‹ Le crimeChapitre 5 sur 9 · CRIME · texte numérisé non relu

CRIME

J'ai déjà suffisamment démontré dans mon livre que le souhait de Poincaré resta inexaucé, et ce jour-là et les suivants, et que, conséquente avec elle-même, l'Angleterre a refusé jusqu'à la déclaration de guerre, le Ier août, toute déclaration de solidarité, à plus forte raison l'appui de ses armes. Dans notre présente enquête, il s'agit seulement de prouver, au moyen des tentatives incessantes de la France et de la Russie après le 2ç juillet et par d'autres faits encore, le peu de solidité de l'édifice mensonger bâti par Helfferich sur le n° 87.

Dans sa note à Buchanan, datée également du 30 juillet (Livre bleu, n° 103), Grey entre dans tous les détails de sa formule d'entente (Livre bleu, n° 88) et la compare avec la première formule de Sazonow (Livre orange, n° 60) ; il propose une modification de la formule russe, de manière à la mettre d'accord avec la sienne dans le sens suivant : occupation de Belgrade, arrêt de la marche des troupes autrichiennes, étude par les puissances des moyens qui permettraient à la Serbie de donner pleine satisfaction à la monarchie (could fully satisfy) sans sacrifier ses droits de souveraineté ni son indépendance. Grey espère que si l'Autriche donne son assentiment à cette proposition de médiation, la Russie fera de même et suspendra ses préparatifs militaires, — à condition, bien entendu, que les autres puissances en fassent autant.

Livre bleu, n° 104 : Grey transmet à Bertie le contenu de la dépêche ci-dessus à Buchanan et espère que la France, aussi, comme elle l'a fait jusqu'ici, engagera la Russie à ne pas précipiter une crise (that he has been urging Russia not to precipitate a crisis. I hope he may be able to support this last suggestion at St. Petersburgh) .

Livre bleu, n° 105 : Note de Grey à Bertie sur l'entretien — que nous connaissons — de Cambon avec Grey, le 30 juillet, dans lequel le premier revient sur l'échange de lettres des 22 et 23 novembre 1912 et fait en même temps rapport sur les incidents qui se sont produits à la frontière franco-allemande. Je reviendrai ailleurs sur cet échange de lettres et sur ce rapport. Ce qui nous intéresse, pour l'heure, c'est de constater que, dans cette occasion, Cambon ignorait encore complètement ce que ferait l'Angleterre au cas où éclaterait une guerre européenne. « He (Cambon) did not wish to ask me to say directly that we would intervene, but he would like me to say what we should do if certain circumstances arose » — ainsi écrit Grey à Bertie. Si, comme le prétend Helfferich, Cambon était déjà depuis la veille en possession de la promesse

de l'appui armé de l'Angleterre, il faut qu'il ait eu une mémoire extraordinairement mauvaise. En vingt-quatre heures, en effet, il avait oublié totalement cette promesse ; autrement, il n'aurait pas pu dire à Grey qu'il ne lui demandait pas, en vérité, de déclarer directement que l'Angleterre interviendrait, mais qu'il désirait pourtant apprendre de lui ce que l'Angleterre se proposait de faire si tels ou tels événements venaient à se produire. Le cas envisagé par Cambon était une attaque de l'Allemagne contre la France. Ce jour-là encore, la réponse de Grey fut dilatoire : il renvoya l'ambassadeur aux décisions que prendrait le cabinet le jour suivant.

Quelle explication M. le secrétaire d'Etat de l'Intérieur donnet-il de tous ces faits ? Comment les concilie-t-il avec la promesse de secours armé qu'il prétend avoir été donnée par l'Angleterre le 29 juillet ? Tous ces documents, à partir du n° 8j, sont-ils des fictions machinées pour établir, en réponse aux déclarations de M. Helfferich, l'alibi de Grey ? Pareil subterfuge serait par luimême absurde et ne mériterait pas d'être sérieusement discuté. Du reste, ces documents anglais ne sont que des anneaux de la chaîne fermée que forment les faits contenus dans les cinq livres diplomatiques. Chaque événement, chaque conversation se reflète de l'un dans l'autre, et les livres allemand et autrichien ei x- mêmes, en dépit de leurs maquillages, ne contribuent pas moins à confirmer les événements diplomatiques réels. Comment donc, — c'est la question que je pose encore une fois, et j'en aurai d'autres analogues à poser dans la suite — comment M. Helfferich explique-t-il que Paul Cambon ne sût rien, le 30 juillet, des promesses que Grey devait lui avoir faites le 29 ?

La proposition de paix de Grey du 30 juillet (Livre bleu, n° 101J.

Le n° 101 du Livre bleu renferme le manifeste de Grey, déjà fameux, en faveur d'une organisation pacifique de l'Europe, manifeste dont j'ai déjà longuement exposé la signification dans mon livre (p. 140). Je reviendrai plus loin sur cette pièce et sur la manière dont Helfferich, en steeple-chaser consommé, écarte ce nouvel obstacle à son argumentation. Le refus opposé par Grey à la proposition de neutralité de Bethmann convient naturellement à la thèse Helfferich, que le secrétaire d'Etat anglais s'était

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déjà lié la veille vis-à-vis de la France. Aussi Helfferich croit-il triompher en montrant dans ce refus la preuve que l'Angleterre se considérait déjà comme « l'alliée de la France ». Mais la partie la plus importante de la note Grey, que même un juge malveillant de la politique anglaise comme l'archi-chauviniste allemand, Anglais de nom et d'origine, Houston Stewart Chamberlain, considère comme le seul de tous les documents diplomatiques ayant quelque valeur, — cette partie essentielle du n° 101, Helfferich la supprime tout simplement parce que, par elle-même, et sans aucune autre preuve, elle renverse de fond en comble l'échafaudage de mensonges élevé par l'officialité allemande. Pour M. Helfferich existent seuls les sept premiers alinéas du n° 101, qui déclinent tout marchandage au sujet de la neutralité anglaise, sur n'importe quelle base, fût-ce aux dépens de la France, fût-ce aux dépens de la Belgique. Mais les deux derniers alinéas, qui constituent un document historique de tout premier ordre, qui invitent en termes saisissants l'Allemagne à une collaboration pacifique avec l'Angleterre, qui constatent que déjà à la suite de la collaboration pacifique commune pendant la crise balkanique les rapports angloallemands se sont améliorés, et qui ouvrent la perspective certaine d'une nouvelle amélioration dans les efforts communs actuels en vue de la paix — ce qui permettrait de persévérer dans cette voie, — qui offrent à l'Allemagne un arrangement de nature à la mettre à l'abri, une fois pour toutes, elle et ses alliés, de toute politique agressive ou simplement hostile de la part des puissances de l'Entente ; — ces alinéas, M. le secrétaire d'Etat ne les mentionne même pas ; il les supprime tout simplement. Qu'on relise dans mon volume (p. 138 et suiv.) l'exposé de la proposition de neutralité par Bethmann et le manifeste pour la paix de Grey. Que l'on compare ensuite la manière dont M. Helfferich (p. 36 et 37) traite ce document qui fait époque — ce document dont le contenu doit former la base de n'importe quel traité de paix durable en Europe. Qu'on le relise, et l'on saura que penser de tout le travail exécuté sur commande par M. Helfferich. La suppression était assurément la méthode la plus simple de se débarrasser de ce document gênant.

M. Chamberlain, lui, s'est rendu la tâche un peu plus difficile : il essaie d'abord de suspecter le passage célébrant les bienfaits de la paix et d'y voir une invention après coup, intercalée pour en imposer aux Anglais et au monde entier, et pour noircir l'Aile-

magne. Mais, comme ça ne prenait tout de même pas — Bethmann avait, en effet, reçu et mis dans ses archives une copie du document — Chamberlain s'évertue dans une série de pages à arriver à cette conclusion : « Le tout est une mystification ; au cas le plus favorable, c'est ce que le Français appelle « parler pour la galerie »

dans tous les cas, c'est une tromperie. » Ainsi, des deux

avocats du gouvernement allemand, l'un supprime dans la note Grey le passage relatif à la paix ; l'autre y voit une mystification, un mensonge, peut-être même une invention intercalée après coup. L'un est digne de l'autie ; mais il ne me paraît pas, à moi, nécessaire de dire un mot de plus de leurs procédés.

Un digne émule de MM. Helfferich et Chamberlain quand il s'agit de dénaturer, de falsifier la noble proposition de paix de Grey, qui, comme on le sait, ramenait à la formule anglaise d'entente de 1912, — un digne troisième compère, c'est le grand historien, professeur et docteur Hans Helmolt. Pour lui, la réponse de Grey à la demande de neutralité de Bethmann n'est « pas la réponse d'un neutre » : un neutre aurait « laissé les deux adversaires vider chevaleresquement leur querelle ». (Quelle querelle y avait-il donc à vider le 29 juillet entre l'Allemagne et la France, à moins que l'Allemagne ne cherchât de propos délibéré à en soulever une ?) L'offre d'une ligue pacifique générale n'était, selon Helmolt, « qu'une sanglante ironie ». M. Helmolt s'étonne de la « désinvolture avec laquelle Grey repousse net une proposition pratique

et réalisable du chancelier, pour lui substituer une utopie qu'il devait d'emblée savoir parfaitement inexécutable. » L'Allemagne et l'Autriche devaient, d'après les perfides intentions du rusé Anglais — c'est ainsi que M. Helmolt interprète les textes — être séparées puis humiliées l'une après l'autre.

