PREAMBULE
LK SABOTAGE DE l'iDÉAL
A Femand HA USER
Nous assistons depuis quelque temps au « sabotage » de l'Idéal. C'est là un fait indéniable. L'idéal est saboté par les bourgeois médiocres. Jamais on n'a plus parlé qu'à notre époque de l'art, de la beauté, de la justice, de l'amour, de la liberté, de la volonté, — et jamais ces expressions ne furent aussi défigurées. — déformées, — sabotées. C'est à l'heure où l'on parle le plus d'honneur et de vertu qu'on les pratique le moins. On en parle pour se dispenser de les réaliser. On remplace les faits par les mots. Les mots tiennent lieu de ce qu'ils expriment. On se contente de les prononcer, et l'on pense ainsi avoir réalisé la c/iose qu'ils signifient. Les mots n'ont plus aucun sens. On les emploie à tort et à travers. Toutes les opinions sont confondues. Toutes les théories sont émises, abandonnées, reprises. Ce qui est certain, c'est que toutes les idées sont défor-
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mées. C'est que l'idéal est défiguré. Ce mal envahit plus que jamais les esprits et les cœurs. Ce mal est le signe d'une décadence et d'un arrêt. Voici qu'après avoir usé de tous les vocables sans les comprendre, on ne sait plus ce que l'on veut, ce que l'on désire, où l'on va. Il en résulte un malaise profond. Il est temps que les artistes protestent contre cet état d'esprit. Il est temps qu'ils rendent à l'idéal sa vraie valeur, et qu'ils fassent justice de cette déformation de leur pensée, de l'incompréhension qui extrait de leur œuvre un idéal différent de leur idéal. Sabotage de l'idée, — sabotage de l'action, — sabotage de l'énergie, — manque total de sens esthétique, — c'est l'image de notre époque. Ce sabotage s'affirme sous forme de sympathie, de curiosité, d'inquiétude, — il n'est pas ennemi de la nouveauté, il la recherche, pour mieux la défigurer et en extraire un idéal approprié au monde des médiocres. Nous vivons à une époque de hluff, — l'époque du battage et de la réclame — telle est le nom qui lui conviendrait — , où l'on jongle avec les mots, les idées. L'état d esprit dominant, c'est ley'e m'en fichisme. Le je m'en fichisme sous couleur de prendre les choses au tragique, de science et de sérieux. C'est une nouvelle attitude née du heurt de tous les systèmes, née du modernisme mal compris, — c'est une nouvelle phase de l'hypocrisie humaine : ne rien prendre au sérieux, mais, dans un but d'égoïsme, feindre de prendre tout au sérieux. On en arrive à tout caricaturer. C'est un pêle-mêle confus. Ce malentendu offusque les consciences vraiment sérieuses, qui n'ont rien à déguiser ni rien à cacher. Elles trouvent que ce pouvoir du mensonge, — sa nouvelle face : feindre l'amour de la vérité — , devient une
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tyrannie; ce blulf menace d'envahir toute la vie, de tout dénaturer, de tout défigurer. C'est la marche à l'incohérence, — c'est la course à l'abîme d'un monde qui refuse de suivre le courant de la vie, d'un monde à l'envers. Pour remettre tout en place il l'audra du temps. Un nouveau sabotage s'impose : celui de la morale et de l'idéal bourgeois. Nous ne manquerons pas de saboter toutes les formes d'idéalisme nées de l'impuissance des contemporains à saisir l'harmonie de la vie. I/idéal-vertu. l'idéal- honneur, l'idéal-vérité, l'idéal-justice, ne sont que des mots, des mots vides de sens, qui tiennent lieu de réalité et donnent à la réalité un tout autre sens que le sens qu'elle dégage. C'est sous forme de désintéressement, d'amour du beau, de générosité, d'enthousiasme, de libéralisme, que réappa rail l'ancien idéal décrépit des bourgeois. Il se renouvelle, il essaie de se consolider en s appn priant les travaux des penseurs pour aller contre leur but. La lumière doit être faite sur ce nouvel état mental d'une partie de l'humanité à notre époque. Sous couleur de socialisme, de radicalisme, de nationalisme, essaient de s'insinuer de nouvelles vertus, qui ne sont que d'anciennes erreurs redorées, revernies, recrépites, — à l'usage de la médiocratie contemporaine, — qui pratique avec une désinvolture toute particulière le « sabotage de l'idéal ».
Oui, nous assistons depuis quelque temps à cet attentat monstrueux : le « sabotage » de l'idéal. Le « sabotage » de l'art et de la beauté. Les bourgeois pratiquent le sabotage des œuvres de pensée, ils pillent les idées et les déforment, mais ils n'admettent pas le sabotage de leur morale et de leur politique. Ils n'admettent
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pas le sabotage dirigé contre eux. Pour consolider leur pouvoir prêt de s'effondrer, les bourgeois sabotent l'idéal et prolongent ainsi de quelques heures leur agonie. Ils tirent parti de l'idéal que nous leur opposons. Ils l'utilisent pour servir leurs intérêts-. Ils déforment nos pensées, nos efforts. Ils nous font dire des paroles que nous n'avons jamais dites. Ils extraient des œuvres d'art et de littérature un idéal à leur usage. Ils rectifient, corrigent, adaptent à leur mesure le génie des siècles passés. Laisserons-nous « saboter » l'idéal sans protester, sans jeter à la face de la médiocratie de dures vérités? Plus nous observons cette société, plus nous constatons l'écart qui existe entre elle et la beauté, plus l'abîme nous paraît profond. Nos illusions chaque jour s'évanouissent. Nous avons eu quelques faiblesses : nous avons voulu initier le peuple aux jouissances d'art, nous avons voulu lui donner le droit à la beauté. Notre époque, en même temps qu'elle afûrme ce droit, le nie impunément : elle a tout fait pour le lui retirer, et le peuple lui-même, tourné tout entier du côté de la politique, n'a pas secondé nos efforts. Où est cet art populaire auquel nous croyions si fermement : ce n'est pas l'art nouveau, ce n'est pas le théâtre populaire, ce ne sont pas les « fêtes de la beauté »? Tous ces efforts ont été accaparés par la bourgeoisie. Où est-il? Où se manifeste-t-il? Dans les œuvres dégagées de toutes préoccupations sociales et politiques, dans les œuvres qui en disent plus long que tous les programmes, et que la foule ignore ou n'aperçoit qu'à travers la critique décolorée des médiocres.
Le truquage, le démarquage, tel est l'idéal de ce temps. C'est la route ouverte à l'arrivisme. C'est le
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moyen (le parvenir. Pas d'originalité avec la prétention à l'originalité, c'est ce que nous constatons. Le superficiel domine. On a l'air d'être profond. Un manque absolu de conscience, d'honnêteté, voilà ce que signifie cette prétention à l'honnêteté. L'agitation tient lieu d'action; les mots tiennent lieu d'idées; les paroles remplacent les faits. La presse entretient cet état d'esprit et le propage. Elle pratique le truquage sur toute la ligne. Elle falsifie, elle dénature, elle déforme. On n'agit qu'à moitié, on n'agit pas, et l'on a la prétention d'agir, la prétention de vivre ^t de penser, la prétention de créer de la beauté. C'est cette prétention qui est intolérable. Jamais on n'a constaté une laideur aussi profonde, parce que jamais la laideur n'a eu autant qu'à notre époque la prétention de ressembler à la beauté.
On parle de fraude, mais c'est là, dans le domaine de la pensée, dans le domaine de l'action et de la vie que la fraude exerce le plus de ravages. C'est là qu'elle se manifeste avec le plus de violence. C'est là qu'elle opère ces mélanges, ces alliages, ces dosages qui transforment en poison mortel les sources d'art et de beauté les plus pures. C'est là que toutes les idées, déformées, mutilées, châtrées, n'expriment plus rien. C'est là que les mots, défigurés, n'ont plus de sens. La critique dénonce la fraude qui sévit dans le monde de la pensée et de l'action, — elle crie : guerre aux fraudeurs, guerre aux falsificateurs, — et elle s'érige en tribunal de la conscience publique indignée. Du moins, cela devrait être. La conscience publique devrait s'indigner. Mais cette conscience n'existe plus. Chacun collabore à cette fraude universelle, lui apporte son concours,
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l'encourage et l'approuve. C'est une association puissante de charlatans, de faussaires, d'aminches qui u décidé, protégée par les lois, soutenue par la majorité, d'entreprendre le sabotage de l'idéal. C'est en son nom personnel, c'est au nom de la conscience de l'art et de la beauté que la critique s'élève contre l'envahissement de la laideur dans toutes les classes de la société, contre l'ingérence d'éléments mortels dans l'idéal de l'art, contre la déformation des idées les plus hautes, contre l'interprétation qui en est faite dans l'idéal des politiciens des moralistes et des iégislateu'^s.
Ce divorce qui s'établit entre la pensée esthétique et la vie politique de notre époque, à la suite d'une falsification, d une duperie et d'un mensonge, aux artistes de l'activer, au lieu d'essayer la moindre tentative de conciliation. Car cette conciliation n'est pas possible. Cette conciliation ne peut pas se faire. La beauté, trahie par les politiciens incapables de venir à elle, de l'admettre comme une force supérieure, la beauté veut des représailles, et ces représailles commencent. Elle refuse de se reconnaître dans tant de falsifications que lui font subir les médiocres, et par la critique elle se reconnaît dans telles œuvres supérieures qui planent au-dessus des milieux. Elle apparaît comme l'expression même de l'art, planant au-dessus de toutes les querelles, de toutes les divisions, de toutes les compro missions, — assistant à la débâcle de la laideur, qui se croit victorieuse, qui croit l'avoir chassée du sein de l'humanité.
Retrouver la beauté sous toutes les déformations qu'elle subit, poursuivre sa contrefaçon c'est assurément la tâche imposée à la critique par l'époque
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actuelle : elle y puise de nouvelles forces pour combattre de nouveaux périls. Car si la déformation de l'idéal a existé de tout temps, à notre époque elle revêt un caractère si spécial que la critique se voit dans l'obligation d'agir avec plus de prudence et de méthode, plus de logique, plus de réflexion ; qu'elle éprouve le besoin de se ressaisir, de se renouveler, de se réveiller de son long sommeil, — qu'elle se fait toute guerrière, se forge des armes plus redoutables, — qu'elle se passionne, s'émeut, s'intéresse, veut vivre d'une vie pleinement indépendante, — qu'elle retrouve la jeunesse, la santé, la force, ce qui lui donne l'aspect d'un être tout nouveau, qui serait né, avec le mal lui-même, pour l'empêcher d'exercer totalement ses ravages.
Pour découvrir l'idéal, il faut détruire Vidéalisine, l'idéalisme de ce temps qui n'est qu'un matérialisme déguisé, qui n'est que l'aspiration des bourgeois au repos et au bien-être, qui n'est que l'ensemble des préceptes de leur inorale. Hien plus que l'idéalisme de ce temps n'aura fait de mal à l'idéal. Car il l'aura compromis avec la morale et l'idée pure, avec la politique et la philosophie. Retrouver l'idéal, c'est assurément diriger contre l'idéalisme actuel, — l'idéalisme des médiocres — , une charge à fond de train, c'est en montrer le vide et l'insincérité. L'idéalisme est le plus grand obstacle à la découverte de l'idéal, car son rôle est de déguiser la vérité, de propager l'erreur en la donnant comme la vérité, de répandre une morale inférieure, qui suffit à tranquilliser la conscience des bourgeois. On a donné le nom d'idéalisme à tout ce qui s'efforçait de redonner à la vertu et à l'honneur, — qui n'existent pas en médiocratie - , un semblant de
réalité. L'idéalisme a fait son apparition comme pour excuser le matérialisme grossier de ce temps, — comme pour le justifier et le légitimer, — l'autoriser et le permettre — , car c'était le moyen de dissimuler les véritables intentions de la médiocratie dont le régime est basé sur la ruse, l'hypocrisie, et le chantage.
C'est en effet, non seulement un sabotage, mais un chantage, un chantage qui n'en finit pas, qui vous impose l'obligation de penser comme tout le monde d'être calme, satisfait, du moment qu'on vous offre l'idéal sous forme de socialisme, sous forme de bienfaits, sous forme de philanthropie, de récompenses et de distinctions, de décorations, sous forme de solidarité. C'est un chantage qui vous impose l'obligation de vous taire, de garder pour vous vos réilexions. Si vous protestez, si vous prétendez que l'idéal ce ne sont pas ces falsifications, ces avances, ces prêts, ces coquetteries, — on vous menace de vous les retirer, ces avantages, on vous menace de supprimer vos droits k l'idéal Et vous êtes obligés de vivre une vie de compromis, — un semblant de vie. Vous vivez sur une équivoque. Vous vous sentez entraînés sur une pente fatale. Vous avez pensé pouvoir atteindre la beauté : vous êtes tombés dans les dessous de la laideur. Ce compromis commence à nous peser. L'équivoque a trop duré. Rompons une fois pour toutes avec la médiocratie.
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Un seul culte est méprisé, un seul culte est méconnu : c'est le culte de l'idéal, c'est le culte de la Beauté. Les hommes adorent l'idéal sous les formes les plus menteuses : ils l'adorent sous la forme morale, sous la forme politique, sous la forme religion. L'idéal n'a qu'une forme : la forme beauté.
Avoir placé l'idéal partout où il n'est pas, où il ne peut pas être, partout où il est nié, déformé, caricaturé, c'est assurément l'unique cause persistante de la laideur au sein de l'humanité.
Notre époque de médiocres a supprimé l'idéal. Elle l'a chassé du rêve et de la pensée, de l'action et de l'art. L'idéal prend sa revanche, et sa revanche est éclatante. II n'a consenti à paraître vaincu que pour s'assurer une plus complète victoire.
L'idéal prend sa revanche dans l'artetdans l'action. On ne peut pas vivre sans lui. Sans lui, c'est la débâcle dans les esprits, dans les gestes, dans les paroles. La société ne sait ce qu'elle veut. Elle n'obéit à aucune pensée supérieure. Le moment est venu où elle va se dissoudre, dans la laideur et dans la mort. Rien ne peut se fonder, se créer persister en dehors de Ijdéal. C'est pourquoi la société fondée sur un faux idéal ne peut durer. Pour retrouver l'harmonie perdue, il faut retrouver l'idéal. En se tournant vers l'idéal, les esprits se ressaisiront. La crise sera terminée. Mais vers quel idéal?
Ce sera vers l'idéal de lumière que des artistes de génie ont apporté à l'humanité. Ce sera vers l'idéal de
beauté qui émane de l'art vivant. Vers la beauté créée par Fhomme, — œuvre de son intelligence et de sa sensibilité — témoignage de son énergie et de sa volonté.
L' Idéal i Nous ne le concevons pas comme le conçoivent les âmes bourgeoises. Nous ne le concevons pas mièvre, étriqué. Nous le concevons vivant. Il est action, il est pensée, il est volonté. Il n'est pas un rêve illusoire, une conception pâlotte et falotte. Il est lumineux et clair. Tout idéal brumeux est néfaste. Il est temps que l'idéal soit compris humainement. L'idéal n'est pas insaisissable. Il est réel. Il est palpable. Il a une forme. Nous avons horreur du faux idéal des médiocres. Il nous a fait assez de mal. Nous ne voulons plus de cet idéal. Voilà une expression que les médiocres, qui dénaturent tout, ont encore dénaturée. On hésite à l'employer, on hésite à parler d'idéal, parce que l'idéal a jusqu'ici désigné exactement le contraire de l'idéal.
L Idéal t C'est ce que s'efforcent de réaliser tous les hommes. Mais ils ne parviennent pas à le découvrir parce qu'ils ne prennent pas la route qui y conduit. Il n'y a pas plusieurs voies pour conduire à l'idéal. Une seule voie y conduit. C'est la voie de l'action, c'est la voie de la pensée, c'est la voie de l'amour. C'est la voiede la beauté. Que d'hommes se sont épuisés, ont épuisé leurs forces à chercher l'idéal, parce qu'ils ne l'ont pas cherché oii il est : dans la vie, dans l'art, dans la pensée. Cherchons le où il est, pour le découvrir. Ces trois cultes n'en font qu'un : le culte de la pensée, — le culte de l'action, — le culte de la beauté.
Quel idéal n'a cessé de dominer? Un idéal de mort.
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Un idéal de faux rêve, de fausse pensée, de fausse beauté. Sans cesse condamné par le triomphe de la vie. En réalité, ce triomphe était latent. L'idéal de mort, au contraire, paraissait triompher, parce qu'il s'agitait. Il semblait penser, agir, vivre. C'était une parodie. Sur ses ruines, l'idéal de l'art se dresse triomphant. Rêves, pensées, mouvements, deviennent réalités. L'action reprend son sens. Un idéal d'harmonie et de lumière, voilà ce que les générations neuves, ce que notre génération, génération de poètes, mais de poètes sincères en face de la vie, demandent à réaliser, réalisent par leurs œuvres. L'idéal symboliste nous a étreints longtemps. Il a eu son utilité. Nous avons dépouillé le faux symbolisme pour le vrai, celui qui puise dans la vie son inspiration, celui qui demande à la nature sa pensée et son rêve, ses formes, ses mouvements, ses actes. C'est le symbolisme humain. C'est le symbolisme vivant. Il est indépendant de toutes les écoles. Il ne professe que le culte de la vérité. Ce nouveau symbolisme est éternel. C'est celui qui émane de toutes les œuvres d'art du passé que nous admirons, de toutes celles que nous aimons dans le présent. C'est le symbolisme qui ne méprise ni l'action ni la pensée. C'est l'idéalisme précis, non vague et sans consistance. Et c'est le vrai rêve, et c'est la poésie humaine, la poésie qui ne s'entoure pas d'un vain mystère, mais qui puise le mystère dans la vie, dans la réalité profonde de 1«, vie. Longtemps le sens de la réalité échappera au médiocre. Découvrir le sens du réel, — c'est découvrir l'idéal. Cette découverte crée l'homme supérieur. Découvrir dans le réel l'harmonie et la lumière, la pensée et l'action, la forme et l'idée, le rêve et la légende.
l'héroïsme et la beauté, — c'est découvrir l'idéal. L'idéal inconsistant et fragile des faux poètes n'atteint pas ces hauteurs. Pourtant, ils n'aspirent qu'à planer. Ils planent, en effet, au-dessus de la réalité, au-dessus de la pensée, au-dessus de la vie. Ils prostituent l'idéal. Leur pensée est informe. Jamais on ne saura ce qu'ils ont voulu dire. Lisez-les. P'ssayez de comprendre. Il y a dans leurs œuvres une odeur de néant. Il n'y a rien dans leurs mouvements, leurs gestes. .Aucune signification. Ce sont de telles œuvres qui ont pour elles les préférences du plus grand nombre. Il y a une fausse élite qui les répand. Livres sans talent, œuvres sans beauté, voilà ce qui est à la portée de tous, voilà ce qui triomphe, ce qui retient l'attention, ce qui procure à leurs auteurs honneur et gloire, — fausse gloire et faux honneur pour lesquels les plus grands artistes n'ont que des haussements d'épaules, car ils savent que ce n'est que du bruit, que du mensonge, que la vie se charge de broyer, d'anéantir, dans sa marche en avant, dans son creuset qui transforme en harmonie, en lumière, en joie, ce qui essaie de lutter contre elle, d'entraver son essor, et qu'elle force à participer, à collaborer à sa victoire, pour que triomphe au-dessus de la mort, avec la collaboration même de la mort, l'éternelle beauté.
L'idéal n'existe pas en soi. Il n'y a pas d'idéal en soi. C'est nous qui le créons. Nous le créons librement. 11 ne dépend que de notre volonté. Il n'est déterminé que par notre indépendance. Il résulte de nos actes. Mais l'idéal qui résulte de nos actes doit être conforme à la vie. Nous n'avons pas le droit de proclamer qu'un idéal de mensonge est un idéal de vérité.
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Ce n'est pas la tradition qui crée l'iiJéal. Mais la tradition est vraie chaque fois qu'elle crée l'idéal de beauté. Si nous le créons à nofre tour, ce n'est pas pour obéir à la tradition : c'est pour nous opposer à la fausse tradition, forme d'un faux idéal qui a pris la place, dans l'humanité, de l'idéal vivant.
Ce qui est vrai, pour nous, c'est l'idéal de beauté. Il a existé dans le passé. Il existe. Il existera. Nous n'avons pas le droit de lui en préférer un autre. Seul l'idéal de beauté survit aux générations qui passent. Chaque peuple a son idéal, qui est celui de l'humanité. 11 apparaît toujours sous de nouvelles formes. 11 est toujours nouveau, dans son éternité. Dire qu'il est éternel, ce n'est pas dire qu'il existe en soi. C'est dire qu'il résulte de notre effort, que nous le créons, mais sans l'altérer. L'altérer, ceseraitlui substituer un autre idéal . L'idéal ne se contredit pas. L'humanité se contredit, dès qu elle a plusieurs formes d'idéal. Ces formes sans doute n'empêchent pas la plus noble de triompher. Elle est toujours victorieuse. Notre rôle est de collaborer à sa victoire. Et c'est pourquoi nous luttons. Nous ne luttons pas pour une entité. Nous luttons pour assurer à la beauté sa victoire sur la laideur. Nous luttons pour l'idéal de beauté, au lieu de lutter pour l'idéal de la vérité en soi, qui est l'œuvre des médiocres, et qu'ils veulent nous imposer au nom d'un principe extérieur à l'homme. Nous voulons inriposer le nôtre au nom d'un principe qui est l'homme lui-même.
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Ceux qui n'ont pas d'idéal, — les médiocres — , ceux qui n'ont qu'un faux idéal, ont sali la nature, ont souillé la beauté, ont défiguré lart. Leur influence à notre époque est prépondérante. Ils ne nous empêcheront pas de réaliser l'idéal. Nous en ferons nos collaborateurs. Ils serviront la cause de la beauté. La mort participera à I œuvre de la vie. Utiliser les médiocres contre les médiocres, c'est une œuvre nécessaire pour parvenir à la découverte de l'idéal.
Eux-mêmes n'ont-ils pas h notre époque utilisé pour consolider leur pouvoir les partisans de l'idéal? Ils les ont fait servir à leur cause en déformant leurs idées, lisse sont servis de leur enthousiasme et de leur jeunesse pour faire triompher leur politique et leur morale. Aujourd'hui, les partisans de l'idéal reconnaissent leur erreur. A leur tour d'utiliser les médiocres pour fonder leur pouvoir. Il n'y a plus aujourd'hui que deux partis en présence dans la société : la médiocratie, — et l'artistoctatie.
Un ne découvre l'idéal qu'en luttant. On ne lutte qu'en agissant. On lutte contre les médiocres. On agit contre la mort. La pensée au milieu de la lutte, s'éprouve et se reconnaît. Elle sait ce qu'elle veut. Elle dirige 1 action. Elle en résulte aussi, elle naît de l'action. Jamais on ne doit séparer, dans \\ recherche de l'idéal, la pensée et l'action. Elles s'accompagnent. De leur union naît la vérité.
Pas plus que l'agitation n'est l'action, le faux esprit n'est pas la pensée. Le faux esprit triomphe dans l'art
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de ceux qui n'ont rien à dire. A la place des idées, les médiocres mettent les mots. Les mots combinés savamment leur tiennent lieu d'idées. Parler pour ne rien dire, c'est l'idéal des « penseurs » modernes.
Ne peuvent nous satisfaire l'idéal des académies et des parlements, la conception tausse de la vertu, de la bonté. Ni les programmes des politiciens, ni les dis' ours des moralistes ne peuvent constituer Tidéal,
L'idéal moderne est le mensonge. Mensonge qui se cache sous les traits de la vertu, sous le masque le la justice, et que les médiocres veulent nous faire prendre pour la réalité du progrès.
Progrès moral ou social, liberté de l'individu, formules déformées par la médiocratie. Il est temps de dissiper le mensonge qui permet à la médiocratie de subsister. Il est temps de découvrir le vrai sens de ces formules.
Ce que chacun prend pour la vérité ne constitue pas un idéal. L'idéal serait aussi variable que les intérêts. Il n'y aurait alors aucun idéal. Si l'on entend par idéal ce qui prend dans la vie une place prépondérante, ce qui la dirige, ce qui motive les actes et les paroles, il est certain que l'idéal varie avecchaque individu. Mais chaque individu possède-t-il le vrai idéal? Celui dont l'idéal est de n'en avoir aucun est-il dans le vrai? Se complaire dans sa médiocrité, trouver dans la laideur l'id-'al de la vie, c'est sans doute, pour beaucoup, nue raison de vivre, une règle directrice, un motif d'agir, — ou de ne pas agir? S'il peut servir de vérité, ce faux idéal, aux esprits médiocres, prétendent-ils nous l'imposer? Nous nous imposons au contraire l'idéal de la vie, qui librement choisi par nous, n'est que la
reconnaissance et le respect de l'idéal que le réel nous découvre, et notre raison de vivre c'est de combattre le faux idéal des médiocres. Ils peuvent penser que c'est nous qui sommes dans le faux, que c'est nous qui n'avons aucun but, que c'est nous qui avons tort. Continuons d'être avec la science, avec l'art, avec la vie, contre l'idéal de mensonge et de mort qui est celui des médiocres, qui est celui du faux-art, qui est celui des religions, des morales et des politiques.
La conception de l'intérêt modifie la conception de l'idéal. Si l'intérêt est de tuer, de dominer, l'idéal c'est la guerre, le pouvoir. Voilà bien l'idéal moderne ! L'idéal se trouve justifié par fintérèt, la force, l'utilité. Pour les médiocres, l'utilité, ce n'est pas de penser et de créer, ce n'est pas la beauté, ce n'est pas l'action. L'utilité de leur idéal nous paraît contestable. Il y a une utilité plus haute, qui légitime l'idéal.
Si dans un intérêt d'égoïsme et de domination les hommes donnent à la vie un autre sens que le sens qu'elle dégage, et s'ils veulent le faire accepter pour' son vrai sens, — substituant ainsi la mort à la vie — , leur conception de l'idéal n'est qu'un mensonge, mais n'atteint pas la noblesse et la réalité de l'idéal vivant.
Le respect et la vénération, — l'a-ïiour et l'enthousiasme, voilà ce que nous entendons par culte. Et qui mieux que l'idéal a le droit d'avoir son culte, c'est à dire ses défenseurs, ses adorateurs, ses fidèles? Il ne
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peut pas y avoir de respect et de vénération, il ne peut y avoir que leur caricature pour tout autre idéal que celui de la Beauté. Il ne s'agit pas de la beauté en soi, il s'agit de la beauté créée par l'homme, trouvant dans l'œuvre d'art son unique expression. Idéal, — beauté, — art, ne forment qu'une seule réalité, et c'est pourquoi ils ne forment pour nous qu'un seul et même culte.
Le vrai culte de l'idéal a été, à toutes les époques, remplacé parle faux culte de l'idéal. Culte mille fois déformé, — dénaturé. Culte prostitué mille fois. Le culte de l'idéal, c'est le culte de l'art. C'est le culte de la pensée libre. C'est le culte de la volonté et de l'énergie. Cultiver l'i iéal, ce n'est pas cultiver le rare et l'impossible, le petit coin d'azur au tond de Tàme. C'est un culte bien plus profond et plus vrai. C'est un culte quotidien et de tous les instants. C'est le culte de la vie, délivrée des laideurs dont les médiocres la recouvrent. Ce culte est la condamnation, dans l'humanité d'aujourd'hui, de tous les cultes qui ne servent qu'à déguiser son impuissance — , par lesquels, se dispensant de chercher la vérité, elle fait passer l'erreur pour la vérité. Et ce culte méprisé, honni, que pratiquent les hommes supérieurs, ce culte que seuls les artistesontdéfendujusqu'àcejour,doitêtre. doitdevenir le culte de l'ensemble des hommes. Pourquoi le nier? Le culte de la beauté est le plus méconnu de tous. Et c'est pourtant le seul qui est logique, le seul qui apporte au dur labeur humain une consolation et un refuge. Tant de cultes ont pris sa place, qui ne donnent que de fausses joies, s'ils ne sont pas fécondés, régénérés par ce culte vivant. Celui de la richesse a perverti les foules; tout a été réduit à sa petitesse. L'amour du
lucre, — si l'on peut appeler « amour » ce qui n'est que prostitution — , l'amour du lucre a fait de la littérature et de l'art, — seule raison d'être des existences, seul vrai motif de vivre — , la pire des laideurs. Il a contrefait l'art et la vie. Il a contrefait la nature. Il a supprimé l'idéal. L'art résiste à ce flot de laideurs. Mais le faux-art envahit le peuple. Aucun goût ne préside plus au choix des formes, au choix des i 'ées, au choix des mouvements et des attitudes. Tout manque de mesure et d'harmonie. Le faux-art, c'est l'absence d'idéal. L'idéal des médiocres, c'est le fauxart. Dans le faux-art, l'idéal du lucre s'exprime. Il n'y a plus d'œuvres conçues en dehors de préoccupations mesquines. Qu'il s'agisse de littérature ou de peinture, — qu il s'agisse des arts qui devraient orner nos existences quotidiennes, le faux artiste s'imprègne du goût moyen, du faux idéal démocratique et social, avant d'imaginer, de penser, de rêver. Et qu'imagine-ti! ? Que pense-t-il ? Que rève-t-il ? Le néant. Evidemment, — cette attitude du faux artiste, toujours la même à toutes les époques, n'est que sa prosternation devant le veau d'or. C'est parce que le culte du veau d'or passe avant celui de l'art et de la beauté, dans ses préoccupations, qu'il se prostitue, — qu'il s'agenouille devant la masse. — qu'il satisfait le public. Il s'agit, non de créer un chef-d'œuvre de souffrance et d'amour, mais de vendre n'importe quel produit avarié, — d être marchand de bibelots et de bric-à-brac, d'être tout excepté un artiste. Notre époque n'a pas ce privilège de la laideur. Dans notre haine desprocédésqu'elleemploie à l'égard de ses écrivains et de ses penseurs, ne lui faisons pas la honte de la considérer comme unique
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dans l'histoire. Certes, ce sont les artistes eux-mêmes, que son faux industrialisme, que son culte de la laideur isolent dans leur supéi'iorité, éloignent volontairement, pour appeler à elle tous les médiocres de la littérature et de l'art, tous les médiocres de la critique et du journalisme, ce sont les artistes eux-mêmes qui contribuent à lui donner une expression originale dans l'évolution. Ce sont eux qui l'empêchent d'être tout à fait médiocre. Elle n'est donc pas totalement pervertie, elle a donc de la beauté parmi ses laideurs. Cette beauté nous fait sentir combien la masse des esprits vit loin d'elle, dans les ténèbres du faux-art. Artistes, penseurs, écrivains, savants, rêvez delà beauté, réalisez de l'harmonie, créez de la joie, — pour qui? pour un petit nombre. Pourtant, votre œuvre s'adresse au peuple, à tout le peuple, à l'humanité tout entière. Elle réalise pour elle une cité idéale, une cité vivante, la cité rêvée par tous les douloureux. Ce n'est pasune cité problématique, encore enveloppée de nuages, ajournée aux lendemains, c'est une cité réelle, une cité joyeuse dans notre vie présente, — la cité des livres et des sculptures, — la cité des musiques que l'on entend, des peintures que l'on voit. des formes que l'on touche. C'est la cité des réalités, plus belle que la cité des faux rêves, et des illusions de mensonge. Cette cité, dont le seuil est accessible à tous, cette cité accueillante ethospitalière, qui s'en approche, qui ose s'y promener, y rêver, y songer, qui ose la parcourir, y vivre enfin? Les artistes l'ont peuplée de toutes les richesses de leur génie. Ils y ont mis leur sang, leur Ame. Ils en ont posé les pierres, une à une, lentement, dans un labeur patient ; ils l'ont édifiée avec leurs douleurs, avec leurs rêves, avec leurs sentiments
et leurs pensées. Et ils ne vivent que dans une cité de misère et de mort. Cet idéal de beauté, — que seul l'art a le privilège de contenir — , eux seuls le contemplent et le vivent. Et ils ne se promènent que parmi des tombes. Autour d'eux, les morts s'agitent, refusent de participer à l'œuvre de la vie, d'accepter l'idéal d'harmonie qui fait la vie plus belle, — qui la dépouille de ses laideurs, — qui en découvre la beauté cachée. Qu'importe, ils n'en continuent pas moins a servir le culte de lidéal, — le seul culte vivant qui ne s'exerce que parmi des morts, qui réclame l'admiration et ladoration des vivants.
Tous les cultes ont eu leurs fervents. Fervents du faux-art et de la médiocrité. Ils se groupent, s'associent dans leur néant. U y a eu, dans le faux-art, le culte de l'incompréhensible, le culte du rare, le culte de lar/emdence, le culte de la mort. Il y a eu le culte du réalisme plat et du symbolisme vague. Il y a eu le cuite du naturalisme sans Ame, de la documentation étroite. II y a eu le culte des étoiles et le culte de la boue. Il y a eu le culte du mot, le culte de la forme, le culte de la virtuosité. U y a eu le culte de l'idée pure et du faux sentiment, — le culte de la thèse. Il y a eu le culte de la psychologie fade et prétentieuse. Que de cultes, dans l'humanité, qui masquent le vrai culte de l'idéal! Il y a eu tous les cultes imaginés par le cerveau des impuissants, des sans-talent, de ceux qui s'imposent par leur insignifiance même. Le culte de l'inutilité et le culte
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de l'utililé. Le culte de l'art pour l'art et le culte de l'art social. Tous ces cultes se valent. Aussi impuissants en présence de la vie, ils n'ont servi qu'un culte : celui de la laideur. Culte essentiellement immoral, archi-faux.
Cultes de l'idée pure, de l'intellectualisme transcendental, de l'insensibilité ou de l'impassibilité, — et aussi du sentiment étroit, déformé et rapetissé, — combien vous fûtes inférieurs. Cultes du sentiment sans la logique, de la raison sans l'action, — combien séparés vous attestez votre impuissance. Nous a-t-il fait assez de mal, ce culte de l'analyse auquel nous voulons substituer le culte de la vie, c'est à-dire le culte de l'art et la beauté?
