui refusait encore) — si, dis-je, les intérêts autrichiens encore en question après la réponse de la Serbie avaient été mille fois plus importants qu'ils n'étaient en réalité, ils ne devaient en aucun cas être poursuivis d'une manière
qui allait selon toute probabilité déchaîner l'horrible catastrophe d'une guerre européenne. C'est dans la disproportion criante entre les buts autrichiens et les moyens employés pour les réaliser, moyens dangereux pour le monde entier, que réside le crime inexpiable des hommes d'Etat autrichiens ; c'est dans l'instigation et l'appui donné à ce crime dans un but égoïste que réside la faute, plus grande encore, de l'Allemagne.
De ce point de vue déterminant, les mesquines discussions sur telle ou telle exigence autrichienne, sur sa justification ou nonjustification, etc., apparaissent toutes inutiles et sans portée. I,a littérature apologétique allemande s'est dès le début donné du mal pour découvrir des précédents d'une immixtion dans l'administration et la législation d'un pays étranger, pareille à celle que l'Autriche exigeait de la Serbie. On a rappelé les capitulations turques et choses semblables, qui n'ont aucune analogie avec le cas austro-serbe. Les capitulations turques reposent sur des accords des puissances européennes avec la Turquie, accords qui avaient leur raison d'être particulière dans le caractère arriéré des institutions turques ; aujourd'hui, elles sont abrogées peu à peu. Il est d'ailleurs concevable, il est arrivé que des Etats se soient volontairement et réciproquement accordé une certaine coopération dans les enquêtes et surveillances policières sur leurs territoires respectifs, spécialement en ce qui concerne les criminels politiques. J'ai déjà rappelé plus haut les inoubliables services que le gouvernement prussien a rendus au gouvernement de Pétersbourg en faisant poursuivre par ses sbires et en livrant des révolutionnaires russes, en octroyant à des agents russes le droit de surveillance et d'espionnage sur territoire prussien. Cela a toujours été des services d'amitié reposant sur la réciprocité. Mais on n'a jamais vu, dans les relations entre Etats souverains, arracher par la violence l'octroi d'une coopération dans les affaires policières et même judiciaires — surtout sous la forme impérieuse et menaçante que donna l'Autriche à sa demande. Pareil abus de force n'a jamais été tenté, en temps de paix, à l'égard d'un Etat indépendant. Une telle mortification équivaut incontestablement à la vassalité, et les hommes d'Etat de l'Entente avaient pleinement raison quand ils qualifiaient déjà les concessions étendues du gouvernement serbe, de demi vassalité et d'humiliation inouïe à un Etat souverain.
Idiotie ou intention criminelle.
Quand je considère l'attitude des hommes d'Etat autrichiens — et de leurs excitateurs et complices allemands — dans le conflit serbe, je ne peux que poser à nouveau l'alternative que je dus déjà poser dans mon livre à l'occasion de beaucoup d'autres actes de l'Allemagne et de l'Autriche pendant les jours critiques : nous nous trouvons en présence ou bien d'une légèreté inconsciente ou bien d'une volonté criminelle — ou bien d'une négligence poussée au plus haut degré, de cette négligence que la doctrine juridique des temps passés taxait de « Frevelhaftigkeit » et assimilait par conséquent déjà à l'intention coupable — ou de l'intention coupable elle-même, de l'acte criminel, conscient et voulu. Je laissais alors et laisse encore aujourd'hui aux coupables le choix entre ces deux alternatives. Je me refuse à entrer dans les subtiles distinctions psychologiques de leurs défenseurs qui, dans tous les cas où ils ne peuvent faire disparaître le fait lui-même, invoquent la bonne foi des hommes d'Etat responsables, leur amour du pays, leur souci sincère de ses intérêts, et essayent ainsi d'excuser leur conduite. Ces distinctions ne m'intéressent d'aucune manière. Pour ma part je suis convaincu, inébranlablement convaincu — par l'étude des documents et des antécédents de la guerre :
a) que V Autriche a voulu à tout prix la guerre avec la Serbie, et l'a voulue même au risque de déchaîner une guerre européenne ;
b) que l'Allemagne, à partir d'un moment précis, a voulu la guerre européenne avec une pleine conscience et une intention parfaitement arrêtée.
Je pense que tout homme — libre de parti pris, de toute tentation de faire plaisir ou peine à personne, de toute angoisse patriotique, et qui ne se laisse pas troubler la vue par les lunettes nationalistes — doit acquérir cette conviction en passant en revue les documents relatifs aux antécédents immédiats de la guerre. Cette conviction est encore surabondamment fortifiée par l'étude des causes éloignées de la guerre, comme je l'ai établi et mis en lumière dans mon premier livre et dans celui-ci.
Malgré tout, je puis et veux laisser tranquillement à tout lecteur et à tout juge le soin de décider s'il attribuera aux hommes
d'Etat responsables un degré inouï de négligence et de légèreté, ou la volonté criminelle directe — dans le sens de ma propre conviction, telle que je l'ai exposée plus haut. Ce sont des analyses psychologiques que je laisse volontiers aux fendeurs de cheveux en quatre, qui, par ordre et par habitude, cherchent des excuses à tout. Mais comme ils doivent transpirer, ces défenseurs des Berchtold et des Bethmann, pour s'acquitter de leur tâche ! D'un point d'appui ils doivent constamment se retirer sur un autre et, à la fin de la retirade, il ne leur reste autre chose à faire qu'à excuser par la bonne foi l'acte effroyable. Nous autres, nous sommes dans l'heureuse situation de pouvoir aller tout droit à notre but, et d'appeler noir ce qui est noir et blanc ce qui est blanc. Mais ces malheureux écrivains officiels doivent se ronger les ongles et suer sang et eau pour arriver en fin de compte à constater que ce qui les occupe n'est ni noir, ni blanc, mais gris ; ils doivent tenter la mission stérile de faire évader, dans le gris nébuleux des échafaudages psychologiques qu'ils élèvent pour les innocenter, les coupables convaincus. Nous disons tout nettement et tout simplement : même si les propres intérêts de l'Autriche avaient justifié ce procédé diplomatique et belliqueux contre l'Etat voisin, les intérêts de l'Europe et de l'humanité, dont ceux de l'Autriche dépendent aussi en définitive, devaient être placés plus haut que le but égoïste de la monarchie. Par contre, mes malheureux adversaires, dans leur défensive désespérée, en sont réduits à construire cet échafaudage d'excuses compliqué :
L'intérêt européen de la paix ne pouvait pas entrer en ligne de compte, quand il s'agissait de la sûreté et de l'existence de l'Autriche. Nous ne tranchons pas la question de savoir si c'est de cela qu'il s'agissait. Mais, dans tous les cas, le gouvernement autrichien croyait que l'existence de son Etat était en jeu. Si nous lui accordons cette idée, nous laissons en suspens la question de savoir si la sûreté de l'Autriche devait être recherchée justement far ces moyens diplomatiques et militaires. Mais M. Berchtold et ses collègues croyaient aussi à la nécessité de ces moyens. C'est pourquoi, de ce point de vue aussi, ils sont excusés.
Cette manière de raisonner, qu'on trouve justement chez les défenseurs modérés du gouvernement autrichien, est la banque-
route de toute recherche objective. C'est le fétu auquel, dans leur désespoir, se cramponnent ces malheureux défenseurs d'une cause perdue, de peur de se noyer dans la mer des preuves de culpabilité. C'est la « courageuse concentration en arrière » des armées battues. Elle est sans valeur parce que, à une enquête objective sur les faits, elle substitue une étude subjective des états d'âme, et parce que, sur la table de l'histoire universelle, elle étale des fibres nerveuses que personne ne veut voir. Si le comte Berchtold a cru ce à quoi ses défenseurs ne croient pas même, il a été archiidiot. Mais si un tel idiot, auquel le « sentiment accablant de sa nullité » ne peut pas être resté caché, s'est laissé placer dans un poste plein de responsabilité, où il peut décider du sort d'inombrables millions d'hommes, il est, comme celui qui l'y a placé, un criminel.
Là-dessus, j'entends avoir liquidé une fois pour toutes les enquêtes psj^chologiques de mes adversaires. Qu'on me fasse grâce de ces recherches qui ne peuvent jamais conduire à un résultat certain. Peu me chaut que les Bethmann et les Berchtold aient aidé à leurs puissants souverains à préparer ce bain de sang mondial par une stupidité phénoménale ou par une gigantesque méchanceté. Je ne peux et ne veux pas davantage étudier cette question que celle de savoir si, et dans quelle mesure, chacun des coupables a commis le forfait de sa propre volonté ou poussé par d'autres forces. Pour mon jugement, le fait suffit. Si d'autres veulent accorder aux coupables la circonstance atténuante de la bonne foi, de l'amour de la patrie, de la prétendue représentation nécessaire et juste des intérêts, ou même d'une faiblesse d'esprit dont on ne peut les rendre responsables, je réponds : I,e crime n'est en rien diminué par le fait que des esprits bornés ont été mis aux postes de l'Etat les plus chargés de responsabilités, que ces hommes ont accepté ces postes, et que dans leur incapacité de discernement, ils ont foulé aux pieds non seulement les intérêts de leurs propres pays, mais ceux de toute l'humanité civilisée...
Le gouvernement allemand a-t-il eu connaissance de l'ultimatum autrichien avant sa remise ?
Je veux revenir ici encore sur ce point du conflit austro-serbe, parce que dans mon livre (p. 128) il n'a été traité qu'en passant.
Le gouvernement allemand, comme ses défenseurs, affirme n'avoir pas connu le texte de la note autrichienne plus tôt que les autres grandes puissances1. Dans mon livre, j'ai laissé la question sans la trancher, car je juge aussi défavorablement le fait de ne pas connaître que celui de connaître. Mais aujourd'hui, il me plaît de revenir sur ce point — par amour de la recherche historique.
Il saute aux yeux que cette affirmation allemande ne mérite pas la moindre créance : se pourrait-il que le gouvernement autrichien eût envoyé un document diplomatique aussi extraordinaire, et dont les suites devaient être fatales à toute l'Europe, sans s'assurer l'approbation préalable de son allié allemand, qui devait en première ligne supporter les conséquences de l'action autrichienne ? Mais des indices aggravants portent encore à supposer que l'affirmation allemande, déjà incroyable en soi, doit être une contre-vérité consciente.
Le mémoire introductif du Livre blanc allemand avoue, tout naïvement :
Dans ces conditions, l'Autriche devait se rendre compte qu'il n'était de la dignité ni de l'intérêt de la monarchie de rester plus longtemps indifférente à l'agitation de ce côté-là de ses frontières. Le Gouvernement impérial et royal nous avisait de ces machinations, et nous demandait notre avis.
Puis vient le passage bien connu que j'ai cité textuellement dans mon livre (p. 125) et dans lequel le gouvernement allemand avoue avoir eu pleine conscience, « que des actes d'hostilité éventuels de l' Autriche-Hongrie contre la Serbie pourraient mettre en scène la Russie et nous entraîner dans une guerre de concert avec notre alliée ». Mais malgré ce danger de guerre européenne, l'Allemagne « sachant que les intérêts vitaux de l'Autriche-Hongrie étaient en jeu » et considérant la situation « des peuples de race germanique de l'Europe centrale », ne pouvait, « ni conseiller à notre alliée une condescendance incompatible avec sa dignité, ni lui refuser notre appui dans ce moment difficile ».
L'alinéa se termine par ces mots qui nous intéressent présentement en première ligne :
Nous laissâmes far conséquent l'Autriche entièrement libre d'agir à sa guise vis-à-vis de la Serbie. Ainsi nous n'avons pris aucune part aux préliminaires.
1 Livre blanc, page 6 ; Livre jaune n03 36, 41 ; Livre orange n° 18 ; Livre bleu n° 18 et ailleurs.
C'est cette dernière phrase , où Berlin affirme n'avoir pas participé aux préliminaires, qui nous importe ici. Cette affirmation a été répétée à toutes les puissances et est maintenue aujourd'hui encore — si peu croyable qu'elle paraisse — par le gouvernement allemand et ses défenseurs. Le motif de cette dénégation est clair. Si l'Allemagne a coopéré, comme complice de l'Autriche, à la rédaction de l'ultimatum, ou même si elle s'est contentée d'en approuver le texte, toute raison plausible tombe d'exclure d'autres puissances de ce litige et d'insister sur la localisation du conflit entre l'Autriche et la Serbie. Par la collaboration de l'Allemagne, le conflit s'était déjà étendu au delà des limites locales, avait déjà revêtu un caractère européen, et il aurait été impossible de refuser à la Russie une voix au chapitre du moment que l'Allemagne avait déjà si énergiquement dit son mot. De là la négation de la coopération — négation qui forma un anneau important de la chaîne du complot contre la paix européenne.
Quels indices existent donc — en dehors de la vraisemblance interne — de la collaboration de l'Allemagne à la rédaction de la note autrichienne ? Le premier, c'est la contradiction entre les phrases du début et la remarque finale de la citation précédente du Livre blanc allemand. Si le gouvernement autrichien, avant de commencer son action, demanda l'avis du gouvernement allemand et si celui-ci lui donna expressément son approbation pour toute action, soit diplomatique soit militaire, il est tout à fait inconcevable que les messieurs du Ballplatz n'aient fourni aux messieurs de la Wilhelmstrasse aucune explication sur l'action diplomatique qu'ils avaient en vue, action qui par sa forme et son contenu avait déjà le caractère d'une action belliqueuse.
Autre indice : le jour de la remise de l'ultimatum autrichien à Belgrade, le chancelier de l'Empire envoie à ses ambassadeurs à Paris, Londres et Pétersbourg une note circulaire dans laquelle il rappelle « les déclarations du gouvernement austro-hongrois relatives aux circonstances dans lesquelles l'attentat sur l'héritier du trône d'Autriche et de son épouse a eu lieu » et fait remarquer l'impossibilité pour la monarchie danubienne « de rester plus longtemps inactive en présence de l'agitation qui se poursuit de ce côté-là de sa frontière » ; puis il continue en ces termes :
En raison de cet état de choses, la conduite, de même que les revendications du Gouvernement austro-hongrois, doivent être considérées comme pleinement justifiées. Cependant l'attitude que l'opinion publique aussi bien
que le gouvernement ont adoptée dans ces derniers temps n'exclut pas que le gouvernement serbe se refusera à accéder à ces réclamations et qu'il se laissera entraîner à une attitude provocatrice à l'égard de l' Autriche-Hongrie. Si celle-ci ne veut pas renoncer définitivement à son rang de grande puissance, il ne restera au Gouvernement austro-hongrois plus rien d'autre à faire qu'à poursuivre ses revendications auprès du Gouvernement serbe en exerçant une forte pression, et, au besoin, en prenant des mesures militaires, auquel cas le choix des moyens doit lui être laissé.
Cette circulaire est intéressante à plusieurs égards : elle jette, tel un projecteur, une lumière sur tout le complot concerté entre Berlin et Vienne, complot dont les suites et les effets sont prédits avec un froid calcul. M. de Bethmann craint que le gouvernement serbe ne repousse les exigences autrichiennes. Sur ce point de son calcul, comme on sait, il s'est trompé — tout comme le calculateur viennois, — parce que l'amour de la paix des Serbes et de leurs conseillères, les puissances de l'Entente, était plus grand que la volonté de guerre des puissances impériales. De plus M. de Bethmann craint que la Serbie ne se laisse entraîner à une provocation de la monarchie — à la vérité, il l'espérait, naturellement. Ce calcul, nul ne l'ignore, s'est aussi révélé faux : celui qu'on présumait devoir provoquer, se soumit humblement, la mort dans l'âme, comme un petit chien. M. de Bethmann prévoit enfin — toujours dans la supposition du refus et de la provocation serbes — que l'Autriche devra recourir à des mesures militaires pour imposer ses conditions.
Il manquait cependant, pour cette dernière détermination, les conditions effectives, à savoir le rejet des exigences et l'attitude provocatrice ; mais, comme les mesures militaires étaient décidées entre Berlin et Vienne, on dut substituer aux conditions réelles des conditions artificielles, et taxer la réponse serbe de déclinatoire et même de provocatrice. Les événements prévus et calculés d'avance ne s'étant pas produits, on déforma les événements réels jusqu'à ce qu'ils parussent semblables à ceux qu'on avait espérés.
C'est là que réside l'importance symptomatique du document du 23 juillet. Mais cette importance gît aussi dans la date — et ceci nous intéresse avant tout. C'est le 23 juillet, à 6 heures du soir, que l'ultimatum autrichien a été remis à Belgrade. Ce même jour — l'heure n'est pas connue — M. de Bethmann informe ses ambassadeurs du contenu et des suites présumées de l'ultimatum. Aucune des autres grandes puissances n'a reçu connaissance de
l'ultimatum avant le 24 juillet. M. de Bethmann les a donc devancées de vingt-quatre heures. Comment s'expliquer cela? Evidemment par le fait que l'ultimatum lui était déjà connu avant sa remise à Belgrade. Ainsi est réfuté le faux-fuyant allemand, suivant lequel on n'aurait pas eu connaissance à Berlin du texte de l'ultimatum avant sa remise. Mais, de ce fait aussi, il n'est plus possible d'admettre que Berlin, quoi qu'il dise, n'ait eu aucune influence sur le contenu de la note — ce qui, d'ailleurs, est déjà peu croyable en soi.