Voilà ce qu'un professeur d'histoire allemand trouve dans la réponse de Grey, qui se refuse, il est vrai, à encourager l'Allemagne dans ses intentions agressives en lui promettant de rester neutre, et en couvrant ses derrières, qui refuse de laisser écraser la France et violer la neutralité de la Belgique en échange de l'assurance sans valeur que le territoire européen de la France serait épargné et que plus tard la Belgique, si elle se montrait sage, serait rétablie dans son intégrité première. Comment, demandé-je au professeur

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Helmolt, l'Autriche et l'Allemagne devaient-elles être humiliées par la proposition de Grey ? Grey n'avait-il pas, dès l'origine du conflit, reconnu et appuyé les revendications justifiées de l'Autriche, n'avait-il pas aussi de son côté contribué, par ses efforts, à arracher à la Serbie sa réponse condescendante ? N'était-il pas prêt à soutenir et à satisfaire les exigences de l'Autriche dans une conférence des ambassadeurs ? N'avait-il pas été jusqu'à concéder à l'Autriche l'occupation de la capitale serbe et du territoire environnant pendant la durée des négociations ? N'avait-il pas donné son adhésion et son appui aux diverses formules de conciliation de Sazonow, à la convocation — proposée par le tsar — du tribunal arbitral de La Haye, aux négociations directes entr ■ Vienne et Pétersbourg — bref à tous les efforts et propositions en faveur de la paix ? Durant tout le conflit a-t-il prononcé une parole, fait une démarche qui pût être interprétée comme une « humiliation de l'Autriche » ? N'est-ce pas, au contraire, à l'humiliation de la Serbie qu'il a travaillé avec succès, et ensuite à obtenir la condescendance de la Russie, condescendance qui, en regard de l'intransigeance de la diplomatie autrichienne et de l'irruption des troupes autrichiennes en Serbie, ressemblait fort à une humiliation du grand empire slave ? La proposition de Grey, une ironie, une utopie?! 77 n'est pas un mot de la note Grey qui ne soit animé d'un souffle d'honnêteté et de générosité, et ne montre le pilote qui, voyant la nef de l'Europe aller à la dérive vers le gouffre béant, fait des efforts désespérés pour l'en détourner. Exhortation au travail commun en vue de la paix, rappel du succès de ce travail lors de la crise balkanique, promesse solennelle qu'aucune des puissances de l'Entente, isolément ou unie à d'autres, ne dirigera aucune attaque contre l'Allemagne ou ses alliés ; atténuation de l'antagonisme qui sépare les deux groupes de puissances en invitant l'Allemagne à se rallier à un arrangement pacifique européen — tout cela n'est qu'ironie et utopie pour les professeurs d'histoire et les secrétaires d'Etat allemands ? ! C'est malheureusement exact. Oui, malheureusement l'Allemagne, — et l'Autriche cela va sans dire — voilà les deux seuls pays où l'idée de l'avenir, celle d'une oiganisation pacifique de l'Europe, est représentée aujourd'hui encore après vingt-quatre mois passés à se massacrer par les peuples en délire, soit représentée comme une ironie et une utopie !

Ce que les belligérants attendent de la paix.

Il n'est pas un personnage, pas un cercle, pas un parti influent d'Allemagne qui se doute, maintenant encore, que le système d'anarchie internationale, le système d'absence de système, est ruiné et condamné. Qu'on lise — parmi d'innombrables autres déclarations du même genre — le manifeste de l'empereur du 31 juillet 1915, où il réclame les « garanties militaires, politiques et économiques nécessaires pour l'avenir ». Qu'on lise les discours du chancelier de l'Empire 1, l'exposé des buts de la guene d'après les conservateurs, les nationaux-libéraux, le centre, et même d'après le parti populaire libéral et pas mal des impérialistes sociaux ! Qu'on lise les sornettes débitées par des professeurs et autres expansionnistes confortablement installés dans une bonne salle d'étude bien

chauffée : « Le temps de notre expansion est maintenant venu

L'Orient nous suffit-il ? Je ne crois pas » s'écrie M. Ko hier

dans un accès d'enthousiasme. Qu'on lise tout ce qui s'éciit et s'imprime dans les journaux allemands, ce qui se dit dans le« par-

1 Je traite en détail de la plus récente manifestation pseudo-pacifiste du chancelier (novembre 1916) comme d'ailleurs de toutes les autres questions relatives aux buts de la guerre, dans mon chapitre « Buts de guerre >>. On se convaincra en le lisant, qu'il n'y a pas lieu pour moi, par suite du dernier discours du chancelier, de retoucher ou de supprimer l'exposé que je fais, dans le présent chapitre, écrit déjà pendant l'été de 1916, du but poursuivi par l'Allemagne. Les discussions sur la paix et le but de la guerre, amenées par l'offre allemande de paix du 12 décembre 1916, ne pouvaient plus — je l'ai expliqué dans mon avant-propos — faire l'objet de mon étude. C'est un fait bien naturel et corroboré par l'histoire, que, dans les grandes guerres, les buts primitifs de l'un ou de l'autre des deux partis, si ce n'est des deux, subissent souvent, sous la pression des événements militaires ou de telles autres circonstances intérieures ou extérieures, de profondes modifications, quand ils ne se changent pas en leurs contraires. Tel a pris les armes poussé par la soif de conquêtes, qui peut se voir réduit à la défensive ; tel autre qui n'avait tiré le glaive que pour se défendre, peut être transformé en conquérant, par la nécessité de punir ou d'assurer son avenir. Ces transformations tardives ne prouvent absolument rien, pour autant qu'il s'agit de rechercher les responsabilités originelles en faveur ou au détriment de l'un ou de l'autre parti. Le critère d'après lequel l'histoire universelle — c'est-à-dire le tribunal de l'opinion publique — juge les actes des hommes responsables, ce sont les buts qu'ils se sont proposés au commencement de la guerre, et pas les conditions qu'ils sont forcés d'adopter ou de subir à la fin. C'est en partant de ce point de vue qu'il faudra, plus tard, juger les discussions actuelles entre les Etats belligérants et les Etats neutres sur les buts de la guerre. Elles ne faisaient que commencer que mon livre était déjà terminé ; l'étude de cette question aussi vaste qu'importante, et qui est encore en plein devenir, ne saurait donc rentrer dans mon cadre. C'est un travail que je réserve pour plus tard. Il me faut me borner ici à examiner, dans leurs grandes lignes, les buts de la guerre tels qu'ils se sont manifestés depuis le début des hostilités jusqu'au moment où j'ai mis la dernière main à mon travail (novembre 1916).

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lements allemands ou du haut des trônes allemands, et nulle part l'on ne verra poindre la plus lointaine lueur de la vérité, à savoir qu'il a fait son temps, le système des groupes et des petits groupes, et que l'heure a sonné d'une Europe nouvelle, d'une Europe unie et reposant sur le fondement du droit. Que l'on forme un bloc de l'Europe centrale ou un Etat gigantesque s'étendant, pareil à un serpent, d'Ostende à Bagdad, ou que l'on fasse une quadruple alliance germano-austro-bulgaro-tuique, ou une autre combinaison quelconque ; que l'on oblige ou que l'on invite la Suisse, la Hollande et les pays Scandinaves à s'y joindre, que l'on choisisse telle ou telle forme d'alliance ou de confédération d'Etats, — tout cela est indifférent tant que l'on crée de nouveau des groupements opposés l'un à l'autre par leurs intérêts, qui, dévorés de jalousie et de défiance, se disputent des avantages économiques, politiques ou territoriaux, et qui, par crainte d'être attaqués ou poussés euxmêmes par le besoin d'attaquer, recommencent autour du veau d'or de la paix armée la danse des milliards. Toutes ces formations politiques, tous ces groupements d'Etats conduiront inéluctablement la malheureuse vieille Europe à la ruine, pour le plus grand profit du Nouveau-Monde. Comment qu'on déplace et qu'on transpose pays et peuples ; comment qu'on constitue groupes et alliances, la sécurité de l'un amènera toujours l'insécurité de l'autre, l'accroissement de puissance de l'un une diminution de puissance de l'autre, la domination de l'un l'oppression de l'autre. Il n'y a pas de paix allemande, française ou anglaise, il n'y a qu'une paix européenne, qui puisse procurer aux nations martyrisées une nouvelle et meilleure existence, sur des bases plus sûres, et les mettre en état, peu à peu au cours des générations, de réparer les ruines effroyables, de faire face aux charges écrasantes causées par la guerre mondiale.

Cette paix européenne est le but des adversaires de l' Allemagne. Ce n'est pas un morcellement de l'Empire allemand, — idée qui peut avoir hanté ici et là quelques cerveaux irresponsables, — c'est l'affermissement de la paix pour l'Europe qui est le but avoué des puissances de l'Entente. La sécurité de l'Allemagne, voilà le but de la politique allemande. Cette sécurité, telle que l'entendent les personnalités et les partis dirigeants, doit être atteinte par l'avancement des frontières à l'Est et à l'Ouest, par l'annexion d'Etats jusqu'ici neutres, par l'hégémonie de l'Empire sur le continent. Sur ce programme, tous les cercles influents de l'Allemagne

sont d'accord. Notez que je fais ici complètement abstraction des extravagances de certaines associations économiques et de certains impérialistes fanatiques. Ainsi entendue, la sécurité de V Allemagne comporte V 'étemisation du danger de guerre en Europe et en même temps V étemisation de la guerre actuelle.