Ce culte de l'analyse a causé la laideur de toute une littérature. Et le culte de la littérature, de la littérature toute seule, c'est le culte le plus faux, le plus immoral et le plus démodé, sans rapport avec l'art. Il n'importe que d'être sincère. Le reste importe peu. Aucune étiquette n'est applicable à l'écrivain sincère qui découvre l'idéal en dehors de tous les systèmes, de tous les partis, de toutes les écoles qui essaient de le revendiquer, de le compromettre, de lui imposer une direction, de corrompre sa pensée, d'étouffer au fond de son être l'élan spontané de la vie qui se moque des formules et des habitudes, qui se moque de tout, sauf d'elle-même, sauf de ce qui n'est pas sa beauté, sauf de ce qui n'est pas son harmonie, sa pensée, sa forme et son mouvement, sa lumière, sa fécondité.
Refusons de nous soumettre à chacun des cultes qui dominent, — le culte de l'idéalisme et du réalisme, qui copie la vie et qui la déforme, — faisons naître le culte de l'idéal du culte de la nature. Car l'idéalisme et le
réalisme conçus étroitement sont impuissants à extraire l'idéal de la nature. La nature comprise et sentie, voilà iidéal. L'idéal naît de son interprétation. Il ne s'agit ni de copier ni de défigurer la nature. Il ne s'agit pas plus de l'embellir que de l'enlaidir. Il s'agit de la découvrir. On ne la découvre qu'en ne la copiant pas, qu'en ne la déformant pas. Le culte de la nature se confond avec le culte de l'idéal, il le contient et se prolonge en lui. La nature exige que nous l'aimions pour elle-même, pour l'idéal qu'elle dégage, délivrés de nos tares, de nos habitudes, de nos jugements de convention. Elle veut qu'en sa présence nous soyons nousmêmes. Et le culte de la nature ne se découvre que par le culte de l'individualisme élargi à son contact, qui naît à son contact, de l'admiration et de l'observation. Ce n'est pas le culte du moi ni de l'impuissance en face de la nature; encore moins du dilettantisme, du snobisme, et de l'exceptionnel et du rare, et de l'artificiel. Le culte du nombril n'a que faire dans un monde consacré à l'action. Ce qu'il faut substituer à tous les cultes, c'est le culte de la pensée libre. C'est le culte de l'action. C'est le culte de la volonté et de l'énergie, et de la vraie force. Il ne se manifeste que par l'œuvre d'art. Comme il est mal interprété, ce culte du moi, ce culte de la vie intérieure, — ce culte de la conscience, — qui est celui de l'inconscience chez les médiocres! Ils ont dénaturé l'énergie et la volonté. Leur volonté et leur énergie consistent à ne pas agir. Leur volonté est de piétiner sur place, de ne faire aucun effort pour aller devant eux, de résister par l'inertie au courant de la vie. Le culte de la simplicité en présence de la nature, tout est là, — et c'est lui qui réduit à rien toutes les combinai-
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sons factices, toutes les conceptions plus ou moins intellectuelles, plus ou moins baroques et quintessenciées qui ont germé dans l'esprit des médiocres, incapables de découvrir l'originalité vraie qui résiste aux assauts et aux caprices de la mode.
Plus de culte du rare, — plus de culte du moi. Mais le culte de l'idéal, — de la nature. Dans lequel est celui de la vérité, et celui du rare et de l'inédit vrais, et du véritable imprévu, et de l'extraordinaire, et du rêve, et de la pensée. En dehors de la nature, ce ne sont que faux rêves et faux sentiments. La nature est la source de l'idéal. En même temps que la conception de l'idéal se modifie et se délivre d'une fausse interprétation, la nature apparaît dans sa réalité profonde, plus qu'un état d'âme vague, plus que le refuge du sentimentalisme étroit, de l'idyllisme, du primitivisme, de l'homme sensible ne pouvant rien créer de supérieur à lui-même, ne parvenant jamais à découvrir le vrai sens de la nature, qui encouragé l'action et libère l'individu, autant du positivisme et du matérialisme que du mysticisme, autant du faux individualisme que du faux socialisme, autant du dogmatisme étroit que de l'impressionnisme, dénonçant le vague des métaphysiques et des théories, et restituant à chaque sentiment, à chaque expression de la vie sa sincérité, son originalité, sa force et son énergie.
32 LE CULTE LE l'iDÉAL
Le faux-art a été le porte-parole du faux idéal. Tout se résume dans le faux-art, tout aboutit à ce cloaque : morale, politique, religion. Morale de l'inaction et du renoncement; religion de l'impuissance et de la chimère; politique du plus fort. Tous les cultes, sauf le vrai, ont été exaltés par le mensonge du faux-art. Tous les cultes se ramènent au culte de la laideur, culte qui compte le plus d'adeptes. Religion à elle seule plus puissante que toutes les religions. 11 a ses prêtres. Il résume la laideur de tous les cultes. Que de formes d'idéal impossibles à suivre, impossibles à réaliser. L'idéal religieux, dans lequel se résume la vie des civilisations antiques, n'a persisté que dans la mesure où il a été vivant, s'inspirant de la beauté de la vie. Dès que l'idéal religieux s'éloigne de la vie, il cesse d'être un idéal de beauté. L'idéal religieux dévient une contradiction. Détourné de son but vivant, — qui est l'amour de la vie, — il épouse toutes les formes de la mort, il exalte l'inaction et sombre dans le mysticisme. L'idéal religieux n'apparaît plus, dégagé de ses manifestations esthétiques, dégagé de l'art qui l'humanise, que comme l'auxiliaire de toutes les formes inférieures de l'idéal, qui prennent la place de l'idéal de l'art. L'idéal de la politique et de la morale n'a été que l'idéal de la mort, la justification de tous les crimes, de toutes les injustices. Le mensonge, voilà l'idéal des peuples, des cités qui ont vécu en dehors de l'art et de la beauté. Le mensonge imposé, — le men-
ou l'artistocuatie 3;?
songe donné comme l'expression de la vérité. - la mort se substituant à la vie.
Tous les cultes retournés à l'oubli, il reste un culte que tous les cultes ont nié : celui de la vie. On reconnaîtra que lui seul est utile, que l'intérêt est de l'opposer à tous ceux dont l'inutilité doit être reconnue. Toutes les fausses conceptions de l'idéal doivent disparaître. Les passions, les laideurs, les erreurs acquièrent un sens que leur donne la vie en les forçant de collaborer à sa beauté, en les utilisant, en les justifiant sous une forme esthétique. Leur inutilité est encore utile au point de vue esthétique. C'est parce que nous souhaitons que toutes les fausses conceptions de l'idéal disparaissent que nous créons l'œuvre d'art. En admettant qu'elles ne disparaissent pas, en admettant qu'elles sont utiles paur collaborer à lœuvie de la vie. en souhaitant même qu'elles durent pour nous permettre de les combattre, nous ne nous contredisons pas. .\ous ne pouvons lutter contre le faux idéal que par des œuvres d'art, des œuvres qui émanent de notre vie tout entière. Si les médiocres disparaissent, tant mieux. S'ils persistent à vivre au sein de l'humanité, l'art ne subit aucune défaite. Il joue toujours son rôle de réaliser l'idéal. Et c'est ce que nous lui demandons pour notre époque, afin qu'il annihile la puissance des médiocres, qui est la puissance du mensonge, — chaque fois que cette puissance se manifeste, chaque fois que nous la voyons renaître inlassablement sous des formes nouvelles.
L'idéal de l'art se découvre sans aucune taré ni défaillance. C'est le seul qui résiste au jugement de ïa critique. Et la critique, en reconnaissant à l'idéal de
l'art une supériorité évidente sur toutes les formes menteuses de l'idéal, est l'œuvre même de l'idéal de l'art dans les consciences. C'est l'art qui fait naître dans les esprits la critique chargée de reconnaître sa supériorité, et d'apprécier par rapport à lui les formes inférieures de l'idéal. La critique exprime le triomphe de l'idéal de l'art dans les consciences. C'est la preuve que cet idéal agit, qu'il existe, qu'il a une réalité. L'idéal esthétique ne subit aucune atteinte, aucune diminution, il domine les ruines du faux idéal. L'idéal de l'art s'impose quand on a éliminé les lausses conceptions de l'idéal religieux, politique et social. L'idéal esthétique est scientifique et humain II correspond à la réalité. Il la voit telle qu'elle apparaît, non telle qu'elle apparaît aux médiocres, différente de ce qu'elle est, mais telle qu'elle apparaît vraiment, dépouillée des mensonges dont ils la recouvrent ; et pour la découvrir telle qu'elle est, il l'interprète, il la continue, et lui restitue ainsi son vrai sens. Le vrai idéal fait justice dea conceptions médiocres qui ont supprimé l'idéal en lui donnant un sens qu'il ne peut pas avoir. Ce vocable a si bien servi à masquer la réalité qu« nous sommes humiliés de l'utiliser. Mais nous avons le devoir de ne pas lui en substituer un autre et de le conserver, pour lui restituer sa réalité. Il signifie pour nous le culte de l'art et de la beauté. Il signifie le culte de la sincérité et de l'enthousia-me. Il signifie que nous voulons rester nous-mêmes, en refusant de recourir aux artifices de la morale qui érige en dogmes l'impuissance, l'insincérité et l'hypocrisie.
Il faut en finir avec l'idéal de l'adultère et de la pornographie, qui continuent à sévir; — avec l'idéal du
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vaudeville et du feuilleton, qui se traînent péniblement ; avec l'idéal de l'hystérie et de la névrose, qui nous agacent et nous énervent... L'idéal que nous avons k défendre, — notre seule raison d'exister — , ce n'est pas cel idéal de faux sentiment, que toute une école d'écrivains, ne voulant pas voir la vie réelle, a inventé pour l'embellir, au lieu de chercher à en découvrir le sens profond, inaccessible à leur mentalité. Ce n'est pas l'idéal de tant de héros «le romans et de théâtre. (]e n'est pas l'idéal de M. Homais. Ni celui de Loyola. Ce n'est pas l'idéal en carton-pâte de Wagner, l'idéal en papier mâché des symbolistes. Ce n'est pas l'idéal de ceux qui tiennent des lys à la main, des démoniaques, dos invertis, des asexués. Ce n'est pas l'iiiéal de pourriture et de mort. C'est l'idéal bien portant et sain, qui germe en pleine nature, en plein air, en pleine Ijmière, — qui se soucie peu des théories nuageuses, du faux sentimentalisme et du faux symbolisme, et du faux naturisme, et du faux naturalisme, des fausses joies et des fausses douleurs, l'idéal qui est avant tout vivant, et qui a une grandeur, une envergure, une beauté. L'idéal qui n'est pas une déformation ni une copie de la réalité, mais qui en est la découverte. Ce n'est pas l'idéal mystique, — ce n'est pas l'idéal réaliste, — ce n'est pas l'idéal symboliste. C'est l'idéal vivant. C'est l'idéal réel. L'idéal a sa source dans la nature et dans la vie. C'est cet idéal que nous demandons à l'art de réaliser, pour que lui-même soit une réalité, pour qu'il crée l'harmonie de la vie. Bannissons une fois pour toute l'idéal obscur et compliqué, et toutes les formes d'idéal, — classiques ou romantiques — , qui emprisonnent l'art dans le faux, dans le
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laid, dans le médiocre. L'idéal du faux-art est amorphe. Le vrai idéal classique est clair et précis; c'est lui qui est vraiment révolutionnaire, en s'opposant à la fausse tradition qui passe pour représenter l'ordre et la vérité. Chaque fois que l'idéal vivant, qui seul est l'ordre, se manifeste, il semble révolutionnaire. Chaque fois qu'il reprend la place qui a été usurpée par l'idéal du faux-art, c'est lui qui a l'air d'usurper, d'êlre dans le faux, de violer les lois de l'harmonie et de la vie. Singulière déformation du réel ! Il s'oppose à la fausse tradition, comme à la fausse révolution, car la tradition des médiocres n'est qu'une révolution plus ou moins déguisée contre l'art et la vie. Fausse tradition et fausse révolution des médiocres, qui nient l'idéal en essayant de l'enfermer dans les formules les plus vides, formules qui s'évaporent et s'évanouissent dès que se montre la chaleur et la lumière de la vie qui absorbe tout, transforme tout, en beauté et en harmonie.
Ah ! ces cultes barbares vers lesquels se tournent tous les impuissants, tous les faux esthètes, tous les décadents de l'art officiel et de l'art d'à-côté. Ces cultes où pontifient les plus glorieux d'entre les nuls. Ces cultes où le médiocre est dieu. Ces cultes des petites chapelles et des grandes églises, — ces cultes delà vertu, de l'honneur, de la beauté, célébrés dans toutes les académies. Anciens et nouveaux venus se retrouvent dans les mêmes temples pour s'incliner bien bas devant l'image de leur impuissance, devant le style sans art, les idées plates et sans force. Ils sont légion ceux qui pratiquent le culte de la laideur en politique, en art, en littérature. Tous ces cultes se mélangent, se prêtent un mutuel appui, et il en est qui vivent ainsi en les combi-
ou L'AKTfaTOCItATIE 37
liant tous ; il en est qui trouvent dans les combinaisons de tous les cultes des raisons nouvelles d>.c/.9;e/-. Quelle mentalité, quelle sensibilité peuvent bien naître d'un tel ensemble de contradictions, démystifications, de falsifications ! D'autres se confinent dans le culte du nationalisme, qui a pour grand prêtre Maurice Barrés.
Il arrive que mal interprétés, déformés, tous les cultes vivants deviennent aussi nuisibles que ceux qu'ils contredisent. Le culte de Wagner devient aussi nuisible que le culte de Sarcey. Ils se rejoignent tous. C'est contre cette nouvelle impuissance à découvrir en chaque formule sa part de vérité, — cause de notre inquiétude — , que nous sentons la nécessité de réagir.
Sur le fumier du pessimisme et de l'art bourgeois un idéal était né, parfaitement réconfortant, libérant nos consciences du joug des médiocres. Cetiiléal, qui subit une première déformation dans le symbolisme, c'était celui de Wagner, c'était celui des préraphaélites, ce fut celui d'Ibsen, deTolstoï, de Nietzsche ; — cefutl'époque héroïque où V Idéalisme prit sa revanche contre la conception médiocre de la vie s'exprimant par le naturalisme. Mais aujourd'hui l'idéalisme, après avoir joué son rôle d'éveilleur d'âmes, de libérateur des consciences, d'avant-coureur, devient pour nous un joug nouveau aussi pénible que les jougs anciens, et ces Cultes, qui ont eu leurs mystiques, et leur utilité à un moment donné, ne sauraient s'éterniser, pour nous détourner de rechercher une autre orientation, une expression de
nous-mêmes enfin totale. Leur véritable influence commence le jour où nous nous libérons de leur in^fluence. C'est à ce moment qu'ils agissent vraiment, car ils démontrent à ce moment que leur conception de la liberté et de la vie n'est pas une illusion, puisqu'elle n'interdit pas d'autres découvertes dans le domaine de l'art et de la pensée, et puisqu'elle autorise, au nom de la liberté même, de nouvelles recherches. Précieuses découvertes qui en permettent d'autres, La voie ouverte, il ne leur appartient plus de s'opposer, au nom de la liberté qu'elles proclament, à la liberté de les abandonner dès que leur rôlea été parfaitement rempli. Or. aujourd'hui, on ne veut plus les abandonner, et comme elles ont joué leur rôle, l'influence exercée par elles n'a plus la valeur primitive, et ne peut qu'être funeste. On fausse leur sens de la liberté en faisant d'elles des entraves à de nouvelles enquêtes, la voie qu'elles ont ouverte est tracée, on ne veut pas la suivre. On s'arrête en chemin, séduit par leur beauté, n'en désirant pas d'autre. On ne veut plus rien « découvrir ». On borne l'horizon de l'art, on proclame que tout est dit, qu'il n'y a plus rien à faire après l'œuvre du génie qui révolutionna la peinture, la musique, la sculpture. A ce moment, pendant qu'une nouvelle mentalité éclot, expression de la signification exacte de l'œuvre, une autre mentalité reste fidèle à l'idéal ancien, en le déformant, et barrant en son nom la route à de nouvelles beautés. On lui fait exprimer le contraire de ce qu'il exalte. Ce n'est pas l'idéal, dans sa beauté réelle, que l'on oppose à de nouvelles enquêtes, c'est sa déformation, sa parodie. — et n'est-ce pas sa suprême parodie que de s'opposer à toute tentative heureuse, sous prétexte qu'il a tout ex-
ou l'artistocratie 30
primé ? Wagner, Tolstoï, Nietzsche, pour ne citer que les penseurs qui ont exercé le plus d'influence sur les générations de ce temps — , continuent d'exercer sur certains esprits une fascination, une sujétion qui n'a pas de raison d'être, qui est venue à son heure, qui ne peut aujourd'hui qu'être déformée par le' plus grand nombre, — et c'est contre la compréhension fausse de ces penseurs maintenant popularisés, démocratisés, c'est contre la falsification de leurs idées que nous protestons, au nom même de l'idéal dans leur œuvre contenu. Idéal, je le répète, qui nous dit d'être libres. Et quels moyens, pour nous, avons-nous d'être libres, sinon de nous affranchir de leur tutelle.
Ni l'idéal de Wagner, de Nietzsche ou de Tolstoï, — ni les débris du faux idéalisme — , ne suffisent aux jeunes générations avides de vivre. Substituons à l'idéal de Tolstoï et de Nietzsche un autre idéal, — aussi différent du leur que celui-ci est difl'érent de l'idéai qu'il a remplacé.
L'intérêt des médiocres c'est d'introduire des germes de mort dans tout ce qui est vivant, pour s'en faire un auxiliaire précieux. L'idéal leur fait peur, et dérange leurs intérêts. Il faut à tout pi'ix lui barrer la route, et en lui donnant un autre sens que le sens qu'il contient vraiment, il cesse d'exister, il devient une expression de néant, utile à propager et répandre l'erreur. C'est ce qui n été fait par les médiocres pour toutes les idées qui les condamnent. Proclamer que le faut idéal c'est le vrai, et quand on se trouve en face du vrai idéal le rendre aussi faux en le rapetissant à la mesure des intérêts et des passions, c'est ce que les médiocres, dans tous les temps, ont toujours fait.
40 LE CULTE DE l'iDIÏAL
Les conceptions les plus vivantes réduites à néant par l'œuvre des nuls, la laideur introduite dans tout ce qui était une raison de vivre, dans la pensée, dans l'action défigurées; toutes nos conceptions sociales et esthétiques, accaparées par les médiocres, devenues de nouvelles causes de laideur, se tournant contre l'art — le médiocre est plus à craindre lorsqu'il accepte les idées que lorsqu'il les combat, car il ne les accepte que pour, en les défigurant, entraver leur triomphe, les combattre plus étroitement — , c'est contre cela que nous avons aujourd'hui à lutter, c'est contre nos idées déformées, notre idéal rapetissé, tout ce qui était vivant, et que les médiocres ont utilisé pour leur œuvre de mort. C'est contre l'interprétation fausse de l'idéal de beauté, constituant une nouvelle laideur, que nous avons à nous élever. Cet idéal fut opposé par nous à l'idéal de la laideur, et voici que, mal interprété, il devient à son tour l'idéal de la laideur. Au nom même de la beauté et de l'art, les médiocres combinent de nouvelles falsifications, qu'ils veulent nous faire prendre pour cette beauté que nous défemlons, au nom de laquelle nous protestons contre leur laideur. Singulière situation que la nôtre! Quelle amertume nous saisit de constater que l'idéal que nous concevions et voulions réaliser a abouti en art. au faux-art; en politique, au radicalisme ; en morale, à la philanthropie. Quellt;' déception 1 et quelle désillusion ! et comme l'avenir nous paraît moins beau que nous l'imaginions tout d'abord.
Y a-t-il un idéal dans la poésie de Rostand, le roman de Bourget, la critique de Jules Lemaître? Y a-t-il un idéal dans tant de productions avariées, en tous genres.
OL' l'akiistocuatie 41
en peinture, en sculpture, en architecture? Dans l'art nouveau? Dans les philosophies, dans les politiques et les morales actuellement en honneur chez tous les peuples civilisés? Aucun idéal ne nous satisfait qui ém.ine des actes des dirigeants, des écrivains de décadence. Aucun ne constitue pour nous une raison d'exister. Ce sont autant de falsifications au moyen desquelles la mort s'installe au lieu et place de la vie.
(]omme l'idéal n'est vivant que dans les œuvres d'art et de littérature, la critique découvre celles-ci, mais comme dans le faux-art sous toutes ses formes l'idéal est défiguré, — le faux-art étant l'unique moyen des médiocres de combattre l'art en l'imitant, en essayant d'utiliser son influence pour faire triompher leur politique et leur morale. — c'est contre le faux-art que la critique dirige ses coups, — n'étant que l'art lui-même qui proteste par sa voix contre sa contrefaçon. C'est à la critique exclusivement qu'est réservée la tâche de restaurer, — et d'instaurer dans les esprits le culte de l'idéal, qui est celui de la beauté.
La critique doit faire justice de toutes ces fausses conceptions de l'idéal en s'attaquant aux fausses gloires, dont l'influence, entourée de tout le prestige que leur confèrent les institutions dont elles font partie, est grande au sein d.'S foules. Il est temps que la critique montre le vide de récentes réputations, et ne craigne pas de s'attaquer aux médiocres de tous les clans. Elle prendra, parmi les médiocres,, ceux qui ont la réputation la mieux établie, ceux qui occupent le plus haut rang, ceux que l'on juge au-dessus de toute critique (on considère comme un crime et une trahison nationale d'oser formuler le moindre doute sur la
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réalité de leur génie) afin de prouver à la foule qu'ils n'ont pas droit à la vénération dont elle les entoure. Ces gloires inattaquables, hautaines, — idoles de la médiocratie — , gloires fragiles pour qui a le courage de les examiner de près — , c'est le comble de l'irrévérence et de l'insolence de ne pas admettre avec tout le monde leur valeur et leur dignité. La foule n'admet pas que l'on juge avec une telle désinvolture des gloires promises à l'immortalité. Il iaut ouvrir les yeux à la foule, et lui montrer à quel point ces gloires sont transitoires, et combien inexistantes.
Il faut cesser d'adorer tous les dieux : le dieu nationaliste et le dieu socialiste ; — tous les dieux, — démocrates ou aristocrates, — saints ou laïques, — dieux du présent, dieux du passé; le dieu-honneur, le dieuvertu, le uieu progrès, le dieu-vérité, le dieu-idée pure, le dieu-sentiment; le dieu Nietzsche, le dieu Tolstoï, le dieu Wagner, et tous les dieux nés de notre impuissan :e à saisir dans sa totalité la beauté de la vie.
Parmi ces dieux, le dieu-égoïsme, sous couleur d'énergie, d'action, de volonté, sous couleur dépensée intérieure et de recherche de soi-même, d'amélioration, d'indépendance et de franchise, de culture intérieure et libre, — le dieu de l'arrivisme — , règne en maître, se charge de falsifier à son avantage tous les sentiments et toutes les idées. L'égoïsme a pris l'allure du socialisme, de l'altruisme, pour s'adapter à de nouveaux besoins, pour pouvoir exercer sa domination en invoquant d'autres prétextes. C'est contre ce dieu-égoïsme,
ou L'AUTISTOi^nATIE ^H
métamorphosé et rajeuni, que nous protestons aujourd'hui.
Rien d'étonnant à ce que tous les sentiments soient falsifiés à notre époque. L'idéal de notre époque, c'est le clinquant. C'est l'artificiel. C'est la contrefaçon. C'est le savoir-faire, i.'est l'habileté. C'est la ruse. (]'est la difficulié vaincue. C'est la copie, l'imitation, ('e n'est pas la création. Aucune loyauté dans les procédés des médiocres. Pour eux, l'idéal ^st un mot. Ils l'exploitent et s'en servent. Ils emploient les mots en leur donnant un sens qu'ils n'ont pas. Ils détournent de leurs fins les actes, les pensées. Ils faussent le sens de l'harmonie générale. L'idéal qui rampe et qui s'humilie, l'irléal qui s'agenouille devant la laideur, l'idéal prêt à toutes les sales besognes, — l'idéal incapable de sacrifice et d'abnégation, — voilà l'idéal des médiocres. Le faux idéal obéit à la mode. Il se confond avec elle. Faux idéal social, faux idéal humain, — c'est toute notre époque. Au nom de formules creuses on se bat. Au nom dentités, de mots, de théories. Au nom de tout et de rien. Au nom du passé, au nom de l'avenir. On taitsemblant d'exalter la vie. On se résigne et on se révolte. On doute et on espère. On est pour ou contre quelqu'un. Au fond, c'est la même médiocrité, c'est le même néant, c'est la même petitesse. Sous des étiquettes ditférentes la même impuissance s'affirme. L'idéal, c'est de ne pas être soi, c'est de ressembler aux autres, c'est d'imiter quelqu'un, c'est de ne pas penser, c'cî^t de ne pas agir, c'est (le ne pas vivre. Tel est l'idéal de la société contemporaine. Et c'est aussi l'idéal qui a l'air d'élre soi, qui se veut indépendant, qui fait semblant d'agir et de penser, de vivre, pour faire croire à sa réalité.
11 arrive que l'idéal, qui est ce qu'il y a de plus méconnu, est ce dont on parle le plus aujourd'hui. Mais comme on en parle mal et qu'on ne sait ce que cela vi'ul dire, c'est comme si on n'en parlait pas. Il y a contividiction entre les idées et les faits. Idéal social, idéal moderne, idéal humain, il importe de préciser le sens de ces mots qu'on ne cesse d'em[)loyer un peu partout, dans tons les milieux, à tort et à travers.
Le temps passe et il semble que nous n'avons rien fait. Il semble que nous n'avons fait que nous agiter, gesticuler, parler pour ne rien dire. Toutes les formules se confondent, toutes les opinions sont défendues avec plus ou moins d'insistance,, plus ou moins de sincérité et de talent, et d'avoir à choisir entre tant d'expressions, de n'avoir que l'embarras du choix, cela détermine un nouveau malaise qui crée une nouvelle sensibilité. Plutôt que de choisir entre toutes ces formules qui s'opposent et se combattent, nous essayons de créer la nôtre, n'en subissant auctme, faite du renoncement à chacune d'elles. C'est l'Artistocratie.
Il faut se débarrasser de ces influences, de ces restes d'influences qui pèsent encore si lourdem nt sur nous. (Ju'enfiii. après tant d'épreuves, d'expéri-^nces, et aussi de découvertes et de recherches, une pensée nouvelle surgisse, qui fasse de nous des hommes nouveaux. 11 faut qu'au sein de la société actuelle une race indépendante de penseurs s'affirme, apportant avec elle une conception originale de la vie, qu'elle aura découverte dans son spectacle toujours uniforme et toujours renouvelé.
L'idéal combat l'agitation. L'agitation sous toutes ses formes — religieuse ou politique, nationaliste ou
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socialiste. Il combat Tagitation, C'est autant un idéal de conservation, de préservation, qu'un idéal d'augmentation, d'accroissement de nous-mêmes. Il ne faut pas se borner à conserver ce qui a été acquis de beau, de noble, de généreux, — conserver le laid et l'injuste constituerait un véritable crime social, — mais acquérir de nouveaux biens, âe nouvelles raisons de vivre et d'agir. C'est tout à la fois un idéal de conservation et d'évolution, — conservation, non de principes absurdes, mais de la beauté de la vie, — évolution consistant à accroître cette beauté de la vie, à la découvinr, à conserver ensuite ce qui est découvert, à continuer le passé par l'avenir sous des formes nouvelles. Fixité de l'idéal, évolution de l'humanité s'accordent parfaitement. Il ne s'agit pas seulement de conserver ce que les hommes ont acquis de science et d'art, de poésie et de beauté — par Vévolution inême qui leur a commandé d'agir et d'aller de l'avant — mais de persévérer à découvrir des formes de beauté destinées à prendre place à côté des découvertes précédentes, d'agir afin de contribuer à la création de la beauté universelle. On se préserve des tares qui viennent altérer l'idéal, de ses fausses interprétations. L'idéal de l'évolution augmente et accroît la beauté de la vie par la compréhension même de ce qui a été conservé, de ce que l'idéal a déposé de vivant et d'immortel dans l'âme humaine au cours de sa route. Il nous dit ce qui doit être conservé, retenu, aimé. Cet idéal de conservation est en désaccord avec l'idéal des médiocres, qui ne conservent de l'évolution que ses tares et ses laideurs, — qui ne retiennent que ce qui a pu entraver l'ascension de la vie dans la pensée humaine. Evoluer, ce n'est pas
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détruire ce qui a été beau et grand, ce qui par conséquent le demeure encore et le sera toujours; ce n'est pas remplacer un idéal par un autre; c'est retrouver l'idéal certain, l'idéal humain, parmi les modifications qu'il subit dans la vie de Ihumanité, au sein des contradictions et des erremenls. Chaque temps exprime cet idéal humain à sa manière; chaque temps y met son em[)reinte; mais la beauté, qui est l'idéal, en prenant des formes nouvelles, continue les anciennes et reste la beauté. Nous avons à conserver l'idéal, et pour cela à évoluer afin de le réaliser. C'est dans le présent qu'il s'agit de réaliser le plus de beauté possible. C'est le présent qu'il faut envisager, car c'est par là même préparer l'avenir. Ce dont nous ne pouvons pas douter, c'est la réalité de la beauté; c'est cette réalité qui constitue pour nous la vérité. C'est elle qui est la science; c'est elle qui est la raison. Elle démontre la petitesse des querelles de la politique, des discussions des moralistes, des préjugés de classes et de partis, de tout ce qui n'est pas la découverte de l'idéal au sein de l'univers. Elle fait s'écrouler, en même temps que le pessimisme, l'optimisme, — elle rejette le scepticisme en lui substituant la vraie raison de vivre. Elle fixe le sens de l'évolution, que les médiocres ont intérêt à déformer, l'évolution dont ils ont fait un nouveau dogme, — dont ils parlent avec orgueil, comme d'une découverte qui leur appartient.
Maintenant, il nous reste à constituer le vrai socialisme, en le délivrant des tares du socialisme politique, en en faisant un idéal de beauté. Retrouver le sens du socialisme défiguré par les médiocres, c'est retrouver l'idéal. C'est donner un corps à toutes nos aspirations,
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c'est ne plus nous contenter de reculer indéfiniment le règne de l'amour. L'art, en imprégnant chaque sentiment humain d'une harmonie nouvelle, lui transmet, avec la liberté, la joie et le bonheur.
Substituons l'action à l'agitation et l'art à la politique.
Cessons de nous laisser leurrer par les promesses des politiciens, ils ne peuvent rien pour notre bonheur. Us sont impuissants à rien changer de ce qui est. Ce n'est pas de ce côté que nous pourrons arriver à créer de la justice et de la joie. Tout ce que les programmes des partis nous font désirer, tout ce qu'ils nous annoncent comme certain, l'art le réalise sans tarder et seul il est capable de le réaliser. Il n'y a désormais qu'un progrès possible : créer dans toutes les circonstances de la vie, et dans tous nos actes, des œuvres d'art, expressives de la justice et de la beauté qui sont en nous.
Nous n'avons à réaliser ni l'idéal nationaliste, ni l'idéal socialiste, mais l'idéal qui, en dehors de toute politique, peut seul réaliser la beauté.
Il n'est pas besoin de chercher d'autres remèdes à notre inquiétude, d'autres solutions pour résoudre le problème de l'existence. Cela suffit pour nous créer de nouveaux motifs de vivre, pour retrouver le vrai sens de la vie, en nous passant des hypothèses qui ont fait de la vie une énigme et de l'idéal une entité.
Ni le mot « élite », ni le mot aristocratie, ni le mot aristie ne nous ont paru suffisants pour désigner l'état d'esprit de certains hommes qui, dans la société actuelle, las des mensonges de la politique et de la morale, se tournent vers un idéal meilleur, — celui de la beauté. Aucun mot ne nous a paru meilleur pour désigner le nouvel élan qui anime les consciences individuelles que celui d'ARTisTOCiiATiE. i^cs artistocratt S sont tous ccuxqui, au sein de l'humanité présente, entrevoient un idéal différent de l'idéal de la société, et le réalisent dans leur pensée. L'artistocratie, c'est l'état de l'esprit libéré des contraintes, c'est l'âme affranchie de la laideur, c'est le pouvoir de la pensée. C'est la puissance de la beauté sur l'âme humaine, la régénérant et lui imposant le devoir d'être libre, le devoir d'aimer et de respecter la vie.
Ce que nous voulons, à l'heure actuelle, c'est la substitution d'un idéal à un autre, c'est la substitution de l'idéal au faux idéal. La débâcle de l'idéal ce ne peut être que la débâcle des interprétations fausses de l'idéal. Cette débâcle, hâtons-la pour lui substituer l'idéal de la beauté. Celui-ci n'exige ni lois ni parlements. Il exige l'intelligence et la sensibilité. Il germe dans le cœur de l'homme en présence de la nature. Il est, il doit être une direction intérieure, un gouvernement individuel qui assure à l'homme la liberté et l'amour. C'est cet idéal de beauté et d'art que nous proposons aux hommes de mettre au centre de leur existence, nous leur proposons de n'obéir qu'à l'idéal de
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l'art, de rejeter tout ce qui est sans art, de se ^^ouverner eux-mêmes, directement, sans le secours de la morale et de la loi, avec pour guide le seul amour de la nature, la seule admiration de la beauté, la critique, qui est la conscience, le sentiment le plus élevé de l'art, l'art compris et senti.
Un sentiment d'honnêteté, — la sincérité que nous nous devons à nous-mêmes — , nous pousse à ne rien déguiser de nos intentions. Notre sincérité nous oblige à dire la vérité à tous les partis, aux médiocres de tous les clans. Notre récompense, c'est la satisfaction que nous éprouvons à dire toute notre pensée. Cette satisfaction, c'est la joie supérieure de constater que nos actes sont en harmonie avec nos pensées, et qui nous prouve que nous sommes logiques, que nous vivons, que nous agissons. Nous nous devons le respect. Nous devons nous respecter, respecter notre amour de l'art et de la beauté, aimer notre idéal, nous aimer nousmêmes, d'un amour qui n'est pas égoïste, mais de l'amour vrai qui nous pousse à ne pas garder pour nous seuls nos convictions, mais à les répandre autour de nous.
