SOUVENIRS
A Louis Ganderax.
C'était le second été après la guerre. L'occupation allemande durait encore, dans l'Est. On voyait, dans les villages, bivouaquer des Prussiens noirs, tandis que, sur les quais des gares, des Bavarois bleus, sous le casque à chenille, montaient la garde.
J'avais treize ans, mon imagination restait ébranlée par ce choc d'événements rudes :
d'abord le cauchemar de la guerre et de la Com- , mune, la mort de notre père ; ensuite l'arrache- ( ment de mon enfance de rêve, poussée libre au | soleil dans le jardin d'une villa d'Alger, et qui \ maintenant s'étiolait, à l'ombre froide du Pryta- ^ née de la Flèche, école pour fils d'officiers, dont ^
je portais l'uniforme militaire, gauche lycéen, grandi Irop vite.
Tristes, singulièrement, ces vacances d'août passées à la campagne chez des amis, les PaulD..., propriétaires du château de Saint- Lambert, près d'Atligny ! De quoi parler, sinon des jours d'épreuve? On se taisait aussi, comme oppressés par un poids trop lourd. Les regards pensaient alors, longuement. Je revois le sourire mouillé de larmes de notre mère, sous son voile de veuve. Devant sa douleur, no^Jiôtes détournaient par pudeur la tête, en soupirant.
Le ciel si bleu, les épis mûrs d'un admirable été, le vert et l'or des bois, toutes les fleurs des champs exhalaient vainement leur âme en fête, sans saveur pour moi. Une angoisse vague paralysait mes élans et mes instincts de vivre. Il me semblait que celle terre d'Ardennes, si proche de la frontière, que le sol où l'on s'était battu et entre-tué, sentait la mort. La mort! Elle planait invisible et redoutable sur ces champs refleuris et ces bois reverdis, jadis défoncés par les roues des canons, piétines par les troupeaux d'hommes, ensemencés de cartouches et fumés de cadavres!
Je pensais trop à ces choses-là. Elles m'en- \ touraient d'une atmosphère de rêvasseries pâles le jour et de songes fiévreux la nuit; tous les enfants en mal de croissance qui vécurent ces temps troublés en ont gardé la malaria au cœur ; c'est pour cela que notre génération de conteurs est mélancolique.
Paul D..., homme excellent, prenait souvent en pitié mes airs d'exil et le spleen de ce petit garçon qui ne savait pas jouer. Il me hissait alors sur ses grands chevaux, et m'emmenait aux fermes des environs, car il cultivait luimême ses terres.
Je l'aimais, parce qu'il me parlait constamment de mon père ; ami de la dernière heure, accouru, dès qu'il l'avait su blessé, à Sedan, il avait assisté à sa fin, suivi le calvaire de cette agonie de six jours, depuis Sedan jusqu'au château de Beauraing en Belgique, où le blessé rendit son dernier souffle.
Ces soins pieux, et le culte qu'il gardait à celte mémoire, investissaient à mes yeux Paul D...
d'un grand prestige ; \l m'inspirait plus que du respect : je l'admirais aussi, l'enfance allant d'instinct aux âmes généreuses. Tout en lui me
plaisait, son œil franc, sa force de corps, sa droiture fougueuse, ce feu qu'il jetait par tout l'être, comme un cheval de race.
Que de fois l'ai-je senti bouillonner, au souvenir de nos défaites ! Il pâlissait, à la vue des Allemands occupant encore le pays. Pendant la guerre, ils avaient violé son château, couché dans son lit, bu sa cave : le roi de Prusse avait fait de Saint-Lambert son quartier général. Souvent, passant dans la campagne, nous faisions de longs détours pour ne point rencontrer les soldats prussiens à l'exercice. Je me souviens qu'un jour, dans un village, nous tombâmes sur un détachement d'infanterie, les rangs rompus derrière les faisceaux. Il était trop tard pour tourner bride. Du moins, Ton pouvait passer vite.
— Au grand trot ! dit Paul D...
Et sur la route sèche, où claquaient les fers, la tête haute, à grande et fière allure, nous passâmes, si vite et si dru, que les fantassins surpris n'eurent que le temps de se débander et de faire place. L'un d'eux, qui ne se dérangeait pas, faillit être culbuté.
— Au trot! Au trot ! répétait D... Son regard
était devenu mauvais, et je compris qu'il aurait sans regret écrasé le Prussien. Notre bravade choqua l'officier à cheval qui commandait ; car, quelques instants après, il se lança derrière nous, au trot allongé. A ce bruit de poursuite, nos bêtes s'enlevèrent, les naseaux au vent ; mais Paul D..., les ramenantà la première allure, pour ne pas paraître fuir, intima :
— Au trot seulement !
L'officier, par amour-propre, voulait nous gagner de vitesse, sans galoper. Ce fut un match qui dura quelques minutes. Puis, je vis Paul D... se retourner avec mépris pour apercevoir au loin l'officier distancé, qui galopait maintenant, ventre à terre, penché sur l'encolure.
— Au pas! dit alors D... ; et rien qu'à ses sourcils froncés et ses dents serrées, je prévis une collision possible. J'eus peur, je l'avoue, mais pas pour lui ; son air fier m'exaltait, et je me sentais courageux comme un homme. L'Allemand heureusement réfléchit, voyant qu'on l'attendait, et rebroussa court.
Une autre fois...
Pourquoi Paul D... et moi prîmes-nous, ce
jour-là, le train pour Rethel? Impossible de me le rappeler... Mais je n ous revois très bien, courant le long des marchepieds, ouvrant et repoussant aussitôt les portières sur les compartiments bondés d'uniformes prussiens. Pas un wagon pour Français seuls !»
— En voiture, Messieurs, en voiture !
Le train partait. Paul D... me poussa dans les premières, au hasard, au milieu : d'un nuage de fumée -bleue à travers laquelle s'ébauchèrent, dans un coin, trois officiers de ligne berlinois, fumant de gros cigares, et, juste en face de nous, un gigantesque cuirassier blanc. 11 nous salua très poliment, la main au casque, et force nous fut de rendre le salut. Les trois Berlinois, eux, n'avaient pas bougé. Sanglés dans leur tunique noire, ils tendaient, sous la casquette plate à galons rouges, des visages maussades : moustaches fauves et durs yeux bleus. L'un d'eux portait des lunettes. Ils continuèrent à fumer, raidement.
Le cuirassier nous regardait avec bienveillance, de l'air d'un homme prêt à lier conversation ; et il me souriait presque, intéressé peutêtre par cet habit militaire du Prytanée que je
LE CUMASSIRR BLANC il
portais et dans lequel je redressais ma taille frêle, par je ne sais quel puéril et douloureux orgueil, en fils de soldat tué àFennemi, en futur soldat de la revanche.
Il avait Pair très doux, ce géant blond. On l'eût dit habillé en drap de neige ; sur sa poitrine, bombant en bouclier, une barbe annelée ruisselait, du même or que ses galons et ses croix d'officier supérieur. Ses bottes s'évasant haut, armées d'éperons à chaînette de vermeil, jetaient des feux» de vernis noir. Il sentait bon l'eau de Chypre. Ses fortes mains, très soignées, montraient, à l'annulaire gauche, l'alliance du mariage. Peut-être avait-il des fils de mon âge. Tout cela, je le démêlais pêle-mêle, et malgré la sourde rancœur qui me faisait songer de tout Prussien : « C'est peut-être celui-là qui a tué mon père! » je devinais bien que je ne pouvais considérer cet homme comme mon ennemi. Et cela m'humiliait ; son regard paternel m'oppressait le cœur.
On étouflait, du reste, dans ce compartiment plein de vapeur de labac. Délibérément, Paul D... ouvrit la vitre, toisa les fumeurs, et, prenant dans sa poche des londrès, en choisit un, de l'air
d'un homme qui se dit : « J'ai bien le droit de fumer aussi, j'imagine? »
Mais il s'aperçut qu'il n'avait pas d'allumettes. Le cuirassier vit son geste de dépit nerveux, et, avec une courtoisie parfaite, lui tendit le feu d'un briquet de métal. D... hésita une seconde, alluma et s'inclina, silencieux. A son tour, le géant blond tira d'un étui armorié un cigare, et ce fut Paul D... qui, secouant la cendre du sien, lui offrit du feu. Le geste et le sourire dont l'Allemand remercia furent plus marqués qu'il n'y était tenu. Sa bonhomie pleine de franchise semblait s'excuser d'être, en notre présence, l'hôte importun, l'ennemi vainqueur.
11 me regarda de nouveau, et désignant mon uniforme bleu et rouge, il demanda curieusement :
— Ecole Saint-Cyr?
Paul D... répondit, par un mensonge dont je compris la vanité chauvine :
— Saumur, école des officiers.
C'était me vieillir beaucoup. Je n'étais encore, à la Flèche, qu'un pauvre interne de quatrième, pâtissant sur V Enéide.
— Vraiment, dit le cuirassier, si jeune ! Et quel âge?
D... répondit pour moi :
— Seize ans !
Et tout à coup, rougissant dans sa loyauté, il eut un besoin de fierté et déclara, à voix haute, en mettant la main sur mon épaule :
— C'est le fils du général de cavalerie Margueritte, tué à Sedan.
Les trois officiers prussiens, à ces mots, tournèrent automatiquement la tête, et du même geste spontané, nous firent le salut militaire. Fut-ce cet hommage inattendu, ou le bon regard du cuirassier, qui me plaignait en hochant la tète? Un acide brûla mes paupières, et je me mordis les lèvres pour ne pas pleurer.
Les trois officiers noirs me considéraient avec une sympathie austère ; deux d'entre eux jetèrent leur cigare et ils murmurèrent de F un à l'autre :
— Ya wohl) Sedan, chasseurs d'Afrique !
Un silence régna, où chacun de nous revit, par les yeux de l'âme, la charge, déjà légendaire, des chasseurs bleu-de-ciel sur leurs chevaux arabes. Parmi des rauquements de trompette,
14 LE CUIRASSIER BLASC
bêtes et cavaliers fous, cinglant à toute bride, poinlant et sabrant à grands éclairs de sabre, fonçaient dans une trouée sanglante, droit sur les baïonnettes, et s'abîmaient dans cette course à la mort, héros perdus d'un grand désastre !
Si intense fut révocation, et tout ce qu'elle rappelait : — la patrie en danger, l'empire à bas, Paris assiégé puis brûlant, la paix achetée au prix de cinq milliards et de deux provinces, tant de veuves et d'orphelins, pas une famille qui ne pleurât, et l'oppresseur foulant encore du pied notre sol ! — oui, si cruelle fut l'évocation que, Français et Allemands, nous nous détournâmes, pour cacher l'éloquence de nos regards.' r) Et le cuirassier blanc murmura :
— J'ai perdu mon frère à Frœschviller ; il était colonel de hussards : un obus Ta coupé en deux sur son cheval.
Ses yeux devinrent humides. Le plus âgé des officiers prussiens, qui cependant n'avait pas l'air bien vieux, déclara alors, d'une voix très dure :
— Mon fils aussi est tombé, devant Strasbourg, pour la patrie !
LE CUIRASSIER BLANC fî>
Le cuirassier blanc, levant sur Paul D... ses yeux où flottait une brume du Nord, soupira dans sa barbe d'or, qu'il tenait à poignée, de ce geste pensif qu'ont les statues, et dit :
— Triste chose, Monsieur, la guerre !