On a vu avec raison dans cette lutte fabuleuse des nations le douloureux enfantement d'un temps nouveau, et l'on a trouvé dans l'attente de ce temps nouveau l'unique baume aux affres du présent. Des millions et des millions d'hommes ont déjà succombé dans les spasmes de cette lutte, ou ont été précipités dans la misère et le malheur. Mais, en Allemagne, on n'a pas encore compris de quel côté s'oriente l'histoire. Ce n'est pas un temps nouveau qui sera enfanté, ;i la volonté allemande triomphe, mais X ancien temps qui ressuscitera avec sa confusion et ses horreurs. Les armes meurtrières seront refaites et portées à une perfection merveilleuse, conformément aux expériences techniques des spécialistes, et avec tous les moyens que fournissent la chimie, la physique et la mécanique. La guerre des hommes est destinée à devenir toujours davantage une lutte de machines opposées à d'autres machines, où l'homme ne sera plus considéré comme le sujet, mais seulement comme l'objet du massacre. Qu'est-ce qui nous attend si le génie inventif des hommes, exercé et aiguillonné par les expériences pratiques de cette guerre, imagine sans cesse des engins plus efficaces pour exterminer la « vermine humaine » sur terre et sur mer, par-dessus et par-dessous la terre ? Peut-être n'est-il pas loin de nous le moment où — tout comme aujourd'hui, sans l'aide d'aucun fil, on envoie la pensée d'un bout du monde à l'autre — on réalisera à distance l'incendie et les effets des explosions. Alors on pourra, à des distances considérables, faire sauter en l'air forteresses et vaisseaux, villes et villages, casernes et poudrières — avec, espérons-le, les quartiers généraux et les quartieis d'étai:major, par-dessus le marché ; — il suffira d'établir le contact avec une touche, de presser sur un bouton, ce que fera aisément un homme tranquillement assis dans sa chambre, comme aujourd'hui le télégraphiste à son appareil Morse. Alors seulement la guerre moderne sera devenue une vraie guerre de machines, le technicien aura pris la place du stratège, et l'idéal des fanatiques de la destruction sera ré? lise

A côté de l'évolution qui porte à faire la guerre au moyen de machines, une autre semble se préparer, qui conduira directe-

ment, et au vrai sens du mot, à la bestialité. Jusqu'ici, à la lecture, de récits de batailles qui font frémir, et aux descriptions émouvantes de la position désespérée des hommes qui, grièvement blessés, abandonnés et sans aucun secours, perdent leur sang dans les tranchées, sur les talus, dans les bois, dans les localités en ruines, — à cette lecture on avait encore une consolation ; c'était de savoir qu'il y avait de braves animaux en qui s'était réfugié le sentiment humain, qui allaient à la recherche des blessés, puis leur apportaient le secours ardemment désiré. Le chien sanitaire — sauveur de malheureux hommes mutilés, broyés, livrés à la mort par leurs pareils, — quel tableau réconfortant ! La charité chrétienne disparue de l'humanité chrétienne, l'animal devenu l'aide, le sauveur des malheureux ! L'homme tombé au niveau de la brute, la brute s' élevant au niveau de l'homme !

Cette touchante idylle au milieu du sanglant tableau semble destinée à disparaître, ou tout au moins à être compensée par un effroyable pendant. On a formé des chiens particulièrement forts à attaquer l'adversaire et à lui déchirer, si possible, la main droite « Ces chiens sont de vraies brutes. Ils reçoivent une éducation tactique, se glissent sans bruit jusqu'à l'ennemi et surprennent leurs victimes. » (Voir le Bund, édition du matin du mardi 9 novembre 1915.) Une perspective vraiment magnifique, et qui ranime le cœur, s'ouvre ici. On commence avec le chien, et l'on finira par les lions, les tigres, et les hyènes. Le règne animal tout entier n'est-il pas à notre disposition ? Avec des bandes de taupes on peut faire miner les tranchées ennemies, puis les faire sauter ; avec des oiseaux de proie dressés, jeter des bombes sur les troupes et localités ennemies. On peut lâcher sur son prochain des bandes de bêtes féroces, hyènes, chacals, tigres et léopards : emmener ainsi avec soi des ménageries entières, des jardins zoologiques. Un champ nouveau s'est ouvert pour ceux qui ont l'esprit inventif et s'entendent au dressage. Réjouissons-nous d'avoir poussé les choses jusqu'à ce point admirable. « C'est la guerre telle que nous l'aimons ! » (Prince impérial Guillaume). Hurra, hurra, hurra !

Ce ne sont pas là jeux d'imagination et utopies. Les horreurs de la guerre deviendront toujours plus effroyables, les dangers de la guerre toujours plus menaçants, si l'on ne réalise pas enfin

l'idée d'une Europe unie sur une base pacifique. Tout groupement, comment qu'il soit composé, quels que soient les territoires ou Etats qu'il renferme, que ce soient les puissances de l'Ouest contre les puissances de l'Esc, l'Europe centrale contre l'Europe orientale et l'Europe occidentale, on les puissances actuelles de l'Entente contre une nouvelle Triple ou Quadruple-Alliance avec l'Allemagne à sa tête, peu importe ; tout cela ne nous rapproche pas d'un demi-pas de notre but pacifique, et ne réussit qu'à créer un état de choses infiniment plus mauvais et plus funeste qu'il ne l'était avant l'explosion de la présente guerre. Les groupements actuels s'étaient formés dans la paix ; la communauté des intérêts, des craintes ou des projets pernicieux avaient rapproché les Etats de la Triple- Alliance d'un côté, ceux de l'Entente de l'autre. La sphère des intérêts pouvait s'étendre, les craintes se dissiper, les projets pernicieux êtie abandonnés. Sans doute il y avait des antagonismes, des tensions entre les peuples européens, mais les antagonismes pouvaient être atténués, les tensions se relâcher, comme ce fut en fait le cas nombre de fois dans les dernières décades. Ces solutions pacifiques étaient possibles parce que, jusqu'ici, le groupement des grandes puissances européennes, depuis environ un demi-siècle — si l'on fait abstraction de l'annexion de l'Alsace-Lorraine — était fondé non sur la force des armes, mais sur l'union volontaire des Etats contractants. Aucun souvenir de massacres réciproques, d'invasions et de dévastations, d'attaques — par mer ou par les airs — de paisibles cités ; de cruautés, de pillages, de crimes de toutes sortes commis envers la population civile, de navires coulés de sang-froid dans les profondeurs de l'Océan avec des milliers de femmes, d'enfants et d'hommes qui ne combattaient point — aucun souvenir des horreurs vécues de la guerre, aucune incitation à haïr, à exécrer les autres peuples, n'envenimait, avant la guerre, les rapports des deux groupes de puissances. Les multiples relations commerciales et industrielles, artistiques et scientifiques tissaient — en dépit de toutes les divergences politiques ■ — par-dessus et entre ellecomme un réseau qui les unissait. Bref, il y avait un terrain de culture commune sur lequel pouvaient s'atténuer les antagonismes et s'édifier peu à peu une Evrope unie. Ce terrain est détruit. Tous les germes de rapprochement sont anéantis. Les antagonismes politiques ont dégénéré en actes sanglants, que des générations ne suffiront pas à faire oublier. Les relations commerciales

ont été subitement rompues, les liens intellectuels coupés. A l'esprit européen, qui jusqu'à la grande conflagration animait au moins l'élite de toutes les nations, trouvait en même temps son expression dans le prolétariat et contribuait puissamment à unir les peuples, s'est substitué partout un esprit national borné, qui ne voit, ne connaît et n'apprécie que sa propre patrie et n'aspire, dans le domaine intellectuel comme dans le domaine matériel, qu'à revenir à la muraille de Chine du mercantilisme.

I^e résultat que l'on pouvait, avant la guerre, obtenir facilement avec un minimum de bonne volonté des deux parts, et qui fut effectivement obtenu par la collaboration pacifique pendant la crise des Balkans, à savoir la fusion des deux groupes de puissances en une grande fédération pacifique européenne, ce résultat viendrait se heurter après la guerre à des obstacles pour longtemps invincibles, même si partout se manifestait le même désir d'un accord européen. Ce désL, disons mieux, la simple pensée qu'un tel accord soit désirable, manque et a toujours manqué du côté allemand. Cette pensée était vivante et s'est constamment fait jour dans les paroles, les écrits et les actes politiques du côté anglais. I/histoire des négociations germano-anglaises jusqu'en 1912, l'histoire de la période qui a immédiatement précédé la guerre et, brillant couronnement de ces aspirations de l'Angleterre à la paix, la proposition de Grey du 30 juillet 1914, en font foi. Aujourd'hui encore, le but avoué des puissances de l'Entente n'est pas — comme on cherche à le faire accroire au peuple allemand pour l'exalter et lui arracher de nouveaux sacrifices en faveur de cette « guerre d'indépendance » — ce but n'est pas de démembrer l'Allemagne (il n'y a pas dans le camp adverse une seule personnalité responsable, un seul politicien influent, un seul organe sérieux de la presse, qui ait jamais exprimé pareille intention), mais d'écraser le militarisme prussien, l'esprit belliqueux qui, parti de Prusse, a malheureusement infecté l'Allemagne entière, de lutter contre les prétentions de l'Allemagne à l'hégémonie du monde, parce que ces prétentions ont provoqué la catastrophe mondiale et qu'elles doivent nécessairement conduire à de nouvelles guerres jusqu'à la ruine définitive de l'Europe.

