NOBLE DAME S A VI LU
Des hommes remportèrent ; elle s'étonna qu'on ne lui fît aucun mal. Enfermée dans une salle basse, elle attendait le comte, soit par un suprême et lâche espoir de le fléchir, soit plutôt pour le braver. Mais il ne parut pas.
Au matin, on l'entraîna hors du château. Elle vit à un carrefour une foule de gens assemblés. Giudice et tous les siens s'y tenaient. Elle pensa qu'on allait la faire mourir.
Mais les hommes qui l'avaient conduite là, la dépouillèrent de ses vêtements, et quand elle fut toute nue, telle qu'elle s'était montrée au comte pour l'insulter, on l'attacha exposée devant tous au centre du carrefour. Giudice alors la livra à ses valets. Cette ignoble vengeance s'étendit aux soldats et aux passants ; elle dura trois jours : après quoi noble dame Savilia mourut.
A Frantz Jourdain,
C'était un petit ménage bien parisien que celui des Pontviane ! Le mari et la femme se ressemblaient comme frère et sœur; ils étaient cousins germains! Tous deux roses, frais, délicats, pareils à ces frêles statuettes de Saxe qui se font pendant, sur les cheminées. Et ils avaient de jolies têtes à l'évent, des âmes légères, des idées incomplètes et drôles comme celles des enfants. Ils ne vivaient que pour le monde, ne pensaient qu'au plaisir, n'aimaient que la toilette etla dépense. Ils étaient, non seulement du Tout* Paris, mais de la fine crème du gratin ; ils ne manquaient pas une fête. A les voir entrer au bal, éclatants, elle en robes de féerie, lui en habit mauve ou tabac d'Espagne, avec des teints lumineux de jeunesse et d'amour, on les avait surnommés : Les Colibris !
Et c'était si bien cela! Ils avaient tellement une grâce d'oiseaux des Iles, les petits Pontviane, avec leurs coquets mouvements de tête, leurs cris gais, leurs sautillements vifs, leurs yeux émerillonnés comme ceux des grives à la vendange ! Ils semblaient tellement grisés par le luxe facile et le bonheur de vivre, si peu méchants avec cela, si jolis à peindre et gentils à croquer, qu'il eût fallu être bien méchant pour leur souhaiter, je ne dis pas le moindre mal, mais la plus infime contrariété !
Et pourtant, après deux ans de mariage, le malheur entra dans leur minuscule hôtel du Parc-Monceau; il s'installa dans leur bonbonnière de peluche et de satins clairs, ilmiten désarroi les meubles mignons, il inclina tristement la tige des roses fanées sur leurs gerbes creuses de cristal, il ferma le piano qui savait tant d'airs d'opéré Ite et même — proh pudor! — de caféconcert, il cadenassa les volets pendant le jour, et abaissa la nuit les capuchons japonais des lampes. Alors, dans cette demi-obscurité, ces limbes de détresse molle où traînait une odeur d'éther, on voyait un spectacle lamentable : deux petits Pontviane écroulés en des berceuses,
prostrés, vis-à-vis l'un de l'autre, avec des figures déteintes de poupées laissées à la pluie; car vraiment ils avaient pleuré de grosses larmes, dans leur désespoir attendri, devant l'irréparable désastre !
Comment cela s'était-il fait? A qui la faute? h lui, ou à elle? Par quelle fatale négligence? Quel soir d'écrevisses et de moët frappé? Imprudents enfants !...
Alise de Pontviane était enceinte !
Pauvre petite Alise, c'est vrai pourtant qu'elle reprit courage, le lendemain! D'abord elle cacha l'accident tant qu'elle put. Elle en éprouvait tant de honte! Concevait-on qu'elle aurait un enfant, qu'elle perdrait sa taille et son teint, qu'elle deviendrait laide, et surtout que c'était fini de rire et que de longtemps elle n'irait plus en soirée ni au théâtre?
— Non ! elle se défendrait plutôt, vaillamment, contre ce mal déformant, sournois, inavouable, malhonnête !
Et tous les soirs, n'ayant pas dîné par crainte de maux de cœur, serrée à mourir dans son
corset, du rose à ses joues pâles, elle continuait à aller dans le monde s'étourdir et danser. Mais, au cinquième mois, il fallut bien en rabattre, et se résigner aux heures d'ennui, sur la chaise longue, aux heures lourdes où l'enfant pèse et s'agite, soûs le peignoir lâche. Elle gardait, à portée de sa main, un petit miroir, une boîte d'ivoire à houppette de poudre, tout un attirail pour ses ongles, et un sac de fondants que Cyt prien, son mari, renouvelait tous les jours.
Il n'était guère plus gai, le colibri mâle! Et il n'était pas fier, non, pas du tout ! Mais sa légèreté naturelle reprenant le dessus, bientôt il se remit à jacasser et à rire: il le fallait bien pour distraire Alise, «ar elle avait une peur épouvantable du grand moment, de souffrir trop et peutêtre d'y rester.
En vain ses petites amies, de jolies perruches caquetantes et diaprées, la rassuraient sur tous les tons; elle les écoutait en hochant la tête, d'un ait très affligé.
— Mais, ma toute belle, que pouvez-vous craindre? — lui disait la brune Lauretle d'Arcy. — On vous chloroformera, vous ne sentirez rien du toutJ
— Pourquoi souffrir ? — renchérissait Annie Méglat, dont l'opulente chevelure d'or semblait le vivant symbole de la fortune de son mari le banquier — voilà qui remédie à tout !
Et d'un délicieux étui, elle retirait la plus jolie petite seringue à tige d'aiguille que Ton pût voir :
— Voulez-vous que je vous fasse une piqûre de morphine ?
— Non ! soupira Alise. Mais c'est que j'ai des insomnies!
— Eh bien, prenez du chloral, ou du sulfonal I
— Mais j'ai des migraines !
— Alors prenez de l'antipyrine !
Et toutes les amies, à l'envi, vantaient leurs poisons favoris, tout ce qui hébète, tue ou endort la souffrance. Car souffrir enlaidit : et pour ne pas enlaidir, elles auraient avalé bravement les affreux venins de Locuste!
De ces consolations, Alise ne retenait qu'une espérance : c'est qu'on la chloroformerait comme tant d'autres, et qu'elle ne sentirait rien!
L'arrivée de sa belle-mère, aux derniers jours de la grossesse, changea tout cela.
La douairière de Pontviane, grande et dure <femme d'autrefois, au cœur austère, au front entêté et ferme comme le granit de sa Bretagne, avec des yeux couleur de mer sous des bandeaux de neige, fit le signe de la croix en entendant son fils parler de chloroforme. Et, dans sa piété rigide, elle répondit :
— Mon fils, il a été dit à la femme : — « Tu enfanteras dans la douleur! »
Et comme, très petit garçon, il balbutiait atterré, n'osant imposer sa volonté, elle se retourna, avec une expression de pitié, vers Alise qui pleurait dans un mouchoir si petit qu'il ne pouvait essuyer qu'un de ses jolis yeux à la fois.
— Toi aussi, ma fille, tu as peur de ce qui doit rendre toute femme fière ? Mais quand le Seigneur n'aurait pas maudit le ventre de la femme, ce serait une douleur utile que celle pendant laquelle on met au monde la chair de sa chair et le fruit de ses entrailles! Situ ne souffres pas pour ton enfant, si tu ne le sens pas se
déchirer violemment de toi, comment l'aimerastu? Toutes les femmes ont passé par cette épreuve ; la Vierge Marie Ta subie, dans sa pureté céleste ! Et toi, tu voudrais t'y soustraire ? Mais les bêtes elles-mêmes acceptent la douleur. Croismoi, Alise, il est mal devant Dieu, il est lâche devant ses créatures d'enfreindre le plus sacré, le plus impérieux des devoirs ! Prends garde, ton enfant l'expierait peut-être !
Sa voix s'amollit ; d'un geste elle congédia Cyprien ; et seule avec la petite femme, dont le cœur battait bien fort, très doucement elle lui dit, avec orgueil maternel :
— N'ai-je pas souffert aussi, moi? Et si tu savais combien ma torture m'est restée chère ! Petite, crois-en mon expérience : sans souffrance, il n'est point de joie profonde; sans sacrifice de soi-même, il n'y a point d'amour!
Sa voix baissa, devenant plus tendre ; elle caressa la soie pâle, les fins cheveux de sa bellefille; et lentement, elle lui disait, avec de sages paroles de matrone, que ce moment terrible était court, que la nature l'aiderait, que tout son corps se prêterait à la bienvenue du petit être. Elle lui vantait, alors, l'orgueil de la maternité: son
ivresse, quand elle verrait grandir Tertfant ! Son air d'autorité, son tonde miséricorde calmaient Alise. Mais dans l'endolorissement de son âme peu à peu endormie, magnétisée, un sursaut brusque parfois la faisait tressaillir ; elle se rappelait la cruelle prédiction :
— Tu enfanteras dans la douleur !
Trois nuits après, au plus fort des affres du lit de misère, elle se répétait encore ces mots, entre les cris aigus de l'intermittent martyre, dans le cauchemar d'agonie qui lui tirait de grosses gouttes de sueur! Terrifiée, elle roulait des yeux vagues, éperdus, avec l'obsession de la mort cachée dans les rideaux.
Elle était si abandonnée ! Ses petites amies en fuite à la vue de la douairière, Cyprien relégué à Pétage inférieur ! En son inexorable énergie, sa belle-mère avait répudié tout accoucheur, repoussé les soins de la camériste d'Alise ; elle avait imposé une sage-femme de son cru, experte et antique Bretonne, mandée exprès du Finistère. Et avec cette femme, et aussi avec, sa
vieille Maddo, sa servante depuis trente ans, elle assistait, sans autre aide, la détresse de sa bru. Ces trois vieilles Parques, hautes et dures en leurs vêtements noirs, apparaissaient redoutables sous leurs cheveux blancs ; et leur silence prenait quelque chose de si solennel qu'Alise soupira :
— Ah! je vais mourir!... — Et elle aurait fait comme elle le disait, sans le réveil des atroces, des trépidantes douleurs.
Elle avait fermé les yeux. Quand elle les rouvrit, Cyprien se tenait à ses côtés, lui tendait une main § laquelle elle se cramponna comme une noyée. Pourtant, c'était un faible secours, un bien vague petit mari que Pontviane en ce moment : aussi pâle qu'elle, avec des prunelles folles ! Sa mère l'avait été chercher, pour qu'il réconfortât Alise par sa présence; et comme il hésitait, par trouble, peur ou convenances mondaines, elle l'avait pris par le bras, comme un enfant qu'il était, en lui disant avec un franc-parler intrépide :
— Tu as été au plaisir ; il est bien juste que tu sois à la peine!...
Et il ne soupçonnait pas cette peine-là, non !
11 ne prévoyait pas ce déchirement, cette angoisse qui rend l'homme solidaire de la femme, le fait passer par des aflres semblables, le rend pantelant aux clameurs de ce lamentable être, dont il est le bourreau involontaire et le complice impuissant!
Ah! les fêtes, les jolies fêtes, comme elles étaient loin!... Que n'avait-il résisté à sa mère, au risque d'une brouille certaine et de se' voir déshérité? Que n'avait-on endormi, chloroformé Alise? Comment ne perdait-elle pas connaissance, quand lui blêmissait, défaillait ?... Et là, soudain, elle lui entra dans la chair ses ongles crispés ! Trois cris de bête longuement égorgée dans la nuit s'élevèrent; il lui sembla qu'on arrachait son cœur! Puis un brusque soulagement, et la conscience d'une extraordinaire, d'une indicible survenue: le lit de misère se taisait; et, devant les braises de la cheminée, sous la lampe, s'agitait, en poussant un cri chevrotant et bizarre, une petite forme nue, un embryon humain que la sage-femme lavait et emmaillotait!
Alise, toute blanche, quasi-morte, échangea avec Cyprien un sourire faible et meurtri: ah! la terrible chose! Et leurs mains unies tremblaient
de stupeur et de joie devant le mystère de la vie.
Alors, la grand'mère éleva la voix:
— Dieu a béni ta souffrance, ma fille !
Et haussant, pour le déposer sous leurs lèvres, l'enfant de leur noble, salutaire et indispensable douleur, elle dit avec orgueil, au tout petit ménage effaré :
— C'est un gros, très gros garçon !
A Antoine G&udiani.
M. Dautrènes allait et venait, les mains derrière le dos, le front bas, dans son cabinet de travail. Une glace de Venise reflétait au passage, en son cristal éteint, sa haute silhouette et son profil pâle, où les cheveux grisonnaient déjà, sur les tempes. Quand il passait devant les fenêtres, ouvertes sur le parc Monceau, le jour tombait sur son visage et en accusait les plis de sombre contraction, d'amère songerie.
x\l me Dautrènes mère , dans un fauteuil , blanche sous ses bandeaux poudrés, s'absorbait, en apparence, dans un livre. Mais, à la dérobée, ses regards montaient avec inquiétude sur son fils; ou bien ils embrassaient, d'un rapide éclair de possession, l'intimité, reconquise pour elle, de l'appartement. Les meubles et leur arrangement familier trahissaient, en effet, de l'insolite et du nouveau. Cenelailrien et c'était tout.
174 APBÈS LE DIVORCE
A voir le piano fermé de la jeune M me Dautrènes, l'abandon du coin de luxe où elle s'isolait jadis, derrière un paravent de peluche; à voir sa chaise longue déserte et sa liseuse en désarroi , sur laquelle bibelots, portraits et jusqu'à une conque en cristal, désormais vide de fleurs, avaient perdu tout prestige d'harmonie, — un grand changement, survenu dans le ménage, s'annonçait, parla voix muetle des petites choses.
M. Dautrènes regarda la pendule, sans s'arrêter dans sa marche, rythmée comme celle du balancier. Maintenant, une fièvre d'attente accéiçrait son pouls ; il eût voulu être plus vieux d'un an, vivre ailleurs , échapper à ce décor d'âme trop connu qui le hantait, ou bien devenir un autre, cesser d'être cet homme qui souffrait là à mourir, sans qu'il pût même se rappeler pourquoi, tant l'oppressait une angoisse sourde, comme en ces mystérieux cauchemars où l'on étouffe.
Il s'arrêta, la porte s'ouvrit. Son oncle, le vieux général Forgeret, vif et sec dans sa redingote noire, étoilée par la rosette, apparut sur le seuil, son visage sympathique rendu grave par
les nouvelles qu'il apportait. M rae Dautrènès s'était levée, ses mains ridées tremblantes d'espoir.
— Tu es libre! déclara le vieillard. Je sors du Palais; le tribunal a prononcé ton divorce !
Dautrènès s'inclina, sans trouver un mot. En ce silence , l'irrévocable tinta à ses oreilles, comme un glas. Ensuite le soulagement de savoir, de ne plus haleter après l'inconnu, épanouit d'une joie triste son cœur. Il poussa un long soupir. Sa mère, les yeux triomphants, vint le baiser au front. Il se détourna dans l'encadrement d'une fenêtre, absorbé par une méditation noire.
Sa pensée, s'évadant de la minute présente, reflua vers les premiers jours de son mariage avec Jeanne de Chanol, épousée toute jeune, au sortir du couvent. Leur voyage de noces, Venise, Rome, et les heures douces sur la plage bleue de Naples, défilèrent devant ses yeux, en gestes tendres et en silences d'abandon, pendant lesquels un rêve de bonheur illuminait leurs yeux.
Malheureusement, dès la rentrée à Paris, des malentendus surgissaient, ou, pour mieux dire, le seul, mais formel malentendu sur lequel s'étageait leur vie prit fin, en un déchirement qui montra la vérité toute nue. Ils s'étaient trompés l'un sur Pautre. Ils avaient cru épouser, elle un homme tout différent, lui la femme qu'elle n'était pas. Leur imagination les avait réciproquement grandis , embellis de mérites conformes à l'Idéal qu'ils portaient chacun en soi; et voilà qu'il y avait maldonne, et qu'entre cœurs incompatibles un abîme de mutuelle souffrance s'ouvrait !
Le premier conflit, comme toujours, avait été causé par la belle-mère, M me Dautrènes, s'ingérant dans leur ménage, du droit qu'elle s'attribuait, en veuve restée seule, sur son fils unique. La jeune femme s'était révoltée, mais de façon brutale, où s'affirmaient les fâcheuses hérédités de ses père et mère, de mauvais époux, séparés leur vie durant. Dautrènes était resté confondu. Il croyait sa femme douce, bonne, intelligente, et elle se révélait rêche, hostile et fermée. De son côté, portée à dominer, avide de plaisir et de luxe, elle avait cru épouser un homme
simple, tandis qu'elle se trouvait en face d'un maître, dont elle taxa vite le sérieux de pédantisme et la raison pratique d'avarice. De là à se haïr, il n'y avait qu'un pas et, la présence de la mère envenimant les choses, le ménage était devenu un enfer.
Madame se dépensait au bal, en visites, en conférences chez les couturiers, en achats ruineux dans les magasins. Monsieur, si rangé, passait les nuits au cercle, perdait des sommes folles. Et voilà sept ans que cela durait! Sept ans... Que d'amertumes pendant ces centaines de jours dissemblables et pareils ; quel côte-àcôte que celui de ces forçats sélect rivés T-un à l'autre ; quelle misère que ces scènes étouffées derrière les portes, ce sourire aux yeux du inonde, ce mensonge devant les domestiques •
S'il n'y avait eu que cela, encore! Mais, comme toujours, la jalousie et l'adultère avaient joué leur rôle dissolvant. Une faiblesse de M. Dautrènes, excusable dans sa situation, avait amené, de la part de sa femme , d'impardonnables représailles.
Et, cependant, il avait pardonné, après un coup d'épée donné à un bellâtre, M. de Sal-
17# APHÈS LE MVORCE
vancey. Il avait pardonné, car, constatation lamentable, il aimait, pour tout le mal qu'elle lui faisait, cette femme. Il l'aimait de cet amour torturé et plus fort que la mort que Tolstoï a si admirablement décrit dans sa Sonate à Kreutzer. Elle-même, qui eût pu dire ce qu'elle éprouvait, à,fond d'âme, pour son mari, pendant ces orageuses accalmies?...
