CANADIENS-ANGLAIS
gnent pas de proclamer que, si nous sommes dignes de la France par le courage et la valeur, nous ne sommes pas moins dignes de notre noble origine par les facultés intellectuelles.
D’où vient donc cette infériorité matérielle qu’on nous reproche ?
Quelles sont donc les causes qui nous retiennent en arrière des autres races dans cette course au progrès et à la prospérité matérielle qui entraîne, comme dans un tourbillon, toutes les nations de ce continent ?
Il faut d’abord tenir compte d’une vérité dont l’expérience et la raison constatent l’existence et les effets.
Les nations, comme les individus, diffèrent de caractère et d’aptitudes, et cette diversité est, dans l’ordre de la Providence, un élément nécessaire du progrès de l’humanité.
Chaque nation a un rôle spécial ,à jouer dans les destinées du monde et des facultés propres à l’accomplissement de sa mission. Il est incontestable, par exemple, que les races latines, si intelligentes, ne possèdent pas, autant que les races anglo-
ÔO MÉLANGES HISTORIQUES
saxonnes, l’esprit pratique nécessaire à la spéculation et au commerce. Quoique le milieu dans lequel nous vivons ait réagi sur notre caractère, il est évident qu’il n’a pas détruit l’œuvre et l’empreinte de la nature. Ne nous en plaignons pas trop, car si Dieu nous a choisis pour contrebalancer, par l’influence salutaire des idées morales et civilisatrices dont la France nous a confié le dépôt sacré, le matérialisme qui semble, en Amérique, dominer toutes les âmes, c’est un rôle dont nous devons nous glorifier. Mais la richesse, sur ce continent, étant nécessaire à l’exercice de ce noble rôle, on méprisera, au lieu de les adopter, nos institutions et nos principes, si on ne démontre pas qu’ils peuvent se concilier avec l’esprit d’entreprise et le succès dans le commerce et l’industrie.
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Il est pour toutes les sociétés des époques de crises et de transitions, des moments d’incertitude et de danger.
Une nation vit pendant un certain temps des dévouements et des grandes vertus qui ont présidé à son origine ; l’auréole qui couvre son berceau illumine plusieurs générations, et le sang de ses fondateurs, encore humide sur le sol qu’ils ont illustré, parle aux cœurs, agit sur les âmes.
Le bien-être et la prospérité manquent rarement à une jeune nation ; la terre où elle a planté sa tente satisfait pleinement à ses besoins et à ses désirs.
Ce sont là deux principales causes
du bonheur et de la tranquillité qui signalent les premiers temps de l’existence d’un peuple.
Plus tard viennent, avec l’oubli du passé et les besoins du présent, les époques de décadence morale et matérielle, et c’est alors que le patriotisme et l’intelligence sont nécessaires au salut et à la conservation d’un peuple.
La société canadienne-française a une origine et un passé magnifiques.
La gloire ne lui a pas manqué à l’ombre du drapeau de la France, et elle a conservé pendant longtemps les nobles sentiments et les glorieuses traditions de ses généreux fondateurs.
Etablie par des missionnaires et des soldats, elle puisait dans le souvenir de leurs héroïques actions la force et l’énergie qui font les grandes nations.
De plus elle avait ce qui, sur ce continent, vaut mieux que la gloire, elle était riche ; un sol fertile et immense lui offrait des ressources inépuisables ; pendant près d’un siècle elle a vécu dans la prospérité.
Notre jeune société est-elle ce qu’elle était et a-t-elle réalisé surtout ce qu’elle promettait ?
Peut-on affirmer que nous sommes, comme autrefois sur ce continent, les représentants de ces sentiments chevaleresques et de ces traditions d’honneur dont la France se glorifie ; que la religion et la probité sont aussi fermes et vivaces dans nos cœurs qu’ils l’étaient dans ceux de nos pères ?
Il y a certes encore du patriotisme et des sentiments nobles au sein de notre société ; il y a de belles intelligences et de nobles caractères ; mais il semble que le niveau moral de notre population ait baissé depuis quelques années et qu’il se manifeste, dans les diverses classes qui la composent, des éléments de décadence, des symptômes de dépression, des apparences d’amoindrissement.