I/idée de créer une organisation pacifique des peuples de l'Europe, de renoncer au système actuel d'alliances séparées et à ce que l'on appelle équilibre européen, d'accorder aux peuples le droit de disposer d'eux-mêmes et une protection aux petites

nations, de régler les différends internationaux non par le glaive mais par le droit, cette idée, — que l'empereur Nicolas a eu l'impérissable mérite de vouloir réaliser (malgré le système détestable de politique intérieure qui régit la Russie), — cette idée, c'est celle que caressent aujourd'hui les adversaires de l'Allemagne comme but de la guerre ; mais, d'autre part, c'est aussi celle que l'Allemagne et l'Autriche ont jusqu'ici non seulement repoussée, mais n'ont pas même jugée digne d'une discussion sérieuse. De là l'infatigable continuation de l'effusion de sang, le gaspillage des milliards. De là l'impossibilité de trouver une base de paix qui puisse d'abord, tout au moins, rendre possible un armistice. S'il s'agissait, pour les uns et les autres, d'une différence quantitative de concessions, d'un peu plus ou d'un peu moins d'annexions, d'indemnités de guerre ou d'avantages commerciaux, etc. ; s'il s'agissait, comme il y a environ un siècle au Congrès de Vienne, d'un remaniement de la carte de l'Europe, remaniement que, de mon point de vue, je repousse, naturellement, il serait possible de traiter et de s'entendre par des concessions îéciproques ; l'on pourrait au moins faire des essais dans cette direction. Mais, en présence de l'état actuel des choses et étant donné celui qui a régné des années durant déjà avant la guerre, il y a un abîme entre les vues et les visées des deux partis.

D'un côté, du côté des puissances impériales, le mot d'ordre est : continuation de l'ancien système, seulement avec des moyens plus puissants et sur des assises plus solides encore pour nous ; la Triple- Alliance, de constitution fragile, sera remplacée par une nouvelle Quadruple-Alliance, dont on se promet des merveilles tant au point de vue de la stabilité que de la durée — malgré les antagonismes économiques qui ne sauraient tarder à se manifester entre l'Allemagne et l' Autriche-Hongrie, malgré les principes de politique territoriale opposés qui ont causé la guerre des Balkans entre la Bulgarie et la Turquie, cette « croisade de la chrétienté contre le croissant », principes que ne saurait faire oublier la confraternité d'armes imposée par la guerre actuelle. Les deux nouveaux confédérés, la Bulgarie et la Turquie, joueront dans l'alliance à quatre le rôle de chien et chat qu'ont déjà joué l'Italie et l'Autriche dans l'alliance à trois. A la Quadruple, on incorporera, si l'on en a la force, une série de petits Etats neutres, en leur faisant une douce violence — d'un côté, on les attirera à soi, de l'autre, ils s'abandonneront d'eux-mêmes. Les débouchés orien-

taux, on l'espère, remplaceront les rapports commerciaux, sûrement interrompus pour longtemps, avec nos ennemis et les neutres qui se seront détournés de nous et qui boycotteront nos marchandises. Idée insensée, si Ton songe que les peuples de la future Europe centrale étaient déjà ci-devant nos clients et nos fournisseurs, et que le déficit causé par la perte de nos clients ennemis et d'une partie des neutres subsistera dans toute son étendue, malgré le nouveau groupement, et peut être évalué pour le moins à la moitié de notre commerce extérieur total d'autrefois l.

Bref, du côté des puissances centrales, le vieux vin doit être versé dans des outres neuves, de nouveaux groupements d'Etats doivent remplacer les anciens. Ils doivent procurer aux deux Etats dirigeants, l'Allemagne et l'Autriche, un accroissement de forces et d'avantages économiques — avantages qui se révéleiont illusoires, mais qui, même s'ils pouvaient se réaliser, ne pourraient être achetés qu'au prix de nouveaux dangers, de nouveaux armements qui saigneraient les peuples à blanc, et de nouvelles guerres. De l'autre côté, au contraire, du côté de l'Entente, on veut en finir avec le système en vigueur. Le système de la paix armée, des alliances et du soi-disant équilibre européen, dans lequel nous autres pacifistes nous avons vu, voici plus d'un demi-siècle, le vrai danger de guerre, que nous avon, qualifié de tel, et qui maintenant, à la première mise à l'épreuve, a si pitoyablement échoué, comme nous l'avions prédit, ce système, les gouvernements de l'Entente eux-mêmes y dénoncent une erreur et une source de maux. En Angleterre, en France et même chez les intellectuels russes, les idées pacifistes sont devenues le bien commun de toutes les personnes influentes. Le socialisme français et le socialisme anglais emboîtent le pas derrière leurs gouvernements dans la question des buts de guerre, quoiqu'il subsiste quelques divergences entre une fraction des socialistes anglais et le gouvernement sur la nécessité ou l'opportunité de la participation de l'Angleterre à la guerre. Dans cette question des buts de guerre, les adversaires de l'Allemagne se tiennent absolument sur le terrain européen et pacifiste : l'Allemagne et l'Autriche sur le terrain national prusso-

1 Le commerce extérieur de l'Allemagne avec l'Autriche-Hongrie, la Turquie et la Bulgarie ne se montait en 1913 qu'à environ 2100 millions de marcs, soit à peu près un dixième de notre commerce extérieur total (21 000 millions). Par contre, notre commerce avec la France, l'Angleterre et la Russie dépassait 7500 millions de marcs, égal ainsi à plus de trois fois et demi notre commerce avec nos alliés d'aujourd'hui et à plus d'un tiers de notre commerce extérieur total.

autrichien. Il y aurait moyen de s'entendre sur le problème de l' Alsace-Lorraine et sur certaines visées irrédenti 'tes de l'Italie, si l'Allemagne et l'Autriche étaient disposées, elles aussi, à se placer sur le terrain européen dans la question piincipale et décisive, celle d'une organisation à base juridique de l'Europe, de la limitation des armements, des garanties propres à prévenir de nouveaux conflits. Il ne rentre pas dans le cadre de cet ouvrage d'étudier ces questions spéciales. En recourant au plébiscite, — d'après le principe socialiste-pacifiste du droit des peuples de disposer librement d'eux-mêmes, — en créant des Etats-tampons neutres, dont la neutralité, il est viai, devrait être protégée d'autre manière que celle de la Belgique, et si l'Autriche accordait certaines concessions dans le Trentin et sur l'Isonzo, tous ces points secondaires pourraient être une fois pour toutes liquidés. Mais le grand désaccord, l'abîme qui sépare l'Allemagne de ses adversaires et que l'on ne peut mieux désigner que par les mots de : pax germanica et pax europaea, — cet abîme, on ne peut le combler par aucun compromis. Il s'agit ici ou bien d'accepter le principe, ou bien de le rejeter. Il s'agit ici d'asseoir une fois pour toutes la paix de l'Europe sur une base solide, juridique, d'exterminer une fois pour toutes l'esprit de conquête et l'humeur belliqueuse, et de mettre fin à la danse des milliards causée par la folie des armements. Ce qu'il faut à l'Europe, c'est une paix véritable, une paix qui laisse à chaque peuple sa liberté, son indépendance, son territoire, et toute sa faculté de se développer, qui garantisse à chacun sa sécurité contre les agressions et libère du coup chaque année des milliards et des milliards afin d'atténuer ou de guérir les maux énormes accumulés par la guerre, de développer le bien-être et la moralité de tous les peuples, d'élever le niveau de la vie, d'améliorer les conditions de travail des prolétaires, — oui, on peut le dire sans exagération, de délivrer de la misère et de la pauvreté notre continent martyrisé.

Non pas : Europe centrale, mais : Europe entière, tel doit être le mot d'ordre ; et l'accès de cette confédération doit être ouvert aux Etats non européens. De nouvelles couches viendront sans cesse s'ajouter à cet arbre pacifique. De chaos qu'il est, le monde civilisé deviendra organisme. Jamais il n'y eut dans l'histoire des hommes moment plus favorable que celui-ci pour tenter le grand pas qui doit nous rapprocher de l'idéal humain, de cet idéal qu'entrevoient depuis longtemps les hommes les plus sages de

toutes les nations, et qui forme à n'en pas doutei le but du développement de la société humaine. Le premier pas dans cette direction doit-il être fait ou non par l'organisation de l'Europe après cette guerre ? Ou bien l'histoire de l'Europe, pareille à la procession dansante d'Echternach, fera-t-elle trois pas en avant, puis deux en arrière ? Le droit se substituera-t-il à la force ? Le délire des armements doit-il continuer ou non ? La rivalité militaire et économique entre peuples européens doit-elle faire place à une entente faite de paix et d'ordre ? Autant de questions que le futur traité de paix aura à résoudre. Dans toutes ces questions, les puissances occidentales et les neutres, qui ont autant à souffrir de la lutte des grands que les belligérants eux-mêmes, sont du côté du progrès ; l'Allemagne et l'Autriche seules — jusqu'à ce jour — du côté de la réaction. A nous pacifistes et socialistes, justement parce que nous sommes Allemands, d'insister sur ce point en toute franchise et sans aucun ménagement.