Heureusement, ils n'avaient point d'enfant. Et puisque, à bout de forces, ils s'étaient enfin résolus à» rompre leur chaîne, le divorce, au moins, ne séparerait qu'eux, ne couperait pas en deux un cœur d'innocent. Mais, était-ce donc vrai? En élaient-ils venus là? Sa femme, depuis huit mois retirée dans un couvent, à Passy, est-ce qufil ne la verrait plus jamais?
Se pouvait-il qu'il fût redevenu libre, maître de recommencer sa vie, d'ensemencer à nouveau le bonheur sur ce sol en ruines?
— Maurice, ton oncle te parle! dit la voix de M me Dautrènes.
Il n'^ut que très vaguement conscience de ces paroles ; il fallut qu'une main, en se posant sur son bras, l'arrachât à lui-même.
— Tu ne m'entends pas, mon ami? demanda
le général. Je respectais ta douleur. Apprends que ta femme sollicite une entrevue. Elle assistait au prononcement du jugement; je l'ai amenée sur sa prière. Elle attend en bas, dans une voiture.
Dautrènes, sans bien comprendre, regardait la loyale figure de M. Forgeret; et, tout àcdup, un flot de sang lui monta aux joues ; il répondit comme pour une étrangère, la désignant sous son nom de jeune fille :
— Je suis aux ordres de M me de ChanoL Vivement, M me Dautrènes s'avança vers lui,
voulut lire dans son regard, tandis que le général, sortant, allait offrir son bras à la jeune femme. Mais son fils tenait ses yeux obstinément baissés; il ne les releva qu'en entendant approcher un bruit de pas. Alors, voyant qu'elle faisait mine de s'imposer à l'entrevue, il murmura : .
— Mère, je vous en prie.
Elle sortit tout de suite, d'un air digne, au moment où la tenture se soulevait devant la jeune M me Dautrènes. ; .
Son costume noir, demi-deuil, qu'égayait seul
un bouquet de violettes de Parme, au corsage, en faisait presque une autre femme. Mais dès qu'elle eut relevé sa voilette, il vit qu'elle avait embelli, et ce lui fut une souffrance; il reconnut l'ovale, un peu plus plein qu'autrefois, de son visage, le nez volontaire, les yeux orgueilleux, la lèvre supérieure trop mince et l'inférieure trop grosse, cette chair d'âpre séduction dont il avait couvert de baisers la pulpe rose etblanche, avec une envie parfois d'y mordre à dents haineuses.
Trop ému pour parler, il lui désigna un fauteuil ; également agitée, elle s'assit. Il attendit un moment, et une peur de paraître ridicule lui fit hâter les mots :
— Vous désirez me parler. Est-ce pour affaires ?
Elle écarta cette idée d'un geste las et, d'une voix qui faisait effort :
— Laissons ce soin aux notaires ; je rends hommage, croyez-le, à votre désintéressement.
M. Dautrènes, en effet, s'était engagé à assurer largement son sort. Il haussa les épaules avec un sourire ulcéré, devant celte justice tardive qu'elle lui rendait.
— Au cas... — reprit-il, gêné par la vulgarité de détails matériels, — au cas où vous désireriez emporter immédiatement vos bijoux et tout ce qui vous...
Il s'arrêta : une évocation de robes et de linge * d'élégances et d'intimité féminines l'étreignU à la gorge, d'un regret pour ces douces et soyeuses choses qui la paraient, la recouvraient, faisaient partie d'elle-même, et qui, après un triage — empilées en des malles, le reste abandonné aux femmes de chambre — allaient disparaître à jamais, derrière elle.
Mais elle ébaucha le même geste fatigué ; ses yeux regardaient fixement le tapis; elle rougit, ce qui l'investit d'un charme étrange :
— Rien ne m'amène, dit-elle, que le besoin de vous voir une dernière fois.
Et elle le contempla, tout à coup, bien en face ; lui aussi la regardait, saisi d'une angoisse incertaine, redoutant une explication suprême, plus cruelle que toutes. Mais elle laissa tomber ces mots :
— Nous voilà séparés. Nous n'étions déjà plus rien l'un pour l'autre. Avant de nous quitter pour
toujours, je viens vous tendre la main et vous demander pardon.
Il ouvrit des yeux très grands, fit un haut-lecorps, craintif encore : quelle comédie allait-elle jouer? Elle l'examinait, avec un triste et sincère sourire :
— Vous ne me croyez pas, c'est vrai, je vous ai tant fait souffrir!
Un remords s'avouait dans sa voix, son regard, dans l'attitude soudain contraintede cette femme, si fière. L'orgueil inaliénable de l'homme fit alors prendre le dessus à M. Dautrènes, qui se raidit:
— Souffrir! En êtes- vous si sûre ?
Elle le toisa de haut, détaillant sa pâleur, ses tempes creuses et grises avant l'âge, et elle fit une lente et sûre inclination de tête sans parler. Il perdit son aplomb et confessa, dans un ricanement faux :
— Vous admirez votre œuvre?
Elle répliqua d'un air de pitié, les yeux au loin, la pensée vague :
— Oui, nous nous sommes torturés à plaisir; hous sommes quittes! Cependant, je le reconnais, vous avez été meilleur que moi.
Il garda le silence ; son visage s'altéra et, d'une voix basse et changée :
— Si je vous ai fait du mal, volontairement ou involontairement, je vous prie de me le pardonner.
Elle répondit:
— Vous voilà rendu à la vie ; vous serez sans doute plus heureux...
Il eut un lent hochement de tête et répliqua :
— Vous êtes jeune et belle, d'autres vous aimeront; je vous souhaite le bonheur que je n'ai su vous donner.
Elle se leva :
— Adieu !
Mais pour la retenir une seconde, au seuil de l'irrémédiable, il balbutia:
— Comme vous m'avez détesté, pourtant!
D'y songer, cela m'épouvante...
Elle fut franche :
— Je vous ai détesté souvent : pourtant il y a des jours où je vous ai aimé.
Un tremblement le prit et il demanda :
— Même dans nos pires moments ?
Elle déclara :
— Même dans nos pires moments.
Il se détourna, passa la main sur son front; puis avec colère, incrédule et navré :
— Non, vous me détestiez; avouez-le, vous me détestez encore ?
— Serais-je venue ? fit-elle. C'est plutôt vous.. Alors son amertume éclata, dans un flux de
mots hachés:
— Moi, moi, fit-il avec une passion âpre, mais je vous ai toujours aimée, oui, toujours ; je vous aimais hier, je vous aimerai demain ; présente, absente, je vous aime ! Entendez-vous, je vous aime!
Il lui prit les mains de force ; jamais il ne l'avait trouvée si belle; une tendresse folle l'exaltait, et en même temps il suffoquait de honte :
— Laissez-moi, laissez-moi, soupira-t-elle.
Mais il l'implorait, éperdu et comme ivre, en
s'agenouillant :
— Jeanne, ne t'en va plus, reste, oublie!
Nous comptons de belles années encore à vivre ; veux-tu, essayons de nous rendre heureux avant de mourir !
Elle le repoussa doucement :
— Vous oubliez que nous sommes séparés.
Il se releva :
— Est-ce sans appel? Est-ce sans recours? Eh bien, partons ensemble , allons au bout de ce monde !
Elle eut un bizarre sourire et, trouvant encore, dans l'avilissement de cette offre, un triomphe triste pour elle:
— Comme tu me mépriserais! dit-elle.
— Ah ! gémit-il, pas plus que tu ne me méprises toi-même ; qu'est-ce que cela fait, si nous nous aimons? Viens! nous ferons notre joie de souffrir !
Mais, tentée peut-être, comme effrayée, elle répéta :
— Non, non !... en rajustant sa voilette avec les gestes et le retrait d'un corps qui s'enfuyait déjà.
Alors un affreux soupçon le saisit ; il ricana :
— Ah! ah ! Je comprends pourquoi vous êtes venue. Me séduire une dernière fois , n'est-ce pas ? M'enfoncer dans le cœur votre vision détestable et charmante, envenimer ma plaie d'un incurable amour, me bafouer par votre fausse pitié et la singerie de vos pardons. Tenez, allezvous-en !
Elle le regarda : ses lèvres ouvertes s' agi-
taient pour parler ; ses regards protestaient.
— Allez-vous-en ! répéta-t-il avec rage, allezvous-en !
Devant ce paroxysme, la conscience d'un péril l'envahit, et elle tourna les talons. Seulement, avant de disparaître, elle prit son petit bouquet de corsage et le lui jeta, d'un baiser d'adieu.
Quand les deux vieillards rentrèrent, ils virent Dautrènes affaissé sur une table, le front dans ses mains, les yeux enfouis dans de pâles violettes. Ils voulurent lui parler; mais il les pria doucement, d'un signe, de le laisser seul encore un peu !
A Lucien Descavet.
Au Brusquet, il y a un barrage.
La Seine insensiblement y vient, entre deux berges hérissées de joncs, coulant là le long des champs bruns et jaunes, ici au bas d'une route qui côtoie la forêt sombre.
Au-dessus du barrage, deux villages, le Brusquet etChastevil, se font face. Le premier s'échelonne, au bord de l'eau où ses barques s'amarrent, en cottages lie de vin et rose saumon, de prétentieux cottages incrustés de vitraux de couleur et surmontés de tourelles. Des boules formant miroir y reflètent le paysage déformé. Le second village, Chastevil, tout paysan, érige sous la verdure ses tuiles rouges, sur lesquelles glisse et meurt, chaque soir, le dernier rayon de soleil. ^
La Seine, à cet endroit, est large. Une île la
coupe, en deux courants inégaux. Le bruit doux du barrage chante en sourdine, tandis que dans un bateau-lavoir, qui sert d'établissement de bains, des coups de battoir de l'aube au crépuscule martèlent le silence de claquements drus.
Un passeur fait le service, d'un bord à l'autre, et conduit dans un lourd bachot les paysannes allant au marché de Chastevil ou les Parisiens en promenade qu'un long détour effraye, car jusqu'à Thomel il n'y a point de pont.
Ce passeur est toujours ivre.
Un Parisien, M. Darsol, sur la terrasse d'une des premières maisons du Brusquet, fumait, au sortir de table, sa cigarette.
Garçon, oisif et riche, il venait tous les ans passer un mois au village : la pêche et le canotage y occupaient ses loisirs. Cet été, par aventure, il s'ennuyait, ayant rompu avec sa mattresse ; et des amis, ses voisins, sur lesquels il comptait, étant cette année allés à la mer.
Il regardait, d'un air mélancolique, son canot, V Aster, doublant, au bas d'un escalier de bois,
sa coque de sapin verni et son mât à banderole* dans l'eau lisse comme un miroir. Impossible d'aller à la voile, faute de vent. Et la chaleur ne donnait guère envie de sortir et de marcher en forêt.
Une heure avait sonné, presque en même temps, aux deux villages. Les battoirs s'étaient tus, et aussi les gammes de pianos qui s'envolaient tout le jour des fenêtres. Le soleil tombait à plat sur la rivière qui brasillait comme un poisson d'or. Les berges vides dormaient d'un chaud sommeil. Un or fluide et brûlant baignait l'atmosphère. On eût dit le décor enchanté de la Belle au bois dormant,
M. Darsot, qui bâillait, aperçut, au repli dé la route, une robe rose sous une ombrelle rouge. Il se pencha, reconnut l'élégante M me Gratienne ; et son ennui disparut soudain. •
C'est qu'elle piquait son amour-propre, cette jeune dame dédaigneuse qui semblait fière du renom de son mari , le peintre du high-life , fière de sa fortune, fière surtout de sa beauté/ Entre elle et lui, c'était comme une hostilité : de la part de l'homme, un flirt taquin et ironique ; de la part de la femme, des coquetteries déce-
vantes, parfois très douces, souvent cruelles. M me Gratienne, devant l'embarcadère, attendait le passeur.
M. Darsot, en moins d'une minute, l'avait rejointe et saluée.
— Vous allez à Chastevil, Madame ? Permettez-moi de vous passer.
Et il désignait du doigt son canot, mouillé à quelque distance.
— Merci, dit-elle sèchement. J'attends le père Ocoq.
— C'est très imprudent, vous savez ! dit- il vexé. C'est un ivrogne qui fera un malheur.
— Bah T fit-elle avec dédain.
— Vous n'avez pas peur ? fit-il avec un sourire agressif.
— Non! — répondit-elle ; et elle le toisa d'un air dur, très belle avec son teint mat, ses yeux d'un noir moiré, ses fortes lèvres d'un rouge sang. Ses cheveux d'encre, tordus en colimaçon, évoquaient la force. Elle sentait bon la vie et la santé, sous sa robe rose adhérant au buste et bouffant aux hanches. On devinait ses seins sous
l'étoffe mince ; et, sa jupe étant courte, ses pieds, chaussés de cuir verni, s'effilaient, pointiliant de leur chair blanche les jours des bas de soie. M. Darsot insista :
— Mais vous voyez bien que le passeur n'est pas là.
Elle répliqua froidement :
— Si, il vient.
Et tous deux, la main en abat-jour, regardèrent le bachot du père Ocoq se détacher lentement de l'autre rive. Il coupait de biais la rivière y à coups d'avirons robustes et irréguliers. Une paysanne, arrivée en retard sur la berge, hélait en vain le passeur pour qu'il vînt la reprendre. Ses appels prolongés tintaient, singulièrement, dans le vide. Le dos du père Ocoq et ses gestes avaient quelque chose d'inquiétant, à mesure qu'il se rapprochait. Quand il montra sa figure rougeaude où luisaient des yeux d'un bleu sale, et le rire bête qui secouait les plis rugueux de son menton , M. Darsot ne put se tenir de dire :
— Il va vous chavirer, il est abominablement gris !
M ,fle Gratienne haussa les épaules :
— Qu'est-ce que cela vous fait ! vous ne m'accompagnez pas, je suppose ?
Il releva le défi :
— Pardonnez-moi ! — et il lui tendit la main pour embarquer. Un faux mouvement du père Ocoq faillit les iaire tomber à l'eau.
Une fois installés à l'arrière :
— As pas peur ! dit le paysan crachant dans ses mains avant de reprendre les avirons.
Pas peur ? C'était facile à dire. Enfin ! puisque le dépit l'avait fait monter, derrière M me Gratienne, dans ce bachot dangereux, il fallait bien que M. Darsot en prît son parti. A la grâce de Dieu ! Il savait nager, après tout. Mais la jeune femme ? En cas d'accident, faudrait-il qu'il risquât de se noyer pour elle, avec elle ?Si encore elle l'aimait seulement !
Il la regardait, rageant, fâché de la trouver si belle. De son ombrelle rouge, un reflet de feu tombait sur son visage et l'illuminait d'une poésie de vitrail ; une de ses mains, dans cette ombre pourpre, se nuançait d'un ton vert très fin ;
l'autre, pendant au soleil au-dessus du bordage, semblait une main de lumière, et les doigts des rayons blancs.
— Pourquoi me regardez-vous comme cela ?
demanda-l-elle.
Il répondit, sans détourner les yeux :
— Est-ce que Gratienne travaille ?
Elle répliqua:
— Non, il est allé à Paris.
Il insinua, après un silence :
— Vous allez voir les Lanfry ? — Et son geste indiqua une belle propriété où des ifs en quinconce descendaient jusqu'à la Seine.
— Non, je vais à Chastevil, acheter de la lavande chez le pharmacien.
Rebuté par cette sécheresse, il détourna la tête, contempla Feau. Une forêt délicate y transparaissait, lianes flexibles, couleuvres d'herbe, tiges de nénuphars blancs, sapins de fleuve à ramilles dentelées : toute une forêt mouvante, et glauque dans du cristal que le courant très fort courbait toute, et qui palpitait ainsi dans un continu et vain effort de redressement. Des poissons lumineux y erraient, taches claires ici, là fuites d'ombre. Et le bruit du barrage proche
grondait, de seconde en seconde, plus sourd.
Un choc arracha M, Darsot à la rêverie où il s'était brusquement perdu. Il sursauta; pressée contre lui, toute pâle, ses grands yeux noirs devenus énormes, M me Gratienne tremblait de tous ses membres. Il suivit la direction de son regard, regarda* le père Ocoq. Congestionné, hagard et ricanant, le passeur, avec des hoquets bizarres, souquait de toutes ses forces, maladroitement. Il avait laissé dériver la barque; elle peinait maintenant, immobile, contre le courant; et, par une illusion, il semblait que les eaux, s'écoulant rapides comme une chute, l'entraînaient droit au barrage.
— Hé ! père Ocoq ! cria M. Darsot.
— J'ai peur ! dit M me Gratienne.
Les eaux couraient ; la résistance du bachot diminua, il décrivit un quart de cercle, irrésolu, puis dériva brusquement, perdit une dizaine de mètres en trois secondes ; désorientées, les rames battaient l'eau, bêtement!
— Brute ! qu'est-ce que vous faites donc ?
Et M. Darsot, d'un mouvement instinctif, se leva à moitié.
— Je sais, je sais, as pas peur ! — ricana l'ivrogne, et, pesant sur les avirons, d'une fausse manœuvre qui fit tourner le bachot, il rama dur, au fil du courant, droit au barrage, cette fois !
Un cri de M rae Gratienne ! Et M. Darsot la sentit toute à lui, contre lui, dans lui, les bras autour de son cou, le visage sur son visage, les jambes cherchant ses jambes. Elle l'enlaçait, le paralysait en balbutiant :
— Sauvez-moi ! sauvez-moi !
Il répondit :
— Lâchez-moi tout de suite, il n'y a pas de danger.
Et il ordonna :
— Père Ocoq, donnez-moi vos rames !
— Mes rames ! plus souvent ! ricanait le passeur. Ailes me connaissent. Ailes ne connaissent personne que moi !
— Lâchez-moi, Madame, répéta Darsot, je vous jure que vous ne risquez rien ! — et, de force, il dénoua l'étreinte, en répétant :
— Ne bougez pas, laissez-moi faire; pas un mouvement, on nous sommes perdus !
M me Gratienne, paralysée et cramponnée à la barque, le laissa aller. Il se courba, se glissa vers le passeur.
— Vos rames ! intima-t-il tout blême, les yeux durs, l'air meurtrier, prêt à tout.
— Bran !... dit le passeur.