Ce qui importe surtout, ce qui importe avant tout, c'est l'horreur de tous les sectarismes. L'horreur de tous les sectarismes doit nous guider dans la recherche de la vérité. Cette horreur doit inspirer nos actes, nos paroles. Or notre époque est une époque sectaire. Si c'est être sectaire que de défendre la beauté contre tous ks sectarismes, nous acceptons ce genre de sectarisme, et nous voulons bien être traités de sectaires,. La beauté veut qu'on agisse sans restriction. Elle ne veut pas de compromis. C'est elle qui nous ordonnie d'être contre
l'état social actuel. C'est elle qui dicte nos opinions. C'est elle qui inspire nos théories, c'est elle qui commande notre attitude dans la société présente, attitude qui est la preuve que nous sommes en harmonie avec nous-mêmes, si nous ne pouvons pas être en harmonie avec les milieux. Il faut s'affranchir de tous les milieux politiques, de tous les milieux sociaux, qui sont des milieux où le sectarisme règne en maître, où la beauté ne pénètre pas ou ne pénètre que diminuée, qu'aveulie, sous les traits de la laideur. Oui, les milieux politiques et sociaux sont formés à toute beauté, et c'est pourquoi nous ne sommes avec aucun d'eux. C'est pourquoi nous sommes contre eux. Nous ne voulons pas que leurs théories prévalent dans les œuvres d'art, nous ne voulons pas qu'en s'infiltrant dans les livres, elles dénaturent le sens de la beauté, créent le faux-art — c'est à dire l'équivoque, le démarquage, le sabotage, — le renversement de tout ce qui doit être.
Nous avons à nous débattre plus que jamais contre la laideur, à une époque où de vrais artistes ont créé de vraies œuvres d'art. La laideur sévit partout, en peinture, en sculpture, en architecture, dans l'art tout entier. Elle sévit peut-être plus profondément encore dans les livres. Il faut retrouver le sens de la vie perdue, tâche réservée avant tout aux littérateurs, et parmi eux aux critiques, stimulant leur volonté, leur montrant l'exemple.
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Ce livre, écrit en toute sincérité, en dehors de tout plan et de tout style académiques, affirme avec insistance le besoin d'affranchissement queplusieurs d'entre nous, au cours de ces dernières années, en présence d'événements politiques et sociaux, de l'attitude en certaines circonstances des dirigeants et des dirigés, en présence de la faillite de certaines idées, ont senti insensiblement s'infiltrer dans leur conscience. Un homme nouveau s'est peu à peu substitué à l'ancien. Aujourd'hui, ce besoin dindépendance absolue en face de tous les systèmes, de toutes les opinions politiques et sociales, éclate irrésistible. Il prend conscience de lui-même. On a essayé de préciser ici les tendances d'une nouvelle génération avide de vivre, en lui offrant un miroir fidèle d'elle-même pour qu elle se reconnaisse et prenne conscience de sa force.
Ce livre exprime le besoin d'idéal qui nous travaille, idéal que nous ne découvrons ni dans la politique ni dans la morale. Il exprime la flouvelle angoisse qui nous étreint en constatant que la plupart de nos illusions s'éteignent une à une. Il accuse le divorce entre notre pensée et l'agitation de la politique. Il ne veut plus qu^ subsiste un seul compromis entre la société et notre conscience. Il rompt les attaches qui nous liaient encore à ses lois, à sa politique, et requiert la volonté de nous diriger nous-mêmes, en nous passant du secours des mensonges inventés pour soutenir les faibles. Nous faisions encore, par inexpérience, quelques concessions à la société actuelle. Ces concessions, nous ne
les faisons plus. Nous voulons calmer la nouvelle inquiétude qui nous étreint en constatant que la politique s'oppose à toutes les réalisations de beauté que nous avions rêvées. Nous voulons calmer la nouvelle inquiétude qui vient de naître en notre esprit d'une désillusion Fatigués de iani de querelles, nous voulons trouver l'apaisement sur un terrain qui ralliera tous les esprits sincères, qui permettra qu'au sein d'une société médiocre ils puissent vivre, avec un idéal, — celui de la Beauté — le seul qui ne iiieurt pas.
Cet ouvrage a été écrit pour tous ceux qui cherchent une direction. Il leur dit de la chercher en eux-mêmes en se détachant de l'influence des milieu.r . Sans doute ce n'est pas la première fois qu'on leur tient un pareil langage. D'autres leur ont dit cela avant nous, et l'ont dit à nous-mêmes. Mais il le leur dit encore une fois. il le leur dit sans restriction, pour que, délivrés d'une influence, ils ne courent aussitôt après en subir de nouvelles. 11 les met en garde contre les faux apôties qui tendent des pièges à leur volonté et à leur énergie. On leur a dit que le moyen d'être eux-mêmes, était dans le nationalisme, ou dans le socialisme ; — on leur a indiqué de faux motifs d'action, — on les a dirigés sur la voie de la fausse action, sur la voie de la politique ou de l'arrivisme, de la force, de l'énergie déformées. On leur a donné de piètres raisons, et des ai-guments factices. La nouvelle génération comprendra-telle qu'elle doit sedétacher complètement des influences dominantes pour agir dans le sens vrai, pour être utile, pour collaborer à l'évolution delà vie? L'idéal qui triomphera demain ne sera ni celui de Tolstoï. ni celui de Nietzsche, ni celui de Barrés. Ce livre
ou L AHTISTOCRATIE
ne propose aux jeunes esprits ni le culte du moi, ni l'idéal de la décadence, ni Tidéal politique, ni l'idéal moral. Il ne leur propose ni l'idéal de résignation, ni l'idéal de révolution. Il leur propose de réaliser pour leur propre compte l'artistocratie.
Dans l'homme délivré de toute politique et de toute morale il reste un artiste. C'est cet artiste qu'il s'agit de faire surgir, d'éveiller en nous, de susciter, et de ressusciter. Et c'est ce que fait la critique, telle le sculpteur qui donne forme et vie au bloc informe. 11 y a, dans tout homme un artistocrate qui s'ignore, qui condamne la part médiocre de lui-même. C'est cet artistocrate qui doit l'emporter. C'est cet homme vrai- ■ment supérieur qui doit aujourd'hui vivre en nous, prenant la place du politicien. Il gagne chaque jour du terrain, à mesure que nos préjugés s'affaiblissent, que nos illusions s'envolent, — il s'augmente en proportion de ce que nous perdons. C'est cet artiste que nous voulons dégager des emprises diverses, des scories et des tares qui l'empêchent de se manifester, — pour que, apparaissant à la lumière delà vie, il joue ■enfin son rôle dans l'humanité.
A Gabriel SEAILLES
Que l'individu périsse, une chose reste im- « mortelle, l'Idéal de chacun et de tous : la « beauté, qui par tous les sens se révèle à « chaque (*'tre, et qu'en retour chaque être « crée par chacun de ses désirs, chacune « de ses pensées ; la beauté, lien des races « dans l'espace, lien des générations dans « le temps ; la beauté, floraison de l'âme « qui croît sur les ruines de l'intelligence ; « la beauté, face riante de la réalité, vo- « lonté profonde de l'homme, raison dernière « de la vie. »
Fr. ROUSSEL-DESPIERRES.
La beauté, — ce vocable ne résume-t-il pas toutes les aspirations humaines? ne désigne-t-il pas, pour chacun de nous, le rêve que nous voulons réaliser,
l'idéal que nous voulons atteindre? La beauté n'est pas un mythe, — c'est une réalité. Oui, ce vocable désigne pour nous la plus grande somme de bonheur, et de pensée qui est au cœur de l'humanité. 11 importe de ne pas la considérer comme irréalisable, comme une simple illusion, mais comme la preuve de l'action de l'homme, la manifestation de son génie. La beauté a reçu bien des interprétations, comme l'idéal avec lequel elle se confond. Mais parce que les hommes ne s'entendent pas sur ses caractères, sur son rôle, sa signification, est-ce une raison pour conclure à l'inexistence de la beauté? Pour une partie de l'humanité, la beauté, la beauté suprême, c'est la laideur. La laideur, voilà ce que les médiocres prennent pour la beauté. Parce qu'ils appellent beauté ce qui n'existe pas, ce qui est son antithèse, devons-nous refuser à la beauté ça réalité ? Les uns font de la beauté un mystèie, inaccessible à l'homme, la placent en dehors et au-dessus de l'humanité. Nous croyons que la beauté existe, qu'elle se confond avec l'art, et que l'art en est la manifestation la plus haute. La beauté n'est pas en dehors de l'art. Celui-ci la découvre au sein de la nature, lu* donne forme et vie. Celui-ci la rend concrète, y inscrit tout idéal, l'impose à l'humanité. Il veut qu'elle devienne pensée, qu'elle devienne action, qu'elle devienne réalité. Il ne va point la chercher en dehors ni au-des- , sus de la vie, mais il la découvre, en se découvrant, dans le cœur de l'homme, dans son émotion, et dans sa raison. L'art découvre la beauté dans les gestes les plus humbles, et dans les paroles les plus simples. En manifestant la beauté, l'art manifeste la vie. Par l'art, la vie et la beauté se confondent. La beauté est essen-
ou l'artistocratie rJO*
tiellement Imniaine, parce que l'art est humain. Il n'y a pas fie be;uilé si l'art ne la découvre pas dans les attitudes des êtres, dans les relations qui les unissent à l'univers, dans les mouvements qui donnent à la vii^ son harmonie, dans tout ce que nous connaissons. La beauté, la heauté toute seule, restreinte à un petit nombre de faits, c'est une conception fausse. Les faux artistes ne voient la beauté qu'à travers leur impuissance. Us 11 situent dans le néant. Pour eux, la beauté est dans l'inaction. La beauté est immobile. Quelques faits en sonl injprégnés. Quelques gestes la contiennent. En dehors de ce catalogue de faits choisis et ri'tenus, la beauté n'est nulle part, donc l'art ne s'y trouve pas davantage. L'art ce sont quelques attitudes, quelques expressions,,-+^^ie^ues gestes. Ce sont des paroles sans rie, ce sont des gestes sans cadence. Voila une conception fausse le la beauté, une conception fausse de l'art, par conséquent une conception fausse de l'idéal, qui ne correspond plus à nos aspirations, qui ne correspond pius à notre conception de la vie.
C'est l'art (pii nous a donné cette conception belle de la vie, en se découvrant dans ses profondeurs, en ne voulant pas se découvrir ailleurs. En puisant dans la vie sa suprême inspiration, l'art a existé, et il a manifesté la vie. Il l'a |)rolongée, il 1 a continuée, il est devenu la vie même, toujours neuve, toujours inédite. Car la vie, si elle manifeste un idéal éternel, ne cesse d'évol-er, de se transformer, de se créer à chaque moment. Elle veut que l'homme participe à son évolution. Elle le place en face d'elle-même, elle lui communique sa pensée, elle fait naître, de son contact avec l'homme, l'art. L'art est toujours nouveau. Chaque fois qu'une œuvre
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d'art surgit du sein de la réalité, elle exprime l'éternelle reconnaissance de Ihomme en face de la beauté de la vie, et son étonnenient. et son admiration . La beauté n'est souvent qu'une ligne, qu'un geste, qu'une parole. Mais ils renferment toute harmonie. Ils contiennent tout idéal. Et par là résument tous les gestes, toutes les paroles, toutes les formes éternelles, — même les gestes et les [)aroles qui ne participent pas à l'évolution de la vie, mais que l'art contraint de collaborer à son triomphe, d'aider à son éclosion, auxquels il communique la beauté qu'ils ne possèdent pas, en leur imposant la sienne, en les décrivant, en les interprétant, en les recréant, par la toute puissance du génie de l'homme. La beauté n'a jamais été bien définie par les philosophes. Ils se contredisent dès qu'il s'agit d'en découvrir les lois pt la réalité. Pourtant, elle ne se sépare pas du vrai ni de la pensée, ni de l'émotion, ni de la justice. Elle n'i'st pas en dehors de l'humanité. La beauté ne se manifeste que par l'art.. Elle est le sentiment que dégage toule œuvre d'art sincère. Si une œuvre d'art émeut, M elle élève l'homme au-dessus de lui-même, si elle lui donne de la vie une interprétation neuve, c'est parce qu'elle est belle. Ne séparons pas l'art de la beauté. Il est certain que l'œuvre est belle, même si l'homme n'éprouve aucune émotion en sa présence. Si l'homme est médiocre, l'œuvre d'art ne lui inspire aucune pensée. Elle n'éveille aucune lueur dans son cerveau. C'est ce qui explique l'inimitié des médiocres pour l'œuvre d'art. Ne la comprenant pas, ils la nient. L'œuvre est belle quand même, et la critique des médiocres ne peut rien contre sa beauté. Les médiocres n'éprouvent que des émotions inférieures, ils n'ont au-
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cune pensée, aucune émotion. La laideur est toute leur existence. Elle inspire tous leurs gestes. Us ignorent la beauté de l'art. L'eflbrt de la critique pour laire triompher l'idéal de l'art, — c'est à diie la beauté — , n'est pas un effort impuissant, qui n'aboutit pas. Le médiocre est celui qui ne comprendra jamais. Mais celui que l'art révèle à lui-même n'est pas un médiocre. Celui qui, a un moment de sa vie, reconnaît la supériorité de l'art sur le faux-art, delà vie sur la mort celui qui refuse de suivre la voie de la médiocrité, n'est pas un médiocre. S'il s est égaré sur le chemin de la laideur, dès qu'il reconnaît qu'il a fait fausse route, il est artiste, il comprend et il aime l'œuvre d'art. Le médiocre est celui qui n'a jamais compris et ne comprendra jamais l'œuvre d'art. Sur lui, la critique ne peut rien. Il restera ce qu'il est. Son existence ressemblera au néant. Le médiocre est celui qui a vécu et vivra dans l'ignorance absolue de la beauté. La critique éveille ceux qui ont au fond de leur cœur le pressentiment de l'i'léal, ceux qui ne ferment pas leurs yeux obstinément à la lumière et h. vie. Elle les révèle à eux-mêmes. La beauté a une raison d'être, puisque les artistes la créent, puisque les hommes l'admirent et veulent s'inspirer d'elle pour agir et penser. Qu'importe que les médiocres refusent de la voir. Ce qui importe, c'est qu'elle existe, et qu'elle trouve dans l'œuvre d'art son suprême épanouissement. Sans l'art, la beauté de la vie serait invisible. L'art crée la beauté de la vie en la découvrant. Parce qu'il découvre la beauté de l'univers, il constitue, à lui seul, toute la beauté, il est donc l'unique beauté de la vie. Cette beauté vaut la peine d'être aimée. Elle vaut la peine qu'on lui sacrifie des existences. Sa réalité
n'échappye pas au penseur. Il la replace rliins la vie et dans le cœur de l'honame, dans son intelligence. Il refuse de croire que la beauté existe en dehors de l'homme, en dehors de l'œuvre d'art créée j>ar lui. Il la met à la base de sa vie, comme à son plus haut sommet. Tout pour lui commence et finit en elle.
Puisque la beauté ne se manifeste que par l'art, préserver l'art de sa contrefaçon, c'est préserver la beauté. La critique, en découvrant l'art, protège la beauté de la vie. Si la beauté occupe le sommet le plus élevé de la vie humaine, c'est que l'art reste constamment sur les hauteurs. Le faux art n'a pas de beauté. La beauté, ce sont les œuvres d'art que nous aimons, que nous admirons, et qui parlent à notre cœur. Elles parlent à notre être tout entier. La beauté, c'e.=t la description des faits et gestes humains, l'interprétation de la nature par le génie. Quand nous disons à l'humanité de ne pas supprimer la beauté du centre de sa vie, nous lui disons de ne pas supprimer l'art de ses actes et de sa pensée, d'aimer les artistes, de collaborer à leurs œuvres. Nous lui disons d'aller aux œuvres vraiment sincères, non aux parodies de la beauté. Nous lui disons de choisir sans cesse, pour former ■^on goût, élever son intelligence et puritier son cœur, les créations immortelles qui peuplent la vie. La be.uifé, c'est le cœur et 1 intelligence humains qui la créent, c'est la pensée et l'action de l'homme. Chaque fois que nous sommes en présence d'une œuvre supérieure léguée à l'admiration des hommes, nous sommes en présence de la baauté. Le sentiment de la beauté, c'e-t la sympathie qu'éveille en nous telle architecture lumineuse, expression des peuples et des cités, — c'est la poésie
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qui atteste les croyances et les héroïsmes des individus, — c'est le livre où l'écrivain a fixé le meilleur de ses conceptions, — c'est aussi la sculpture, la peinture, la musique, — c'est le sentiment supérieur, le sentiment universel, — l'éloquence qui émane des chefs-d'œuvre. La beauté, c'est le sentiment de l'art. C'est ce que nous éprouvons d'indéfinissable et de profond chaque fois que la vie, signifiée par l'œuvre d'art, se continue dans notre être pour le transformer, s'ajoute à notre pensée pour l'élargir, à notre conscience pour la magnifier, à notre raison pour la libérer des petitesses dont la laideur l'enveloppe, — à tout ce que nous sommes pour que nous devenions meilleurs.
La beauté n'existe pas pour les faux artistes. Leur œuvre ne dit rien. Il n'émane d'elle aucun héroïsme. Que trouvons-nous dans les productions du faux-art contemporain, sinon l'absence de beauté? L'absence de beauté est partout. Dans ces œuvres, la laideur s'est substituée à la beauté. Du théâtre à la sculpture, de la poésie k la musique, — dans toutes les forrhes du fauxart qui contrefont l'art. — que trouvons-nous? La laideur toujours. Elle s'étale dans les écrits, dans les livres, dans les monuments, dans les gestes, — dans les mœurs. Elle est l'âme de la médiocratie. A combattre la laideur nous devons employer nos forces. La critique, ce n'est pas autre chose que la foi dans la beauté, que l'affirmation de la vie, que la haine de la laideur. C'est la lutte éternelle contre ce qui est médiocre. La critique recherche ce qui est beau, le découvre et l'exprime. Pour la laideur, elle est sans pitié. C'est l'arme vengeresse qui permet au poète de se défendre, de s'imposer, de briser ses ennemis. La
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critique, c'est l'art proclamant sa victoire sur le néant et la laideur.
La critique qui se voue à la découverte de la beauté dans l'œuvre d'art, — qui se voue par là même à lutter contre le faux-art sous tous ses aspects, — venge le génie de l'œuvre de la fausse critique. Elle combat sa contrefaçon. La fausse critique, — l'absence de critique, — accompagne le faux-art. Elle a la prétention de juger avec conviction et sincérité. Elle a la prétention d'être juste. Ce n'est pas seulement contre les taux artistes que la critique doit lutter, c'est contre la critique, c'est contre la masse des jugements anonymes et ineptes, des préjugés et des habitudes, c'est contre les partis-pris et les conventions, c'est contre tout ce qui, sous des formes multiples, — tradition, enseignement, école, — s'oppose à l'œuvre du progrès.
Nous avons cherché la beauté dans le rêve et dans l'illusion, — nous l'avons cherchée dans le mensonge. Nous avons cherché la beauté dans le mysticisme, dans l'inaction, dans l'irréel. Nous avons cherché la beauté dans l'égoïsme, dans le néant. Nous ne l'avons pas trouvée. Nous la chercherons désormais dans la nature et dans la vie, et nous la découvrirons. Nous la découvrirons dans nos consciences, dans nos cœurs. Nous la découvrirons en nous, hors de nous, partout. Nous la découvrirons dans le peuple qui souffre, chez les humbles qui peinent. La beauté cessera d'être un rêve. Elle senveloppefa d'une forme réelle.
Il sied de rappeler à notre époque qui la méconnaît le prestige de la beauté. Souvent elle a employé ce vocable sans le comprendre, souvent elle a conçu la beauté inférieurement. Elle l'a conçue à l'image de sa médio-
ou l'autistocratie g.")
crité. Retrouver le sens de la beauté perdue, déformée par les médiocres, est l'œuvre des artistes libres. Les critiques ont cette mission : découvrir la beauté de l'art, pour que les foules la connaissent. Elles l'ignorent totalement. Elles en sont privées. C'est comme si elle n'existait pas. La beauté existe, elle est dans les œuvres d'art, les artistes la créent chaque jour en la découvrant dans limmensité de la vie, ils la créent avec leur génie, c'est à dire avec leur intelligence et leur émotion, et la foule ne connaît pas, ou méconnaît leur? œuvres. La critique découvre la beauté dans les œuvres qui la contiennent. Elle la découvre par l'intelligence et par l'émotion. Le critique est un artiste. Le sens du beau le pénètre. La vie se résume pour lui dans l'œuvre d'art. Il ne garde pas pour lui seul ses précieuses découvertes. Régénérée par la beauté, la critique veut qu'il en soit de même pour l'humanité. Elle veut qu'elle soit régénérée par l'art. Elle veut qu'elle prenne conscience d'elle-même au contact des œuvres d'harmonie et de lumière. Et son plus bel effort, c'est en découvrant la beauté de la vie dans l'art, de la découvrir aux âmes obscures qui la cherchent, qui la pressentent. H sied de rappeler notre époque au souci d'aimer le beau. Ce souci la régénère, l'élève, l'élargit. Ce souci crée sa plus haute conscience. En dehors de l'amour du beau, il n'y a rien de grand, de noble. Il n'y a que de l'égoïsme et de la petitesse. Prêcher cet amour du beau, le répandre dans une société qui n'obéit qu'à d'étroits sentiments, que guident uniquement les bas motifs de l'intérêt, c'est soutenir la plus noble des causes, mais aussi la plus ingrate et la plus douloureuse. C'est s'exposer à l'incompréhension et à la haine. La société n'aime
pas qu'on lui parle de « beauté ». Elle n'aime pas qu'on lui parle d'harmonie. Elle ne veut pas en entendre parler. Elle veut iTster telle qu'elle est : médiocre. Elle ne veut pas changer, se transformer. La beauté condamne ses actes. Ses pensées sont mesquines. Son idéal est faux. Elle se contente de la laideur. La laideur est sa raison d'être. Elle repose sur la laideur. Elle n'aime que ce qui est laid. Elle ne se passionne que pour le faux. Les médiocres qui la peuplent s'effarouchent et se dispersent,ou s'amassent haineusement,quandlechef d'œuvre éclatant de lumière resplendit et s'impose. Il ne faut pas contempler la lumière. Il faut étouffer le génie. Il faut supprimer à tout prix la beauté. La beauté, c'est la pensée, l'action. Elle est dangereuse. Elle brise le cadre des formules reçues. Elle brise le cadre de la tradition Elle détruit l'enseignement. La beauté ne se conçoit qu'administrée, hiérarchisée, elle ne se conçoit pas sans le contrôle de l'Etat, visée et protégée par lui. Cette protection est un mensonge (1). Seule, la laideur est protégée. On parle de protéger la beauté pour l'amoindrir, la supprimer, — pour qu'elle disparaisse. On ne protège que les œuvres médiocres. L'Etat n'a pas à encourager les arts, il n'a pas à les protéger. Autocratie ou démocratie, il n'y entend rien. L'art est l'œuvre de l'individu libre. Il ne s'apprend pas. Il ne s'enseigne pas. Il naît de la rencontre de l'homme et de la vie, de leur contact. Dès lors, on n'intercepte pas la beauté au moyen de formules. L'Etat n'a pas à se placer entre l'homme et la vie. Il n'a pas à lui dire : tu créeras dans
(i) L'Etat achète la peinture d'un Steinheil I (Note ajoutée sur les épreuves, 30 novembre 1908).
ou l'artistocratie 67
un sens, tu t'interdiras toute recherche neuve. Tu n'as pas le droit de faire une découverte. Tu obéis à la force de l'habitude, à la tradition. Tu es un élève docile qui copie ses maîtres. Tu appliques aveuglément leurs préceptes. Tu n'as à avoir aucune indépendance en face de la nature. Ne l'interprète pas : copie-la. D'ailleurs, la nature. n'existe pas. C'est un mythe. La nature, c'est l'Ecole qui la crée. C'est elle qui lui lionne des lois. La nature n'a rien k voir avec l'art. Ils s'excluent. Ils s'ignorent. Il ne faut pas essayer de les rapprocher : œuvre vaine! Garde-toi de l'indépendance. En art, tu n'as pas le droit d'être un homnip. Ce droit, je te le conteste d'ailleurs en tout et partout. En art, pas plus qu'ailleurs, tu n'as le droit d'être un homme libre. Tu n'es qu'un mannequin, une chose sans volonté, sans énergie, un mécanisme sans pensée. Et tu voudrais l'émanciper par l'art ! Tu voudrais créer, répandre de la beauté autour de toi ! Arrête, tu n'as pas ce droit. Si tu le prends, je ne cesserai de déformer ton art, de mutiler ta pensée, de te rendre la vie obscure et misérable. Tu n'auras aucune récompense à espérer de moi. Tes œuvres, nul ne les connaîtra. Je m'y opposerai de toutes mes forces. Aucun musée n offrira tes œuvres en spectacle a la foule. Mes musées, ils appartiennent aux médiocres. Ils y sont chez eux. J'en ouvrirai les portes toutes grandes à la foule. Je lui dirai : voilà où est le génie, — voilà où estla tradition, voilà où est la beauté. Et la foule le croira, et son goût sera faussé, et la foule ne voudra plus de tes œuvres. Il lui faudra des œuvres vidés, sans lueur, sans sincérité. Elle recherchera les œuvres sans valeur. Elle méprisera la pensée. En présence d'œuvres d'idéal, elle ne comprendra pas. J'aurai
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accompli ma mission : chasser la pensée, chasser la beauté, chasser l'idéal et l'art de la vie. Pas plus que je ne veux qu'elle connaisse tes œuvres, elle ne connaîtra l'œuvre de tes précurseurs. 11 faudra qu'elle ne l'aperçoive que détériorée, ou reconstituée, défigurée, interprétée à rebours. 11 faudra que l'esprit de la tradition soit faussé. Si on comprenait l'œuvre de tes précurseurs, on comprendrait la tienne. En ayant l'air d'opposer à tes libres recherches, au nom de la tradition, les recherches de tes précurseurs, j'en déformerai le sens. Leur pensée n'apparaîtra pas. La liberté qui les anime deviendra pour toi un esclavage. Tu devrascopier le passé. Tu ne suivras pas ta libre inspiration. On a tout dit avant toi. Avant toi, on a découvert la nature. Avant toi on a découvert la vie. Que te restet-il? Rien. Tu n'as qu'à laisser de côté tes préoccupations artistiques. Tu n'as qu à devenir un bon citoyen, voilà tout. Ne pense plus. Ne fais plus rien. Vis commeune brute. Obéis à la loi. Courbe-toi sous le joug de l'autorité. Ne sois plus un artiste. Ne sois plus un homme libre. Alors tu connaîtras les pures joies de l'inertie et de l'indifférence, les pures joies de l'égoïsme et du moindre effort. Alors, tu seras l'être complet qu'il faut à la « médiocratie ».
La beauté des esthétiques officielles ne nous satisfait pas. Nous ne découvrons pas la beauté de l'art médiocre. Ce culte de la beauté est proscrit des Instituts. L'enseignement l'ignore. On apprend à vivre en laideur. Cela s'apprend parfaitement. 11 est plus difficile d'apprendre à vivre en beauté, car on l'apprend tout seul, sans le secours d'aucun pédant. On l'apprend devant la vie.
ou l'artistocratie 69
Quand la beauté cessera-t-elle d'être pour la démocratie un mot quelconque, sans aucun sens ? Quand sera-t-elle une réalité ? Quand verrons-nous les foules s'enthousiasmer devant l'œuvre pure, idéale, de l'art? Quand reconnaîtra-t-elle au passage les artistes de génie ? Quand leur donnera-t-elle la vraie gloire ? Quand cessera-t-elle d'encourager et d'aimer les médiocres ? Long sera son apprentissage. La critique n'a pas encore dégagé les consciences de leur obscurantisme.
Les artistes créent quand même, quelles que soient les conditions que la société leur impose. Elle leur impose de créer dans un sens rétrograde. Ils s'y refusent. Elle leur impose de consulter ses goûts. Ils créent contre ses goûts. Us ne font pas de concessions. Ainsi leur œuvre a toute chance de survie. Elle est viable. Elle aura pour la contempler les foules de l'avenir. Qu'importe à l'artiste d'avoir contre lui la foule du présent. S'il se conformait à ses goûts, il aurait contre lui les foules de l'avenir. Il préfère avoir l'adhésion du peuple de demain plutôt que celle du peuple d'aujourd'hui. Sa gloire est durable. Elle ne dépend pas du caprice de la mode. Elle a pour elle le temps et la vie.
Le Poète a-t-il une mission ? L'artiste joue-t-il un rôle dans la société ? Quel rôle voudraient lui faire jouer les médiocres ? Le rôle d'un diseur de riens. La mission du poète est plus haute. En créant de la beauté, le poète délivre les âmes. Il les ouvre à une vie nouvelle. Les médiocres, lorsqu'ils assignent une mission
sociale aux poètes, ;i tous les artistes, exigent d'eux qu'ils ne créent aucune beauté, qu'à la place de l'idée ils mettent l'abstraction, qu'ils substituent la thèse aride à la représentation de la vie. Tout, excepté la vie. Si 1 art est vivant, il exprime la beauté, il apporte la lumière. Il ne le faut pas. S'il dit quelque chose, qu'il se passe de la beauté. Ce sera le triomphe de la prédication sans art. L'art social, pour les médiocres, c'est l'art sans beauté. C'est l'art qui prêche, qui enseigne. Tandis que la beauté est le suprême enseignement, qu'elle enseigne dès qu'elle existe, l'art sans beauté des médiocres, q(ii a la prétention de faire entendre de hautes leçons morales, ne touche ni ne pénètre. Il n'évoque rien. L'art social, pour les médiocres, c'est l'art qui correspond à leur pauvreté d'esprit, l'art qui reproduit leurs petites querelles politiques, qui a la prétention de résoudre tous les problèmes. L'art des médiocres, en se passantde la beauté, ne fait jailliraucune haute leçon du choc des conflits qu'il représente II ne les fait pas vivre. Cet art n'en dit pas plus long que « l'art pour l'art », autre façon pour les médiocres de nier l'art. L'art de thèse est aussi artificiel que l'art pour l'art. C'est le même néant. Il se passe également de la beauté. Qu'ils nient la beauté ou l'affirment, les médiocres sont toujours en dehors du vrai. Leur vie est pleine de contradictions. Ces contradictions, voilà leur unique logique. Us sont logiques avec eux-mêmes, en ne cessant de se contredire. Ils se contredisent quand ils dissertent sur l'art, quand ils émettent théories sur théories, quand ils affectent d'ùvoir des idées, ou de ne pas en avoir. Le culte de la beauté est sans cesse méconnu par eux. Le culte de la beauté est méconnu dans
ou l'artistooratie 71
la théorie de l'art pour l'art, aussi bien que dans la théorie de l'art utilitaire. Des deux côtés, c'est l'absence d'art. C'est l'absence de beauté. Ce rôle de prédicateur ou de diseur de riens, qui aboutit au néant, qui supprime l'art, c'est le rôle que les médiocres assignent aux poètes, — à leurs poètes. La mission du poète est autrement sublime. Ce n'est pas celle d'un isolé. C'estcelle d'un conducteur de foules. C'est celle d'un homme qui fait partie d'une société, qui joue un rôle social;, qui apporte aux hommes l'harmonie de la vie. Il s'est délivré des erreurs qui enlaidissent l'humanité, mais il n'a pas cessé d'être un homme. Il chante ses espoirs d'homme, et ses inquiétudes. Il voudrait entraîner à sa suite toutes les générations. Il parle pour tous, il parle à tous, au nom de tous. Il ne sait pas ce que c'est que la haine. 11 n'a de haine que pour la laideur. Son rôle humain, sa mission humaine, c'est de guider les consciences vers la beauté, de les émanciper au souffle bienfaisant de la vie. Le poète n'a pas d'autre mission : découvrir la vie aux âmes qui l'ignorent. Diminuerle nombre des morts qui peuplent l'humanité ; — peupler le monde de vivants, d'esprits libres et conscients. Le culte de la beauté, c'est le seul culte qu'il voudrait instaurer. C'est le seul culte qui est pour lui urgent, nécessaire. Ce culte doit rayonner dans toutes les âmes. Telle est la mission du Poète. Telle est sa haute signification dans la vie universelle. Il fixe les pressentiments, il crée de nouvelles formes de pensée et d'action, — il découvre la vie et l'éternisé en la découvrant.
Si les artistes ne constituaient, au sein de l'humanité, la race élue entre toutes pour pratiquer le culte de l'idéal, et le protéger contre les médiocres, lafoule vivrait
dans une ignorance totale des lois de la vie, — l'humanité croupirait dans la laideur. On imagine avec angoisse une humanité d'où les artistes seraient exclus. Il n'y aurait pas d'idéal à atteindre, de but à poursuivre. Sans l'art et sans la science, le progrès ne serait qu'un mot. Ce culte de l'idéal, les artistes le préservent avec un soin jaloux, ils en sont les « prêtres », mais au lieu de le garder pour quelques initiés, au lieu d employer des vocables hiératiques et des gestes incompréhensibles, tous leurs gestes sont clairs, toutes leurs paroles compréhensibles. Les poètes sont sincères. Cette sincérité les sauve du découragement et du pessimisme. Ce sont des prêtres d'enthousiasme.
On confond la poésie et l'idéal, et l'on a bien raison. Aussi les médiocres, quand ils dirigent leurs coups contre la poésie, entendent bien les diriger par là même contre l'idéal. Pour eux, idéal et poésie ne font qu'un. Pour eux également, — quand il s'agit de leur idéal faux et médiocre — , ce qu'ils entendent par poésie s'accorde parfaitement avec leur idéal. Leur poésie est l'absence même d'idéal, c'est-à-dire que l'idéal de leur poésie est factice. Qu'on prenne garde quand on exalte la poésie, de la confondre avec la fausse conception de l'idéal. Qu'on se garde bien de prendre pour la poésie son contraire, c'est-à-dire de désigner par poésie tout ce qui est irréel, inhumain, et sans consistance. Une telle conception de la poésie est médiocre. Et c'est bien cela que les médiocres entendent par poésie, quand par hasard il J'aiment : l'impuissance, — tout ce qui est vague, tout ce qui est indécis, imprécis. L'image du néant, le songe creux, l'inaction. La poésie est au contraire active et vivante. Elle est comme l'idéal, elle a sa
ou L'AiniSTOORATIE 73
source dans le réel. Elle est rame même de la vie. Poésie est synonyme d'illusion. Quand on parle de poésie, il semble que l'on parle de ce qui n'existe pas. C'est la poésie des médiocres qui n'existe pas. C'est d'elle qu'on peut dire qu'elle n'exprime rien. C'est elle qui est en dehors de lavie. Poésie est pour nous synonyme d'ation, autant que de pensée, et elle renferme l'idéal vivant. Exalter la poésie, quand une société a de la vie une conception terre à terre et médiocre, sans idéal et sans beauté, sans poésie, c'est exalter l'idéal. En défendant la poésie contre les médiocres qui la nient, nous défendons l'idéal, nous prenons sa défense contre les esprits épais et lourds, pour lesquels toute poésie consiste dans la digestion.