Ainsi engagée, bon gré mal gré, la conversation continua entre nous, sur un ton d'émotion contenue, que refroidissaient de brusques silences. L'effort de nos intentions polies s'arrêtait chaque fois à la pudeur de ce qu'on pensait et n'osait dire. Un arrêt du train mit fin à ce malaise très particulier et qui recelait/ pourtant, un charme. triste. . * « •
Nous descendîmes, Paul D... et moi, nous dirigeant vers le buffet. Le cuirassier blanc nous suivit et entra dans la salle. On nous servait deux verres de madère, il en réclama un troisième : quand on le lui eut versé, il le prit et l'éleva à la hauteur de son visage, en disant avec noblesse :
— Je bois à votre longue santé !
Il reposa sou verre vide, et tira une pièce d'or afin de régler sa quote-part ; mais Paul D..., qui
l'avait devancé, lui arrêta le bras, d'un geste poli et net :
— C'est payé, Monsieur.
L'honnête géant comprit, après un court silence :
— Hoh! protesta-t-il, et il parut embarrassé, sa pièce d'or aux doigts ; quand, une inspiration lui venant, il me regarda en souriant, et, avec une intention évidente,, mit la main sur le comptoir où, ficelées de faveurs, empaquetées de papier glacé, s'amoncelaient des nonnettes de Reims, des pastilles de chocolat, des pâtes d'Auvergne, mille friandises. Et une offre timide 7 et hésitante agita ses lèvres.
— Merci, déclara Paul D..., l'enfant n'a besoin de rien.
Je devins très rouge ; et, sous ce regard affectueux qui insistait, je secouai vivement la tête en balbutiant :
— Je n'ai pas faim.
• — Il ne veut pas! trancha Paul D... — Er will nicht !
Alors l'officier raidit sa haute taille et dit avec simplicité :
— Regrets !
Correct, il s'effaça, la main au casque, pour nous laisser sortir, mais sans nous suivre ; et nous remontâmes dans un autre wagon, où il n'y avait que des Français.
FARFARIA
FARFARIA
A Jules Hoche,
C'était à Biskra, un soir.
Je respirais l'air si pur, si léger qu'il semblait l'âme d'un parfum frais ; et en effet des arômes de musc, de cèdre et d'orangé erraient. Je pris le bras de mon frère, alors aux spahis, et sans parler nous allâmes au hasard des rues.
La nuit était bleue, transparente, subtile.
Lame s'y dilatait, vive et libre; le ciel rayonnait, blanc d'étoiles si nettes et si brillantes, qu'à les voir je me sentis heureux.
— La belle soirée ! dis-je avec enthousiasme.
Une musique venait de s'élever. Des flûtes, dans le lointain, perçaient le ronflement sourd de tambourins et palpitaient, nostalgiques et faibles, évoquant d'antiques danses sacrées, lascives.
22 FARFARIA
— Qui allons-nous voir? dit mon frère; les hommes ou les femmes ?
Il reprit:
— Si la danse du ventre te plaît, les hommes — surtout les nègres — sont plus élégants. Si lu préfères la danse du sabre, allons chez les Ouled-Naïl ou chez Farfaria.
— Farfaria? demandai -je, frappé par ce nom bruissant comme la soie et tintant comme l'or.
— Oui, la belle Farfaria, pour qui une vingtaine d'hommes, Marocains et spahis, se sont égorgés en une seule nuit.
Et répondant à mon geste d'étonnement, il ajouta :
— S'il faisait jour, je te montrerais le cimetière et les tombes des Marocains.
— Conte-moi cette histoire?
— Oui...., chez elle!
Je pensais :
« Cela se peut-il? Quelle est donc cette Hérodiade, à qui une tête sanglante n'a pas suffi ? cette Hélène barbare pour qui tant d'hommes sont morts? »
FABFAB1À 23
Nous traversions des ruelles : les éperons de mon guide sonnaient sur les pierres. Il s'arrêta devant une porte sombre, au centre de laquelle un judas grillé découpait un carré de lumière.
— Regarde, souffla-t-il.
En une clarté de théâtre, cinq ou six femmes des Zibans se détachaient, accroupies et immobiles, sur le fond blanc d'une arcade si basse qu'elles la touchaient du front. Toutes, drapées de pourpre et constellées de bijoux, tendaient leurs mains, hiératiquement, vers un brasier rouge; et une paix animale imprégnait leurs visages peints et leurs yeux morts, où des battements de cils, seuls, attestaient la vie.
Bien qu'étranges, je les jugeai subalternes ; il me sembla qu'aucune d'elles ne pouvait, ne devait incarner la courtisane tragique que j'évoquais déjà.
— Farfaria! cria mon frère d'une voix forte.
Lés six femmes levèrent la tête. Aucune ne se
dérangea. Mais du haut des marches qu'on voyait monter en tournant dans l'ombre, une voix vibrante répondit. Aussitôt une négrillonne dégringola lestement, déverrouilla la porte et nous montra Fescalier.
24 FARFARTA
« Je vais donc la voir, » pensai-je ; et sans savoir pourquoi, j'étais troublé.
— Salut! dit mon frère en entrant dans une petite chambre blanche, et avec un geste de présentation :
— Farfaria! dit-il. Un ami!
Je la vis : elle se tenait debout, belle, il me sembla.
En s'inclinant avec une grâce un peu ironique , d'Islamite à Roumis, elle nous invita à prendre place sur des coussins, près d'elle. Sa mère, vieille à museau de chacal, nous servit du café et des gâteaux au m ieL Farfaria nous regardait. Et moi je ne pouvaisyjbant leur expression me frappait, détourner mes yeux des siens ; je compris bientôt leur charme, en le subissant.
Sesregards, noirs et lourds, s'appesantissaient sur vous comme la nuit ; ils engourdissaient. Son visage était comme l'eau qui dort, traître et beau ; sous sa coiffure, elle avait l'air d'un sphinx. Ses bijoux la couvraient comme une idole, d'or, partout ; car elle portait, selon
FARFAR1A 25
l'usage de sa tribu, le trésor de ses prostitutions sur elle. Sa gorge, sous un quadruple collier de pièces d'or, sonnait un perpétuel cliquetis ; ses bras et ses pieds se chargeaient d'anneaux d'or, et ses doigts de bagues jusqu'à l'ongle ; partout, sur elle, s'enfonçaient de grandes épingles ajourées en dentelle d'or. Sous cette armure hérissée, de chatoyantes étoffes, se cassant en plis sur les hanches, l'enveloppaient invisible, jusqu'à ses pieds, dépassant nus. Bien qu'assise, elle paraissait grande, sentait l'encens ; et sa beauté, quoique sauvage, attirait.
— A quoi songes-tu? demanda mon frère.
— À ton histoire. Elle s'annonce bien.
— Tu vas comprendre la suite, dit-il.
Et se tournant vers la femme :
— Danse, Farfaria !
Docile, elle s'était levée. A son appel, successivement entrèrent la petite négrillonne, des castagnettes de cuivre aux doigts, la vieille mère maniant un tambourin, et un jeune garçon efféminé qui portait un hautbois. Ils s'assirent, leur musique éclata; et Farfaria, s'armant d'un sabre, dansa.
Sa main droite brandissait sur sa tête la lame
26 FARFARIA
courbe ; sa main gauche s'agitait en cadence. La musique s'élevait dure et guerrière ; la danse tournait voluptueuse et farouche. On eût dit que du sourire, des yeux et de la main, Farfaria appelait un amant invisible. Elle l'enveloppait dé ses regards, elle l'engourdissait lentement, elle semblait l'endormir et s'endormir elle-même. Soudain elle se réveillait ; sa face de sphinx devenait subitement perfide ; le sabre lumineux sifflait; et je croyais, à chaque éclair, voir s'envoler une tête humaine.
Je ne sais combien de fois elle répéta cette pantomime; il me sembla qu'elle durait depuis des siècles; et malgré moi, j'y prenais un plaisir lugubre et doux. J'eusse aimé vivre ainsi, longtemps, toujours, sous les yeux noirs de Farfaria, à contempler sa face traîtresse et son corps d'idole, à m'hypnotiser des éclairs du sabre et des parfums d'épices de la chambre.
« Certainement, pensai-je, c'est comme cela qu'elle envoûte les cœurs; elle les induit en male-langueur. Elle inspire aux hommes un grand désir d'elle, et ils préfèrent mourir que de la perdre. »
Brusquement, la danse cessa, avec la musi-
FARFAR1A 27
que. L'orchestre se retira. Farfaria, après les compliments, s'était rassise, imperturbable.
— Comprends-tu maintenant? me demanda mon frère.
— Certes ! dis-je. Elle a dû être ardemment aimée.
« L'histoire, maintenant ! »
Il répondit :
— Elle est très simple, et banale comme la vie. Mais qu'importe, puisque la légende reste belle.
« Il y a quelques années, Farfaria avait deux amants : un Marocain et un spahi. Un soir, ils se rencontrèrent devant sa porte ; d'abord ils se lancèrent des injures. Le Marocain criait :
— Esclave! mercenaire! cède-moi la place, à moi qui suis un homme libre. Farfaria n'est pas pour un chien comme toi !
a L'autre répondit :
— Maudit soit le ventre de ta mère, menteur effronté! Farfaria m'appartient! hors d'ici, galeux !
« Alors vinrent les coups de poing ; puis ils
28 FARFAR1A
dégainèrent : le spahi son sabre, le Marocain son couteau. Ils se frappèrent avec fureur ; l'un d'eux tomba. Aussitôt les spahis et les Marocains accourus firent de grands cris et en vinrent aux mains. La bagarre s'ensanglanta; les femmes se sauvaient en hurlant, barricadaient les portes. Des coup* de fusils partirent. Les clairons sonnaient dans les casernes. La ville était comme folle. Et Ton s'égorgait toujours sous les fenêtres de Farfaria.
« Il fallait en finir. On appela les joyeux : tu sais, les disciplinaires. On fit trois sommations au clairon; la dernière fois, les joyeux chargèrent. Ah! joyeusement! des prisonniers, n'estce pas? des brutes ! ils détestaient tout le monde ! leur liberté les grisait! Vlan... de la crosse! Vlan... de la baïonnette ! A tort, à travers, ils frappaient dans le tas, avec bonheur!
« Force leur resta, ainsi qu'à Tordre! Mais il y eut un grand nombre de blessés et une vingtaine de morts. — Voilà! »
Il y eut un silence. Farfaria avait écouté, impassible. Je demandai, vivement intrigué :
— Qu'a-t-elle pensé... que pense-t-elle de ce massacre?
FARFARlA
Il se tourna vers elle et l'interrogea.
Elle tourna vers nous sa face de sphinx, ses yeux noirs endormeurs, son sourire perfide.
Dans un coin, le sabre courbe étincelait comme un rappel de mort. Paisiblement, Farfaria haussa les épaules en signe de fatalité, et dit :
— Mektoub !