Un coup de poing, asséné pour tuer un bœuf, l'assomma net, au milieu du front. Il s'abattit» lâchant les avirons, dont M. Darsol s'empara.
Il était temps, on n'était plus qu'à vingt-cinq mètres du barrage. Les eaux filaient avec un élan de vertige ; on entendait le fracas de leur chute, bouillonnante avec fureur.
Alors, ce fut une autre angoisse : sortirait-on du courant? Pied à pied, centimètre à centimètre, M. Darsot lutta, gagna un peu de terrain, puis davantage. Il avoua, depuis, que ce moment d'épouvante, si cruel qu'il fût, n'avait pas égalé en souffrance la stupeur du premier désarroi. Il luttait, au moins, un instinct de bataille l'exaltait. A voir M me Gratienne presque évanouie, sans conscience et sans mouvement, il en devint,
UNE PEUK 199
pendant ces quelques minutes, subitement, éperdument amoureux. Il prévoyait même le moment où, vaincus, glissant peu à peu à la mort, il lâcherait tout, se jellerait sur elle, Pétreindrait furieusement, afin de la sauver ou de mourir, dans ce baiser suprême.
Un quart d'heure après, ils touchaient la berge; et M. Darsot emmena précipitamment M me Gratienne, laissant le passeur reprendre connaissance, sous des flaques d'eau que des paysannes accourues lui jetaient au visage en maugréant :
— Al vieux soûlaud ! al a encore bu plus que son soûl !
M. Darsot conduisit M ,no Gratienne chez les Lanfry, qui étaient absents. Il lui fit apporter un verre d'eau, qu'elle but avidement.
— Comment vous sentez -vous, Madame?
demanda-t-il respectueusement.
— Bien ! oh ! bien, répondit-elle ; et le regardant d'un œil très doux, humilié et tendre, elle baissa la tête. Il comprit qu'elle l'aimerait. Tout à coup, elle lui prit la main et y mit un baiser ; après quoi, elle se mit à sangloter.
Ils s'en revinrent ensemble, à la nuit tom-
bante, par le long détour du pont de Thomel, car pour rien au monde elle n'eût repassé l'eau. Ils avaient beaucoup parlé, sans doute, car ils ne se parlaient plus ; mais leurs yeux et leurs sourires avaient quelque chose d attendri et de solennel.
La peur de la mort avait fait éclore, en elle et en lui, l'amour.
A Georges Beaume.
M. Dorèmus, chef de bureau dans un ministère, s'était installé dans un wagon de première avec ses deux petites filles. Par un atavisme inconscient d'âmes foncièrement bourgeoises, elles s'étaient déjà emparées des « coins », quand la portière, brusquement fermée pour le départ, se rouvrit, donnant passage à une grosse dame blonde et maquillée, qu'un petit garçon accompagnait. Dès que les nouveaux arrivants furent assis, une petite chienne de poche apparut sous le mantelet de la dame et poussa des jappements aigres.
— Allons, Zénobie, allons! fit sa maîtresse.
Cette voix, confirmant la ressemblance du visage, frappa M. Dorèmus en de vieux, mais toujours vivants souvenirs. Il regarda attentivement la dame : certainement il la connais-
sait; et presque aussitôt, sous le changement apporté par quinze années, sous le luxueux habillement de peluche et de loutre, sous l'or teint isabelle des cheveux, sous les traits bouffis, sous la masse énorme du corps, sous les bijoux qui la couvraient d'un luxe disparate, sous le blanc gras des mains aux doigts chargés de bagues, sous Papparence difforme, vieillie et fardée, qui, grâce aux soins d'une toilette raffinée et continue, gardait on ne sait quel air de volupté pommadée et de séduction obèse, Jean-Sylvain Dorèmus reconnut la fleur de sa jeunesse, sa première et sa seule vraie maîtresse d'antan, une grisette alors menue et fine, un petit être leste et prompt comme un chat: Agnès Pichepain. Et il devint rouge, car il lui sembla qu'elle aussi le reconnaissait.
La dame, en effet, détaillait le chef de bureau, non moins étonnée que lui à voir combien le temps changeait l'extérieur d'un individu, en faisait un être tout différent d'allures, accusait en lui de complètes transformations physique» et morales. Elle avait peine à croire que le jeune mauvais sujet, Jean-Sylvain, son second amant, le plus gai étudiant de Bullier, l'homme avec
lequel elle avait vécu cinq ans bras dessus bras dessous, en complète intimité de collage, fût devenu le monsieur sérieux, un peu chauve, d'une propreté terne et juste, qu'elle voyait là, devant elle. Où avait-il pris cet air triste, sec, un peu jésuite ? Pourquoi portait-il des favoris poivre et sel ! Et instinctivement elle regarda les petites filles : deux gringalettes osseuses, disgraciées, à poitrine plate et à museau de fouine, le portrait de leur mère, sans doute, dont elles usaient les vieilles robes de soie noire.
M. Dorèmus, de son côté, examinait le petil garçon. Trop bien mis, habillé de velours, avec de longs cheveux de soie, l'air féminin, les yeux bleus équivoques et pleins de langueur, il portait la marque indélébile, le quelque chose de trop riche et de mauvais goût qui le consacrait fils de lorette. Cependant sa mère avait souri ; alors M. Dorèmus, bien que cruellement embarrassé, sourit aussi. Ils étaient seuls ; la curiosité, le charme doux, lointain et amer du passé, une sensation un peu trouble de revenez-y, tout rendit sa tentation si forte qu'il leva machinalement son chapeau en disant :
— Comment vous portez- vous?
— Oh! je vous avais bien reconnu, fit-elle
— Mon Dieu! dit-il, qu'il y a longtemps!
Et par un instinct de galanterie et de mensonge :
— Vous avez toujours belle mine, comme alors, vous sou venez- vous?
Elle soupira, et rougit un peu en souriant. Il s'aperçut qu'elle avait un râtelier de belles dents fausses.
— Ah ! fit-il, ce n'est pas comme moi, vous avez dû me trouver changé ?
— Mais non, pas trop, fit-elle par politesse. Et tous deux se sentaient intimidés, ne sachant
trop que se dire, séparés par toute la diflérence de leurs vies. Un silence régna. Les petites filles, cependant, dévisageaient curieusement leur père et l'inconnue.
— Jouez, mes chéries, fit-il, regardez par la portière.
— Ce sont vos enfants? demanda-t-elle.
— Oui, l'aînée s'appelle Marie, et la seconde Ernestine. — Il balbutia cela avec une sorte de pudeur.
Elle dit :
— Voilà mon petit garçon, je l'appelle Gaétan. Son père, fit-elle en baissant la voix, est le vieux marquis de Chanfeuille. Il habite Versailles. Tous. les mois je lui amène l'enfant. Nous ne sommes pas encore mariés...
Et son ton donna à entendre qu'ils le seraient un jour.
— Sa femme est depuis si longtemps malade !
Et vous, qu'êtes-vous devenu ?
— Eh bien, dit-il, j'ai eu des revers de fortune, je me suis marié, et maintenant je suis chef de bureau au ministère de la Pisciculture.
Son geste discret mit en valeur le ruban rouge de sa boutonnière. Elle apprécia, d'un hochement de menton.
— Moi, fit-elle, j'ai eu toutes sortes d'aventures. J'ai voyagé, beaucoup. — Regarde par la portière, mon chéri ! dit-elle à l'enfant qui faisait mine de les écouter. — Pourquoi ne viendriezvous pas me voir une fois, prendre une tasse de thé, causer en vieux amis? J'habite rue d'Auteuil, maintenant : Madame Méroë.
Tiens, elle avait changé de nom ! Il rougit un peu, séduit, puis murmura :
— C'est difficile, mon ministère. Très occupé aussi à la maison...
Elle comprit qu'il avait une femme jalouse, qui le dominait, surveillait tous ses gestes. •
— Êtes- vous heureux? fit-elle timidement.
— Oh ! heureux ! mon Dieu, hum ! Sans doute ; ma vie est réglée, hem ! Dans huit ans je prendrai ma retraite. Ah! ce n'est plus le beau temps, on s'est rangé ! Vous rappelez -vous Bullier, et notre petit cinquième, rue Tournefort?
— Et nos oiseaux sur la fenêtre? dit-elle.
— Et Jeantelme qui nous faisait tant rire.
1 — Qu'est-il devenu?
— 11 est mort fou.
— Ah ! Et Brisemeule ? Le roux, qui était si grand ?
— Je ne sais pas, on m'a dit qu'il avait filé en Amérique, avec l'argent de son patron, un notaire.
— Comme c'est loin, tout ça ! laissa-t-elle tomber.
* Un nouveau silence durait, plus long, cette
LA RKNCONTKE 209
fois. Il leur semblait qu'ils n'avaient plus rien à se dire. M. Dorèmus fit mine de saisir son journal ; il ne l'ouvrit pas encore ; c'était un prélude, une façon de laisser entendre qu'il le lirait, tout à l'heure. Madame Méroë se mit à flatter sa chienne :
— Gaétan, donne une gimblette à Zénobie.
Et Gaétan tira, d'un minuscule sac en maroquin, des gimblettes qu'il offrit à l'animal. Les petites Dorèmus, tendant leur museau de fouines, ouvraient des yeux énormes. La grosse dame dit:
— Vous permettez que Gaétan leur offre...
Et M. Dorèmus, confus après un geste de
refus, voyant le garçonnet en velours s'approcher de ses filles et leur présenter le' sac de gimblettes, hésita, se pencha vers Marie et Ernestine qui le consultaient du regard, et dit :
— Acceptez, et dites merci !
Puis, il se rencogna, un peu vexé sans savoir pourquoi, et inquiet à l'idée que les petites rapporteraient à leur mère que leur papa avait causé avec une dame, et que celle-ci leur avait donné des gâteaux: il faudrait qu'il inventât une histoire. M rae Dorèmus, en sa méfiance acariâtre,
2i0 LA RENCONTRE
lui chercherait peut-être une scène. Et puis, cela l'ennuyait que ses filles eussent mangé des gimbleltes du chien. « Manque de tact ! pensaitil. Cetle pauvre Agnès n'en a jamais eu. »
Il ouvrit son journal ; mais un malaise l'obsédait, car il se sentait observé par la femme : « Quelles réflexions fait-elle, se demandait-il ? Elle doit me trouver vieilli. Et puis, c'est un fait, je n'ai pas l'air heureux. Et le suis-je? Non ! » Des rancœurs montèrent, comme des bouffées désagréables, en lui. Il passa en revue sa vie stricte, économe, vertueuse, pleine de minuties administratives au bureau, et de tracas domestiques à la maison. Et laissant tomber son journal sur ses genoux, il admira son ancienne mattresse.
C'est qu'elle avait l'air heureux, vraiment. Elle suait la prospérité, l'opulence grasse. Tous ces bijoux... Et son air de calme elde sécurité. Qui est-ce qui dit donc que le vice est toujours puni et la vertu toujours récompensée? 11 pensa aux innombrables prostitutions de cette femme : son corps enflé n'avait pas une place où les lèvres ne s'étaient posées ; elle avait vendu et loué sa chair à l'année et à l'heure. Elle vieilli-
rait sans doute honorée, dans un beau domaine. Elle irait à la messe et rendrait le pain bénit.
Puis il ne songea plus qu a leur jeunesse, au beau temps enfui, et il s'attendrit sur lui-même. Elle lui souriait cependant ; et dans ce sourire gras il retrouvait, ainsi qu'en ses yeux d'un bleu un peu vague, l'expression de la grisette de jadis, le joli sourire et le regard fûté d'Agnès Pichepain. Et se rappelant son nouveau nom, il se répéta : M me Méroë, rue d'Auteuil, avec une envie violente d'aller la revoir, un jour. Mais il se dit : — A quoi bon ? La tranquillité du ménage avant tout. Et puis, tout l'argent passait à la vie quotidienne et à l'éducation des filles. Une amertume alors, teintée d'une douceur de souvenir, lui arracha ces mots, tout bas :
— C'est égal, je vous ai bien aimée.
— Et moi, dit-elle...
— Enfants ! dirent-ils simultanément, regardez par la portière !
Et d'un geste vif et furtif de voleurs, ils se prirent et se serrèrent les mains :
— Jean !... murmura-t-elie.
— Agnès !...
— Vos billets, messieurs et dames, s'il vous
plaît ! intima un contrôleur, pénétrant dans le wagon.
Le charme était rompu, et il ne put se renouer'. Quand on arriva à Versailles, M me Méroë désigna un vieux monsieur rougeaud, habillé et guêtre de clair, à lèvres tremblantes, qu'un domestique en livrée accompagnait :
— C'est le marquis, dit-elle.
M. Dorèmus, de son côté, faisait signe à une dame en noir, très laide, qui attendait, sous l'horloge.
— Voilà maman ! s'écrièrent les petites filles. Alors M. Dorèmus et sa maîtresse échangèrent
un regard indéfinissable. El ils descendirent séparément, sans se saluer.
A Camille de Sainte- Croix.
La première fois qu'ils la virent, en voiture sur la route, elle les frappa, sous le soleil brouillé de pluie, par son insolite éclat de crépi blanc, ses verdâtres volets clos, l'air de fièvre et de mort qu'elle exhalait. On eût dit un grand tombeau blafard ; entre les arbres poussés à l'abandon et un fouillis d'herbes folles , des allées de gravier luisaient, pâles, et une pièce d'eau, terne et triste, ressemblait à un miroir moisi.
— Oh ! dit M më Heldrain, plus qu'étonnée, saisie ; et elle rencontra le regard du secrétaire de son mari, Jean Debove, assis genou contre genou, en face d'elle.
— « La maison hantée » ? suggéra-t-il, mi plaisant, mi-sérieux.
Le cocher de village qui les conduisait, de
Fontainebleau à Sourches, où les Heldrain venaient de louer une maison de campagne pour l'été, se retourna, le fouet étendu :
— Voire, hantée? C'est la maison du crime qu'il faut dire.
M me Heldrain, voyant qu'il regardait, en parlant, son mari, réveilla d'un léger coup de coude le vieux sénateur, que le grand air assoupissait. Habitué au sommeil des longues séances, il ouvrit tout de suite les yeux, comme s'il les avait fermés pour se recueillir, et il écouta avec une attention bénigne le cocher qui le prenait à témoin.
— Dirait-on pas une maison de malheur?
Depuis dix ans, n'y a personne qui a voulu la louer. Et l'on n'aime point passer devant la nuit. Ah! mais non ! Elle est toute restée comme elle était, depuis le crime.
— Quel crime ? demanda Jean Debove.
Brun, joli garçon, épingle et correct, il regardait à la dérobée, indéfinissabiement, M me Heldrain, dont le pied, sans qu'elle eût l'air d'y songer, pressait le sien. Ses quarante ans gardaient une beauté jeune, un charme de maigreur savamment habillée. Sa mince taille ployait en
attitudes souples et brisées ; un face-à-main abritait ses yeux, un peu voilés, de grande chatte perverse. De ses cheveux teints en or, de ses gants de Suède très longs, de sa robe en foulard, de toute sa personne, un parfum s'exhalait, violent et artificiel.
— Ah ! ça a fait du bruit dans le pays ! déclara le cocher, s'adressant toujours au mari. Des Parisiens, qui habitaient là, des gens riches ; voire ! Et la femme, Monsieur, empoisonnait son vieux mari, afin de s'en aller à la noce avec un jeune galant. Elle disait qu'il était malade, son mari, mais c'est qu'elle l'empoisonnait bel et bien avec du phosphore. Comme je vous le dis! Et un jour il a tout découvert. Alors, pour ne point aller en prison, c'est elle qui s'est empoisonnée du coup, et elle en a crevé, sauf votre respect, comme un rat!
Et pour confirmer son dire, le cocher cracha et dit :
— Ah 1 mais oui.
Installés à Sourches depuis huit jours, les Heldrain et M. Debove, ce soir-là, prenaient, au
sortir de table, le café sur la terrasse. Ils se taisaient, gagnés au recueillement de ce grand vide. Toute la campagne, les arbres et les prés, les haies, les fonds de collines, le ruban d'eau d'une petite rivière, là-bas, sous des saules, trempaient dans un bain de lune claire, en des transparences d'aquarium.
— La belle nuit! dit M me Heldrain; et, se retournant vers son mari, dont la tête d'un blanc argenté s'affaissait un peu :
— Vous souffrez, mon ami ?
Le sénateur se redressa alourdi :
— Oui, cette migraine redouble; je crois que je ferais bien de monter me coucher.
Et après un silence où, par politesse, on ne se permit pas de lui donner un conseil, il déclara :
— Je monte. Bonne nuit, ma chère.
Elle lui tendit sa main ; il la baisa, en prenant un temps , avec une galanterie sénile ; après quoi, s'adressant à son secrétaire :
— Bonsoir, Jean, mon enfant. Nous travaillerons demain matin.
— Bien, mon cher maître !
Et M. Debove s'inclina.
LA MAISON PALli
M mo Heldrain et lui écoutèrent décroîlre le pas du vieillard.
— Voulez-vous me donner ma mantille?
demanda-t-elie.
— Volontiers, Madame.
il lui présenta la dentelle, qui pendait au dos d'un fauteuil. Lui prenant alors les mains à travers les mailles du tissu léger, elle échangea avec lui un chaud et magnétique shake-hand ; ses dents riaient, très blanches, sous la lune.
— Merci, mignon! dit-ëlle.
Il fit tout bas :
— Louise !
Et ils s'étreignirent, bouche sur bouche, corps à corps, leurs lèvres se cherchant à travers les dents.
— Oh ! mignon ! petit mignon ! — répétaitelle, en un roucoulement pâmé, — qu'est-ce qu'il te faut, mon chéri ?
— Vous ! répondit-il d'un ton implorant d'enfant gtité, — je veux vous. . . je veux vous ! . . .
Elle baissa la tête, maternelle et très douce :
— Non, bébé, sois sage ; impossible.
— Pourquoi ça, Lizzie ?
— Parce que...
Et comme il insistait, elle lui suça les paupières de baisers doux et silencieux de velours ; et mystérieuse, dans l'eau de lune qui les baignait, elle lui souffla dans l'oreille :
— C'est Elle qui ne veut pas.