Quand la poésie quitte les hauteurs, les hauteurs des médiocres qui ne sont que l'extravagance et l'impossible, que les plus plates éhicubrations, elle reste dans le terre à terre et le banal. Elle est aussi insignifiante. C'est de le poésie de détails, de calque, de copie. La vraie poésie de la vie quotidienne ne s'y découvre pas. Le culte de la poésie n'est pas le culte de l'idéal nuageux et inconsistant; mais ce n'est pas non plus le culte de la réalité toute seule, non comprise, non exprimée, — le culte du tour de force, pas plus que le culte du rare, celui du mot, ou de la couleur. — celui de l'extravagant, ou du banal, que tant de faux poètes s'essaient à faire triompher, ne parvenant qu'à détourner de la vraie poésie ceux qui voudraient lui demander un refuge contre la mort.
La poésie est le contraire du terre à terre. Notre époque vit dans le terre-à-terre, elle contrefait la vie. La poésie n'est pas forcément terre à terre parce qu'elle
pénètre partout, parce qu'elle observe les détails de l'existence quotidienne, parce qu'elle décrit les gestes des humbles. N'est terre à terre que la poésie des impuissants, qui dédaigne le réel. Elle se détourne des existences humbles. Parce qu elle est incapable d'en pénétrer la beauté. Elle ignore ce qu'il y a d'intime et de vivant au fond du cœur humain. Elle ignore la foule, — elle ignore l'humanité, — elle ignore la nature. Quand la poésie dégage la beauté des moindres gestes, elle est sincère et elle est vraie. Les poètes sans génie ne la voient pas, et déforment les sentiments. Leur poésie est monotone: elle est glacée et compassée; elle est médiocre.
Tout art est Poésie. Toute Poésie est art. Ne séparons pas ces deux expressions. L'idéal les identifie. C'est pourquoi les médiocres les séparent, et détruisent de ce fait l'idéal. Car l'idéal, c'est la poésie même de la vie. C'est la beauté qu'elle découvre k tout observateur sincère. Ce n'est pas ce je ne sais quoi de factice et d'incolore qu'y découvrent les faux poètes. Ce n'est pas leur poésie de faux sentiment et de faux rêve, qui atteste leur incompréhension de la vie. Entourons le poète de la vénération que mérite son œuvre. Car lui seul a le privilège de donner à l'idéal une forme vivante. Car tout artiste est un Poète qui parle son langage, langage assez universel et humain pour être compris de tous les hommes.
Le Poète, dans l'Humanité, représente l'esprit de vérité. Son rôle est de précéder, de ro/r plus loin que ses contemporains, d'annoncer des temps meilleurs. Son rôle est d'élever sans cesse l'àme humaine vers un idéal meilleur. Son rôle est de représenter la partie
ou L ARTISTOCRATIE ii»
supérieure de l'humanité, celle qui aspire au beau et au sublime, celle qui se détache de la laideur quotidienne pour vivre une vie plus belle, — son rôle est d'être toujours sur les hauteurs, — de planer, — d'illuminer. Son rôle est de rappeler sans cesse qu'il y a une autre vie à réaliser, une vie de pensée et de beauté, d'héroïsme et d'harmonie. Son destin est de naître et de mourir pour rappeler aux hommes cette vérité éternelle. Tout art est Poésie. La poésie, c'est l'âme de l'art. C'est la beauté lies choses, — découverte par l'art. La poésie, c'est l'idéal vivant, — celui qui dédaigne les platitudes, l'égoïsme, l'inditîérence en présence de la nature. Tout art est une forme de la Poésie, qu'il exprime par ses moyens. Nous appelons poê/e tout artiste qui crée. L'art qui n'est pas imprégné de poésie,
— c'est à dire d'idéal, n'existe pas. C'est l'art dos médiocres. Exalter la poésie, — exalter l'idéal, — c'est exalter toutes les formes de beauté. C'est exalter toutes les formes de l'art. Le culte de la Beauté, c'est le culte de la Poésie, c'est à dire de l'art tout entier, de l'art dans sa forme sculpture, dans sa forme musique, dans sa forme littérature. Envisager chacune de ces expressions, c'est envisager la poésie dans ses multiples aspects. La poésie existe au même degré, dans toutes les formes d'art. Elle émane de toute la nature, — reproduite par l'art. La preuve que la poésie est la haute expression de l'idéal, l'art tout entier, — c'est que les médiocres n'ont pas de haine plus profonde que la haine de la poésie, de la vraie poésie, c'est que s'ils ignorent ce qu'est la poésie, son humanité, sa beauté,
— l'ignorance et la hj'ine vont de pair, — tandis que l'intelligence et l'amour s'accompagnent, — ils ne
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sentent pas moins où elle est, sa supériorité et sa grandeur Ils sont incapables de dire pourquoi elle est supérieure, mais ils la reconnaissent quand même, et la haïssent sans savoir ce qui fait sa beauté. La poésie, qui imprègne tous les arts, leur rend tous les arts également détestables. C'est pourquoi la critique découvre la beauté de chaque forme d'art. Pour elle, il n'y a pas dans l'art de forme inférieure. Pour elle, tous les arts renferment une égale beauté, diversement manifestée. Elle détruit le préjugé qui fait préférer tel art à tel autre. Selon que le culte de l'idéal est plus ou moins honoré, — et pourtant il ne comporte pas de demimesure, il Test tout à fait ou il ne l'est pas, — il est vrai qu'une élite l'honore sans cesse, — à telle ou telle époque de l'humanité, les arts sont plus ou moins aimés. Le nombre de leurs admirateurs est plus ou moins grand. Mais dès qu'ils sont aimés, ils le sont tous au même degré, triomphent à la fois. Souvent, un seul d'entre eux concentre tous les autres. Le culte de l'idéal comporte l'admiration pour tous les arts. Quand on méprise un art, il y a des chances pour mépriser tous les autres. On ne doit mépriser que le faux-art. Tous les arts rendent hommage à la beauté en la contenant, (A en l'exprimant. Ils rendent ainsi hommage à la vie, qu'ils découvrent individuellement, lis rendent hommage h la nature, qu'ils continuent. Ils remient hommage à l'humanité, qui les découvre dans la nature et dans la vie. Et la beauté de chacun d'eux ressuscite incessamment dans la beauté des autres, parce que leur idéal est commun. L'artiste qui crée une œuvre d'art résout le problème de la vie. Il réal'se l'idéal. Il découvre la vérité. Chaque artiste, dans quelque
ou L ARTlSTOCRATie i i
forme de beauté qu'il s'exprime, réalise la même harmonie, est tout les artistes ensemble. Chaque artiste est Poète. Chaque artiste découvre l'idéal dans le réel. Les médiocres sont incapables de préférer un art à l'exclusion des autres. Ce qu'ils préfèrent n'est qu'une pâle copie. Ce n'est pas un art. Ils ne peuvent rier^ aimer. S'ils aiment un art et dédaignent un autre art. ils dédaignent l'art tout entier. Ils méconnaissent l'idéal commun qui régit les aits. En estimant telle forme supérieure à telle autre, ils restent dans le domaine du faux-art, où tout est inférieur, parce que tout y exprime l'absence d'idéal et de beauté.
En découvrant plus spécialement la beauté d'une forme d'art, la vraie critique entend bien que dans cette beauté s'exprime celle de tous les arts : qu'elle recrée l'art tout entier en recréant une de ses formas. Si la critique n'envisage que les œuvres littéraires d'une époque, — et même n'envisage qu'une forme particulière de la littérature, — elle ne cesse pas d'être générale, parce qu'elle sait bien que tous les arts obéissent aux mêmes lois, que les lois de la littérature sont les mêmes que les lois de la sculpture, parce que les unes et les autres sont puisées dans la vie. Quand il juge l'œuvre d'un poète, quand il en découvre la beauté, le critique ne voit dans cette œuvre que la réalisation de l'idéal commun à tous les arts. — et ce n'est que parce que cet idéal est le même pour tous les arts qu'il est vrai, et qu'il est humain. Si l'idéal de la littérature n'é-
tait pas celui de la sculpture ; si l'idéal de la sculpture n'étaitpas celui de la musique, les arts se contrediraient, et en se contredisant supprimeraient l'art. Or, le fauxart seul contredit l'art. Il exprime l'absence d'idéal, sous quelque forme que ce soit. La critique est donc logique même si elle ne découvre qu'une forme d'art. Elle reste dans le vrai. Elle voit à travers sa beauté individuelle la beauté universelle et typique. Si elle correspond à une forme particulière de l'art, elle ne cesse pas de correspondre à toutes ses formes. Le critique, qui recherche l'idéal de l'art à travers une de ses formes est comme l'artiste qui, s'exprimant dans cette forme, n'en est pas moins tous les artistes à la fois. Le critique, qui découvre dans la littérature 1 idéal de l'art, est un écrivain ; celui qui le recherche dans la sculpture est un sculpteur ; celui qui le saisit dans la musique est un musicien. Et il est à la fois les uns et les autres. La critique des littératures est donc bien la critique de l'art tout entier ; la critique de la poésie est donc bien la critique de toutes les créations ; elle-même est une forme de la poésie, c'est-à-dire de l'art, car elle est créatrice. Si le critique est ici exclusivement un écrivain, il est sous-entendu qu'il est également sculpteur et musicien. Non seulement il est à la hauteur du poète, mais à la hauteur de tous les poètes, quels qu'ils soient, c'est-à-dire de tous les artistes. Le critique égale toutes les formes de la poésie, — égale le musicien, le peintre. Il vaut tous les créateurs, et c'est nier l'unité de l'art que nier que la critique est un art. C'est rétablir la hiérarchie des arts, qui est une absurdité. Il ne faut pas opposer l'art et la critique. Il ne faut pas isoler la critique de la poésie. L'une et l'autre créent. Celui qui
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juge une œuvre de littérature est un littérateur au même titre que le poète et le romancier ; c'est un romancier et un poète Le critique, en se spécialisant, se conforme à l'idéal commun de l'art ; son art correspond à celui qu'il découvre, qu'il observe et qu'il admire, — et dans son art, poésie, histoire, ou roman — , il est tous les artistes à la fois, — il prend la parole pour tous, il les associe dans sa pensée.
C'est avec cette indépendance en face de tous les arts que l'on peut les juger avec sincérité. C'est en se dégageant de tous les préjugés entassés sur les arts, — leur fausse compréhension — , que la critique réalise parfaitement la découverte de leur beauté. La beauté se confond avec l'art. La critique, c est la découverte de la beauté de l'art. L'art, c'est la découverte de la beauté de la vie.
L'artiste n'a qu'un but : découvrir la beauté qui est dans la vie. Lui en assigner un autre est une erreur. Son rôle et sa mission, c'est de protéger le culte de la beauté contre l'assaut des médiocres. C'est de travailler à l'émancipation intellectuelle des honimes. C'est de leur assurer le pain de l'idéal, dans toutes les formes de leur existence, partout où ils se sentent enchaînés. C'est de leur apporter les moyens d'être libres, et de se rajeunir sans cesse au contact de la nature.
Les gens se forgent un idéal, et c'est d'après cet idéal qu'ils jugent les productions de l'esprit. C'est d'après cet idéal qu'ils condamnent ou approuvent. Quand il s'agit de l'idéal de vérité et de beauté qui est dans la nature, l'art n'en a pas d'autre, tout ce qui s'en écarte est faux-art. En critique le faux idéal a réduit les œuvres à la copie de l'antiquité mal comprise, défi-
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gurée, platement imitée. On en a extrait des règles qui n'y étaient pas, des règles qui arrêtent la spontanéité et l'élan, des règles exactement opposées aux lois de liberté que l'art antique découvrit dans la nature. Au nom du passé de l'art, de sa grandeur, de sa beauté, on a nié la beauté de l'art du présent, on l'a réduit à n'être que l'expression de règles étroites, sans rapport avec la vie. De cette incompréhension est né l'idéal classique. L'idéal classique proscrit l'originalité. Il se propose d'imiter l'p.ntique. Or l'antique est l'originalité même. L'antique est vivant: l'idéal classique est factice. L'idéal antique est concret; l'idéal classique est abstrait. L'idéal antique est sincère; l'idéal classique est mensonger. L'idéal antique a sa source dans la vie, dans le réel. L'idéal classique n'a sa source nulle part. Il ne repose sur rien. Il repose sur des poétiques, sur des règles, sur des habitudes, sur des conventions. Certes, il n'entrave nullement lessor des plus grands qui représentent le vrai classicisme, et qui, pour celte raison, ne sont d'aucune école, ne sont pas des classiques, — car cette expression ne signifie rien, et devra un jour être rayée de l'histoire littéraire, à moins que l'on ne tienne à désigner par là un art d'incompréhension. Ne conservons cette épithète que pour désigner un art d'incompréhension. Dans l'histoire des littératures, l'idéal classique est le plus élevé, c'est le plus haut sommet de l'art. Tout doit être jugé par rapport à lui. Il n'y a rien qui le surpasse. A lui seul il groupe les œuvres les plus admirables. Rien ne compte en dehors de l'idéal classique. Le classicisme, c'est l'époque la plus remarquable de notre littérature. L'idéal du xvii« siècle occupe le centre, c'est le point culminant de
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l'histoire de notre littérature, de nos arts. N'en déplaise à ceux qui l'envisagent ainsi, qui à leur tour le copient avec la même incompréhension qu'il copiait l'antique, — l'une et l'autre incompréhension se valent —, nous devons cesser de considérer l'idéal classique comme le seul réel, mais bien le considérer comme faux, étriqué. Faux, étriqué, l'idéal de ces poètes qui prétendent enserrer le génie en des moules tout faits, la pensée dans la rime, le mouvement dans l'inertie. Qui prétendent que le métier tient lieu d'inspiration, de vision, de génie. Car c'est Ik l'idéal classique : la vision sacrifiée au métier. Quand un poète n'a pas d'inspiration, de tempérament, il est classique. Les classiques, ce sont surtout les poètes qui ont la prétention d'imiter les classiques, qui copient ceux qui ont déjà copié, qui imitent ceux qui ont déjà imité. Là s'aperçoit toute l'horreur du classicisme, il apparaît tel qu'il est dans ses derniers déformateurs. Par notre amour du déjà vu, du déjà fait, nous sommes des classiques. Nous sommes des classiques chaque fois que nous tremblons devant la beauté d'une idée, devant la nouveauté d'un mot, chaque fois que nous n'osons pas voler de nos propres ailes. Chaque fois que nous nous tournons timidement vers le passé, pour lui demander de nous inspirer et de nous guider. Nous sommes des classique» chaque fois que nous manquons de soufde. Chaque fois que nous sommes plats, incolores, médiocres. Nous serons encore longtemps des classiques de ::ette façonlà. Sont surtoutdes classiques ceux qui ne comprennent rien aux classiques. Ceux qui prétendent nous les imposer comme modèles. L'idéal classique se manifeste chaque fois que nous copions quelqu'un. Mais chaque
fois que nous redevenons sincères en face de la vie nous cessons d'être classiques. Nous renonçons à copier, imiter. Nous renonçons à nous inspirer d'habitudes antérieures. Nous sommes nous-mêmes. Ont-ils été euxmêmes en se sentant incapables de créer, d'observer directement la nature, en allant dans l'art ancien chercher des règles, qu'ils appliquent étroitenient? Car l'art ancien ne connaît pas les règles que l'art classique lui découvre, pourlesappliquersansvision.il proteste contre les règles issues de son incompréhension. Ontils été sincères ceux qui les ont forgées? Ils ont été sincères dans leur médiocrité. Et c'est Ik toute la sincérité de l'idéal classique. Boileau est un médiocre. Il ne soupçonne pas que la vie existe. Il ignore le mouvement. Il n'a pas d'idées. Ceux qui en font l'idéal de la littérature sont des médiocres : Nisard est un médiocre. Boileau n'est pas un artiste. Tout l'idéal classique se résume dans son impuissance. Il est dans son art étroit, son faux-art sans souffle et sans lueur, son faux-art à côté de l'art, en dehors de l'art; et quand nous nous efforçons, par indulgence, de lui faire dire quelques vérités, sa littérature n'en reste pas moins dans le faux. 11 croit que la nature et la vérité constituent l'idéal de l'art ; mais il le dit sans art. II est classique. On va jusqu'à découvrir du réalisme et du romantisme dans le classicisme, — ce qui ne l'élargit pas. Chaque fois qu'il parle de la nature, chaque fois qu'il parle de la vérité et de la beauté, le classicisme en parle en termes vagues, il en parle sans souffle, sans mouvement, sans envergure. C'est une nature de convention. C'est ce qu'il suppose être la nature, mais non la nature. La fausseté de l'idéal classique «st démontrée. Considérons
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-quelques esprits supérieurs qui ont su triompher de leur classicisme, et séparons-les nettement de ce mouvement, non pour les situer dans une autre école, leur appliquer une autre étiquette, mais pour les admirer et pour les aimer comme représentant le contraire du classicisme — c'est-à-dire le manque d'inspiration, l'application de règles que les médiocres imposent au poète, au romancier, à l'auteur dramatique, — au peintre, au musicien. L'idéal classique désigne pour nous, non l'idéal qui s'impose à l'admiration des siècles, mais l'idéal néfaste, l'idéal de la fausse tradition, et de l'école, l'idéal contre lequel se révolte le tempérament de l'artiste libre.
L'idéal romantique vaut-il mieux, en s'opposant à celui-ci? A t-il une raison d'être? Nous nous trouvons encore en présence d'une étiquette. Ainsi l'histoire tout entière des arts est faite de formules, de limites, de restrictions, — d'erreurs et de préjugés. On appelle romantique tout ce qui est mouvement, formes, idées. L'école romantique l'est-elle dans ce sens? L'idéal romantique est-il réel? Là encore, quelques esprits brisent le cercle étroit où le classicisme les contraint de se renfermer, parce que le romantisme, d'être exactement le contraire du classicisme, le reproduit inversement, le copie à rebours. C'est l'idéal classique servi sous une autre forme. Aussi déchiqueté, — décoloré. Ceux qui s'en émancipent donnent au romantisme toute sa valeur. Et le mouvement, la forme, l'idée, retrouvaient par eux leur haute signification. Les autres subissaient encore la tyrannie classique, en croyant s'en être affranchis. Le romantisme retombait dans l'abstraction et la chimère : il aboutissait au symbolisme. La nature,
qu'il avait exallée, Tidéal, qu'il avait proclamé humain,.
— échouaient au naturalisme. Du romantisme sortaient l'art pour l'art et l'art social. Il renfermait deux, formules opposées. Il renfermait le symbolisme et le réalisme. 11 renfermait les prophéties et les documentations, les rêves et les réalités. Oiî était le vrai rêve? Où était la vraie réalité? Rêves qui n'étaient pas issus du réel, réalités qui n'avaient pas la « magie du rêve ».
— le monde interlope des œuvres médiocres représensentait toutes les tendances sans être capable, d'en représenter une qui les eût complétées en les contenant toutes, en les contenant pour les régénérer par la synthèse, pour leur faire exprimer un idéal qui ne soit ni classique, ni romantique, ni symboliste, ni réaliste, ni vériste, mais simplement humain, dans le sens le plus <ilevé, dans le sens qui fait qu'une littérature représente plus qu'un moment, plus qu'une période, plus qu'une orientation d'idées. — représente la vie universelle à un degré de généralité et d'universalité qui n'a jamais été le privilège de l'idéal classique imposé par les médiocres aux artistes sincères, aux prises avec la matière, avec le verbe, avec l'idée.
Le réalisme est l'école qui prétend se passer d'idéaL Guerre à l'idéal, tel fut le mot d'ordre du réalisme, devenu plus tard le naturalisme. C'est surtout la guerre à l'idéal romantique qui fut déclarée. — la guerre aux héros de carton, à toute la ferraille dorée et dédorée, à l'exotisme et au pittoresque pouvant être exprimés différemment, interprétés dans un sens plus réel, délivrés des nuages romantiques. L'idéal désignait, pour Ips réalistes, la poésie de clinquant, le théâtre artificiel et conventionnel, la chimère, l'utopie. Serrer la
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réalité de plus près, tel fut le rôle de l'idéal réaliste. L'idéal de l'école fut de n'avoir aucun idéal, si l'on entend par idéal la déformation du réel. On opposa longtemps l'idéalisme et le réalisme dans l'art, deux écoles, deux systèmes. Le réalisme réagit contre l'idéal romantique, car cet idéal était faux, étriqué, mais il ne mit pas à sa place l'idéal de vérité qui inspire l'art. Vérité et réalité ne purent s'accorder. L'idéal vrai condamnait l'idéal factice des mauvais romantiques. Le réalisme crut devoir se passer d'idéal, parce que l'idéal romantique était faux, et son erreur fut de lui substituer l'absence d'idéal. Son erreur fut de lui substituer le naturalisme. Qu'il n'ait pas voulu de l'idéal romantique, rien de plus légitime. Mais supprimer tout idéal sous prétexte de combattre celui du romantisme fut une nouvelle erreur. Ainsi le réalisme fut aussi nuisible aux lettres que le romantisme. Mais les pauvres raisons invoquées par les idéalistes contre le réalisme lui ont donné plus de force : les œuvres vraiment supérieures ont triomphé de l'incompréhension, les autres n'ont fait que peupler la littérature et l'art de nouvelles laideurs; dans les premières étaient la vision, le sens réel de la nature, l'émotion profonde qui constituent le vrai idéalisme : l'idéal naissait de l'expression de la réalité. Ce qui est nuisible, c'est le réalisme au sens étroit, qui rejoint par son insignifiance le romantisme au sens étroit, c'est-àdire la formule toute seule, sans rien qui vienne s'y ajouter pour en faire jaillir la fécondité. Car le vrai réalisme ne saurait se passer d'idéal. Il est au contraire un art d'idéal et de rêve, mais il les ramène l'un et l'autre à la réalité, à la vie. Il est un art de joie et de
lumière, apaisant et réconfortant. Le vrai réalisme contient l'idéal. Le naturalisme s'en passe. Le réalisme n'est rien s'il n'est que la copie étroite du réel, — s'il ne dépasse pas le réel, s'il ne découvre pas l'idéal qui est dans le réel et que le romantisme ne pouvait découvrir hors du réel. Avec le réalisme, réalité et vérité s'excluent. Et la réalité n'est même pas reproduite. Le vrai réalisme rejoint l'idéalisme. C'est l'idéal né de la réalité, ayant une forme, et reposant sur ce qui est. 11 ne repose pas sur le vide. En reposant sur le réel, il le découvre. C'est l'idéal qui découvre le réel, qui lui donne un sens. L'idéal, c'est la beauté qui est dans le réel. Par lui- même, le réel ne peut rien. L'art qui copie le réel, qu'à tort ou à raison on appelle réalisme, — ne parvient même pas à l'exactitude et à la vérité, puisqu'il ne sait pas ce que le réel signilie, puisqu'il ne découvre pas l'idéal qui est sa vraie pensée.
La laideur interdite à l'art, c'est la laideur toute seule, la laideur du faux-art, la laideur qui n'est pas transformée, reproduite par le génie. Ce n'est pas la laideur qui se mêle à la vie, ce n'est pas la laideur des caractères, la laideur des gestes, des formes, des passions. Celle-ci cesse d'être la laideur dès que l'art s'en empare pour la supprimer de la vie, dès qu'il la décrit et la fixe. Le faux-art est la laideur même, parce qu'il n'ajoute rien à la laideur que la laideur, parce qu'il est impuissant à la décrire en beauté, — impuissant, en présence de la laideur, à créer de l'harmonie et de la lumière. Au contraire, l'art ne craint rien de la laideur des sujets qu'il décrit; cette laideur est indépendante de sa beauté. Telle forme sans beauté, sans expression pour le faux artiste, restituée par l'art
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devient significative de vie profonde, d'harmonie latente, de beauté vraie. Telle expression inférieure cesse de l'être, du moment que l'art l'élève à lui en l'exprimant harmonieusement. Au contraire, dans le faux-art, telle forme harmonieuse est restituée sans beauté, devient de la laideur. Telle figure héroïque, tel sentiment noble et vivant, sont affreusement déformés, enlaidissent la vie. Ainsi, la beauté de l'art ne consiste pas à refuser à toute forme médiocre le droit d'être décrite, reproduite, fixée. L'art peut décrire des laideurs sans cesser d'être l'art, c'e.«t-à-dire la beauté créée par le génie de l'homme.
L'impartialité de l'artiste consiste à reproduire tous les sujets, à avoir pour tout ce qu'il voit, même pour ce qui est laid, un amour profond. Car il voit la laideur avec un œil d'artiste, avec une âme d'artiste, et s'il ne peut que la mépriser et la haïr, il ne peut que l'aimer dès qu'il s'agit pour lui de l'exprimer avec harmonie. La beauté qu'il crée en reproduisant la laideur fait éclater la distance entre la beauté de l'art et cette laideur, elle découvre vraiment cette laideur, en même temps s'y oppose, et ainsi la supprime. C'est la beauté q ji, en se manifestant, fait éclater toute la distance qu'il y a d'elle à la laideur. Sans elle, la laideur n'apparaîtrait pas. Pouvons-nous en vouloir à l'artiste de nous découvrir la beauté en nous découvrant la laideiif, puisque cette laideur il ne la découvre que pour lui opooser son œuvre et rendre ainsi la beauté plus désirable, en faire le but de l'existence humaine? La laideur dans l'art, ce n'est rien que la beauté, la beauté toute seule, du moment que le génie l'utilise pour en faire un motif de joie et d'augmentation de nous-
mêmes. Cette joie, cette augmentation, n'est-ce pas l'idéal suprême, l'idéal que nous demandons à l'art de contenir pour ne pas être le faux-art, cause de laideur, impuissant à décrire la laideur, impuissant à manifester la beauté?
Pouvons-nous méconnaître le but de l'art, son rôle, sa mission, sa forme, ses moyens? C'est de combattre la mort, c'est de supprimer la laideur, c'est de découvrir la beauté de la vie. L'art existe pour supprimer la mort qui nous entoure, qui est dans les santiments et les pensées, qui est dans les actes et les mouvements. L'art existe pour nous faire aimer la vie, pour la rendre digne d'être vécue. L'art existe pour opposer sans cesse un idéal de vérité et de justice à l'idéal des médiocres. L'art existe pour nous délivrer de la mort qui est la laideur sous toutes ses formes. Les œuvres d'art sont la revanche de la vie contre les déformations que les médiocres lui imposent Les œuvres d'artsont l'idéal qui réduit h néant le vivant.
La beauté disparaît quand la thèse remplace la vie. Les idées ne sont pas un obstacle à la beauté de l'œuvre. Or ceux qui prétendent exprimer des idées au moj^en de l'art les expriment sans beauté. Quand l'idée n'est pas sacrifiée à la forme, la forme est sacrifiée à l'idée. Double péril que l'artiste doit éviter. L'art vit de formes autant que d'idées. Ces prétendus penseurs ne possèdent pas plus la forme que Tidce. La thèse, c'est l'absence d'art, c'est l'absence de formes, et c'est aussi l'absence d'idées, l-a thèse, c'est le faux-art. Il n est
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pas nécessaire, pour qu'une œuvre soit belle, de ne lui faire exprimer aucune idée, de ne rien lui faire exprimer du tout. C'est une conception fausse de l'indépendance de l'art. Sous prétexte qu'il ne sert aucun dogme, on lui supprime sa beauté. Or, sa beauté, c'est le dogme qui s'impose au-dessus des auti'es. C'est l'idéal qu'il contient, et cet idéal ce sont des idées vivantes, des idées supérieures, que la morale et la politique ne font que déformer. L'art ne doit emprunter ses idées ni à la morale ni a la politique, mais il doit exprimer des idées. Il doit provoquer des mouvements. Il doit dire quelque chose à la pensée humaine. Il doit émouvoir le cœur et l'esprit autrement que par des formes. Ces formes sont le vêtement des idées, elles sont la manifestation de l'idéal. Elles se confondent avec l'idée. On ne les sépare plus. Dans ces conditions, la forme dit quelque chose, on peut l'admirer et l'aimer pour elle-même, car elle-même est une force, une idée, un mouvement. Croire que les idées sont exprimables sans art, c'est une erreur grossière. En art, on ne sépare pas lapenséede son expression, et leur synthèse constitue la vie, qui condamne la thèse, c'est à dire l'art utilitaire et propagandiste, l'art de moraliste et de sociologue, l'art de politicien, l'art de ceux qui, croyant avoir beaucoup d'idées à répandre, n'en ont aucune. L'art se refuse à ne rien exprimer du tout, et quand il a quelque chose à dire il ne ledit pas sans beauté.
Le culte de la beauté est profané autant par les partisans de la doctrine de l'art pour l'art que par les partisans de la doctrine de l'art moralisateur et utilitaire. Les uns et les autres sont dans le faux. La beauté déserte leurs œuvres. L'art leur est inconnu. Il faut exclure de
l'histoire du génie humain toutes les fausses œuvres d'art à tendances utilitaires, qui ont réagi bien pauvrement contre les fausses œuvres sans tendances aucunes, aussi piètres, aussi nulles. L'art pour l'art est utilitaire à sa façon : il consiste à jouer avec les mots, les idées, car s'il se passe d'idées il sait aussi utiliser les idées pour ses tours de force, il sait ne leur faire signifier que du vide, — il sait les déformer et les mutiler. L'art mystique est utilitaire à sa façon : il a un hut hors la vie, un but extatique : il aide au salut de l'âme humaine, à sa préservation du mal. L'art utilitaire est dans toutes les formules du faux-art, c'est lui qui les inspire, — c'est lui qui les met sur la route de la fausse utilité. L'art utilitaire, ce nest qu'une forme de lart pour l'art, contre lequel il proteste véhémentement. Pour l'artiste sincère, l'art pour l'art n'existe pas plus que l'art utilitaire. Ce sont là débats de médiocres. Il ignore ce qu'ils signifient.. Aujourd'hui le culte de la beauté est profané par tous ceux qui n'ont rien à dire, ou qui, s'ils ont quelque chose à dire, le disant mal et sans génie. C'est le même néant. Partout, le faux-art remplace l'art. Notre temps, qui a produit de si grands artistes, en a produit de bien médiocres. Il a produit des faux artistes, sans génie, sans sincérité. Si les faux artistes ne nuisaient qu à eux-mêmes, nous n'aurions pas à nous en plaindre Mais ils nuisent aux artistes de génie, à ceux qui défendent l'idéal et le culte de la beauté, à ceux qui, complètement indépendants, ne suivent personne, ne défendent aucun programme, et dont les œuvres contiennent plus d'idéesque les œuvres de ceux qui prétendent avoir des idées, et croient devoir, pour cette raison, se passer de la beauté de l'art.
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Que tous ces utilitaires finissent par le reconnaître : sans art, aucune idée ne s'impose. Sans art, rien de durable. Sans art, aucune idée n'est belle. Ils n'ont que de petites idées, et c'est pourquoi ils sont impuissants. Ils les expriment petitement. Leur forme correspond à leur idéal. C'est le mesquin, l'étroit. Absence d'idéal, absence d'idée. L'idée ne peut pas se manifester endehors de l'art. L'art est la forme sous laquelle l'idée se découvre. Celui qui a de grandes idées ne peut pas les exprimer sans art. Sa pensée est son an même.
L'idéal déformé sans cesse par le faux-art prend sa revanche dans les oeuvres du génie. Il s'impose avec elles. Avec elles, il apparaît la plus noble manifestation de la vie humaine. Autant il est indécis dans les œuvres du faux-art, autant il est clair et vivant dans les œuvres de l'art vrai. Il ne s'agit plus d'art utilitaire ou d'art pour l'art. L'idéal fait tomber toutes les barrières qui s'opposent à l'expression de la pt^nsée. Les écoles «'effacent devant la beauté de l'idée visible. Les genres ne sont qu'une invention de médiocres. C'est la beauté toute seule qui émerge des œuvres du génie, sans étiquette, sans restriction. Les artistes dont les œuvres contiennent l'idéal ne sont d'aucune école. Leur génie plane au-dessus des formules qui suffisent aux impuissants, et constituent l'histoire du faux-art, c'est à dire celle des copistes, des grammairiens, des pédants, des théoriciens, — de cette critique sans âme qui est l'opposé de l'art, tandis que la vraie critique est l'art luimême se reconnaissant et se découvrant, critique vraiment créatrice, qui ignore les classifications, les formules, et qui laisse au génie toute sa liberté.
L'idéal, c'est ce qui rattache l'œuvre à la vie et l'em-
pêche de s'égarer hors de l'humanilé. Or pour les médiocres l'idéal c'est ce qui détache l'œuvre du créateur, c'est ce qui détache le créateur de l'humanité, c'est ce qui détache l'humanité de la nature. Au nom de l'idéal les faux artistes proclament que l'art est libre ou qu'il a des règles, que l'art est social ou qu'il ne l'est pas, qu'il est indépendant de la morale ou qu'il en dépend. Au nom de l'idéal sont affirmées les théories les plus contradictoires qui suppriment toutes l'idéal. L'art est une complication ou une divagation ; l'art est l'expression de la folie et de l'incohérence. Il e§t l'expression de tout ce qui contrarie l'harmonie de la vie, sauf de la vie même.
S'il n'y a point d'art dans les œuvres des médiocres c'est assurément qu'il n'y a point d'idéal. L'idéal et l'art se manifestent ensemble. L'idéal, c'est la nature prolongée par l'art et venant s'épanouir au sein de la conscience, — c'est l'humanité rejoignant la vie.
Si nous voulons avoir la force de réaliser l'idéal, — de prolonger la nature par l'art, pour nous prolonger nous-mêmes dans I art, — repoussons les formules au. moyen desquelles les médiocres ont fait de la création artistique un tour de force, qui ne prouve rien, que l'absence de vraie foice; — un jeu agréable et facile, qui dispense de l'edort et du travail, — car la vraie beauté suppose à la fois l'inspiration et le travail, — le génie et la patience.
Pour que l'idéal apparaisse dans l'art, — pour que l'art existe — , il faut que l'artiste conserve son indépendance au sein de tous les milieux, qu'il découvre «on originalité au contact de la vie, au lieu de l'effacer h. son contact, — ce que ferait certainement le faux
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artiste s'il avait une originalité. Mais pour celui-ci son originalité n'a même pas à éciore. Il est condamné d'avance à la, stérilité.