Un autre indice, sur lequel Beck, dans le livre que nous avons cité plus haut, insiste de façon très heureuse, se trouve dans le Livre jaune français, en un rapport du ministre de France à Munich, du 23 juillet 1914 (Livre jaune, n° 21). M. Allizé annonce que dans les sphères officielles de la capitale bavaroise on affecte, depuis quelque temps, avec plus ou moins de sincérité, un réel pessimisme :
Le président du Conseil, notamment, m'a dit aujourd'hui que la note autrichienne, dont il avait connaissance, était, à son avis, rédigée dans des termes acceptables pour la Serbie, mais que la situation actuelle ne lui en paraissait pas moins très sérieuse.
Ainsi donc, M. de Hertling avait déjà connaissance de l'ultimatum autrichien le 23 juillet. Personne ne croira qu'il ait été connu à Munich plus tôt qu'à Berlin. Il est ainsi prouvé de nouveau que l'affirmation suivant laquelle l'Allemagne n'aurait pas eu connaissance du texte de l'ultimatum avant sa remise, est une contre-vérité. Peut-être mes honorables adversaires notent-ils ce point — aucunement insignifiant — à leur débit et à celui de leur gouvernement.
Les prétextes de guerre autrichiens.
Les défenseurs de l'Allemagne et de l'Autriche font encore état des prétextes de guerre bien connus du comte Berchtold : par sa réponse en apparence soumise, la Serbie ne voulait que disposer en sa faveur l'opinion publique en Europe ; en réalité elle n'a pas songé sérieusement du tout à des concessions. Elle ne voulait que traîner en longueur les négociations, tirer de son côté les puissances de l'Entente. L'après-midi du jour où sa réponse fut remise, la Serbie commençait déjà sa mobilisation. C'est même elle qui a ouvert les hostilités contre l'Autriche-Hongrie, etc.
Je ne peux revenir ici sur toutes ces inepties et renvoie aux explications du troisième chapitre de J'accuse : « Autriche » et « Annexe. Le Livre rouge autrichien, » où est prouvée l'inanité de ces subterfuges. Je ne ferai plus que quelques reniai ques sur ce sujet pour répondre à certaines objections de mes contradicteurs.
Par sa mobilisation, ordonnée avant la remise de sa réponse, la Serbie aurait fait connaître son aversion pour une solution pacifique du conflit (Livre rouge, nos 29 et 39). J'ai déjà montré dans mon livre que cette mobilisation serbe, même si elle n'était pas une allégation purement autrichienne, mais un fait prouvé, ne pourvait être envisagée, vu le ton de la réponse serbe et au pis aller, que comme une mesure de précaution pour le cas possible, et qui devait en effet se produire, où le puissant empire autrichien voudrait déchaîner la guerre à tout prix et sans tenir compte de l'humiliation du petit royaume voisin. (P. 242 de mon livre.)
A cette occasion, j'ai émis l'affirmation que l'Autriche avait d'ailleurs aussi, au moment de la remise de l'ultimatum, pris des mesures de mobilisation. Cette constatation d'une mesure militaire — en soi déjà naturelle — (car aucun Etat ne remettra jamais un ultimatum si tranchant et à si courte échéance sans ordonner en même temps des mesures militaires) est prise à partie par certaines gens et représentée comme l'une des nombreuses assertions de mon livre « lancées sans preuve et non susceptibles de preuve ». C'est ainsi que certains ergoteurs s'attachent de préférence à des remarques secondaires, qui ne sont d'aucun poids pour le jugement essentiel et dans lesquelles — vu le travail gigantesque de triage et de groupement des matériaux — ■ une erreur peut très bien se glisser une fois ; puis tirent de ces prétendues petites erreurs les conséquences les plus graves à mon désavantage. Je suis par conséquent obligé de négliger encore ici le vieux principe juridique romain « minima non curât praetor » (le juge ne se soucie pas de bagatelles), et de suivre sur leur terrain glissant mes magnanimes adversaires qui, à la différence de Franz Moor, ne s'occupent jamais que de bagatelles.
La preuve que l'Autriche, en lançant l'ultimatum, — mais très vraisemblablement déjà beaucoup plus tôt, — avait pris des mesures militaires, m'est fournie entre autres par les documents du Livre rouge lui-même. Dans sa dépêche, datée de Lambach, 25 juillet (Livre rouge, n° 20), Berchtold répond par un refus au
télégramme du chargé d'affaires russe demandant une prolongation du terme de l'ultimatum, mais il ajoute que la Serbie pourra éventuellement « même après la rupture des relations diplomatiques, par l'acceptation intégrale de nos demandes, amener une solution pacifique » du conflit; seulement dans ce cas «nous serions obligés de réclamer de la Serbie le remboursement de tous les frais et dommages causés par les mesures militaires. ? ~L,e ministre autrichien parle donc déjà avant réception de la réponse serbe de frais et de dommages occasionnés à son Etat par des mesures militaires. Ainsi l'évidence est encore démontrée par les documents, et le reproche d'avoir émis une affirmation indémontrée et indémontrable retombe sur mes adversaires.
Le comte Berchtold a tenté en outre de prouver les intentions belliqueuses du petit Etat serbe, profondément épuisé par deux guerres, contre le grand Etat autrichien, en recourant à une invention. Selon lui, la Serbie aurait déjà ouvert les hostilités le 27 juillet, — invention que j'ai déjà caractérisée dans mon livre (p. 242-43), comme elle le mérite. Mais cette invention est trouvée trop hardie même par certains défenseurs du comte Berchtold, qui pourtant emboîtent en tout et partout le pas à leur client. I/un d'eux va même jusqu'à confesser — naturellement à mots couverts — « qu'en fait le motif d'une telle conduite de la part de la Serbie (c'est-à-dire l'ouverture des hostilités) est difficile à démêler ». Ainsi des deux motifs que le comte Berchtold donne de la prétendue volonté de guerre de la Serbie, l'un est controuvé, mais l'autre — qui, notez bien, n'est étayé d'aucune preuve — est conforme à la vérité ? ! Ne connaît-on pas le bon vieux proverbe : c On ne croit plus celui qui a menti une fois, même s'il dit la vérité ? » De deux choses l'une : ou bien la Serbie était assez insensée pour nourrir des intentions belliqueuses à l'égard de l'Autriche, et alors l'ouverture des hostilités, à quoi le défenseur du comte Berchtold ne croit pas, est tout aussi vraisemblable que la mobilisation à laquelle il croit. Ou bien la Serbie aurait été heureuse d'être laissée en paix par l'Autriche, et elle aurait eu aussi peu de motifs de procéder à une mobilisation offensive avant la rupture des relations diplomatiques que d'ouvrir les hostilités avant la réception de la déclaration de guerre autrichienne. Ou une
chose ou l'autre. Les mêmes raisons qui font apparaître incroyable la prétendue attaque serbe, parlent aussi contre la prétendue mobilisation serbe, du moins dans le sens d'une action offensive. Mais si cette mobilisation préalable n'existe pas, ou en tous cas pas dans V sens d'une action offensive, le comte Berchtold perd de nouveau une de ses meilleures raisons de qualifier la réponse serbe d' « évasive » et d' « astucieuse». Par leurs subtilités et leurs distinctions, mes adversaires s'engagent dans un cul-de-sac, d'où — pareils à une souris dans une trappe — ils ne peuvent plus sortir : ils acceptent celles' des raisons de leurs clients qu'ils trouvent bonnes, et repoussent les mauvaises, mais ils ne réfléchissent pas qu'en séparant la brebis d'avec les béliers, ils déprécient tout le troupeau
et le rendent stérile.
Le « motif véritable » de la déclaration de guerre autrichienne, un de mes adversaires — l'enfant terrible de la littérature apologétique — le trouve dans une déclaration faite par M. de Jagow à l'ambassadeur anglais, laquelle représente sans doute parmi toutes les publications germano-autrichiennes le comble de l'idiotie criminelle ou de la criminalité idiote. Et c'est justement ce point culminant de l'imbécilité diplomatique ou de l'insanité morale (moral insanity) qu'un malheureux choisit pour défendre ses malheureuses victimes. Il s'agit de la conversation que de Jagow eut avec Goschen, le 29 juillet, le jour qui suivit celui de la déclaration de guerre autrichienne, et dans laquelle le secrétaire d'Etat allemand assurait :
qu'il avait à être très circonspect dans ses conseils à l'Autriche, car la moindre idée de pression eût été de nature à lui faire précipiter les choses et nous mettre en face d'un fait accompli. C'est ce qui était maintenant arrivé en réalité, et il se doutait d'avoir hâté la déclaration de guerre en transmettant votre avis (de Grey) que la réponse serbe offrait en effet une base de discussion. (This had, in fact, now happened, and he was not sure that his communication of your suggestion that Servia's reply offeied a basis for discussion had not hastened déclaration of war. (Livre bleu, n° 76).
En répétant cette surprenante déclaration de Jagow, comme aussi en d'autres occasions, les défenseurs de l'Allemagne et de l'Autriche commettent, selon leur habitude — il faut le remarquer en passant — cette falsification légère, mais bien voulue, de dire que le gouvernement allemand n'avait pas seulement transmis,
mais encore « recommandé » la proposition anglaise à Vienne. Il n'y a pas un mot de ce « recommandé » dans le n° 76, et même le Livre blanc, p. 9, rapporte seulement que le gouvernement allemand s'est trouvé prêt « après que l'idée d'une conférence eut été repoussée, à transmettre à Vienne une nouvelle proposition de sir Ed. Grey » (il s'agit de celle dont nous parlons ci-dessus). De même le Livre rouge autrichien dit seulement (n° 43) : « M. de Tschirschky était chargé de soumettre la proposition anglaise à l'examen du cabinet de Vienne ». De cette transmission « à l'examen », ces messieurs, pris au dépourvu, — et dans l'espérance que ce tour de passe-passe apparemment inapparent passerait inaperçu — font une transmission et une recommandation » — en quoi ils ne font que suivre le fameux exemple de M. de Helfferich, dont j'ai parlé ailleurs *.
Passons maintenant au point capital. Est-il possible et concevable, dans les limites d'une intelligence normale, que des gens sérieux saisissent précisément la cause de conflit la plus insensée et la plus malhonnête et la donnent, justement celle-là, comme motif déterminant de la déclaration de guerre autrichienne ? ! (Justement celle-là !) S'ils lisent cela, MM. de Jagow et Berchtold peuvent se tordre les mains et s'écrier en gémissant : Dieu nous garde de nos amis. En face de ce « seul véritable » motif de guerre, ceux inventés par le comte Berchtold — mobilisation et entrée en guerre de la Serbie — sont encore de véritables échantillons d'une saine mentalité. Si vraiment la Serbie avait pris l'initiative des hostilités, l'Autriche aurait été dans son droit en déclarant la guerre. Mais si ce qui est vrai, c'est ce que Jagow, dans sa conversation avec sir Ed. Goschen, attribue à son collègue autrichien comme motif de guerre — si elle repose sur la vérité, cette défense qui, en réalité, est la plus sanglante des accusations — et si la déclaration de guerre précipitée de l'Autriche ne devait être rapportée qu'à l'intention d'empêcher non seulement l'Europe mais encore sa propre alliée d'intervenir d'une manière quelconque dans le sens de la paix, et de placer le monde devant l'un des faits accomplis les plus effroyables — alors le jugement à porter sur l'homme d'Etat autrichien devrait être encore plus accablant qu'il ne l'est sans cela. Comment ? L'Allemagne aurait eu effectivement l'intention
1 Je traite dans d'autres parties de mon livre les notes de recommandation de M. de Bethmann à M. de Tschirschky, mises au jour plus tard, en août 1915 et en novembre 191 6 — et dont, jusqu'à ces dates, on ne savait rien.
d'engager son alliée dans la voie des négociations pacifiques, de l'inviter à discuter la réponse serbe avant la remise de la déclaration de guerre à la Serbie, et précisément à cause de cela le comte Berchtold se serait dit : « Eh bien alors, la guerre au plus vite, de peur que le gouvernement autrichien ne soit contraint par le gouvernement allemand à modifier ses exigences vis-à-vis de la Serbie ? ! Ainsi donc, fonçons, tête baissée ! » Tel serait d'après l'interprétation compromettante de ses défenseurs le motif de l'action du comte Berchtold ? ! Fonçons, tête baissée ! A Vienne, on aurait ignoré, repoussé, non seulement le désir de paix des puissances de l'Entente, mais aussi les tendances conciliatrices de l'alliée, l'Allemagne ! Vous voulez un arrangement, vous de Paris, de Londres de Pétersbourg et aussi de Berlin — eh bien, justement pas. Cognons ferme ! c'est la guerre qu'il nous faut ! Voilà la psychologie du comte Berchtold, telle que nous la dépeignent ses intelligents défenseurs — Jagow en tête. Ils croient de cette façon avoir sauvé leur client, et ils ne voient pas qu'ils n'en laissent rien subsister.
L'exposé où j'ai montré que les points litigieux encore pendants après la réponse serbe étaient de par leur nature du ressort de la cour d'arbitrage de La Haye, et que par conséquent le rejet des propositions serbe et russe était un crime inexcusable, une preuve claire et nette du désir de guerre des puissances impériales ; cet exposé, dis-je, fait l'effet d'une « affirmation paradoxale » au même penseur maladroit — mais non profond — qui a si gravement chargé son client Berchtold en prenant sa défense. Il ne sait pas encore aujourd'hui et demande par conséquent « quelles questions auraient donc dû être soumises au tribunal international ? » Le « problème austro-serbe », mon cher — comme l'appelle le tsar dans sa dépêche du 29 juillet — « la solution de cette question » comme il est dit à la fin de la réponse serbe, c'està-dire la solution du conflit austro-serbe pour autant qu'il restait encore des points litigieux après la réponse de Belgrade ; la discussion des points de la réponse qui ne donnaient pas satisfaction au gouvernement autrichien, et pour lesquels il s'agissait de trouver un terrain d'entente.
Il ne s'agissait en fait, puisque l'Autriche avait déclaré ne pas vouloir attenter à la souveraineté et à l'indépendance serbes, que
d'une « enquête fondée sur le droit public qui eût décidé jusqu'à quel -point les exigences autrichiennes, en particulier les arti les 5 et 6 de la note, étaient conciliables avec la souveraineté de l'Etat voisin ». C'est ainsi que dans mon livre (p. 114), j'ai précisé le conflit, comme une enquête juridique officielle sur les limites qui doivent être imposées à l'ingérence étrangère dans la vie politique intérieure d'un Etat voisin et souverain. Outre cette enquête juridique officielle il s'agissait de l'interprétation de la note autrichienne et de la note serbe à l'effet de trancher ces questions :
Jusqu'à quel point les exigences autrichiennes originelles, telles qu'elles sont fixées par leur interprétation ultérieure authentique, dépassent-elles les limites permises?
Jusqu'à quel point les concessions serbes restent-elles peut-être encore en deçà de ces limites permises ?
Le résultat de toutes ces enquêtes et de toutes ces interprétations qui, selon la remarque judicieuse de sir Ed. Grey, auraient pu être liquidées dans le plus bref délai, aurait été de déterminer la ligne d'entente qui aurait conduit à l'accord entre l'Autriche et la Serbie et, par là, au maintien de la paix en Europe. Voilà quelle aurait été la tâche — avez-vous enfin compris, monsieur ? — de la Cour aibitrale de La Haye ou de la conférence des quatre puissance.^ tâche dont l'une ou l'autre se serait, sans l'ombre d'un doute, heureusement acquittée. En même temps une commission d'enquête constituée en vercu des résolutions de la conférence de La Haye, et qui aurait fourni toutes les garanties d'impartialité, aurait pu ouvrir une instruction sur l'assassinat et établir jusqu'à quel point le gouvernement serbe, la Serbie officielle ou même le peuple serbe y avaient participé, ou quelle attitude ils avaient observée à son endroit. Cette enquête sur le rapport à établir entre l'assassinat du prince et la Serbie officielle ou officieuse, rapport dont l'existence supposée formait l'objet de toutes les prétentions de l'Autriche vis-à-vis de l'Etat serbe, aurait été faite par la commission instituée par la conférence de La Haye d'une manière beaucoup plus impartiale, plus étendue et plus convaincante pour toutes les parties, que si elle avait été entreprise par la collaboration des fonctionnaires autrichiens et serbes. J'ai déjà montré dans mon livre que cette méthode d'enquête mixte serboautrichienne, sur le sol serbe, auAait été une monstruosité ; et
qu'étant données les contradictions existantes, elle n'aurait jamais fait la lumière complète et n'aurait amené que des frottements continuels et de dangereux désaccords. L'exigence autrichienne n'était donc pas seulement une atteinte inadmissible à la souveraineté de l'Etat voisin, mais encore une absurdité au point de vue pratique. Toutes ces difficultés auraient été évitées par la remise du ca-; litigieux à la Cour d'arbitrage de La Haye ainsi que par la médiation de la conférence des quatre puissances. C'est là le « paradoxe » que j'ai établi, et qui n'a pas l'heur d'être tenu pour orthodoxe par me. honorables adversaires. Rien d'étonnant : l'homme qui louche ou qui est borgne voit courbes toutes les lignes droites, et toutes les lignes courbes lui paraissent droites.
La Russie a-t-elle été l'incendiaire?
Soupçons et preuves de culpabilité.