Elle désignait, de son regard trempé de lueur, du bout de ses doigts à la pâleur nacrée, l'astre qui influe sur le flot des mers et le sang des femmes, la pleine lune élargissant son orbe, et qui faisait penser à une chair lumineuse.
Il soupira :
— Lizzie !... — et se tut. Un vent frais voletait à travers les feuilles, soufflant sur leur cœur un attendrissement. Leurs désirs stérilisés refluèrent en eux, et par une déviation singulière ramenèrent au point normal leur conscience. Ils eurent honte pendant un instant, de leur adultère installé si à Taise, sous les yeux aveugles du mari.
— Venez, dit M me Heldrain, allons nouspro*mener sur la route.
Elle s'enveloppa de sa mantille ; et ils sor-
tirent, sans bruit, du jardin- Un sentier, grimpant entre les vignes, serpentait devant eux. Des feuillages noirs se découpaient en ombre sur le sol, où les cailloux blancs luisaient comme des escarboucles. On voyait des mares de lune s'étendre, à perte de champs ; arbres et buissons s'y doublaient, en de fluides reflets. Le ciel r sans étoiles, brillait autour de la lune large, d'une splendeur d'élher sombre.
— Comme il vieillit, dit tout à coup M rae Hel~ drain*
Une phalène leur passa sur le visage, leur donnant conscience d'un éveil d'êtres subsistant, dans ce sommeil des choses ; ils crurent entendre l'infiniment petite vibration d'insectes à ras de terre. Des peurs éparses, l'angoisse de l'ombre et de l'inconnu frôlèrent leurs échines.
— Oui , il baisse beaucoup, répliqua Jean Debove, d'une voix très basse.
Et comme ils pensaient, l'un et l'autre, à ce mari si peu gênant, ils aperçurent, à un coude du sentier, de la hauteur plongeante où ils se tenaient, la maison hantée, la maison du crime, toute blême, en sa pâleur spectrale.
— Oh! dit M ,nc Heldrain, saisie, comme la première fois.
Les murs, très hauts, percés de fenêtres closes pareilles à des yeux morts, semblaient boire la lune, tant ils absorbaient sa clarté polaire, verdàtre comme la fièvre des étangs, animée d'une vie sardonique comme le phosphore.
Une suggestion de ce genre leur vint-elle à l'esprit, en même temps ? M me Heldrain dit à son amant, en se serrant contre lui, dans un frisson :
— Ne trouves-tu pas que cette maison a l'air vénéneux ? On dirait qu'elle sue du poison.
Il répondit :
— J'y pensais ; cette lune lui donne un aspect bien étrange.
— Il me semble, dit M me Heldrain, que j'aurais peur de passer tout auprès ; cependant, avec toi !... Il y a là quelque chose qui fascine. Rapprochons-nous, veux-tu ?
Il répliqua sans entrain :
— Si tu y tiens !
Et ils se mirent à descendre le sentier qui y conduisait, par des dalles étroites d'escalier, brillantes comme des lames de sabre.
La maison, maintenant, flamboyait toute pâle devant eux, en un silence de jardin enchanté, en une paix fleurie de cimetière. Scellée de partout, fermée aux regards des hommes , elle gardait cependant, divulguait, par ses volets de prison et ses murs de sépulcre, l'éclat magique du drame qui s'y était livré. Enveloppée d'un suaire blanc, nimbée d'une auréole froide, elle ressuscitait, comme Lazare, du mystère angois-
sant de la mort.
Dans son ombre, des pensées louches et tristes s'éclairaient, à l'unisson, dans l'âme de Jean Debove et de M me Heldrain ; et, comme répondant à des sous-entendus de leur conscience, â de non exprimées et troubles réflexions, le jeune homme murmura :
— Pourquoi a-t-e//e fait cela ?
M me Heldrain comprit de quelle femme il parlait : e//e, l'empoisonneuse, la folle par amour, la suicidée. Elle répondit :
— Oui, à quoi bon ce crime ?
Ils rêvèrent un long moment, et elle reprit :
— La vie est si courte !
— Ah ! fit-il, certes.
Et il pensa, comme elle, au vieil homme qui dormait, paisible et confiant, là-bas, àl'inoffensif mari que chacun de ses pas acheminait vers la fosse. Jamais il ne leur avait fait de mal. Eux, pourquoi lui en feraient-ils ?
M me Heldrain soupira :
— Nous sommes heureux ainsi.
Et après un silence :
— Pourtant , nous agissons mal. Je serais moins coupable, si j'étais veuve.
Il murmura très bas, très bas :
— Tu le seras peut-être bientôt ; et alors tu ne m'aimeras plus ?
— Tais-toi, tais-toi, dit-elle ; pour te conserver, je ne sais pas ce que je ferais !
Ils tressaillirent, ce mot ayant dépassé leur pensée, mot malheureux comme on en dit souvent, et qu'on voudrait effacer. C'était toute la misère de leur amour honteux qui avait crié ainsi, d'un bas-fond de détresse.
— Oh ! mon Jean, mon Jean ! — soupirat-elle, en s'abattant sur lui ; et longuement, à lèvres perdues, ils se baisèrent sous l'astre blême.
Un bruit s'agita, de feuilles ou de bête ; les ombrages d'ombre dansèrent h une bouffée de vent, sur le sol ; un crapaud, dans le jardin désert, éleva, près du bassin moisi, son chant à deux notes, mélancolique. On eût dit qu'il les entendait.
— Allons-nous-en, dit M me Heldrain, devenue pâle comme le logis hanté, — j'ai peur, maintenant.
Et ils s'éloignèrent très vite, avec un frisson le long des vertèbres, de la maison aux mauvaises pensées.
A Justin et à Henri Rosny .
Vous parlez de gaffe ! — dit de Riac en allumant son cigare, car on était au dessert, entre hommes — j'en ai commis une, il y a dix ans, à laquelle je ne pense jamais sans sentir monter à mes joues la rougeur du camouflet que j'ai reçu.
— Contez-nous cela — fit quelqu'un.
De Riac sourit; c'était un beau garçon à l'œil vif, grisonnant aux tempes, et portant sous sa paupière la griffe du viveur. De récents événements politiques l'avaient poussé à la Chambre, où il siégeait parmi les plus jeunes députés.
— Dans ce temps-là, déclara-t-il, je suivais toutes les femmes. Je faisais mon droit, j'avais vingt-trois ans, l'âge des belles fringales d'àmour. Malheureusement, je ne connaissais presque personne, et je n'avais pas de maîtresse.
Or, c'était mon rêve d'en trouver une. La tête pleine des mémoires de l'extravagant Casanova, je me disais que l'aventure s'offre à qui la cherche ; et je cherchais ! Que de femmes j'ai suivies ainsi ! Des petites ouvrières qui se moquaient de moi ! Des filles qui coupaient court au roman eu me proposant de monter chez elles ! Des bourgeoises qui filaient vite, toutes rouges, avec un air renchéri ! Des mondaines équivoques qu'amusait ce flirt en plein vent ! Parfois de toutes jeunes mariées qui, gauches, éperdues, me suppliaient de les laisser aller. Jusqu'à des fillettes effrontées qui, avec des yeux brillants de vice, m'assignaient des rendez-vous, auxquels elles se gardaient bien de venir !
Certes, en suivant et en abordant toutes ces femmes, en me montrant, selon l'occasion, gai, tendre, moqueur, élégiaque ou passionné, je n'espérais pas du coup les réduire à merci, les voir tomber dans mes bras, sous mes lèvres affamées de baisers ; souvent même, mes entreprises étaient presque platoniques, désintéressées. Entendez-le au sens de cette volupté dont parle Sainte-Beuve. Respirer le parfum de ces inconnues, détailler leurs formes, entendre leur
voîx, jouir de leur trouble, pénétrer, quoique étranger, dans ces vies fermées, violer un peu du secret et de la pudeur de ces êtres que je sentais vibrer sourdement dans leur sexe intime tout comme moi : cela me procurait un plaisir étrange, affiné par cette amertume de songer que cette femme qui avait été un instant l'objet de mon caprice, passé le coin de rue oti je cessais de la suivre, redevenait morte pour moi, une créature, vivante que je ne reverrais peut-êlre jamais plus ! Mes regrets alors s'imprégnaient d'une sentimentalité trouble. Une mélancolie me venait de tous ces visages et de tous ces corps, dont aucun ne m'appartenait. Car je ne comptais pour rien les bonnes fortunes charnelles que j'avais ramassées au cours de mes poursuites. Mon idée fixe était de rencontrer une femme jeune, belle, prédestinée, honnête surtout, dont je ferais, après une belle et touchante résistance de sa part, ma maîtresse élue et adorée.
Tout ce romanesque me cachait le vilain de la chose. Qu'il pût y avoir un mari, des enfants, des devoirs, je n'y pensais pas un instant. L'idée d'une simple inconvenance ne me venait même pas. Ne concevant pas qu'on pût avoir
dans la vie d'autre but que l'amour, je n'éprouvais aucun scrupule. Le monde me semblait à moi, ouverte mes instincts comme une forêt giboyeuse au chien de chasse.
Un jour d'hiver, qu'il gelait vif, h l'heure charmante où les réverbères s'allument bien avant la nuit, je vis sortir, d'une maison du boulevard Saint-Germain, la plus jolie petite personne que j'eusse vue depuis longtemps. Il est vrai que j'étais dans un de mes grands jours de langueur ; et depuis le matin, toutes les femmes me paraissaient désirables.
En tout cas, celle-ci n'avait rien d'ordinaire. Sa mise, sans rien d'excentrique, montrait, dans son élégance simple, un art fin et recherché. Son pied était excessivement mince, et ses mains gantées toutes mignonnes. Elle avait la démarche sûre, ni libre ni contrainte, avec une grâce ondoyante dans sa jupe, qui attestait la souplesse des hanches. Sa nuque, très blanche, laissait échapper quelques frisons dorés sur un petit col de loutre. Avec cela, difficile à qualifier ! Une Parisienne à coup sûr et du meilleur monde?
Mais comme moralité?... — Elle pouvait être honnête. En même temps son regard décidé, son
air à l'aise, son demi-sourire de jolie femme, tout ce que je sentais plus que je ne pouvais l'exprimer, me semblait autoriser le doute sur elle, et justifier un espoir de vague et agréable flirt.
Cependant, ce ne fut pas sans hésitation que je la suivis. Mais il me sembla qu'elle s'était aperçue de ma présence; alors je n'hésitai plus et employai les feintes puériles du bon suiveur; tantôt marchant dans ses talons, tantôt lui laissant quelque répit et passant sur l'autre trottoir, tantôt coupant court en faisant mine de l'aborder, tantôt la dépassant afin de la dévisager et de lire sur son visage et dans sa contenance la complicité tacite ou la réprobation mécontente qu'une femme laisse toujours voir. Peine inutile ! Mon inconnue ne me regardait pas, suivait son petit chemin comme si je n'eusse pas existé. Jamais indifférence ne fut mieux simulée. Je me piquai au jeu, etàl'entréedu Pont-Royal, je lui parlai.
Je ne me rappelle plus quelle sottise je lui dis, une phrase aimable et bête, suffisante et maladroite, comme on en trouve dans ces cas-là.
Mais, ce que je revois bien, c'est le regard dont
elle me toisa de la tête aux pieds, un regard de sincère, d'extrême surprise, où souriait un peu de pitié moqueuse et méprisante.
Ce regard aurait dû m'avertir, mais l'amourpropre l'emporta. Je balbutiai, rougis, puis, quelques instants après, reprenant mon aplomb, je lui parlai de nouveau.
Elle marchait un peu plus vite, sans répondre, gardant sa belle grâce, sa mine aisée ; et son calme m'irritait. Quelques mots inconvenants m'échappèrent. Elle leva sur moi ses yeux purs — oh ! très purs, je le compris alors — et elle me dit :
— Vous vous trompez, Monsieur!
Alors, je lui fis des excuses, plaisamment, simulant une politesse très élégante, essayant de la désarmer, de la faire sourire, lui parlant d'un tas de choses, à la volée, comme si je l'eusse connue de longue date. J'étais spirituel, je me comparais à Lauzun, quand elle fit, avec un petit haussement d'épaules :
— Monsieur, vous m'ennuyez !
Mais je n'en voulus rien croire. Il y a, dans cette intimité brusquée avec une jolie femme, quelque chose de si mystérieux ! Peut-être s'a-
muse-t-elle de vous, peut-être sa rigueur feinte va-t-elle désarmer en une défaite souriante ? On doute, on espère, on craint, c'est une sensation acre, légère et délicieuse. Parbleu! quelque chose, tout au fond, me criait bien que je perdais mon temps. Mais est-ce qu'on écoute cette voix-là quand on marche à côté de cet inconnu qu'on voudrait pénétrer de force, dans le sillage d'une jolie et énervée mondaine, qu'on brûle d'étreindre et d'embrasser devant tous, pour la punir de sa résistance taquine ?.
Je talonnai donc toujours l'étrangère. Elle «semblait en avoir pris son parti ; et c'est ce qui me iendait de la hardiesse. « Si elle ne voulait pas m'écouter, me disais-je, qu'est-ce qui l'empêcherait de prendre une voiture ? j> L'idée que la rue était à tout le monde, et que cette femme usait de son droit d'aller seule et à pied, ne me vint pas. ce Si elle reste là, pensais-je, c'est qu'elle a plaisir à m'entendre ! » Nous avions passé la rue des Pyramides, l'Opéra, et je la pressais toujours. Tout à coup, comme lasse de celte obsession ridicule, elle se tourna vers moi et répondit quelques mots à mes importunités. Oh! sans entrain, certes ! et avec une sécheresse
ironique et brève ; mais enfin elle répondait, et c'était l'essentiel. Elle prit la Chaussée -d'An tin et entra dans la rue Blanche. Cela me parut de bon augure ; il me semblait sentir en elle quelque chose de plus libre qui promettait, quand, s'arrêtant, elle m'ordonna :
— Quittez-moi , Monsieur. On pourrait me rencontrer.
Vous devinez quelles folies je répondis : je n'étais pas venu de si loin pour la quitter déjà ; elle me plaisait infiniment, je l'adorais, j'étais prêt à l'enlever pour Cythère ! J'étais ivre, je crois, de cette longue poursuite ; ce parfum de mystère m'avait grisé. J'imaginais l'impossible, un amour heureux, immédiat. En tout cas, je ne pouvais admettre que le roman finît sitôt.
Aussi, quand je lavis se jeter sous une porte, je la suivis, et sans lui laisser le temps de réfléchir, je m'élançai derrière elle, à la hussarde» Au bas de l'escalier, elle me regarda bien exi face T étrangement :
— Vous ne prétendez pas monter chez moi, j'imagine ?
— Au contraire, répondis-je avec feu !
Et je ne sais quel démon passa en moi, mais
je la saisis à la taille, malgré sa résistance, et je montai ainsi l'escalier, faisant corps avec elle, en lui baisant de force le cou, sous ses frisons d'or. Un violent coup de sonnette mè dégrisa! La jeune femme traversa en coup de vent l'antichambre obscure, ouvrit une porte, et je me trouvai derrière elle au milieu d'un grand salon très éclairé, où un géant blond, à barbe énorme et aux bras musculeux, était assis devant le feu, en face d'une vieille dame blanche qui ressemblait à mon inconnue. Trois enfants jouaient par terre avec des images ; un gros chat dormait sur un fauteuil ; et derrière le piano quelqu'un que je ne voyais pas jouait duGounod.
Tout cela en un éclair ! Et j'entendis la voix de la petite femme, qui disait au géant blond:
— Mon ami, je te présente Monsieur, qui, craignant que je ne me perde, a tenu à me reconduire du boulevard Saint-Germain jusqu'à mon salon !
Coup de théâtre ! Le géant s'était levé, les sourcils froncés, Tair redoutable. La vieille dame semblait consternée. Une tête curieuse émergea de derrière le piano. Les enfants ne jouaient plus, leurs grands yeux clairs rivés sur moi. Le chat
lui-même, se rebroussant, me contemplait avec réprobation.
Interdit, mais cherchant à faire bonne contenance, je perdis tout aplomb en voyant la jeune femme appuyer sa petite main sur l'épaule de son mari, l'arrêter net dans son mouvement agressif, et me dire drôlement :
— Prenez donc la peine de vous asseoir, Monsieur, vous devez être fatigué.
Et sous son air moqueur, elle avait l'air si honnête; ce mari, cette mère, ces petits, cette paix chaude et lumineuse, tout cela révélait ai clairement l'intimité du foyer et le bonheur de la famille, que j'eus honte, honte comme je n'ai jamais eu honte de ma vie. Qu'auriez- vous fait ?
Je me suis incliné très bas, en disant :
— Madame, j'ai agi comme un sot et comme un rustre, je vous présente mes très humbles et très sincères excuses.
Puis je tendis ma carte au mari en balbutiant d'une voix confuse, mais assez ferme :
— Je me tiens, Monsieur, à votre disposition pour toute réparation qu'il vous plaira d'exiger.
Il regarda sa femme, puis moi, en silence, et répondit lentement :
— Vos excuses me suffisent.
Je saluai, très rouge , et faisais retraite, quand, à ma grande confusion, le géant blond, prenant une lampe, m'éclaira dans l'antichambre jusqu'au palier. Là, comme l'émotion me faisait manquer la première marche, il me regarda entre deux yeux et dit avec bonhomie :
— Prenez garde, Monsieur, l'escalier est dangereux.
A Robert Godet.
M. d'Herblé s'éveilla juste à l'heure qu'il s'était prescrite. Une aube grise animait les fleurs des rideaux de sa chambre. Il ouvrit la fenêtre et vit la campagne normande toute pâle, qui dormait. Les arbres et les champs, d'un vert éteint, s'immobilisaient jusqu'au bout de l'horizon brouillé. Vers l'orient, déjà, une lueur rose filtrait. M. d'Herblé se rappela son amour, son rendez-vous matinal ; en cinq minutes, il fut habillé et descendit dans le jardin, où son grand lévrier russe l'accueillit d'un aboiement fou et de bonds joyeux :
— Taisez-vous, Tigre !
Mais, désespérant de le calmer :
— Allons, viens !