Se rendre compte des manifestations du faux-art, c'est se rendre compte de la façon dont l'idéal est défiguré, de l'absence d'idéal qui est l'absence de beauté. C'est juger les médiocres sur leurs œuvres. S'ils ont voulu, par leur art, exprimer leur besoin d'idéal, s'ils l'ont choisi pour apporter à leur vie banale quelque grandeur et quelque noblesse, ils ne sont parvenus qu'à nous restituer leur vie telle qu'elle est, sansy rien ajouter ni rien lui retrancher. Et ainsi ils se dépeignent bien là où ils croyaient laisser le meilleur d'eux-mêmes, leurs grands sentiments et leurs vertus.
Pour les médiocres, l'art est ce qu'il y a de plus facile. Il n'implique ni vision ni génie. Il est un amusement, — un passe-temps, — un rien. Les médiocres s'occupeîitd'sivicomme'ûs s'occupentde n'importe quoi. Cela fait partie de leurs gestes insignifiants. Cela a la même importance que tout ce qu'ils font. Mais pour eux le néant a de l'importance. Ce qu'ils font a de l'importance. L'art, qu'ils considèrent comme une futilité, a poureuxunecertaineimportance: l'importancedecequi ne sert à rien, de ce qui, ne servant à rien, sert tout de même d'agrément, de jeu. Leur art a l'importance d'un luxe, d'un superflu. Il ne se mêle pas à la vie. C'est le faux-art. Ah I ils croient que l'art on le découvre sans peine. Ils croient que c'est facile, que rien n'est plus facile que de créer des œuvres d'art. Ils ne soupçonnent pas l'abnégation qu'il comporte, les sacrifices quotidiens que toute vie d'ai'tiste suppose. Ils croient que l'art s'obtient sans travail. Four eux, le travail, c'est le mé-
lier. Ils ne croient ni à l'inspiration ni au travail. Ils ne comprennent pas que l'art est à la foi divination et métier, vision et technique, — efïort et intuition. Ils ne comprennent rien. Etre artiste suppose une force de volonté peu commune. Cela suppose une vocation supérieure. Cela suppose le sacrifice d'une vie entière. On ne crée pas de la beauté comme on fait n'importe quoi. Il faut le courage et la patience, l'enthousiasme, la volonté. L'art des médiocres n'exige aucun effort. Il n'exige rien. Il n'exige que de la platitude. Platitude qui s'obtient sans peine. Les médiocres. — qui sont illogiques — , sont logiques dans leur médiocrité. C'est leur genre de sincérité. Leur vie est conforme à leurs principes : ses manifestations sont médiocres. Ils ne peuvent pas soupçonner la grandeur et la mission de l'artiste, la noblesse de son œuvre, l'héroïsme de sa vie. Ah I ils croient que l'arts'obtientsans peine. Ils croient qu'il n'y a qu'à l'attendre. Ils croient que l'inspiration suffit. Leur inspiration est le contraire même de l'inspiration. Ils ne peuvent pas avoir d'inspiration. Leur souffle est court. Rien ne luit dans leurs cerveaux. Il n'y a rien de vivant sous leurs crânes. C'est une nuit sans beauté. C'est l'ombre la plus épaisse de l'ignorance et de l'inconscience. Ne leur demandons aucune compréhension. Ils ont l'intelligence du néant, mais non celle de la vie. Ils réussissent dans le mesquin, ils échouent dans le grand. Ils dénaturent le sublime. Pour les médiocres seuls l'art est facile. Pour eux seuls il est à la portée de tous. Ne croyez pas qu'il s'agit ici de la démocratisation de l'art. Pour eux, c'est le fauxart qui est à la portée de tous, — le plus médiocre est artiste, — l'art est moins que rien, — et par une sin-
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gulière contradiction, eux qui ne se contredisent jamais dans leur néant, mais n'est-ce pas plutôt la logique même du médiocre — , ils croient que l'art est l'œuvre d'une élite. L'élite des médiocres conçoit l'art comme un agrément il n'y a pas besoin, pour être artiste, de déployer les ressources du génie; il n'y a pas besoin d'observer et d'aimer la vie ; il n'y a pas besoin de connaître l'humanité, de l'envisager sous tous ses aspects. Tout cela est inutile. Ces singuliers logiciens donnent au faux art des écoles, des ateliers, des encouragements, des prix et des récompenses. La médiocratie, qui ignore l'art, — c'est là son caractère spécifique — , a mis à la disposition du faux art son enseignement, ses lois, sa politi que. Elle a tout fait pour lui. Il est l'objet de sa plus tendre sollicitude. Le culte de la laideur, c'est en effet le culte qui est la raison d'être de la médiocratie. Malgré, a cause même de ces avantages, le faux-art reste le faux-art. Il ne peut pas atteindre les « sommets. « Il croupit dans les bas-fonds, Non, les médiocres ne parviendront* jamais à créer l'œuvre d'art sublime qui augmenle l'humanité. Ils ne parviendront jamais à fixer la pensée dans une forme vivante. Tout le mal qu'ils se donnent est dépensé en pure perte. Qu'en présence de cette dispersion, on place la concentration de l'artiste. Celui-ci n'a qu'un but : son œuvre. 11 ne voit que son œuvre. Il lui rapporte tout. Son œuvre seule l'absorbe. Seule, elle le soutient, seule elle lui donne de la joie. Toute la raison qu'il a de vivre est dans la création de son œuvre, — pas ailleurs. Elle est dans la découverte de la vie, — dans la perfection. Parce que cet idéal seul l'absorbe, — et s'il en avait un autre il ne pourrait rien créer — , il passe pour ne pas étrepra-
tique. Il passe pour ignorer la vie. A côté des médiocres, il est en mauvaise posture. 11 est î'oulë, in,évitablement roulé dans ce qu'ils appellent la lutte pour la vie. On ne peut pas avoir plusieurs buts : on ne peut pas se proposer de créer de la beauté, et en même temps se disperser dans mille combinaisons. Il faut laisser ces dernières aux médiocres. C'est uniquement son œuvre qui doit préoccuper l'artiste. S'il poursuit plusieurs but, ne parlons plus d'art ; parlons de faux-art. On ne peut être à la fois artiste et médiocre. Il faut être l'un ou l'autre. Revenons à la vie de l'artiste : elle est tout entière dirigée vers le but à atteindre. Tout ce qui n'est pas l'œuvre est secondaire. Pour les médiocres, c'est le contraire. C'est l'œuvre qui est secondaire, c'est l'œuvre qui passe après toutes les préoccupations. Mais comme l'œuvre est médiocre, elle se confond avec ses préoccupations. L'œuvre du médiocre passe avant tout dès qu'il s'agit d'en obtenir un bénéfice ; elle n'en est pas moins secondaire : le but, ce n'est pas l'œuvre, c'est le succès qui en dépend, c'est la fortune, c'est tout ce q-ui est en-dehors, tout ce qui est sans rapport avec l'œuvre. L'œuvre ne vient qu'après, puisque les avantages qu'elle procure passent avant elle ; puisqu'elle n'existe que pour cela. Or, pour le véritable artiste, l'œuvre est son but à elle-même ; son but, c'est la beauté qui émane d'elle, — c'est le foyer d'enthousiasme qu'elle répand, — c'est la vie qu'elle découvre. Pour être artiste, il faut avoir la foi. Il faut avoir l'enthousiasme de la jeunesse. Il faut donner à sa vie une règle et un but. Elle ne doit pas s'éparpiller se disperser à tous les vents. Tandis que le médiocre s'éparpille, l'artiste se concentre. A aucun moment de
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sa vie il n'oublie le but désintéressé qu'il poursuit. On n'est pas artiste comme on est politicien. Cela n'est pas aussi aisé. Le travail, la persévérance, sont nécessaires. Aussi l'art est-il interdit au médiocre. La beauté veut des âmes viriles. L'art veut des esprits éprouvés. Quand on n'a rien à dire, rien à fixer, rien à créer, on devrait admirer en silence ceux qui créent et agissent. Mais cela ne se peut pas. Le néant ne peut pas admirer la vie. Seuls les artistes comprennent le langage que leur parlent les artistes. Seuls ils l'approuvent. Parlez de sacrifice aux médiocres, ils ne comprennent pas. C'est un vocable trop élevé pour eux. Parlez leur de la vie de l'artiste, si pure et si haute, en contradiction avec tous leurs actes, ils ne savent ce que cela signifie. Pour eux, il n'y a pas d'art, par conséquent il n'y a pas de sacrifice, il n'y a pas d'enthousiasme, il n'y a pas de génie, il n'y a pas de beauté, — il n'y a rien.
Quand on suit la voie de la médiocrité, — voie qui est tracée d'avance, et qu'il n'y a qu'à suivre, sans initiative, — voie commode Dour parvenir au néant — , on peut sans pitié hausser les épaules au récit de la vie des artistes qui ont soufl'ert, qui ont vu s'accumuler sur leur route les obstacles, qui ont fait de leur vie un enfer. Cet enfer est préférable à celui das médiocres. Car, en réalité, la voie qu'ils suivent, bien qu'aplanie par les générations de médiocres qui les ont précédés, est toute hérissée d'obstacles. Ce sont des obstacles dont on ne triomphe pas par la volonté et le génie. On en triomphe par la platitude. Mais cette platitude, toute naturelle chez les médiocres, par conséquent qui ne les humilie pas, — dans la société des médiocres on accepte
y» LE CULTE DE L IDEAL
certaines transactions sans rougir — c'est reçu, — cette platitude manque parfois son but, frappe à côté, — et la vie des médiocres s'en trouve empoisonnée. Ces habiles sont maladroits. La fièvre, l'ennui, le dégoût assaillent ces assoiffés. Ce ne sont pas des assoiffés de vérité et de vie. Le néant seul peut les obliger à s'agiter. Vie bien différente de celle de l'artiste, cette vie des médiocres, — monde qui n'a rien à voir avec l'autre. Quand nous entendons reprocher aux artistes leur idéal et leur amour de la vie, quand nous entendons les médiocre» leur reprocher la voie qu'ils suivent, parce qu'elle les oblige au sacriûce permanent de leur existence, parce qu'elle les détourne des buts qui donnent tant de fièvre aux médiocres, — 1 idéal étriqué de la politique et de la morale, — parce qu'elle en fait des torturés et des en-dehors au sein de la société, nous les jugeons moins malheureux que ceux qui, n'ayant aucun but dans l'existence, croient avoir un but et accusent l'artiste de ne pas en avoir. Oui, l'artiste n'a pas de but, s'il s'agit d'avoir le même but que les politiciens, les moralistes; il n'a pas de but, si nous songeons à tous les buts que poursuivent les médiocres : il n'en a aucun. Mais il a le seul but vraiment sacré dans l'existence, le seul qui donne à la vie humaine sa grandeur et sa noblesse : créer de la beauté, créer de la justice, créer de l'enthousiasme et de la bonté.
Nous disons aux jeunes artistes :« Faites de l'art pour vous-mêmes, et non pour en vivre ». Cette dernière raison n'est pas digne d'un artiste, car dans la société actuelle elle suppose toutes les concessions. On peut vivre du faux-art ; on ne peut pas vivre de l'art. Le faux-art rapporte ; il enrichit ceux qui se soumettent
ou l'artistocratie 99
à une clientèle ; il enrichit les nuls, les médiocres. Il procure aux impuissants les moyens de vivre. Il est préférable de ne pas vivre que de gagner sa vie avec le faux-art. Gagner sa vie avec le faux-art est une perpétuelle équivoque. C'est un métier au-dessous de tout. Il suppose toutes les turpitudes, toutes les platitudes. C'est le dernier des métiers. Il ne convient qu'à ceux qui n'ont pas d'idéal et dont la vie est inutile. Ils veuknt vivre, et leur vie n'a aucun but. Ils veulent vivre et leur vie ressembleau néant. Us vivent pourperpétuer la mort dans les consciences. Us vivent... pour ne pas vivre. Le faux artiste n'a aucune excuse. Vivre au moyen du faux-art est un mensonge. Cela suppose de la part du faux artiste une misère intellectuelle et morale au-dessous de tout. Cela suppose une pauvreté d'âme que rien n'égale. Csla est une monstruosité. On ne fait pas de l'art pour vivre, mais on vit pour faire de l'art. Ce qui est bien différent. L'artiste sincère ne fait pas de l'art pour vivre, mais il vit pour faire de l'art. Et il trouve, pour vivre, d'autres moyens que ceux employés par le faux artiste, qui fait du faux-art pour vivre, et qui vit pour faire du faux-art. Que l'artiste ne considère que son œuvre, et il vivra. Il vivra sans conc'^ssion, il vivra dans la misère, il vivra malgré tout. L'amour de son œuvre lui donnera le courage nécessaire pour surmonter les obstacles accumulés sur sa route par les médiocres ; il vivra sans avoir compromis son génie, et il n'aura rien à se reprocher. Il vivra dans la mémoire des hommes, — car son œuvre lui survivra.
Il est toujours possible au génie de vaincre les difficultés. C'est même sa seule raison d'être, et sa défini-
tion : le génie est un triomphe sur la douleur, sur la matière. Ce qui caractérise le génie, c'est une victoire de tous les instants sur la mort. Le génie est toujours vainqueur des difficultés, et ne s'affirme que dans sa victoire. Si la mort n'a pas été vaincue, le génie n'existe pas. Tout retarde l'essor du génie, et la preuve du génie, c'est le triomphe qu'il remi)orte sur les obstacles. Il faut donc lutter, il faut donc créei- dans la douleur pour exister vraiment Si la douleui- empêche l'artiste de créer, si elle le détourne de son idéal, si les difficultés de l'existence quotidienne parviennent ;i vaincre son énergie, c'est qu'il manque de génie, puisque le génie est une victoire remportée sur tous les obstacles. Celui que la misère, que la faim, que l'inditfërence, que la haine parviennent à décourager manque vi'aiment de génie. Celui qui en triomphe est un créateur. Ceux qui se laissent abattre par la douleur n'ont pas le génie, qui est la complète victoire sur le néant. Dans la société contemporaine, l'homme de génie est celui qui a su conserver son individualité; c'est celui qui, vivant dans les conditions les plus dures pour l'homme de pensée, n'a pas reculé devant l'etfort; c'est celui qui a brisé tous les obstacles ; c'est celui qui a écarté le médiocre de sa route. Ceux qui succombent manquent de génie. Le médiocre ne frappe que les médiocres. La douleur ne terrasse que les faibles. Le génie s'attestera chaque fois que l'œuvre sera née malgré tout, malgré la médiocratie, malgré l'indifférence. Celui qui crée l'œuvre de beauté dans une société sans beauté est grand; celui qui lutte, celui qui agit et qui triomphe est vraiment un homme de génie. II ne s'agit pas de la difficulté vaincue, du faux effort cher aux médiocres. Ceux-ci ne
on L'AKTISTdCRATrE lOi
triomphent de rien. Il s'agit du triomphe remporté sur eux, sur leur ignorance, sur leur égoïsme, sur leur platitude. Il s'agit des obstacles qu'ils accumulent sur la route de l'homme de génie, pour le terrasser, et dont celui-ci est vainqueur. Il s'agit de la création de l'œuvre d'art, qui atteste que tout ce que font les médiocres pour l'entraver est œuvre vaine. Rien ne décourage l'homme de génie, — le grand homme — , ni la misère, ni l'hostilité, ni la douleur. 11 y puise la force qui permet de les vaincre, et rejeter leur lourd fardeau.
Le dernier elïort, le plus bel effort par lequel l'artiste s'affirme grand, c'esi de transformer en causes ûe créa tion les difficullés où succombent les médiocres. C'est d'utiliser sa misère, sa douleur, le néant qui l'entoure, l'indifférence des hommes, en les transformant en motifs d'énergie. C'est, au lieu de se laisser abattre par la mort, trouver dans la mort même un stimulant, — et peut-être le seul stimulant. Il ne faut pas juger les hommes autrement que sur leurs actes : l'ensemble est médiocre. 11 ne tant pas leur supposer des facultés d'enthousiasme et d'admiration qu'ils ne possèdent pas. 11 faut les voir tels qu'ils sont, et agir en conséquence, il faut se placer en face de ce qui est, afin de voir ce qui devrait être. C'est l'attitude de l'artiste. Il sait que la médiocrité emplit la vie. Il sait qu'elle la contrefait et lui substitue la mort. Ce spectacle, que le plus optimiste ne peut pas nier, — s'il le niait il serait incapable de voir le médiocre et serait médiocre lui même ^souvent l'optimisme est une attitude de médiocre) — le véritable artiste n'est ni optimiste ni pessimisie — , crée, chez l'artiste sincère, le pessimisme créateur, qui engendre l'optimisme vrai, qui fait germer, en présence
de ce qui est, ce qui devrait être. Que ce qui devrait être soit considéré comme un rêve ou une utopie, par conséquent comme irréalisable, quimporte si l'œuvre d'art est née de ce désir d'un monde meilleur. Celui-ci existe, puisque l'œuvre d'art est là. Il n'est plus une utopie ni un rêve. Les médiocres ne peuvent rien devant ce qui est beau. Us ne peuvent que nier. Le monde idéal que l'artiste substitue à l'égoïsme du monde réel, c'est l'œuvre qu'il crée. C'est vraiment le monde meilleur substitué au nôtre. C'est vraiment le rêve devenu réalité. Seul l'amour a la force de réaliser de tels rêves, de les substituer au néant. Seul Tamour peut créer, sans cesse, de la vie, eu créant de la beauté. Avec l'enthousiasme et l'amour, ces deux forces qui mènent le monde, le médiocre est vaincu. En réalité, il paraît triompber, et diriger les hommes. Une force profonde, qu'ils n'aperçoivent pas, les guide malgré eux. Cette force crée l'énergie qui maintient l'équilibre de l'humanité ; elle crée la pensée, elle crée les sentiments et les idées, — elle crée les mouvements qui transforment la vie en la découvrant chaque jour : cette puissance que les médiocres méconnaissent, l'amour de la vérité, c'est elle qui permet à l'artiste, en imaginant un monde meilleur, de le réaliser dans son œuvre et de le vivre au milieu de la douleur et de la mort.
I^a douleur prend dans l'âme de l'artiste un sens sublime. Les médiocres ne souffrent pas. La douleur leur est inconnue. Leur douleur est petite et mesquine. Elle n'est pas créatrice. Celui qui souffre vraiment crée. 11 crée une œuvre supérieuse à la douleur, une œuvre qui supprime la douleur, une œuvre qui substitue l'idéal au réel. Le réel des médiocres est un non-sens. Ct non-sens
ou l'autistocuatie 103
domine. Il est toute la vie. Pour celui qui observf', la contrefaçon de la vie est un spectacle douloureux. Celui qui lève dans un monde terre à terre est en-dehors. Celui qui rêve n'obéit pas à la direction des consciences : la laideur. Il faut voir la vie telle qu'elle est, c'est-à-dire déformée et contrefaite, c'est-à-dire présentant le spectacle de la mort dans toute sa laideur. En la voyant ainsi, on a moins de désillusion. On garde son enthousiasme tout entier pour son œuvre. On sait ce qui est, et on a plus d'expérience pour dire ce qui devrait être. On ne rêve pas sans savoir où l'on va. On a pris ^oin d'observer, de près, le spectacle de la mort. Seuls peuvent concevoir une cité meilleure ceux qui observent de près la cité des médiocres. Le rêve des impuissants est stérile. C'est vraiment l'utopie. Le rêve de l'artiste est une réalité. Car son rêve, l'artiste le réalise dans son œuvre, il le fait chair, il lui donne forme et vie. L'œuvre d'art est vraiment l'idéal opposé à la réalité, l'idéal de lumière et de justice, que les médiocre^ ne réaliseront jamais. L'artiste ne se contente pas de rêver '■ il crée. Son œuvre est réelle. C'est un monde nouveau, q.ii continue la vie. Ce monde meilleur qu'il rêve, son œuvre le constitue. Elle est ce monde réalisé, ce monde q'ii n'est pas une utopie, qui cesse d'être un rêve. Elle !■ lit le faut rêve et le faux-idéal. Avec le génie on Cl' • Le médiocre ne crée rien. Ses rêves sont stériles : r.iii ae leur appartient pas. Ils sont incapables à la fois de commencer et de finir une œuvre. Ils n'ont pas conscience de l'effort. L'artiste a réalisé tout son rêve quand il s'est rais tout entier dans son œuvre. 11 y a mis son indépendance et sa bonté. Il y a mis toute la beauté, — et tout l'idéal. L'idéal est devenu réel.
Pour réaliser l'idéal, il faut y croire. Pour réaliser l'œuvre d'art, il faut dû la volonté. Il faut de l'enthousiasme et de l'amour. Sans beauté, il n'y a pasd'œuvre d'art. L'art est une utopie pour les médiocres. Ils ne le réaliseront jamais. Cet idéal, — le seul réel et le seul présent — , le seul que nous créons, — l'œuvre d'art — , n'est pas une chimère. Il n'est jamais reculé dans la cité future. C'est un fait. Il existe. On le contemple, — on l'admire. 11 est vraiment réel. Laissons l'utopieaux médiocres. Ils n'ont pas la seule réalité qui contient tout ridéal : l'art créé par notre volonté et par notre enthousiasme.
Ce qu'il y a de plus réel, c'est l'idéal. C'est ce qu'il y a de plus certain. En créant l'œuvre d'art, on réalise l'idéal. Tout ce que nous avons rêvé devient une réalité. ue rêve de l'artiste, c'est la perfection, c'est la beauté. Voilà le rêve qu'il importe de réaliser, voilà le rêve qu'il importe fie vouloir et de désirer. On peut le réaliser. C'est la marque même de l'artiste de parvenir aie réaliser.
Pour le médiocre, le rêve est toujours reculé. On ne le saisit pas. Sa seule réalité, — l'art — , seule forme réelle du rêve, leur échappe. Us ne réalisent rien. L'impuissance à réaliser l'art voilà le signe des médiocres. Le rêve vivant, réel, est le seul qu'ils dédaignent. Il leur faut le rêve de l'impuissance et du néant.
Ce rêve de perfection et de justice est réalisé parl'artist« dans son œuvre, — en-dehors de l'art la justice n>st qu'un rêve, — la justice, la beauté et la vie se manifestentdans l'œuvre d'art,n'ont pas d'autre forme pour se réaliser ; l'art les découvre : en-dehors de lui, elle$ ne sont que rêves ; par l'art, elles sont la vie même ;
oi: l'aiviisiociîajie 105
l'art est la réalisation de l'idéal. Il f;iiit être persuadé que l'idéal de perfection que nous cherchons à atteindre, nous l'atteignons chaque fois que nous sommes artistes ; que la justice et la beauté que nous désirons, nous les réalisons par l'œuvre d'art. Notre rêve est réel chaque fois que l'art existe. Et l'art existe dans un monde où la justice et la beauté n'existent pas, ne sont que des lèves et des utopies .■ le rêve devient réel quand l'art découvre sa beauté en opposition avec l'idéal des médiocres.
L'artiste est celui qui a le pouvoir <le réaliser l'idéal. Il a le pouvoir de manifester la justice et la beauté dans le monde présent. Les médiocres n'ont pas à nous dire que la justice n'existera jamais, que rêver un monde meilleur est une utopie, — ils n'ont même pas à partager cette utopie, puisque ce monde meilleur c'est l'œuvre d'art réalisée par le génie. Non seulement ils nient que la justice puisse se réaliser dans le futur, mais ils nient sa réalité présente. El s'ils con-^entaient à la placer dans l'avenir, ce serait pour la nier dans le présent. Si elle n'existait pas sous la forme œuvre d'art, ils pourraient nier à la fois son présent et son avenir. Mais ils nient la lumière, ils nient la vie. La justice n'est pas un rêve, puisqiic l'art est une réalité. Ils continuent à prétendre qu'elle est un rêve. Pour s'interdire d'avoir à la réaliser dès aujourd'hui ils la reculent dans l'avenir. On peut nier la lumière que l'on ne voit pas, la lumière qu'on attend, la lumière dont ou a seulement un vaguo pressentiment ; mais nier la lumière qui resplendit, nier ce qui est, nier la vie et la beauté, nier la justice, quand elles sont devant nous, quand il suffitde vouloir les voir, c'est la forme la plus haute de la négation.
106 LE CULIE DE l/lDKAL
Quand la justice existe les médiocres continuent à nous dire qu'elle n'est qu'une utopie. Il ne voient pas la lumière. Ne la voyant pas, ils nient son existence. Du moment qu elle n'existe pas, elle n'existera jamais. Telle est la logique des médiocres. Elle nie les faits, elle nie l'évidence. Elle nie la lumière et la vérité. Us vivent dans d'épaisses ténèbres ; jamais ils ne connaîtront la joie de saluer l'aurore d'un monde nouveau ; jamaisils ne veriont luire au fond de leur cerveau l'aube de la suprême délivrance ; ils continueront à nier l'existence de la jtibtice. Ainsi la beauté de l'art ne leur apparaîtra jamais dans sa baute harmonie ; jamais ne se révélera pour eux la justice contenue dans l'œuvre du génie, — en contradiction avec le néant.
Ni la justice, ni la beauté, ni le bonheur ne sont des utopies, du moment que l'artles réalise. Ceux qui ne les découvrent pas dans l'art prétendent que cesontdes rêves. Aux artistes de leur prouver que ces rêves ont un sens ; aux artistes d'être les créateurs de réalités idéales, qui donnent un sens à la vie.
L'utopie, c'est de penser que la justice et le bonheur sont réalisables en dehors de la beauté. C'est de penser que la politique, la morale ou le dogme peuvent les réaliser. Cette utopie est celle des médiocres.
Deux cultes s'excluent : le culte du veau d'or, — celui de la beauté. On ne peut pas les pratiquer à la fois. Il faut opter pour l'un ou l'autre. On n'est pas artiste si on subordonne la création de l'œuvre d' art à
ou l'artistochatie 107
des motifs (l'intérêt ; si on consulte le goût de l'acheteur ; si on veut, en matière d'art, faire du commerce. L'art ne se vend pas : il se donne à la foule, il se donne à tous. L'ariiste ne demande en échange que la sympathie. Il ne demande en échange cjiie d'être compris et aimé, d ètte utile au plus grand nombre. S'il atteint ce but, l'ariiste est satisfait. A notre époque, on conçoit l'art comuiii productif de richesses ; on vend et on achète les livres, les tableaux, les statues. L'art doitêtre donné jiourrien. et c'est bien ainsi que les vrais artistes agissent. Le commerce n'a rien à voir avec la beauté. (Jn e>t commerçant ou artiste. On n'est pas l'un et l'autre. Olui que guide le bas motif du lucre n'est pas un artiste. En effet, il doit en échange une œuvre sans lueur, une œuvre impersonnelle et vide. Celui qui commande une œuvre d'art la veut généralement sans art. Il veut ({u'elle reflète son goût à lui, qui est le goût de la moyenne. Il est impossible, dans cette société, de faire à la fois de la beauté et du commerce. Que l'on ne vive pas île son œuvre ; que l'on ne songe pas à en vivre, car- cette dernière détermination entraîne toutes sortes d'uliligalions. Elle conduit au piredes esclavages. La première, c'est de ne pas être soi ; elle entraîne celle de ne p is être sincère ; elle entraîne celle de plaire à celui qui achète, de satisfaire le goût médiocie. Une autre obligalion engendrée par le besoin de vivre, c'est de se répéler. Quelquefois aussi, c'est de se conliedire. Ou le faux artiste se répète, ne cesse d'être, pour le même pid)lic, terne et plat, prisonnier d'un genre ou d'une habilule ; ou il va d'un extrême h l'autre, il vise à l'incobéience. il déconcerte et il étonne. Son œuvre n'a pas d'unité. Elle est l'image du désordre. Lorsque
108 LE CULTK DE l'iDÉAL
le faux artiste se répète, ce. n'est pas par besoin d'affirmer la ineinc vérité. Lorsqu'il se contredit, ce n'est pas parbesoin de se renouveler, ni de s'augmenter. C'est parce que sou intérêt de faux artiste l'exige,- parce que l'intérêt de la laideur l'ordonne, et que cet intérêt passe avant lous les autres. Le véritable artiste sait ce qu'il doit faire. Il n'écoute que sa conscience. Il n'a pas à cboisir entre le culte du veau d'or et celui de la beauté. Il y a longtemps que ce cboix a été fait. Le véritable artiste n'a jamais songé à vivre de son œuvre. Il ne travaille pas dans ce but. Celui qui vit de son œuvre est niédidcre, parce que fntalement il est obligé de se soumeittc à certaines conditions. Il y a quelqu'un audessus le lui : le public. Celui qui a fait des concessions devait l''s faire, était incipable de ne pas les faire. Que Ton ne dise pas qu'un artiste a consenti à se diminuer, en échange d"un gain quelconque. Celui qui agit ainsi n'a jamais été un artiste. N'excusons pas son impuissance eu la mettant sur le compte des nécessités delà vie. v.e serait trjp facile, en vérité, d'excuser les médiocres le manquer de génie, en invoquant les difficultés de l'exislcnce. Ils n'ont aucune excuse, parce qu'ils nont aucun but. Leur vie est inutile. Ceux qui n'ont pas de talent invoquent toutes sortes de raisons: ils sont victimes de la société, ils sont victimes du capital, ils sont victimes des médiocres. Le médiocre accusant le médiocre d'avoir fait son malheur, voilà une attitude que non-^ ne soupçonnions guère. C'est pourtant ce qui arrive. Clhu^ue jour de faux artistes accusent la société d'étoutVer leur génie. Us la rendent responsable de leur impuissance. Est-ce que le vrai génie a jamais été étouffé ? ('eux qui succombent, ce sont les médiocres.
oc i/artistocratie 101)
Vaincus (l'avance clans la lulleà engager avec la laideur ils collaborent à sa victoire contre la beauté. Ils renoncent à luUer contre la laideur. Comment auraient-ils perdu le génie qu'ils n'ont jamais eu ? Et comment de vrais artistes consenteraient-ils à s'abaisser au niveau des médiocres ? La vérité, c'est que chacun n'a que ce qu'il mérite : un artiste de génie ne deviendra jamais médiocre ; un médiocre n'aura jamais de génie. Ils doivent rester à 'a place qu'ils occupent : l'un fait toutes les concessions parce qu'il n'a pas de génie ; l'autre n'en fait aucune, et son nom est grand par'ïii les hommes, — et sa gloire est durable.
Quels sont les ennemis de la beauté dans la société médiocre où nous vivons? Les bases mêmes de cette société, — son fonctionnement. Sa morale. — sa politique Les ennemis de la beauté sent le cajiitalisme, — le militarisme, l'enseignement. Ils étouffent toute action sincère; ils suppriment l'indépendance de Imdividu. Les arts de la masse sont médiocres. Les fêtes du peuple sont le signe d'une irrémédiable décadence. L'argent rapetisse tout idéal : il impose un art, un Iu.kb, une mode. Le patriotisme réclame un art de cocarde et de bonnet phrygien, un art tricolore, de carnaval et de bœuf gras. Les classes qui dirigent n'ont qu'une préoccupation : la laideur. Elles n'ont qu'une ambition : enlaidir la vie. Leur idéal égoïste et sournois éloigne le peuple des jouissances d'art. Elles conçoivent la beauté comme un temple fermé où nul ne doit entrer. Et quel temple! Le temple même Je la laideur. Voilà leur beauté : la laideur. La laideur sous toutes ses formes, c'est autant de genres de beautés pour eux. La laideur en tout et partout, la laideur dans les sentiments, la
laideur dans les actes et les idées, la laideur dans tous les gestes. Beauté les sports sans art, beauté les cérémonies officielles, beauté les expositions universelles ! L'artiste a donc à lutter contre tout un état social, — contre des habitudes, des mœurs, des conventions que résume parfaitement le vocable médiocratie . L'artiste n'a pas à lutter seulement contre ce qui passe pour l'élite, mais contre le peuple. Il n'a pas seulement à s'implanter dans les consciences, à la place du juge et du politicien, mais à douer de formes inédites la vie sociale, la vie collective qui ne manque pas de déployer sa laideur dans toutes les occasions. II a à reconstruire une cité d'art, à rebâtir les villes d'après une architec ture nouvelle, à créer le décor de la rue et de la maison,, assainir, embellir, régénérer toute la vie, — et c'est une œuvre que Ton n'accomplit pas si l'on se soumet au goût dominant, si l'on consent à faire une concession quelconque à l'édifice social que l'on s'est donné pour tâche de détruire. Pour parvenir à faire œuvre utile, il faut rompre absolument avec Testhétique de la médiocratie. Aucune concession. La moindre concession empêcherait notre œuvre de porter tous ses fruits, et paralyserait les meilleurs efforts.
Nous cherchons où est la beauté dans la vie présente, et nous ne trouvons que la laideur. Nous voulons aimer la beauté, la décrire, la découvrir. \ t nous trouvant en présence de la laideur c'est la laideur seule qui nous occupe. Ce culte de la beauté, que nous voyons profané partout, nous conduit à envisager le culte de la laideur. Il n'est question que de laideur quand nous nous promettons de l'oublier, quand nous voulons saisir toutes les formes de la beauté.
ou l'artistooratik m
Tant de laideur envahit la vie que l'on désespère de pouvoir jamais la supprimer. Devant un tel amoncellement l'esprit hésite épouvanté : pour supprimer le mal, il faudrait supprimer la société elle-même. 11 faudrait supprimer son organisation, son fonctionnement, ses rouages. Il faudrait réduire à néant sa morale et sa politique. Le mal est enraciné au plus profond de l'être. Il fait partie de son existence, il s'attache à ses pas. Comment guérir la société d'un mal qui ne peut disparaître que si elle disparaît ? Essayons cependant. Le mal n'est peut-être pas si profond que nous croyons. Peut-être guérirons-nous le mal. et la société, ne pouvant pas vivre sans lui , disparaîtra. Une société meilleure la remplacera qui ne pourra pas vivre sans beauté .