Iya Russie, nous l'avons vu plus haut, aurait — d'après Helfferich — mis le feu aux poudres : la Russie, de propos délibéré et sans motifs impérieux, aurait déchaîné la guerre. Comme « la Serbie ne se trouvait nullement dans une situation de protégée qui obligeât politiquement ou moralement la Russie à lui porter secours », comme — c'est toujours Helfferich qui parle — « le maintien du prestige de la Russie dans les Balkans » ne pouvait plus être le prétexte d'un appel aux armes après que l'Autriche avait consenti à discuter, le seul motif qui puisse expliquer les velléités guerrières de la Russie est uniquement une considération d'opportunité : «I/occasion était favorable pour abattre celles des grandes puissances que les personnalités influentes de la Russie tenaient pour un obstacle à leur politique » (Helfferich, p. 18).
Helfferich ne donne pas d'autres précisions sur le but de cette politique. Mais d'autres champions du gouvernement allemand lui viennent en aide sur ce point. M. de Bethmann Hollweg dénonce « la haine de l'Allemagne, attisée par les convoitises
panslavistes les menées guerrières d'une petite clique, d'un
groupe de l'entourage du tsar, groupe sans responsabilité aucune, mais très puissant ». (Discours du 2 décembre 1914.) Le professeur Helmolt voit la cause de l'extension du conflit austro-serbe en un conflit austro-russe dans « les prétentions injustifiées de la Russie à la suprématie dans les Balkans » (p. 313). Ces idées, répétées avec d'innombrables variantes, et à l'appui desquelles
on publie de nombreuses déclarations dans les journaux et l'on raconte des événements politiques imaginaires, reviennent continuellement dans L presse nationaliste allemande : la Russie, évincée de l'Extrême-Orient par l'issue malheureuse de la guerre russo-japonaise, se jette avec une vigueur redoublée sur les Balkans, cherchant à obtenir une issue sur l'Adriatique, et la Méditerranée, à réunir les peuples balkaniques sous sa protection, à chasser si possible l'Autriche des Balkans et enfin — but final de son ambition — à s'emparer de Constantinople.
C'est à dessein que je n'ai pas approfondi dans mon livre les vastes questions relatives aux buts politiques des pays engagés dans la guerre européenne, ce que, du reste, Helfïerich ne fait pas non plus dans sa brochure. Il y a — c'est indiscutable — chez tous les belligérants des tendances impérialistes, des désirs d'expansion dans telle ou telle direction. En Russie, en Angleterre et en France tout aussi bien qu'en Allemagne et en Autriche. Les impérialistes allemands, parmi lesquels je n'ai étudié en détail dans mon livre que le type le plus marquant, Bernhardi, ne sont surpassés en nombre et en énergie par ceux d'aucun autre pays d'Europe. On essaie maintenant un peu partout en Allemagne de lâcher le général Bernhardi, qui a un peu trop imprudemment bavardé. Peine inutile ! A chaque tête qu'on lui coupe, l'hydre des fauteurs de guerre en voit naître dix nouvelles. L'Association de l'armée et de la flotte, la presse tout entière des Scharf mâcher \, de la Kr euzzeitun g à la Reinisch-Westfâlische Zeitung, les généraux à discours et à brochures, les Deimling, le Keim et ses Keimlinge, les journalistes influents et bien rétribués, à la solde des fabricants de munitions, les fanatiques de la politique coloniale et les idéologues de la guerre pour la guerre, — (l'art pour l'art) — tous ces groupes, toutes ces puissances, dont je reproduirai ailleurs les déclarations les plus dangereuses d'avant la guerre, tous ces écrivains, tous ces excitateurs belliqueux, impérialistes et pangermanistes, ne valent pas un liard de plus que les groupements correspondants des pays voisins ; mais ils sont devenus chez nous une force plus dangereuse et plus funeste, parce qu'ils étaient plus influents et qu'ils ont fini par se faire écouter dans les cercles qui donnent le ton.
Que des courants impérialistes de divers côtés conduisent à des frottements et à des conflits, cela est inévitable. Lorsque,
1 De ceux qui prêchent la violence.
dans un espace donné, plusieurs corps tendent à se dilater en même temps et toujours plus, le moment doit arriver où ils se frottent l'un contre l'autre, et du frottement naît l'incendie. On peut éviter cependant et le frottement et l'incendie, quand les tentatives d'expansion sont régularisées à temps par un compromis raisonnable, et les conflits éventuels soumis à un arbitrage organisé. Celui qui met obstacle à cet arrangement raisonnable porte la responsabilité de l'explosion. Il ne s'agit donc pas, lorsqu'on examine la question des culpabilités, de déterminer si, dans tel ou tel pays, il y avait plus ou moins de tendances expansionnistes, mais uniquement de déterminer auxquels des Etats intéressés incombe la faute d'avoir rendu impossible un compromis pacifique entre les intérêts concurrents. Cette faute peut dater d'un passé récent ou d'un passé éloigné de l'explosion du conflit. J'ai trouvé cette faute du côté de l'Allemagne et de l'Autriche, dans le passé récent et dans le passé lointain : dans le passé lointain, parce qu'elles ont fait échouer toute organisation européenne en vue du maintien de la paix et de la réduction des armements ; dans le passé qui a précédé immédiatement les déclarations de guerre, parce qu'elles ont fait échouer tous les efforts pacifiques des puissances de l'Entente.
Quand, aujourd'hui, de nombreux écrivains allemands s'efforcent d'établir que la guerre a eu pour cause les tendances d'expansion de la Russie, de la France et de l'Angleterre aux dépens de l'Allemagne et de ses alliés, je leur réponds : Tout cela est sans importance dans la question des responsabilités ; des tendances semblables — plus fortes même et plus influentes que chez les autres — ont existé chez nous aussi, et elles se font jour de nouveau maintenant de la manière la plus déplorable dans la discussion des buts de guerre ; elles forment le bouillon de culture du bacille de la guerre, mais elles ne sont pas le bacille lui-même. La responsabilité de la guerre gît du côté où l'on a repoussé tous les moyens de faire disparaître ce bouillon de culture et de rendre le bacille inoffensif , et où l'on a ainsi provoqué l'explosion de l'épidémie qui décime maintenant les peuples. Ce qu'a fait chez nous l'« Alldeutscher Verband », avec à sa tête ses généraux et ses amiraux, par son excitation du peuple et par le tableau qu'il faisait de la guerre, non pas celui d'un fléau de l'humanité, mais d'un moyen de régénérer le peuple allemand en le tirant de sa mollesse, de son esthéticisme, de sa ruée vers les richesses, en un mot, de son abrutissement pacifique, ce
qu'il a fait n'est atteint et encore moins surpassé par aucune organisation «nationaliste » d'aucun autre pays. J'en ferai la preuve ailleurs, — comme je l'ai dit plus haut, — au moyen de passages tirés des discours et des écrits des chefs pangermanistes. Ce qu'il y a de dangereux dans notre agitation « populaire », si on la compare à celle des autres pays et surtout à celle de la France, c'est que ceux qui soufflent le feu chez nous appartenaient et appartiennent encore aux classes dirigeantes et aux cliques, et qu'ils sont dévoués ou apparentés à la réaction des militaristes et de^ Junker ; — tandis que de l'autre côté, chez les Français, les braillards nationalistes se trouvaient presque exclusivement dans l'opposition au régime républicain. Quoique le boulangisme et ses tendances non seulement impérialistes, mais encore à l'Empire, soient morts depuis longtemps, les chefs les plus en vue du nationalisme français sont cependant les descendants et les rejetons de la boulange, et par leurs clameurs guerrières, ils ont poussé non seulement à des entreprises militaires en dehors des frontières de la France, mais, au dedans, à un gouvernement militariste et réactionnaire, et à la lutte pour le trône et l'autel. Là-bas une opposition évanescente et sans force en face du régime républicain fortement enraciné, mais, ici, en Prusse-Allemagne, le rameau puissant et influent du parti militariste et des Junker, qui préside aux destinées de la patrie.
Je n'ai discuté dans mon livre les courants militaristes en Allemagne, admirablement représentés par Treitschke, ses élèves Bernhardi et consorts, et par leur haut protecteur bien connu, qu'autant que cela était absolument nécessaire à la recherche des culpabilités. Il n'y a pas de crime sans motif — à moins d'irresponsabilité du criminel. Il fallait exposer les motifs du plus grand crime de l'histoire universelle, commis le Ier août 1914, si l'on voulait rendre croyable l'existence de ce crime. Mais quant à conclure de la présence de tendances au crime à l'accomplissement du crime lui-même, comme le font continuellement, et toujours à faux, mes adversaires, je ne l'ai pas fait moi-même. Je n'ai pas cherché à prouver l'acte au moyen des faits contenus dans mon chapitre II : « les Antécédents du Crime » ; je me suis contenté de faire naître les soupçons. J'aurais pu aussi résumer le contenu de mon deuxième chapitre en la formule qu'on employait dans les ordonnances des tribunaux criminels du moyen âge pour désigner l'auteur de l'acte comme suspect : les gouvernements d'Allemagne
et d'Autriche forment d'après leurs antécédents diplomatiques un groupe de puissances « chez qui tout faisait prévoir l'acte », soit, ici, le fait d'avoir à dessein déchaîné la guerre. Je crois avoir à un trop haut degré l'expérience des hommes et être trop versé dans le droit et la logique pour prouver le crime d'après les antécédents de l'accusé. L'acte étant prouvé, on peut et on doit, afin de le mieux comprendre, regarder en arrière et fouiller le passé du coupable, mais ce passé ne pourra jamais constituer la preuve elle-même. Il faut regarder en arrière, c'est là l'important. Lorsque l'acte est prouvé au moyen de ses propres éléments, l'accusateur prudent et avisé devra s'attendre à une nouvelle objection de la part du défenseur : Vos preuves sont sans fondement, car l'acte en question n'a pas de motifs plausibles. L'accusateur exposera alors les motifs. Ces motifs expliquent l'acte, mais ils ne le prouvent pas.
De là l'étude approfondie des documents diplomatiques à laquelle je me suis livré dans mon chapitre III ; c'est le centre de gravité, la pierre d'angle de mon livre, cette étude qui tient à elle seule autant de place que les quatre autres chapitres. La logique juridique exigeant en premier lieu la preuve et en second lieu l'explication des motifs, je puis même dévoiler ici que je suis d'abord arrivé à ma onclusion par l'étude historique des documents, et qu'ensuice, mais seulement lorsque j'eus acquis la certitude de la terrible vérité, j'ai exanrné les tendances et les motifs qui avaient pu conduire à ce crime monstrueux. Quand j'eus acquis la conviction pleine et entière, inébranlable, et fondée sur les études documentaires les plus précises, que la guerre av?it été provoquée consciemment et intentionnellement par l'Allemagne et l'Autriche, alors, mais seulement alors, cette conviction m'amena à soumettre la vie politique des deux pays à un examen serré. Je la connaissais déjà dans ses principes généraux : j'étudiai leurs tendances à l'intérieur et leur action extérieure des vingt dernières années, à partir de la première conférence de La Haye, pour mettre à nu les motifs psychologiques et nationaux qui avaient poussé les coupables à agir. Ce n'est que de cette manière, d'abord par l'examen de l'acte, puis, reportant ses regards en arrière, par la mise au jour des motifs, qu'on peut arriver à un jugement vrai dans le grand procès criminel de l'histoire comme dans n'im-
porte quel procès criminel. Si Ton examine les tendances et les motifs en premier lieu, ou presque exclusivement — comme les défenseurs des empires centraux, les accusateurs de l'Entente ont l'habitude de le faire, — et que l'on ne s'occupe du fait lui-même qu'en passant ou même pas du tout, on ne pourra jamais asseoir une preuve rigoureuse, on laissera dans l'ombre ce qui importe le plus, — et peut-être est-ce là précisément la raison pour laquelle les champions de l'Allemagne usent de cette méthode avec prédilection.
C'est bien clair pourtant : lorsque, de deux suspects, l'un a des antécédents tout à fait scabreux, tandis que l'autre a toujours porté « un gilet d'une blancheur irréprochable », ce fait est loin encore de prouver que le premier ait commis le crime et que le second en soit innocent. En définitive, chacun commence une fois à être criminel. L'homme au passé scabreux possédait, lui aussi, à un moment antérieur de sa vie, le passé irréprochable dont se vante aujourd'hui l'homme au gilet blanc. La pureté du passé ne prouve rien à elle seule pour ou contre l'accusation d'avoir commis un crime.
De là une conclusion s'impose pour trancher la question de culpabilité : même si l'on pouvait prouver ce qu'avancent tous les champions de l'Allemagne, les Chamberlain, les Helmolt, les Rohrbach, les Schiemann et consorts, et ce qu'ils s'efforcent de démontrer jour et nuit, à savoir que Delcassé, Millerand, Poincaré, Iswolsky, Sazonow, Edouard VII, Grey et Churchill ont projeté de longue main d'attaquer l'Allemagne et l'Autriche (ce qui n'est naturellement prouvé par rien), cette mise en évidence de tendances militaristes serait encore loin de démontrer que la guerre de 1914 ait été véritablement provoquée par ces prétendus apôtres de guerre. Tout au plus, et dans le cas le plus défavorable, pourraitelle avoir pour résultat d'établir que la guerre était à craindre de la part de l'Entente. Cette crainte n'aurait pu servir qu'à justifier une guerre préventive, si l'on veut tenir les guerres préventives pour justifiées politiquement et moralement ■ — et non pas seulement au point de vue militaire. Mais l'idée de la guerre préventive est repoussée avec indignation dans toutes les publications officielles et par tous les chefs et les ministres du gouvernement allemand. Guerre défensive contre une attaque perfide, tel est le mot d'ordre avec lequel on a enflammé l'enthousiasme du peuple allemand au combat pour ses foyers, pour son sol et sa patrie.
La guerre défensive est l'opposé le plus absolu de la guerre préventive 1. Celui qui fait une guerre préventive dit : Nous aurions été attaqués ; c'était donc notre droit et même notre devoir de cogner les premiers avant qu'il fût trop tard. Quelquesuns des nationalistes allemands laissent percer ce point de vue : M. Harden, par exemple, ne craint pas de le confesser ouvertement, non seulement au début de la guerre, mais jusqu'à l'époque la plus récente. Mais la presse officielle, l'empereur et les rois allemands dans toutes leurs proclamations et leurs adresses au peuple et à l'armée, le chancelier dans ses discours et ses écrits, et surtout Helfïerich dans son apologie quasi-officielle — tous maintiennent sans faiblir le point de vue de la guerre défensive, nouvelle édition des guerres de libération de 1813, d'une guerre faite pour défendre l'Allemagne contre l'attaque de l'Angleterre, de la France et de la Russie. Cette idée fixe — fixe seulement, il est vrai, dans la tête de ceux qui ne savent pas, de ceux qu'on trompe, et non dans la tête de ceux qui les mènent et qui tirent les ficelles, — cette idée fixe d'une guerre défensive même a produit une perle du plus bel orient : à l'occasion du jubilé du Kanal-Verein bavarois, le roi de Bavière a prononcé ces paroles mémorables :
« La déclaration de guerre de la France suivit celle de la Russie, et lorsqu' enfin les Anglais nous attaquèrent, eux aussi, je me dis : Tout cela me réjouit, et me réjouit parce que nous pouvons maintenant régler nos comptes avec nos ennemis. »
Dans l'esprit du roi de Bavière (je parle du roi régnant, Louis, souverain responsable, et non du roi irresponsable Otto, enfermé à Fiirstenried et mort depuis) — dans l'esprit du roi de Bavière, dis-je, la confusion était arrivée à un tel point, d'août 1914 à juin 1915, à la suite des éternelles redites sur l'agression ennemie, sur la guerre imposée à l'Allemagne, etc., qu'il avait fini par admettre que la Russie et la France nous avaient, à nous, déclaré la guerre, bien que ce fait au moins dût être parvenu jusqu'aux trônes des rois, que c'était nous qui la leur avions déclarée. La formule de la guerre « imposée » est si bien devenue un lieu commun dans toutes les déclarations officielles et officieuses du
1 Je consacrerai plus loin (dans mon deuxième volume) un chapitre spécial à la théorie et à la pratique de la guerre préventive.
gouvernement, que, à ce que je me suis laissé dire, le typographe allemand, lorsqu'il a des proclamations ou des discours du gouvernement à composer, accole de lui-même, chaque fois, au mot « guerre » l'épithète « obligée » ou « imposée ».
Voilà donc qui est entendu : la guerre — d'après la conception officielle allemande — n'est pas une guerre préventive, c'est une guerre défensive. Mais cette dernière doit être justifiée par une attaque réelle, positive, et non par une attaque possible ou à venir. Cette justification ne peut se fonder uniquement sur l'existence de tendances d'un côté et de craintes de l'autre, elle doit reposer sur des faits actuels (juillet 1914). Par là tombent les sept huitièmes de la littérature de guerre allemande, qui n'est rien autre au fond qu'une littérature tendancieuse sur des tendances ennemies. C'est pourquoi, dans ma présente recherche des vraies culpabilités du « crime », je m'en tiens en première ligne à Helfferich, qui, plus intelligent et plus logique, se place du moins au seul point de vue admissible pour justifier la guerre défensive : les ennemis nous ont attaqués et nous devions nous défendre. Helfferich ne consacre que quelques phrases aux motifs qui ont poussé la Russie à la guerre, et l'Angleterre et la France à aider la Russie. Si l'on excepte ces quelques phrases, son argumentation ne porte pas sur les antécédents, mais sur l'acte lui-même, et, quelque attaquable que soit par ailleurs sa méthode (comme je l'ai exposé plus haut), je suis forcé de reconnaître qu'il se distingue avantageusement de la plupart de ses compagnons d'armes en ce qu'il va droit au seul point qui entre en ligne de compte, et de lui en faire mon compliment.