Mon frère traduisit :
— « C'était écrit ! »
A J, M. Mestrallet,
M. de Cennes se mariait le lendemain.
A quarante ans, célibataire sceptique et blasé, l'amour l'avait touché de sa grâce. Il épousait M 1,e d'Alduze, une grande et blanche jeune fille, aux yeux couleur de mer et aux cheveux de soleil. Toute sa personne exhalait un charme rare ; elle avait l'éclat d'une fée du Nord, étant Norvégienne par sa mère. M. de Cennes raffolait d'elle, depuis qu'ils s'étaient rencontrés, aux grandes chasses d'automne, chez la marquise de Sincever, et, malgré sa terrible réputation de viveur, trop aimé des femmes, les Alduze avaient consenti à un mariage que désirait passionnément leur fille unique, Edwige.
M. de Cennes, prêt à se rendre à l'hôtel de
la rue Saint-Dominique, où il entrerait pour la dernière fois en fiancé, souleva le rideau de la fenêtre sur la nuit, et aperçut, devant la marquise, les lanternes de son coupé, attendant. Jetant alors un coup d'œil dans une glace, il se contempla, grand et mince, très correct en habit, le visage pâle, éclairé d'émotion souriante.
Il étendait déjà la main vers son pardessus de fourrures, quand la tenture se souleva, devant le valet de chambre qui, sur un plateau d'argent, présenta le courrier de neuf heures.
Le comte, machinalement, lut un télégramme, des lettres de félicitations. Restait un faire-part encadré de noir qu'il n'ouvrit pas tout de suite, par égoïsme un peu superstitieux, la nouvelle d'une mort, fût-ce celle d'un indifférent, risquant de diminuer son bonheur, si complet. Il déplia pourtant le papier ; et ses yeux, subite ment penchés sur le nom mortuaire, s'agrandirent entre ses paupières, tandis qu'une expression douloureuse tirait les coins de sa bouche :
— Oh ! pauvre Antonie !
Il regarda de plus près, vérifia le nom, Fâge, le lieu, la date; puis ses bras retombèrent et, tout debout r gauche et navré , en mondain
heureux que désarçonne l'imprévu , il répéta : — Pauvre, pauvre !...
Si intense fut l'évocation qu'il en oublia tout, son mariage, l'heure et sa fiancée qui l'attendait.
Celle qu'il appelait Antonie, d'un petit nom demeuré cher à ses lèvres, M rae de Jade pour le monde, ressuscita des limbes dupasse, sous le voile de poussière fine qui cendre le§ traits des disparues. Il revit, en sa pâleur étrange, sous ses bandeaux frôles, glissant sans bruit, presque immatérielle, la voix et le geste vagues, l'amie qu'en des jours heureux il avait, pour le mystère de son être et la grâce indécise de ses yeux, surnommée : « la Dame aux yeux violets ! »
Bizarre comme elle, ce nom ! et suggérant bien le charme fuyant de son visage, de son regard surtout, distant et triste, où l'iris bleupensée de l'œil se teintait d'une fumée, comme des lointains lilas à l'aube !
La dame aux yeux violets ! M me de Jade !
Une des grandes passions oubliées, hélas ! de sa
vie... Et le comte, très ému, revécut l'autrefois de cette tendresse, l'énigme de cette femme sombrée depuis longtemps dans la folie, et depuis hier, dans la mort.
Il voyait se dresser, dans une clarté de bal, au milieu des lustres et des fleurs hivernales, sa première rencontre avec M"* de Jade, dix ans auparavant. Revenant d'un voyage en Orient, ébloui de soleil, charmé par la langueur exotique de femmes ambrées, il restait frappé d'admiration devant la fragile blancheur, la beauté de rêve et de silence de la singulière créature. Il se faisait présenter à elle et à son mari, haute et sombre figure de procureur général, homme à voix coupante, aux gestes durs, annonçant le despotisme absolu et l'intraitable orgueil.
Alors déjà, la désagréable poignée de main qu'il échangeait avec le magistrat aurait dû l'avertir d'une méfiance. Mais une force irrésistible l'entraînait vers la jeune femme aux regards fluides. Avait-elle, de son côté, subi le coup de foudre qui terrasse les cœurs ? En quittant l'ambassade d'Angleterre, où se donnait le bal; tous deux sentaient s'engager leur vie.
Leur flirt s'engagea intense, sous un masque de correction. Ce fut, pour lui, le jeu discret et profond qu'un respect dissimule. Pour elle, l'aveu tacite et reconnaissant qui palpite en frôlements d'éventail, se plie en taille souple et ferme, aux bras du cavalier qui valse. Puis les demi-mots, les roses de corsage qui parlent, les regards qui se taisent et n'en sont que plus éloquents; un jour, enfin, les lettres: tout ce qui s'écrit et n'ose se dire, les supplications et les refus, l'incertain de deux cœurs aspirant au bonheur et voulant, sans l'oser, s'unir, malgré les périls, le monde, la loi !
Le Grand Prix, dispersant les salons, interrompait l'idylle mondaine. M me de Jade, heureusement, allait dans ses terres de Bretagne, où son château confinait presque à celui d'une tante de M. de Cennes. Là, grâce aux réceptions d'été, à travers les parties de lawn-tennis, les promenades en mail-coach, les heures de barque sur un étang fleuri, l'amour s'épanouissait en eux plus ardent, plus vivace, retrempé dans l'air pur des bois, fouetté au vent des galopades botte à botte, sur les chemins verts.
Malgré la violence de leurs sentiments, une
fierté les gardait de mal faire ; peut-être aussi la présence de M. de Jade, qui les surveillait, glacial et muet. Mais le procureur général dut s'absenter. L'automne déjà rouillait, par places, les arbres, infiltrait partout sa langueur perfide. Avec le parfum amer des roses défaillantes, un levain d'ivresse s'exhalait mortellement des cœurs. M me de Jade revêtit à ce moment un caractère de beauté plus mystérieuse encore, en harmonie subtile avec les choses. Comme l'oiseau couleur du temps, elle refléta la mélancolie d'octobre. Elle apparut troublée comme cette saison de fièvre. Ses yeux violets se brouillèrent d'un songe ; elle pâlit ainsi que les fleurs fanées; sa robe, dans le parc, bruissait à la façon des feuilles mortes.
Tant d'étrangeté indéfinissable émanait vraiment de son maintien, de son dire et de ses silences même, sans qu'on sût s'expliquer en quoi, que, moins épris, ou de nerfs plus inquiets, M. de Cennes n'eût pu se défendre de doute et de malaise, à la voir si ressemblante et, pourtant, si contraire aux autres, donnant la sensation qu'elle était au delà ou à côté de la vie, inspirant on ne sait quels pressentiments tristes
et vagues, comme ces femmes en qui, sous un air de santé, on redoute une hérédité morbide. Mais, fût-ce pour ce charme pénétrant — ou malgré ? — il n'en pressa que plus éperdument sa conquête; et, à la veille de leur rentrée à Paris, M me de Jade et M. de Cennes devinrent amants.
Huit jours plus tard, le comte apprenait que son amie venait d'être internée comme folle dans une maison de santé.
Bouleversé, se refusant à croire à une catastrophe que leur dernière entrevue, l'a vant-veille, ne laissait en rien pressentir, il courut chez M. de Jade. Là, à force d'argent, il fit parler les domestiques, n'en tira rien, sinon que des scènes violentes s'étaient élevées entre le procureur général et sa femme, à la suite desquelles M me de Jade, dans un état de surexcitation extrême, avait, sur le rapport des médecins et le visa du préfet de police, été dirigée sur la maison du célèbre aliénisle, le docteur R...
Il fallait à M. de Cennes une explication : il l'eut. M; de Jade, qui descendait précisément de voiture, le salua avec gravité en disant :
— Je venais de chez vous, Monsieur !
Et il l'invita à remonter dans le grand cabinet de travail aux cloisons de chêne assombries, dans lequel il avait coutume de donner ses audiences. Là, très pâle, le magistrat, d'une voix froide comme un arrêt de mort, déclara :
— Monsieur, vous êtes l'amant de ma femme.
Je pourrais vous tuer, je pourrais vous traîner en prison avec les voleurs. Je préfère vous livrer à vos remords et à votre propre mépris. Vous avez abusé d'une malade, d'une inconsciente, d'une folle. M me de Jade était, hélas ! irresponsable !
Le tonnerre tombant sur la tête du comte ne l'eût pas étourdi autant. Lui, si brave devant une épée, bégaya comme un enfant.
— Vous êtes libre de vous retirer, Monsieur ! ajouta le procureur général ; je juge même superflu de vous réclamer les lettres que vous avez pu recevoir : elles sont pour moi non avenues ; c'est l'œuvre d'une aliénée.
Et il souligna ces mots d'un rire sarcastique et forcé, si insultant, que M. de Cennes, révolté, comprit tout à coup. Ah 1 l'atroce, l'exquise, la géniale vengeance ! Il savait bien, ce mari
outragé; que sa femme n'était pas folle, ne pouvait l'être devenue si subitement. Mais, sitôt qu'il avait surpris l'adultère, en tyran orgueilleux et sauvage, en tortureur savant, la sachant d'âme débile, de raison frêle, après l'avoir affolée par les reproches et les menaces, la peur du scandale, l'effroi de mourir, il l'avait livrée à des médecins trop prompts à juger les apparences; et maintenant, enfermée avec les folles, elle risquait — sans doute Tespérait-il — de devenir très réellement folle 1
M, de Cennes entrevit la profondeur d'un châtiment aussi raffiné. En son indignation, l'idée d'un duel, d'un meurtre, traversa son cerveau. Mais M. de Jade vit l'éclair rouge qui passait dans ses yeux et, frappant sur un timbre, il dit au valet accouru :
— Reconduisez monsieur !
Démarches, influence, prières, provocations du comte, se brisèrent contre un mur : M me de Jade était bien folle.
L'était-elle déjà ? Le devint-elle, comme il le crut toujours ? Elle resta folle depuis. Il put
même s'en convaincre. Admis à visiter le pavillon où on la gardait, il la vit, Ophélie blême, lui parler sans le reconnaître, rire et divaguer comme en rêve, et il emporta la vision inoubliable de ses yeux, où flottait une brume d'âme absente.
Pendant des années, depuis, son cœur malheureux avait traîné de pays en pays, d'aventure en aventure, jusqu'à ce que, la résignation et l'oubli le calmant à la longue, il se fût dépris de la pauvre absente, au point de ne plus songer qu'elle, existât encore ; et il fallait que ce faire-part, envoyé par hasard, — .M. de Jade étant mort depuis longtemps, — tombât dans son bonheur nouveau, au seuil de son union avec une pure jeune fille, afin de lui rappeler l'amertume et la honte de sa faute, aussi coupable que cruellement expiée !...
L'heure passait, et M. de Cennes ne se levait toujours point du fauteuil où il était plongé, le front dans ses mains, en proie à une acre rêverie.
Cette mort, si banalement apprise, le poursuivait d'un blâme aigu. Un examen de conscience,
à la veille des devoirs impérieux qu'il allait contracter en se mariant et exiger en retour de sa jeune épouse, lui assombrit l'esprit d'un soupçon de représailles. Il pensa à cette vertu et à cet honneur féminins, trop fragiles, dont il allait assumer la garde. Et tandis qu'une involontaire anxiété lui faisait dresser la tête et rencontrer du regard un Christ d'ivoire précieux, en croix au mur, une voix basse, faible comme celle de la morte aux yeux violets, lui souffla en reproche la parole biblique :
« Ne fais point à ton prochain ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même ! »
Il soupira longuement. Et, au souvenir de M ,le d'Alduze qu'il aimait, il eut peine à croire à son bonheur immérité, que c'était vrai, qu'il se mariait demain.