De même que l'Allemagne et l'Autriche ont été la cause de la guerre de 191 4, elles seront la cause des guerres inévitables de l'avenir par les soi-disant buts de guerre qu'elles poursuivent. Elles ont été et elles seront le trouble-paix de l'Europe. C'est là la vraie raison, la raison intime qui fait que le monde entier est ligué contre elles, les uns les armes à la main, les autres l'antipathie au cœur. C'est la malédiction qu'elles ont attirée ou qu'elles attireront sur elles à un plus haut degré encore si elles ne finissent pas, pendant qu'il en est encore temps, par faire volte-face, par abandonner les sentiers tortueux de la politique des alliances et de la sécurité basée sur la force, pour s'engager dans la grande et belle route qui, en ligne droite, mène au temple lumineux de la paix européenne, à la source de bénédictions pour les peuples. On aimerait pouvoir parler la langue des anges, remplir les oreilles des puissants du bruit des trompettes, amonceler devant leurs yeux effarés les cadavres et les corps mutilés de millions et de millions d'hommes, faire ruisseler à leurs pieds les océans de larmes versées par les mourants et par les survivants plongés dans la misère et la détresse, afin de faire pénétrer dans leurs cœurs cette grande, cette éternelle vérité : Ce n'est pas dans l'extension de votre puissance que gît votre gloire, que gît le bonheur de vos peuples ; non, c'est dans la limitation de votre puissance, dans le triomphe du droit sur la force, dans l'impératif catégorique qui restreint la liberté personnelle autant qu'il le faut pour laisser subsister

au même titre celle de tous les autres — là seulement gît votre bonheur et celui de vos peuples. Ainsi seulement vous pouvez conjurer les affres de nouvelles guerres, ainsi seulement vous pouvez expier les crimes épouvantables que vous avez commis, en invoquant, sans crainte du blasphème, le nom du Dieu tout bon et celui de votre Sauveur, qui a prêché l'amour du prochain

Utopie — oui ! C'est par malheur vraiment une utopie. Et parce que tout espoir est vain d'obtenir que la Prusse- Allemagne renonce à son rêve de puissance égoïste, pour diriger ses pensées sur la sécurité de l'Europe dans l'avenir, — parce que le militarisme prussien s'opposera après comme avant — et plus encore qu'auparavant si la guerre tourne à son avantage — à toute limitation apportée à son pouvoir, à tout obstacle menaçant son rêve de domination guerrière, parce que, aujourd'hui déjà, en Allemagne les mêmes classes de la population qui depuis des années ont poussé à la guerre et l'ont finalement imposée au peuple déclarent ouvertement que cette guerre n'est pas la dernière, mais peut-être le commencement d'une série de guerres — à cause de cela, uniquement à cause de cela, les adversaires de l'Allemagne tiennent bon et cherchent, en prolongeant la lutte, à obtenir ce que leur force n'a pas suffi à leur donner jusqu'à maintenant. L' avenir de l'Europe est en jeu — voilà la pensée directrice des gouvernements et des peuples en Angleterre et en France : une paix comme la veut l'Allemagne signifie éternisation du danger de guerre. La paix que nous voulons, c'est une paix durable.

Quiconque souhaite et veut pour l'humanité un développement supérieur doit, à quelque nation qu'il appartienne, se placer sur le terrain des buts de paix de l'Entente. Là, pas d'hésitations, pas de compromis. Un pacifiste qui dirait — et il y en a malheureusement de tels en Allemagne et ailleurs : — Eh bien ! créons tout d'abord de nouvelles et grandes fédérations d'Etats, une union sera ensuite possible entre elles et aboutira finalement à une Europe organisée, — un pacifiste qui raisonnerait ainsi aurait perdu le droit de s'appeler pacifiste. Si le système des groupements était un progrès conduisant à notre but, ce but aurait pu être atteint déjà avant la guerre. Il y avait déjà alors des alliances et des groupements d'Etats ; et leur fusion en un seul bloc était

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infiniment plus facile avant la guerre qu'elle ne le serait après. Non, le remaniement des groupes d'Etats ne ferait qu éterniser le règne de la force en vigueur jusqu'ici, et comme il serait né sur le sol de la guerre, il représenterait une aggravation des choses. Il n'y a pas d'étape intermédiaire possible pour nous rapprocher du but. Le pas décisif doit être fait immédiatement, sans quoi il sera différé pendant des générations, et devra être acquis au prix de nouveaux fleuves de sang, du gaspillage de nouveaux milliards. 77 n'y a fias d'étape intermédiaire entre l'anarchie actuelle des alliances séparées, et l'organisation internationale de l'Europe. Des étapes de ce genre pouvaient paraître justifiées dans une période antérieure, où les grands Etats nationaux étaient en formation, et où les alliances et ententes représentaient le maximum d'organisation réalisable au sein de l'anarchie. Maintenant nous les avons, les grands Etats nationaux, et dès lors il ne reste qu'un seul pas à faire dans la voie du progrès, à savoir le passage de l'Etat national à l'organisation internationale, les droits respectifs de chaque Etat restant naturellement intacts. Un groupement différent introduirait sans doute un élément nouveau, mais ne vaudrait pas mieux : plutôt vaudrait-il moins. Programme de la paix européenne comme le veut l'Entente, ou formation de groupes comme le veulent les Empires centraux. Il n'y a que ces deux alternatives. Qui veut la paix de l'Europe ne peut se prononcer que pour le but de l'Entente 1.

L'action de Grey, le 31 juillet, en faveur de la paix.

C'est la proposition de paix de Grey, du 30 juillet 1914, qai m'a amené à faire cette digression sur les buts de la paix, sujet auquel je consacre plus loin un chapitre spécial. J'ai exposé que cette proposition suffisait à elle seule à culbuter la thèse de Helfferich, qui veut que l'Angleterre ait promis à la France l'appui de ses armes le 29 juillet et ait cherché à déchaîner la guerre. J'en

1 Je répète que ce chapitre a été écrit longtemps avant les récentes velléités pacifistes du chancelier allemand. La valeur de mon exposé ne saurait nullement être infirmée par le fait que M. de Bethmann enfin — après vingt-sept mois de guerre — paraît se rallier à l'opinion qu'il a combattue sa vie durant et que désavouait la façon dont il disait, jusque-là, comprendre les buts de la guerre. J'aurai l'occasion, dans mon chapitre « Bethmann le Pacifiste », d'exprimer mon avis sur la valeur qu'il faut attribuer à la profession de foi de ce « pacifiste ».

reviens maintenant à ma démonstration, à savoir que tous les actes de Grey — avant et après le 29 juillet — démentent l'affirmation de Helfferich.

Qu'a fait Grey le 31 juillet dans l'intérêt de la paix ou, — pour parler comme le ferait peut-être M. Helfferich — pour établir son alibi à rencontre de l'accusation d'avoir poussé à la guerre ? Car m'est avis que c'est la seule explication que puisse donner M. Helfferich de tout ce que je lui reproche ici ; il devra dire avec Chamberlain — si tant est qu'il veuille s'expliquer : — Rien dans tout cela que mystification, rien que mensonge et que tromperie pour jeter au monde de la poudre aux yeux ; car le 29 juillet déjà, à ce qu'il prétend, les dés étaient jetés en faveur de la guerre. C'est la seule issue qui reste à M. Helfferich pour sortir de cette impasse. Mais aucun de ceux qui lisent les documents ne le croira, et la vérité finira par pénétrer aussi en Allemagne. Ce serait à désirer et à espérer, avant tout, dans l'intérêt de l'Allemagne ellemême.

Le Livre bleu ne renferme pas moins de seize numéros relatifs à la journée du 31 juillet, entre autres sept dépêches de Goschen à Grey ou inversement, trois correspondances entre Grey et Buchanan, six entre Grey et Bertie. Cette seule journée de travail de Grey embrasse ainsi plus de la moitié des pièces qui ont été publiées dans le Livre blanc allemand tout entier avec ses vingt-six annexes, et pour toute la période critique. Analyser en détail le contenu du Livre bleu relativement au 31 juillet nous mènerait trop loin. Celui qui veut se faire une idée des efforts gigantesques accomplis par la diplomatie anglaise pour le maintien de la paix, n'a qu'à lire les rapports de cette seule journée — de celle-là même où par ses brutaux ultimatums à la Russie et à la France, l'Allemagne a tranché d'un coup les fils ténus du réseau qu'avait tendu la diplomatie pacifique de Grey, et rendu la guerre inévitable. Des événements diplomatiques du 31 juillet, je ne relèverai que quelques points destinés à démontrer une fois de plus l'inanité de l'affirmation de Helfferich que le 29 juillet déjà la conspiration en vue de faire éclater la guerre était ourdie en tous ses détails.

Livre bleu, n° 110. Grey à Buchanan : Grey apprend (with great satisfaction) que les pourparlers ont repris entre l'Autriche et la Russie ; il charge Buchanan d'exprimer sa satisfaction à M. Sazonow et de lui dire en même temps combien il espère que lui, Sazonow, favorisera ces pourparlers. Il défend la mobilisation

autrichienne de huit corps d'armée, qu'il ne juge pas exagérée contre quatre cent mille soldats serbes (le 4 août seulement, par son habile discours au Reichstag, M. de Bethmann nous a appris que l'Autriche avait mobilisé en outre deux corps d'armée contre la Russie). Il a déjà répondu à l'ambassadeur d'Allemagne qu'il ne lui est pas possible d'exercer une pression sur la Russie et de demander à celle-ci de suspendre ses préparatifs militaires, tant que l'Autriche n'a pas mis un terme à l'avance de ses troupes en Serbie. A noter à ce propos que, la veille, M. de Jagow avait repoussé sans motifs la première formule d'entente de Sazonow, qui mettait fin aux préparatifs militaires russes.

