‹ Le Croix et l'épée au CanadaChapitre 14 sur 23 · M. LAFLAMME · texte numérisé non relu

M. LAFLAMME

M. Laflamme a, depuis longtemps, inscrit son nom en caractères brillants dans nos annales judiciaires.

Il était de cette jeunesse ardente qui a fondé le parti rouge, il a contribué aux premiers succès de ce parti dont il a aussi partagé les échecs et les défaveurs. Il a pris part à toutes les luttes électorales depuis vingt ans, à toutes les campagnes politiques dont le Bas-Canada a été le théâtre. M. Laflamme se serait fait une belle position dans le Parlement .

Il y aurait remporté plus de succès que sur le husting, où son éloquence froide, mesurée et distinguée et ses airs de grand seigneur ne sont pas à leur aise. Fier, dédaigneux, un peu misanthrope, incapable de se plier aux exigences populaires, il a cherché dans sa profession les moyens de satisfaire ses goûts dispendieux.

Il a mené pendant longtemps la vie à grandes guides ; il avait chevaux et chiens nombreux, hantait les clubs fréquentés par l’aristocratie anglaise, se laissait volontiers aller aux caprices distingués et aux grandes fantaisies du « high life ». Il fut un temps où sa riche clientèle lui rapportait par an plusieurs milliers de louis ; le commerce anglais et les seigneuries, dont il était l’avocat, payaient ses services au poids de l’or.

Les liens du mariage ne lui ont pas encore paru assez légers et faciles à supporter ; il a dû craindre de troubler des habitudes d’indépendance qui lui allaient si bien.

Mais hâtons-nous de peindre M. La-

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flamme à la Cour, en robe et portant le rabat. Il arrive à la hâte, ses livres sous le bras, la tête renversée en arrière et légèrement penchée sur l’épaule gauche, le teint animé, la figure chiffonnée, les cheveux ordinairement en désordre, la contenance digne et fière comme toujours.

Il commence à parler ; écoutez bien, il ouvre à peine la bouche, il laisse tomber nonchalamment ses paroles qu’il retient à demi ; sa voix indécise semble dédaigner de se faire entendre ; on dirait le murmure d’un mince filet d’eau à travers les branches qui gênent son passage. La pensée arrive fatiguée, nuageuse, à moitié endormie, impatientée des efforts qu’il lui faut faire pour voir le jour ; elle hésite, elle tâtonne dans la région des faits ; elle se dégage, se presse et s’illumine à mesure qu’elle arrive dans le domaine de la discussion ; le rêve disparaît, les nuages s’éclaircissent, la parole est plus claire, plus nette, plus accentuée.

Enfin la lumière se fait dans ce riche cerveau, une interruption l’a fait

jaillir, c’est le rayon de soleil à travers les derniers brouillards de l’aurore. Alors la pensée déploie ses ailes librement, le filet d’eau s’est fait ruisseau : M. Laflamme est réveillé; il était temps, le tribunal s’endormait.

Ceux qui ont entendu M. Laflamme dans la cause Guibord trouveront ; nous le croyons, ce tableau fidèle. On sait combien de fois il est revenu sur ses pas et a tâté le terrain avant de trouver son chemin.

On peut trouver la raison de ce défaut du savant avocat dans l’insouciance qui l’empêche de préparer d’avance la distribution et l’ordonnance de ses plaidoyers et dans la conscience qu’il a de ses forces et de ses ressources professionnelles.

Sachant que les connaissances légales et la mémoire ne lui feront jamais défaut, il doit laisser au hasard l’arrangement de ses idées.

Il lui suffit de savoir qu’il a de bonnes armes pour le combat ; il attend pour s’en servir les évolutions de l’ennemi. Il veut être libre de

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ses mouvements là comme ailleurs.

Voyons-le à l’œuvre maintenant, lorsqu’il est en pleine possession de ses moyens. Ne vous attendez pas à des éclairs, à des coups de tonnerre. Non, sa pensée en s’élevant restera toujours un peu voilée, mais elle découvrira des horizons nouveaux, des points de vue nombreux et laissera les parties faibles de la cause dans des brouillards épais.

M. Laflamme est avant tout philosophe, logicien. Il est remarquable par la rapidité de ses évolutions et la souplesse de sa dialectique dans la discussion ; on croit le saisir et il •vous glisse entre les mains comme par enchantement. Mais une chose lui est indispensable, c’est d’être chauffé souvent, car il se refroidit promptement ; si ses adversaires ou le juge lui font la malice de ne pas l’interrompre, il s’ennuie et ennuie les autres. Mais s’il a constamment quelqu’un pour le piquer, le harceler, le chauffer à blanc, alors ceux qui l’écoutent passent de charmants quarts d’heure.