Pour s'en convaincre, il secoua le passé, d'un haussement d'épaules impuissant et triste. Il prit son chapeau, enfila sa pelisse et ses gants, et, descendant vivement l'escalier, il réveilla son cocher, qui dormait sur le siège, en lui je tant cet ordre :
— Hôtel d'Alduze, grand trot !
L'INSECTE
L'INSECTE
A Octave Mirbeau.
Robert était un petit garçon nerveux qui montrait des idées au-dessus de son âge. Trop studieux, à huit ans, on était forcé de l'envoyer jouer, On rélevait à la maison, parce qu'il était délicat. Son bonheur consistait à lire : les histoires romanesques et surtout les voyages d'aventures l'exaltaient. Il aimait aussi à se blottir en un coin du jardin ; il grimpait dans un arbre et s'y installait pour des heures, songeant à Robinson Crusoé.
Ce penchant au rêve inquiétait un peu ses parents; mais comme il restait sage et toujours le premier de sa classe, ils n'osaient guère lui faire de reproches qu'ils n'auraient su, d'ailleurs, formuler. L'enfant avait vite grandi , poussé en herbe sauvage les jambes maigres, le torse long, le visage pâle où luisaient deux yeux
L INSECTE
jaunes, très clairs. Ses cheveux étaient blonds et coupés ras. Bien que tenu proprement, il avait toujours le bout de ses doigts taché d'encre.
La croissance infligeait quelque chose d'indécis à toute sa personne, une allure dégingandée. Il lui prenait souvent des crampes dans les mollets. Des langueurs le débilitaient, puis des fièvres sourdes. Il éprouvait des fringales, et parfois des convoitises gourmandes. Il lui arrivait de respirer avec sensualité certains parfums, ou bien en dessous, il épiait avec des regards curieux les gens et lés choses. Mais si on le regardait alors, il rougissait.
Il paraissait doux, timide sous des entêtements. Avec cela, très fier. Si on le blessait, il ne pardonnait pas. Ce n'était pas un enfant gai, il n'était pas triste non plus. Il avait l'air pensif: vivre étant pour lui un suprême étonnement.
Il n'était pas bien sûr, en effet, que le monde extérieur, le mirage ambiant des formes et des couleurs, le va-et-vient confus des êtres, tout ce qui affectait ses sens, ne fût pas lui, ou partie de lui-même. Son égoïsme enfantin, qui ramenait à soi toutes perceptions, faisait de sa petite personne le centre de l'univers, un Dieu enfant
l'insecte 49
s'éveillant au milieu de la création, en la stupeur charmante de sensations vierges, à l'aube fraîche d'un Eden pur.
Il vivait, prodigieux mystère ! Il se sentait vivre ! Ces mots, qui l'emplissaient toujours de trouble, il se plaisait à les répéter. Penché sur lui-même, écoutant le tic tac étrange de son cœur, il sentait s'agrandir son être et irradier sa force : la conscience de sa vie et l'identité de son âme se répercutaient en lui à l'infini. Maître du temps et de l'espace, il croyait à l'éternité du moment présent ; et la mort lui apparaissait inconcevable, impossible et monstrueuse.
C'est qu'il la redoutait déjà, sans la comprendre. Aussi, la nuit l'angoissait : le crépuscule éteignant les sons et amortissant les teintes, était comme une étreinte qui le pressait de tous côtés ; et il lui semblait que quelque chose de doux et de triste, agonisant chaque soir dans son cœur, allait en jaillir! Alors, pris d'une peur vague, il redoutait la solitude et s'approchait des lampes. En se couchant, il regardait sous son lit. Ou bien il revenait, câlin, près de sa mère, afin de l'embrasser une dernière fois. Il lui disait, dans ces cas-là :
50 l'insecte
— Dis-moi que je ferai des beaux rêves ?
Car cela Talarmait, cette vie qui continue pendant le sommeil, la petite bête persistant à faire tic-tac dans sa poitrine, le cerveau dévidant avec une incohérence pourtant logique son trouble écheveau de songes et de cauchemars.
La mère de Robert, qui était jeune, jolie et très tendre, habillée de robes qui sentaient bon, baisait alors son fils sur les yeux en lui disant :
— Grand enfant ! Oui, tu feras des beaux
rêves...
Cette fois. Robert étudiait ses leçons dans sa chambre. Sa pensée distraite s'était élevée du livre et vaguait à travers la fenêtre ouverte sur les arbres en pousse d'avril. Il avait plu, il pleuvait encore, et du soleil traversait la pluie, en écharpe d'arc-en-ciel. Avec cela, les feuilles en menue dentelle, nées d hier à peine, d'un vert blond de peinture fraîche, ondulaient d'un frisson vif au vent, toutes à la fois.
Robert rêvait, à quoi? le savait-il seulement, tant le décor l'absorbait? Son « moi » n'était plus une vibration distincte, il se fondait dans
l'insecte 5 1
l'azur, filait en vol oblique d'oiseau, tremblotait sur l'eau de l'étroite rivière qui galonnait là-bas les prés, d'un ruban d'argent scintillant.
Tout à coup une bestiole entra, sur un rais de soleil.
C'était un point noir qui volait. Il s'abattit, comme un mince pâle d'encre, sur le livre de Robert, qui, surpris, examina l'insecte avec cette curiosité amusée et un peu défiante que nous prêtons aux infimes animalcules, piqués que nous sommes de les sentir aussi mystérieux que nous, organisés aussi ingénieusement, sinon mieux.
La petite bête du printemps portait, sur le corselet noir du dos, deux taches bleues, aussi grosses que des pointes d'épingle. Sa tête valait bien le tiers d'une tête de mouche. Ses pattes s'effilaient si grêles, que Robert dut mettre l'œil dessus pour les voir.
Il souffla légèrement, car l'animal faisait le mort, aplati sur le papier, les pattes repliées, la tête rentrée. Mais ftt ! ftt ! Voilà que les pattes remuaieut maintenant ; et tout le corps se mit en marche, sur un rythme cahoté, de droite et de gauche, comme un bateau qui godille. Ftt!
fit ! Elles allaient vite, les pattes noires : on eût
52 l'insecte
dit que la docte bestiole lisait très vite la page du livre, une page de géographie, en dame savante et pressée d'en finir. El crac, au bout de la marge, elle tomba sur le dos !
Robert se pencha tout près, comme s'il regardait à la loupe. Si le dos de l'insecte était noir, avec deux taches bleu pâle, le ventre, lui, était d'un vert feuille-morte. On eût dit une minuscule cuirasse, d'où, par des fentes fines comme un cheveu, jaillissaient les presque invisibles fils noirs qui servaient de pattes à l'intruse. On en comptait trois paires, sans compter deux soupçons d'antennes, ébauchant des cornes, sur la tête.
Robert s'amusa des efforts de la malheureuse : ne pouvant se retourner, elle agitait désespérément ses pattes, les enchevêtrait, accrochait parfois l'antenne et tirait dessus, comme on s'arrache les cheveux, dans un cas désespéré. L'enfant eut pitié et remit sa victime sur le dos, en lui offrant un porte-plume sur lequel elle se promena.
Elle se promena en se dirigeant vers le nez de Robert, qui éloigna le porte-plume, avec une petite répulsion, une crainte atavique de toucher
l'insecte 53
les insectes, qu'il tenait de sa prime enfance. Aussitôt, par association d'idées, bien qu'il ne fût pas méchant, des cruautés d'écolier le hantèrent : Penvie bête de noyer la bestiole dans l'en-* cre, « pour voir, » ou de l'écraser, comme une punaise. Cela compte si peu, ces microscopiques existences ; ses petits amis, à sa place, n'eussent pas hésité.
La tentation devint si forte qu'il rougit. Oui, positivement, il avait besoin, à présent, de tuer l'inoflensive créature ; de peur de céder à labizarre et cruelle suggestion, il se leva, déposa l'animal contre le rebord de la croisée. Mais celui-ci, rendu à la liberté, ne bougea point, sur la pierre humide de pluie, où ses fines pattes s'engluaient d'eau. Alors, après une attente, d'un mouvement brusque, irréfléchi, par une de ces impulsions mauvaises qui trahissent chez les meilleurs un tréfonds de bassesse et de méchanceté, Robert saisit des allumettes, les enflamma; il déposa ce minuscule bûcher autour de la bête et, curieux, regarda.
Elle s'agitait désespérément, l'infiniment petite ! Elle se tordit, ouvrit pour s'envoler ses ailes, qui flambèrent comme du tulle ; et retom-
Si l'insecte
bant dans la flamme, elle se recroquevilla, calcinée, pauvre atome charbonneux, grain de cendre que le vent fit envoler et dispersa dans le Monde !
Sa faim de meurtre passée, Robert restait là debout, consterné. Pourquoi avait-il fait cela? Comment avait-il cédé à ce désir, ou plutôt à cette obsession folle de tuer? Qui expliquerait cette barbarie, ce raffinement dans le mal! «
Son cœur battait avec force; et il se disait, bouleversé de stupeur devant ce mystère de l'être :
— « Je vis, oui, je vis encore et toujours, moi ! Et la petite bête est morte ! »
Comme elle avait vite brûlé ! Comme on mourait facilement ! Une seconde, un éclair, et puis Ton n'était rien que saleté et que cendres. Morte, la petite bête ! Et lui, un jour, serait comme elle, ne serait plus ! . . .
Alors, à Tidée qu'il ne remuerait point, n'entendrait point, ne sentirait plus et qu'il serait là, gisant, tué par les hommes, comme son oncle l'officier de marine, tombé au Tonkin sous les
i/lNSECTB 55
balles chinoises, ou bien, comme son grandpère, emmailloté par la maladie, raide sous un linceul, une épouvante de certitude entra, comme un jet froid, dans ses moelles, et l'hoiripila.
Ce saisissement fut tel, et si vif, que toute communion cessa, momentanément, entre Robert et les choses qui l'entouraient. Le printemps mouillé, la verdure neuve, le ciel clair s'évanouirent à ses yeux comme les fumées d'un rêve : il ne vit plus que les petits tisons noirs du bûcher . de Tinsecte; et la Mort imminente plana, elle arrêta le Temps et couvrit tout l'Espace. Elle •oppressait l'enfant d'un poids si lourd que ses nerfs maladifs défaillaient : il lui semblait qu'il allait mourir tout de suite ; et dans la glace où il s'aperçut, pâle comme un linge, il crut voir se hérisser ses cheveux. Certainement il serait tombé, en proie à une crise, quand, par bonheur, la porte s'ouvrit :
— Maman ! cria Robert éperdu.
Et dans les bras de la jeune femme, pressé contre sa molle poitrine, effaré et grelottant, il disait maintenant, dans un long sanglot, ce qu'il avait fait de méchant à l'insecte, et il avouait surtout sa peur de mourir tout de suite.
56 l'insecte
— Fou ! fou et vilain, d'avoir des idées pareilles!... répondait la petite mère, en s'efforçant de sourire. Et elle le câlinait, le berçait avec des mots tendues; mais ses yeux restaient grondeurs : des pressentiments soucieux lui venaient, contre ce garçon rêveur, trop nerveux, trop seul, qui avait besoin de courir et de faire de la gymnastique avec des camarades.
Huit jour s après, sur les instances de son mari, elle mit Robert au collège.