La Russie nous a-t-elle attaqués ?
Revenons donc à Helfferich. D'après lui, la Russie a voulu la guerre et l'a provoquée à dessein, après s'être assuré le concours de la France et de l'Angleterre. Ce concours lui était fermement assuré le 29 juillet au soir, et à partir de ce moment est apparue son inébranlable volonté de faire la guerre.
Qu'en est-il ? Examinons ce reproche à la lumière des faits, c'est-à-dire des documents mêmes sur lesquels Helfferich étaye son accusation.
Il est surprenant déjà que ceux qui font de nous les attaqués ne s'entendent pas entre eux sur l'auteur du plan diabolique :
est-ce la France, la Russie ou l'Angleterre ? Tandis qu'Helfierich désigne la Russie comme l'incendiaire et les deux autres puissances comme ses complices seulement, pour Chamberlain, c'est la France qui est la grande coupable, c'est elle le serpent qui a séduit les plus ou moins innocents Russes et Anglais et les a fait mordre à la pomme fatale. D'après Chamberlain, la Russie a, en réalité, voulu la paix. Comme le dit l'Anglo-Allemand à la page 75 de ses Neue Kriegsaafsàtze :
Cela (il s'agit de l'opposition de Sazonow à la coopération des fonctionnaires autrichiens à l'enquête de la police serbe) surprend d'autant plus l'observateur attentif, que Sazonow précisément manifeste dès le début et dans tout le cours des jours suivants un véritable désir, un espoir de paix, singulièrement opposés à l'état d'esprit des Français, qui, eux, dès le premier jour, sonnent la trompette de guerre et se refusent à toute démarche qui pourrait faire espérer une détente ; singulièrement opposés aussi à l'attitude louche et hésitante des Anglais, qui se seraient d'abord tenus volontiers à l'écart, mais qui font tout leur possible pour que les autres se prennent aux cheveux. Sazonow, — quelles qu'aient été ses raisons, je ne les connais pas, — aitrait voulu sincèrement éviter la guerre ; cette impression ressort de l'ensemble des dépêches échangées ; jusqu'au dernier moment, — et au delà de ce dernier moment même, à vrai dire, — il essaie de s'entendre avec l'Autriche...
D'après Chamberlain, la guerre aurait été évitée — sans l'activité provocatrice de la France (qui fut en vérité, comme je l'ai déjà prouvé dans mon livre et dans cet écrit, une infatigable activité en faveur de la paix) , — la guerre aurait été évitée si une entente avait été possible entre l'Autriche et la Russie sur les articles 5 et 6 de l'ultimatum autrichien. L'entente était naturellement possible, c'était même un jeu d'enfant, puisque la Serbie s'était soumise d'avance à la décision arbitrale soit des puissances, soit de la cour de La Haye ; puisque la conférence de Grey, les pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg, les formules transactionnelles de Grey et de Sazonow, le conseil de Cambon de réunir une commission d'enquête internationale, la proposition du tsar de soumettre la question à la cour d'arbitrage de La Haye, toutes ces propositions avaient pour but d'amener cette entente et étaient propres à la réaliser. Mais il convient mieux à Chamberlain de prétendre faussement que l'accord sur ce point essentiel du conflit échoua par la crainte qu'avait la Russie qu'on ne découvrît des complicités gênantes pour elle, et que la guerre était ainsi devenue inévitable. Suivant les déclarations de Cham-
berlain, la Russie voulait la paix, mais, d'un autre côté, elle ne voulait pas qu'on découvrît qu'elle avait trempé dans le crime de Sarajevo, et c'est pourquoi elle dut en venir à la rupture contre sa propre volonté, grâce aux machinations des Français, qui « se refusèrent à toute démarche pouvant amener une détente et, dès le premier jour, sonnèrent la trompette de guerre ».
Tandis qu'ici la Russie est représentée comme amie de la paix, la France comme provocatrice de la guerre, et l'Angleterre comme irrésolue, d'autres champions de l'Allemagne mettent la faute principale au compte de l'Angleterre (voir, entre autres, les discours du chancelier de l'Empire du 2 décembre 1914 et du 19 août 1915, ainsi que sa brochure du 24 décembre 1914). Ce point de vue, qui consiste à rejeter la « responsabilité interne de la guerre » sur l'Angleterre, sur l'« envieuse » Angleterre et qui fait agir la Russie et la France sur le théâtre de la guerre comme de simples marionnettes dont Londres tire les fils, je l'ai déjà caractérisé de façon suffisante dans J'accuse et dans les chapitres précédents de ce livre ; je crois lui avoir enlevé son dernier point d'appui. Cette haine de l'Angleterre, avec les accusations lancées contre elle comme instigatrice de la guerre, est une spécialité dont les cercles coloniaux et marins forment le centre ; ils voient avec envie la domination de l'envieuse Angleterre sur les mers et, dans leur effort — justifié en soi — pour assurer à l'Allemagne un rôle mondial, ils commettent seulement une faute, mais une faute grave : c'est de vouloir lui assurer ce rôle par le fer et par le feu, par la destruction des forces vives du bien-êt^e de tous les peuples, au lieu d'y arriver par le travail lent, mais plus fécond — qui du moins a été fécond jusqu'ici — du commerçant et de l'indu /triel allemands.
M. Helfferich appartient à la troisième catégorie de ceux qui se livrent aux recherches sur la guerre, à la catégorie de ceux qui imputent à la Russie la responsabilité de l'incendie.
Si nous comparons le compte que dresse Helfferich des fautes de la Russie avec sa véritable activité, telle qu'elle ressort des livres diplomatiques, nous reconnaîtrons bientôt qu'en face de ce doit imaginaire se dresse un avoir si considérable que le solde est tout en faveur de cette puissance. J'ai déjà parlé plus haut du tour de prestidigitation de Helfferich, qui commence toute
l'histoire du conflit à la mobilisation générale russe du 31 juillet et base là-dessus la culpabilité de la Russie. La Russie, couverte par la France et l'Angleterre, « trouva le courage, le 31 juillet, de faire échouer définitivement, par sa mobilisation générale, les efforts pacifistes de l'Allemagne, et de jeter la torche dans le tonneau de poudre européen ». C'est ainsi que HeifTerich s'exprime dans sa lettre à la Rheinisch-Westfàlische Zeitung. D'après lui, la Russie reçut le 29 juillet l'assurance que ses derrières seraient couverts, et à partir de ce moment il n'y eut plus d'hésitation ; la guerre devait avoir lieu, par la volonté de la Russie :
Réduite à ses propres moyens, la Russie n'aurait risqué la guerre contre l' Autriche-Hongrie et l'Allemagne qu'au cas extrême de la défense de ses intérêts nationaux et vitaux, mais jamais en considération de la simple probabilité de succès. Seule, l'assurance du concours actif d'autres grandes puissances pouvait résoudre les cercles dirigeants de la Russie à se prononcer pour la guerre. L'attitude des deux autres puissances de la Triple-Entente devait être par conséquent décisive pour la Russie. (Helfferich, p. i3.)
Je crois avoir prouvé de façon péremptoire que cette histoire de la France et de l'Angleterre soutenant la Russie par derrière ne tient pas debout. Toute cette construction de Helfferich s'écroulerait donc sans autre.
J'ai prouvé :
i° que la France et l'Angleterre, de concert avec la Russie, ont travaillé jusqu'au dernier moment au maintien de la paix ;
2° que, pour le cas où la guerre éclaterait, l'appui de la France était assuré sans autre à la Russie en vertu du traité d'alliance ;
3° que l'appui de l'Angletrere était encore des plus incertains le Ier août, au moment où la guerre éclata entre la Russie et l'Allemagne, que l'Angleterre ne promit que le 2 août au gouvernement français le secours conditionnel de sa flotte, et qu'elle ne se rangea définitivement aux côtés de la Russie et de la France que le 4 août au soir — après le refus qu'avait opposé l'Allemagne à toute transaction au sujet du retrait des troupes allemandes de Belgique.
Si donc, comme Helfferich l'affirme, les desseins guerriers de la Russie dépendaient de l'appui de la France et de l'Angleterre,
le gouvernement russe ne pouvait avoir de tels desseins avant le 4 août. Mais, à ce moment, la guerre avait éclaté depuis longtemps avec l'Allemagne.
Les efforts de Sazonow en faveur de la paix.
Mais, abstraction faite de tout cela, il ressort de toute l'activité de Sazonow, du 23 juillet au ieT août, que la Russie ne voulait pas la guerre, mais — et je suis heureux de me trouver d'accord sur ce point avec Chamberlain, — qu'elle « avait un réel désir de paix ». J'ai énuméré en dix- huit paragraphes, aux pages 215 à 218 de mon livre, les efforts infatigables de Sazonow en faveur de la paix, et j'ai appuyé chaque paragraphe d'abondantes citations tirées des livres diplomatiques. Pour éviter des répétitions, je renvoie à l'exposé en question, et je m'en remets à tous ceux qui désirent connaître la vérité du soin d'étudier les notes citées, de les comparer et de se former ainsi un jugement. Je dois me borner ici à traiter plus en détail encore que dans mon livre quelques points seulement de mes preuves à décharge et à considérer de plus près quelques-uns de ceux que Helfferich allègue contre le gouvernement russe. Les preuves à décharge pour la Russie sont naturellement des preuves à charge pour l'Allemagne et l'Autriche, et je me vois de nouveau forcé, quoique je l'aie déjà fait assez abondamment dans mon livre, de dresser à chaque point, en opposition à l'innocence de la Russie et de ses alliés la culpabilité des puissances centrales.
Les pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg.
Laissons de côté les efforts stériles que fit la Russie pour obtenir une prolongation du délai de l'ultimatum, ainsi que ses efforts, ceux-là couronnés de succès, pour arracher à la Serbie une réponse soumise, et arrivons tout de suite au moyen de s'entendre le plui indiqué, celui que tous désiraient, les pourparlers directs entre Vienne et Pétersbourg. Je me réfère à l'exposé de ce point, tel qu'il se trouve dans mon livre, p. 113 à 115, 216 et 244, et je ne ferai que rappeler brièvement les dates qui s'y rapportent :
Le 23 juillet déjà (Livre rouge, n° g), le comte Berchtold donne à son ambassadeur à Londres des instructions sur les com-
niunications qu'il auiait à faire à Sir Edward Grey le lendemain 24 juillet, en lui remettant la note autrichienne. Il fallait expliquer, entre autres, la brièveté du délai par le désir qu'on avait d'empêcher les Serbes de recourir à des artifices dilatoires. Il est dit à la fin :
Quant aux exigences auxquelles les Serbes doivent se soumettre... nous ne pouvons pas les laisser devenir matière à discussions et à compromis, et, en considération de nos intérêts économiques, il nous est impossible d'accepter une méthode politique qui permettrait à la Serbie de prolonger à sa guise la crise qui vient de s'ouvrir.
Cette instruction de B< rchtold fut suivie à la lettre. {Livre bleu, n° 5, Livre rouge, n° 10). Dans l'entretien du 24 juillet, Grey souligna le fait que le meurtre de l'archiduc héritier avait sans doute gagné toutes les sympathies à l'Autriche, mais que cependant pareil ultimatum à un Etat indépendant (a document of so formidable a character) méritait d'être appelé un document unique (Unikum) en histoire diplomatique. Quant à lui, Grey, la question austro-serbe ne l'intéressait qu'au point de vue de la paix européenne. « Les dispositions de l'entente franco-russe étaient à peu près les mêmes que celles de la Triple- Alliance » ; il allai c se mettre d'abord en relation avec les ambassadeurs allemands et français, en leur qualité de représentants de puissances non directement intéressées, mais alliées aux principaux intéressés.
Conversation entre Bienvenu-Martin et le comte Szécsen à Paris le 24 juillet. (Livre rouge, n° 11) : Le ministre français « concéda volontiers qu'à la suite des événements de ces temps derniers et de l'attitude adoptée par le gouvernement serbe, une intervention énergique de notre part lui paraissait tout à fait naturelle ». La Serbie a le devoir — dit Bienvenu-Martin — « d'agir avec énergie contre les complices éventuels du meurtrier de Serajevo ». Le rapport de Szécsen se termine sur les paroles suivantes :
En faisant ressortir avec insistance la sympathie de la France pour l' Autriche-Hongrie et les bonnes relations entre nos deux pays, il exprima l'espoir que le litige serait réglé pacifiquement et conformément à nos vœux. Le ministre évita avec soin d'exercer ou de défendre d'une manière quelconque l'attitude de la Serbie.
Que la France, la Russie et l'Angleterre, isolément et en commun, aient conseillé au gouvernement serbe de la manière la plus pressante de satisfaire aux exigences autrichiennes autant que
cela était compatible avec la souveraineté de l'Etat, et que ces conseils aient été suivis, c'est un fait historique incontestable (voir la réponse de la Serbie et, en outre, le Livre bleu, nos 5, 12 ; le Livre jaune, nos 26, 27 ; le Livre orange, nos 4, 40, 42, 53, etc.)
Le 24 juillet, conversation de Sazonow avec le comte Szâpâry (Livre rouge, n° 14) : Sazonow, quelque peu irrité par l'extravagance de la note autrichienne, exprima aussitôt le soupçon que l'Autriche allait droit à une guerre avec la Serbie, et critiqua comme irréalisables certaines exigences de la note, par exemple, la dissolution de la « Narodna Odbrana », la participation de fonctionnaires autrichiens à la répression du mouvement « subversif », etc. ; les continuelles interventions de fonctionnaires autrichiens provoqueraient en Europe une agitation incessante. D'ailleurs, le dossier promis sur l'enquête était devenu superflu par la brièveté du délai fixé par l'ultimatum. Il faut remarquer tout de suite ici que la dissolution de la « Narodna Odbrana » fut acceptée par la réponse serbe, en dépit des objections de Sazonow.
Livre rouge n° 16 : Rapport de Szâpâry, du 24 juillet, sur un entretien entre Sazonow et le comte Pourtalès. Sazonow souligne le caractère européen du conflit, puisque aussi bien la déclaration serbe de 1909 avait eu lieu sous les auspices de l'Europe tout entière. « La Russie réclamerait un examen international du dossier mis par nous (l'Autriche) à sa disposition ». Pourtalès se rangea résolument au point de vue autrichien de la non-intervention. L'ambassadeur allemand ne fit pas de déclaration précise sur ce que l'Aucriche voulait au fond, mais se contenta de dire : « Une seule chose importe sans doute à l'Autriche, c'est d'infliger à la Serbie le châtiment justement mérité. » Le dernier alinéa du rapport de Szâpâry commence par ces mots : « L'entretien fut clos par une exclamation de M. Sazonow : Puisse l' Allemagne travailler avec la Russie au maintien de la paix ! »
Je tiens à faire ressortir paiticulièrement le fait qu'à cette occasion déjà l'idée d'une commission internationale d'enquête fut mise sur le tapis par le ministre russe ; c'était la méthode la plus naturelle et la plus simple pour arriver à un jugement juste sur l'étendue du complot criminel serbe et sur ses participants. Cette proposition d'une commission internationale impartiale est présente dans toutes les négociations. Elle était déjà contenue dans l'empressement de la Serbie à se soumettre à la cour d'arbitrage de La Haye ou à une décision des grandes puissances ; elle
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surgit de nouveau dans l'entretien du 24 juillet, que je viens de mentionner. Elle fut reprise dans la dépêche du tsar du 29 juillet, qui recommandait également d'en appeler à la cour d'arbitrage de La Haye. Cambon la représenta avec habileté et énergie dans l'entretien déjà cité avec Jagow (Liv^e jaune, n° 92). Mais tout cela en vain. L'Autriche en resta inébranlablement — avec la tolérance tacite, sinon avec l'encouragement de l'Allemagne — à l'idée biscornue, franchement idiote, que ses organes devaient prendre part à la répression du mouvement subversif en Serbie, de concert avec les fonctionnaires serbes, et même aux recherches qui auraient lieu en vue de l'enquête judiciaire sur le complot.
Quel homme intelligent peut contester que cette exigence autrichienne — exigence inouïe et dont on ne connaissait pas d'autre exemple, — ne dût être d'une exécution impossible et d'un résultat plus que problématique ? Qu'on se représente un instant seulement dans la pratique la coopération de fonctionnaires autrichiens et serbes à l'effet de réprimer en Serbie un mouvement hostile à l'Autriche, — un mouvement qui, cependant, quelque jugement qu'on porte sur les moyens employée, visait au développement de la même idée nationale qui anime à notre époque tous les peuples européens ; qu'on se représente les organes de la réaction et de la politique d'oppression autrichiennes travaillant en commun avec des fonctionnaires serbes contre le mouvement national serbe, et on ne pourra qu'être d'accord avec Sazonow lorsqu'il prévoit, au cas d'acceptation de l'exigence autrichienne, que l'Europe n'aurait plus une heure de repos. Le maintien inflexible de cette exigence insolemment stupide, inexécutable, allant directement à l'encontre de son but, à savoir : de vivre en paix à l'avenir avec le voisin, a conduit à ce résultat que le monde est en flammes, que des millions et des millions d'hommes à la fleur de l'âge sont massacrés et seront encore massacrés, que le travail intellectuel et matériel d'un demi-siècle est détruit et que l'Europe est arrivée au bord de l'abîme.