Livre bleu, n° m. Grey à Goschen. Il espère que les conversations reprises entre l'Autriche et la Russie mèneront à un résultat satisfaisant. Au cas contraire, il demande que Berlin veuille sonder Vienne — et lui, Grey, sondera de son côté Pétersbourg — pour savoir si les quatre puissances non intéressées ne pourraient pas procurer à l'Autriche pleine satisfaction de ses exigences envers la Serbie (full satisfaction of her demands on Servia) — sans préjudice de la souveraineté et de l'intégrité serbes, naturellement. Toutes les nations devraient suspendre leurs opérations ou préparatifs militaires. Mais Grey va encore plus loin dans son rapport, et donne une autre mission encore à Goschen : celui-ci doit prier le chancelier ou le secrétaire d'Etat de faire n'importe quelle proposition acceptable (any reasonable proposai) qui témoignerait des dispositions pacifiques de l'Allemagne et de l'Autriche ; il l'appuierait à Pétersbourg et à Paris et, en cas de refus, se désintéresserait des conséquences ultérieures. Ainsi, deux propositions de paix dans la même note de Grey : l'une, répétition de la médiation des quatre puissances, mais amplifiée dans ce sens que l'Autriche recevrait pleine satisfaction ; l'autre, invitation à l'Allemagne de faire n'importe quelle proposition propre à assurer la paix, que l'Angleterre s'engage à appuyer sans autre.

Y a-t-il là, de la part de Grey, des efforts en faveur de la paix, oui ou non ? Je le demande à M. Helfferich. Si sa réponse, comme elle doit nécessairement l'être, est oui, je demande encore : Comment accorder ces efforts du 31 juillet avec l'assertion de Helfferich que, le 29 juillet déjà, « les dés étaient jetés en faveur de la guerre »? Mais, en même temps, j'insiste sur ce point relevé maintes fois déjà dans mon livre, que toutes les propositions de conciliation de Grey ne furent, de la part de l'Allemagne et de l'Autriche, jugées

dignes d'aucune réponse. La proposition d'une conférence comme celle de négociations directes entre Vienne et Pétersbourg (jusqu'à reprise ultérieure) ont été repoussées en partie par l'Allemagne, en partie par l'Autriche, en partie par toutes deux ; mais aux formules d'entente de Grey, tant celle du 29 juillet que celle du 31, il n'a pas été répondu, et les propositions de paix que désirait Grey (Livre bleu, n° m) n'ont jamais été faites. Quand Grey expédia à Goschen sa dépêche du 31 juillet, on était déjà résolu à la guerre à Berlin, tandis qu'à Londres par contre on espérait encore la paix, et l'on y comptait. Le numéro 111 lui-même est une preuve que la conspiration du 29 juillet dont parle Helfïerich, est une invention qui vient à l'encontre de tous les faits prouvés.

Dans le Livre bleu, n° 112, Goschen fait part à Grey d'un entretien qu'il a eu avec le Chancelier de l'Empire, et dans lequel il a été question de la mobilisation générale russe et de la proclamation imminente de l'état de guerre en Allemagne. M. de Bethmann voyait la situation sous un jour très pessimiste. Alors Goschen lut demanda avec instance de faire pression à Vienne dans l'intérêt de la paix générale, à quoi Bethmann se contenta de donner de nouveau une réponse dilatoire : il avait demandé « last night » (ainsi probablement le jeudi 30 juillet au soir) à Vienne une réponse à la dernière proposition anglaise, mais on lui avait seulement répondu que le comte Berchtold exposerait la chose à l'empereur ce matin (donc dans la matinée du 31). Cette dépêche, elle aussi,, nous montre l'ardent désir du diplomate anglais d'arriver, au dernier moment encore, à une solution pacifique, et de l'autre côté l'accueil évasif réservé à ces efforts par le chancelier de l'Empire 1.

Dans sa dépêche à Berlin et à Paris (n° 114) rédigée en termes identiques, au sujet du respect de la neutralité de la Belgique, Grey exprime encore la confiance que la situation n'est pas désespérée (that situation is not irretrievable) .

Les deux notes de Grey à Bertie, noè 116 et uç, que j'ai déjà examinées en détail dans mon livre, p. 186, sont extraordinaire-

1 Je reprendrai plus loin en détail la question des instructions données à Tschirschky, qui ont été rendues publiques par le chancelier en août 1915 et novembre 1916, la première une année, et la deuxième deux ans et quart après le commencement de la guerre.

ment importantes et constituent une réfutation directe de l'échafaudage accusateur de Helfferich. Ces deux dépêches sont naturellement des plus gênantes pour lui, car elles déclarent avec une clarté sur laquelle on ne peut se méprendre et répètent plusieurs fois que V Angleterre ne pouvait absolument pas s'engager à intervenir dans une guerre. Il est intéressant de voir comment Helfferich en use avec ces pièces incommodes. Pour le n° 116, il choisit la méthode qui a fait ses preuves ; autrement dit, il la passe simplement sous silence. Raison de plus pour moi de mettre en relief le contenu de ce numéro. Bertie avait fait rapport sur son entretien, mentionné plus haut, avec Poincaré, et sur la manière dont celui-ci le pressait pour obtenir une déclaration de solidarité en faveur de la paix (n° 99). En dépit de l'intervention personnelle du premier magistrat de la République, Grey s'y refusa aussi résolument que par le passé : il expliqua à nouveau la différence entre le conflit pendant et la question du Maroc. La France était alors directement intéressée, tandis qu'aujourd'hui elle était entraînée dans un conflit étranger. (Nobody hère feels that in this dispute, so far as it has yet gone, British treaties or obligations are involded. Feeling is quite différent from what it was during the Marocco question. That crisis involved a dispute directly involving France, whereas in this case France is being drawn into a dispute which is not

hers We cannot undertake a definite pledge to intervene in a

war.)

Grey ajouta avoir, de son côté, donné la même réponse à l'ambassadeur français qui pressait le gouvernement anglais de peser encore une fois sa décision. En cas de nouvelles complications, le gouvernement examinerait naturellement de nouveau la situation. On comprend pourquoi M. Helfferich omet de mentionner ce n° 116. Ce numéro, à lui tout seul, sans parler de cent autres preuves, suffit à renverser son échafaudage, dont la hardiesse seule égale la fragilité.

Le n° nç du Livre bleu répète exactement les déclarations de Grey renfermées dans le n° 116, mais l'impoitance en est encore accrue du fait que les déclarations qu'il renferme pouvaient s'appuyer sur les décisions formelles d'un Conseil de Cabinet tenu le jour même. Le Cabinet avait décidé que le gouvernement ne pouvait faire pour le moment aucune déclaration qui V engageât (that we could not give any pledge at the présent time) . Ni accords ni obligations n'existaient pour l'Angleterre; de nouvelles compli-

cations pourraient, il est vrai, modifier la situation : la protection de la neutralité belge pourrait être pour l'Angleterre un facteur important de l'attitude à observer. Cambon ayant demandé derechef si, en cas d'une attaque allemande, V Angleterre viendrait au secours de la France, Grev répéta que V Angleterre ne pouvait prendre aucun engagement (we could not take any engagement). Cambon devint plus pre-sant ; il rappela le refus opposé par l'Allemagne à tous les projets de paix ainsi que les expériences de 1870, etc., et demanda si Grey ne pourrait pas soumettre de nouveau la question au Cabinet. Mais Giey resta ferme, et l'entretien finit par sa déclaration que la se aie réponse à attendre de lui était que l'Angleterre ne pouvait prendre aucun engagement déterminé (the only answer I could give was that we could not undertake any definite engagement).

Comment M. Helfferich se tire-t-il d'affaire avec ce document qui le pulvérise ? Au fond pas du tout. Il essaye de le dépouiller de sa signification décisive en passant, comme chat sur braise, sur le refus catégorique du 31 juillet, et quant à la remarque bien naturelle de Grey que de nouveaux faits, particulièrement la question de la Belgique, pourraient aussi amener de nouvelles résolutions, il y voit une adjonction suspecte et « pleine de promesses » destinée à tranquilliser M. Cambon pour l'avenir. Comme si Grey avait pu prévoir, le 31 juillet déjà, la tournure que prendrait la question belge jusqu'au 4 août ! Le 31 juillet, c'est-à-dire le jour où, et pas avant, la même question concernant la Belgique fut posée en termes identiques à Berlin et à Paris. Malgré toutes ses tentatives pour l'affaiblir, Helfferich ne réussit naturellement pas à enlever au n° 119 son importance décisive. Au contraire, il est très intéressant de voir comment, sans le vouloir et sous la pression de la vérité, il est contraint de mettre ce document dans son vrai jour. Il s'en réfère au n° 110 du Livre jaune pour prouver « combien peu Paul Cambon était satisfait de cette réponse (de Grey) ». Assurément, M. Cambon était on ne peut plus mécontent de la réponse négative de Grey, dont la fermeté ne laissait rien à désirer, comme le constate le rapport français lui-même. Pour nous, qui savons qu'en fait la France n'avait pu jusqu'à ce moment, et même passé ce terme, obtenir aucune assurance quelconque relativement à la solidarité diplomatique ou au concours militaire de l'Angleterre, pour nous le mécontentement de". Cambon est un sentiment bien naturel ; même l'intervention personnelle du

président Poincaré n'avait pu plier l'inflexibilité britannique. Mais pour M. Helfferich, d'api es qui l'Angleterre avait déjà promis le 29 juillet l'appui de ses armes et jeté les dés de la guerre, pour M. Helfferich, l'accès de mauvaise humeur de M. Cambon, le 31 juillet, doit être tout à fait incompréhensible : Cambon avait déjà en poche — soi-disant — depuis deux jours la promesse anglaise ; il devait donc savoir que le refus du 31 juillet n'était qu'une feinte, une mystification, un préparatif de la preuve de l'alibi anglais en prévision du procès qui se déroulera devant le tribunal de l'histoire.