L'artiste devra donc lutter contre la politique des dirigeants, contre la morale des plus forts, Contre l'esthétique des instituts... A cela son œuvre suffit. La beauté de son œuvre est un reconstituant puissant. C'est un tonique d'une énergie invraisemblable. Cette beauté ne peut être atteinte que s'il ferme son œ.uvre à toutes les préoccupations sociales actuelles, que s'il s'interdit de recourir à des éléments étrangers. Pour que la beauté resplendisse, il faut la dégager de la laideur environnante. L'artiste s'interdira toute incursion dans le domaine politique ou moral ; il n'en épousera pas la cause; et cette abstention le vengera de la laideur. II s'interdira de prendre part aux querelles; son œuvre dira suffisamment sa pensée, rétablira l'équilibre, fera germer la vérité. Il décrira le spectacle deia médiocratie, mais ne prendra part à aucune de ses luttes, ne combattra pour aucune de ses causes, ne se placera
dans aucun camp. Cela doit être pour que l'œuvre d'art exerce une influence, pour que l'artiste conserve son indépendance. Plus que les partis, son œuvre exprimera le besoin de justice du peuple. Ce n'est au fond qu'un besoin de beauté, et c'est pourquoi l'artiste refuse d'être d'un parti, d'une caste, d'une école. Il représente un parti qui n'a pas à se mélanger aux autres, — leur ennemi à tous : le parti de la beauté.
La beauté a des ennemis dans toutes les classes de la société. L'immense armée des médiocres s'agite et crie. Elle proteste chaque fois que le génie sort du niveau commun. Défense est faite de créer en dehors dun idéal convenu, — d'être soi-même On n'a pas le droit d'aller plus loin que ses devanciers. On n'a pas le droit de découvrir de nouveaux horizons. On doit lester dans l'étroit cercle des conventions, des traditions, des préceptes. La mort le veut ainsi. Elle exige que la pensée stagne, ne s'élève pas. Elle exige le respect des faux maîtres qui régnent sur le faux art. Elle exige la timidité et la soumission, — la platitude. N'essayez pas de faire mieux que ceux qui vous entourent : vous seriez mal vu. Il ne faut pas dépasser le niveau commun. La médiocratie le veut et l'ordonne ainsi. Il ne faut pas s'élever. Toujours plus bas, telle est la loi suprême. Descendre, — voilà ce qui est obligatoire: descendre dans l'insincérité des recettes académiques ; descendre dans la routine du métier; descendre dans la banalité et le déjà vu des officiels : quitter les sommets de l'art et de la pensée. La médiocrité estime la valeur d'un homme à son peu d'enthousiasme, à son peu d'indépendance, à son manque total d'idéalisme. Plus l'homme est veule, plus il est grand. Plus il a droitd'être admiré.
ou L'AHTISTOCUATIE 118
respecté, — voilà où nous en sommes. Nous sommes loin de l'harmonie merveilleuse des chefs-d'œuvre de tous les temps; loin des magniflques évocations de l;'art antique ; loin de la littérature d'héroïsme et de pensée qui a honoré l'humanité chez tous les peuples. Nous sommes loin de tout ce qui est beau et vivani.Nous pataugeons dans le fumier, — dans un cloaque, — dans la boue.
En médiocratie, le génie est un crime. La médiocratie nous a conduits à la perversion, à la craiin.te, ,à la timidité, et aussi à la ruse, à la lâcheté, -^ au crime. Mais elle persiste à proclamer que le génie seul est un crime.
L'unique adversaire de la beauté, c'est la médiocratie- Le monde est divisé en deux parts : les artistes et les médiocres. A ces derniers de s'opposer à l'atTranc.hissement de l'esprit, de nier la sincérité et le génie. Redoutables adversaires de la beauté que les impuissants et les inertes, — que les incompréhensifs et les nuls. La société contemporaine regorge de médiocres. Qu'on ne s'étonne pas que l'art ait pour lui si peu d'esprits sincères. Bien peu, dans cette société faussement égalitaire, connaissent le prestige de la beauté. En revanche, la masse s'incline devant la laideur. Le prestige que donne la laideur est sacré. Le plus vil des poètes est applaudi pour une œuvre insipide. Le plus plat des romanciers est lu par tout le monde. 11 suffit d'être laid, banal, insignifiant, pour être quelqu'un. On a du génie quand on est mé(iiocre. Pas de beauté! telle est la devise de la société moderne. Cependant les poètes n'écoutent pas la voix des médiocres qui leur conseillent la laideur. Ils n'écoutent pas la voix de l'opinion. Ils écoutent la voix
de leur conscience. Cette voix leur commande de créer selon leur propre vision, de créer pour eux-mêmes, pour leur unique satisfaction. Et ils ne sont satisfaits que s'ils réalisent la beauté. Les applaudissements de la foule, ce n'est pas la leur satisfaction. La foule, guidée par les faux critiques, suit le chemin de la laideur. Elle va à ce qui est incolore et terne, — affreusement vulgaire. L'originalité est proscrite des œuvres du faux-art. Le faux-art est partout. Partout la laideur déforme la vie, les idées, les sentiments. Notre société devient chaque jour plus vulgaire. Chaque jour, la laideur se manifeste sous de nouvelles formes. Pour vivre, dans un pareil milieu, il est nécessaire de s'approvisionner de courage. Pour vivre, dans ce milieu haïssai)le, dans ce milieu d'intérêt et d'égijïsme, il est nécessaire de cultiver son énergie, de la préserver sans cesse des assauts de l'intérêt, de s'exercer quotidiennement à la patience. Décrire notre société, c'est décrire toutes les formes que la laideur est susceptible de prendre, toutes les formes qui lui sont chères pour faire obstacle au triomphe de la beauté dans la vie.
La médiocratie, c'est la. conjuration des imbéciles contre les hommes de pensée. Ce sont tous les esprits soi-disant pratiques et positifs; ce sont les prétendus savants et les prétendus artistes : ce sont les prétendus amis du progrès, de l'ordre et de la paix. Ce sont les politiciens, les moralistes, les philosophes: ce sont les hommes de finance et de justice; ce sont tous ceux qui remplissent, dans cette société, du haut en bas, une fonction quelconque.
La médiocratie, ce sont les journalistes. Il y a longtemps que le journalisme a été jugé. Nous pensions que
ou l'autistocratie H5
ses juges avaient exagéi'é. Nous pensions que la haine les avait emportés au-delà de toute justice. Nous pensions qu'une lueur brillerait bientôt qui leur donnerait un éclatant démenti. Ils avaient dit vrai. Journalistes eux-mêmes, ceux qui ont jugé le journalisme n'ont rien exagéré. Ils pouvaient exprimer leur colère dans un journal. Leur haine de la presse, c'est à la presse même qu'ils pouvaient la confier. Aujourd'hui, ce n'est plus possible. On ne peut plus rien confier à la presse. C'est pire qu'il y a vingt ans. N'attendons pas de la presse les moyens de vaincre la laideur. Attendons de la presse la propagation même de la laideur. La critique n'existe plus. L'art n'occupe aucune place dans le journalisme contemporain. Si on en parle à un journaliste, il semble sortir d'un rêve. Il ne se souvi'mt pas.
La méiliocratie, c'est l'Institut II viendra une heure où un écrivain sincère n'en parlera même plus. Nous avons le devoir de nous attarder à certaines besognes : l'enterreiuenl des nullités officielles et nationab^s. Nous ne pouvons pas nous dérober à ce devoir. Bienheureux ceux qui. demain, pourront se livrer à de plus intéressants travaux. Nous sommes encore obligés, après tant d'autres, de nous attarder à de semblabes observations. Leur besogne n'est pas terminée. Us ont donné les premiers coups : \\ nous d'achever. Ce qui est médiocre renaît sans cesse. On croit l'avoir tué : il prend naissance sous un nouvel aspect. Il y a donc à continuer l'œuvre de certains de nos précurseurs indépendants. Nous ne pouvons pas nous livrer à nos travaux préférés. La matière de notre œuvre, c'est encore, et toujours, la critique de ce qui existe. Et parmi ce qui existe, qui existe moins que l'Institut ? qui a moins le sens
de l'idéal et l'amour de la vie que l'art issu du régime en honneur à l'Institut ? Ancien régime en art, qui a la prétention de s'éterniser dans quelques œuvres insipides. Régime de la parodie et de la contrefaçon, du trompe l'œil et du savoir-faire, régime de la tradition honorée et mécunnue, régime de la règle et du devoir correct, — régime qui n'est pas seulement en vigueur à l'Institut, mais partout où l'Institut impose son idéal, partout où il domine, l'égime qui a les ramifications les plus lointaines, — et qui s'étend des beaux-arts à la littérature, à la poésie, à l'histoire, au roman, au théâtre, — partout où la pensée et le génie sont contrefaits par les impuissants.
C'est dans là littérature quelamédiocratie s'exprime le plus complètement. La littérature est supérieure à l'art en laideur, en insignifiance. La fausse littérature et le faux-art se valent bien. Mais si le faux-art est popularisé par l'image, le musée, les marchands de bricà-brac, la fausse littérature a pour elle plus de débouchés. Elle a le livre sous toutes ses formes, répandu à des milliers d'exemplaires, le livre à la portée de tous, le livre à prix réduits, n'embarrassant pas, déguisant sa nullité sous une apparence artistique : Le livre-surprise, le livre-pochette, le livre-réclame, le livremagazine; elle a tous les théâtres officiels ou non, elle a toutes les bibliothèques publiques ou particulières ; elle a des encouragements nombreux sous forme de prix et de concours, de bourses de voyage, — des encouragements sous de multiples formes, des encouragements occultes et inavouables. La littérature, âme même de la médiocratie moderne, laisse bien loin derrière elle les productions avariées de la sculpture et de la pein-
ou L'\l!TiSTOCI!ATIE 117
[ure. Elle tient à occuper le premier rang dans la laideur. L'amour-propre des littérateurs leur dicte toutes sortes de combinaisons, pour l'emporter en servilisme, en médiocrité, en insignifiance et en nullité, sur tous les autr3s artistes. Il font plus de bruit que les cabotins. Ils sont plus puissants que les financiers. Ce sont des politiciens plus roués que les plus roués d'entre nos plus notoires politiciens. La littérature de la médiocratie, sous un aspect grave, ou sous un aspect léger, officielle ou bohème, hors de l'Institut, ou faisant partie de l'Institut, soumise ou voulant paraître indépendante, morale ou immorale, est la plaie honteuse de notre époque ; c'est le chancre qui contamine toat ; c'est le déversoir de toutes les pourritures, — c'est le tout à régout où ce qu'il y a de plus immonde et de plus corrompu dans les cerveaux et dans les cœurs vient s'écouler quoditiennement, pour infecter le reste de l'univers.
Le livre, combien découronné de son ancien prestige, depuis que les industriels l'ont réduità n'exprimer que la laideur. La crise du livre, — c'est la vengeance même du livre, c'est la protestation des œuvres du génie qui dorment dans l'oubli des bibliothèques. Si les œuvres du génie subissent cette crise du livre, qui devait fatalement se produire, les œuvres des médiocres subiront bientôt le même malaise. Elle agira contre les causes mêmes qui l'ont produite : la pornographie et le mercantilisme. Les armes employées par les industriels se retourneront contre eux.
On ne lit plus. C'est-à-dire qu'en médiocratie on lit tout ce qui est insignifiant, sans art et sans beauté. On ne lit plus un seul livre de valeur. On ne lit plus, on
feuillette, on parcourt, on s'attarde aux romans sans art (on a invente le roman concours), aux « détectives », aux « policemen » (en littérature l'américanisme sévit), — car toute une littérature est née du besoin de merveilleux, de l'extraordinaire, de l'incohérent, qui agite la médiocratie. Il lui faut les récits d'aventures, l'actualité et les faits divers où l'on tue, où l'on viole, où l'on cambriole. La littérature de magazines est le dernier genre que supporte l'insignifiance des médiocres. Le magazine a tué les bons livres et copié les mauvais. La démocratisation du livre, telle que la comprennent les médiocres, c'est la mort du livre, la mort de l'idée, la mort de la beauté.
Le devoir de toute démocratie, c'est de s'embellir. C'est l'unique devoir. Il doit passer avant tous les autres. L'éducation de la démocratie se fait par le tableau, les livres, les sculptures. 11 se fait par la rue, par la cité, par l'art, — par tout ce qui, étant revêtu d'un caractère de beauté, éveille et crée dans les âmes des sentiments renouvelés. L'éducation de la démocratie ne s'accomplit ni par la politique, ni par lécole. Leur but n'est pas de découvrir ce qui fait la beauté de la vie, leur but n'est pas de faire naître l'artiste dans l'homme. Leur but est tout autre. Elles sont l'œuvre de la médiocratie. Or la médiocratie est l'ennemie de la démocratie. Elle a intérêt à ce qu'elle ne se reconnaisse pas, ne se découvre pas, ne prenne pas conscience d'elle-même, ne sorte pas du néant. Et pour mieux
ou L'ARrisrOCUATIK 119
l'empêcher d'exister, elle prend l'attitude d'une démocratie, elle confère des droits et des devoirs, elle fait des lois, expression de la volonté « unanime ». Elle détruit l'œuvre de la Révolution. Elle en déforme l'idéal et, au nom de la révolution, empêche la vraie révolution de s'accomplir dans les consciences. Au nom de la révolution, elle nous interdit de la continuer. Or, toutes les idées de beauté et de justice exprimées par l'art, c'est la révolution vraie, c'est la pensée supérieure, c'est l'idéal certain. En s'embellissant, la démocratie cesse d'être une médiocratie : elle réalise la justice, elle fonde le droit, elle établit le devoir de chacun. Elle supprime les distinctions arbitraires des classes. Elle substitue à l'autorité, à la hiérarchie, l'égalité. Ce n'est pas l'égalité des médiocres, cette conception fausse de l'égalité qui exige l'impersonnalité de chacun, qui est une tyrannie, une nouvelle autorité insupportable, qui a horreur de l'originalité et du talent. L'égalité, déformée par l'esprit de la médiocratie, est comprise en démocratie, acceptée comme l'indépendance nécessaire à chaque individu pour accomplir sa tâche, comme une collaboration intelligente et éclairée. Elle détruit la hiérarchie, l'autorité, pour rendre à chacun son génie individuel, qui est la part de collaboration qu'il .. ."'^rle à l'œuvre collective de la beauté. L'égalité, c ■ . ce que chacun apporte de libre originalité à la ciLo l'art; tous les métiers concourent à créer l'idéal; aucun n'est inférieur. Cette égalité des actes, des mouvements, — qui est la beauté qu'ils dégagent, — donne à tous les artistes une même valeur, une même importance. Ainsi, la démocratie, qui a le devoir de s'embellir, c'est-à-dire de créer de la beauté, retrouve
120 LE Cl LIE [)E l'idéal
le vrai sens de l'égalité, la réalise librement, sans imposer un dogme, une pensée, une direction, — sans imposer'la laideur, — sans exiger l'égalité dans le médiocre, — pour que puisse éclore l'égalité dans la beauté, c'est-à-dire le droit de chacun de créer l'idéal. "
Enmédiocratie, l'égalité est impossible. On nie son principe, sa signification. On proclame égalité son contraire. Un niveau commun, la défense de s'élever audessus des agitations de la politique, l'interdiction de créer une œuvre qui vous place plus haut qun ceux qui ne font aucun efTort pour se libérer. — voilà ce que les médiocres appellent égalité. C'est, en somme, la haine du génie. La dén)Ocratie rend au génie sa place. Elle l'admire, au lieu de le combattre. L'artiste n'est pas un être détesté. On reconnaît son pouvoir. Le peuple collabore à l'œuvre de l'artiste. Il sait ce que, réciproquement, ils se doivent. L'égalité, c'est de s'élever, c'est de monter à la vie, c'est le droit pour tous de créer de la beauté. C'est l'égalité dans le besoin du beau, dans le devoir d'agir, de penser et d'aimer. Ceux qui n'atfeignentpas les « sommets » de l'idéal continuent à le mépriser. Ils continuent à faire partie de la médio'cratie, à exiger l'égalité pour tous, c'est-à-dire le droit à la laideur, négation de légalité, parce que négation de l'individualité, de l'indépendance, de la liberté qui constituent le génie.
La vie de l'idée n'est pas compatible avec la vie politique. Le peuple s'interdit le droit de penser en s'arrogeant le droit de diriger. Le peuple a le devoir de créer et de penser, de s'élever à la vie de l'idée, de ne pas essayer dé s'abaisser ii la vie publique. Mais s'il a le
ou l'aktistocratie 121
devoir de ne pas diriger, il a celui de ne pas se laisser diriger, et il y parviendra en vivant de la vie de l'idée, qui alfranchit. l'individu de la contrainte de l'Etat. Ainsi la laideur a plus de chance d'être vaincue si le peuple s'isole de la politique. La politique laissée de côté la vie quotidienne s'embellit, le temps n'est pas dépensé en pure perte, lénergie et l'action ne sont pas détournées, l'idéal reprend toute sa valeur. Convions donc les démocraties à se vouloir ai'tisles plutôt qu'à perdre leur temps à écouter les politiciens. L'art sera toujours l'adversaire de la politique et de la morale. Il gardera toujours son indépendance en leur présence. Vous ne pouvez faire un pas dans cette société sans vous buter à quelque laideur. Nos contemporains s'efforcent d'enlaidir la vie. L'art municipal et« tricolore », l'art de paquebot et de caserne, l'art de mardi-gras, 1 ar des expositions et des cavalcades, I art des cérémonies nuptiales, l'art de la médiocratie enlaidit les individus, enlaidit les villes, crée pour notre inquiétude des motifs de tristesse. Uien de ce qui peut enlaidir l'existence n'est oublié par les médiocres. Ou assiste à leurs fêtes grotesques, à leurs divertissements sans art, à leurs bals, à leurs noces, a leurs banquets, avec des écœurements. On assiste à leurs gesticulations, à leurs modes, à leurs goûts, comme on assisterait aux fêtes de la laideur. Oui, les fêtes de la laideur, voilà ce qui ne manque pas à notre époque si loin de réaliser les fêtes de la beauté. Les fêtes de la laideur ont rendu l'existence insupportable aux vrais artistes, elles ont popularisé, démocratisé le faux-art, le faux-goût, le faux-idéal. Vous parlez de l'art du décor à l'heure où cet art, déformé par la médiocratie, s'exprime en lai.
12;2 LE CULTE UK l'idKAL
deur, — reproduit la laideur des gestes, des visages, de? sentiments, des idées. Vous essayez d'instruire le peuple, de l'élever en beauté, à l'heure qù il interprète vos leçons à rebours, dénature votre enseignement, persiste à prendre, plus que jumais, la laideur, pour la beauté. 11 en résulte une équivoque invraisemblable. 1' en résulte des spectacles d'une laideur inoubliable. Oriflammes, — drapeaux, — bannières, — c'est l'art « cocardier » par excellence, l'art sans art, — l'art « tricolore », il n'y a pas d'expression plus synthétique, plus vraie que celle d'art tricolore — les trois couleurs symbolisant l'union de toutes les classes et de tous les partis, leur solidarité dans la laideur. — l'avènement du peuple au faux-art, — pour désigner cet art de politiciens, cet art municipal et national, dont nous soulTrons, — cet art de la médiocratie, qui est aussi bien lart de la démocratie que l'art de l'aristocratie, l'art du peuple que l'art du bourgeois, — l'art de l'humanité d'aujourd'hui dont l'idéal est la laideur, à laquelle nous opposons l'idéal de la beauté, qui est l'idéal de l'artistocratie.
« L'art tricolore » paraît être la caractéristique de la médiocratie moderne. Si c'est là de l'art populaire, que l'art cesse à jamais d'être populaire. C'est bien le style décoratif de la troisième République, le style national et cocardier, cet art militariste, cet art de cantine et de culotte rouge que l'on retrouve à toutes les fêtes oflicielles, qui adopte toutes les formes. La démocratie s'exprime par le faux-art au lieu de s'exprimer par l'art. Les trois couleurs unies symbolisent le mieux l'état d'àme des contemporains, — le triomphe des sports, le triomphe de la politique, le triomphe du
ou L'AIVrrSTOCliATtE 123
« militarisme ». Les trois couleurs qui ornent les b(»utonniôres et les ceintures, cet art de fête nationale, est bien en harmonie avec la couleur des esprits de ce temps. C'est l'art de fêles nautiques, de sports athlétiques, d'oriflammes et de mats de cocagne ; c'est l'art de distribution de prix, d'uniformes et de galons, — c'est un art de gendarme et de pompier, c'est l'art administratif, — l'art obligatoire et laïque, - l'art phrygien, — aussi plat, aussi prétentieux et vulgaire que l'art religieux de ce temps, — réconciliés dans la même laideur, perpétuant le mauvais goût, entretenant le peuple dans sa médiocrité, lui interdisant l'accès de l'artistocratie.
Chaque jour nous nous enfonçons un peu plus dans la laideur. C'est un enlisement. Plus nous faisons d'efforts pour appeler le peuple à la vie de l'art, plus les dirigeants, les classes dominantes l'en éloignent. Nous constatons l'impuissance de nos efforts à changer ce qui est. Et pourtant, nous ne ilésespérons pas. Le masque de laideur répandu sur la vie ne nousempèche pas de connaître la beauté, de vouloir la beauté pour tous, et parfois nous sentons que le peuple comprend confusément que nous allons à lui, et qu'il a le devoir de se joindie à nous pour vaincre les manifestations de la laideur. Cette évolution du peuple vers la beauté sera due à nos efforts incessants. Ne cessons pas d'y croire, malgré tout ce que nous constatons, malgré tout ce qui est si bien fait pour nous décourager, et nous démontrer la vanité de nos efforts.
En médiocratie fleurissent les « arts d'agrément ». Cela fait partie de l'éducation de la jeune fille. Le moindre potache est un candidat aux arts d'agrément.
'124 LE CULTE Di; l'idéal
La musique paraît avoir la préférence ; ensuite viennent la pointure, le dessin, l'aquarelle. Quand l'art cesse d'être considéré comme une fonction grave et sérieuse, le faux-art envahit la vie, se mêle à tous ses instants, devient une obsession. Les arts d'agrément, c'est quelque chose de monstrueux ! C'est l'antipode même de l'art. C'est une niaiserie. Affranchissons-nous de « l'art des familles >> qui sévit. On parie de mêler la beauté à 1 existence de chaque jour, et c'est le faux-art qui se mêle à tous les gestes, les imprègne de sa laideur. Les arts d'agrément et les sports, joints à la lecture de magazines et de journaux ineptes, c'esi la mentalité générale de ce temps. La richesse d'un peuple, ce sont ses idées. C'est par son idéal qu'il compte. Des peuples de financiers et de sportsmen sont des peuples sans beauté. Ce sont des peuples décadents. Le progrès, ce n'est pas la diplomatie, l'économie politique, le parlementarisme, ce ne sont pas les guerres coloniales, les expéditions lointaines, etc., etc.: ce sont les idées émises par les penseurs, ce sont les œuvres des artistes. Ce sont les idées qui importent, plus que la contrefaron des idées, plus que l'américanisme, plus que l'interprétation de Nietzsche devenu le nietzschéisme, plus que l'industrialisme au service de la médiocratie, plus que le sportixme qui tend à remplacer dans les esprits le culte de la beauté et de l'idéal, au lieu d'y participer, de collaborer à son triomphe. Tout ce qui pourrait être une source de beauté devient, avec les médiocres, une source de laideur. Ce sont les dessous des dessous de la laideur.
Qu'est-ce qui importe le plus, en démocratie, si ce n'est la beauté? Qu'est ce qui légitime la démocratie.
ou LAUTISTOCHATIE 125
lui donne un sens, la fonde, si ce n'est le sentiment de l'art? Hors de ce sentiment, une démocratie n'est qu'une médiocratie. Mors de ce sentiment, elle a les tares des aristocraties. [Jne démocratit; basée sur la laideur est ce qu'il y a de plus abominable. Le peuple ne peut pas vivre sans beauté. Aujourd'hui, il vit sans beauté, parce qu'il vit sous le régime de la politique, parce qu'il obéit à des sentiments sans art, parce qu'il a l'ambition de diriger, de gouverner, de dominer. L'ambition du peuple doit être de créer la beauté. Là serait son élévation vraie, là serait son affranchissement suprême. Là serait sa victoire sur les puissants, sur les plus forts, sur les plus riches. En procédant sans art, il s'expose à être vaincu, il s'expose à vivre esclave. Il ne peut rien contre ses adversaires ; il ne peut que leur ressembler, et, leur ressemblant, être victime de son ambition, de son faux-goût, se détruire luimême, s'interdire toute liberté en se forgeant de nouvelles chaînes aussi lourdes que les anciennes, que celles qu'il prétend avoir rejetées.
Soit qu'elle conçoive l'idéal pour quelques-uns, soit qu'elle le conçoive pour tous, la médiocratie est dans le faux. Car, dans les deux cas, l'idéal qu'elle préconise c'est l'idéal de la laideur. Aristocratique ou démocratique, l'art médiocratique est sans beauté. Nous voyons l'art contrefait dans le livre, contrefait dans le tableau, contrefait dans l'architecture et la sculpture. Pareillement nous le voyons contrefait dans les moindres détails de la vie quotidienne. Ce n est pas l'art qui les inspire : c'est la laideur. La laideur s'est glissée dans les moindres mouvements, et l'art n'y apparaît de temps en temps qu'à regret, comme si on tolérait difli-
cilement son voisinage, parce que trop gênant par sa Ijeauté même. Il y a une façon de démocratiser l'art sans rainoindrir : ce n'est pas la façon de la médiocratie.
huskin n'aimait pas les usines. Ou'eût-il pensé en présence du développement exagéré des sports? Nous ne nous élevons pas contre le principe des sports,, mais contre le principe sans beauté des sporls. Nous nous élevons contre ce qui devrait être de la beauté, et n'est que de la laideur. Les spoits, à notre époque, sont une source de laideur. Ils sont une cause d'avachissement ntellectuel, de veulerie mentale. Ils ne développent ni le courage ni l'endurance, ni la volonté, ni la beauté physique ni le bien-être matériel, mais seulement l'instinct de sauvagerie qui est au cœur des foules. Cet amour des sports, c'est un des vices les plus caractéristiques de notre époque. C'est la grande préoccupation des médiocres. Le sport est une institution nationale. il fait partie de notre honneur et de notre vertu. Voilà ce que ne craignent pas d'affirmer des écrivains sérieux qui partagent l'admiration de la foule pour les sports. Il y a là un symptôme de décadence. Les sports ont développé l'amour de la laideur à un degré difficilement surpassable. Ces nouveaux arts issus de la médiocratie, — les sports sans beauté sous toutes les formes, — complètent l'œuvre avilissante et grotesque de r « art tricolore ». Art tricolore, art de sociétés de tir et de gymnastes, — instinct de la laideur, — qui se développe et grandit, — art sportif, — ô triomphe suprême de la médiocratie!
Si nous poursuivions notre enquête, partout où la laideur opère, ce serait pour nous une épreuve trop
ItL l/AItTlSTOOHATIE 127
douloureuse, car nous n'en finirions pas de rencontrer de la laideur sur notre route. Partout où la société a imposé ses lois, son régime égalitaire et faussement démocratique, elle a imposé la laideurcomme principe. Laideur sous toutes ses faces, qui a la prétention d'être de la beauté, et que nous retrouvons sur les monuments et dans les jardins publics, dans les musées et les théâtres, sur le visage des femmes, etjusques, et surtout, dans l'acte sacré et divin de l'amour!
Ainsi la laideur envahit les existences, à l'heure où les plus grands artistes cn'entde la beauté ; à l'heure où la critique prend conscience du génie de l'art ; à l'heure où tant de nobles âmes, lasses du culte de la laideur pratiqué en médiociatie, se vouent à la défense de l'art et de la beauté. Serons-nous donc obligés de le pratiquer pour nous seuls ce culte de la beauté ? Serons-nous donc obliges de nous isoler loin des hommes pour l'aimer ? Serons-nous obligés de nous réfugier égoïstement en son sein, refusant d'obéir à noire première impulsion, qui nous ordonne d'initier la foule à la beauté, qui nous oblige à croire qu'elle n'est pas fermée aux jouissances esthétiques, qui nous dit que le peuple, malgré tout, malgré son insouciance, malgré sa légèreté, est avant tout un grand artiste, — l'a été et le redeviendra?
Ne partageons pas l'admiration des contemporains pour le cyclisme, l'athlétisme. Les sports de nos jours n'accroissent pas la vigueur de l'esprit, mais seulement l'instinct de bestialité. Aucune pensée esthétique ne guide ceux qui les pratiquent. Ils ont le dédain de l'idée. Ils se détournent des œuvres d'art. Les sports accaparent l'attention, au détriment de la pensée. Ils
vont exactement contre leur but. On constate là encore cette falsification qui est l'âme de ce temps, cette substitution constatée partout, dans la littérature et l'art, la morale et la politique. Les sports n'échappent pas à cette loi de déviation qui sévit aujourd'hui. En médiocratie, ils sont un élément de laideur. Puissent-ils être dans un avenir prochain un élément de beauté et de santé morale !
L'A utomobiliwie, c'est encore un ennemi redoutable, un ennemi né récemn)ent de l'industrialisme mo lerne pour détrôner la beauté. Plus que la morale des dirigeants, — plus que les affiches commerciales dans les campagnes, — plus que les reconstitutions archéologiques, — plus que les courses de cyclistes, — plus que les réclames lumineuses, — plus que les faux diamants, — l'automobilisme envahit, inonde de lai'Jeur la beauté de la vie. Il est temps que la littérature cesse de louer ce genre de sport. Il est temps qu'après avoir essayé d'en découvrir la beauté, on se rende compte de sa laideur. Les écrivains s'extasient sur les beautés de l'automobile. Ils s'extasient sui' ce qu'ils appellent un être vivant, un « coléoplère w, une pensée ailée et trépidante. S'il faut retar-der sur ce point, nous retardons. Nous nous révoltons contre 1' « automobile » qui se soucie fort peu de la beauté, qui l'écrase, littéralement, sous la lourdeur de ses pneus, l'épouvante de son fracas, la souille de son odeur. Tous les sens producteurs de beauté en sont réduits à subir sa tyrannie : la vue est offusquée, l'ouïe désagréablement chatouillée, l'odorat empoisonné, le goûtet le toucher subissent de dures humiliations. La tyrannie de l'automobile ! Elle enlaidit le corps humain tout entier. Pour donner à l'automobile
ou LAaTISTOCnATIE 129
la beauté « moderne », il faudra du temps. Nous ne désespérons pas cependantde voir un jour Tautomobile, complètement tranformée par l'art, remporter enfln une définitive victoire sur la laideur, et constituer pour nous une raison de plus d'apprécier et d'aimer la vie.
Plus que l'automobile, le cinématographe enlaidit la vie. Il contribue à la recouvrir de laideur. Il en intercepte la beauté et l'harmonie. Il est, avec le phonographe, le résultat de l'incompréhension de la science et des applications qui en sont faites par les médiocres. Chaque époque incarne son faux goût dans une découverte que l'industrie détourne de son véritable but, en la mettant au niveau des médiocres. La science, défigurée, apparaît comme une source inépuisable de laideurs. Ce que les médiocres ne voient pas, c'est l'idéal de la science. Ils n'en voient que les applications immédiates. Ainsi la photographie, le phonographe et le cinématographe ont contribué, avec tantd'autres applications de la science au goût des médiocres, à rendre la vie présente insupportable. La cité que nous connaissons est une cité où le médiocre est dieu La science n'est plus qu'un vaste charlatanisme, quand elle défigure l'idéal de l'art, quand elle met à sa place la laideur, quand elle pervertit le goût de la foule, quand elle méconnaît la véritable application des arts à l'industrie ou de l'industrie aux arts. — Un seul principe, une seule raison légitime le rapprochement de l'art et de la science : la beauté qui en résulte pour le plus grand bien de tous. Sans beauté, il n'y a pas de progrès. Vous ne pouvez décorer de ce nom la science sans art, la science toute seule, la science qui sert à propager la laideur sous toutes ses formes, qui la met à la portée
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de tous, la science à laquelle nous devons le phonographe et le cinématographe.
Un nouvel adversaire vient de surgir, défiant les airs, conquérant hardi de l'espace, accaparant au détriment de Tari l'attention des foules : l'aéroplane. Non qu'il ne puisse être découvert dans l'aéroplane une mâle beauté, réalisation scientifique du rêve des poètes, prévue par les créateurs de légendes, les artistes-poètes des âges lointains. Aujourd'hui leur rêve, réalisé, ne cesse pas d'appartenir à la poésie. L'aéroplane peut inspirer les poètes, donner aux foules des émotions inattendues... Mais en médiocratie, c'est le contraire qui est vrai. Tout ce qui pourrait augmenter la beauté de la vie est une cause de laideur. L'aéroplane est un faitdivers, qui a l'importance pour les foules d'un procès scandaleux, de la femme coupée en morceaux, d'une bataille d'apaches .. On ne va pas plus loin. Quant à la mâle beauté qui dort dans l'âme de l'aéroplane, aux vrais poètes de la découvrir malgré tout, et de l'opposer à la platitude. Aux vrais poètes, aux vrais artistes, s'inspirant d« la science, de l'embellir et de l'agrandir, eten reproduisant ses gestes, de nous donner le poème — non didactique et non prétentieux — , de la science sous toutes ses formes, — le symbolisme scientifique s'exprimant avec la même grâce et la même naïveté que les légendes qui l'ont précédé, avec, en plus, la conscience de sa force, de son utilité, et de son intérêt, retrouvant, par l'art, toute la science, — nous détournant ainsi de son incompréhension — , qui ôte à la science toute poésie en lui attribuant la valeur d'un fait divers, en la rabaissant au niveau des médiocies, en lui faisant exprimer, non de la beauté, mais de la laideur. Car il
ou L'ARTISTOnRATIE 431
n'est pas une découverte scientifique dont les médiocres ne se soient servie pour répandre leur mauvais goût. Et l'aéroplane n'échappera pas à cette épreuve, qui a accueilli successivement la photographie, l'automobile,
— et qui a fait de la chimie et de la physique des sciences accessoires du faux-art populaire et bourgeois.
Une promenade dans la cité présente, c'est une promenade an sein de la laideur, ilette beauté « moderne » si vantée n'existe pas. Cependant les poètes parviennent à exprimer en beauté ce qui est la laideur des villes. Ils disent la vie paisible des bourgeois, leurs mœurs rustiques, — la vie fiévreuse des faubourgs d'usines, des foules assemblées sur les places, les fêtes du peuple,
— ils dépeignent l'état d'âme des existences médiocres, et ils parviennent en effet à faire jaillir une beauté « moderne » des mécanismes et des cités. Il faut vraiment les voir par le regard de l'art pour leur trouver quelque beauté. Car si on les voit dans leur réalité, on ne découvre aucune harmonie aux. luttes du travail et du capital, — aux réjouissances publiques, au passage des régiments, — à l'art « tricolore », — au réalisme enfin de la médiocrstie !
