‹ Le Croix et l'épée au CanadaChapitre 2 sur 23 · EXTRAIT D’UNE CONFÉRENCE AU CABINET DE LECTURE PA¬ ROISSIAL · texte numérisé non relu

EXTRAIT D’UNE CONFÉRENCE AU CABINET DE LECTURE PA¬ ROISSIAL

Le culte des lettres est appelé à exercer une grande influence sur nos destinées nationales, et plus qu’aucun peuple peut-être nous devons leur accorder la prééminence qu’elles méritent. Car, presque privés, depuis la conquête, de la gloire des armes ; noyés en quelque sorte au milieu de populations qui se consacrent spécialement à l’exploitation de la matière et cherchent a lui arracher les secrets de la fortune, nous devons nous efforcer de nous distinguer par la culture de nos facultés intellectuelles, de nos aptitudes littéraires et artistiques. Si les sentiments qu’un homme manifeste dans

son enfance et son adolescence peuvent faire prévoir la carrière qu’il suivra plus tard, de même on peut presque toujours deviner la mission d’un peuple au milieu des événements qui entourent son berceau et accompagnent son développement.

C’est une littérature nationale et originale que nous devons créer si nous voulons que nos œuvres traversent l’océan, qu’elles passent à la postérité et qu’elles fassent honneur à notre nationalité.

Une littérature qui n’est pas nationale manque à l’un de ses principaux buts qui doit être de transmettre à la postérité les traditions, les usages en un mot tout ce qui constitue la nationalité d’un peuple, et de dévoiler aux générations futures les vertus et les grandes actions de leurs ancêtres. Eh ! certes, c’est bien ce but qu’on doit poser ici, car il est bien eérte'in ljué ' le peuple canadien ne vivrai qu’à la condition d’être fidèle i. sop glorieux passé. C’est donc ujft devoir pour l’écrivain canadien de mettre sans

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cesse ce passé sous les yeux de ses compatriotes, afin de les inviter à conserver ce qui inspira à leurs pères tant d’héroïsme et de dévouement, à savoir l’amour de la religion et de la patrie.

L’origine d’un peuple, ses traditions, ses chroniques, ses légendes constituent son caractère national, sa physionomie propre. Or, il est impossible de trouver une nation dont l’origine, les souvenirs populaires, les traditions soient en tout semblables aux nôtres. Et de même qu’au premier coup d’œil il est facile de voir la différence entre deux personnes qui se ressemblent beaucoup, sans pouvoir la définir, ainsi l’étranger en nous voyant saisit, sans pouvoir les analyser, les nuances qui nous caractérisent et ne peut s’empêcher de joindre sa voix à la nôtre pour dire que nous formons un peuple à part ; qu’en un mot nous sommes Canadiens-Français.

Pour être vraiment nationale notre littérature devra donc s’inspirer des beautés grandioses et pittoresques

de notre pays, des vertus et des mœurs de nos ancêtres, de leurs luttes héroïques pour leur conservation religieuse et nationale, pour la défense de leurs droits et de leurs libertés.

N. B. — Les romans de Mme Leprohon, de Marmette, de Pamphile Lemay, de Napoléon Bourassa, les œuvres imposantes des Garneau, des Ferland, des Faillon des Suite, des Fréchette, des Casgrain, des DeCelles, des Chapais, des Dionne, des Roy, des Gosselin, des Routhier, des Taché, des Tassé et de plusieurs autres avaient déjà donné une idée frappante de l’abondance de nos ressources littéraires. Les romans du docteur Choquette, « L’oubliée » de Laure Conan, plusieurs drames historiques, entre autres le « Dollard » da Bourbeau Rainville, et les essais charmants dus aux concours organisés par la Société Saint- Jean- Baptiste, ont, depuis, démontré la - richesse des éléments offerts aux créateurs de notre littérature nationale.