Son langage devient riche, ses ex-

pressions brillantes, son élocution facile, agréable, son éloquence mordante, ironique, pleine de superbes dédains, d’allusions sarcastiques; il court dans le domaine épineux des abstractions comme sur un chemin fleuri, il enlace son adversaire dans les plis et les replis d’une argumentation serrée, nerveuse, inextricable.

L’honorable juge Monck, qui a beaucoup de bienveillance pour les avocats, pour les aider parfois, se plaît à rendre à M. Laflamme le service de l’interrompre, lorsqu’il le voit retomber dans sa léthargie :

c’est un service que ses adversaires ne devraient pas lui rendre.

Inutile de dire que si l’intelligence s’échauffe quelquefois chez M. Laflamme, le cœur reste toujours froid ; aussi ne lui demandez pas les grandes émotions du sentiment, les élans passionnés de l’orateur.

M. Laflamme a manifesté tous ses défauts dans la cause Guibord et a laissé entrevoir ses brillantes qualités. Il a soulevé plus de questions qu’il n’en a résolu et déployé beau-

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coup de science, d’érudition et une grande subtilité dans l’application des textes et des autorités innombrables qu’il a cités. On lui a vivement reproché d’avoir exprimé des idées anticatholiques ; il doit ce reproche à son ton ironique et à ses citations plus qu’à ses opinions. Il a été plus irrespectueux qu’impie ; M. Laflamme a déclaré qu’il était catholique, et nous devons le croire.

M. DOUTRE

M. Doutre a suivi M. Laflamme ; c’était la grosse artillerie après la fusillade. M. Doutre et M. Laflamme, que l’Institut a réunis autour de la dépouille mortelle de Guibord, ne se sont jamais porté une grande affection. M. Doutre a été l’avocat des censitaires, alors que M. Laflamme défendait les intérêts des seigneurs. Ils ont fait leur chemin en plaidant la plupart du temps l’un contre l’autre. Ils ont eu des luttes violentes qui se sont reproduites dans la presse et ils ont échangé de rudes

coups. Bannis tous deux de la politique pour leurs idées libérales, ils accusent le clergé d’être la cause de la défaite de leur parti, et ils lui en ont gardé rancune. Ils étaient bien aises, M. Doutre surtout, d’avoir l’occasion d’exprimer leur mécontentement et leurs dédains ; ils ne l’ont pas manquée. Ils prétendent tous deux être restés catholiques dans leurs plaidoyers et n’avoir attaqué que les hommes, nullement les principes.

Disons immédiatement que l’éducation religieuse de MM. Doutre et Laflamme est de nature à les égarer sur la portée et le caractère de leurs plaidoyers. Leur tempérament devait naturellement les porter tous deux au scepticisme. Les sécheresses de la profession, le cercle dans lequel ils ont vécu et l’étude de leurs auteurs favoris, ont dû nécessairement activer le développement de ces prédispositions et jeter beaucoup de vague et de ténèbres dans leurs convictions religieuses. Ils veulent bien rester catholiques, mais ils ne savent pas trop ce que c’est que d’ê-

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tre catholique, du moins ils veulent l’être à leur goût, à leur manière ; c’est ce qui ressort de leurs plaidoyers.

Qu’ils aient raison de se plaindre de la conduite d’un certain nombre de prêtres à leur égard, c’est ce qu’il ne nous appartient pas de discuter. Mais ne pensent-ils pas qu’ils vont faire croire que le clergé n’a pas eu tort de les redouter ? Ils ont parlé comme si les abus devaient détruire le respect dû au principe, ébranler des convictions sincères ?

Quelles que soient les opinions religieuses de M. Doutre, c’est un homme de talent et de mérite, qui doit sa position au barreau, à son travail et à ses succès. Sérieux, sensé et charitable, il est plein de déférence pour ses confrères, toujours prêt à rendre service à tout le monde et à pardonner aux autres des impatiences et des indélicatesses dont il ne se rend pas coupable lui-même. Franc, loyal et honnête dans ses procédés, il a l’estime de la magistrature et du barreau. Son dévouement pour sa

famille et sa bienveillance pleine de délicatesse méritent les plus grands éloges ; il n'a pas laissé les siens en arrière, il les a fait monter avec lui et, s’il en est qui ont été malheureux, c’est leur faute : ils ont dédaigné la main qu’il leur a souvent tendue.