A Paul Bonnetain.
Le colonel de Gourgues, quittant son bureau, sortit du ministère de la guerre à cinq heures, et dirigea sa promenade vers les Champs-Elysées.
Vif, grisonnant, sanglé dans sa redingote étoilée de la rosette de commandeur, il allait d'un pas nerveux en regardant les passantes : blêmes trottins aux cheveux d'absinthe, bourgeoises grasses et roses, fines silhouettes d'élégantes* Le jour, détrempé de pluie, fonçait insensiblement dans le crépuscule. Les feuilles jaunes d'octobre s'envolaient au souffle de vents mous. Une tiédeur flottait, un on ne sait quoi de triste et de voluptueux, qui alanguissait la démarche des femmes, tandis qu'en leurs yeux souriait une âme lascive, et que leur joli geste indécent soulevait par derrière leurs robes, Sur leurs mollets.
M. de Gourgues, vieux garçon, sec et robuste encore, observait le va-et-vient de toutes ces jambes avec désir et regret. De ces rondeurs sveltes ou rebondies, emprisonnées de bas noirs, rouges, gris-perle, sa pensée remontait aux formes vivantes du corps, sous l'ondoiement des jupes et Tétroitesse du corset. Vraiment, ce temps portait au vague à l'âme et au léger trouble des sens. La mélancolie de ce soir brouillé, l'odeur de terre morte qu'exhalaient les allées bruissantes de feuilles, les premières lampes électriques s'allumanl dans le jour, tout parlait au cœur de la fuite du temps et de la vie, et de la seule importance d'aimer.
Comme il pensait à cela, un sec petit coup de coude, donné par une passante, le tira de sa rêverie. Ce petit heurt, inconscient sans doute, fixa son attention. Il détailla la femme : taille mince, costume élégant et sobre, cheveux d'or sur un cou d'enfant. Vue ainsi par derrière, invisible défigure, silhouette anonyme, elle éveillait en lui, par sa tournure et sa distinction, une affinité soudaine de sympathie. Il la suivit, à distance.
Suivre une inconnue était pour lui un de ces
plaisirs égoïstes et ingénus, comme en ont en vieillissant les hommes restés jeunes d'imagination. En marchant à quelques pas d'une jolie femme, sans la gêner, sans lui adresser la parole, il retrouvait l'illusion de ses vingt ans ; il se voyait entrant dans cette vie étrangère, il devenait le confident, l'ami de cœur peut-être ; et tandis qu'il inventait des péripéties amoureuses, son cigare lui paraissait meilleur.
La femme, au rond-point des Champs-Elysées, hésita, prit à droite, puis revint dans l'avenue ; sa démarche était singulière. Elle allait vite, comme pressée d'arriver ; en même temps ses demi-arrêts, l'indécis et le saccadé de son pas, semblaient faire croire qu'elle errait perdue, désorientée, en quête de son chemin ou en fuite de quelqu'un. Elle se retourna une ou deux fois. Et de Gourgues aperçut, dans l'entre-vision d'un éclair, un délicat visage ravagé par une émotion douloureuse. Intrigué, il la dépassa, afin de l'attendre et de la contempler, droit de face. C'était bien la souffrance qui rendait cette très jeune femme si pâle, avec des prunelles fixes où brillaient deux points aigus. Elle le frôla sans le voir, elle semblait ne voir personne. Des
gens pourtant la regardaient avec étonnement.
« Qu'est-ce qu'elle a? se demanda de Gourgues. Elle vague comme une âme en peine! »
Et sa curiosité s'émouvait de pitié. — Si jeune, jolie comme tout, n'est-ce pas une misère ? Encore une qu'un chenapan rend malheureuse, son mari sans doute? ou son amant?... — ajouta-t-il sceptique. — Eh bien, cela ne me regarde pas, fit-il après réflexion. Tant de chagrins rôdent dans ce gueux de Paris 1 Tous ces passants ont leurs peines, eux aussi. »
Et il hésita, par une sorte de délicatesse, à faire plus longtemps le suiveur. Mais le drame obscur qui palpitait en cette âme de passante, l'intriguait d'une irritanteenvie de savoir. Séduit parle charme âpre de cette affliction, il eût voulu pouvoir s'immiscer, offrir l'appui de son bras à la jeune femme, lui dire de bonnes et réconfortantes paroles. Au diable l'hypocrite fiction sociale, les convenances qui lui interdisaient un abord franc, l'indiscrétion cordiale d'une entrée en conversation en pleine rue!
Le hasard vint à son aide. Epuisée de fatigue, sans doute, l'inconnue ralentissait sa marche. A l'Arc de Triomphe, elle s'arrêta : le carrefour
BONNE FORTDNE 63
de ces grandes routes blanches la déconcertait. Avec détresse, elle suivit l'avenue du Bois, que le crépuscule assombrissait. Les voitures étaient peu nombreuses, les passants rares. Elle continua ainsi, pendant quelques instants, puis elle se laissa tomber sur un banc et y demeura immobile, accablée.
M. de Gourgues s'était arrêté, indécis. Il contemplait, : dans le soir noyé, le profil crispé de la jeune femme ; cette rigidité de tout son être avait quelque chose d'alarmant. Il eut peur, comme à l'intuition d'un suicide ou d'une agonie, et n'osa se soustraire à l'obligation de courtoisie qu'il crut sentir au fond de sa conscience. D'ailleurs, n'avait-il pas contracté une part de responsabilité, en suivant jusqu'ici l'énigme de cette vie et désiré connaître cette grande douleur?
Il s'approcha sans bruit, et saluant, il s'assit à l'extrémité du banc. Elle ne le remarqua seulement pas. Un silence durait, quand tout à coup, derrière eux , sous la perche d'un allumeur muet, un réverbère s'enflamma et les nimba, comme au théâtre, de sa jaune clarté. La femme tressaillit et jeta un regard perdu autour d'elle. Ses yeux
toisèrent inquiètement M. de Gourgues ; puis, rassurée par sa mâle figure militaire et sa rosette, ou indifférente, elle détourna la tête vers l'ombre.
Ce lieu de tristesse, le navrement de cette fine créature humaine, une pitié de la voir souffrir, tout prit M. de Gourgues aux entrailles, et emporté par une sympathie irrésistible, il se dressa soudain, et se découvrant devant elle :
— Madame, je vous supplie de me pardonner, mais vous paraissez souffrante. Puis-je vous être utileà quelque chose?
Il se nomma:
— Je suis le colonel de Gourgues, directeur au ministère de la guerre. — Il ajouta avec un demi-sourire : trente-deux ans de services, cinquante ans d'âge ! — en appuyant sur le chiffre, comme pour lui inspirer confiance.
Mais elle ne semblait pas avoir peur, elle le dévisageait seulement, très surprise ; elle balbutia :
— Merci, non, Monsieur, je n'ai besoin de rien. Il insista :
— Mais, Madame, vous souffrez. Vous ne pouvez rester seule ici. 11 se fait tard. Ne préfé-
rez -vous pas rentrer dans votre famille?... Monsieur votre mari...
Il risqua le mot comme on jette une sonde.
Aussitôt il la vit sourire bizarrement ; ses yeux se fermèrent, et elle éclata en sanglots.
Ce fut si brusque que de Gourgues en reçut un coup au cœur, il lui sembla qu'une vieille blessure lui faisait mal ; et très respectueux :
— Madame, je n'ai, croyez-le bien, aucune intention de vous offenser. Si vous me jugez indiscret, je me retire,
11 s'inclinait; mais elle s'était levée, comme si elle avait peur de rester seule.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! balbutia-t-elle, et un désespoir enfantin soulevait sa poitrine, ses larmes jaillissaient convulsivement ; on eût dit qu'elle allait mourir.
— Qui donc peut vous causer tant de chagrin?
insinua-t-il. À votre âge, la vie n'a pas de douleurs irréparables.
— Oh si ! fit-elle avec un accent de protestation brisée. — Irréparable!... je voudrais mourir.
Et comme si elle connaissait M. de Gourgues, elle marchait à côté de lui, en tamponnant ses yeux d'un petit mouchoir trempé.
Ce .geste l'attendrit ; elle restait charmante, dans sa douleur extrême.
— Mourir! répéta-t-ii ému. Mais vous avez sans doute des parents, des amis? Que penseraîent-ils en vous voyant dans un tel état? Peutêtre s'effraie-t-on chez vous de ne pas vous voir rentrer? N'avez-vous pas un mari?...
Ce mot, comme la première fois, eut un effet électrique : un spasme la secoua toute :
— Oh ! Monsieur! je n'ai plus de mari. Je ne le reverrai jamais plus, non jamais! dit-elle d'un air égaré.
— Pourquoi donc? Est-ce lui qui vous fait tant souffrir?
— N'est-ce pas une infamie ? répliqua-t-eile avec exaltation — et de Gourgues comprit qu'il n'était rien pour elle, qu'elle parlait par fièvre, expansion maladive. — Me tromper, après six mois de mariage! Me tromper avec ma meilleure amie ! Claire ! ma seule affection d'enfance ! presque ma sœur ! N'est-ce pas lâche, méchant, affreux !
— Certes! fit de Gourgues; mais peut-être vous trompez-vous, exagérez-vous la gravité?...
Elle l'interrompit, les yeux fixes, fous :
— Mais je les ai vus ! vus comme je vous vois ! vus, toutà l'heure! J'étais sortie. Ils ne m'atten* daient pas, ils étaient dans ma chambre, j'ai ouyert la porte. D'abord, je n'ai pas deviné. 11 était couché dans ses bras. C'est seulement quand il s'est levé que j'ai compris ce qu'ils faisaient. Ah! j'ai trop bien vu!... — fit-elle avec un haut-le-corps.
Et de Gourgues crut voir, lui aussi, le couple adultère sursautant en désordre, effaré, avec un air bêle et criminel.
Il n'osait parler, pris de pudeur pour cette confession trahie, jetée au vent, à la nuit, dans l'effondrement de cette crise. Cependant il murmura :
— Je vous plains de tout mon cœur. C'est un malheur atroce qui vous frappe. iMais il ne faut pas vous désespérer ainsi. Voire mari...
— Ah! c'est fini, fini!... répétait-elle d'une voix déchirante... Les misérables !
— Vous l'aimiez bien ?...
— Si je l'aimais ! mais toute ma vie, toute mon enfance, je n'ai vécu que pour lui, dans l'espoir de ce mariage. Et maintenant... Ah! si vous saviez ! si vous saviez !...
Et là-dessus des aveux, des phrases entrecoupées, un cauchemar parlé faisaient surgir devant de Gourgues tout l'inconnu d'un être, tout l'enchevêtrement mystérieux d'une vie. Plus elle parlait, plus il se sentait impuissante la maîtriser, à essayer seulement de panser sa blessure.
— Madame, répétait-il seulement, du courage.
A ce moment, la demie de six heures sonna,
et lui rappela, chose bizarre, qu'il dînait au cercle avec des amis. 11 mordit sa moustache, préoccupé, et dit :
— Oubliez un instant votre douleur pour prendre un parti. Je ne suis, malheureusement, qu'un étranger bien touché de votre peine, et je n'ai d'autre droit que de vous offrir mon bras jusqu'à la porte de vos parents. Où demeurentils?