VU
Si l'idéal ne doit être que pour quelques-uns, ou seulement pour quelques instants de la vie, s'il ne doit pas être mêlé à la vie quotidienne, à ce que les médiocres appellent la vie prafifjue, — vie pratique déformée par eux, devenue l'expression du mensonge et de la lutte pour le mensonge, — c'est comme s'il n'existait
pas. Comme il doit exister k l'état permanent dans toute la vie humaine, par lui la vie pratique prend unsens, et seuls les médiocres peuvent les opposer. La vie pratique selon l'idéal cesse d'être la vie des médiocres, pleine de ruse et d'hypocrisie, ne s'appuya nt et ne se développant que sur des conventions mensongères et des lois. L'idéal brise ces lois et ces conventions, il brise les préjugés, et modifie la vie pratique en l'élevant à sa hauteur. Le pain de l'idéal et l'autre ne sont qu'une seule réalité, ^ qui ne peuvent pas exister si on les sépare et si on les oppose. Ils ne se livrent plus une lutte sans merci. Ils ne forment qu'une seule expression, — qui donne à la vie humaine un sens hautement sublime, en la délivrant du joug déprimant des médiocres.
Les médiocres ont inventé les lois, la morale, la religion qui nous régissent. Ils ont tout soumis à leurs vaines conceptions. Leur domination sappuie sur le crime et le vol. Cette société ne peut durer plus longtemps. Elle a eu son triomphe, elle aura son déclin.
Les causes de la laideur sont dansl'égoïsme des hommes, dans leur indifférence et dans leur ignorance. Elles sont dans l'absence d'idéal. L'absence d'idéal, c'est la laideur même. La beauté, qui est toute harmonie et sincérité, fait éclater le désordre qui est dans les esprits et les actes. Dès qu'elle se manifeste, tout autour d'elle est petit. Tout manque d'envergure. En sa présence, rien ne subsiste de ce que font les médiocres. C'est un contraste, — l'opposition de la vie et de la mort.
Le moyen suprême par lequel les médiocres pensent détruire l'idéal, c'est de lui opposer les nécessités de la vie matérielle. L'homme obligé de lutter pour vivre n'a
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pas le temps de penser. En rendant les conditions de son existence matérielle douloureuse, ils lui ôtent toute vie morale. Or la vie matérielle ne s'oppose pas à l'idéal. Mais telle que les médiocres !a conçoivent elle s'y oppose. Les médiocres affirment qu'il est impossible de concilier les nécessités de la vie matérielle et l'idéal, et comme la vie matérielle réclame ses droits, c'est l'iiléal qui doit être sacrifié. Or la vie matérielle peut très bien se concilier avec l'idéal, et même se confondre avec lui, mais il faut pour cela que l'idéal la délivre du joug des médiocres en éveillant l'intelligence humaine pour que la vie matérielle s'améliore et soit guidée par la justice.
D'autres fois, les médiocres nouveau genre, sans parler de conciliation, croient que l'on peut vivre parallèlement, consacrer une partie de son existence à l'idéal, l'autre au réel. Le réel, pour eux, c'est la politique, la morale, les préjugés, les affaires, l'administration, la société. Ils estiment que l'on peut tout mener de front : politique et art, morale et beauté; avoir une conscience double : celle qui obéit aux bas instincts de l'intérêt; celle qui croit à l'idéal. Or l'idéal et l'intérêt (tel que le conçoivent les médiocres) sont inconciliables. L'un doit être sacrifié à l'autre.
Les médiocres se disent idéalistes. Le temps est passé 011 ils se proclamaient nettemimt matérialistes. Ils ne croyaient à rien. Leur égoïsme a changé de face. Leur idéalisme est mensonger. Les médiocres parlent d'idéalisme pour faire croire qu'ils sont idéalistes. L'idéal est un mot qu'ils ont déformé. Il faut retrouver son sens perdu. Il faut le découvrir. Au nom de l'idéal, ils ont soutenu leur médiocrité. L'idéal, c'est pour eux
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l'absence même d'idéal qui inspire leur politique, leur morale et leur littérature.
Il y a trop longtemps que nous subissons le joug de la médiocratie. Il importe de le secouer. Chaque fois que nous voulons aller de l'avant, nous sommes arrêtés par la médiocratie. Toute expression de beauté trouve une négation systématique chez les médiocres. Autrefois, on les appelait les bourgeois. C'étaient les esprit.^ rétrogrades et mesquins, les âmes sans vision, l'égoïste satisfait de son sort. Aujourd'hui, il s'agit de la même indifférence devant la vie, de la même incompréhension devant les chefs-d'œuvre de l'art. Ce sont toujours les bourgeois qui revivent dans les médiocres. Tout bourgeois est médiocre; tout médiocre est bourgeois. Le nom seul a changé. Il est plus neuf, plus expressif. Aujourd'hui, nous stigmatisons de l'épithète de médiocres tous les bourgeois incapables d"agir et de penser, incapables de sentir et de comprendre la beauté, incapables de s'intéress.'r à quelque problème grand et généreux, incapables de s'enthousiasmer pour les merveilles de la vie.
L'artiste ne trouve sur sa route qu'un obstacle : les médiocres. Ce sont les seuls adversaires qui s'opposent à sa marche. Eux seuls troublent son isolement; eux seuls lui font l'existence douloureuse, eux seuls multiplient pour lui les difficultés de vivre. Ils lui barrent la route, au nom de leurs idées. Il lui opposent leur tradition et leur morale. L'œuvre d'art est la condamnation des médiocres. Rien d'étonnant à ce qu'ils la combattent En médiocratie on ne connaît qu'un adversaire : l'art. Une lutte se livre entre l'artiste et les médiocres. Lutte sans merci. Si les médiocres paraissent triDm-
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pher, le vrai triomphateur, en réalité, c'est l'artiste, qui semble vaincu.
Idéaliste ! — ou plutôt : artiste! — car cette expression résume tout, — c'est l'épithète que les médiocres ne cessent d'employer avec mépris en présence des indépendants. Artiste, cela signifie pour eux absence de sens pratique, — inutilité — , manque d'équilibre et de pondération. Cela résume toute leur colère, — ils n'ont pas dp vocable plus injurieux à jeter à la face de l'homme qui pense. Idéaliste, — artiste — , poète — , ces trois vocables qui n'en font qu'un — , sont employés par les médiocres pour désigner ceux qui ne les imitent pas. Quand on a parlé d'un Poète ou d'un Artiste, on sait ce que cela veut dire dans le langage des médiocres. Idéaliste, c'est l'épithète avec laquelle on bafoue celui qui crée dans le recueillement l'œuvre de beauté et d'art, — celui qui poursuit inlassablement son rêve, — celui que l'égoïsme n'a pas vaincu. Idéaliste, c'est celui qui n'accepte pas la morale des médiocres, qui ne se conforme ni à leurs idées ni à leurs préceptes. Celui qui n'approuve pas leur politique. Celui qui ne veut pas s'humilier devant la force. Celui qui ne veut pas se courber devant la loi. Celui qui ne veut pas s'agenouiller devant une autorité quelconque. Idéaliste est récrivain qui lutte pour imposer sa pensée. Idéaliste est celui qui pense que la société est médiocre et qu'il faut 11 combattre. C'est la plus grossière insulte qu'on puisse adresser à quelqu'un en médiocratie. Ce vocable résume toute leur haine de l'idéal. Mais comme euxmêmes sont idéalistes à leur manière, ne devrait-on pas considérerpour cette raison cp vocable comme injurieux ? Être traité d'idéaliste par les médiocres n'en
constitue pas moins une gloire enviable. Heureux celui qui est traité d'idéaliste, car il est grand. Car il est vraiment un Poète et un Artiste. Car les médiocres ne s'y trompent pas. S'ils l'attaquent, c'est qu'il a le génie.
Plus la médiocrité s'acharne après l'artiste, plus il triomphe de ses coups. Rien ne l'abat. Quand la médiocrité croit l'avoir vaincu, le génie triomphe. Or que voyons-nous, aujourd'hui, sinon la médiocratie acharnée à poursuivre l'artiste de sa haine, lui refusant le pain quotidien ? Elle voudrait l'obliger à gaspiller son temps, mais elle n'y parvient pas. Tout se tourne a son avantage. L'artiste le plus grand est celui qui a le plus soutïert de l'hostilité des médiocres.
L'œuvre d'art est le témoignage que la médiocrité est vaincue. Toute œuvre d'art condamne l'incompréhension. Elle la fait naître, mais la condamne en même temps. En présence de l'art, le médiocre nie. L'art condamne cette négation. Il est l'affirmation de la vie, toujours égale à elle-même, toujours belle dans ses évolutions. On n'a pas à désespérer quand on croit fermement à un idéal de lumière. Tou^e pensée supérieure fait de la vie de rhomme un paradis réel. Avec sa douleur immense, et son infini besoin de perfection, l'artiste est encore plus heureux que le plus heureux des hommes. C'est l'autre face de sa vie. Car sa vie a deux faces : une face de torture, et une face dp félicité. Elle est double, en même temps elle est une. Elle est une succession de joies et de tristesses, de doutes, et d'espoirs, — elle résume la vie totale.
Ne cessons pas d'avoir les yeux fixés sur l'idéal, malgré la haine des médiocres. Qu'elle ne décourage personne. Qu'elle soit un stimulant. Etre incompris des
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médiocres est une satisfaction. S'ils vous comprennent, c'est que vous vous êtes abaissés k leur niveau. Et ils ne peuvent s'élever au vôtre. Donc, vous vous êtes humiliés, et vous avez perdu de vue l'idéal. Vous avez perdu de vue les sommets de la pensée. Le jour où les médiocres s'élèveront aussi haut que vous, ou vous vous serez abaissés à leur niveau, ou ils ne seront plus médiocres. Ce jour est lointain. En attendant, le jour où vous vous abaissez à leur parler leur langage, à accomplir les mêmes gestes, vous êtes au-dessous d'eux, vous êtes mille fois plus médiocres que les pir2s d'entre eux, — vous n'êtes plus un artiste, et il faut croire que vous ne l'avez jamais i»té.
Le monde des vrais artistes est un monde à part au sein de la médiocratie. Monde soigneusement tenu à l'écart, — monde rigoureusement refoulé, — monde qui effarouche et terrifie. On a peur de la sincérité et de l'enthousiasme On a peur de la vie. On a peur de la beauté, qui est à la fois la sincérité et la justice, l'amour et la vérité. Rien d'étonnant à ce que les médiocres épuisent leurs forces à diminuer l'inQuence des artistes, pour augmenter leur propre influence, pour s'admirer dans leur laideur ? Rien ne nous étonne plus. Nous devons nous attendre à tout de la part des médiocres. Leur littérature esi comme leurs mœurs : répugnante. Elle est comme leur politique : esclave de la morale et de la loi. Elle est le reflet de leur égoïsme, de leur impuissance, de leur néant. Ils lisent encore ces livres qui les exaltent, ils trouvent du temps pour les lire, eux qui n'ont pas celui de lire les œuvres sincères. Ils n'ont pas le temps de voir de belles œuvres d'art. Leurs intérêts les accaparent. Mais ils ont le tempsd'ad-
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mirer les œuvres de leur faux artistes, ils ont le temps de lire les productions de leurs faux écrivains. Ne croyez pas que l'automobile, les coups de bourse, tout ce qui sollicite la fièvre et l'agitation des médiocres, — la politique et le journalisme, — leur commerce, leurs plaisirs, leurs tribulations mondaines ont pris tout leur temps, leur ont enlevé les loisirs qui permettent de lire ou de s'intéresser à autre chose qu'aux affaires. Ils lisent quand même. Ce qu'ils lisent est comme leurs occupations. L'automobile, la vie de fièvre telle que l'ont faite le journalisme et la politique ne leur laisse aucun loisir pour lire des livres vivants et sains, leur laisse tout le tempsde s'attarder à la lecture de romans insipides, conçus à l'image de leur vie. Ils y retrouvent leurs finances, leurs plaisirs vides et insignifiants, leur nullité. Ils lisent donc. Ils lisent n'importe quoi, pourvu que ce soit plat, incolore et sans idées. Si notre époque ne lit plus^ elle ne lit plus les œuvres dignes d'être lues, mais elle continue à lire les œuvres sans intérêt, — et l'observateur ne s'y trompe pas.
Les littérateurs sans génie ont plus de chances d'être lus que les autres. Ces derniers, consultez les maisons d'édition, — n'ont plus aucune chance de séduire le public. La médiocratie l'a décidé ainsi. Est-ce une raison pour changer nos goûts, afin d'être lus ? C'est ce quevoudrait la médiocratie. Ce serait être médiocre que rechercher le succès auprès du médiocre. La vraie littérature résiste aux financiers, aux automobilistes, aux sportsmen, aux aviateurs, aux magazines, — elle résiste au médiocre. Elle a, malgré tout, son public.
Si la littérature a eu à souffrir du mécanisme de la vie moderne, — de la nouvelle vie qui nous est im-
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posée depuis quelque temps parles médiocres — , c'est la vraie littérature L'autre n'a rien perdu. Les magazines l'ont répandue, au lieu de lui faire concurrence. Le livre à bon marché a fait son apparition. Le livre populaire, — le livre national. — le livre moderne, toutes ces inventions récentes de la librairie aux abois, toute cette copie de médiocres est venue accentuer l'absence d'ait et de pensée qui est l'àme du public contemporain. Toute une littérature archi-médiocre, — la pire de toutes, telle qu'il n y en eut jamais à aucune autre époque, s'est répandue, a trouve dans le cerveau des médiocres un terrain apte à la recevoir, une imagination prête à la goûter. Sur ce terrain préparé, la graine de la littérature sans art a vite germé. Le mauvais goût s'est répandu. Aujourd'hui, il reprend le dessus. On redemande les mêmes récits grotesques, les mêmes lourdes aventures. Les usines de la littérature ne suffisent pas à produire les exemplaires réclamés quotidiennement, la littérature qu'il faut à la médiocratie, — la liitérsture de gens pressés, la littérature pour tous genres de locomotion, — car ce sont les moyens rapides de locomotion, qui permettent à la médiocratie de se déverser partout à la fois — , qui ont hâté le triomphe de la littérature sportive. — la littérature d'express et de métro —, écrite à la diable, à la va vite, par des gens aussi pressés que leurs lecteurs. L'américanisme en littérature, c est le triomphe de la hâte, delà fièvre, de la réclame, des gens qui n'ont pas le temps de penser à quoi que ce soit de sérieux et de grave, en dehors de leurs affaires, — et de tels esprits ne peuvent considérer les arts que comme un agrément futil et ne leur consacrer que leurs moments perdus. On peut parler
de l'action, de l'énergie, de la volonté. On peut admirer toutes les découvertes de l'industrie moderne. On peut admirer l'américanisme sous toutes ses faces. On peut prôner le bienfait des sports. Jl sied de protester au nom de l'art et de la beauté contre cette agitation, contre cette trépidation, contre cette cité d'industriels pressés, — contre ce faux culte de lénergie.
Le médiocre pullule maintenant partout. Le microbe de la médiocratie a fait son apparition dans la classe populaire. Il lui est apporté par le journal, par le magazine, comme il l'était hier par le vaudeville, le mélodrame, ou le boui-boui. Il lui est apporté par le cinématographe et le phonographe, — ces deux horreurs. Car la médiocratie ne manque pas d'utiliser la science pour ôter de son prestige h l'art. Quelle invention nouvelle n'avons-nous pas à redouter, tant l'acharnement des médiocres «st profond à séparer l'art et la science. — à en faire deux adversaires inconciliables ? Une masse veule qui s'agite, sans originalité, sans expression, sans vitalité, c'est ce que l'observateur distingue dans la masse des lecteurs anonymes des livres sans art. La préférence donnée au roman sur tous les autres genres de littérature est un signe des temps. Ce roman n'est lui-même que l'antithèse de toute littérature, il résume toute l'insignifiance qui est dans les œuvres de tous genres, et c'est pourquoi il est préféré. Littérature qui convient a un peuple d'automobilistes, à à un peuple qui se délecte aux laideurs du cinématographe et du phonograpk*^, littérature de pochettes et de loteries, — dont l'écrivain sincère ne peut pas ne pas parler, en sindignant, bien qu'il lui répugne de s'at-
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tarder à de pareils sujets, si éloignés de l'idéal, si éloignés de la vie.
Peu à peu la inédiocratie sest fait une nouvelle mentalité, une mentalité de gens pressés, — d'automobilistes. Elle s'est fait une mentalité sportive. Elle a construit des architectures baroques, qu'elle prend pour de la nouveauté. Elle a aimé les expositions. Le style provisoire est né. Elle croit avoir renouvelé ses sentiments et ses idées. Elle croit sètre émancipée de la morale, avoir compris et senti la vie plus largement, avoir suivi le progrès moral et intellectuel. Elle croit s'être augmentée au contact de la nature. Le plein air n'a pas donné ici les mêmes résultats qu'en impressionnisme. Elle croit avoir fait de l'hygiène une vertu sociale. L'égoïsme est pire quavant, la morale plus exigeante, le sentiment plus rétréci. L'air estdevenu irrespirable. On ne vit plus, et l'on croit vivre. On prétend vivre la « vie intense ». On prétend vivre la vie profonde, — la vie intérieure. On prétend vivre la vie de la pensée et !a vie de l'action. C'est l'apparence de la vie que les médiocres substituent à la vie. Il y a un microbe que les médiocres cultivent soigneusement dans leurs laboratoires : c'est le microbe de la mort, qu'il importe de faire vivre éternellement.
Pour que le culte de la beauté résiste à tous ces assauts, il faut qu'il soit bien solide. 11 n'a pas voulu subir le caprice de la mode. La mode a tout transformé : elle a donné à la laideur une face inédite. Elle a voulu nous faire croire qu'elle était une beauté neuve. La crise de la laideur a sévi partout. Elle a sévi dans les arts plastiques avec un renouveau accentué. Nous ne noussommes pas laissés tromper. Cette beauté moderne,
c'était la laideur sous une forme qui semblait nouvelle, la laideur en harmonie avec le progrès, la laideur qui s'appropriait et se paraît pour faire bonne figure dans un mcmde transformé. 11 fallait bien que la laideur semblât nouvelle à une époque où l'auto faisait fureur, à une époque où les idées évoluaient, où une morale neuve, ou qui paraissait neuve, germait sourdement au fond des consciences. La laideur s'est donc embellie. Elle s'est trouvée transfigurée. Elle a été en accord avec les consciences, les idées, les esprits. Elle s'est retrouvée en eux et les a retrouvés en elle. On l'a prise pour la beauté. La laideur a été la beauté des médiocres.
La vie des médiocres se passe à nier la beauté. Aussi a-t-elle toutes les apparences de la mort. Elle se passe à ne pas agir, à ne pas penser, — elle se développe sans but, car ce n'est pas un but que celui qui consiste à nier la beauté. Pour les médiocres, c'en est un. C'est le suprême but de l'existence. C'est pour eux l'unique raison de vivre. Tous leurs etïorts tendent vers lui. Leur violence ou leur résignation ; leur hardiesse, ou leur timidité ; leur inertie, ou leur agitation, — toutes leurs attitudes n'ont qu'un but : ignorer la beauté. Tous leurs efforts, conscients ou non, tendent vers la laideur, Il s'agit de stationner, de piétiner sur place, de ne rien oser ni rien hasarder ; de n'oser que des petitesses, de ne hasarder que des insinuations. H ne s'agit ni de vivre ni de penser. — ni de ci'oire a un idéal de beauté qui donne la clef de l'énigne de la vie, fixe le sens de nos actes, concentre toutes les aspirations supéi'ieures de l'humanité. Il s'agit d'augmenter, chaque jour, par égoïsme, par intérêt ou par inconscience, la somme de
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misères, de petitesses, de douleurs, et de laideurs qui représentent l'autre face de la vie — , qui représentent la vie inférieure de l'humanité.
Le faux artiste s'épuise en démarches. L'œuvre de l'artiste sincèie seule l'accapare. 11 ne connaît que son œuvre. Il ne vit que pour elle. Toutes ses joies, comme toutes ses douleurs, ont pour cause son œuvre. Pour le faux artiste l'œuvre ne compte pas. Tout compte, excepté l'œuvre. Il ne cherche qu'à bluffer, il se sert de son œuvre pour parvenir. L'œuvre n'est pas le but, c'est le moyen. II s'agit de s'organiser une belle réclame. Il s'agit d'attirer l'attention par de bas procédés. Il s'agit de corrompre le goût du public'. Ce que le faux artiste cherche avant tout, ce qu'il cherche exclusivement, ce n'est pas s'augmenter, augmenter son esprit et sa sensibilité, ce n'est pas étendre les limites de son art ; rien de tout cela ne le sollicite ; l'œuvre est complètement en dehors, — elle tie compte pas. mais il importe qu'elle ait l'air de compter : aussi la remplacet-il par des démarches, par des procédés qui font croire que l'œuvre existe, qui font croire que l'artiste existe. Le plus nul devient ainsi quelqu'un. Il n'a pas avancé d'un pas : il est resté stationnaire. Il n'a fait aucun progrès. Il est inexistant. En revanche, sa fortune s'est étendue, son succès a grandi, ses relations se sont midtipliées. Ce médiocre sans génie, ce médiocre qui n'a jamais su et ne saura jamais ce que c'est que la beauté, passe pour un grand artiste. Il passe pour un être exceptionnel et de génie. Le succès du faux artiste est aussi vaste que sa nullité. Plus le faux artiste est médiow'e, plus il est certain d'être applaudi. Pourtant, il vient une heure où la foule se lasse. Elle est fatiguée
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d'applaudir toujours les mêmes œuvres ; elle est blasée ; il lui faut du nouveau. Elle paraît presque révolutionnaire. Elle exige de l'inédit. Elle renie ses anciennes idoles. La débâcle commence. Le faux artiste a sa récompense : l'ingratitude. La foule ne lui sait aucun gré de son néant. Elle ne lui en garde aucune reconnaissance. Elle va à d'autres médiocrités, — officielles ou non — , à d'autres gloires nationales, et uni verselles, — qui continuent à faire régner la médiocrité sur la terre. Les médiocres ont leurs jours de triomphe; mais aussi leurs jours de débâcle. Il ont leur jour de déconfiture. Leur génie est fragile.
Pénétrons dans la vie douloureuse de l'artiste. Voyons-le aux prises avec l'existence, aux prises avec l'humanité, aux prises avec la nature. Quand il lutte avec la nature, c'est par amour, par adoration. Quand il lutte avec les hommes, c'est à cause de leur injustice et de leur égoïsme. Us sont la cause que la vie qu'il aime parce qu'en elle est toute beauté, lui est pénible et douloureuse. Ilendons-nous compte de ce que souffre l'artiste sincère, et nous le verrons grand. Rendonsnouscompte detoutesles luttesqu'il estobligéd'entamer, non seulement avec la nature, mais l'humanité, pour nous rendre compte d u bienfait de la critique intervenant comme la constatation qu'il a de sa force, de son indépendance, comme le jugement qu'il porte sur son œuvre, comme la satisfaction qu'il éprouve d'avoir vaincu la laideur. La critique est la preuve que son enthousiasme ne faiblit pas, que son courage ne se lasse pas, que son génie n'est pas atteint, qu'il a foi en lui-même et qu'il poursuit son œuvie inlassablement. Le culte de l'idéal exige (lésâmes trempées par la dou-
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leur, — des esprits qui ont souffert dans la solitude et l'indifTérence. Le culte de l'idéal veut des âmes éprouvées, meurtries, — et révoltées. L'idéal est un u sommet » dont la douleur est la base. Il faut, pour l'atteindre, avoir beaucoup souffert, avoir soulïert longtemps, d'une faeon continue, en silence, et da mépris, et de l'indifférence et de l'égoïsme des hommes. L'artiste seul est grand qui a souffert, et qui soulïre. Et quelle ànie généreuse ne soutîre pas, chaque jour, à chaque moment, en présence des spectacles révoltants qu'elle rencontre partout ? Quel esprit ne s'indigne pas en présence du faux-art encensé, du néant idolâtré':' Il faut que notre amour de la beauté soit bien enraciné au fond de nos cœurs pour que nous ne désespérions pas, — car, si nous n'avions pas cet amour, en présence de tant de laideur, nous renoncerions à agir. En présence de tant de laideur, nous dirions : tout est fini. En présence de tant de laideur, nous dirions: l'art n'existe pas. Il n'y a plus d'art nulle part. Il n'y a que des médiocres qui s'agitent. Il faut vraiment beaucoup d'enthousiasme pour proclamer, malgré tout ce que l'on voit, que la beauté existe encore.
Elle existe. Jouissons de sa présence. La foule va aux médiocres. Préférons les spectacles que nous offre la beauté. Si nous ne sommes que quelques-uns à jouir de la beauté, on ne pourra pas nous accuser d'égoïsme, car nous avons fait tout notre possible pour qu'elle soit partagée. Quand nous avons rempli ce devoir, le bonheur que nous éprouvons n'est pas égoïste. Nous n'avons pas voulu garder la beauté pour nous seuls. Nous avons voulu la répandre. Ce sont les médiocres qui n'en ont pas voulu. Ce sont eux qui sont la cause
que, malgré tous nos efforts à ne pas vouloir en jouir seuls, nous sommes seuls à en jouir. Aimons donc la beauté en nous résignant à n'être que quelques-uns à la comprendre. Du moment que nous avons fait tout notre devoir de critique, qu'avons-nous à nous reprocher?.
Il est des expressions qui sont synonymes. La vie, la beauté, l'art, l'action, la sincérité, la volonté, — ce sont là des vocables identiques. Ils disent la même pensée. Ils ont la même signification. Ne les séparons pas.
Qu'est-ce que l'art pour les médiocres ?L'insincérité. Le mensonge. Pour le médiocre, l'art est un des moyens de parvenir. Il sert de marchepied à tous les arrivismes. Il ne s'agit ni d'apostolat ni de vocation. Il ne s'agit pas d'idéal. L'idéal est bon pour les artistes, pour les rêveurs, pour les penseurs. En médiocratie, on supprime l'idéal. On le remplace pas le terre-à-terre. On le remplace par le faux rêve et le faux sentiment. Quand elle parle d'idéal, — ce qui lui arrive encore assez fréquemment — , la médiocratie le supprime. Pour elle l'idéal est une illusion. Elle le met dans le compliqué, — l'irréel. L'idéal des médiocres, c'est l'absence d'idéal. C'est l'absence d'art. C'est l'absence de beauté.
La médiocratie triomphe-t-elle ? Et si nous constatons son triomphe, devons-nous désespérer de la beauté ? Ce triomphe ne prouve rien. Ce n'est qu'une apparence. La médiocratie ne peut pas triompher. Elle se contente de faire illusion. Nous finirons par accepter notre époque telle qu'elle est. Nous finirons par résumer nos observations, et notre expérience, — dans cette
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pensée : notre époque est double, — elle est bien ainsi. Elle a deux faces : l'une s'appelle beauté ; l'autre s'appelle laideur. Nous cherchons à la reformer, pour que sa face de laideur rentre dans l'ombre ; — nous luttons contre sa morale, sa politique, sa littérature ; — nous lui opposons la vie ; — nous la voulons meilleure, — et tout cela est bien. 11 ne faut pas, en effet, que la médiocratie triomphe totalement. L'équilibre serait détruit. Il faut quelle ait l'air de triomphe, qu'elle s'imagine avoir le dessus pour que, se fiant en sa victoire, cherchant par tous les moyens à en profiter, elle ait moins d'inquiétude sur sa destinée, et ne sente pas que la fin est proche. Car cette quiétude hâtera enfin, ou du moins empêchera sa totale victoire. 11 faut tlonc des penseurs, des artistes, des écrivains, pour empêcher le triomphe total de la médiocrité, pour enrayer son courant, pour le détourner, il faut des esprits sublimes ; il faut des caractères héroïques et nobles. Il faut des exemples d'indépendance et de loyauté. S'il ne la voulaient pas plus belle, plus héroïque, plus sublime, où serait la beauté de notre époque? Où serait notre raison d'exister? Si les artistes ne créaient pas une cité d'harmonie et de lumière en contradiction avec la cité de mort, où serait la beauté de la cité présente ? C'est donc parce que cette société est imparfaite, et parce que nous avons le courage de le reconnaître, que nous l'embellisons par nos œuvres vivantes. La réformer, l'améliorer, la transformer, c'est créer des œuvres d'art. — expression de la plus haute volonté. L'œuvre d'art est à la fois l'expression de ce que nous haïssons et de ce que nous aimons. Elle contient deux sociétés. Elle contient deux cités. EUe est
double, — connue l'humanité, mais elle est une, — une par sa générosité, une par son héroïsme, — une par, sa beauté. C'est ce qui fait que nous restons logiques avec nous-mêmes en aimant et détestant tout ;i la fois l'époque où nous vivons.
Si nous l'aimions, uniquement, nous serions avec la médiocratie. Nous ne verrions pas ses laideurs. Nous l'accepterions, avec ses mensonges. Nous aimerions toutes ses complications, toutes ses exagérations, toutes ses folies. Nous aimerions toutes les formes de l'iniquité. Nous aimerions le faux-art et la fausse beauté. Car le médiocre est bien dans son milieu ; il aime le temps où il vit. Il proclame qu'il n'y en à pas de meilleur. S'il se plaint quelquefois, n'en croyez rien. C'est un nouveau genre de dissimulation. En résumé, il est content, il est satisfait. L'art seul trouble son repos; l'ait seul l'inquiète : la vie qui prend sa revanche dans l'œuvre d'art contre sa contrefaçon excite sa fureur. Sans lui, il serait pleinement satisfait, — satislait de sa laideur, du triomphe <le ses préjugés, du triomphe de son égoïsme, triomphe superficiel, mais triomphe tout de même, qui lui donne l'illusion d'être le plus fort. Etre satisfait de l'époque où on vit est un indice sérieux de médiocrité. Mais en être tout à fait mécontent en est un non moins sérieux. Car c'est prouver qu'on n'en voit pas la beauté, qui est l'unique motif de vivre. C'est ignorer l'existence même de la beauté. Le médiocre est avec son temps, — ou totalementoontrelui.Lui qui connaît le juste milieu, — l'intermédiaire — , a l'air de se contredire, tout en restant logique avec lui-même. Il est pour ou conl7'e, — il est incapable de haïr et d'aimer à la fois ; incapable de séparer le vrai d'avec le
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faux, piusqu'i! ne cesse pas d'être dans le faux, de représentei le faux. Son amour et sa haine ne se complètent pas. C'est un privilège qui appartient aux artistes supérieurs, qui peuvent aimer et haïr tout à la fois sans connaître le juste milieu. Ils ne font aucune concession. Us ne cèdent pas aux sollicitations de la médiocratie. Us sont sincères. Si les médiocres croient aimer leur époque en aimant ses défauts — , qui ne sont que leurs défauts — , il ne prouvent que la haine de leur temps, que leur faux amour, qui n'a rien de solide. Car c'est haïr son temps que d'aimer ses laideurs. C'est une forme de cette incompréhension oîi triomphe le médiocre. Ils ne prouvent qu'un fait : leur impuissance à aimer et haïr. La haine, rapelissée, n'est plus la haine. L'amour, diminué, n'a plus aucune signification. Ils ne peuvent ni aimer ni haïr. C'est l'indice certain de la médiocrité. Us ne peuvent rien. Peuvent seulement haïr, haïr avec heauté, haïr avec passion, haïr d'une haine magnifiée et féconde, — aimer en même temps, d'un amour sincère et vrai, d'un amour au-dessus de tout, — les esprits vraiment supérieurs, les artistes qui, ayant fait la part des choses, ayant tout pesé, tout mesuré, tout calculé, sont sincères vis-à-vis d'eux-mêmes en l'étant vis-à-vis de leur époque. Les plus audacieux, les plus redoutables adversaires de ce temps l'aiment avec passion ; leur haine, c'est encore de l'amour, — ils vivent dans ce qui ne vit pas, ils parviennent à se créer une existence d'harmonie et de beauté au sein des plus noires réalités.
150 I.E CULTE DE l'iDLAI,
Voulons-nous pratiquer sans restriction le culte de la beauté ? Restons nous-mêmes. N'imitons personne. Imiter les plus grands est une erreur. La plus belle œuvre imitée est piètre, (le qui est à imiter c'est l'exemple d'indépendance. C'est le courage. — c'est l'énergie. Imitons cela. C'est ce que les médiocres se gardent bien d'imiter : ils se contentent de copier, méconnaissant ainsi l'esprit de l'œuvre qui leur conseille d'adopter en sa présence la même attitude qu'elle a adoptée en présence de la nature. Pour pratiquer le culte de la beauté, il faut se placer dans des condititions bien audessus de la moyenne. Il faut planer loin des Instituts. Il ne faut être d'aucun groupe. 1/individu qui se soumet reconnaît le pouvoir de quelqu'un. Son pouvoir intérieur est sacrifié. Il ne faut pas qu'un groupe, une école, une influence soient des moyens de restriction., mais des causes d'extension, d'augmentation. Il faat qu'ils deviennent, pour l'individu, des ressources d énergie et d'amour, des occasions d'être bon et juste, — et non des foyers déprimants d'abnégation et d'esclavage.
Seul l'individu peut conserver, dans le groupe, sa libre originalité. L'artiste n'appartientà aucune coterie. La coterie officielle répugne à tout artiste sincère. La coterie des indépendants n'est pas indépendante. On a le droit de s'assembler, de se grouper, chaque fois qu'il £st nécessaire d'opposer une force à une autre force,, à une force négative, chaque fois qu'il importe de défendre la vie en commun contre l'armée des médiocres.
ou L'AP.TISïOCItATIH: 131
On a le droit d'opposer une armée à une autre armée. D'ailleurs, l'armée des hommes libres est toujours là. La voix des penseursproteste toujours. Ils sont toujours unis pour la justice. Leur groupe est en dehors de tous les groupes. Chacun s'y trouve libre, et la pensée n'en souffre pas.
Chercher sa voie, et dès qu'on l'a trouvée, la suivre jusqu'au bout, c'est le devoir de tout penseur-libre. Cela ne nous ôte aucun droit à l'imprévu. On peut très bien croire qu'on a trouvé sa voie, et ce n'est pas la vraie voie. La conscience nous remet dans le droit chemin. Si nous nous sommes trompés, nous le reconnaissons. Nous devons nous transformer chaque jour, évoluer jusqu'à l'heure où la vie, se découvrant à nous, nous indique la vraie route à suivre. Un artiste qui ne sait pas où il va, qui ne sait pas quel est son rôle et sa mission, qui ne sait ce qu'il veut, ne trouvera jamais sa voie. Celui qui la cherche, dût-il bien des fois s égarer, la trouvera fatalement, il arrivera au but, — il saura ce qu'il veut.