M. Doutre a toujours été considéré comme l’un des meilleurs écrivains de son parti ; il a publié des articles politiques qui ont fait du bruit ; on y remarquait surtout la vigueur de la pensée et l’énergie du style. M. Doutre cultive l’antithèse et se complaît dans les déductions morales et philosophiques ; il aime à secouer ses ailes un peu lourdes pour s’élever vers les hauteurs métaphysiques. Il parle difficilement et n’a pas le talent de l’improvisation ; sa pensée lente, pesante et substantielle préfère le silence et la tranquillité du cabinet au bruit et à la précipitation du palais et du husting. L’improvisation se prête peu d’ailleurs à l’habitude et au plaisir qu’il a de travailler sa pensée et sa phrase, à son goût pour

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les antithèses et les allégories. Il a manifesté dans la cause Guibord des défauts littéraires qu’on avait déjà remarqués et qui ont, peut-être, la même cause que ses erreurs religieuses. Il semble adopter quelquefois le genre fantasmagorique, les phrases à effet, le style ampoulé de quelques auteurs modernes. Il a tort de se donner tant de peine pour dire mal ce qu’il peut dire si bien avec moins de peine : il est vrai qu’il aime le travail.

M. Doutre a de l’ambition, il s’occupe de tout et a toujours pris, depuis vingt ans, une part considérable au mouvement politique, social, religieux et littéraire. Le parti rouge, dans des moments d’impatience contre M. Dorion, a déjà songé à le choisir pour chef. L’attitude qu’il vient de prendre dans l’Institut et dans l’affaire Guibord n’aplaniront pas les obstacles que sa candidature a déjà rencontrés dans plusieurs comtés.

M. JETTÊ

M. Jetté prend la parole : moyenne taille,- teint pâle, très pâle, front large, bien développé, figure calme, douce, physionomie agréable, quelque chose de l’honorable M. Dorion ; voilà ce qu’on remarque au premier coup d’œil.

M. Jetté a commencé à exercer la profession d’avocat en société avec MM. Lesage et Jetté ; c’était une société d’hommes lettrés et de bonne éducation, d’amis sincères, dont souvent l’esprit se récréait aux dépens de la loi. MM. Lesage et Fabre surtout devaient s’interrompre souvent, au beau milieu d’un passage de Pothier, pour lire une page de Lamartine ou d’Alfred de Musset. Les nécessités de la vie devaient naturellement briser tôt ou tard une société plus littéraire que professionnelle, plus aimable que pratique.

C’est ce qui eut lieu. M. Jetté resta seul ce que, malgré les mauvais exemples de ses spirituels confrères, il

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avait toujours été : avocat. Il a fait son chemin tranquillement, patiemment, sans précipitation ; il a attendu son tour, confiant en sa destinée, ne cherchant ni le bruit, ni l’éclat. M. Jetté n’est pas un homme à grands mouvements, à conceptions hardies ; il s’élève juste assez haut pour bien voir tout ce qu’il voit et nous en faire part dans un langage clair, élégant et distingué.

Pensée, style, élocution, physionomie, geste, manières, tout cela chez M. Jetté se tient, se ressemble et se distingue par l’élégance, la mesure, la dignité et la placidité. Ses discours attestent des études et des aptitudes variées, une intelligence forte et lucide,. Son talent s’est révélé avec honneur dans la cause Guibord ; c’est lui qui a fait le plaidoyer le plus parfait sous le rapport de la convenance, de l’à-propos et de la justesse des idées et de l’expression ; mais on ne peut pas dire que c’est lui qui ait le^mieux parlé, pour la bonne raison qu’il a lu son plaidoyer ; lire et plaider sont deux

choses bien différentes et qui s’excluent même. Nous comprenons que, dans une cause aussi importante, pleine de dangers et d’écueils, un plaidoyer écrit offrait beaucoup plus de garanties à un diplomate comme M. Jetté, qui devait nécessairement craindre de se compromettre et de se laisser entraîner audelà des limites que ses sentiments lui imposaient ; mais il n’en est pas moins vrai qu’il n’a pas autant de mérite que s’il eût improvisé. Ce que nous disons à M. Jetté s’applique aussi à M. Doutre.

Nous venons de dire que M. Jetté est diplomate. Il l’est en effet :

catholique sincère, libéral convaincu, il glisse à travers toutes les opinions, ne froisse personne et garde son indépendance ; on en eut la preuve dans la cause Guibord. Assez fort pour maîtriser les entraînements de son cœur et de sa pensée, il ne dit et ne fait que ce qu’il veut ; franc, loyal, sincère et affable, il sait cependant, grâce à un jugement sain et à une grande habileté, pra-

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tiquer toutes ces vertus sans trop gêner sa liberté d’action.

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