Qu'on ne me dise pas que la guerre aurait éclaté quand même, pour une autre cause à défaut de celle-ci. Ce sont des conjecturer dont j'ai déjà fait justice ailleurs. Elles viennent du fonds d'idée: des fatalistes de la guerre, qui ne voyaient ou qui ne voulaient pas voir les voies ouvertes devant les yeux de tous, et conduisant à une entente pacifique entre les nations européennes ; qui pei-
gnaient la guerre à la muraille comme nécessaire et inévitable, parce qu'ils la désiraient et qu'ils la voulaient eux-mêmes ; qui attribuaient aux auties leurs propres desseins, et qui, maintenant que l'horreur dépasse leur propre attente, cherchent à rejeter loin d'eux la faute en s' écriant : Ce n'est pas moi, je n'ai pas voulu la guerre, elle devait venir, elle était inévitable. Tout cela, ce sont des phrases, des excuses, des conjectures, — des questions auxquelles il n'y a pas de réponse précise. La seule question à laquelle on puisse et à laquelle justement on doive répondre avec une précision, avec une certitude mathématique, est celle-ci : Qui a provoqué cette guerre-ci, la guerre de 1914 ? Qui en est responsable ? Sur ce point, je tombe d'accord avec mes adversaires eux-mêmes, tout au moins avec ceux qui, comme moi, ne se basent pa5 ou ne se basent pas exclusivement sur les antécédents, mais en première ligne sur l'histoire du conflit lui-même pour trancher la question des responsabilités. Même des écrivains comme Chamberlain et Helmolt tiennent pour une chose de première importance — et tout le travail de Helfferich repose sur cette manière de voir, — que tout Allemand qui réfléchit recherche la cause immédiate de la guerre, étudie et pèse les preuves, c'est-à-dire les documents, pour arriver à un jugement certain sur l'innocence ou la culpabilité.
Sans doute, avec des gens comme Schiemann, qui évitent par commodité ou mauvais vouloir la question des responsabilités immédiates, parce qu'ils craignent les difficultés et les peines incroyables qu'offre l'étude des actes diplomatiques, et qu'ils se sentent plus en sûreté deirière leurs vagues soupçons sur le passé que dans les eaux claires comme le cristal des preuves actuelles, — avec de telles gens, celui qui recherche sérieusement et consciencieusement les causes de cette guerre ne peut ni compter ni discuter. Schiemann et consorts mériteraient de droit d'être passés sous le silence du mépris ; avec leur limitation calculée aux antécédents éloignés de la guerre, ils ne travaillent qu'à voiler, non à dévoiler la vérité. Si, malgré cela, dans un prochain chapitre, je m'occupe de Schiemann en détail, c'est parce qu'il me provoque en duel personnellement dans sa brochure Ein Verleumder 1 et que je ne veux pas lui fournir cette échappatoire de dire que j'ai évité de m'expliquer avec lui parce que je ne pouvais le réfuter.
1 Un calomniateur.
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Après cette digression, revenons à notre thème des pourparlers directs entre l'Autriche et la Russie.
Note de Berchtold à Szâpâry, des bains d'Ischl, le 25 juillet (Livre rouge, n° 21) : refus de prolonger le délai, considéré cependant par la Russie comme un « égard naturel » envers les autres cabinets, pour leur donner l'occasion « d'étudier le dossier que nous annonçons ». (On sait que le dossier n'est parvenu aux autres puissances qu'après l'expiration du délai ; on donne le 7 août comme date de son arrivée à Londres. Livre bleu, p. iv). La demande de prolongation du délai est catégoriquement repoussée, sous le prétexte que les motifs allégués reposent « sur une hypothèse erronée ». « Notre note adressée aux puissances ne s'était nullement proposé le but d'inviter celles-ci à faire connaître leur opinion sur la question ; elle n'avait au contraire que le caractère d'une information, qui, selon nous, était un devoir de courtoisie internationale. D'ailleurs, nous considérions notre action comme une affaire ne concernant que nous et la Serbie »
Note de Berchtold à Szâpâry du 25 juillet (Livre rouge, n° 26). Berchtold reconnaît s'être « rendu compte que le différend serbe pourrait provoquer une collision avec la Russie ». (Nouvelle preuve du dolus eventualis des puissances centrales dans une guerre européenne.) Il compte même avec le cas « où la Russie estimerait que le moment de la grande liquidation avec les puissances de l'Europe centrale serait arrivé ». Mais; d'un autre côté, dit-il, « on peut toujours admettre que la Russie, à la suite du refus éventuel de la Serbie d'accéder à nos demandes, et en présence de l'action militaire qui en résulterait nécessairement pour nous, désirât réfléchir et pût être même disposée à ne pas se laisser entraîner par les éléments belliqueux ».
Le comte Berchtold envisage donc, le 25 juillet, avant l'arrivée de la réponse serbe, l'éventualité du refus des demandes autrichiennes et fait entrevoir la guerre comme conséquence. L'éventualité prévue, on le sait, ne s'est pas produite, mais sa conséquence, la guerre, n'en est pas moins résultée. Comme la condition préalable de la guerre, soit le refus des demandes autrichiennes, — quelques points mis à part, — ne se réalisa pas en fait, on la construisit artificiellement dans la publication officielle de Vienne du 27 juillet (Livre blanc, p. 19). Berchtold parle ensuite, dans ses instructions à l'ambassadeur, de la lutte avec la Serbie comme d'une lutte « imposée » et comme d'un « moyen de nous défendre
et de nous préserver » ; il affirme ne désirer aucune conquête territoriale, ne pas vouloir porter atteinte à la souveraineté du royaume, et être disposé, « en raison de notre propre orientation politique, à prendre en considération les grands intérêts politiques de la Russie ». Comme conclusion, il parle des « chefs pacifiques » de la Russie, et donne comme but à l'action de l'Autriche « le maintien nécessaire de notre position en Europe ». (Ainsi la position de l'Autriche en Europe dépendait de la coopération d'organes autrichiens aux enquêtes judiciaires et policières serbes ! ?)
La dépêche de Berchtold, datée du même jour (Livre rouge, n° 2j) , explique le § 5 de la note autrichienne en ce sens que la « collaboration » se fera par un « bureau de sûreté » secret à Belgrade. Il n'y a pas d'éclaircissement au sujet du § 6. J'ai déjà examiné ailleurs les détails de l'ultimatum autrichien, et je demande ici une fois de plus : S'il ne s'agissait réellement pour le gouvernement de Vienne que de l'acceptation de ses demandes et non pas d'autres buts, plus importants et tenus secrets jusqu'à présent, pourquoi n'a-t-il pas discuté sur le sens et l'étendue des §§ 5 et 6 de sa note avec la Serbie, ou les puissances, ou seulement avec la Russie ? Pourquoi a-t-il traité la réponse serbe comme si elle avait été un refus aussi brusque que Berchtold se le figurait à l'avance (note 26) ? Pourquoi a-t-il rappelé son ambassadeur et déclaré la guerre ?
Le 26 juillet {Livre rouge, n° 28) Szâpâry fait rapport sur l'entretien du comte Pourtalès avec Sazonow, qui est mentionné dans le Livre blanc allemand, p. 8. La note de l'ambassadeur autrichien met faussement dans la bouche du ministre russe des affaires étrangères des assurances concernant les préparatifs militaires de la Russie, qui, d'après le Livre blanc allemand, ont été faites par le ministre russe de la guerre et non le 26 juillet, mais seulement le 27. Les déclarations prêtées aux Messieurs russes (pas un cheval, pas un réserviste n'est mobilisé, on n'a fait des préparatifs que dans les quatre départements militaires du Sud, etc.), concordent presque textuellement dans le Livre rouge, n° 28 et dans le Livre blanc, p. 8. La parole d'honneur ne manque pas non plus, sauf que Sazonow et Suchomlinow l'ont donnée tous deux, selon le rapport autrichien, et le dernier seul selon le rapport allemand. D'après le Livre blanc, le ministre de la guerre a donc seul violé la parole donnée, tandis que d'après le Livre rouge, Sazonow et Suchomlinow l'ont violée tous les deux. Il
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fai-t remarquer aussi la différence des dates : d'après le Livre blanc, ces assurances sur l'honneur ont eu lieu le 27 juillet, d'après le Livre rouge, le 26 déjà.
Ces différences entre les versions allemande et autrichienne ne laissent pas d'être surprenantes. Si je voulais user de la tactique de MM. Helfferich et consorts, je me permettrais de conclure que les rapports allemand et autrichien (se contredisant dans les dates et les personnes) ont été « fabriqués après coup ». Nous aurons à reparler plus tard de cette tactique. Je m'abstiens de tout jugement semblable, et je ne cite la chose ici que pour prouver combien il faut se garder, dans la marche compliquée des affaires diplomatiques, de conclure à de mauvaises intentions en se basant sur des erreurs ou des différences dans les rapports. On pourrait conclure à une mauvaise intention du fait qu'à la fin de la reproduction allemande du rapport de l'attaché militaire en date du 27 juillet (Livre blanc, annexe II), il manque une phrase très importante, contenue dans la reproduction autrichienne du même rapport. La phrase est conçue en ces termes : « M. le ministre (le ministre de la guerre de Russie, qui manqua à sa parole) insiste avec énergie et à plusieurs reprises sur le besoin pressant et le désir qu'on avait de maintenir la paix. » L'omission de cette phrase dans le Livre blanc n'est évidemment due qu'à une inadvertance, à moins que, comme la dépêche du tsar du 29 juillet, on ne l'ait considérée comme « insignifiante ! »
Dans sa dépêche du 26 juillet au comte Mensdorf à Londres (Livre rouge, n° 2ç) Berchtold conclut de la mobilisation de l'armée serbe, dans l'après-midi du 25 juillet, «qu'à Belgrade on ne penchait pas vers un règlement pacifique de la question. » J'ai déjà fait allusion dans mon livre à l'erreur que commet l'Europe et le monde entier en croyant que l'Autriche aurait porté la guerre chez ses voisins serbes. A Dieu ne plaise ! En réalité — d'après Berchtold, et apparemment le roi de Bavière est aussi de cet avis — c'est la Serbie qui a voulu la guerre et commencé les hostilités !
Nous arrivons maintenant à l'important entretien du comte Szâpâry et de Sazonow, qui eut lieu d'après le Livre rouge, n° 31, le 27 juillet, et, d'après le Livre orange, n° 25, déjà le 26. Cet entretien ouvrit les plus heureuses perspectives d'accord entre les points
de vue autrichien et russe, grâce à l'esprit conciliant dans lequel on aborda le conflit austro-serbe et à la discussion intelligente des différents points de la note autrichienne. Les récits russe et autrichien de cet entretien concordent dans tout l'essentiel, sauf que l'attitude de l'Autriche a l'air beaucoup plus intransigeante dans son propre rapport qu'elle ne l'est dans le rapport russe, tandis que l'attitude de Sazonow est représentée comme tout à fait pacifique et cordiale dans les deux versions. Le comte Szâpâry écrit : « M. Sazonow m'approuva. Notre but, tel que je le lui ai défini, serait absolument légitime, mais il estimait que la voie que nous suivons pour l'atteindre n'est pas la plus sûre. La note transmise par nous ne serait pas heureuse dans sa forme. Depuis qu'il l'avait reçue, il l'avait étudiée et si j'en avais le temps, il désirerait la parcourir encore une fois avec moi. » L'ambassadeur autrichien fit remarquer qu'il n'était autorisé ni à discuter ni à interpréter le texte de la note, mais qu'il accueillerait avec intérêt les remarques de Sazonow. Ce dernier passa en revue les dix paragraphes de la note, « en estima sept acceptables sans trop de difficultés » et déclara que seuls les paragraphes 4, 5 et 6 étaient « inacceptables sous cette forme. »
La partie la plus importante de l'entretien manque malheureusement dans la version autrichiennne, à savoir le désir formel exprimé par Sazonow que V ambassadeur d' Autriche obtînt de Vienne V autorisation d'avoir avec lui un échange d'idées « aux fins d'un remaniement en commun de quelques articles de la note » ; on pourrait peut-être trouver ainsi une formule « acceptable pour la Serbie, tout en donnant satisfaction à l'Autriche quant au fond de ses demandes » (Livre orange, n° 25).
Ce désir formel exprimé par Sazonow de pourparlers officiels à Pétersbourg fut transmis à l'ambassadeur russe à Vienne, ainsi qu'aux ambassadeurs auprès des autres grandes puissances.
Quel sort eut cette requête de Sazonow ? Le n° 40 du Livre rouge et le n° 45 du Livre orange, datés tous deux du 28 juillet, nous l'apprennent sous la forme la plus claire, la plus catégorique. Tous deux rapportent l'important entretien de Berchtold avec l'ambassadeur russe Schébéko, entretien des plus significatifs au point de vue de la question de la culpabilité. Tous deux se réfèrent à l'entretien précédent du 26-27 juillet entre Sazonow et Szâpâry et au vœu exprimé par Sazonow de poursuivre officiellement les négociations à Pétersbourg. Quoique l'ambassadeur russe sou-
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lignât d'un ton cordial, mais en même temps très sérieux, le désir de consolider les bons rapports des deux empires par une entente entre eux, et de donner simultanément à la monarchie autrichienne des garanties sérieuses en vue de ses rapports futurs avec la Serbie ; quoiqu'il ne niât pas le moins du monde l'état d'esprit hostile de ce pays, — Berchtold le note expressément — mais déclarât que l'action militaire ne pourrait qu'accentuer cet état d'esprit ; quoiqu'il fît allusion aux dangers qui pourraient naître pour la paix de l'Europe d'une guerre entre l'Autriche et la Serbie, Berchtold resta inébranlable dans son refus de tous pourparlers sur le conflit austro-serbe. Comme on essaie maintenant de tous côtés en Allemagne de falsifier la vérité historique sur ce point, je citerai textuellement la réponse que Berchtold a faite à Schébéko, d'après son propre rapport (n° 40).
« Dans ma réponse, j'ai souligné que je ne pouvais adhérer à une proposition de cette nature. Personne chez nous ne comprendrait ni n'approuverait des pourparlers portant sur la teneur même de la note qualifiée par nous de non satisfaisante. Une telle discussion serait d'autant moins possible que — l'ambassadeur le savait bien — une agitation générale et profonde s'était emparée de l'opinion publique, et que d'ailleurs nous avions aujourd'hui même déclaré la guerre à la Serbie. »
Le rapport russe résume la réponse de Berchtold en peu de mots, mais tout à fait pertinents : « Il me dit que, d'un autre côté, le Gouvernement austro-hongrois... ne pouvait plus ni reculer, ni entrer en discussion sur aucun des termes de la note austro-hon' groise. » (Livre orange, n° 45.) A la fin de l'entretien, Berchtold adresse encore à la Serbie le reproche ridicule d'avoir provoqué la guerre par la mobilisation générale et par « l'ouverture des hostilités sur la frontière hongroise. »
Sans compter les rédactions russe et autrichienne, qui concordent pour l'essentiel, le refus catégorique de toutes négociations ultérieures avec la Russie à la date du 28 juillet est rapporté en termes semblables dans tous les livres diplomatiques (Voir Livre bleu, n08 61, 74, 75, 78, 81, 93 ; Livre jaune, n**3 82, 83 ; Livre orange, n055 45 ,50, 54, yy.) Même le Livre blanc allemand rapporte (p. 9, annexe 16) que le gouvernement devienne, «tout en rendant
hommage à notre activité médiatrice» (quelle adjonction niaise !) « remarque à propos de cette proposition qu'elle est tardive après l'ouverture des hostilités. » (Il s'agit de la proposition de Grey, d'accord pour l'essentiel avec Sazonow, de poursuivre les négociations sur la base de la réponse serbe.) Ce « tardive » est éclairci encore de la façon suivante dans le télégramme de Tschirschky du 28 juillet (annexe 16) : « après l'ouverture des hostilités par la Serbie (!) et la déclaration de guerre faite dans l'intervalle. »
1,'événement du 28 juillet est évidemment d'une grande incommodité pour Helfferich, de même que le refus, par les empires centraux, de la proposition Grey, d'une conférence lui a sûrement fait passer quelques mauvais quarts d'heure. Nier ces événements, il ne le peut. Voyons comment il se tire d'embarras :
« Après que la première proposition de conférence de Sir Edward Grey se fut heurtée à des difficultés, Sazonow, rappelons-le, prit lui-même l'initiative de pourparlers directs avec l'Autriche-Hongrie, et cette initiative fut tout d'abord repoussée à Vienne (Livre bleu, n°74). Dans l'entretien du 30 juillet, les difficultés qui s'opposaient à l'explication directe furent écartées. D'après le rapport que j'ai cité de l'ambassadeur français (Livre jaune, n° 104), M. Schébéko et le comte Berchtold ont examiné les terribles (sic) difficultés qui restaient avec la même bonne volonté de trouver des solutions acceptables pour les deux parties. » (p. 10.)
Donc la conférence s'est heurtée à des difficultés. Lesquelles ? C'est ce que je demande à M. le secrétaire d'Etat. Car il n'y en avait d'autre que celle ci : l'Allemagne et l'Autriche ne voulaient pas de cet instrument de paix approprié entre tous à son objet. On leur a mille fois répété que si le nom ou la forme ne leur plaisaient pas, elles n'avaient qu'à proposer de leur côté un autre nom et à choisir une autre forme qui leur convînt. Tout nom et toute forme étaient agréables aux puissances de l'Entente. Où donc et comment la conférence s'est-elle heurtée à des difficultés ?