Nous avons, au commencement de cet article, exprimé implicitement la pensée que l’état moral d’un pays subissait î’ influence de sa situation financière : c’est une vérité
incontestable. Le corps réagit constamment sur l’âme et lui communique ses affections et ses souffrances ; de même l’ordre matériel exerce sur les facultés morales d’une société une influence heureuse ou fatale.
Un peuple ne vit pas que de sentiments, de souvenirs et de gloire; il lui faut du pain, et ce pain, il ne peut le gagner qu’à la sueur de son front. Ainsi Dieu l’a voulu dans ses décrets éternels, et, depuis six mille ans, l’homme obéit à cette loi immuable, exécute cette terrible sentence. Vivre est donc le principal but de ses efforts, le point de concentration de ses tendances et de ses facultés.
Dans ce siècle surtout de positivisme et de matérialisme, le bienêtre et la prospérité sont des éléments nécessaires du bonheur et de la conservation d’un peuple. La patrie, pour la majorité des hommes, est le pays où ils vivent heureux; le gouvernement le plus populaire et le plus légitime est celui qui donne
aux peuples la plus grande somme de bien-être et de prospérité.
L’Amérique offre une éclatante démonstration de cette vérité. Pourquoi ce courant magnétique qui pousse vers ses rivages heureux les peuples de l’Europe ? Pourquoi cette considérable expatriation des enfants de la France et de l’Angleterre, si enthousiastes de la grandeur de leur patrie et des immortels souvenirs de leur histoire ?
Est-ce l’attrait des institutions républicaines qui attire ces flots d’immigration? Non, c’est le mirage séduisant de la fortune et de la prospérité matérielle, c’est le travail que l’industrie offre à des millions de bras. L’Europe, épuisée par le travail de plusieurs siècles, ne suffit plus aux besoins de sa population, à l’énergie et à l’activité des nations qui l’habitent.
Pour nous, quels que soient les souvenirs glorieux de notre histoire, et la noblesse de notre origine, nous n’en resterons pas moins en arrière
des populations qui nous entourent,
si nous ne tournons pas nos facultés et nos capitaux vers le développement de nos ressources matérielles.
Il est glorieux d’avoir des champs de bataille qui s’appellent Carillon, Châteauguay, ou les plaines d’ Abraham, mais encore faut-il ne pas y mourir de faim. L’esprit de tradition est louable, quand il sait se concilier avec les exigences et les besoins du temps, et qu’il n’est pas un obstacle au progrès d’une nation et au perfectionnement continu de l’humanité voulu par Dieu. D’ailleurs, ce n’est pas en restant pauvres que nous conserverons mieux notre foi et les vertus de nos pères, et que nous consoliderons notre existence nationale.
Au contraire, la pauvreté nous détruira en nous faisant les humbles serviteurs des populations énergiques au milieu desquelles nous vivrons et en nous privant des moyens de faire respecter notre héritage national.
On attribuera notre infériorité à notre origine et à notre foi, et on regardera comme des éléments de fai-
blesse ce qui fait, à juste titre, notre gloire et devrait être notre force. La foi n’exclut pas l’esprit d’entreprise ; au contraire, il est dans l’ordre de la Providence que l’homme cherche constamment à améliorer sa position, à acquérir les moyens de faire du bien à ses semblables et de créer une position honorable à sa famille, à ses descendants. C’est par cette noble ambition que s’opèrent les destinées du monde, et il n’est ni chrétien ni raisonnable celui qui enseigne et pratique le contraire.
NOTRE MISSION
Nous avons dit que les Canadiens - Français devaient conserver leur langue et les institutions religieuses et nationales qu’ils tiennent de la France, pour être dignes de leur noble origine et répondre aux vues de la Providence. Or, c’est par les lettres que se fait surtout cette œuvre de conservation et de propagation ; c’est par la littérature qu’un peuple fait sentir l’influence de son génie, de sa nationalité.
Inutile de nous faire l’écho de tous les siècles et de tous les peuples, et de rappeler le souvenir de Rome et d’Athènes, pour constater une vérité aussi évidente.
Qu’il suffise de nommer la France.
N’est-ce pas à ses savants, à ses poètes, à ses artistes et à ses orateurs
NOTRE MISSION
que la France doit l’empire intellectuel du monde et l’expansion de son génie et de son caractère national ?