M. le secrétaire d'Etat se prend donc à son propre piège. La page 32 et la page 38 de sa publication se trouvent en une contradiction irréductible. Si la page 38 est conforme à la vérité, la page 32 doit être le contraire de la vérité. M. Helfferich a bien luimême le sentiment qu'il est enfermé dans la trappe, et en cette extrémité s'ingénie à découvrir une échappatoire. A l'issue de la séance de cabinet, Sir A. Nicolson avait fait à M. Cambon la communication — sensationnelle, suivant M. Helfferich, — qu'il y aurait une nouvelle séance du conseil des ministres le lendemain, et que Grey ne manquerait pas de rouvrii la discussion. Cette nouvelle, propre en effet à ébranler le monde, fournit à M. Helfferich l'occasion de la remarque suivante : « Il est à peine besoin, ici, de lire entre les lignes. » Ainsi donc, parce que le lendemain, Ier août, les ministres doivent de nouveau se réunir en conseil et que, chose bien naturelle à la veille de la guerre européenne, ils vont discuter à nouveau la question de l'attitude qui s'impose à l'Angleterre en face d'une situation qui change à chaque heure, — à cause de cela M. Helfferich lit des choses hautement suspectes entre les lignes des déclarations pourtant bien claires et sans équivoque, faites par Grey le 31 juillet, et il cherche — bien en vain, assurément, — à leur enlever leur signification décisive. Qu'une cause doit être mauvaise quand, pour la défendre, on recourt à de si pitoyables moyens ! Mais en combien petite estime un écrivain doit-il tenir ses lecteurs — et dans le cas présent en tout premier lieu ses propres compatriotes — s'il croit pouvoir escamoter avec de pareilles niaiseries des faits qui sont du domaine de l'histoire universelle ! Non, M. le secrétaire d'Etat, il n'y a là rien à lire entre les lignes, tout est exprimé en termes nets et catégoriques par tous les diplomates anglais et, comme nous allons le voir, aussi par le roi Georges. L'Angleterre déclare positivement : Nous

refusons toute déclaration de solidarité diplomatique ou militaire jusqu'à nouvel avis, jusqu'à ce que, éventuellement, des faits nouveaux nous commandent un changement d'attitude pour la sauvegarde de nos intérêts britanniques. Mais si cette assertion est incontestable, et confirmée par M. Helfïerich lui-même par sa mention (p. 38) du mécontentement de Cambon, cela prouve que :

L'imputation de Helfïerich (dans sa lettre à la Rheinisch- Westfâlische Zeitung), d'après laquelle «les ouvertures faites par Sir Edward Grey à l'ambassadeur français dans la matinée du 29 juillet mettaient à couvert les deux puissances de l'Entente, ce qui enhardit la Russie, le 31 juillet,

à lancer la torche incendiaire dans la poudrière de

l'Europe », cette imputation est un mensonge.

Cette imputation est contredite aussi par les événements postérieurs au 31 juillet.

Dans le Livre bleu, n° iij, Bertie fait rapport au sujet de l'ultimatum allemand à la France, qui fut, comme on sait, remis le 31 juillet à 7 heures du soir par le baron de Schôn au chef de cabinet, Viviani. Bertie transmet à Grey la question de Viviani : Quelle sera l'attitude de V Angleterre dans ces circonstances ? (what in thèse circumstances will be the attitude of England ?) Quel était le but de cette question, si l'attitude de l'Angleterre était déjà fixée depuis le 29 juillet ? On demande une réponse, M. le secrétaire d'Etat !

Dans le n° 118, Bunsen énumère les efforts qu'il a faits de concert avec l'ambassadeur russe en vue de la paix. Il attire l'attention du sous-secrétaire d'Etat autrichien, comte Forgach, sur les heureux résultats qu'on avait obtenus à la conférence à Londres, mais, quelque peine qu'il prenne, il n'obtient de celuici aucune suggestion sur un compromis de ce genre dans le conflit actuel.

Le n° 120 (rapport de Buchanan à Grey) traite de la fusion proposée de la formule de Grey avec celle de Sazonow, et expose le résultat des efforts tentés à cet effet, résultat qui trouve son expression dans la deuxième formule Sazonow. Je reviendrai ailleurs sur ce point. Dans cet entretien entre Buchanan et Sazonow, il fut question des télégrammes échangés entre le tsar et l'empereur Guillaume et de la proposition, que l'on se souvient avoir été faite

par Sazonow, de continuer, dans l'atmosphère plus favorable de Londres, les conversations que le gouvernement de Vienne avait reprises entre temps. La fin de la dépêche de Buchanan a de l'importance pour notre enquête. En voici le texte :

« Son Excellence termina en exprimant sa profonde reconnaissance au Gouvernement de Sa Majesté britannique, qui avait tant fait pour sauver la situation. Il déclara que ce serait dans une large mesure grâce à nous si l'on parvenait à éviter la guerre... »

Comment s'accordent ces efforts renouvelés de Grey et de Sazonow pour trouver sans cesse de nouvelles formules d'entente, en tenant compte toujours du point de vue autrichien, avec l'affirmation de Helfferich que le 29 juillet déjà les dés avaient été jetés en faveur de la guerre ? Comment s'accordent les remerciements adressés par Sazonow pour l'activité de l'Angleterre en faveur de la paix, et sur l'heureux résultat de laquelle la reprise des pourparlers austro-russes, le 31 juillet, jetait un nouveau rayon d'espérance — comment, dis-je, s'accordent ces remerciements de la Russie pour la faix avec l'affirmation que la Russie n'avait, dès le commencement, recherché que la guerre ? Au lieu de remercier, le 31 juillet, le gouvernement anglais de ses efforts en faveur de la paix, Sazonow aurait bien plutôt dû lui faire parvenir un vote de remerciement pour l'appui militaire promis (le 29 juillet), si la théorie de la conspiration imaginée par Helfferich était vraie.

Dans un entretien qui dure une heure (Livre bleu, n° 121), Goschen presse M. de Jagow de la façon la plus sérieuse d'accepter les propositions de Grey, qui représentaient vraiment l'extrême limite des concessions diplomatiques, et de conjurer la terrible catastrophe qui menaçait l'Europe. M. de Jagow ne put s'empêcher de reconnaître l'activité infatigable déployée par Grey pour la paix (appreciated your continued efforts to maintain peace), mais se retrancha derrière la question de la mobilisation qui, tant qu'elle n'était pas réglée, rendait superflu tout nouvel échange de vues. Comment concilier, demanderai-je ici encore, ces efforts vraiment désespérés tentés par la diplomatie anglaise et que reconnaît le secrétaire d'Etat allemand lui-même, avec le complot Helfferich 4u 29 juillet ?

Livre bleu, n° 124. Bertie fait rapport sur une conversation qu'il a eue avec Viviani le 31 juillet, tard dans la soirée, et ajoute : « Il (Viviani) s'est montré extrêmement désireux (urgently anxious) de savoir quelle sera, dans ces circonstances , l'attitude de l'Angleterre, et il prie le Gouvernement de Sa Majesté britannique de lui faire connaître, dans le plus bref délai possible, sa réponse à ce sujet, » Je pense, monsieur Helfîerich, que cette réponse avait déjà été donnée le 29 juillet au matin. Ici encore une explication serait la bienvenue.