Le lévrier fila, par la porte entre baillée, prompt comme flèche ; et son maître sourit en le
voyant, par un chemin bien connu et qu'ils prenaient tous les jours, galoper à travers les vignes jusqu'au dernier cottage du hameau, là où habitaient M. et M ,no Simons, de riches New-Yorkais, et leur fille, miss Edel.
« Sera-t-elle éveillée? se demandaM. d'Herblé. N'est-ce pas une gageure de sa part? Est-ce vrai qu'elle va descendre de sa chambre, se confier à moi seule à seul, afin que nous allions assister, du haut de la tour d'Àlaspret, au lever du soleil? »
Depuis trois mois, il flirtait avec miss Edel, d'abord à Paris, ensuite à la campagne, où il avait eu l'art de décider les Simons à passer leur été, dans l'espoir que là il aurait moins de rivaux. Déjà jaloux, en effet, et follement épris de la jeune Américaine, il souhaitait éperdument de l'épouser. Riche, noble et plein de qualités franches, il était sûr de plaire aux parents. Seulement, consentirait-elle ? Il y avait tant de coquetterie, dans ses façons garçonnières, tant de réserve aussi dans ses silences soudain glacés, qu'il ne savait que penser d'elle. Parfois, par ses rires perlés, ses regards beaux et tendres, elle lui donnait l'illusion d'une familiarité complète ; après
quoi, d'un shake-hand qui cassait les doigts et l'intimité, elle le remettait à sa place, déconcerté. Or, hier, elle lui avait dit, en désignant du bout de son ombrelle la tour d'Alaspret, qui domine, au haut d'une masse de roches, tout le pays de Caux, jusqu'à dix Ueues d'alentour :
— Est-ce vrai, cette légende de bonnes femmes, que les promis de ce village ont coutume de monter une fois, seuls ensemble, sur cette tour, afin d'y voir lever le soleil ?
Il répondait :
— C est une superstition locale, en effet. Les fiancés n'y manquent jamais. On prétend que, si le soleil reste voilé ou invisibledans les nuages, l'union des jeunes gens sera malheureuse ; mais, s'il brille plein et pur, c'est leur bonheur futur qu'il éclaire ! —
Elle avait fait en riant :
— Mais alors, en refusant de se montrer, le; soleil a dû faire manquer plus d'un mariage ?
Il répliqua :
— Cela s'est vu, quoique rarement. L'amour des promis passe outre neuf fois sur dix. Incrédules, ils narguent l'augure s'il leur est contraire, et l'acceptent seulement s'il est heureux.
Lors, miss Edel :
y — Ce doit être un beau spectacle que le soleil ! levant sur la campagne ; j'aimerais à monter sur / la tour, vraiment !
Il la regardait au fond des yeux :
— Justement il fera très beau demain, miss !
— Croyez-vous ? En ce cas, j'irai.
— Et... me permettez-vous de vous accompagner ? balbutiait-il.
Elle le toisait bien en face, de son fier regard indéfinissable :
— Vous êtes libre !
C'est à ce rendez-vous matinal qu'il allait, rendez-vous excentrique, certes, mais guère plus, en somme, que les moments de solitude qu'ils avaient goûtés ensemble, en barque, ou le soir sur la terrasse du cottage, grâce à la confiance des Simons, selon le libre flirt d'Amérique.
M. d'Herblé néanmoins doutait : « Elle se sera moquée de moi. Si par hasard elle s'est réveillée, cachée derrière ses persiennes, elle va rire de ma'Vaine attente et de mon air déconfit. Je serai
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ridicule. Ah! si elle n'était pas si jolie!... » Mais un élan d'espoir lui fit battre violemment le cœur. 11 venait d'apercevoir Tigre devant la grille du cottage, son corps mince frétillant de joie comme s'il reconnaissait une amie ; et presque aussitôt, irréprochablement mise et coiffée, ses cheveux d'or ondulant sous le petit chapeau de paille, les bras gantés de suède, les pieds chaussés de cuir jaune, missEdel, en robe mauve, parut.
— Good morning ! fît-elle.
Ce fut si sec et d'un air si froid que M. d'Herblé sentit rentrer dans sa gorge les remerciements émus qu'il préparait. Silencieux, ils s'engagèrent dans le sentier désert qui conduisait, sous bois, à la tour.
Une senteur mouillée s'exhalait des feuilles et des herbes. Un silence profond, un peu triste, pesait ; il s'y joignait une impression de solitude et de vide. Cela et, en plus, le dépaysement de l'heure et du réveil insolites, induisaient les jeunes gens à une sorte de mélancolie vague, non sans charme, et à une gêne où leur pudeur s'alarmait, après coup, de leur réciproque audace. Mais, trop avancés pour reculer, et goûtant le
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charme de cette aventure qui les engageait certainement l'un à l'autre, ils reportaient toutes leurs pensées vers le soleil, qu'ils allaient contempler dans quelques minutes et dont, malgré eux, ils subissaient par avance le prestige fatidique, comme si l'oracle, vraiment, allait décider leurs fiançailles.
res succédaient tout hêtres. Des bruyères
Des pins aux tons rougeâ à coup aux bouleaux et aux lilas fleurissaient des tapis de mousse jonchés d'aiguilles résineuses. Des rochers partout s'écroulaient, et le sentier serpentait en pente raide, au flanc du coteau que surplombait, invisible encore, la tour. Soudain, à un repli du terrain, elle se leva, dressant haut son fuseau gris qui se crénelait sur le ciel terne. Au milieu des ruines rongées de lichen et hérissées de graminées folles, elle subsistait, dernier vestige féodal du château d'Alaspret.
Miss Edel, légèrement essoufflée par la montée, regardait, à l'orient, la lueur d'aurore qui empourprait le ciel, où les nuages semblaient des flocons d'ouate rose.
— Arriverons-nous à temps ? demanda-t-elle.
M. d'Herblé hocha la tête, soucieux.
^ «^ BaCI
— 11 y a bien des nuages, soupira-t-il ; j'ai peur que le soleil ne reste voilé.
— Ah ! fit-elle, sans qu'on sût si c'était espoir ou regret.
Un lièvre partit entre leurs pieds, dans la rosée ; Tigre, qui décrivait autour d'eux de grands cercles au galop, aperçut l'animal et lui donna la chasse. Cette diversion amusa missEdel, surtout quand elle vit revenir le lévrier penaud, le lièvre, après quelques crochets, s'élant brusquement terré, sous les bruyères.
Encore quelques pas ; voici qu'ils se trouvaient enfin au bas de la tour, hésitant presque devant le cintre noir sans porte qui béait sur les ténèbres de l'escalier tournant. Elle regarda avec une indécision un peu narquoise son cavalier :
— Avez-vous vraiment envie de monter làhaut! Il me semble qu'on voit suffisamment d'ici ?
Il lui jeta un regard de reproche, ému et pénétrant :
— Vous avez peur, miss Edel ? Ce n'est pas bien.
Ce mot la fouetta dans son orgueil, et, pour lui montrer qu'elle n'avait peur de rien, ni de
lui, ni d'elle-même, ni du problématique avenir que leur signifierait le lever de l'astre, elle s'engagea bravement dans l'escalier sombre. D'Herblé la suivait. Ils montèrent longtemps à l'aveuglette, en n'échangeant que des paroles banales, et, tout à coup, le grand jour les éblouit : ils émergeaient sur la plate-forme, où miss Edel, toute rose, poussa, devant le vaste paysage, un cri d admiration !
Un immense cirque de coteau^, de plaines et de bois, les enveloppait. Ce miroir triangulaire dé tain qu'ils apercevaient là-bas, par l'éclaircie d'une vallée, c'était l'Océan. La forêt d'ÀIaspret, du pied de la tour jusqu'à l'horizon, épanouissait le moutonnement de ses cimes rondes qui s'éteignaient dans la fumée bleue. La campagne rappelait un tapis rapiécé : ces taches jaunes, çà et là, annonçaient le blé ; ces pierres grises, des villages; on distinguait le point blanc des cadrans des clochers. Une rivière, sous des saulaies, déroulait son galon d'argent ourlé de \ert. De partout, l'humidité s'élevait en vapeur grise du sol : elle baignait d'un flux mouvant le tour
du cirque, pareil à un continent plongé sous une mer de brouillard.
L'orient rougeoyait déplus en plus ; les nuages s'enflammaient de tons pourpres, qui faisaient penser aux gigantesques braises d'un incendie ou à la clarté d'une forge. Le silence ajoutait au mystère et à l'impression de grave et religieuse poésie qui se levait, avec l'aurore, sur la terre. Miss Edel et M. d'Herblé songeaient à ce recommencement infini, et toujours jeune, des forces vitales du monde. Combien de millions de jours pareils le soleil avait éclairés déjà, que de printemps et d'hivers, le labeur des paysans sur la glèbe, les travaux des ouvriers dans les villes, la naissance, l'amour, la mort, tant de joies et de. douleurs des êtres ! Ils songeaient à leur propre vie, à leur printanière jeunesse, au hasard qui les avait fait se rencontrer, et qu'ils n'appelaient déjà plus hasard, mais destin ! Une mutuelle prescience que leur bonheur se jouait en ce moment les pénétrait d'une angoisse d'attente, d'une hâte douloureuse et suave à voir paraître enfin l'astre rouge.
Car, sans oser se le dire, en cette minute suprême, ils avaient peur* superstitieusement, de
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ces nuages polychromes qui voileraient peutêtre le brasier céleste, éteindraient sa face de feu. Immobiles, penchés aux créneaux, ils regar daient : et le grand chien, à côté d'eux, levait la tête vers le ciel, un reflet pourpre dans ses prunelles, où flottait ce regard pensif qu'ont les bêtes amies de l'homme.
— Ah ! firent les jeunes gens d'une seule voix. Le soleil venait de luire à travers une déchirure des nuages : ils s'écartaient, fuyaient si rapidement qu'il sembla qu'un large coup de vent, là- bas, balayait l'espace, afin que l'orbe fauve s'élevât, en une gloire sereine, au fond de Té ther vermeil.
— Edel !... soupira M. d'Herblé.
Et il la vit resplendir d'un prestigieux rayonnement, toute baignée de clarté vive. Dans le paysage transpercé de vie et de flammes, elle semblait le centre des choses ; sa beauté fière s'humanisait d'une grâce attendrie ; des larmes brillaient en ses yeux purs.
— Vovez ! dit-il. le ciel libre !
Plus un nuage, en effet ; l'éther brûlait ; le soleil montait avec lenteur : à mesure, on voyait fondre et s'évaporer la mer de brume qui
estompait le cirque, tandis que celui-ci, précisant ses formes et ses couleurs, s'avivait de toute la splendeur féconde des bois, des moissons et des prés. Une jeunesse verte et riante palpitait sur la lerre, dans un souffle de brise errante qui embaumait. Des fumées presque invisibles s'exhalaient des toits des villages. Un Angélus tinta, d'autres répondirent, grêles et légers comme des chants d'alouette. Les oiseaux s'éveillèrent. La vie ressuscitait, partout.
Alors, dans le nimbe chaud et clair qui les auréolait d'or, miss Edel Simons tendit sa petite main ferme à M. d'Herblé. 11 s'approcha d'elle, et sans qu'elle résistât, ils échangèrent, fiancés de la Tour du levant, à la face du soleil et du monde, l'engagement solennel de leurs fiançailles, en un premier baiser !
A Gustave Geffroy.
M me Hastier était chaste et dévote. Aussi, son premier mouvement, quand les amis, de retour de l'enterrement, l'eurent définitivement saluée, fut de se retirer dans sa chambre et de s'agenouiller sur un prie-Dieu. Elle éleva son âme en prière, essayant d'oublier tous les torts de son mari, la cruauté des années vécues côte à côte en un complet divorce moral et physique, l'amertume de l'argent gaspillé par Hastier, ses orgies avec des filles, son insolence et ses brutalités, mille amertumes qu'elle avait bues jusqu'à la lie, par humilité chrétienne d'abord, et puis parce que, sans fortune, elle se sentait à la merci de cet homme.
C'était donc fait; il était mort, bien mort, une congestion cérébrale l'avait foudroyé, à la suite de nuits données au plaisir et à l'ivresse. On
venait de remporter, cloué entre quatre planches de sapin, sur un lit de sciure de bois. Elle ne verrait plus jamais, jamais son lourd corps de verrat : ressemblance qu'accentuait un museau en groin, on ne sait quoi d'obscène et d'animal, avec une malice méchante dans les petits yeux bridés. Hastier ne la ferait plus souffrir. Elle ne le verrait plus rentrer, à sept heures du matin, sa cravate blanche chiffonnée, son plastron d'habit sale et fripé, la face trouble et les yeux injectés de fibrilles de sang. La bête était morte. Et raide, informe, hideuse, elle reposait dans un trou, sous la terre!
— Mon Dieu, soupira M me Hastier, que votre volonté soit faite ! Que votre saint nom soit béni!...
Sa mère, sur ces entrefaites, entra : une très vieille femme aux yeux d'un bleu aigu et fané, à la bouche mince et cynique :
— Quel débarras, ma pauvre enfant! dit-elle sans cérémonie.
Et elle regardait, avec un demi-sourire, la chambre vide, où flottait un désarroi mortuaire ; elle hocha la tête en contemplant sa fille, haute et mince en son grand deuil, le teint sec et un
peu couperosé, comme l'abstinence le fait aux dévotes. Elle semblait dire :
« Nous allons enfin respirer, prendre doucement la vie! »
Mais un imperceptible frémissement agita ses narines de vieille: un malaise lui redressa le buste d'un involontaire petit haut-le-corps. Malgré les fenêtres ouvertes et l'air déjà vit d'automne, on sentait la terrible odeur de mort, un relent imprécis, pesant, et qui ne ressemblait à rien, un suint gras et pharmaceutique, d'une profondeur amère.
M rae Hastier détourna les yeux, par pudeur ; elle revoyait son mari dans sa dernière toilette, une masse énorme aplatie dans les draps, sous des fleurs; la tête semblait rentrer, se cacher sous l'oreiller : on n'apercevait qu'un crâne chauve et une mentonnière noire; les mains croisées, par exemple, étaient terribles, gonflées, noueuses, d'un blanc livide où sinuaient des veines vertes. Un poids de mille kilos semblait peser sur le corps, tant sa rigidité avait quelque chose d'absolu, de terrible.
Et dire que cela l'avait aimée, autrefois, qu'elle lavait aimé, qu'ils avaient pendant des années
été le cœur du cœur et la chair de la chair ! Alors, elle pensa à son long célibat, depuis, à sa virginité claustrale en état de mariage, comme ces chrétiennes du premier âge qui vivaient chastes, aux côtés d'un époux. Et parce qu'elle était très énervée, elle pleura.
Au dîner, sa mère et elle ne purent manger.
Elles prirent un peu de bouillon, seulement. Et on remporta la viande sans qu'elles y eussent touché ; une répugnance invincible les suivait dans tous les menus actes de leur vie habituelle; il leur semblait qu'un fluide louche et tenace les baignait. Depuis le matin, elles s'étaient constamment lavé les mains, avec la sensation qu'il leur restait toujours quelque chose d'huileux aux doigts. Et elles avaient Phorreur de se sentir en chair, elles aussi, en boue périssable et corruptible.
Elles ne burent que du thé, ne pouvant supporter, non plus, l'odeur du vin.
Puis, elles se couchèrent tôt.
Sitôt au lit, Fénervement de M rac Haslier s'accrut. Par la porte restée ouverte, elle enten-
dait, dans la chambre voisine, la respiration de sa mère, une petite respiration sèche, traversée de sifflements d'asthme, comme quand on souffle une bougie de loin. Cela aurait dû la rassurer. Mais elle eut, au contraire, envie de réveiller la dormeuse ; si elle ne le fit pas, ce fut par respect pour son âge et pour ne pas paraître avoir peur. Mais ne pouvant dormir, elle se leva, la tête en feu, le corps agité de fièvre. Elle cherchait sur sa table à ouvrage une Imitation de Jésus-Christ, quand tout à coup, très pâle, elle regarda les rideaux, puis, la bougie en main, brusquement les entr'ouvrit. Un petit craquement partit de l'armoire à glace; M rac Hastier sentit battre son cœur; un instant elle resta là, immobile, écoutant les secondes palpiter au tic-tac de la pendule; et tout à coup, tressaillante, elle s'accroupit et regarda sous son lit.
Elle resta à genoux, en chemise, répétant des prières. Mais ses nerfs, en son corps libre sous le linge, perçurent l'indicible contact de la peur, cette présence invisible qui horripile la chair et dresse les cheveux. Jamais elle n'avait pensé à Hastier comme ce soir : elle le revoyait — étrange obsession, — jeune, aux premiers
temps de leur lune de miel ; elle se rappelait des caresses de lui, des choses qui l'avaient alors étrangement troublée, bien qu'elle fût morte, depuis, à presque toute sensation charnelle.
Elle se remémorait de singuliers cas de conscience, des doutes qu'elle avait soumis, après des nuits conjugales, à son confesseur, des privautés qu'elle avait dû, par son ordre, refuser h son mari. Pourquoi pensait-elle à cela, ce soir? Hastier parti, disparu pour toujours de la maison vide, pourquoi sentait-elle ainsi la hantise de sa luxurieuse personne?
Peut-être était-ce une suggestion du Malin?
Elle fit un grand signe de croix et, avant de se recoucher, aspergea ses draps d'eau bénite.
Elle dormait d'un profond sommeil, quand il lui sembla que son lit fuyait sous elle, comme le parquet d'un ascenseur en descente. C'était aussi la sensation d'une barque s'en fonçant et qui coule, à fleur d'eau. Et elle cessa de percevoir le poids de ses couvertures, la chaleur du lit.
Une sensation de froid l'envahit ; il lui semblait que son corps était nu, à l'air; elle ne sentait même plus le léger frôlement de sa chemise.