Quand la France parle, l’univers écoute et recueille avec respect ses paroles, ses magnifiques accents.
La France est le Parnasse de l’Europe, le jardin littéraire où toutes les nations sont heureuses de cueillir les fleurs les plus fraîches, les plus exquises de l’intelligence humaine ; son souffle répand sur le monde une chaleur vivifiante qui fait germer les grandes pensées, les sentiments généreux.
La poésie a implanté la civilisation française dans les pays où les balles avaient déchiré le drapeau de la France et décimé ses héroïques bataillons.
Sur ce continent d’Amérique, dont la race anglo saxonne a fait un immense comptoir et le théâtre de son activité et de son ardeur pour le développement des intérêts matériels, nous ne pourrons attirer l’attention du monde qu’en remplissant, par l’expansion de nos nobles insti-
tutions, la mission civilisatrice que Dieu semble nous avoir destinée.
M. Rameau, cet écrivain distingué, qui a laissé de profonds souvenirs au Canada, affirme avec énergie que nous sommes appelés à exercer une action salutaire sur la civilisation en Amérique par le culte de la poésie et des beaux-arts, et que nos aptitudes et notre tournure d’esprit nous rendent propres à cette mission.
Français par l’origine, nous le sommes aussi par le caractère et les aptitudes intellectuelles ; sur ce terrain du moins, nous avons le droit de porter la tête haute et d’affirmer notre égalité, notre supériorité même en face des autres races. Elles ne peuvent, elles-mêmes, s’empêcher de constater nos dispositions pour les opérations de l’esprit, et d’applaudir à nos succès littéraires et oratoires.
A compter du jour où les Canadiens- Français purent goûter à l’arbre de la science, dont pendant si longtemps on les avait tenus éloignés, ils déployèrent de brillantes facultés dans
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les joûtes parlementaires et littéraires.
On retrouva dans leurs discours et leurs écrits la vivacité de sentiment et l’élévation de pensée qui caractérisent les écrivains français.
Au barreau, à la tribune et dans les professions libérales, dans toutes les branches où le succès et la supériorité dépendent des facultés intellectuelles et morales, nous figurons au premier rang.
Les essais poétiques publiés dans nos revues et nos journaux depuis vingt-cinq ans ont révélé des talents qui, sous un ciel plus propice, se seraient élevés à une hauteur considérable.
Comment se fait-il donc que tous ces talents n’aient pas produit plus d’œuvres durables ?
La raison en est toujours la même :
la pauvreté !
Il n’y a point de carrière, point d’avenir pour l’homme de lettres au Canada ; le talent poétique y est presque déplacé ; les muses n’élisent pas domicile dans un pays où elles
ne trouvent ni gloire ni fortune.
Une seule voie s’offre ici aux aspirations de la jeunesse et à ses besoins d’existence, c’est celle des professions libérales où elle se jette pêlemêle sans égard pour les exigences du talent et la diversité des aptitudes.
Bienheureux ceux qui, sur le grand nombre, viennent à bout de s’y créer un avenir ! les autres vont s’oublier et se faire oublier dans les bureaux publics ou partent pour les Etats- Unis.
Il faudrait des Mécènes à ces talents que la pauvreté condamne à étouffer le germe poétique dont Dieu avait orné leur âme. Or, nous n’en avons pas. La fortune, le goût des lettres et la générosité qui font ces hommes précieux, manquent à notre société. Il faut, pour comprendre toute la portée de l’encouragement donné aux lettres dans un pays, un développement intellectuel que nous ne possédons pas encore.
Aussi, que de talents perdus ! Que d’existences flétries qui auraient fait
NOTRE MISSION
la gloire du Canada français et porté son nom et son influence chez les nations étrangères !
Combien qui ont brisé leurs ailes de désespoir et qui auraient pu dire, comme André Chénier, en se frappant le front : « Il y a pourtant quelque chose, là ! »
Inutile d’insister davantage sur ce pénible sujet.
Notre pensée est claire : l’accomplissement de cette mission civilisatrice qui semble nous être dévolue dépend de notre prospérité matérielle; nous aurons des écrivains et des poètes qui donneront toute la mesure de leur talent lorsqu’ils pourront vivre du produit de leurs œuvres.
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AFFAIRE GUIBORD