‹ Le cuirassier blancChapitre 3 sur 11 · L'ÉPAVE · texte numérisé non relu

L'ÉPAVE

A Jean Ajaïbert.

C'était dans un repli de rivière, en un coin glauque abrité d'arbres qui se miraient dans l'eau rapide. Leur reflet, brisé continuellement par un petit remous, se confondait avec l'ondulation de grandes herbes de fond, pareilles à des chevelures, qui s'agitaient, si bien qu'on eût dit la rencontre de deux forêts, Tune en relief et l'autre en ombre ; toutes deux mouvantes au fil du flot.

Un bachot s'amarrait à un vieux saule tordu comme un satyre et qui érigeait, entre ses racines fourchues, un jet de branches priapique et monstrueux. Dans le bachot, une femme, jeune et jolie, les yeux perdus dans le vague, la bouche souriante, une main trempant à la

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dérive, posait, immobile, pour un peintre installé sur la berge, devant son chevalet et sa toile, au milieu d'ustensiles qui rappelaient des cannes à pêche.

Le peintre étalait une immense barbe flottante, un vieux chapeau de paille d'écumeur de rivière, un complet de toile à treize francs et des espadrilles. Sa chemise baillait sur un torse velu. Il avait l'air d'une belle brute sauvage, et sa peinture lui ressemblait.

De la fille, assez banale en somme qu'il peignait, du modèle bon garçon qu'il tenait comme hypnotisé sous son regard, il était en train de tirer une création assez intense, par la vie animale et la sensualité franche qu'il avait su insuffler à sa peinture. Non sans peine, certes, car il suait à grosses gouttes ; une contention cérébrale s'affirmait, d'ailleurs, moins dans le petit geste sec avec lequel il jetait des touches, pif, paf ! sur sa toile, que par la surprenante mimique à laquelle il se livrait, tantôt fronçant les sourcils et fonçant la tête en avant comme s'il voulait entrer dans son chevalet, tantôt se reculant, clignant de l'œil avec un sourire de satisfaction; il lui arrivait aussi de loucher d'une

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façon atroce, ou bien de relever ses babines comme s'il grinçait des dents ; puis encore il grognait, tirait sa barbe en la secouant avec force ; tout à coup il chantait à tue-tête un refrain de chanson populaire, de vin ou d'amour, qu'il terminait par un beuglement lamentable et prolongé : toutes façons d'agir qui eussent dérouté un bourgeois honnête, mais auxquelles mademoiselle Joconde était sans doute habituée, car elle ne paraissait pas s'en émouvoir, gardant sa pose et son air de rêve placide un peu bébête.

— Chic ! s'écria le peintre, et il branla la tête du haut en bas de façon à se démantibuler le col; c'était ainsi qu'il manifestait sa jubilation, devant un effet obtenu-

— Chic ! répéta- t-il, en exécutant cette fois un moulinet avec la tête, tandis que sa barbe rutilante jetait en tournant les rais d'un soleil de feu d'artifice. — Moutardier du pape, quand Bouguereau en fera autant !...

Et s'adressant à lui-même, du ton familier d'un Napoléon I er octroyant une grâce à un grognard :

— Cochon ! qu'est-ce qui va griller une bonne petite cigarette pour sa peine ?

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L interpellé n'ayant pas répondu, il insista :

— Dis, cochon ?

— Alors je ne pose plus ? demanda mademoiselle Joconde. — Zut ! repos ! Oh ! la la ! Ce qu'il fait chaud !

— Mets-toi à Taise ! dit sentencieusement le peintre. Fais comme moi !

Et il écarta sa chemise, montrant des pis bruns dans du crin.

— Je ne peux pas me mettre en couche-toutou ! dit le modèle.

— Tu ne peux pas? fit le peintre avec un souverain mépris ; et pourquoi ne peux-tu pas, qui est-ce qui t'empêche, je te prie?

Mademoiselle Joconde ne répondit pas, elle tirait sur la chaîne du bachot, elle le rapprocha ainsi du vieux saule phallique, sur le jet noueux duquel, prestement, elle posa le pied, en sautant sur la rive. On vit son mollet, pendant l'opération.

— Viens ici, dit le peintre, regarde-moi ça.

Qu'est-ce que tu en penses ?

Et il désignait son tableau, d'un geste large. Le modèle s'approcha, et, d'une moue qui se récusait :

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— Oh ! moi, lu sais !...

Le peintre contempla sa maîtresse avec un sourire de pitié miséricordieuse ; et passant la main sous sa barbe qu'il releva jusqu'à ses yeux, il déclara, tandis que ses regards tendrement se reportaient vers la femme peinte :

— Voilà une femelle qui n'est pas mal torchée, j'ose le dire !

Un triomphe alluma sa prunelle, transfigura ses traits ; une comparaison s'imposait entre lui et les autres : ses maîlres, ses camarades, ses rivaux des deux Salons, des trois, même, car lui, Carqiienas, par fierté n'avait exposé à aucun, étant pour l'art libre et individuel ; aussi les écrasa-t-il tous, mentalement, confrères et ennemis, de sa supériorité flagrante ; et avec un dédain infini où il y avait aussi de l'attendrissement :

— Pauvres sales bougres ! fit-il.

— Mon Dieu, que j'ai chaud ! soupira la femme.

— Baigne-toi ! dit Carquenas.

— Sans costume, n'est-ce pas? demandât-elle ironiquement,

— Eve s'en passait bien. Au fait, tu poserais

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une Eve superbe, ici, en plein bois; il faudra essayer.

— Et le garde champêtre ?

— As-tu jamais vu passer quelqu'un depuis huit jours que nous venons dans cet endroit?

— C'est vrai ! avoua mademoiselle Joconde.

— Alors baigne-toi !

— Si j'osais... et la jeune femme eut un éclair de désir dans les yeux, le joli trouble de la chose défendue.

— Ose, ma fille, dit paternellement Carquenas. Si le garde champêtre vient nous embêter, je le flanque à l'eau ! D'ailleurs, je ferai le guet 1

Mademoiselle Joconde n'hésita plus que pour la forme et disparut derrière un taillis ; mais là, elle ne se décidait pas ; sa robe rose, aperçue à travers les feuilles, restait immobile, toute droite.

— Qu'est-ce que tu fais ? cria le peintre :

Elle répondit :

— J'ai peur des bêtes !

Il déclara d'un air rassurant :

— Les petites bêtes ne mangent pas les grosses.

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Le modèle, vexé, sortit du taillis, et préférant la sécurité à la pudeur :

— Si je me déshabillais plutôt dans le bateau ? Carquenas avait enfoncé son paillasson sur

son nez, de telle sorte que de tout son visage on n'apercevait plus que sa barbe : cette barbe exprima la plus complète indifférence.

— Alors, j'y vais ! dit Joconde; et du saule elle ressauta dans le bachot, en faisant voir son autre mollet.

— Dis, mon petit Carquenas ? Il n'y a personne ?

La barbe condescendit à affirmer qu'il n'y avait personne.

En conséquence, mademoiselle Joconde croisa une de ses jambes sur l'autre, ce qui permit d'apercevoir ses jarretières mauves ; elle déchaussait ses petits souliers Richelieu, quand tout à coup, d'une voix d'angoisse :

— Carquenas !

Le peintre éleva au ciel sa barbe, comme si, pareille à la trompe de l'éléphant, elle contenait en elle toule intelligence. Uû nouvel appel effrayé :

— Carquenas !

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