Tout cela fut si rapide, et se passait dans un somme si profond où elle restait garrottée, passive et sans force, qu'elle ne pouvait, maflgré sa volonté, réagir et s'éveiller, bien qu'en son rêve trouble une légère, inexplicable sensation de volupté l'enveloppât, rien autre peut-être que cette fraîcheur de sa chair, dégagée de tout voile. Mais aussitôt elle se sentit touchée, palpée, caressée. C'était vague et singulier, et elle se serait abandonnée à ce plaisir irraisonné, si la peur de suggestions diaboliques n'eût persisté, dans son sommeil. Elle étendit les bras, fit un effort de réveil, mais en vain. Et le fluide contact se précisa, soudain. Elle se sentit investie par quelque chose de doux et de tiède, qui ressemblait à de la chair s'enfonçant dans la sienne, et qui cependant restait impondérable et subtil comme l'air. L'impression d'un corps gonflé de vent, d'un homme en baudruche Tétreignant de caresses molles et adhérentes, voilà ce qu'elle éprouvait, chose à la fois si bizarre et si douce,
qu'elle se pâmait maintenant, sans défense, goûtant une mystérieuse et, elle en avait conscience, exquise et coupable joie.
Et puis, elle se sentit prise, tout entière ; des lèvres invisibles collaient aux siennes, en aspiration de ventouses; et à tout le certain, l'intraduisible et le spécial qui trahit l'existence d'un être connu et le dénonce, elle devina, elle comprit que c'était le mort qui revenait, et qui, sournois et bestial, échappé par les pores du cercueil et des mottes de terre grasse, envolé en sa forme astrale, réalisait, après tant d'années de divorce mutuel, ce crime de s'assouvir sur elle et de la posséder ! Ce qu'elle ressentait était délicieux et horrible, un charme d'anciennes et lointaines caresses alterné avec le dégoût du débauché des dernières années. Elle se croyait damnée pour ce péché involontaire, et cependant subi, consenti presque par elle. Une vague supplication pieuse persistait en elle à travers le cauchemar de ce supplice : et elle répétait étrangement: a Oh ! Jésus, Marie, secourez-moi ! » tandis que ses lèvres, lascivement, souriaient.
Et sa volupté devint si douloureuse et si atroce qu'elle s'éveilla.
Il faisait jour. Elle constata avec stupeur qu'elle était nue comme au jour de sa naissance. L'odeur mortuaire, bien qu'atténuée, flottait toujours. Le lit était bouleversé.
M mo Hastier, cruellement confuse et rouge, s'habilla en hâte; elle se sentait souillée. Elle alla prendre un bain et s'y purifia. Ensuite elle entra dans une église, bien qu'il fût très matin, et se confessa au premier prêtre qui voulut bien l'entendre.
Il garda un instant le silence, puis toussa légèrement dans l'ombre du confessionnal, derrière le grillage, et dit, d'une voix blanche et grise :
— Les voies du démon sont obscures. Le péché est là qui nous guette. Priez, Madame! Et répétez chaque soir, avant de vous coucher, les Litanies de la très sainte Vierge.
A Michel Lorenzi.
M. d'Oulst arriva le premier au rendez- vous, en un coin défeuillé du parc Monceau. 11 faisait un temps mou, ouaté de brume; des feuilles mortes pleuvaient dans le bassin rond entouré de colonnes brisées ; le bruit des voitures s'assourdissait sur la terre mouillée. Une odeur d'automne et de rouille s'exhalait des massifs nus et des arbres qui s'estompaient, noirs, en un ciel gris pâle. Il y avait peu de monde dans les allées ; le parc semblait vide. Cette- solitude parut de bon augure au comte.
Nonchalant, il allait à petits pas, jetant autour de lui des regards quêteurs. M me de Meures était en retard, très en retard même. Pourvu qu'elle vînt ! Ce n'était pas sans peine qu'il lui avait arraché cette promesse, l'espoir d'un ren-
dez-vous banal, en un endroit public, qui ne la compromettrait pas. Sans doute il jouait un jeu fou, plein de périls, gros de honte. Réputée vertueuse, inattaquable pour sa beauté, son élégance et sa conduite, M me de Meures avait tout à perdre. De plus, il était l'ami intime du mari. Et cela ne l'avait pas retenu !
Hier, dans le boudoir où elle le recevait seule, il avait eu l'extrême audace de lui déclarer tout haut son amour, déjà avoué par lui en des lettres implorantes et passionnées. Ses paroles brèves, son regard tendre et impérieux, avaient dominé la jeune femme éperdue : cette rencontre, aujourd'hui, il la lui avait presque imposée, parla fascination de sa volonté, ce magnétisme qui émane d'un homme jeune, ardent, réputé pour ses duels et ses bonnes fortunes. Et, d'avance, il savourait la suavité un peu âpre de ce premier rendez-vous où elle allait apparaître, furtive, marchant vite, la tête baissée sous le masque d'une voilette, le sang aux joues, avec l'émoi délicieux de la crainte et du remords. Puis, il doutait, consultant sa montre, nerveux, crispé d'attente.
Mais là-bas ? Oui ! — Non ! Il ressentit une
petite secousse au cœur; ce ne pouvait... Mais si ! c'était bien elle! Sans se presser, très calme, elle entrait dans l'allée convenue, tenant par la main son fils, Raymond, un blondin de quatre ans, aux cheveux de fille. M. d'Oulstfit une légère grimace. Elle, qui ne sortait jamais avec l'enfant, voulait- elle faire prendre le change, si quelqu'un les rencontrait, se donner l'air d'une jeune mère en promenade? Ou comptait-elle sur la présence du petit pour modérer l'expansion du comte,garder auprès d'elle la protection de ce témoin innocent, la candeur tutélaire des yeux bleus qu'il levait sur elle? Quoi que cefût,l'arrivéede ce tiers incommode déconcerta M. d'Oulst : il la jugea déplacée, presque inconvenante.
M me de Meures l'avait aperçu ; il la vit rougir prodigieusement, ce qui la rendit charmante. Elle avait le teint de lait d'une Anglaise, et les yeux de ciel de son fils. Elle marchait avec une grâce extrême ; tout, dans sa personne, était noble et délicat. M. d'Oulst eut-il un remords, et la conscience d'une mauvaise action ? En tout cas, son désir fut le plus fort ; et, s'avançant rapidement, il salua la jeune femme et baisa l'enfant au front.
— Que vous êtes bonne, et que je vous remercie! balbutia-t-il.
— Cours, chéri! dit-elle à son fils.
Obéissant, Raymond s'était jeté d'un élan vif à travers les allées, mais sans oser les perdre de vue. Il s'arrêtait, regardait venir sa mère et le monsieur, et repartait, détalant sur ses petites jambes, le long des charmilles, comme un lapin blond en forêt. Ses cheveux flottaient derrière lui : il s'imaginait faire la voiture ou bien le chemin de fer. Un instant, il alla trop loin. La mère cria:
— Raymond ! Raymond !
Il revint bien vite sur ses pas, tout rose, essoufflé, déjà grisé de vie et d'air, comme s'il avait bu une goutte de vin.
— Ne t'éloigne pas, chéri ! dit- elle.
Elle s'était bien promis de ne pas quitter la main de son fils, cependant! Lui présent, elle aurait la force de résister aux supplications de M. d'Oulst : elle aurait le courage de lui dire :
— Tout cela est un rêve, oubliez-le. J'ai des
devoirs, l'honneur de mon mari à porter. Ne me revoyez plus !
Commentse fait-il alors qu'envoyant le comte, au contact de sa personne, sous son regard, elle avait baissé les yeux, défaillante. Pourquoi cette lâcheté douce et douloureuse ? Par quel sentiment de honte et de pudeur avait-elle éloigné l'enfant, sentant qu'il ne la protégeait pas autant qu'elle l'avait espéré, et qu'alors elle commettrait un crime de lèse-maternité en souffrant qu'il fût là, pauvre petit témoin, ignorant complice de sa faiblesse, tandis que cet homm£ parlait, hélas! si bien, d'une voix si chaude et si caressante, en la couvrant de ses grands yeux bruns, profonds et veloutés !
— Asseyons-nous là, un instant seulement!
implorait-il. Nous sommes seuls ; si vous saviez, j'ai tant de choses à vous dire!...
Il lui avait pris la main ; elle céda après une faible résistance et un regard de détresse jeté autour d'elle. L'enfant jouait près du bassin avec des brindilles et des feuilles. Un rocher recouvert de mousse et d'où pleurait un fil d'eau claire les cachait, derrière un repli de berceau aux branches retombantes : ,
— Je vous aime, disait M. d'Oulst, je vous aime éperdument !
Il inventa un long martyre, qu'il racontait; des semaines, des mois d'amour obscur, étouffé en lui ; puis sa passion avait été la plus forte ; n'aurait-elle pas pitié de lui ? Elle devait être si bonne, si généreuse; se pouvait-il qu'elle voulût le (aire souffrir, car sa souffrance n'avait pas de nom! Fuir, il avait essayé; mais, loin d'elle, il ne respirait plus. Faudrait-il qu'il se tuât? Oui, si elle le repoussait, il irait jusqu'au suicide! Mais non, elle ne lui ôterait pas tout espoir, il demandait si peu, qu'elle l'aimât seulement, puisque lui l'adorait!... Et, certes, il le croyait, grisé par ses paroles, fiévreux comme le chasseur qui va forcer la biche, dans une clameur triomphale d'hallali. M me de Meures faiblissait ; tout à coup elle jeta autour d'elle des yeux égarés, poussa un cri :
— Raymond !
L'enfant avait disparu.
Courant çà et là, d'abord à la pièce d'eau dont elle fit le tour avec angoisse en poussant des cris
perçants d'appel, puis montant sur le rocher et regardant autour d'elle, s'élançant au hasard dans une allée et revenant sur ses pas, toujours suivie de M. d'Oulst penaud et effaré, M me de Meures donna le spectacle d'une femme frappée brusquement de folie. Ses yeux avaient changé de couleur; ses lèvres, quand elle ne criait pas : <% Raymond ! Raymond ! » tremblaient comme celles d'une vieille femme. Ses coudes, écartés du corps, les bras tendus et les mains tâtonnant en avant, marquaient l'espoir tragique démenti aussitôt par des dénégations de tête.
— Mais allez donc, cherchez donc, courez par là, moi j'irai par ici ! — jeta-t-elle d'une voix saccadée au comte, sans le regarder.
Il obéit, se hâtant à l'aventure, interrogea le garde et de rares promeneurs. Personne n'avait vu l'enfant 11 revint, consterné d'une angoisse que traversait un sentiment poignant de ridicule, l'effarement d'un accident aussi stupide que cruel. M me de Meures se dressa devant lui, ledévisageade la tête aux pieds et lui tourna le dos :
— Rien, rien, mon Dieu ! fit-elle. On l'aura volél
Et la malheureuse femme se mit à marcher devant elle, tout droit, sans même regarder à droite ni à gauche, tout le corps raide et les yeux fixes. M. d'Oulst la suivait, mâchonnant des mots d'espoir, des :
— Au commissariat de police... nous allons le retrouver... il est impossible que...
Elle se retourna tout à coup :
— Ah ! vous êtes encore là ! Mais cherchez donc! Oh! pourquoi suis-je venue? Vous me faites horreur !
Hors des grilles, un cercle de badauds s'amassait; elle s'écria:
— C'est lui, Raymond! Raymond !
Mais elle ne vit qu'un camelot qui vendait de la poudre à dorer, dans des petites fioles. Ses cris avaient fait émeute. Elle répétait :
— Vous n'avez pas vu passer un petit garçon, de grands cheveux, un costume marin ? Oh ! mon Dieu, mon Dieu !...
Non, personne n'avait vu ; un sergent de ville se fit répéter le signalement et secoua la tête. M me de Meures rentra dans le parc, poursuivie par ces mots, échappés à une grosse femme,, et qui lui crevèrent le cœur :
— Comment peut-on perdre son enfant ? Il faut ne guère l'aimer!
— Madame, je vous en supplie, laissez-moi vous ramener chez vous, balbutiait le comte.
Ou bien rentrez seule. Je vous jure que nous allons retrouver votre enfant. Il ne peut pas être perdu !
— Mon mari ! s'écria-t-elle alors, et elle resta frappée de vertige, en se tordant les mnins. Oh l que dirait-il en apprenant que son petit Uaymond était perdu ! Une vieille femme rôdait tout à l'heure autour d'eux; si elle avait... Ah! quelle leçon, quelle leçon pour une honnête femme !
Elle éloigna le comte d'un geste violent et désespéré :
— Laissez-moi, fit-elle, laissez-moi, ou je jure que je dis tout à mon mari. Ne me suivez plus, je vous le défends !
Il s'arrêta interdit, désolé, puis se remit à la suivre, mais de loin. Elle prenait le chemin de sa maison. Elle marchait vite, en traçant des zigzags; des convulsions lui secouaient le corps ; les gens se retournaient, la croyant folle. Enfin elle arriva comme il la rejoignait, prêt à tout, acceptant la responsabilité de sa conduite, dût*
il l'expier chèrement. M me de Meures sonna avec frénésie à la petite porte de son hôtel. Des gens stationnaient dans la rue, en silence, et les dévisageaient. La porte s'ouvrit et des domestiques s'élancèrent :
— Raymond est là, Madame ! Un soldat Ta trouvé dans l'avenue de Messine et Ta ramené !
M me de Meures dit :
- Où est-il ?
Elle l'aperçut et tomba roide, en une attaque de nerfs. Ses femmes la soulevèrent dans leurs bras, tandis qu'un valet de chambre, faisant l'empressé, poussa la porte sur le nez de M. d'Oulst et des curieux.
Ce dénouement fortuit lui sembla le seul logique, après tout. Il ne revit plus M me de Meures et fit un petit voyage.
A Lucien Doucet.
Toute la journée, M me Dereims avait souffert. Sa tendresse pour son fils unique, Roger, la crucifiait. Il s'était fait renvoyer du lycée, et elle avait eu la faiblesse de le garder à la maison, externe dans un de ces pensionnats qui préparent aux examens. Mais il travaillait mal, se laissait dissiper; chaque jour il lui échappait un peu plus ; et elle tremblait pour la pureté de ce fils qu'elle adorait, étant restée veuve pour se consacrer à lui. L'idée qu'une mauvaise liaison pourrait le perdre l'affolait, et justement elle le voyait avec inquiétude fréquenter la maison de M me Ypréaux, une femme séparée de son mari, une blonde sur le retour, experte et encore belle. Elle avait le pressentiment que Roger, malgré sa défense, avait dû passer l'après-
midi chez elle, et non aux courses, comme il l'avait annoncé.
Comme il tardait à rentrer, son inquiétude s'accrut ; elle redouta un malheur. Un coup de sonnette bref, impérieux, lui vibra au cœur.
Jamais Roger ne sonnait ainsi. Il ouvrit brusquement la porte, avec une assurance insolite, des manières libres ; ses yeux jetaient un feu trouble, et comme la fierté d'une mauvaise action. En vain feignit-il un air modeste ou indi fièrent: son orgueil l'avait trahi, tout d'abord ; et sa mère le cloua au seuil d'un regard aigu, divinateur, parlant.
Oh ! ce regard : la limpidité des yeux pâles s'avivant d'un insoutenable reproche, la pitié méprisante des vieilles lèvres, et une sorte d'âme tragique transfigurant jusqu'à l'efiroi ce pauvre visage de mère ! Roger se sentit deviné, percé, mis à nu comme un petit enfant ; et comme il n'était pas mauvais, mais terriblement vain et férocement égoïste, ainsi qu'on Test à cet âge, il eut honte, et plaisir aussi, ce plaisir pervers que donnent la sensation de l'irrémédiable et la souffrance des êtres aimés.
. — D'où viens-tu ? dit-elle, la voix dure.
GRAND GABÇOX 283
Il balbutia ; elle l'interrompit :
— Tu mens !
Il releva la tête ; elle était devenue très pâle, sous ses cheveux blancs.
— Tu sors de chez elle, n'est-ce pas ? Et tu... tu 'as' l'audace... Ah ! la misérable femme !
Une jalousie atroce, une indignation de vertu déformaient sa bouche, martelaient la véhémence de ses paroles. Certes, avec sa science de mondaine équivoque et ratlraitde son indépendance, M rae Ypréaux avait dû capter Roger aisément. Elle la détesta tellement, du coup, qu'elle eût voulu la voir morte. Lui, naturellement, la défendit :
— Je ne sors pas de chez M me Ypréaux.
D'ailleurs c'est une honnête femme !
— Merci ! Comment appelleras-tu ta mère, alors ?
Elle s'était levée frémissante, et les yeux dans les yeux le dévorait ; elle voyait, savait, comprenait tout : les yeux cernés de l'enfant, la volupté de son visage, son sourire fat à le souffleter ! On avait sali son Roger, jadis si beau, si pur, si candide. Et c'était cette femme qui n'était ni belle, ni jeune, ni bonne, qui ne pouvait l'ai-
mer, qui n'avait pu lui céder que par curiosité criminelle, dépravation ! Elle le sangla d'un sarcasme :
— Je ne te fais pas compliment de tes goûts !
— Je ne comprends pas.
— Une femme de quarante cinq ans ! Une éhontée ! Son mari l'a chassée 1 Elle est laide d'abord ! Elle se peint la figure ; ses cheveux sont teints, en réalité ils sont gris !
— Cela ne prouve rien; vous-même, maman, avez blanchi de bonne heure. .
— Ah ! moi, j 'ai souffert ! . . .
— M me Ypréaux a peut-être souffert aussi.
— Tu me compares à cette drôlesse ?...
— Maman, je ne sais'pourquoi vous vous obstinez à mettre en cause cette dame : vos reproches tombent mal, je la tiens digne de tout respect.
— Garde ce sentiment pour celles qui le méritent !
Il eut un léger haussement d'épaules ennuyé : cette scène gâtait sa joie, son immense vanité, l'ivresse de l'étreinte qui l'avait fait homme. En M me Ypréaux, qu'il n'aimait pas autrement d'ailleurs, il révérait l'initiatrice d'un culte : il
lui semblait qu'on lui avait révélé la vie; il avait mordii au fruit divin, au fruit de chair, et péché comme Adam, pour la première fois, dans les bras d'Eve,
Sa mère lut à plein ce qu'il éprouvait ; et l'idée qu'il ne ressentait aucun regret la bouleversa dans ses principes de religion et d'honneur :
— Tu n'as pas honte ?
Il voulut l'embrasser, se pencha ; elle le repoussa avec brusquerie, flairant une odeur de poudre de riz et de lilas blanc, un entêtant parfum de femme. Cette répulsion blessa Roger, elle déclara :
— Tu ferais mieux de penser à ton baccalauréat !