En voilà assez sur l'attitude observée par le gouvernement anglais à l'égard du désir, entretenu par la France, d'une déclaration de solidarité. Mais le roi d'Angleterre lui-même, qui fut sollicité par une longue dépêche de Poincaré, le 31 juillet, de prendre un engagement aux fins de maintenir la paix, le roi d'Angleterre lui-même se déroba à une déclaration de solidarité et promit uniquement de continuer comme par le passé à tout tenter pour obtenir une solution pacifique du conflit. On peut lire à la page 186 de mon livre le résumé de cet échange de dépêches qui fut publié seulement en février 1915. Ces pièces, à elles seules, témoignent abondamment qu'il n'y avait, le 31 juillet encore, aucune promesse engageant V Angleterre à une action diplomatique commune, et à plus forte raison à une action militaire. Ces pièces prouvent en outre à l'évidence — ce que confirment du reste tous les documents diplomatiques — que le désir de la Russie et de la France de collaborer avec l'Angleterre se rapportait uniquement au maintien de la paix et pas au déchaînement d'une guerre. Il me suffira de citer quelques phrases du télégramme de Poincaré :

« La France, résolue à faire jusqu'au bout ce qui dépendra d'elle pour maintenir la paix, s'est bornée jusqu'ici aux mesures de précaution les plus indispensables. Mais il ne semble pas que sa prudence et sa modération ralentissent les dispositions de l'Allemagne, loin de là De toutes

les informations qui nous arrivent, il résulte que l'Allemagne avait la certitude que si le gouvernement anglais n'intervenait pas dans un conflit où la France serait engagée, la guerre serait inévitable, et qu'en revanche, si l'Allemagne avait la certitude que l'Entente cordiale s'af-

firmerait, le cas échéant, jusque sur les champs de bataille, il y aurait les plus grandes chances pour que la paix ne fût pas troublée C'est, je crois, du langage et de la conduite du gouvernement anglais que dépendent désormais les dernières possibilités d'une solution pacifique. Nous avons nous-mêmes, dès le début de la crise, recommandé à nos alliés une modération dont ils ne se sont pas départis. D'accord avec le gouvernement royal, et conformément aux dernières suggestions de Sir Edward Grey, nous continuerons à agir dans le même sens. Mais si tous les efforts de conciliation partent du même côté, et si l'Allemagne et l'Autriche peuvent spéculer sur l'abstention de l'Angleterre, les exigences de l'Autriche demeureront inflexibles, et un accord deviendra impossible entre la Russie et elle. J'ai la conviction profonde qu'à l'heure actuelle, plus V Angleterre, la France et la Russie donneront une forte impression d'unité dans leur action diplomatique, plus il sera encore permis de compter sur la conservation de la paix »

Voici quelques passages de la réponse télégraphique du roi Georges, le Ier août :

« Je fais personnellement tous mes effoits afin de

trouver quelque solution qui permette en toas cas d'ajourner les opéiations militaires actives et de laisser aux puissances le temps de discuter entre elles avec calme. J'ai l'intention de poursuivre ces efforts sans relâche tant qu'il restera un espoir de règlement amical. Quant à l'attitude de mon pays, les événements changent si rapidement qu'il est difficile de prévoir ce qui se passera ; mais vous pouvez être assuré que mon gouvernement continuera de discuter franchement et librement avec M. Cambon tous les points de nature à intéresser les deux nations. »

On voit que le roi Georges non plus ne s'écarte pas de la ligne de conduite que s'est tracée son gouvernement.il fera tout son possible pour conserver la paix, discutera avec la France toutes les mesures y tendant, mais d'un autre côté il refuse de prendre aucun engagement précis quant à l'attitude définitive de l'Angleterre.

L'action pacifique de Grey au Ier août encore.

Le Ier août — jour de l'expédition de cette dépêche royale — le gouvernement français était dans une ignorance complète des décisions du cabinet anglais. La longue dépêche de Viviani à Paul Cambon, de ce jour-là (Livre jaune, n° 127), qui fut envoyée à Londres après la remise de l'ultimatum allemand, mais avant la déclaration de guerre à la Russie, récapitule d'une manière tout à fait exacte toute l'histoire du conflit et le rôle que la France et la Russie y ont joué. Viviani parle en détail des actions et des propositions de Sazonow dans l'intérêt du maintien de la paix, rappelle que l'Autriche est entrée en pourparlers positifs avec la Russie, à la dernière heure — malgré la mobilisation qui a déjà eu lieu — et fait ressortir que le danger vient de l'Allemagne, qui, par sa politique d'ultimatum et sa proclamation du « danger de guerre », force la France à mobiliser, elle aussi. Mais, comme mobilisation ne signifie pas guerre, la République continuera à faire tous ses efforts pour mener à bonne fin les négociations «n vue du maintien de la paix. Viviani termine sa note en se disant persuadé qu'au cas où la guerre éclaterait quand même, l'opinion publique en Angleterre verrait clairement de quel côté vient l'agression et « saisirait les raisons si fortes que nous avons données à Sir Edward Grey pour réclamer une intervention armée de l'Angleterre dans l'intérêt de l'avenir de l'équilibre européen. »

Remarquez bien : elle saisirait, donc : elle n'a pas encore saisi ! L'opinion publique de l'Angleterre ne s'était donc nullement prononcée, le Ier août, en faveur d'une intervention armée de la Grande-Bretagne au cas où la guerre devrait éclater par la faute de l'Allemagne. Comme nous le savons aujourd'hui, elle ne se serait pas prononcée dans ce sens si la question de la neutralité de la Belgique n'était pas entrée en ligne de compte comme motif déterminant. Le vif plaidoyer de Viviani en faveur de l'intervention anglaise dans sa note du Ier août réfute d'une manière péremptoire — à côté de beaucoup d'autres faits — l'affirmation de Helfferich que cette intervention avait été promise le 29 juillet déjà. Tels sont les faits, historiques, indéniables, et prouvés également par tous les documents, auxquels M. Helfferich ose opposer l'affirmation que, le 29 juillet déjà, les dés avaient été jetés en

faveur de la guerre par l'Angleterre, la France et la Russie. Je n'envie pas à M. Helfferich le mérite de cette invention.

Comme on le sait, la déclaration de guerre de V Allemagne à la Russie a été remise le Ier août à $azonow par le comte Pourtalès. En passant, je fais remarquer ici que dans mon livre j'ai indiqué 5 heures de l'après-midi (heure de l'Europe centrale) comme le moment de cette remise, conformément à l'annexe 26 du Livre blanc allemand. Le Livre russe et le Livre français concordent pour fixer à 7 h. 10 l'heure de cette remise. Je ne puis établir avec certitude laquelle de ces deux indications est la vraie, s'il s'agit sealement d'une divergence dans le calcul du temps ou d'heures réellement différentes. Pour moi, ce qui m'importait en discutant le moment de l'ouverture des hostilités (voir p. 154 de mon livre) y c'était de montrer précisément la curieuse contradiction contenue dans le Livre blanc, qui, d'une part, fixe la déclaration de guerre à 5 heures de l'après-midi, et, d'autre part, parlant des premiers mouvements de troupes russes — où il voit l'ouverture des hostilités par la Russie, — dit que ces mouvements ont eu lieu « l'après-midi du Ier août déjà », ce qui permet de les placer après 5 heures. Je n'avais pas de motifs pour affaiblir le suggestif rapprochement de ces deux points du Livre blanc en reportant de mon côté à une heure plus tardive l'instant de la déclaration de guerre indiqué par M. de Bethmann lui-même. Pour autant que je le sais, le gouvernement de Berlin n'a pas non plus, jusqu'à maintenant, rectifié son indication et maintient par conséquent le reproche fait par lui à la Russie d'avoir fait franchir à ses troupes la frontière allemande après la déclaration de guerre ! !

Qu'a fait la diplomatie anglaise, le jour même de la déclaration de guerre, four le maintien de la paix ?

Ici nous avons d'abord affaire au fameux n°i23 du Livre bleu dans lequel Lichnowsky, à ce qu'on prétend, comble tous les désirs de l'Angleterre, sans exception, mais où le belliqueux Grey, prétend-on encore, a repoussé les offres allemandes et est resté dans la voie de la guerre. Ce n° 123 est devenu — surtout en Angleterre

de la part des adversaires de Grey — un sujet d'étude, et a aussi été éclairé d'une manière intéressante par de nouvelles publications officielles allemandes. Je lui consacrerai plus tard un chapitre spécial, mais comme ici je nt me préoccupe que de renverser tout l'échafaudage sur le 29 juillet de Helfferich, je me contenterai de faire voir que le n° 123 prouve absolument, lui aussi, la volonté de paix de Grey. Grey avait reçu la réponse évasive de l'Allemagne au sujet de la neutralité belge, et disait : si, maintenant encore, l'Allemagne pouvait consentir à donner la même assurance que la France, cela contribuerait sensiblement à affaiblir les craintes et la tension de l'Angleterre. Mais, — disait-il encore, — il devait renoncer définitivement à donner une promesse de neutralité quelconque, et l'Angleterre devait garder les mains libres. Donc ici aussi, le Ier août encore, politique des mains libres, de la liberté d'action dans un sens comme dans l'autre !

Au n° 131 du Livre bleu, Grey exprime encore, dans une dépêche à Goschen, l'espoir de maintenir la paix, pourvu qu'on puisse gagner un peu de temps avant que l'une quelconque des grandes puissances commence la guerre (if only a little respite in time can be gained before any Great Power begins war). De Pétersbourg l'avis était arrivé à Londres que l'Autriche était maintenant prête non seulement à discuter avec la Russie, mais à acceptei une base de médiation (to accept a basis of médiation). On peut supposer qu'il est fait allusion ici aux instructions du 30 et du 31 juillet contenues dans le Livre rouge autrichien, et envoyées par Berchtold à Pétersbourg et à Londres. Aussi longtemps que l'Autriche et la Russie sont disposées à entrer en conversation, la situation n'est pas sans espoir, et lui, Grey, espère que le gouvernement allemand fera son profit de la communication russe ci-dessus pour éviter une tension ultérieure. Le gouvernement anglais en tous cas s'abstient soigneusement de tout acte capable de précipiter les choses (His Majesty's Government are carefully abstaining f rom any act which may precipitate matters) .

Pourquoi, à la dernière heure, tous ces efforts et ces assurances de la part de Grey si, le 29 juillet déjà, les dés de la guerre avaient été jetés ? !

Le n° 133 du Livre bleu contient les toutes dernières propositions d'entente de Sazonow, sur lesquelles je reviendrai plus tard en examinant les efforts russes en faveur de la paix.

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