Elle ne répondit pas tout de suite ; il répéta sa question : alors, sortant d'un rêve :
— Mais où voulez-vous que j'aille? Je n'ai pas de parents, je vous l'ai dit, je suis orpheline. Je sors du couvent, je ne connais personne à Paris. Je n'avais que Claire et... Lui ! — lit-elle avec un redoublement d'amertune.
Et de Gourgues sentait son bras menu, qu'il
venait de prendre sous le sien, trembler comme la feuille.
— Alors, vous ne pouvez vous retirer chez personne?
-Chez personne.
Il hésita. Elle levait sur lui des yeux presque confiants. La tentation était forte : l'imprévu de cette aventure, le mystère de la nuit, cette jolie femme éperdue, livrécau hasard d'une rencontre. L'idée d'un asile momentané, chez lui, le traversa comme une folie de sous-lieutenant! Puis l'âge, sa position, le devoir en dernier lieu l'emportèrent.
— Madame, dit-il avec une fermeté triste, croyez-moi, il faut retourner chez votre mari.
Elle dégagea son bras, affolée ; mais il lui reprit les mains, d'autorité :
— Il m'en coûte de vous donner ce conseil. Et pourtant c'est celui delà raison. Où iriez- vous? Votre place est-elle ici, dans la rue, toute seule ? Non, c'est chez vous, dans votre maison que sont vos droits, et votre devoir !
Et doucement il tapotait sa petite main, comme on calme un enfant. Elle regarda autour d'elle :
70 BONNE YORTUNE
— Où suis-je? Quelle heure est-il donc ?
Et le sentiment de la réalité lui revint ; elle frissonna dans le silence, le noir du quartier désert, et examina de Gourgues comme un étranger.
Une voiture passait, il Farrêla d'un signe.
— Je vais vous mettre dans cette voiture, ditil. Si vous le permettez, j'aurai l'honneur de vous reconduire.
Elle résistait encore, faiblement :
— Le revoir? Que lui dirai-je? Je ne pourrai plus le regarder en face.
— Madame, fit-il, s'il reste à votre mari un peu d'honneur, il doit être au désespoir et tout craindre depuis votre départ. Vous êtes jeunes tous deux : il s'amendera, et vous lui pardonnerez. En tout cas, vous n'aurez rien à vous reprocher.
Et l'entraînant doucement vers la voiture :
— Montez ! dit-il.
Elle obéit, docile. Quand elle fut installée, tous deux se regardèrent avec indécision. De Gourgues attendait, espérait un mot ; mais soit embarras, soit timidité, elle ne lui offrit pas de monter. Alors, il referma lentement la portière.
— Désirez-vous, Madame, que je donne votre adresse au cocher ?
Elle ne répondit pas tout de suite; il lut une fausse honte dans ses yeux ; et d'un geste courtois, un peu déçu :
— Je respecterai votre incognito jusqu'au bout, car j'ignore jusqu'à votre nom ! Promettez-moi seulement que vou&allez rentrer chez vous?
Elle répondit :
— Je vous le promets ! — Et lui tendant la main : — Comme vous avez été bon ! merci !
merci !
Il sourit, baisa cette main et, tête nue :
— Madame, je vous présente mers respects et mes vœux les plus sincères.
Puis il pivota sur ses talons et s'éloigna militairement. L'inconnue jeta par la portière un nom de rue qu'il n'entendit pas. La voiture fila dans les molles ténèbres.
Sept heures sonnaient. Il pensa qu'on l'attendait au cercle, et secouant son petit regret d'un léger haussement d'épaules :
— Ce Paris, tout de même !
A Marcel Schwob.
GrancTmère, au sortir de table, dès qu'elle fut dans son grand fauteuil de jonc, au jardin, entre les deux jeunes mariés, sa petite-fille Rose et Jean son petit-neveu, sentit la fatigue de la chaude journée l'accabler, et renversa sa tête blanche sur le dossier du fauteuil. Ses mains qui pendaient, sèches et ridées, mettaient, dans le crépuscule, deux petites taches pâles; sa robe feuille-morte rentrait déjà dans l'ombre ; toute sa vieillotte menue personne fondait, disparaissait peu à peu, lointaine, absente ; il semblait qu'elle ne fût plus là. Tout le jour et pendant le dîner, sous le soleil ou les lampes qui accusaient sa maigreur et sa rigidité cadavériques, elle avait suscité l'impression de décrépitude et d'abolissement prochain, l'inquiétude provoquée par un être fini, se désa-
grégeant comme les vieilles pierres ; et les jeunes mariés, Jean et Rose, en ce moment même pensaient :
ce Sera-t-elle là encore Tan prochain ? » Cousins germains, promis Pun à autre dès l'enfance, tout jeunes et en fleur de grâce et de santé, ils étaient venus vivre leurs premières semaines de bonheur dans le vieux château d'Orques, le manoir de grand'mère, dont, après sa mort, ils hériteraient. Une fraîcheur, en mille petits souffles de feuilles qui s'éventent, palpitait dans l'air. Le ciel sans lune se criblait peu à peu d'étoiles : elles éclairaient la nuit dune ombre fluide et diaphane ; l'odeur des fleurs avait changé : elles sentaient la rosée comme une femme en toilette de nuit sent l'eau fraîche. Jean et Rose s'étaient pris la main : la jeune épousée portait une robe de la couleur de sou nom, d'un foulard rose très doux et un peu passé, tout garni de malines ; le jeune homme était drapé de vêtements de molle flanelle blanche, très ample. Il se pencha vers la nuque de Rose et voulut la baiser ; elle le repoussa doucement, à cause de grand'mère.
— Mais elle dort! souffla Jean.
Alors Rose dit tout bas :
— GrancTmère !
La petite forme d'ombre, immobile et assoupie, ne se réveilla point. Rose appela plus fort :
— Bonne grand'mère.
Rien toujours ; on n'entendait pas même le souffle de la vieille femme, tant il était petit. On la sentait si loin, en un tel recul dans le passé, le repos, l'anéantissement, que c'était à douter presque. Dormait-elle ? Vivait-elle ? Même éveillée, elle gardait, assise, de si longues poses inertes que l'idée venait qu'elle passerait un jour ainsi, sans qu'on s'en aperçût, du rêve vague au néant. Le jeune couple eut peur, l'éclair d'une seconde, d'une de ces peurs absurdes qui nous traversent au frôlement du mystère. Du même élan spontané, ils se mirent debout ; penchés sur le fauteuil, avec précaution ils effleuraient le bras de l'aïeule :
Bonne maman, la fraîcheur !
- — Les rhumatismes ! Comme vous êtes lasse !
— Il faut vous coucher, grand'mère ! — La bonne dame ouvrit les yeux et d'une voix éteinte :
— Oui, mes chers petits, bonsoir, je me retire.
Rose s'offrit à raccompagner ; mais, avec l'abnégation des vieillards qui se sentent légèrement à charge, tolérés par respect plus que par amour, grand'mère décida, d'un triste sourire, revenu de bien des choses et pourtant affectueux:
— Non, mes enfants, restez ; ma vieille Ursule me déshabillera.
Et d'un pas, qui ne pesait point sur la terre, de vieille ombre légère, elle s'éloigna, dans le froufrou de sa robe feuille-morte.
Jean et Rose reprirent leur place sur le banc de gazon, plus près, tout près l'un de l'autre, hanche contre hanche et bras à la ceinture.
Grand'mère montait l'escalier du perron. Elle avait franchi l'espace de la large pelouse, longé les taillis noirs, parcouru les trente ou quarante pas — tout un voyage pour elle ! — qui la séparaient maintenant de la tonnelle aux amoureux, et un peu dolente, mais résignée à sa solitude, elle pénétrait déjà dans son boudoir aux vieux meubles séchés, exhalant du cœur des étoffes fanées un parfum mort d'iris et de violette, quand, avec un trouble puéril d'âme
séoile et affaiblie, elle s'aperçut qu'elle avait oublié sa mantille, là-bas ! Pareille à tous les vieillards qui tiennent, d'une manie avare, aux petites choses comme aux grandes dont ils ont la propriété, et qui se rattachent ainsi, instinctivement, à la vie fuyante qui coule entre leurs doigts, grand'mère songea tout de suite à aller chercher sa mantille. Elle céda à ce petit désir irréfléchi, mais violent, à une de ces impulsions courtes et tenaces qui rapprochent les vieilles gens des enfants. Sans songer qu'elle pouvait déranger les jeunes mariés, dans leur égoïsme amoureux, elle trottina sans bruit, le long de la pelouse et des taillis, sur l'allée de sable ; elle atteignait déjà la tonnelle : un bruit de baisers l'arrêta.
Cela lui fit mal et plaisir à la fois : cette belle nuit, cette jeunesse et l'amour, l'amour libre et cependant permis de deux êtres heureux et qui s'aimaient lèvres sur lèvres, sous les étoiles ; le spectacle de ces deux vies absorbées l'une dans l'autre, et pour qui l'avenir, le temps et la souffrance humaine n'existaient pas. Grand'mère voulut voir ses enfants, goûter le plaisir chaste et profond de les apercevoir sur le banc de gazon,
«■—— —— ii i ■ ii
blottis aux bras l'un de l'autre ; et avançant doucement, doucement la tête entre les feuilles, elle essaya de discerner les couleurs pales de leurs vêtements.
Rose et Jean parlaient ! Bien plus, ils parlaient d'elle ; c'était, elle s'en convainquit, avec la sympathie strictement apitoyée, déférente juste assez, qui convenait envers elle sous peine d'ingratitude, et, en plus, avec cet accent de sincérité trop libre que Ton a lorsqu'on parle des absents. Mais ce qui frappa tout à coup grand'mère au cœur, ce fut la conscience qu'elle eut qu'ils se résignaient très bien à la voir sur son déclin, si proche la fosse, l'évidence qu'ils acceptaient d'avance, tout en la déplorant par politesse filiale, sa mort prochaine ; ils semblaient s'y résigner, s'en consoler même, ils en parlaient comme d'une nécessité fâcheuse et naturelle, si naturelle qu'elle ne valait pas la peine qu'on s'en affligeât trop.
— Très certainement, disait Jean, notre grand'mère baisse avec une rapidité qui m'effraye. As- tu remarqué comme elle répète pour la centième fois des histoires de gens que nous n'avons pas connus?
— Oui, c'est un peu ennuyeux, avouait Rose.
Elle regarda autour d'elle, plongea dans
l'obscurité ses regards sur le parc, les pelouses et le château ; et d'un ton qui mentalement prenait possession des choses, elle dit:
— Quand cette propriété nous appartiendra (celasous-entendait : lorsque grand'mère ne sera plus !) — nous ferons rebâtir toute l'aile gauche du château; vous m'avez promis une serre, Jean, avec les plus belles fleurs ?
— Vous l'aurez, ma chérie, et moi j'établirai un chenil, car, tu le sais, j'adore les chiens.
— C'est cela ! fit-elle. Tu verras, nous serons très heureux.
11 y eut un silence ; puis entremêlant de nouveau les « vous » et les «tu », avec l'indécision charmante de mariés de huit jours :
— Vous avez froid, Rose ?
— Non.
— Si, tu as frissonné. Tiens, enveloppe-toi a/yec la mantille de grand'mère.
Il prit la denlelle sur le fauteuil, entortilla les épaules de sa femme.
— Pauvre grand'mère ! dit celle-ci.