Il fut très froissé, dans son amour-propre juvénile, et répliqua avec violence :
— Je sais ce que j'ai à faire ! Je travaille d'ailleurs, oui, je travaille ! Quant à mes actions, elles ne relèvent de personne !
— Tues lâche, mon enfant !
— Pourquoi donc ?
— Si ton pauvre père vivait encore, tune me parlerais pas sur ce ton !
— Je te parle poliment.
-«— Tu me récompenses bien mal de mes bontés ! *
Et elle refoula un sanglot,
— Voyons, maman ! maman !...
11 déboutonna, d'un geste agacé, son pardessus ; un bouquet de violettes s'épanouit, à la boutonnière de son veston. Un instinct sûr, irréfutable, montra à M me Dereims, en ce bouquet, donné sans nul doute par c cette femme », le signe, le symbole, le stigmate en fleur de la virginité perdue de l'enfant. Elle lui arracha le bouquet avec rage et le jeta dans les cendres de la cheminée.
— Oh!...' fit-ih
Et tous deux restèrent saisis, confus de cette violence. Une inspiration jésuitique, mêlée de mal et de bien, d'intention à réparer, lui fit dire :
— Voyez, maman, comme vous êtes. vive !
J'avais acheté ce bouquet pour vous, et vous le jetez !
Elle perçut le mensonge, ou la pitié de ces mots ;puis, convaincue peut-être ets'humiliant, elle se pencha et ramassa, dans les cendres, les violettes sur lesquelles elle souffla, parcequ'elles étaient souillées, et dont elle respira, avec une
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dignité touchante, le parfuùn doux et triste.
Cette vue attendrit Roger, il eut un remords, et pris soudain de franchise :
— - Maman, je vous ai menti. Jetez ces fleurs ! dit-il -tout bas.
Alors elle le regarda, tournant et retournant entre ses doigts le petit bouquet, et tout à coup, dans un immense besoin de tendresse et un flot d'amertume, elle se jeta contre l'épaule de Roger et le tenant à corps perdu, sanglota si fort, si fort que c'était grand'pitié.
— Ne pleurez pas ainsi, maman, ne pleurez pas ainsi! Je ne voulais pas vous faire de peine. Cela devait arriver un jour ou l'autre, songez-y. Vrai, cela vous fait tant de peine, que votre petit Roger soit devenu « un grand garçon » ?
— Tu ne m'aimes plus, tu me préfères cette femme !...
— Oh ! pouvez-vous dire ? Est-ce que ces sentiments se ressemblent ?
Et il se sentait très fier, très mâle, il se croyait devenu le chef delà famille, l'homme, celui qui conseillerait bu consolerait sa mère, maintenant qu'il la sentait si faible, contre lui. Elle pleurait moins. Il la câlinait :
— Voyons, maman, est-ce que vous n'étiez pas très inquiète à l'idée que je pourrais rencontrer de fâcheuses aventures, des femmes de mauvaise vie, prendre mal, peut-être ! — (Elle eut un frisson!) — En admettant que.,, cette dame me veuille du bien, est-ce qu'il ne vaut pas mieux que j'aie un caprice, — car ce ne sera jamais qu'un caprice — (elle hocha la tête avec doute)? — croyez-moi, maman, un caprice avec une femme de notre monde, qui aura, comme moi, tout intérêt à sauvegarder les apparences? Et puis, maman, — fit-il, jugeant cet argument irrésistible — au moins, celle-là ne me coûtera pas d'argent !
Elle sourit mélancoliquement, soit qu'elle plaignît la naïveté de Roger, soit que, dans l'égoïsme ingénu des mères, elle entrevît pour elle la possibilité de se résigner aux avantages de cette liaison ; après tout, l'enfant avait raison : il pouvait rencontrer pire. N'importe, c'était une heure bien cruelle, en vérité, pour elle !
— Madame est servie ! vint annoncer labonne.
M rae Dereims soupira :
— Allons, dit-elle, « grand garçon » !
Et comme, avec un mélange d'importance et
de tendresse reconnaissante, il lui offrait son bras pour passer dans la salle à manger, elle déposa sur la cheminée, où il éterniserait toute la soirée son parfum symbolique, le petit bouquet de violettes, donné par l'autre, et qu'elle ne se sentait plus le courage de jeter !
A Ernest Tissot.
Georges leva les yeux de dessus son livre. Sous la table, le bruit de souris, le grêle froissement de papiers continuait. Il se pencha, et doucement :
— Chérie !
Perdue dans son occupation, nimbée d'un cercle de clarté jaune, la fillette pâle, sans l'entendre, découpait, avec les grands ciseadx de son père, des formes embryonnaires de bêtes ou de personnages. Ses longs cheveux de soie blonde encadraient sa mince figure rêveuse, absorbée, lointaine.
— Petite chérie ! répéta- t-il.
Elle tressaillit, tirée de son œuvre extatique, et leva sur lui des yeux d'un bleu tendre, vague et clair. Un mélancolique sourire fin fleurit sa bouche, un tiède éclair de tendresse s'exhala de son visage.
Déjà reprise à son enfantin travail, un oiseau à grand bec et à longue queue qu'elle découpait, elle était repartie, l'âme ailleurs.
« Mon Dieu, murinura-t-il douloureusement, comme elle ressemble à sa mère ! •
Un étau serra son cœur, un marteau d'enclume frappa dessus à coups redoublés, puis des tenaillés tordirent et secouèrent, comme pour Farracher, ce cœur malade. L'affreuse oppression, la lancinante douleur, symptômes probables, annonciateurs, à en croire le médecin, d'une angine de poitrine, le suffoquèrent d'une angoisse crispée.
a Oh ! non, ne pensons pas, ne pensons plus ! » #
Et puisque la vue de l'enfant lui faisait mal, il étendit la main vers la sonnette ; mais à l'idée que Claudine, emmenée par la servante, pleurerait, il manqua de courage.
« Pauvre petite, ce n'est pas sa faute ! »
Et de nouveau ridée fixe l'étreignit, en des affres de torture physique et morale.
« Comme elle ressemble à sa mère ! »
Sa mère, une Claudine plus grande, guère plus, un être oiseau, enfant, un délicieux joli
. ^ - —. -— i. j^»';'ir »•» *--S."
SENSATIONS d'ÉTHER 295
corps blanc, un visage de fée blonde avec des yeux pareils à ces menues flaques d'eau, ces lacs de poupée où se mire l'azur, après la pluie ! Sa mère, une créature de rêve et de chimère, pauvre petite cervelle folle !... Maintenant si loin, si loin, partie en coup de vent tragique ; enlevée, dans un orage de passion, par un amant, laissant là un mari qui l'adorait et l'autre Claudine qui la rappelait si cruellement, sa fille, la pâlotte blonde aux oiseaux de papier !
Six mois déjà ! ... Les poursuivre, à quoi bon ? Un procès ? Traîner dans la boue ce nom si cher, cher encore et quand même ? Un divorce les eût-il plus séparés ?... Les frapper, tuer l'amant, l'ami traître qui avait déshonoré l'ami, volé la femme ? Hélas! pourquoi lui faire du mal, à lui, si elle était heureuse avec cet homme, si elle le préférait? Le sang versé assouvirait-il la jalousie affreuse du mari ?... Par pudeur, par amour tenace, par pitié, par une torturante délicatesse, il avait tout sacrifié, sa colère, l'honneur du monde, sasoif de vengeance. Qu'elle fut heureuse seulement, la Claudine coupable, ingrate, l'enfant gâtée, hélas ! l'irresponsable !...
Il en mourrait, qu'importe ?..,
Ah ! certainement il en mourrait, un jour, d'atroce souffrance, quand il aurait trop remué l'idée dans son cœur, comme on retourne un tison dans le feu rouge. Machinalement, d'un geste tâtonnant de blessé, pour échapper, un instant au moins, à ce supplice, il tira d'un coffret un flacon d'éther, et, prostré sur le divan, dans l'ombre, il aspira éperdument l'odeur acre.
Une lâcheté ? — Oui sans doute, si c'en est une que de vouloir s'évader de la douleur, et demander au remède plus qu'un soulagement :
un repos, un allégement, un plaisir presque. Ce plaisir, négatif au reste et tout d'oubli, Georges le recherchait depuis quelques semaines, sans s'illusionner sur le péril. Mais l'essentiel n'étaitil pas de ne plus penser, de ne plus sentir, de ne plus être ? Certains jours, trop rares, l'éther lui donnait cela.
Le col du petit flacon introduit hermétiquement dans les narines, il ressentit, comme les autres fois, aux premières aspirations du liquide s'évaporant, un bien-être de détente, une confuse lourdeur de tête ; ses paupières se fermèrent, une mollesse le gagnait, il entrait dans ces limbes où va flotter le sommeil. Mais une dou-
SENSATIONS d'éther 297
leur courut sur son visage maigre en fulguration électrique, scintilla noir dans ses yeux brusquement rouverts, au fond des cavités cernées.
— Claudine ! appela-t-il.
Rappelé par la douleur à la conscience de ses obligations paternelles, il ajouta :
— Tu vas prendre froid, mets-toi dans le fauteuil, près du feu, chérie !
L'enfant obéit, se blottit, devant les braises, dans un grand fauteuil à dossier droit, sculpté. Georges la regarda, rêveuse, qui contemplait les cendres. Et un sourire amer tira ses lèvres.
Dans sa pose, le coude replié sur le bras du fauteuil et soutenant la tête penchée, la petite ressuscitait, mystérieusement, sa mère. Que de fois Claudine, l'absente, s'était tenue là, immobile, rêvant à quoi ?... à l'amour ? à l'amant ?...
Violemment, Georges aspira léther, à lentes et puissantes prises, buvant le fluide à pleines narines. Le charme opérait plus fort. La lourdeur de tête s'accentuait ; de légers, légers bourdonnements d'oreille l'entouraient d'un brouhaha éteint de foule, d'une circulation d'êtres : il se crut dans des rues populeuses, au boulevard, avec Claudine, toujours ; mais cette foule
298 SENSATIONS d'ÉTHER
promenait le silence fourmillant d'un peuple d'ombres ; le bruit qu'elle faisait, Georges le devinait, mais ne l'entendait pas. Une seconde fois, il rouvrit les yeux, se vit seul, dans son cabinet de travail, devant sa fille. Là, le cauchemar trop vrai reprit, obsédant ; il voulut fuir l'adultère, sa douleur, sa solitude, et s'abolit dans le flacon, les yeux fermés.
Maintenant il errait dans un chantier, où cent mille marteaux frappaient sur des poutres de fer sonore, rivaient des boulons, foraient des trous : un fracas assourdissant, aux vibrations intenses, lui martelait le crâne, lui cognait aux tempes en un rythme brut et strident. Cela s'accélérait ; les marteaux faisaient retentir l'air à dix lieues, on sentait le vent de leurs vols courbes, et les vitres de l'appartement tremblaient. Georges rouvrit les yeux : tout disparut. Il se replongea dans le mirage.
Chaque aspiration l'enlevait, à présent, sans résistance, léger comme plume, au-dessus du divan, vers le plafond. Mais chaque expiration le descendait, plus lourd que plomb, l'enfonçait dans le parquet. A chaque fois, il s'élevait plus haut et retombait plus bas ; de seconde en
SENSATIONS d'ÉTHER 299
seconde sa légèreté s'accroissait, en raison directe de sa pesanteur. Il montait en ballon, fendait l'azur constellé d'étoiles ; la lune l'inondait de sa douceur de lait, il en buvait les rayons tièdes ; une allégresse inouïe l'exaltait, et il se sentait monter toujours, planer plus haut, toujours plus haut ! Mais quand, à bout d'haleine, il lui fallait redescendre, c'était le vertige, d'abord lent, puis accéléré d'une chute ; il tombait, il tombait et perdait connaissance, se réveillait à terre brisé, aplati, la courbature dans tous les membres. Puis il s'élevait de nouveau, et 1 infini de ces sensations divines ou horrifiantes tenait pour lui dans un quart de seconde. Alors le temps, l'espace, prenaient des proportions démesurées, et son âme, déformée en un prisme, ne lui apparaissait plus sienne. Il vivait d'autres vies, en aspirait l'essence et le souffle, jusqu'à défaillir. Mais toujours une vague notion d'identité, un fil qu'il ne pouvait rompre, le rappelait à l'existence, le forçait malgré sa résistance à rouvrir les yeux, à reprendre comme un homme ivre possession de son chez lui, de son cadre, de sa pensée, de son être. Cette rupture du mirage, cet évanouissement de la féerie, cette conscience
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de la réalité immanente des choses et de luimême étaient pour lui le plus atroce des réveils. Heureusement, un reste d'ivresse submergeait vite ses pensées, le maintenait demi hébété, en* gourdi, presque oublieux, en tout cas, très vague. Et cette fois, il eut une surprise, une joie. Bien qu'il vînt de rouvrir les yeux, son extase persistait encore, le cabinet de travail, la lampe, les braises et la petite Claudine, toujours immobile dans le fauteuil, conservaient une existence irréelle, un prestige de songe, un reflet hallucinatoire. Ils continuaient le mirage ; et Georges vit qu'un mouvement transversal emportait de droite à gauche la pièce et le divan sur lequel il reposait ; le capuchon de la lampe tournait tout seul ; puis ce fut de bas en haut et de haut en bas un agrandissement subit des choses : comme un élastique que Ton étire, elles s'allongèrent, douées de vie. Et la petite Claudine d'enfant apparut femme. Non ! ce n'était plus Claudine, la mignonne rêveuse aux oiseaux de papier; mais la grande, la Claudine qui avait suivi un amant, la mère dénaturée, l'épouse adultère, mais si enfantine, hélas ! D'ailleurs, n'était-elle pas là, revenue ? Ne souriait-elle pas, pensive, au bon-
SENSATIONS d'ÉTHER 301
heur retrouvé ? Et puis, est-ce que tout cela avait existé, vraiment ? Non, bien sûr ! Georges avait fait un cauchemar très étrange. Mais sa Claudine, sa petite femme lunatique aux yeux de lac bleu ne l'avait jamais quitté. El la preuve !... Il murmura :
— Claudine !
Et Claudine leva les veux sur lui.
Il balbutia :
— Tu m'aimes, n'est-ce pas ?
Et elle hocha la tête, affirmativement.
— Viens m 'embrasser !
La porte s'ouvrant, la servante annonçant le dîner, puis, devant le silence hagard du songeur, Claudine venant le tirer par sa manche en appelant :
— Papa ! Papa ! . . .
Georges fit un soubresaut si brusque que la fiole d'éther tomba et se brisa. Immédiatement, tout se rétrécit à ses yeux ; le cabinet de travail devint tout petit, Claudine redevint naine, de femme et déjeune maman se transforma en une mince fillette pâle, qui le regardait, effrayée, en répétant avec le même timbre de voix que la disparue :
302 SENSATIONS d'ÉTHER
— Viens donc, papa, viens donc !
Affreusement pâle, il examina l'enfant, puis
la servante, passa une ou deux fois la main sur son front, tandis que del'aulre il comprimait son cœur malade, ah ! si malade. Puis, se levant, et chancelant sur des jambes molles, il murmura avec effort :
— Oui, chérie, allons dîner.
A Henri Signoret.
J'étais seul dans le compartiment ; j'allais de Toulouse à Cette. Le train traversait de grandes plaines rouges, qui, en ce jour d'automne, exhalaient une fumée. Des coteaux bleuâtres fondaient à l'horizon ; des cours d'eau luisaient de reflets blancs. Je ne puis dire que je m'ennuyais, je ne m'amusais pas non plus, je subissais le charme indolent du voyage, cette lassitude distraite que provoque en nous le défilé de toutes ces plaines où nous ne marcherons jamais, de toutes ces villes où nous ne nous arrêterons pas.
Le train stoppa à une station, je ne sais plus laquelle, un nom en ac, accentué par la voix gasconne de l'employé. Par cette habitude machinale et égoïste qui nous fait préserver nos aises en wagon, je vins m'accouder à la portière. Ma solitude ne me déplaisait pas ; et il y a
des figures si laides ou si odieusement banales qu'elles empoisonnent, pendant quelques heures, la vie d'un honnête homme. Très peu de voyageurs attendaient, sur le quai. Je remarquai, aux deux extrémités opposées de la gare, une femme assez jolie, en robe grise, et un monsieur courtaud, rougeaud, qui causait avec le gendarme de service.
Le monsieur et la dame, assez distants l'un de l'autre, se tournaient le dos. Rien n'annonçait qu'ils dussent se réunir dans le même wagon ; ce fut cependant ce qui arriva, lorsque, elle montant, lui descendant le long des marchepieds, ils se furent convaincus qu'il n'y avait point de compartiment vide et que le mien était encore le moins peuplé. Il se peut aussi que ma figure les eût encouragés ou, au contraire, que ma présence, barricadant la portière, leur eût inspiré précisément l'envie d'entrer, par cet indicible sentiment de contradiction qui s'éveille chez l'homme et surtout chez la femme.
Quoi qu'il en soit, l'idée d'une rencontre, concertée ou voulue, de ces deux êtres, ne me vint pas. Tandis que je rejoignais mon coin, au fond, ils s'étaient installés en vis-à-vis, dans
les coins d'entrée ; et sans se regarder, ils procédaient à leur petite installation égoïste, plaçant dansée' filet leurs colis, et disposapl à côté d'eux, .qui une couverture de voyage, qui un livre. Cela fait, ils me regardèrent. Sans doute, l'examen que nous fîmes les uns des autres nous rassura, car, avec, indifférence, sûrs de ne pas nous connaître dans le passé et probablement jamais dans l^avenir, nous détournâmes là tête en même temps". *
Mes voisins avaient l'air un peu vutgaire ; la femme cependant accusait une élégance de province, et bien qu'elle eût de trop belles couleurs de santé, elle pouvait passer pour une beauté de petite ville. hu\ 'devait être un propriétaire aisé, un de ces célibataires rougeauds qui conduisent eux-mêmes leur tilbury, qui ont toujours un chien avec eux et portent une grosse bague au petit doigt. Pour euxi j'étais sans doute le voyageur anonyme, un Parisien ou un homme du Nord, pas du pays, et qui s'en allait au loin, comme l'annonçaient mes valises gonflées, mon grand manteau pour la nuit et ma calotte de voyage.