Poursuivons. Helfferich lui-même ne peut s'empêcher d'avouer que Sazonow a pris lui-même l'initiative de pourparlers directs avec V Autriche- Hongrie. Cette initiative était parallèle aux propositions analogues qui partaient de Berlin et de Londres. Il était clair pour tout le monde que si l'on parvenait à s'entendre
directement entre Vienne et Pétersbourg, tous les autres arrangements devenaient inutiles. Mais Vienne repoussa l'initiative de Sazonow, et cela de la manière la plus brutale. Pourquoi ? C'est ce que je demande encore à M. le secrétaire d'Etat. Puisqu'on avait commencé les conversations sous une forme non officielle le 26-27 juillet, pourquoi a-t-on refusé de les continuer officiellement le 28 ? Autre chose encore : le 30 juillet, « les difficultés qui s'opposaient à l'explication directe furent écartées. » Je reviens plus loin sur la conversation du 30 juillet. Mais maintenant, je demande quelles difficultés, ■ — et même « terribles » difficultés — se sont opposées à une explication ultérieure entre Vienne et Pétersbourg ? Quelles autres difficultés que la mauvaise volonté de l'Autriche, qui voulait à tout piix avoir sa guerre avec la Serbie ? Elles étaient terribles en effet, ces difficultés, et terrible est la responsabilité de ceux qui les ont soulevées, et terribles les conséquences qui en sont résultées.
On doit cependant rendre à Helffeiich cette justice, qu'il ne passe pas sous silence le refus opposé par l' Autriche tant à la conférence qu'aux pourparlers directs. Mais que dire du chancelier de l'Empire qui, dans son discours du 19 août 1915, ose nier le fait du refus autrichien et le représenter comme un « malentendu » de la part de la Russie ? M. Helfferich parle (p. 12) de « la discussion de fond de la note adressée à la Serbie, discussion refusée jusqu'alors avec opiniâtreté ». M. de Bethmann Hollweg nie ce refus et le ramène à un malentendu de la part de la Russie. Il dit textuellement (d'après le rapport du Berliner Tageblatt du vendredi 20 août 1915) : « Comme, dans l'intervalle, le gouvernement de Vienne s'était déclaré prêt à l'échange direct de vues avec Pétersbourg, il était clair qu'il y avait un malentendu. » Puis M. de Tschirschky, en réponse à une question du chancelier, confirma à son tour l'existence de ce « malentendu », de la part de la Russie. Le chancelier s'en réfère aussi au Livre rouge autrichien pour établir sa supposition d'un malentendu. Les conversations entre Vienne et Pétersbourg auraient été en bonne voie, « après la disparition du malentendu en question » jusqu'au moment où elles furent brusquement arrêtées par la mobilisation russe. Cette manière de présenter les choses est en contradiction criante avec le contenu clair et sans équivoque des actes diplomatiques, de tous les actes, aussi bien des autrichiens et des allemands que des anglais, des russes et des français. Elle est aussi en contradiction
avec la version du secrétaire d'Etat à l'intérieur, le Dr Helfferich. On ne peut y voir qu'une tentative de fourvoyer l'opinion publique en Allemagne et à l'étranger, — tentative aussi folle que stérile, et qui ne fait que nuire à la cause que, dans l'esprit de son auteur, elle devrait servir.
Les instructions de Bethmann à Tschirschky, du 30 juillet 19 14.
A cette occasion, M. de Bethmann donne connaissance pour la première fois d'une pièce qu'on attendait en vain jusque-là, depuis plus d'une année. On parlait sans cesse des efforts infatigables faits à Vienne par Berlin en vue de la paix, de la pression exercée sur le gouvernement autrichien dans le sens de la modération, etc., mais on n'avait jamais produit la moindre preuve à l'appui de ces conseils de modération. Le Livre blanc et le Livre rouge sont muets sur ce point. Ils accusaient plutôt que d'absoudre. Cette « transmission » platonique des propositions anglaises, le fait de « les soumettre suivant, les ordres reçus », de les « remettre aux décisions » de l'Autriche, tout cela devait faire naître et croître le soupçon que M. de Tschirschky, le russophobe, avait plus excité que modéré au Ballplatz, et que le gouvernement de Berlin lui-même n'avait jamais fait d'efforts sérieux pour amener Vienne à céder sur quelques-unes de ses prétentions. J'ai relevé à plusieurs reprises et de la manière la plus vive dans mon livre, pages 254 à 257, cette lacune dans les publications austro-allemandes et j'ai apostrophé M. de Bethmann Hollweg en ces termes: « Livrez cette pression (sur Vienne) à l'impression, et nous vous croirons. »
Enfin, après plus d'une année, cette lacune est comblée en partie. Pourquoi ri a-t-on pas publié plus tôt les instructions que M. de Bethmann Hollweg a données à M. de Tschirschky, le 30 juillet 19141 ? Si pareille chose s'était passée en France, en Angleterre ou en Russie, si l'on avait publié après plus d'une année des documents si importants, réclamés en vain jusqu'alors de tous côtés, en Allemagne comme à l'étranger, MM. Helfferich, Hel-
1 M. de Bethinann Hollweg laisse de côté, suivant son habitude, la date des instructions, quoique la date et l'heure exacte soient de première importance dans ces recherches difficiles ; il se réfère à un avis du comte Pourtalès, arrivé « le 29 juillet au soir » et date du 30 juillet la réponse de Tschirschky. Les instructions doivent donc avoir été envoyées à Vienne entre le soir du 29 juillet et le 30 juillet.
IvA RUSSIE A-T-ELEE ÉTÉ L'INCENDIAIRE ? 267
molt, Schiemann, Chamberlain et Cie ne manqueraient pas de parler de falsification et de fabrication après coup. Ces champions du gouvernement allemand font remarquer d'ailleurs dans leurs écrits qu'on ne peut considérer comme authentiques que les notes de gouvernement à gouvernement, mais non les instructions de ministre à ambassadeur ; car celles-là sont contrôlées par la partie adverse, tandis que celles-ci ne sont pas contrôlables et sont par conséquent exposées à des falsifications (voir Chamberlain, Neue Kriegsaufsâtze, p. 66). Si l'on peut exprimer de tels soupçons au sujet d'instructions ministérielles et de rapports d'ambassadeurs à leur propre gouvernement, publiés en m? me teyyi-ps que tous les autres documents, en rapport avec eux, de telle sorte qu'ils peuvent ainsi se confirmer et se compléter mutuellement, ce soupçon n'est-il pas bien plus justifié encore à l'égard d'une publication faite isolément après plus d'une année, sur des demandes pressantes venant de tous les côtés, et qu'on n'avait jamais annoncée jusque-là en Allemagne l ?
M. de Bethmann Hollweg annonce ce fait surprenant par une tournure de phrase mystique, et qui, pour moi du moins, reste inexplicable : « Comme, peu avant le début de la guerre, l'excitation augmentait en Angleterre, et qu'on commençait à formuler de graves soupçons sur nos efforts en vue du maintien de la paix, j'ai donné connaissance de ce fait dans la presse anglaise. » Pour moi, je ne connais pas cette publication, elle m'a peut-être échappé. Mais si elle a eu lieu, je demande :
a) Pourquoi ce fait a-t-il été publié dans la presse anglaise et non dans la presse allemande ? Plus encore qu'en Angleterre, on attendait et on exigeait en Allemagne une preuve formelle des efforts faits à Vienne pour le maintien de la paix.
b) Pourquoi la pièce du 30 juillet n'a-t-elle pas été publiée dans l'original, et pourquoi a-t-on seulement annoncé le « fait » d'une manière tout à fait vague et générale ?
c) Pourquoi n'a-t-on pas publié les instructions de Bethmann, datées du 30 juillet 1914, dans le Livre blanc allemand ? Ni dans le premier, ni dans le second ?
1 Après quinze autres mois Bethmann Hollweg s'est décidé à publier (en novembre 19 16) de nouvelles instructions à Tsckirschky, à propos de la formule de transaction de Grey (Livre bleu n° 88). Je commente ces nouvelles instructions dans le chapitre « Bethmann le pacifiste », section « Buts de guerre ».
Autant de questions auxquelles je n'ai pas de réponse ; autant de soupçons que je ne puis étouffer, de points obscurs qui, pour moi, attendent encore qu'on les éclaircisse. Car je ne puis, quant à moi, passer par dessus en parlant de « mystification, de tromperie, de fabrication après coup », avec la même insouciance que MM. Helfferich, Helmolt, Schiemann, Chamberlain et Cie
Longtemps après que j'eus écrit ces mots, on a donné quelques explications ultérieures à ce sujet, — dans la presse anglaise, — mais qui ne font que rendre l'affaire plus obscure. La Westminster Gazette du Ier août a publié en effet les instructions de Bethmann à Tschirschky en date du 30 juillet. Le texte en a, diton, été remis par l'office des affaires étrangères au correspondant à Berlin du journal anglais pour être publié en Angleterre. Le fait n'en est que plus mystérieux : c'est vraiment une chose unique qu'un gouvernement fasse publier un document si important dans la presse étrangère, qu'il le cache à son propre peuple et qu'il ne l'insère même pas dans son premier livre diplomatique, publié quatre jours après, — ni du reste dans le second. Qu'aurait-on dit en Allemagne de Grey ou de Viviani, s'ils avaient laissé de côté dans leurs livres bleu ou jaune des instructions d'une importance capitale, adressées à Goschen ou à Cambon pendant les jours critiques, et si, une année après le commencement de la guerre, ils avaient déclaré, à la stupéfaction du monde, que ces instructions avaient été publiées au commencement d'août 1914 dans la Norddentsche Allgemeine Zeitung ? ! D'amers sarcasmes auraient accueilli une telle révélation, et j'aime mieux ne pas entendre les injures et les soupçons que la presse allemande aurait jetés à la face des ministres étrangers.
Comment expliquer ce fait étrange et sans exemple ? La remise du document au journal anglais eut lieu évidemment dans le but de faire croire au peuple anglais que le gouvernement allemand avait fait de sérieux efforts pour dissiper par des négociations amicales le conflit entre Vienne et Pétersbourg. En ces jours-là, il importait par dessus tout au gouvernement de Berlin de faire garder à l'Angleterre sa neutralité dans le conflit menaçant. Dans ce but, il fallait si possible mettre au compte de la Russie la responsabilité de l'échec d'une solution pacifique du
conflit. C'est pourquoi M. de Bethmann Holhveg parla d'un « malentendu » à Pétersbourg dans ses instructions à Tschirschky, tandis qu'il s'agissait en réalité d'un refus brutal opposé par le gouvernement de Vienne à toute négociation. Le même jour où M. de Bethmann Holhveg prétend avoir exhorté de façon si piessante le gouvenemernt de Vienne à entrer en négociations avec Pétersbourg — 30 juillet — il faisait repousser par M. de Jagow la première formule transactionnelle de Sazonow (que je commenterai plus tard en détail. Livre orange, nos 60, 63) aussi brutalement que, deux jours auparavant, le comte Berchtold avait repoussé toute négociation avec Pétersbourg. Les diplomates de Vienne refusèrent toute discussion en général ; ceux de Berlin refusèrent spécialement la base de la discussion proposée par la Russie, qui aurait conduit à une entente avec une certitude absolue. L'Autriche dit à la Russie : Je ne discuterai pas avec toi la question serbe. L'Allemagne dit à la Russie : Cette proposition spéciale que tu fais en vue d'une entente avec l'Autriche est si inacceptable pour mon allié, que je ne la transmets même pas à Vienne. Résultat : Berlin et Vienne rendirent en même temps impossible toute entente directe entre Vienne et Pétersbourg.
Mais cette fâcheuse circonstance ne devait pas être connue du public anglais. Il fallait que l'Allemagne et l'Autriche appt russent innocente , des suites funestes de l'obstruction austroallemande, afin que l'opinion publique anglaise se prononçât contre toute participation à une guerre aux côtés de la Russie et de la France. C'est là le but évident de la publication de cette dépêche dans la Westminster Gazette. Ce fut un des moyens dont on se servit pour couvrir le double jeu de Berlin et de Vienne. Le gouvernement allemand a passé le « fait >> sous silence pendant plus d'une année, aussi bien la dépêche à Tschirschky que sa publication dans la Westminster Gazette. On ne peut connaître les raisons de ce silence, on ne peut que les supposer. Si la dépêche est authentique, c'est-à-dire si elle a été réellement envoyée par Bethmann à Tschirschky, la façon dont elle a été publiée (en Angleterre uniquement) fait naître un grave soupçon : elle n'était pas sérieuse et n'a peut-être été rédigée et envoyée qu'en vue de sa publication en Angleterre. Le refus brusque et non motivé (non motivé jusqu'à aujourd'hui) de la première formule transactionnelle de Sazonow, le 30 juillet, — sans compter les autres faits démontrés (l'attitude vis-à-vis de la conférence et de la formule transaction-
nelle de Grey, de la proposition du tsar le 29 juillet, etc.), — tout cela prouve que Berlin ne voulait pas d'une entente entre Vienne et Pétersbourg, mais que, le 30 juillet déjà, on y était fermement décidé à la guerre. De là vient que l'office des affaires étrangères de Berlin se contenta du succès apparent de sa pression sur Vienne, exprimé — avec toutes sortes de clauses et de réticences — dans les notes des 30 et 31 juillet de Berchtold à Szâpâry et à Mensdorff (Livre rouge 50, 51), au lieu d'exiger de son alliée qu'elle acceptât une base de négociations qui promettait vraiment le succès, par exemple les propositions d'entente anglaise et russe, et de faire dépendre de cette acceptation tout appui ultérieur à l'Autriche.
D'après tout cela, la dépêche de Bethmann-Hollweg du 30 juillet éveille le soupçon d'être une feinte, destinée à jeter la poudre aux yeux du public anglais, feinte démasquée par toute la conduite ultérieure du gouvernement de Berlin. C'est pourquoi on l'a lancée secrètement dans la presse anglaise ; c'est pourquoi elle est passée sous silence dans les deux livres blancs allemands, dans la presse officielle et dans la presse officieuse, dans tous les discours du chancelier de l'empire, jusqu'au 19 août 1915. Toute cette affaire était un point des plus obscurs dans les préliminaires diplomatiques de la guerre, point qu'on aurait voulu pouvoir faire disparaître une fois pour toutes, — puisqu'il a manqué son effet en Angleterre ; mais qu'il a fallu bon gré mal gré mettre au jour, pour répondre en quelque mesure à la demande toujours plus pressante de preuves de la pression exercée par Berlin sur Vienne (demande que j'ai formulée le premier avec toute l'énergie dont j'étais capable.)
Mais si je réprime toutes ces réserves et ces doutes, le document du 30 juillet et son succès limité ne font que me prouver combien j'avais raison de dire dans mon livre qu'une volonté ferme à Berlin devait avoir pour conséquence à Vienne une docilité absolue sur tous les points, qu'une parole de Bethmann Hollweg n'était même pas nécessaire, mais qu'il suffisait d'un froncement de sourcils pour amener Vienne à suivre les conseils de Berlin. L'événement du 30 juillet — s'il est authentique et si la démarche a été tentée sérieusement, — prouve la justesse de ce que je dis dans mon livre.
LA RUSSIE A-T-EIXE ETE i/ INCENDIAIRE ? 27 1
Berlin pouvait obtenir de Vienne tout ce qu'il voulait ; mais il s'agit toujours de savoir ce qu'il voulait. Toutes les phrases doucereuses de Bethmann Hollweg et de Jagow, assurant qu'ils avaient été jusqu'à l'extrême limite de leur devoir d'alliés, qu'ils avaient déjà pressé si fort sur le bouton à Vienne qu'ils avaient peut-être produit l'effet contraire, etc., etc., toutes ces phrases évasives sont mensonge et imposture. Si l'on pressait sur le bouton à Berlin, cela devait inévitablement sonner à Vienne. Si l'avertissement de Bethmann Hollweg en date du 30 juillet avait eu pour résultat immédiat la reprise des négociations entre Vienne et Pétersbourg, Berlin pouvait donc empêcher la rupture de ces négociations le 28 juillet, Berlin pouvait obtenir de Vienne l'acceptation de la conférence de Grey et des formules transactionnelles de Grey et de Sazonow, il pouvait empêcher la mobilisation des deux corps d'armée du Nord contre la Russie, la rupture des relations diplomatiques et la déclaration de guerre à la Serbie, la mobilisation générale autrichienne le matin du 31 juillet, — il pouvait absolument tout empêcher ce qui se passait de funeste à Vienne, de même qu'il pouvait obtenir comme au commandement la reprise des négociations le 30 juillet. Berlin était déjà responsable de tout le mal venu des actes et des omissions de Vienne ; sa responsabilité est infiniment aggravée par la nouvelle publication de Bethmann. Jusqu'ici, le gouvernement de Berlin pouvait encore se retrancher derrière son impuissance vis-à-vis de Vienne. Aujourd'hui, ce jeu de cache-cache est impossible. Nous savions déjà, mais il est maintenant confirmé, que Berlin était tout, et Vienne rien. Celui qui attrait pu tout empêcher est responsable de tout ce qui est arrivé. Le gouvernement de Berlin est le principal coupable, celui de Vienne n'en est que le complice.