Le mot tomba comme un glas ; la pauvre
vieille à l'entendre ressentit un grand mal ; et en même temps, cela la touchait qu'on lui prit sa mantille; d'abord cela l'avait peinée comme un vol, comme si on la dépouillait vivante ; puis elle pensa que sa petite-fille aurait chaud, et elle sourit, d'un de ces sourires presque grimaçants qu'on a, près de pleurer. Mais ils parlaient encore; et avidement, elle prêta l'oreille. Non, ce n'étaient pas des mots échangés à voix basse, mais entre eux, des baisers très doux et des soupirs. Et tout à coup Jean demanda :
— Vous pleurez, Rose !
Elle soupira :
— Mon Dieu, pourquoi faut-il mourir ?
Il insinua tendrement :
— Vous pensez à grand'mère, il faut se faire une raison. A son âge, la vie est presque un fardeau. Tu as la foi : eh bien, elle sera heureuse au ciel.
Mais la jeune femme, du milieu de son bonheur, de sa jeunesse, de son amour, s'écria, avec le monstrueux et ingénu égoïsme des heureux :
— Mais nous aussi, nous mourrons, Jean !
C'est affreux de penser qu'il me faudra mourir un jour, moi aussi !
— Oh ! chérie, chérie, disait-il.
Et grand'mère comprit qu'il l'étreignait de toutes ses forces. Rose lui rendait ses baisers, sous ces larmes déjeune femme qui sont comme de la pluie au soleil d'avril.
La pauvre aïeule se sentit enterrée vivante ; et fuyant cet oubli ingrat et ce bonheur cruel, elle se sauva à pas pressés, avec une telle amertume dans le cœur et dans la bouche, que c'était comme une nausée de moribond, dans des draps de fièvre, avant la petite secousse qui finit tout !
A Félix Bouckor.
Jacques Rohël était un petit peintre, assez névrosé; qui, après des excès de travail et de femmes, : — trop de jours usés dans sa mansarde, trop de nuits perdues au Chat-Noir, sentit le besoin d'air pur et de repos, en un coin de campagne, au vert. Muni de son bissac, et quelques pièces de cinq francs en poche, il prit les troisièmes pour Fontainebleau, décidé à gagner à pied Barbizon, qu'il ne connaissait pas.
Descendu en gare, il demanda quelques indications, et s'enfonça, assez à la légère, dans la forêt. Comme elle lui élait inconnue, et qu'il n'en soupçonnait pas la beauté, elle le surprit et le grisa. Cette houle verte, ce sourd murmure, le parfum des pins, celle sensation d'infini qui rappelle FOcéan, tout l'exalta d'une joie fébrile.
Il respirait à pleins poumons ; son havresac
ne lui pesait point : il allait vite, d'un pied allègre, avec une envie folle de chanter. Bien qu'il marchât depuis deux heures bientôt, il ne ressentait aucune fatigue. Ses idées se tassaient, seulement. Déjà plus calme, il pensait moins, s'abandonnait davantage au rêve ; quel charme d'aller, libre et seul, de For vert des avenues au jour blond des clairières, en plein mystère de bois sacré !
Parfois, à l'étoile d'un carrefour, il hésitait, puis repartait, rassuré par les écriteaux. Par prudence, il consulta des carriers qui passaient ; un garde-chasse lui indiqua des raccourcis. Le soleil descendait ; il frappait d'aigrettes d'or les cimes d'émeraude des hêtres, les bouleaux blancs. Un peu d'ombre éteignait le bas des taillis; une gaze violette estompait les lointains.
Rohël se hâta, afin d'arriver à Barbizon avant la nuit. Il se représentait d'avance le bon gîte où l'on arrive, l'estomac vide, le cœur content.
Trois chemins l'arrêtèrent, qui portaient des noms inconnus. Il suivit l'un d'eux, et marcha longtemps dans cette direction.
PEKDU EN FORÊT 89
Une mélancolie pleine de douceur descendait en lui, avec le déclin du jour. Aucun oiseau ne chantait ; et un sentiment triste, profond et religieux, s'exhalait de la forêt. D'autres chemins s'ouvrirent en éventail, en fourche, en croix, Rohël les prenait, en s'orientant de son mieux. Un doute lui venait, pourtant, qu'il repoussa ; impatience d'arriver ? malaise à l'approche du soir ? — Ses nerfs, sans doute !
Le silence, bruissant d'une vie imperceptible de feuilles et d'insectes, l'intriguait ; et il tpndait l'oreille ! La solitude, habitué qu'il était aux foules, l'impressionnait ; et machinalement il se retournait, comme si quelqu'un l'eût suivi. Il fouillait du regard les sous-bois, déjà noirs. Sur les talus poussaient des champignons énormes ; il les décapitait d'un coup de canne et les voyait rougir, verdir, se tordre, affreux, vivants ! Parfois, dans les ondes dansantes de lumière, au bout d'une allée en ogive, il croyait apercevoir quelqu'un d'assis, qui l'attendait, ou, dans l'ombre, une très grande femme, toute droite. Son imagination déformait les arbres et les rochers; et il s'en amusait sans plaisir, méfiant, inquiet déjà.
Tout à coup il s'arrêta, avec la conscience très nette qu'il n'était pas dans le vrai chemin» Et par une volte-face brusque, toute d'instinct, il revint sur ses pas, décidé à rétrograder, s'il le fallait, jusqu'à l'entrée de la forêt. La fraîcheur tombait de partout, les dernières clartés pâlirent. Le soleil, près de disparaître, ne fut plus qu'un feu rouge, dans les herbes. Une grande fumée se répandait autour, qui était la brume.
Rohël eut peur ; il appela. Tout en marchant très vite, il écoutait. Aucun son humain ne répondit. Un souffle lent passait sur son visage, comme l'haleine de la forêt. Une branche craqua, un éclair fauve jaillit : quelque bête effrayée, comme lui!... Soudain des coups lointains de hache sur le bois vinrent frapper son cœur. Un bûcheron ! Très ému, il cria de toutes ses forces ; en vain. Le bruit cessa, puis reprit : c'était un pic frappeur, l'oiseau des charpentiers.
Rohël, dans son émoi, ne reconnaissait plus le chemin ; était-ce le même ? Ou le crépuscule, noyant tout d'ombre grise, transformait-il à ce point les choses ? H enfila précipitamment des sentiers, coupa des avenues, tourna dans le
même cercle, et subitement, affolé, il se mit à courir.
Il volait ! Ses pieds touchaient à peine terre. Tout son être se résolvait en fuite. Rauque, haletant, il gardait un espoir stupide, d'arriver dans un instant, ou de rencontrer quelqu'un. Son horripilation touchait presque au délire, quand soudain il fit un grand écart : une aube blême et magique de lune se levait ; et là, cette ombre qui le poursuivait ! . . .
Mais non, c'était la sienne ; elle détalait à toutes jambes devant lui, comme un lièvre géant dans la forêt lunaire !
Une partie de la nuit était déjà passée. Remis de sa panique, il marchait toujours. 11 ne pouvait s'arrêter sans qu'une terreur lui revînt, en des frissons froids. Au moins, la marche le réchauffait ; elle hébétait sa pensée. Et il s'appliquait tout entier, tendait sa volonté à cet effort mécanique, qu'il scandait comme un soldat : — Une ! deux !
Le courage lui revenait presque. Il éprouvait, sur la route blanchâtre et délicatement feuillée
92 PEKDU EN FOKÊT.
d'ombre, une réaction de calme et presque une alacrité. Il se moquait de lui-même et de sa présomption de voyageur punie. Il savait gré à la forêt de sa sérénité et de son sommeil. Il l'admirait, avec un respect encore ému de crainte. Et impatient, il s'affirmait que le jour allait naître et finir sa peine.
Mais bientôt, l'angoisse imperceptiblement pointait, puis grandissante peu à peu se déchaînait, serrant sa gorge : son cœur palpitait, ses oreilles bourdonnaient. Qu'était-ce doac ? — Rien. Une ombre soudaine, un rire étoufié dans les taillis, le cri de la chouette ; souvent son pas, qu'il percevait double, lise raisonnait : que pouvait-il craindre ? Aucun péril humain : c'était l'irréel, l'intraduisible, l'hallucination, la folie !
Il marchait au hasard, sans but, au milieu de la route d'où une force inexplicable le faisait dévier, obliquement, d'un bord du fossé à l'autre, tout contre les arbres dont il redoutait le frôlement. Elait-ce la faim, n'ayant pas dîné? La soif ? Une souffrance continue, répondant à celle de ses pieds meurtris, tressautait en lui et le réveillait } par secousses , de la somnolence
où l'engourdissait un cauchemar fiévreux.
Il faisait alors si clair, que l'on distinguait presque les couleurs; une vapeur bleuâtre montait des gazons, les gouttes de rosée scintillaient toutes pâles. Au centre d'une clairière, sous des arceaux noirs, une mare, étoilée de lentilles d'eau, apparut, verdissant d'un éclat glauque. Uohël voulut-il boire, ou fut-ce pressentiment, appel irrésistible ?
Malgré l'effroi de s'aventurer, quelque chose de fort comme un lien l'attira vers l'eau morte. Une sensation extraordinaire s'infiltrait dans ses moelles, à chaque pas ; il sentait sur son front le petit souffle froid du mystère.
La mare n'avait rien d'extraordinaire, cependant, que des ombres confuses d'arbres qui tremblaient, au milieu de l'eau. Rohëi s'accroupit et but au creux de sa main une gorgée saumâtre : une force secrète, semblait-il, lui intimait cet acte, comme l'accomplissement d'un rite. Et voici qu'en relevant la tête, il aperçut une chose terrible: à portée de son bras, dans la vase livide, sous les nénuphars blancs, une forme à visage d'homme béait ?
Rêvait-il ? Etait-il éveîllé? Etait-ce un noyé,
94 PEBDU EN FOKÊT
sinistre et mou ? ou bien sou propre spectre, reflet d'une terreur sans nom ? Il ne sut pas, ne voulut pas savoir : toute conscience d'ailleurs lui écbappait. Il ne s'expliqua point comment il avait pu s'éloigner, pas à pas et à reculons, de la mare que ses bras raides repoussaient, l'œil fixe elles dents claquantes. Il s'interrogea en vain, longtemps après, comme un somnambule réveillé, tandis qu'il errait encore et toujours, lamentablement, à travers les dédales d'une âpre gorge, où s'écroulaient des blocs erratiques.
Il s'éveilla.
Comment se trouvait-il là ? L'étrange jour !
On ne voyait pas le ciel, mais d'épais feuillages, en dôme haut de cathédrale.
. Des chênes géants, autour de lui, tordaient d'énormes racines et élevaient en l'air de massifs et rugueux piliers. Ces arbres étaient si vieux, que le temps leur avait mangé le cœur ; leur tronc n'était plus qu'écorce. D'autres, entre des bourrelets noueux, pareils à des paupières, montraient un œil difforme : borgnes cyclopes.
PKRDC EN FOBÊT 95
Certains se hérissaient de mamelles et se crevassaient de vulves. Tels érigeaient de véhéments phallus. Et de grandes toiles d'araignée flottaient entre les branches. Tous ces Titans, vénérables et monstrueux, fermaient la vue de tous côtés ! le soleil ne perçait point leur voûte ; mais une étrange lumière d'émeraude diffuse, filtrait au travers.