J'avais relevé la vitre de mon côté, car le soleil venait de disparaître, et une * fraîcheur
pénétrante soufflait. Je contemplais la campagne qui défilait à mes yeux comme un panorama sous verre, quand je m'aperçus que la vitre, par je ne sais quel éclairage du jour tombant, formait miroir et reflétait les coins opposés du compartiment avec les deux voyageurs. Je les apercevais ainsi, comme dans une glace, sans avoir besoin de me retourner ; et grande fut ma surprise de voir que le monsieur, penché vers la dame et profitant de ce que je leur tournais le dos, posait ses mains, un peu larges, sur les genoux de celle-ci, et les pressait amoureusement, le visage fixé sur elle, en un singulier profil d'imploration muette et recueillie,
La femme ne bougea point, comme si la chose était toute naturelle : quelques secondes s'écoulèrent, allumant ma curiosité. Pour que la dame souflrît les privautés de son vis-à-vis, il fallait supposer qu'elles lui fussent familières. Leur air de ne pas se connaître à la gare, leur réunion en apparence fortuite dans un wagon, étaient donc pour donner le change aux soupçons toujours en éveil des provinciaux, leurs congénères ?
Eh, mais !... voilà que l'homme avançait
son profil, des lèvres en U majuscule, et il embrassait, sans bruit, la femme !
Vivement elle se rejeta en arrière, me désignant d'un coup d'œil. Lui dirigea vers moi un regard calme abrité par de lourdes paupières; et s'avançant un peu sur la banquette, il encastra entre ses cuisses les genoux de la dame et lui prit les mains, avec la décision d'un homme qui risque tout et qui se moque du qu'en dira-t-on ? Comme elle essayait, par pudeur, de dégager ses doigts, il la regarda d'un air triste et singulier, et tira sa montre. Sans doute, les moments qu'ils passeraient ensemble étaient comptés. L'éloquence de ce geste la subjugua, et elle ne défendit plus ses lèvres qu'il becquetait, comme un gros moineau mordant une cerise. Cette pantomime et le je ne sais quoi de triste et de sérieux qu'elle exhalait, m'intéressant de plus en plus, je me détournai du miroir vitré et appuyai ma tête dans l'angle du corn partiment, feignant de dormir, mais en réalité re- j
gardant bien en face le couple à travers mes cils j
presque clos. ]
Prirent-ils mon sommeil pour la réalité, ou ,1
Tacceptèrent-ils pour ce qu'il valait, une feinte !
hypocrite les mettant à l'aise? Je les vis se; lever et, le visage tourné vers les grandes plaines, s'étreindre si étroitement qu'ils ne firent plus qu'un corps. Et le silence de cette étreinte à corps perdu, l'énigme de ces êtres inconnus à moi, la passion forte qui les enchaînait, bien forte pour qu'ils eussent l'impudeur et l'audace de l'affirmer là, au plein jour, en wagon public, tout ce que cela supposait d'amour entravé, contenu, étouffé d'habitude sous le poids du cant provincial, me toucha et m'inspira . une mélancolique pitié, devant cette trouble et palpitante vision de l'adultère.
Car il n'en fallait pas douter. Cette femme était mariée. Quand l'alliance d'or rivée à l'annulaire de sa main gauche, ne l'eût pas proclamé, son air, son maintien, une assurance dans la taille, une plénitude de vie attestaient en elle l'union conjugale et probablement delà maternité. Mon imagination reconstituait la scène^ Elle revenait de chez ses parents, sans doute, ou bien de chez des amis, après un séjour dont elle avait profité pour voir, au prix de ruses et de précautions extrêmes, son amant Leur bonheur avait-il été complet? On. en
pouvait douter, à voir l'ardeur avec laquelle ils s'étreignaient ; en tout cas, il avait dû être insuffisant, car les baisers de l'homme couraient, Gomme un ruisseau, sur le front, les joues, la bouche, le menton et le cou de la femme pâmée. Par instants, ils soupiraient, se regardaient les yeux si près des yeux qu'ils semblaient se boire ; et de nouveau ils se mangeaient les lèvres et se serraient à défaillir. Ce qui me surprenait, c'était leur air étonnamment grave. On devinait qu'ils ne se verraient plus de si tôt, qu'ilfc n'étaient pas maîtres de leur vie, qu'ils profitaient d'un dernier répit où ils auraient voulu mettre l'infini et l'absolu dans leurs caresses. Cela et leur silence, qu'il fût dicté par la simple prudence, ou qu'il trahît une émotion trop profonde pour être exprimée, revêtaient, chez ces amants provinciaux, en dépit de leur gaucherie et de leur élégance vulgaire, un semblant de grandeur et: de poésie : concentrées. Jamais baisers adultères, j aussi i franchement avoués, ne m'avaient autant intéressé.
Mais le train siffla, à coups brefs et rapides d'avertissement. Alors l'homme et la femme se
séparèrent, et, les mains dans les mains, de haut
312 BN WAGON
en bas se contemplèrent, se détaillèrent, très certainement, dans l'intimité d'une possession douloureusement impossible pour l'instant, pour longtemps peut-être ; et une dernière fois ils se confondirent, bras et bouches joints, l'un à l'autre. Après quoi, la femme, toute rouge, prépara hâtivement ses petits paquets, tandis que l'homme, avec une tranquillité sournoise, me regardait. Je le dévisageais aussi, les yeux grands ouverts, car depuis un long moment je ne feignais même plus un sommeil dont ils semblaient se soucier si peu. L'homme fit un vague sourire et détourna la tête.
Ni elle ni lui ne se contemplèrent plus, dès que le train ralentit sa marche. Ils paraissaient indifférents, étrangers. Des cheminées d'usine parurent, des disques verts et rouges, puis un quai planté de réverbères et les murs d'une gare. Le train s'arrêta avec une secousse. Aussitôt des voix d'appel s'élevèrent :
— Maman, voilà maman ! criaient des enfants.
Et par la portière qui s'ouvrit, j'aperçus trois petits garçons et une petite fille qui se précipitaient vers la femme. Il y avait aussi un
monsieur, grand et fort, le mari sans doute, avec une figure souriante de brave homme.
Derrière lui se tenait sa mère, certainement, une vieille en noir, aux cheveux gris. Tous ces gens-là, très heureux, accueillirent à bras ouverts la femme adultère, et la couvrirent de baisers, toute rouge et chaude qu'elle était encore des caresses de l'autre.
Mais lui, où était-il ? Descendu furtivement, sans qu'on fît attention à lui, il s'éloignait dans la foule, le dos rond, sans se retourner. Pendant ce temps, le mari, le bras de sa femme passé sous le sien, l'entraînait avec confiance ; les enfants se suspendaient à elle ; la vieille mère suivait en les réprimandant doucement. Et moi, devant ce bonheur naïf et trompé, en me rappelant les baisers silencieux et tristement passionnés de l'épouse adultère, je me sentis pris d'une compassion et d T une mélancolie infinies, pour eux, pour elle.
LE GUiRASSIER BLANC* 9
MANÈ, THÉGEL, PHARES!
A Louis Le Carâonnel.
René d'Yons ne rentra chez lui qu'à quatre heures du matin. Le petit hôtel où il vivait seul, depuis la mort de sa mère, découpait sa silhouette blême sur l'ombre louche du jardin.
D'une main tâtonnante, dans la nuit molle de bruine et sentant la rouille, il tourna la clef et poussa la porte grillée.
Une mélancolie singulière, la nervosité d'un retour de fête, le Champagne qu'il avait ordinairement triste, le malaise d'avoir été secoué, à cette heure indue, en un ignoble fiacre de maraudeur, un de ces fiacres moisis qui ont roulé des malades à l'hôpital, des rôdeurs à la barrière, dans lesquels le cocher a dormi, et qui sentent la pipe et la paille, — tout cela, et le remords de sajeunesse gaspillée au plaisir, le souci d'une grosse somme perdue au jeu et qu'il devait
payer avant midi, l'induisaient à une surexcitation morbide qui lui crispait étrangement le cœur.
Il grimpa le perron, alluma dans le vestibule un flambeau à la veilleuse qui brûlait en son absence, car il n'entendait pas que les domestiques, un vieux couple blanchi au service de sa mère, veillassent si tard pour lui. 11 passa devant l'appartement clos de la morte, gagna sa chambre au premier. Une sensation d'humidité, le froid de sa nuit blanche lui tombaient aux épaules, accentuant la menace d'un rhumatisme précoce.
Dès qu'il eut ouvert la porte, sa bougie s'éteignit, comme si quelqu'un d'invisible l'eût souillée. 11 supposa qu'une bouffée de vent était venue de la fenêtre, d'habitude laissée entrebâillée. Il trouva difficilement les allumettes, elles se refusèrent à prendre sous ses doigts trop brusques, et cela l'irrita. Enfin la lumière fut, elle aviva les tentures, les meubles et le miroir, où se refléta M. d'Yons, grand, maigre et fort pâle. A peine avait-il remarqué cette pâleur qu'il pâlit bien davantage, en écarquillant les yeux, de blanc devenu vert, horrifié jusqu'aux
moelles. Que voyait-îl? Là, là, sur le tapis, posée à plat, les doigts un peu recourbés, cette main qui n'appartenait à aucun bras, à aucun corps, cette main venue là toute seule et qui y restait, en un repliement immobile de victime, comme une suggestion de meurtre, comme un lambeau d'assassinat !
Hallucination ? — Non pas ; il se tenait debout, éveillé, si près de la chose sans vie qu'il eût pu la toucher du pied : c'était bien une main, une main de chair, coupée au poignet comme d'un coup de hache et montrant la section nette et à vif d'une plaie de boucherie, rouge et exsangue. — Quelque macabre plaisanterie? Le simulacre d'une main de cire, ou une préparation anatomique ? Une seconde il l'espéra, et après hésitation se risqua à palper du bout de son escarpin verni la chose, tandis qu'un dégoût lui relevait les sourcils et les coins de la bouche. Un contact mou, une élasticité résistante le firent aussitôt reculer. La chose vivait, avait dû vivre quelques heures auparavant : alors René trembla si fort que le flambeau qu'il tenait dansait, et qu'on entendait la bobèche de verre tinter comme une sonnette.
Il jeta les yeux autour de lui, sur le lit, Farmoire, et une tenture à plis suspects ; la respiration suspendue, il écouta. Par la fenêtre entr'ouverte passait, avec l'odeur de terre mouillée, le souffle du jardin noir. Précipitamment il referma la croisée, sans oser détacher les volets, de peur de se sentir assommé par derrière, ainsi penché, les bras en croix. Et la bougie en main, armé d'un petit revolver de poche, il inspecta sa chambre, regarda sous le lit, dans l'armoire, derrière la tenture. Incomplètement rassuré, il monta sans bruit au second, avec la terreur qu'on eût assassiné les vieux domestiques. Mais à travers la porte, il les entendit ronfler.
Il descendit, s'arrêtant avec des palpitations parce que l'escalier avait craqué ; il ouvrit les pièces du bas, celles qu'occupait M me d'Yons ! Elles sentaient l'humidité ; on n'y avait rien dérangé depuis longtemps, une cendre fine couvrait le parquet, le pouls des pendules s'était arrêté : tout gardait l'immobilité de la mort. Rien d'insolite, les portes sur le jardin parurent soigneusement verrouillées. M. d'Yons remonta dans sa chambre. Son appréhension était ex-
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MANÉ, THÉCËL, PHARES ! 321
trème ; la main n'ayant pas bougé, il se sentit moins ému qu'il n'avait craint ; mais sa répugnance persistait. Pourtant, tiraillé d'angoisse superstitieuse, avide de percer le mystère auquel il était mêlé, il ne put se soustraire à l'obsession térébrante de la chose et à l'obligation d'un commencement d'enquête. Pour cela, il se pencha, s'éclairant tout près du flambeau.
Petite, cette main devait appartenir à une femme ou à un adolescent. Et d'Yons eut le cauchemar du crime, il vit gicler le sang : la victime râlait, et l'homme aux mains de boucher, la brute anonyme la labourait de son couteau rouge ! Frissonnant, il écarta l'idée, tant qu'il put, rappela son calme comme pour une analyse, lucide et patiente, de policier. Cette main était trop fine pour ne pas être une main de femme ; très soignée avec cela, blanche sous des taches accidentelles de suie, un peu de cendre souillant le bout des doigls. DTons regarda la cheminée, où le feu était éteint. Nul doute qu'elle ne fût descendue par là, jetée du haut du toit par quelque assassin ingénieux, se débarrassant au petit bonheur des morceaux de sa vie-
time. Elle avait dû rebondir dans le foyer et ressuuter jusqu'au tapis.
Elle paraissait grasse, fraîche, encore jeune de vie; c'était la main gauche. Où était l'autre , ladextre? Peut-être la retrouverait-on demain, dans le jardin ? Ou si elle avait roulé ici, sous quelque meuble ? Non, il ne fallait pas penser à cela!... A l'annulaire, une bague étroite, arrachée par le meurlrier, avait laissé sa marque, un petit sillon blanc, à la base du doigt. Une égratignure striait la paume. Les ongles étaient taillés en amande.
Cette pauvre main avait l'air engageant, elle semblait inviter aux pressions et aux caresses, comme de son vivant, car, à l'examiner attentivement, l'idée s'imposait que ce devait être la main d'une fille galante, une main adoucie par les pâtes et blanchie par les laits virginaux. René la toucha, délicatement ; il la trouva soyeuse, mais bien froide. Il la souleva; elle pesait lourd, ce qui le surprit. Il voulut l'étendre à plat, et les doigts se rétractèrent. Ce qu'il faisait là était certainement sacrilège, mais il n'aurait pu s'en empêcher : c'était plus fort que lui. Il se leva, perplexe, et jeta dans la glace
MANÊ, THÉCEL, PHARES ! 323
un regard effaré à son image. Que faire ?
Attendre le jour, certainement. Car de courir à cette heure au bureau de police, de réveiller les deux serviteurs qui dormaient paisiblement, d'explorer l'ombre équivoque du jardin, de donner la chasse h l'homme par les rues, à quoi cela servirait-il ? Quelle apparence qu'il fût resté dans ces parages, surtout si le crime avait été commis tout près de l'hôtel. ïl pouvait aussi bien, d'ailleurs, avoir été commis à l'autre bout de Paris. En tout cas il était récent ; et René, affalé sur une chaise, face à la fenêtre et son revolver à portée de lui, ramenait toujours ses regards sur la main nue, s'efforçant de n'en voir que le contour fin et blanc, et non la section, dont la pourpre animale lui faisait horreur. Ne pouvant dormir, d'étranges réflexions l'assaillirent. D'abord l'envie de cacher la chose, de la dissimuler sous un linge ; à la fin il n'y tint plus et la prenant dans une serviette, il la déposa avec précaution sur la table de toilette, tira un paravent pour ne plus la voir ; mais elle restait là, et il se la représentait toujours, effroyablement suggestive.
La pitié l'emportait en lui, une pitié de viveur
pour la catégorie de femmes à laquelle appartenait, sans doute, la morte. Ce genre de massacre n'était malheureusement pas rare. Aussi songea-t-il aux détails qui allaient défrayer les journaux, à cette main anonyme dévolue à une funèbre célébrité. Il s'imaginait, quand le jour serait levé, sa déposition devant le commissaire de police, ses impressions racontées au club, des reporters l'interviewant ; et sa pitié dévia en un attendrissement plus banal, où perçait la vanité du rôle qu'on joue, des airs qu'on prend. Mais une frayeur, à un bruit qu'il crut entendre, raidit ses doigts sur son revolver ; l'œil et l'ouïe aux aguets, une sueur froide au front, il, se demandait maintenant si le hasard, déjà bien bizarre en lui attribuant ce sinistre cadeau, n'avait pas subi quelque influence occulte, quelque prédestination fatidique ? Pourquoi était-ce à lui qu'on envoyait ce gage ? Qui, On ?. . . Y avaitil là une intention de vengeance, on ne sait quelles représailles barbares d'un autre âge? Supposition absurde, mais d'autant plus impérieuse ; pendant quelques secondes, voici qu'il crut reconnaître cette main ; elle ne lui était pas étrangère ; le nom allait lui venir sur les
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lèvres. L'image des femmes avec lesquelles il avait soupe le hànta, celle de ses compagnons de fête aussi. Est-ce que ?... Il chassa, d'un grand efïort de volonté, ce délire qui lui faisait galoper le cœur, saccader les tempes. Un peu plus, il devenait fou !
Il prit un livre et essaya de le parcourir : impossible ! Toutes les lignes qu'il lisait, toutes les idées qu'il ressassait, ramenaient invariablement ces deux mots: « main », — « mort ». Il écarta la main; mais la mort resta. Elle fixa son âme et la remplit. De la mort de cette femme inconnue, il pensa à sa mort, à lui. Quand viendrait-elle ? La vie est si courte, plus qu'on ne croit; la maladje nous guette, le ridicule accident immine : une chute de cheval, un chaud et froid ; et puis le drame est là : la balle de revolver d'un mari trompé ou, qui sait ? l'assassinat bête et atroce ?
Il fit alors un sérieux retour sur lui-même et sur les belles années qu'il gâchait. Sa mère vivante, il s'était contenu, par respect pour elle ; mais n'offensait-il pas sa mémoire et peut-être son invisible présence ? Celte main, lambeau arraché au mystère d'une autre existence, ne
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traçait-elle pas, par l'énigme de sa présence, le menaçant signe d'avertissement, le salutaire conseil ? Jamais l'idée de la mort ne se présenterait à lui d'une façon plus efficace et plus tragique, avec un aspect plus solennel d'épouvante. Sous peine de se trop mépriser, il devait employer mieux cette vie d'un jour, cesser d'être un oisif, un inutile, mesurer ses forces, dans la limite de ses moyens créer, servir ses semblables, aimer, d'une tendresse féconde qui se dévoue. Longtemps il se cramponna à cet espoir, à cette ancre de salut, appelant ardemment l'aube.
Enfin, elle se leva, livide, à travers les rideaux. René d'Yons sortit du cauchemar et sans regarder le paravent et ce qu'il cachait, se pendit avec violence à la sonnette.