Les aventures de nos découvreurs, trappeurs et coureurs de bois, leur vie au milieu des sauvages et les expéditions de nos guerriers d’autrefois offrent un champ vaste et fécond à leur imagination. Je les invite à l’exploiter ; ils y trouveront des trésors qui enrichiront notre littérature et lui donneront le cachet national et original dont elle a besoin.

La femme commence à se faire remarquer dans le monde des lettres.

Autrefois, on ne signalait parmi les écrivains que Mme Leprohon dont les romans étaient très populaires.

Puis sont venues Mme Dandurand, Mlle Bibaud et Mlle Angers, qui, sous le nom de Laure Conan, a écrit de si jolies choses. Depuis quelques années, on en compte plusieurs :

Fadette (Mme Saint-J acques),dont les écrits dénotent un talent de premier ordre, Madeleine (Mme Huguenin), l’auteur de « Mon premier péché » et des charmantes chroniques dont la Patrie est heureuse d’orner ses colonnes — elle ne devrait pas en rester à son premier péché — Gaétane de

Montreuil (Mme Gill) ; Colombine (Mme Côté) ; Michelle Lenormand (Mlle Tardif) ; Colette (Mlle Lesage) ; Mme Gérin Lajoie ; Mme Brodeur (Dlle Brodeur) ; Dlle Blanche Lamontagne; Jean Deshaies; Mme Fauteux, fille de Mercier, de l’homme dont le souvenir est encore si vivace, et plusieurs autres.

J’ai déjà dit que l’art d’écrire a fait des progrès depuis quelques années.

C’est la thèse que vient de développer M. Jean Charbonneau dans un livre dont le fond et la forme lui font grand honneur. Il a raison de dire que la génération actuelle a eu, plus que la nôtre, l’avantage de relations plus intimes avec la France littéraire, et avec ce que M. Charbonneau appelle les influences françaises. Son vocabulaire est plus abondant et plus riche, sa formation intellectuelle plus raffinée, son verbe plus harmonieux, le cercle de ses pensées plus étendu. Il y a, attachés à nos journaux quotidiens ou hebdomadaires, à nos revues, des jeunes gens dont le talent est indiscutable et

promet beaucoup pour l’avenir. A l’exemple de tous les mouvements qui ont pour effet de surexciter les esprits et d’enflammer les imaginations, le nationalisme en a produit plusieurs ; c’est un- bon point en sa faveur. J’avais l’intention de faire une petite revue de tous les talents qui surgissent depuis quelques années dans le domaine des lettres, mais je laisse à M. Charbonneau cette tâche agréable : il n’a qu’à continuer son travail intéressant.

Mais je me permettrai de plaider la cause des écrivains de ma génération, de cette pléiade de talents brillants qui, de 1860 à 1890, a tant fait pour activer le mouvement intellectuel au sein de notre population. Il ne faut pas oublier que, à cette époque, notre littérature était à son début et que la plupart de nos écrivains, obligés pour vivre de se faire journalistes, fonctionnaires publics, ou d’exercer une profession, ne pouvaient donner aux lettres que des heures dérobées à leur labeur quotidien. Pourtant, ils ont travaillé,

remué les esprits, éveillé les sentiments les plus nobles, fait entendre les accents les plus patriotiques, sondé et discuté les problèmes les plus intéressants de notre avenir dans le domaine des lettres. Ils ont donné à notre population le goût de la lecture en piquant sa curiosité, en s’adressant à ses sentiments patriotiques, en éveillant les souvenirs glorieux de son passé, en lui parlant un langage où souvent l’idée et le sentiment avaient plus de valeur que la forme. Ils ont, en général, fait ce que leur temps réclamait : de la littérature utilitaire.

Il y aurait des distinctions à faire entre les poètes et les prosateurs, entre les influences qui ont respectivement développé et modifié leur formation littéraire et orienté leurs opérations intellectuelles; et on pourrait aussi dire pourquoi ils n’ont pas tous donné la mesure de leur talent. Mais afin de traiter ce sujet convenablement, il faudrait faire un travail qui n’entre pas dans le cadre de ce livre.

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