Ce jugement est encore renforcé par les circonstances spéciales au cas du 30 juillet. Ce jour-là, il s'agissait de faire revenir le gouvernement de Vienne d'un faux-pas dangereux (refus catégorique d'entrer en discussion avec Pétersbourg). Dans les autres cas où Vienne avait pris quelque décision dangereuse, on avait pu en prévenir l'exécution. La note autrichienne pouvait être examinée et tempérée à Berlin, le délai de l'ultimatum pouvait être prolongé, la déclaration de guerre empêchée, l'acceptation des
différentes propositions de médiation être demandée, — tout cela pouvait et devait par conséquent être résolu et dirigé auparavant par Berlin sans que Vienne eût à souffrir dans sa dignité par le retrait des dispositions prises. Mais le cas du 28-30 juillet était plus compliqué : le comte Berchtold avait refusé d'entrer en pourparlers avec Pétersbourg, et ce refus avait été communiqué entre le 28 et le 29 juillet à toutes les chancelleries de l'Europe. Maintenant le coup de foudre éclatait de Berlin et, qu'il lui en coûtât ou non, Berchtold devait se désavouer. C'était difficile — même, si l'on veut, contraire au prestige ; plus contraire que bien d'autres choses que l'Autriche a refusées avec indignation, — et cependant cela a eu lieu. Cela a eu lieu farce que Berlin le voulait ainsi. Que n'aurait-on pas pu faire réussir si Berlin l'avait voulu ! Pour couvrir la retraite autrichienne, le comte Berchtold s'est construit le font d'or du « malentendu ». Ce n'est que maintenant, après la révélation de Bethmann, que l'on comprend le sens intime et le but de cette construction branlante. Dans sa dépêche du 30 juillet à Szâpâry (n° 50), le comte Berchtold fait rapport sur sa reprise des pourparlers avec l'ambassadeur russe Schébéko. Le jour précédent (29 juillet) un entretien avait eu lieu entre Sazonow et Szâpâry (Livre rouge n° 47), dans lequel Sazonow s'était plaint d'une part de la mobilisation austro-hongroise, « poussée bien au delà de la mesure nécessaire et, par suite, dirigée contre la Russie », et, d'autre part, du refus catégorique de l'Autriche de prendre part à tout nouvel échange de vues. Cet entretien, déjà discuté dans mon livre (p. 244 et 249), roula sur la distinction ingénieuse et bien connue entre les intérêts austrorusses, que l'on voulait discuter, et les intérêts austro-serbes que l'on ne voulait pas discuter. A cette occasion, Sazonow fit de nouveau ressortir « que l'on reconnaissait bien nos intérêts . comme légitimes (ceux de l'Autriche) et qu'on était disposé à leur donner pleine satisfaction, à la condition qu'ils fussent présentés sous une forme acceptable pour la Serbie. » La mobilisation partielle russe du 29 juillet fut annoncée par Sazonow comme mesure de précaution prise en vue de sauvegarder les intérêts russes dans les Balkans. Le point de vue de Berchtold, celui de ne pas discuter le conflit entre V Autriche et la Serbie, tel qu'il avait été précisé au comte Szâpâry par les instructions du jour précédent (28 juillet, n° 40), fut pleinement maintenu dans l'entretien de Pétersbourg du 29 juillet
LA RUSSIE A-T-ELLE ÉTÉ i/lNCENDIAIRE ? 273
Et voilà que, tout à coup, sur un ordre de la Wilhelmstrasse, il fallait s'engager dans une nouvelle voie, celle d'une entente directe avec la Russie. On fit donc appel au fameux malentendu. « M. Sazonow s'est plaint qu'il n'y avait pas eu échange de vues entre M. Schébéko et moi : assurément il doit y avoir là une méprise, vu qu'il y a deux jours, M. Schébéko et moi nous avons
examiné les questions actuelles » (30 juillet, Livre rouge, n° 50).
M. de Bethmann invoque donc cette prétendue méprise de Schébéko ou de Sazonow pour faire accroire au monde qu'il n'y a eu en réalité aucun refus de Berchtold d'entrer en pourparlers. Oui, M. de Bethmann, le refus a eu lieu, refus aussi brusque et catégorique que votre refus de la conférence, que le refus de Jagow concernant la première formule d'entente de Sazonow. Mais la prétendue méprise russe n'est autre chose qu'une honteuse manœuvre pour couvrir la retraite de Berchtold, qui ne pouvait guère dire en face au diplomate russe : « Ecoutez donc, Excellence, j'ai, il est vrai, refusé avant-hier toute nouvelle discussion avec Pétersbourg, mais M. de Bethmann m'ordonne, sous peine de menaces sévères, de discuter quand même, et me voilà prêt. » Ce désaveu, le ministre autrichien des affaires étrangères ne pouvait pas se le donner, c'est pourquoi il imagina la méprise. Et le chancelier de l'Empire allemand utilise maintenant cette prétendue méprise pour escamoter des faits prouvés historiquement ! La mauvaise foi perce ici sans aucun doute.
Les preuves qu'il n'y avait aucun malentendu, mais un refus brutal s'étalent aux yeux du monde dans le Livre blanc, le Livre rouge et dans tous les Livres de l'Entente, ainsi que dans mon ouvrage. Je voudrais seulement rappeler aujourd'hui le n° 44 du Livre rouge autrichien, qui forme pour ainsi dire la sedes materiae de cette question du malentendu : Berchtold communique à ses missions le texte d'un mémoire qu'il a remis le 29 juillet à M. de Tschirschky en réponse à l'une des démarches entreprises par ce dernier le 28 juillet (sur cette affaire, voir mon livre, p. 256-257). C'est que le gouvernement de Berlin, faisant un effort, avait décidé enfin de ne pas « transmettre » purement et simplement une proposition de paix de l'Angleterre, mais de la « soumettre à l'examen du cabinet de Vienne ». A V examen ! Jusqu'à présent, jusqu'à la plus récente révélation de M. de Bethmann, c'était la plus forte pression connue qui eût été exercée de Berlin sur Vienne. La proposition anglaise qui fut soumise à l'examen était exacte-
ment la même que celle à laquelle se rapporte l'instruction maintenant révélée du 30 juillet, à savoir : que le gouvernement de Vienne « considérât la réponse de Belgrade comme suffisante, ou du moins qu'il l'acceptât comme base d'une discussion entre les diverses chancelleries ». (Livre blanc, p. 9 ; Livre rouge, n° 43). La proposition elle-même avait été recommandée, de la manière la plus pressante, par Grey au prince Lichnowsky, le 27 juillet (Livre bleu, n° 46) et cette proposition concordait absolument, comme chacun le voit, avec l'idée de Berlin d'engager une conversation directe entre Vienne et Pétersbourg sur la base des notes échangées entre l'Autriche et la Serbie. C'est donc tout ce qu'il y a de plus surprenant, et pour moi c'est une contradiction insoluble, de voir cette proposition d'entente anglo-allemande, sur laquelle les deux parties sont d'accord, remise d'abord à Vienne le 28 juillet sous la forme plus que platonique d'une « soumission à l'examen » et d'apprendre maintenant que, le 30 juillet, elle fut réitérée sous la forme extrêmement énergique d'une menace de rupture d'alliance par ce même M. de Tschirschky. Si le gouvernement de Berlin attachait réellement autant d'importance à la reprise heureuse des négociations entre Vienne et Pétersbourg qu'il voulait alors et veut encore le faire croire aujourd'hui, pourquoi n'a-t-il pas pris, le 28 déjà, le ton énergique du 30 juillet et empêché ainsi le refus de Berchtold à Schébéko ? Je trouve entre la tiède recommandation du 28 et l'injonction énergique du 30 juillet une contradiction qui — à côté de beaucoup d'autres circonstances relevées plus haut — me fait voir les instructions du 30 juillet sous un jour tout particulier.
La froide « remise à l'examen » du 28 juillet devait avoir comme conséquence nécessaire le refus non moins froid de toute négociation de la part du cabinet de Vienne. Les raisons du refus sont indiquées dans le mémoire cité plus haut ; elles culminent dans la phrase où il est dit que le gouvernement impérial et royal :
« à son vif regret, n'est plus à même de prendre position à l'égard de la note serbe dans le sens de la suggestion anglaise, vu que, au moment où se faisait ici la démarche allemande, l'état de guerre entre la monarchie et la Serbie était déjà déclaré et que la note serbe se trouvait ainsi devancée par les événements » (Livre rouge, n° 44).
J'ai déjà suffisamment mis en lumière dans mon livre (p. 246- 248) l'absurdité de cette théorie de Berchtold du « devancement », et le mensonge réel de son point de départ. Il m'importe seulement, dans la recherche actuelle, d'établir que Berlin non seulement avait été informé, comme tous les autres cabinets, du refus catégorique de toute discussion ultérieure, mais qu'il avait été encore renseigné par un mémoire détaillé du 29 juillet sur les causes de ce refus. Mais M. de Bethmann prétend que le refus n'a pas du tout eu lieu, et qu'il y a eu seulement un «malentendu)) de la Russie ! Il se met ainsi en une criante contradiction avec la vérité et aussi avec son secrétaire d'Etat, qui établit expressément que « le 30 juillet dans l'après-midi, le gouvernement autrichien se rendait au désir de la Russie, désir jusqu' alors constamment repoussé, d'une discussion de la note à la Serbie ». (Helfïerich, p. 13.)
Abandonnons avec confiance au chancelier de l'Empire et à son secrétaire d'Etat le soin de s'expliquer en famille sur cette contradiction, et quant à nous retenons seulement la constatation — conforme à la vérité, — du secrétaire d'Etat :
i° La Russie a eu le désir d'une entente directe avec l'Autriche — désir qui, cela va de soi, a été partagé par toutes les puissances, y compris l'Allemagne (comme M. de Bethmann l'affirme constam lient) .
20 L'Autriche a refusé énergiquement de réaliser le vœu de la Russie, jusqu'à ce que,
30 le 30 juillet, après-midi, elle se déclara enfin disposée à une discussion.
Il est possible qu'il faille rapporter cette disposition finale du gouvernement de Vienne à l'influence de Berlin. Son défaut était, et son insuccès dépendait de ce
a) qu'elle arrivait trop tard (l'avis de Berchtold à Szâpâry du 30 juillet (n° 50) ne pouvait arriver à exécution à Pétersbourg que le 31 juillet (n° 55) ; mais ce jour-là la mobilisation générale avait déjà eu lieu de part et d'autre, et en Allemagne le danger de guerre avait été proclamé ); et
b) qu'elle était tellement hérissée de clauses (« éclaircissements » à donner, « dans le cadre des éclaircissements ultérieurs », « ne laisser discuter aucun des points de la note », « devancé par l'explosion de la guerre », etc.), que le succès de la reprise des délibérations était d'avance plus que douteux (voir mon livre, p. 246 et 251).
L'auteur d'un écrit consacré à la défense du gouvernement autrichien relève encore à titre de louange spéciale l'amas de clauses qui tempère la disposition de Vienne à délibérer : Vienne, dit-il, n'a nullement cédé ; elle est restée forte jusqu'au dernier moment et, même si les délibérations avaient continué, elle ne se serait rien laissé marchander de ses exigences. Il n'est sans doute pas téméraire, à en juger par les faits antérieurs, de donner raison à cet encenseur du gouvernement de Vienne. Même sans la politique d'ultimatums de Berlin, même sans la transformation du conflit balkanique entre l'Autriche, la Serbie et la Russie en un conflit de préparatifs militaires entre l'Allemagne et la Russie, il est à supposer que les négociations entre Vienne et Pétersbourg auraient échoué devant cette même politique à courte vue, méchante et tenace, qui avait caractérisé jusqu'alors toute l'attitude du gouvernement autrichien.
Mais c'eût été le devoir du gouvernement de Berlin, si réellement — toutes les autres voies de médiation et d'entente étant écartées — on désirait maintenir la paix par le seul moyen subsistant d'une entente directe entre Vienne et Pétersbourg, — c'eût été le devoir de Berlin d'exercer, déjà le 23 juillet, la pression faite sur Vienne le 30 juillet, et d'empêcher que le cabinet de Vienne, par son intransigeance et ses proccédés belliqueux contre la Serbie ne préparât le terrain le plus défavorable que l'on pût imaginer aux négociations avec Pétersbourg. Si M. de Bethmann tenait pour désirables ou nécessaires les négociations directes entre l'Autriche ec la Russie, que Sazonow désirait engager dès le premier instant, il aurait dû, en temps utile, exercer à cet effet sa pression sur Vienne et n'aurait pas dû souffrir que le gouvernement de cette capitale refusât praenumerando le 23 juillet (Livre rouge, n° 9), puis plus tard et à réitérées fois, toute discussion directe de la question serbe avec la Russie (voir mon livre, p. 245). Berlin est responsable de ce refus et de ses conséquences. La pression du 30 juillet — en admettant qu'elle soit prouvée et qu'elle ait été faite sérieuse-
ment — n'était plus en état d'annihiler les lourdes conséquences de la « rosserie » autrichienne du 23 au 29 juillet.
Le fait que Sazonow, par suite de la disposition favorable, mais tardive, de l'Autriche, n'en résolut pas moins de reprendre les pourparlers avec le plus grand zèle et la meilleure volonté de sa part (voir Livre rouge, nos 55 et 56 ; Livre orange, n° 69 ; Livre bleu, n° 133), est en tous cas d'une signification décisive quant à la question de la culpabilité russe. Il retira ses exigences beaucoup plus encore qu'il n'avait fait jusqu'alors, demanda la continuation des délibérations sur le terrain neutre de Londres, « des négociations à Saint-Pétersbourg lui paraissant promettre moins de résultats, pour des raisons faciles à deviner » (Livre rouge, n° 56). Au sujet de l'intervention de l'Autriche en Serbie, il fit aussi les concessions extrêmes bien connues, dont j'ai souvent parlé dans mon livre, et que je voudrais désigner sous le nom de « troisième formule d'entente de Sazonow » (Livre bleu, n° 133). J'en parlerai encore en même temps que des deux premières. L'entretien entre Szâpâry et Sazonow (Livre rouge, n° 56) mentionné plus haut, eut lieu le Ier août à Pétersbourg, le jour même où, dans l'après-midi, fut remise la déclaration de guerre allemande. Dans son entretien du même jour avec Paléologue et Buchanan, le ministre russe assura qu'en aucun cas la Russie ne commencerait les hostilités ; qu'elle se considérait comme liée par ses propositions d'entente jusqu'à ce que des troupes allemandes franchissent la frontière. Il proposa encore, nous l'avons déjà dit plus haut, comme dernière chance de retarder tout au moins la catastrophe, l'arrêt des armées mobilisées de France, d' Allemagne et de Russie à l'intérieur de leurs frontières, tandis qu'une dernière tentative serait faite en faveur d'une solution pacifique (voir les deux derniers alinéas du Livre bleu, n° 139).
Y a-t-il quelqu'un au monde pour prétendre en conscience qu'un homme qui, le jour même de la déclaration de la guerre, agit comme Sazonow, ait dès le début voulu, projeté et recherché la guerre et que son unique effort ait été de s'assurer l'appui de l'Angleterre et de la France pour commencer l'attaque ? A mon avis, personne ne peut, en bonne conscience, prétendre cela à moins que les mots « guerre et cri de guerre »> ne lui aient fait perdre complètement la raison, le jugement et la bonne volonté. Les documents parlent un langage clair et sans équivoque, et même si, comme Helfferich, on ne veut prendre en considération
que les publications de l'Entente en laissant de côté celles de l'Autriche et de l'Allemagne, — principe qui, comme je l'ai démontré, est en soi absolument condamnable — ces livres-là précisément prouvent à l'évidence que Sazonow n'a pas voulu la guerre, qu'au contraire il a travaillé pour la paix du premier au dernier moment.
Les propositions d'entente de Sazonow.
Les propositions d'entente de Sazonow ont eu un sort très curieux. Ces propositions — même abstraction faite de tous les autres actes du ministre russe, de ses conseils à la Serbie, de son acceptation de la conférence, de sa proposition d'en appeler au Tribunal arbitral de la Haye, de son désir de conversations directes avec Vienne, etc., — prouvent à elles seules ses intentions pacifiques et ruinent complètement l'échafaudage par lequel Helfferich veut faire de la Russie l'incendiaire. Je m'en réfère à mon livre (p. 116-120, 217-218, 260-262) où j'ai traité en détail les propositions médiatrices de Sazonow et me contenterai de récapituler ici sommairement l'état des faits :
Première formule d'entente de Sazonow (30 juillet).
Nous sommes au 30 juillet. Le jour précédent, la Russie avait procédé à la mobilisation partielle dans les quatre circonscriptions militaires du Sud ; la veille, Bethmann avait adressé à l'Angleterre la demande connue de neutralité ; l'Autriche avait, depuis deux jours, commencé la guerre avec la Serbie et bombardait Belgrade ; Viviani, qui venait de rentrer avec Poincaré d'un voyage dans le Nord, faisait tous ses efforts, de concert avec Grey et avec la collaboration de Sazonow, pour donner à la crise une solution pacifique ; depuis trois jours, la proposition de Grey, de réunir une conférence, avait été définitivement écartée par l'Allemagne, sans que le gouvernement de Berlin condescendit à indiquer une forme qui lui agréât pour l'action médiatrice des quatre Puissances — sur laquelle elle se disait d'accord en principe — ; les négociations entre Vienne et Pétersbourg étaient rompues depuis deux jours — bref, la situation était tendue d'une manière inquiétante, et l'on pouvait craindre le pire d'un instant à l'autre. Le comte
Pourtalès avait, le jour précédent déjà, menacé M. Sazonow de la mobilisation allemande, au cas où la Russie n'arrêterait pas ses préparatifs militaires. Mais Sazonow pouvait justifier la mobilisation partielle russe par celle de l'Autriche qui avait précédé et « vu l'absence évidente chez cette dernière du désir d'accepter un mode quelconque d'une solution pacifique de son conflit avec la Serbie. » (Livre orange, n° 58).