Rohël tâta le sol, puis ses membres, et avec peine se mit sur pied. La courbature le brisait en deux, 'et il était raide comme un mannequin de bois. Il fit quelques pas en chancelant, la tête vide. Soudain il se retint contre un arbre, stupéfait, la bouche grande ouverte. Allait-il redevenir visionnaire, comme cette nuit ?
En un bain d'or vert, dans le jour grave, une femme, nue comme Eve, très jeune et toute blanche, rayonnait, souriant à quelqu'un d'invisible. Ses cheveux blonds ruisselaient sur ses épaules, ses petits pieds posaient sur la mousse, ses seins aigus et la courbe de son ventre étaient la grâce et la splendeur mêmes : on eût dit la première femme, aux jours vierges de l'Eden ! Et Rohël, en se penchant pour la contempler mieux, comprit : il venait d'apercevoir, à quel-
ques pas delà, un vieillard à grande barbe blanche, assis à son chevalet, où il peignait tranquillement, d'après le modèle nu, sans souci d'être dérangé dans ce désert clos.
Mais ce ne fut qu'un éclair, un cri ! On l'aperçut. L'Eve biblique disparut, se rhabillant en hâte derrière un arbre. Le vieillard, s 'armant d'un piquet ferré, marcha sur lui, comme sur un vagabond, dont il avait l'apparence, sans nul doute. L'explication fut courte : Rohël r en reconnaissant un des plus vieux et des plus célèbres paysagistes de ce temps, fut si ému, les nerfs trop secoués encore de fatigue et de saisissement, qu'il bredouilla et se mit à pleurer.
On le réconforta d'une lampée de rhum ; et comme il mourait de faim, le maître et son modèle le restaurèrent à l'envi, grâce à des provisions qu'ils tirèrent d'un bissac.
Puis, Rohël conta son aventure.
BONJOUH, PHILIPPINE!
A Gustave Toudovze.
René étendit les bras, ouvrit les yeux. Ce fut un joli réveil clair que le sien, un réveil rose comme les roses qui tapissaient le papier de sa chambre ; un réveil bleu comme l'azur d'avril qui transparut à la fenêtre, sitôt les rideaux tirés ; un réveil souple et jeune comme son corps de seize ans ; frais et vivace comme son âme d'amoureux ! Il prononça en lui-même le nom de Jeanne Haldy, et tout son cœur s'émut, trouble de désir.
— Bonjour, Philippe !
Bien qu'imaginaire, il crut l'entendre, cette voix, comme si réellement M rae Haldy était là, derrière sa porte, levée tôt, afin de gagner la a discrétion » qu'ils avaient pariée la veille, par jeu, sous les yeux du mari, en brisant la coque d'une amande double.
Vite, vite, il s'habilla, afin de la devancer et avec la peur d'être surpris. Cinq minutes après, il se tenait dans le jardin sous ses fenêtres; blotti en maraude dans un massif de lilas, immobile, hypnotisé, il épiait la seconde où elle apparaîtrait.
Les grappes violettes l'enivraient de leur odeur lascive, où tout le printemps s'exhalait, par boudées. Mais était-ce les lilas seulement •qui l'enfiévraient, et non M mc Haldy, avec ses yeux heureux, sa beauté de fête, l'éclat d r une jeunesse qui semblait un reflet de la splendeur éternelle des choses? M me Haldy, si pure et .gracieuse amie, dans la maison riante de laquelle, adolescent frêle et ombrageux encore, il trouvait une hospitalité franche et cet accueil féminin dont le tact met si vite à l'aise !
Ah ! certainement, elle seule, pour lui, incarnait la vie et les aspects changeants du monde ; rien ne lui était qui ne fût elle. Sa pensée l'enveloppait d'un rayonnement de bonheur; elle resplendissait comme la Nature même au matin ; pour l'amour de ses lèvres, il fût mort volontiers, d'un baiser! Elle était l'Eve blanche de ses désirs ; et dans le vertige suave
et fort qui le faisait vaciller tout debout, il lui semblait que la terre l'attirait comme un aimant, d'une envie de s'y coucher et d'y élreindre jusqu'à pâmer la forme nue de son rêve.
M me Haldy, en ce moment, se dépouillait pour lui de toute la convention sociale qui l'entourait : mariage, devoir, rang et fortune ; elle lui apparaissait en l'ineffable virginité de son sexe, et l'Unique, et l'Adorée, et la Femme ellemême, à l'aurore première d'un Eden. Il se repaissait de la chimère de l'avoir un jour, à lui ; il inventait des catastrophe» providentielles ; et sa moelle fondait à Tavant-goût des délices qu'il supposait. C'était fou, sauvage et charmant : tout comme on aime, à seize ans !
Un léger bruit d'espagnolette craqua ; puis brusquement, les volets s'ouvrirent dans le soleil : le visage noyé d'une fin de songe, les cheveux croulant en cascade sur le cou découvert, les yeux éblouis se fermant à la clarté, M m8 Haldy entra dans le jour et s'y épanouit, comme dans l'eau chaude et limpide d'un bain. Des rayons la caressaient de feux fluides ; ses cheveux semblaient d'or qui brûle ; elle aspirait avec force les lilas blancs et violets : sa gorge,
en un rythme lent, s'enflait d'un élan et s'abaissait en un soupir. La matinée trop belle l'oppressait de bien-être. Elle s'étira, parut très grande : on eût dit une fleur qui s'ouvre jusqu'au cœur, baisée par le soleil.
— Bonjour, Philippine ! crièrent les lilas.
Elle ne vit qu'eux ; seuls ils avaient parlé ; ils
s'agitèrent, et un visage-enfant aux beaux yeux cernés sortit des grappes douces. Aussitôt elle se rappela l'enjeu, et toute rouge d'avoir été surprise et ainsi, elle ferma la fenêtre en criant:
— Je vais descendre !
— Bonjour, Philippe !
Les mains ouvertes, s'offrant au shake-hand, elle sauta les deux dernières marches du perron, rieuse, la peau lustrée d'une toilette à l'eau froide, le chignon tordu haut avec des mèches humides dans le bas. Sa robe de chambre bleue, qu'elle ramenait d'une main, l'enveloppait de rondeurs molles ; et René vit. ses petits sou : liers à bouffettes et ses bas brodés à jour.
— Tricheur! dit- elle.
— Comment ! comment ! fit-il ravi.
Et la gaieté de ce reproche lui donnait une envie de rire folle, comme s'il lui arrivait le plus grand bonheur du monde.
Elle déclara :
— Moi qui avais mis exprès l'amande dans cette poche, pour mieux me rappeler !
Il répondit :
— Moi aussi !
Et tous deux en même temps sortirent et se montrèrent l'amande jumelle qu'ils tinrent, ensuite, dans leurs doigts.
— Promenons-nous! fit-elle.
— Dans le bois, pendant que le loup n'y est pas! — répondit-il, par réminiscence enfantine.
Elle de rire, d'un rire charmant ! Et la bonté de ce rire, la bonté de ses yeux, la bonté de toute sa personne qui se laissait admirer et aimer, pénétra René de gratitude. Il lui sut gré d'êtresi jeune, si belle et si chastement libre, avec lui.
— Quelle discrétion allez-vous me demander ?
dit-elle en prenant son bras.
Tous les matins, elle arrosait ses fleurs, mais, ce jour-là, ils allèrent au labvrinthe : c'était,
BOtfJOUR, philippine!
tout au fin fond du jardin, un dédale d'ifs aux allées tournantes, sournoises, coupées de zigzags où Ton se perdait.
— Oui, quelle discrétion?
Et naïvement, M m6 Haldy s'appuya sur son bras ; René sentit le contour et la chaleur de son sein : quelque chose en lui défaillait de se la représenter en chair et en os, sous la robe et la chemise. Quelle « discrétion » ? Cela le prenait au dépourvu. 11 imagina des choses extraordinaires, terribles, et si douces! Un baiser seulement; mais oserait-il ? Ah! si elle pouvait deviner, vouloir ! Ce n'est rien moins que le bonheur suprême, l'abandon sacré dont elle lui accorderait la grâce et la pitié, ici même, au fond du labyrinthe, là où l'eau coulait dans la mousse, sous un grand arbre aux branches retombantes, telle Eve à peine née aux bras du jeune Adam ! Folie, de rêver pareilles choses ! El il balbutia :
— Quelle discrétion, mais je ne sais pas!...
Et il le savait bien, il le savait trop. Un baiser
pourtant, un tout petit baiser l'eût contenté, et au delà ; mais jamais, certes, il n'oserait le demander, non que M me Haldy fût. si impo-
bonjour, philippine! 105
santé; mais, en elle, c'était le mystère de son sexe, sa redoutable et extasiante féminité, qui le troublait.
Une fraîcheur tomba sur leurs épaules; l'oasis verte et sombre des ifs les cachait au long de corridors verts, en des chambres de feuillage épais que les regards du dehors ne perçaient point. René, machinalement, éleva au jour l'amande qu'il tenait dans ses doigts. Elle était fine et fraîche, douce avec une peau fauve. Il eut une inspiration subite :
— Tenez ! dit-il, croquez-la !
Elle prit l'amande et une seconde, en regardant René, elle rougit, sans savoir pourquoi. Informulée, en la splendeur neyve du printemps, la voix du serpent qui tenja la Femme élevaitelle son chant doux et plaintif dans son cœur? Comprenait-elle l'importance sentimentale de ces pactes frêles, de ces communions qui engagent les âmes ? Il lui sembla qu'en mangeant l'amande, elle ferait quelque chose de mal, de légèrement mal sans doute, mais de mal, pourtant !
Lui, tremblant un peu, dressa en l'air un doigt qui feignait de menacer :
106 II0JSJ0UR, philippine!
— Ma discrétion !
Elle s'exécuta :
— Soit !
Et d'un joli coup de dents, -très blanches entre ses lèvres très rouges, elle mordit l'amande : — Cric ! crac ! Puis spontanément, en échange elle lui offrit la sienne, afin qu'il goûtât le fruit à son tour. Ainsi visage contre visage, ils se souriaient avec des yeux vagues et un peu émus, tels les premiers enfants des hommes dans l'Eden fermé.
Alors gronda une voix qui les fit tressaillir, et dont l'accent mâle et impérieux coupa net leur jouissance.
— Où êtes-vous ?
C'était le mari qui les cherchait. Interdits, ils se regardèrent immobiles et n'osant bouger, un soupçon de peur dans les yeux, un sourire qui s'évaporait sur leurs lèvres.
La voix cria plus lort :
— Où vous cachez-vous donc ?
Fût-ce petite honte, naïve pudeur, ou jeu, malice d'écolière ? M rae Haldy souffla :
— Sauvons-nous!
Et p fut! comme une biche au vent, elle détala;
bonjour, philippine! i 07
sa jupe retroussée haut moulait la courbe de ses reins, découvrait, sans qu'elle y pensât, sa jambe longue et fine. René, derrière elle, courait dans les allées tournoyantes du labyrinthe. Le mari, sans les voir, appelait :
— Jeanne! Jeanne!
• Et l'adolescent, les yeux rivés sur les bas découverts de M me Haldy, sentant bondir son cœur d'amour inassouvi, haletait profondément :
Philippe prêt à saisir sans l'atteindre sa Philippine, qui s'enfuyait vers les saules !...
L'EPAVE