Dans cette situation critique, l'ambassadeur d'Allemagne à Pétersbourg perd aussi son calme habicuel ; il arrive, le 30 au matin de bonne heure (le Livre bleu, n° 97, indique : at 2 A. M. ; le Livre orange, n° 103 : cette nuit), complètement défait (completely broke down) auprès du ministre lusse, et le prie instamment de bien vouloir lui indiquer à quelles conditions la Russie arrêterait ses préparatifs (« indiquer à quelles conditions nous pourrions encore consentir à suspendre nos armements»). Sazonow s'y déclare prêt, vu que le tsar et lui-même nourrissent le désir le plus ardent du maintien de la paix, et dicte au comte de Pourtalès la formule suivante :
Si l'Autriche, reconnaissant que la question austro-serbe a assumé le caractère d'une question européenne, se déclare prête à éliminer de son ultimatum les points qui portent atteinte aux droits souverains de la Serbie, la Russie s'engage à cesser ses préparatifs militaires. (Livre Orange, n° 60; Livre bleu, n° 97 ; Livre jaune, n° 103.)
Pourtalès promet d'appuyer la proposition dt Sazonow auprès de l'office des affaires étrangères à Berlin. La proposition est transmise aussitôt à toutes les grandes Puissances et cela par deux voies : par les ambassadeurs de ces Puissances à Pétersbourg et par les ambassadeurs russes dans les capitales étrangères. C'est ainsi que, le même jour encore, les affaires étrangères à Berlin sont instruites de la formule de Sazonow x par Pourtalès et Swerbéew. Et qu'arrive-t-il ? Jagow refuse la proposition qui lui a été remise et recommandée par Pourtalès, selon la promesse faite à Sazonow (Livre jaune, n° 103) comme «inacceptable pour l'Autriche)). Et c'est tout. Aucun motif. Inacceptable!
Pourquoi inacceptable ? Qu'est-ce que cette formule de Sazonow contenait qui pût être inacceptable pour l'Autriche ? Est-ce
1 Au n° 63 du Livre orange, le télégramme de Sazonow a été daté par erreur du 29 juillet, tandis qu'il date réellement du 30 (voir Livre orange n° 60) . Plaisonsnous à croire que M. Helfferich ne trouve pas dans cette erreur des intentions falsificatrices.
peut-être qu'elle reconnaissait que la question austro-serbe avait pris le caractère d'une question européenne ? Ce passage ne renfermait que des choses qui allaient de soi, et qui depuis longtemps éfaient reconnues par l'Allemagne et l'Autriche. Il était donc si peu inacceptable qu'au fond il était même superflu. Tous les efforts pacifiques des Puissances européennes à partir du 24 juillet ne reposaient-ils pas sur le fait — d'ailleurs prévu d'emblée par l'Allemagne et l'Autriche, comme le prouvent leurs propres documents,
— que le conflit austro-serbe, par suite de l'antagonisme austrorusse dans cette question, et ensuite des alliances des deux empires, avait pris le caractère d'une question européenne : les efforts pacifiques des Puissances de l'Entente et de l'Italie, toutes les propositions de Grey, de Sazonow, de Viviani, et aussi la proposition allemande en vue d'une entente directe entre Vienne et Pétersbourg — dont ces Messieurs de la Wilhelmstrasse se prévalent avec tant de complaisance, — toutes ces propositions ne reposaient-elles pas sur la reconnaissance du fait indéniable que le conflit était devenu une question européenne, et sur les efforts faits
— du moins par les Puissances de l'Entente — pour empêcher que la question européenne ne prît les proportions d'une guerre européenne ? L'instruction, maintenant connue, donnée par Bethmann à Tschirschky, le 30 juillet, et toutes les prétendues « pressions sur le bouton » à Vienne auparavant et plus tard, mais avant tout la disposition finale de Vienne à discuter directement avec Pétersbourg, qu'est-ce que tout cela signifie, sinon que « l'on reconnaissait que la question austro-serbe avait pris le caractère d'une question européenne ? » Il était donc impossible que cette phrase de la formule de Sazonow causât le moindre déplaisir à M. de Jagow.
Poursuivons. L'Autriche devait se déclarer prête à éliminer de son ultimatum les points qui eussent porté atteinte aux droits de souveraineté de la Serbie. Qu'est-ce qu'il y avait à objecter à cette formule ? L'Autriche n'avait pas du tout — je pense — l'intention de violer les droits de souveraineté de la Serbie ? ! En vérité, les expressions par lesquelles l'Autriche affirme ses intentions négatives — elle n'a, comme on le sait, jamais fait connaître ses intentions positives — varient suivant les passages : une fois on respectera le territoire serbe, une autre fois son indépendant-, une troisième fois sa souveraineté, et entre ces trois assurances de respect on trouve les permutations et les combinaisons les plus
LA RUSSIE A-T-ELLE ÉTÉ L'INCENDIAIRE ? 28l
diverses. Mais toujours est-il qu'à plusieurs reprises, au cours des négociations diplomatiques, l' Autriche déclare qu'un empiétement sur les droits de souveraineté de la Serbie n'est pas dans ses intentions. Il ne pouvait donc pas être << inacceptable » pour l'Autriche de faire formellement une telle déclaration aussi en face de l'Europe, d'autant plus que dans le conseil européen, devant lequel cette déclaration aurait dû être faite, les alliées de l'Autriche, l'Allemagne et l'Italie, étaient représentées de la même manière que les alliées de la Russie, la France et l'Angleterre. Cette seconde proposition de la formule de Sazonow ne pouvait donc pas non plus être inacceptable pour l'Autriche ; elle répétait simplement — tout comme la première proposition — une chose déjà existante, et n'imposait aucune obligation nouvelle à l'Autriche.
La question de savoir quels points de la prétention autrichienne et dans quelle mesure ces points blessaient la souveraineté serbe, — cette question-là était laissée tout à fait ouverte dans la formule russe. Elle restait réservée à une ultérieure et tranquil e discussion, qui pouvait avoir lieu de différentes manières : ou bien par des négociations directes entre Vienne et Pétersbourg (depuis le 30 juillet, jour de la formule de Sazonow, l'Autriche était disposée à entrer en « pourparlers » sur le litige et à donner des « éclaircissements » sur le contenu de sa note : Livre rouge, n° 50), ou par une convocation des quatre Puissances non intéressées, ou — encore mieux — en faisant appel au tribunal arbitral de La Haye (ce que le tsar avait proposé le jour précédent), ou en soumettant à des experts l'examen de cette affaire considérée comme une question de droit public, ou par n'importe quel moyen possible à choisir entre mille. L'acceptation de la formule de Sazonow ne préjugeait en aucun sens la solution de ces questions particulières de droit public ; il suffirait que l'Autriche donnât l'assurance formelle qu'elle ne voulait pas violer la souveraineté serbe, souveraineté qu'elle n'avait pas du tout l'intention de violer, à ce qu'elle avait assuré jusqu'alors, et toutes les questions particulières découlant de cette assurance donnée — pour l'essentiel, il ne pouvait être question que d'une entente au sujet des articles 5 et 6 de la note autrichienne — ■ devaient être réservées à un examen et à une solution à venir.
C'était tout ce que demandait M. Sazonow. Ce n'était vraiment pas trop. Il ne s'agissait que de choses qui allaient absolument d'elles-mêmes ou qui étaient déjà admises. Et cela était inaccep-
table pour l'Autriche ? ! Je renouvelle ma demande à M. de Jagow d'une manière plus pressante encore qu'auparavant : Sortez donc vos raisons ! Nous ne savons pas si vous avez interrogé Vienne. En tous cas vous auriez dû le faire, car vous n'aviez pas mission de défendre le gouvernement autrichien. Et vous n'auriez pas seulement dû interroger, mais exiger. Vous n'auriez pas seulement dû accepter pour votre compte la proposition de Sazonow, mais en exiger l'acceptation à Vienne ; car cette acceptation n'imposait à l'Autriche, si elle n'avait pas d'intentions inavouées d'oppresser la Serbie, ni d'insupportables ni de nouvelles obligations.
Et que recevait l'Autriche en échange ? Que gagnait l'Europe si l'Autriche et l'Allemagne acceptaient la formule de Sazonow ? Ni plus ni moins que la garantie de la paix européenne. L'acceptation de la formule de Sazonow, le 30 juillet, aurait maintenu la paix avec une certitude absolue : car, que promettait la Russie en compensation ? « La Russie s'engage à cesser ses préparatifs militaires. » Au moment où la Russie voulait souscrire à cette obligation — y souscrire sans obligation accablante imposée en retour à l'Autriche — aucun Etat n'avait encore passé à la mobilisation générale. L'Autriche avait mobilisé partiellement, la Russie de même ; les deux Etats étaient au seuil de la mobilisation générale. Mais ce seuil n'était pas encore franchi. Il ne l'aurait jamais été si M. de Jagow n'eût pas remis à M. Swerbéew la déclaration du 30 juillet. Cette déclaration à elle seule — sans quoi que ce soit d'autre — met sur la tête de Jagow et sur celle de son supérieur, Bethmann-Hollweg, la responsabilité monstrueuse de la guerre mondiale.
A Berlin il ne pouvait y avoir le moindre doute sur la portée de l'acceptation ou du refus de la proposition de Sazonow. Qu'on lise le n° 60 du Livre orange, le n° 97 du Livre bleu, le n° 103 du Livre jaune. Partout la signification, lourde de conséquences, de la proposition de paix de Sazonow est mise en relief et partout, de son sort, on fait dépendre le sort de l'Europe.
Préparations for gênerai mobilisation will be proceedel with if this proposai is rejected by Austria, an inévitable resuit will be a European war (Livre bleu, n° 97).
Veuillez télégraphier d'urgence quelle sera l'attitude du Gouvernement allemand en présence de cette nouvelle preuve de notre désir de faire le possible pour la solution pacifique de la question (Livre orange, n° 60).
Le Gouvernement russe montre, une fois encore, par son attitude, qu'il ne néglige rien pour enrayer le conflit (Livre jaune, n° 103).
L'Europe attendait avec la plus vive impatience la réponse de l'Allemagne et de l'Autriche à la proposition de Sazonow, et cette réponse fut — un refus net et sans motifs.
La conséquence de ce procédé inouï, qui ne constituait que le terme et le point culminant d'une série de procédés semblables, ce furent les mobilisations générales du jour suivant et la guerre européenne. La mobilisation générale russe du 31 juillet n'aurait Pas eu lieu si, le 30 juillet, Jagow n'avait pas refusé la proposition de Sazonow. La Russie était disposée à renoncer à ses préparatifs militaires ultérieurs, c'est-à-dire à s'en tenir à la mobilisation partielle du 29 juillet, — dirigée simplement contre l'Autriche, qui avait mobilisé, elle aussi — et de ne pas en venir à une mobilisation générale. Mais la mobilisation générale devait avoir lieu du moment que la concession minimum demandée par Sazonow, celle du respect de la souveraineté serbe, eut été refusée au nom de l'Autriche par la bouche de Jagow. Maintenant, la coupe débordait. Refusée la prolongation du délai, refusée la conférence, refusés jusqu'ici les pourparlers directs ; la formule de Grey laissée sans réponse, ignorée la proposition d'un recours à la cour arbitrale de La Haye ; aucune procédure particulière proposée pour amener une médiation des Puissances, aucune initiative en faveur d'une entente prise par Berlin ou par Vienne, à part la proposition de Berlin au sujet des pourparlers directs, qui avaient été repoussés par Berchtold le 28 juillet et déjà auparavant, — passivité absolue ou opposition à toute tentative de conciliation, et maintenant encore, refus brusque, non motivé, d'accepter une déclaration de principe qui n'engageait à rien ! C'en était trop. Cela ne pouvait signifier autre chose de la part des Puissances centrales qu'une volonté de guerre inébranlable, et contre cela la Russie pouvait et devait prendre ses mesures de précaution.
En outre, ces mesures n'étaient pas seulement justifiées, mais directement commandées par les mesures militaires de l'Autriche et de l'Allemagne, sur lesquelles je reviendrai dans un chapitre
spécial. Mais les événements politiques, dont le point final fut le rejet de la première formule de Sazoncw, auraient aussi suffi pour forcer la Russie à transformer sa mobilisation partielle en mobilisation générale. C'est cet événement du 30 juillet (Livre orange, nos 60 et 63) qui constitue l'un des points les plus obscurs et les plus néfastes des antécédents diplomatiques de la guerre. C'est là que se trouve une des preuves capitales de la culpabilité de l'Allemagne et de l'Autriche et de l'innocence de leurs adversaires.
Mais ce n'est pas seulement l'affaire elle-même, c'est surtout la manière dont elle est traitée par les gouvernements allemand et autrichien et leurs défenseurs qui révèle la culpabilité, et la culpabilité consciente des Puissances centrales. On ne le croira pas et c'est pourtant vrai : la proposition de Sazonow du 30 juillet n'est mentionnée ni dans le Livre blanc, ni dans le Livre rouge, ni chez Helfferich, ni dans les discours et les écrits du chancelier de l'Empire, ne fût-ce que par un seul mot. J'ai déjà relevé dans mon livre (p. 260) comme expression de la conscience qu'ils avaient de leur culpabilité, le fait que le Livre blanc, le Livre rouge et le chancelier de l'Empire ne soufflent mot de cet événement. Mais que Helfferich, lui aussi, le défenseur officiel du gouvernement, en arrive à escamoter simplement cet acte pourtant le plus important du drame, voilà ce que j'ai d'abord considéré comme impossible. Aussi ai-je lu et relu son écrit, et je dois constater qu'il cite (p. 16), il est vrai, la deuxième formule de Sazonow du 31 juillet (Livre orange, n° 67), mais qu'il supprime tout simplement la première formule, celle du 30 juillet. Ni la proposition de Sazonow ni la réponse de Jagow ne sont mentionnées, ne fût-ce que d'un mot.
Que Chamberlain, qui s'en rapporte pour l'essentiel aux verba magistrorum d'Helfferich et de Helmolt, taise l'événement du 30 juillet, cela va de soi. J'ai consulté Helmolt et qu'est-ce que j'y ai trouvé ? Il rapporte (p. 215) la proposition de Sazonow telle qu'elle résulte du n° 97 du Livre bleu, mais il supprime la réponse de Jagow. Nulle part, chez Helmolt, un mot de cette réponse ou seulement une allusion à son sujet. Le silence sur la proposition médiatrice de Sazonow dans le Livre blanc et le Livre rouge, que je représentais déjà dans mon livre comme trahissant le sentiment de la faute, devient maintenant, après la suppression complète
de l'événement chez Helfferich, après la suppression partielle chez Helmolt, une certitude de culpabilité — objective — et un écrasant aveu de culpabilité — subjectif — ,un aveu de culpabilité à l'un des tournants décisifs des antécédents diplomatiques de la guerre. De l'acceptation de la proposition russe dépendait l'arrêt de la mobilisation ultérieure ; le refus a entraîné son développe • ment et par là — selon la thèse de Helfferich lui-même — la guerre. Le paragraphe intitulé « l'incendiaire » (Helfferich, p. 4) commence par ces mots lapidaires :
Aucun doute ne peut subsister au sujet de la cause immédiate de la guerre. La cause en a été la mobilisation générale, ordonnée par le tsar le 31 juillet au point du jour, de toutes les forces militaires russes de terre et de mer, et le refus de la Russie de rapporter cette mesure, conformément au désir de l'Allemagne. »
Comme je l'ai déjà dit, je reviendrai encore spécialement sur cette question de mobilisation. Mais si l'on se place au point de vue de Helfferich, l'événement du 30 juillet acquiert une signification décisive en partant précisément de ce point de vue. D'après Helfferich, c'est la mobilisation russe du 31 juillet qui a amené la guerre, mais celle-ci aurait été empêchée par V acceptation de la proposition russe du jour précédent. Ce n'est donc pas à la mesure militaire prise par la Russie, c'est à l'attitude diplomatique de l'Allemagne que la guerre est imputable. Au gouvernement allemand, encore plus gravement accusé par le système de réticences de ses propres défenseurs, l'on peut appliquer, en le variant, le proverbe connu : Dis-moi comment tu es défendu et je te dirai qui tu es.
Seconde formule d'entente de Sazonow (31 juillet).
Dans mon livre (p. 118, 218, 261), j'ai discuté en détail la seconde formule de Sazonow, résultat des efforts d'entente les plus actifs des diplomaties anglaise, française et russe. Les observations de Helfferich au sujet de cette proposition que — à la différence de la précédente — il n'enterre pas dans le silence, m'engagent à entrer dans quelques développements.
286 IvE CRIME
Pour aider à leur intelligence, je donne ci-dessous le texte de la proposition d'entente de Grey (dans la forme où elle se présente la première fois, le 29 juillet, Livre bleu, n° 88), ainsi que celui de la seconde formule d'entente de Sazonow du 31 juillet (Livre orange, n° 67) :