A quels affranchissements devons-nous demander le pouvoir de devenir ou de rester nous-mêmes ? De quelles formules aimée», trop aimées, devons-nous nous libérer, après les avoir acceptées pour qu'elles contribuent à nous libérer des formules médiocres? Après avoir refusé de reconnaître la supériorité de l'aristocratie, devons-nous oublier, dans notre amour pour la démocratie, dans notre amour pour le peuple, que nous avons maintenant à devenir nous-mêmes ? Il nous reste à nous émanciper de notre amour pour le peuple, de notre socialisme, de notre anarchisme, et même de nofre individualisme. (]e n'est pas là revenir
i5:2 LK (JULTE UK l/lDKAL
en arrière, — c'est aller plus avant en ne nous laissan pas aveugler par notre amour pour le peuple, par notre pitié pour les faibles, par notre révolte contre les forts. La démocratie ne doit pas plus être un obstacle à notre alïramichissement que l'aristocratie, dont elle nous a délivrés. Nous devons cesser d'être .socialistes, après avoir trouvé dans !e socialisme un suprême refuge contre ia laideur ; il faut nous délivrer des formules qui nous ont servi à combattre le nationalisme, rantiscmitisme, le patriotisme au sens étroit, et toutes les erreurs du passé, de toutes les formules qui nous ont aplani la route de l'avenir. Notre tâche est maintenant de les élargir, de les libérer, de leur donner un sens nouveau, de les arrachera la décadence et à la médiocrité. Notre tâche est d'enrayer le médiocre qui s'infiltre insensiblement dans ces formules, y dépose un germe de mort, arrête leur évolution vers la vie. C'est de ne p.'ns nous altardc^' à leurs expressions actuelles, de ne p,is les considérer comme constituant tout le progrès, mais comme constituant une entrave même au progrès, si elles prolongent leur action dans la vie. Elles ont été pour mous des refuges mais ces refuges ne nous suffisent plus contre l'envahissement de In laideur. Cai' la laideurest venue s'infiltrer jusquedans ces refuges, I*eu à peu la contrefaçon du socialisme a pris la place du vrai socialisme. Cette falsification oblige à chercher, dans une conception plus vaste de la vie, réglée et comrttandéeparelle,de nouvelles raisonsd'agir. On cessera donc d'utiliser des mots qui ont perdu leur sens, on abondonnera définitivement aux politiciens leur langage et leurs théories, et l'on réalisera le vrai socialisme en réalisant la beauté issue de notre indépendance.
UL l/AliTISluCBATIK loS
Caria i»e;uité veut ^tre libre. Elle exige des esprits libres pour être coinorise. Elle ne veut s'allier aucun élément étranger. Eléments étrangers qui essaient vainement de la déformer, et qui, n'y parvenant pas, se bornent à l'imiter, à la parodier, à faire naftre en faee d'elle une beauté allaiblie, une demi-beauté. — la laideur non régénérée par l'art. A ce moment, il importe de réagir. On s'aperçoit que le mal grandit, et que demain la substitution de la laideur à la beauté, si nous n'y prenons garde, sera totale. Il vient une heure où le bel élan d'enthousiasme qui porte les hommes à souhaiter un avenir nieilleur cède la place aux querelles de la politique, — où ce qui a été de la sincérité est remplacé par des paroles vides. Tout a sa parodie. Le socialisme a sa falsification, comme tout ce qui existe. La fraude s'est glissé"' dans le domaine de la pensée. Tout ce qui existe de beau et de sublime est caricaturé sans pitié par les médiocres. Il vient une heure où il n'y a plus rien de ce qui a été généreux et vivant. C'est alors que le penseur apparaît pour rétablir l'équilibre, pour replacer dans sa voie naturelle lidée qui a été délormée par le médiocre. Elle s'est vue substituer sa falsification. Elargissons toutes les formules que nous ne croyons pas encore délivrées de leur parodie, des grimaces qui les accompagnent, de Tinsincérité qui les fausse. Elargissons-les pour qu'elles ne deviennent oas médiocres, après avoir été sut limes Que le bel élan de jeunesse et d'amour qui a traversé les misor-is de ce temps, et lui a donné sa beauté, ne devienne pas la proie des médiocres. Nous avons a être sincères vis-àvis de nous-mêmes. Cessons de suivre le courant qui nous emporterait fatalement vers l'universelle médio-
loi LE CULTE Dl<: l'iDKAL
crité. Opposons une résistance héroïque aux derniers élans de la veulerie qui maintenant s'est glissée dans les plus hautes conceptions rapetissées par les naédiocres. Séparons-nou? du socialisme des médiocres, — le socialisme des politiciens hâbleurs etdes ouvriers gouailleurs. Nous sommes à une heure où tout ce qui a été combattu par les médiocres est accepté par eux. Et cela est très dangereux. Il ne le faut pas. C'est plus que jamais le moment de veiller sur les destinées de l'esprit humain. C'est le moment de protéger la pensée contre ses déformaleurs. La falsification de l'idée se poursuit avec une patience méthodique. Aujourd'hui la médiocrité accepte le socialisme et l'invidualisme, pour lesquels notre jeunesse a tant combattu, et qui nous ont délivrés de l'emprise de la médiocrité. Y persister serait être de nouveau médiocre Elle accepte nos idées les plus larges, en les restreignant. C'est pourquoi la lutte loin d'être terminée, recommence sous une nouvelle forme, prend une nouvelle orientation. Elle se présente sous une forme plus douloureuse pour nous. Nous sommes contraints maintenant de combattre ce que nous avons aimé parce que le médiocre veut s'en servir contre l'idéal. Il faut que nous séparions la vérité du mensonge dans les idées, dans les sentiments, dans les actes qui se partagent la société d'aujourd'hui.
Cette médiocrité, qui s'infiltre dans les hautes formules-qui ont libéré notre jeunesse du pouvoir des médiocres, voilà pour nous une raison d'agir et de lutter, — non pas contre nous mêmes, mais contre ce qui a été déformé de nous-mêmes. Contre ce qui a été altéré de nos pensées, défiguré de nos sentiments. C'est encort être avec le passé que de falsifier notre indépendance.
ou L'AnTI.ST()(:i!ATIi: lo5
notre victoire, que de leur donner des formes de laideur. Une fois la liberté reconquise sur la laideur, par la découverte de nous-mêmes dans la vie, il reste à faire de celte liberté un usaiçe vivant ; elle cesse d'être la liberté, on retourne à l'esclavage, si la victoire remportée sur l'idéal de la morale ne tend qu à instituer de nouveaux éj^oïsmes, de nouvelle erreurs, de nouveaux, esclavages. Et c'est cequi nous attend. La liberté, c'est surtout une victoire sur nous-même. Le peuple n'a pas encore gagné cette victoire suprême ; il fait l'apprentissage de la vie, mais il va perdre le bénéfice de sa douleur si, de nouveau, il suit les politiciens. Faire un mauvais usage de la liberté, ce n'est [)as être libre. Aujourd'hui, ce mauvais usage constitue le pire des esclavages. Maintenant, nous avons à cha'^ser la médiocrité qui se glisse dans la démocratie, — dans les formules indépendantes autant qu'officielles — , et partout où une pensée meilleure, en désaccord avec le passé, a été pour nous un refuge contie la laideur. Nous avons à lutter contre la déformation de N\'agner. de Nietzsche ; nous avons à lutter contre Tolstoï, contie Ibsen, contre le théâtre social, contre le théâtre d'idées, contre le théâtre populaire, — contre l'impressionnisme ; — contre tout ce qui. sous prétexte de nouveauté, n'est qu'une phase nouvelle de la médiocrité éternelle ; contre tout ce qui sous [)rétexle d'art, de beauté, de vérité et de justice, constitue une falsification nouvelle de la pensée.
^156 UK niJLTK UK l.'lliKAf.
N'oilk où nous en >.ommes. Nous sommes loin decetix qui luttèrent pour faire triompher, contre les médiocres de la bourgeoisie, l'idéal de Nietzsche, de Wagner, de Tolstoï, — l'idéal de l'anarchie ; — leur lutte fut dirigée contre la médiocratie politique et sociale, contre la médiocratie litléi-aire et artistique, contre \s médiocratie sous toutes ses formes ; elle fut dirigée contre le capital, le patriotisme, l'enseignement, tous les soutiens de la société ; elle fut dirigée contre l'Etat, contre la Unance, contre l'armée, contre la justice, contre tous les rouages d'une société de mensonge. Elle fut vaillante, béro'ique et belle. Klle eut des résultats notoires. Elle combattit le pessimisme, les scepticisme, le dilettantisme, le naturalisme, l'art pour l'art. Et voici que nous retrouvons aujourd'hui, dans ces idées qui nous ont délivrés de ces poisons mortels, les utilisant pour renaître et s'imposer de nouveau, et le même utilitarisme, et le même scepticisme, et le même dilettantisme. On les croyaient effacés à jamais du simu de l'humanité. Ils se sont insinués dans les i'Iées qui les ont vaincus, il en sont vainqueurs à leur tour, il repi'ennent le dessus, ils menacent d'envahir de nouveau la vie. Nous assistons à un spectacle écœurant : la renaissance du matérialisme et du pessimisme, de la laideur — , dans les formules par lesquelles nous pensions avoir vaincu la laideur. Nous nous mettons en garde contre cette nouvelle attitude de l'esprit médiocre. Assurément, nous ne nous y attendions guère. Nous ne nous attendions guère, à cette falsification de nos
or L'AIlTISTOlilUTIK 157
idées les plus clières- Voici que notre lâche ne consiste plus à lutter contre les soutiens et les rouages de l;i société, mais contre les idées qui leur furent opposées, devenues à leur toursoutienset morale de cette société, — contre les idées qui, maintenant acceptées par la médiocratie, consolident son pouvoir, — ont été étrangement faussés, défigurées par elle. Notre tâche est de rétahlir la vérité, c'est une nouvelle mise au point ; c'est un nouvel examen de conscience qui nous incombe ; ce sontde nouvelles observations qui sontii faire, et denouvelle conclusions à tirer. Notre trVche est de reprendre l'œuvre des aînés, de !a continuer en l'alTranchissant de tous les éléments étrangers qui sont venus s y mêler, on l'adranchissant de toutes ses tares, des tares apportées par les médiocres, mises en leur lieu et place — de les continuer vraiment, en refusant de les suivre quand ils s'attardent sur des chemins de traverse, — d'aller droit devant nous. Notre œuvre, aussi originale que leur œuvre, aussi sincère, aussi indépendante, aussi libre et généreuse, aura souvent à les contredire. Elle dira les excès, les étrangetés, les inconséquences de ceux qui eurent à lutter contre la médiocratie, avant nous ; elle leur pardonnera leurs faiblesses passées et présentes. — elle élira ceux d'entre eux qui ont seuls le droit de faire partie de r.\rtistocratie qui résiste à toutes les sollicitations. L'artistocratie est un état supérieur de l'esprit qui refuse de faire une concession quelconque à la médiocratie, sous quelque pj'étexte que ce soit. Et combien parmi ceux qui étaient les plus généreux, les plus indépendants, les plus intransigeants, ont (ini par faire des concessions à la médiocratie ? Combien
158 LE CLI.TE DE L'iDÉAi.
onl sombré dans le journalisme, — combien se sont faits les serviteurs de la société qu'ils méprisaient la veille. Fonl-il partie de lartistucralie f Non. Mais celles de leur œuvres hautaines et vivantes qui condamnent leur attitude d aujourd'hui font partie de l'artistocratie. O'est le meilleur de leur pensée. C'est ce qui leur donne droit au litre vivant d'artistocrates. C'est ce qui leur confère cette royauté de l'esprit. C'est ce qui restera de leur passade parmi nous. C'est ce qui fait que nous les aimons, — c'est ce qui fait aussi que nous ne leur pardonnons pas leu' attitude d'aujourd'hui, en contradiction avec leur passé.
Pardonnons à nos aines leurs inconséquences de la veille plutôt que leurs inconséquences d'aujourd'hui. Car celles de la veille résultèrent de leur amour de la beauté, de leur enthousiasme et de leur jeunesse; mais celles d'aujourd'hui résultent de leur lassitude et de leur scepticisme. L'expérience, qui devrait les convaincre de l'utilité de la beauté dans la vie. les a détournés de jtoursuivre cet unique but de la vie qui est la réalisation de l'idéal. Ils ont mêlé d'autres soucis à ce souci supérieur. 11 ne les dirige pas uniquement. Un compromis leur permet d'affirmer la nécessité de l'idéal et, en même temps, de s'en passer dans' la vie pratique. Ils lui substituent les honneurs, l'argent, le succès. Au lieu dètre logiques avec eux-mêmes en dégageant sans cesse leur pensée des attaches environnantes, ils semblent ne rechercher qu'un but : faire cesser le divorce qu'ils instaurèrent jadis entre leur pensée et la politique, pour lui substituer une nouvelle union, — union basée sur des concessions réciproques, — sur l'abandon de part et d'autre de certains avantages au profit de la
ou L'AKTlSTOCr.ATlE 159
communauté. C'est contre ces nouvelles tendances que s'élèvent les plus jeunes qui refusent de servir à la fois plusieurs dieux, d'avoir plusieurs opinions, de se mouvoir avec une égale facilité dans les systèmes les plus ditférents. L'éclectisme ne doit pas être en effet le résultat des efforts tentés par les meilleurs de nos aînés. Ce n'est pas l'éclectisme que nous préconisons, quand nous nous efforçons à plus d'indépendance à l'égard de tous les S3'stèmes. à plus d'équité et de justice dans nos jugements, car c'est la beauté, la beauté seule qui motive les jugements que nous portons sur les œuvres et les hommes. C'est elle qui, à l'heure où notre indulgence et notre bienveillance voudraient se manifester, exige de nous une critique moins bienveillante, expression même de l'indépendance que nous professons. Nous changeons aussi, comme nos aines, mais non pour essayer de concilier des théories contradictoires, non pour essayer d'y introduire notre idéal, mais pour supprimer ce qui, en elles, constitue l'interprétation fausse de notre idéal ; non pour y introduire cet idéal, mais pour l'en chasser, pour les séparer, afin que la plus stricte indépendance préside à la création de nos œuvres. La désillusion qui nous vaut de ne plus nous enthousiasmer pour l'idéal socialiste, pour l'idéal moderne, nous ordonne de réaliser l'idéal en dehors de la morale et de la politique, dans l'œuvre d'art. Or, nos aînés voudraient les associer, les réconcilier, faisant naître de leur union une nouvelle raison de vivre. H en résulte des querelles sans fin, des hésitations, des complications. Mieux vaut rompre tout d^ suite que de continuer à vivre sur une, telle équivoque.
Résolvons-nous à lutter seuls. Pensons qu'aucun de
ceux que nous aimons, que nous avions d(;s raisons d'aimer, n'adlière à nos idées. Notre conception nouvelle de la vie, purement esthétique, refusant l'introduction de tout élément étranger à l'art dans la conduite et la direction des individus, repoussant une fois pour toutes le concours de la politique et delà morale, n'est pas faite pour contenter tout le monde. Elle est faite pour susciter des haines, des inimitiés et des représailles. 11 faut vraiment faire partie de F « artistocratie» pour reconnaitre du talent aux jeunes. Si cela estdéjà difficile de la part de ceux qui retrouvent leurs idées parmi les nôtres, combien plus difiicile de la part de ceux que nous contredisons, — dp ceux qui devraient s'estimer heureux de voir que nous leur ressemblons par notice indépendance, de ceux que nous avons quittés et qui ne veulent i)as nous suivre sur la même loute. Aujourd'hui, personne ne vient au devant du jeune écrivain pour lui faciliter sa routr: personne. parmi ses aînés, parnrii ceux qu'il admire, parmi ceux qu'il continue. On le laisse se débattre seul au milieu des médiocres. On ne reconnaît pas le talent des jeunes. Ceux ci ne nient pas le talent des aînés. Os derniers, au contraire, nient tiop souvent le leur en ne le découvrant pas, en s'obstinant à ne pas le voir. Ils se taisent, ils font le silence. Ils n'admettent pas une oeuvre supérieure à leur œuvre. Ils h('sitent. Leur critique ne s'attarde pas à faire l'éloge du génie de ceux qui, après les avoir suivis d'abord docilement, se veulent tout à fait eux-mêmes désormais. Le journalisme se prête peu à ce genre d'éloges. Le fait divers a remplacé la critique sincère et vivante; le fait divers illustré a pris la place, dans les colonnes du journal, de la critique, de la
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pensée, de la littérature. On est en pleine médiocratie. Il faut se résoudre à lutter seul. Le jeune écrivain doit se considérer comme égaré au sein de la médiocratie.Ne lui dépeignez pas les délices de Gapoue. Montrez-lui la situation telle qu'elle est : la route invariablement fermée aux jeunes, l'hostilité l'accueillant à ses débuts, le suivant pas à pas, s'acharnant après lui. Il ne trouvera qu'opposition systématique dès son entrée dans la vie, et à mesure qu'il grandira en force et en génie, il sentira le vide se faire autour de lui, chaque jour plus profond, chaque jour plus; douloureux à supporter.
Ecrivons-le une fois pour toutes, celui qui, disposant de l'autorité que lui confère son talent, ses relations, sa place dans la société, n'a pas le courage de découvrir le génie à son aurore, est un médiocre. Celui qui a peur de s'enthousiasmer pour une œuvre sincère, e.sL un médiocre. Rien n'excuse le silence de ceux qui sont 1'^ mieux placés pour être entendus. C'est don( sans compter sur l'appui de qui que ce soit, sans co/fiptcr sur l'appui de la critique, sans compter sur l'Elal, encore moins que sur tout autre, que le jeune écrivain devra poursuivre sa route vers l'idéal, au sein de la médiocratie. La situation est ce qu'elle est. II ne faut pas l'embellir pour ceux qui ont l'ambition de créer la beauté. Qu'ils renoncent à vivre de leur œuvre. Qu'ils renoncent à écrire pour les médiocres (d'ailleurs, ont-ils jamais songé à écrire pour les médiocres?). Il faut dire au jeune écrivain, au jeune artiste qui sentent au fond d'eux-mêmes les premières lueurs de la vie, qu'ils auront à lutter seuls, qu'ils devront ne compter que sur eux-mêmes, — sur leur persévérance, leur iravail
acharné, leur patience surtout. 11 faut le leur répéter, pour qu'ils ne comptent sur personne, pour qu'ils aient une âme fièrc et indépendante, pour qu'ils ne doivent qu'à eux seuls d'avoir vaincu le médiocre. Hors de h), médioci'atie, ce serait autre chose. Chacun serait heuietix d'encourager l'œuvre d'un autre; le journalisrûe cesserait d'être ce qu'il est: la littératiue ne serait pki:^ une lutte de forains et d'apaches: il n'y aurait plus de basses envies, de basses rivalitt'-s. de viles rancunes. Mais nous sommes en médiocratie. il ne faut pas l'oublier. Nous vivons parmi des médiocres. Disons cela au jeune écrivain. Qu'il s'en souvienne une fois pour toutes. Qu'il ne se fasse aucune illusion. Et qu'il marche seul à la conquête de l'idéal, à la « découverte de ki. vie ».
Que doit-on faire pour être sincère avec soi-rnème ? Ni journalisme, ni flagornage, ni démarche d'aucune sorte. Renoncer à toutes les distributions de prix. Refuser obstinément de se courber sous le joug des Instituts. De quel droit des impuissants, des ratés, décideraient-ils qu'un tel a du génie, et qu'un tel n'en a pas?
Si: nous ne trouvons aucun appui du côté des médiocres, nous en trouverons un dans la saine amitié de ceux qui agissent en même temps que nous, de ceux qui ont le même âge, et qui défendent le même idéal. Si nous n'avons pas l'adhésion et l'appui de nos aînés, nous verrons venir à nous des esprits aussi jeunes que nous, de plus jeunes que nous, qui nous comprendrons et qui nous aimerons.
Tout, plutôt que l'indifférence, la haine, l'hostilité. Tout, plutôt que l'incompréhension. Et que pou-
oi; l'artistociîatiic 163
vons-nous éprouver 'de plus terrible? Quel mal est supérieur à ceux-ci? Nous ne pouvons rien contre l'opposition systématique, contre l'incompréhension. Nous ne pouvons rien contre l'hostilité ouverte ou cachée. Nous ne pouvons que nous rapprocher de ceux qui nous comprennent parce que leuridéal est le nôtre, parce que nous les révélons à eux-mêmes. C'est de cette association fondée sur de communes aspirations, basée sur le même idéal, que nous pouvons espérei" déjouer les ruses du médiocre et conjurer ses coups? Que les jeunes artistes s'unissent et se rapprochent, et l'avenir leur appartiendra.
Partout où est le ,i;énie doit être la sympathie. Mais partout où est le génie est aussi la haine, l'indifférence, l'artout où est le génie est la négation du génie. 11 apporte avec lui la sympathie et l'amour, la compréhension : — il apporte en même temps leur contraire, — il ouvre contre lui l'ère des falsifications et des négations ; — il fait surgir du néant une armée de médiocres qui s'achainent à sa poursuite.
Ne pas être compris de nos aînés est une douleur sans doute. Mais être compris de plus jeunes que nous est une bien douce compensation. Là est notre récompense. Nous no l'attendons pas de l'adhésion de nos précurseurs, de ceux que nous avons suivis, que nous avons aimés, et dont nous nous séparons aujourd'hui. Nous l'attendons de ceux qui viennent, de ceux qui n'ont pas de préjugés, de ceux que le journalisme n'a pas vaincus, de ceux que l'égoïsme n'a pas stérilisés. Qu'attendre de ceux qui ne songent qu'à .eux-mêmes, qui ont un nom et le succès? Qu'attendre de ceux qui accaparent le journalisme, la littérature, la librairie? Ils songent à
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eux d'abord. Ils onl à contenter leur public, leurs éiii teurs, ils ont à contenter leur besoin de réclame et de succès. Vraiment, il faut beaucoup de bonne volonté pour reconnaître que certains ne sont pas des médiocres. Il ne faut pas que, dès qu'un écrivain réussit à vivre de son œuvre, à s'imposer aux plus récalcitrants, il devienne, de ce fait, médiocre. Si le succès conduit là, méprisons le succès. S'il suffit à un écrivain d'avoir son nom sur toutes les feuilles lues ou à lire, s'il lui suffit d'occuper une place importante dans les lettres pour devenir aussitôt médiocre, renonçons à nous faire connaître. Peut-être aussi le chemin qui conduit au succès exige-t-il des concessions qui, d'avance, vouent à la médiocrité les meilleurs. Et il importe, non seulement, de ne pas chercher à maintenir le succès que l'on a obtenu par de semblables procédés, mais aussi de ne pas user d'abord de tels procédés pour l'obtenir. On peut garder sa sincérité même en plein succès, quand celui-ci n'est dû à aucune concession. Mais pouvonsnous avoir du succès sans avoir fait de concession ? La foule exige des sacrifices, en échange du succès qu'elle donne. Si nous sommes arrivés à nous imposer sans une seule concession, est-ce une raison pour que, parvenus à la notoriété, nous fassions des concessions à la foule pour maintenir noire réputation? Mais du moment que nous ne faisons plus de concessions, nous conservons tout notre enthousiasme, pour nos précurseurs, pour les jeunes qui viennent, pour l'idéal, pour la pensée.
Soyon.? sévères, même pour nos amis, surtout pour les écrivains que nous aimons. Il y a un moment où pleins d'admiration pour eux nous n'avions pas vu leurs
ou L*AUTlSTOCIi.VnE 1G5
défauts. Nous étions enthousiastes et jeunes. Nous acceptions toutes leurs idées. Aujourd'hui, plus réfléchis et plus conscients, quand nous les admirons, notre admiration a plus de prix. Elle a plus de raison d'être. Nous ne dissimulons à aucun de nos aines leurs défauts. Notre critique est plus imparliale. Ils doivent aussi nous éclairer sur nos erreurs. N'obéir, dans nos jugements, ni à l'envie ni à la haine, ni à l'admiration aveugle, tout est là. Nous leur demandons la même attitude à notre égard. Il le faut. S'il en était autrement, aurionsnous le droit d'être si sévères pour lamédiocratie ?
Il importe aujourd'hui de nous afTranchir de toutes les influences qui pèsent si lourdement sur nous. Il y a de bonnes influences dont il importe de nous délivrer. Après avoir secoué les mauvaises, — telles que le pessimisme et dilettantisme, le naturalisme, le symbolisme, le nationalisme, — il y a des influences heureuses que nous devons également secouer. Il importe pour nous de nous afl"ranchir de toutes les tutelles, et de tous les poncifs, de toutes les exagérations, de tous les vocables qui n'expriment pas une idée, ou de la déformation systématique des idées. Ni le socialisme ni la littérature sociale ne doivent peser sur nos consciences. Aucun poncif d'aucune sorte ne doit retarder notre élan vers la vie. Soyons aussi éloignés du socialisme que du nationalisme. Nous ne sommes pas éclectiques pour cela. Nous ne sommes ni éclectiques ni exclusifs. Alors, que sommes-nous? Nous-mêmes, voilà tout.
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Être soi-même, écliapper à l'emprise de toutes les écoles, se délivrer de toutes les influences, — bonnei^ ou nuisibles — , être inclassable. — ne pouvoir être étiqueté dans une catégorie quelconque, — avoir sa parfaite originalité qui constitue une classe h part, une catégorie à elle toute seule, — voilà ce que nous devons chercher à réaliser. Mais il y a une autre délivrance à acquérir 1 la délivrance de nous-même. la délivrance de la catégorie que nous représentons à nous seul. Car il ne faut pas que nous so^^ons les esclaves des idées que nous défendons. Il ne faut pas que, délivrés de toutes les étiquettes, nous deveniou's prisonniers de la seule étiquette que nous avons le droit de revendiquer : notre lioeité. Il ne faut pas que notre liberté nous pèse. Ce ne serait plus la vraie liberté. Ce serait l'esclavage le plus odieux. Acquf'îrir la vraie Hberté, c'est notre devoir. Nous émanciper des autres pour mieux nous émanciper de nous-mème, c'pst le grand effort qui sollicite notre volonté. Cet effort, l'heure est venue de le tenter. Tout écrivain sincère se met au-dessus des partis, mais il a son parti ; il plane au-dessus des théories, mais il a sa théorie ; il ne veut être d'aucune école, mais il représente à lui seul toute une école : l'école de la vérité et de la vie.
C'est une erreur de croire que nos aînés nous ont totalement affranchis de l'influence des médiocres. Nous n'en sommes pas encore délivrés. Le naturalisme est toujours là. L'art pour l'art apparaît sous de nouvelles formes. Les mêmes erreurs prennent de nouveaux
<»i; LAUriSTOCIîATIK Ifi"
noms. Nous nous trouvons entre deux mondes., dont l'un hésite et tâtonne, dont l'autre s'oriente d<*;rmitivement à la conquête de l'avenir. Ce dernier est en nous. M;iis combien d'attaches nous retiennent au passé? Combien d'attaches entravent notre marche vers l'idéal? Nous di'truisons et construisons en même temps. Nous démolissons et nouséchafaudons en même temps. Nous portons des matériaux ici et là. Nous édifions sur des ruines. Nous explorons le terrain. Parfois nous nous arrêtons, nous reconnaissons que les fondements ne sont pas solides, et nous construisons plus loin. Il nous faut des fondements solides sur un terrain solide. Le terrain des réalités, le terrain des faits, voilà d'où germent les idées émancipatrices. On ne construit rien sur des bases fragiles. L'observation nous guide, elle nous oriente dans telle ou telle direction, elle détermine notre pensée, elle provoque nos efforts dans tel sens. Observer notre société, c'est se rendre compte Je ce qu'elle vaut, de la valeur de ses sentiments, de ses idées. Notre cité est une cité où tout se démolit, o'i tout se reconstruit. On voit m et là des ruines d'où émergent des Maisons du Peuple, des Théâtres Populaires, des Musées d'art vivant. H y a des architectures qiu commencent.à symboliser un idéal de vie meilleure. Veillons à leur donner des fondements solides, pour que la Cité démocratique, — à peine construite, et elle se construit un peu plus chaque jour, elle est toujours en construction, — nes'elTondre pas tout d'un coup, comme se sont elfondrés les bastilles des aristocraties, les églises de la l^apauté, — les édifices sans art de la médiocratie.
Par le symbolisme et l'impressionnisme, — par
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Wagner, par Nietzsche, nous avons <''té délivrés d'influences dont nous neilemandions qu'à secouer le joug; il nous reste maintenant à nous délivrer de Tinfluence du symbolisme, de l'impressionnisme, de Tolstoï, de Wagner, de Nietzsche, influences qui s'exercent encore, ce qui nous est plus pénible, car ils nous sont chers, et nous les aimons de nous avoir aidés à nous découvrir, d'être venus au-devant de nos vœux, d'avoir cor respondu à nos aspirations, — de nous avoir permis de rejeter le joug de formules que nous ne pouvions plus supporter. Ils nous ont aidés à nous délivrer d'influences que nous étions las de subir ; mais voici que leur influence, que nous avons subie avec amour, il nous faut tenter un effort héroïque pour nous en affranchir. Et pourtant il le faut. C'est la meilleure preuve que leur influença agit vraiment sur nous. Secouer leur tutelle, c est les respecter, c'est obéir à leur enseignement. Faisons maintenant l'effort suprême pour rejeter l'autorité de maîtres qui nous furent chers, pour nous avoir délivrés de maîtres qui nous furent odieux. C'est ce qui nous reste à faire pour être enfin nous-mêmes. Et cela est bien douloureux, car après nous être délivrés de ce que nous détestions, il faut maintenant nous libérer de ce que nous timons. A l'heure où nous nous aventurons sur des routes nouvelles, où nul n'est encore passé, où nous allons dans la voie où nous pousse notre tempérament d'avides de beauté, où pour cette raison nous refusons de nous laisser guider par ceux qui nous guidèrent jusqu ici, le peuple commence à peine à connaître les noms de ceux que nous ne suivons plus, et dont l'enseignement nous fut si nécessaire pour nous
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apprendre à marcher seuls. Le peuple commence à peine à pénétrer dans celle atmosphère de lumière, dont nous avons éprouvi' depuis longtemps l'intensité, et qui nous paraît aujourd'hui presque terne. Il commence seulement à épeler les noms de Wagner, de Nietzsche, de Tolstoï, Il les prononce mal. Il connaît à peine le symbolisme, à peine l'impressionnisme. Il y a toujours entre lui et nous le mur épais de l'incompréheusion. Il soupçonne de grandes idées, des formules iné lites, des découvertes intéressantes. Il ne connaît que des fragments, et bien imparfaitement, des œuvres qui furent, à une époque, les seules réelles et les seules vivantes. Il arrive à peine à l'étape franchie depuis longtemps par nous. Il en est encore à Tolstoï, à Wagner, à Nietzsche, — à l'heure où nous commençons à nous affranchir de leur tutelle. Aussi est-il à craindre qu'il ne subisse cette influence à rebours, car l'heure veut d'autres raisons de vivre, car il est trop tard, car le moment est passé depuis longtemps, et c'est encore pour nous un malaise de savoir que ceux qui nous ont at;l(''3 à découvrir notre personnalité, vont être interprétés faussement. Ce ne peut être, à l'heure présente, qu'une fausse interprétation, de la part du peuple, et il s'en tiendra là ; et nous qui sentons le besoin de quitter l'enseignement de cette élite de créateurs, nous les abandonnons à l'heure où nous devrions les soutenir, pour empêcher que leur pensée soit déformée. Même intégrale, elle serait encore déformée, car il est trop tard pour qu'elle joue son rôle. Son rôle est terminé. C'est ce qui nous attache encore à eux, c'est ce qui fait que nous ne voulons pas les quitter sans protester contre la déformation de leur pensée, et
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qu'avant de «iécouvrir de nouvelles formules de vie. nous ne vouions pas que leur enscignementsoit faussé, car rincompréhension est de tous les vices le plus odieux. Nous ne sommes plus avec eux si nous regardons dans les profondeurs de notre conscience; mais nous sommes toujours avec eux, vis-à-vis du peuple, du public, qui connai't leurs noms. Vis-à-vis du peuple, nous devons être avec eux. Ce nous est un devoir. Visà-vis «le nous-mêmes nous savons que nous sommes devenus tout autres. Oui, c'est avec legret que nous envoyons un dernier adieu ;i Tolstoï, à Wagner, à Nietzsche, au sj'mbolisme, à l'impressionnisme, — pleins <le reconnaissance, pour ce que ces mouvements nous npportèi'ent d'aspirations neuves, de révoltes contre tout ce qui était enseignement. Le symbolisme nous l'avons quitté depuis longtemps, après lui avoir rendu justice. Mais encore il tente de renaître sous de nouvelles formes. Après le symbolisme de nouvelles influences ont agi sur nous, influences qui ont agi aussi sur le symbolisme, pour le formeret le déformer. Aprè.s le symbolisme, nous avons eu à reconstruire la pensée de Wagner, de Tolstoï, de Ruskin, \\ la redécouvrir pour notre propre compte, et non plus à travers le symbolisme {\e, symbolisme, mélange de toutes IcS idées vaste courant oTi vinrent se mêler le courant de 1 art pour l'art et le courant de l'art social, l'idéalisme et l'intellectualisme, réceptacle de toutes les aspirations, se dépassant, se contredisant, contenant toutes les vérités, et aussi toutes les erreurs) ; en même temps nous découvrions Nietzsche, notre idéal se précisait au contact de Rodin, de Carrièr'î, de l'art français, de quelques écrivains récents. Et voici maintenant
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(jii'il nous reste à nous dôlivrcM" de chaînes acceptées, qui furent nécessaires à un moment donn<; pour nous préserver de somhrer dans le moralisme, le patriotisme. — la médiooralie ; parce qu'enfin nous pensons par nous-mêmes, ce qui est la plus noble façon de rendre hommage à nos précurseurs de tous les arts qui nous ont montr(> la voii-. C'est de la pure honnêteté, et ce sentiment d'honnêteté nous grandit. Nous avons à nous respecter, ;i suivre le chemin que nous trace notre sincérité, à ohi'ur à notre volonté. Aujourd'hui, s'il le faut, si Nietzsche ne correspond plus à noS' aspirations, si aucun de ceux qua nous avons aimés ne peut nous assurer le calme de res|)rit en présence de l'attitude que prend la médiocratie, créant sans cesse de nouvelles formes de laideur, niodifiant la vie et les sentiments, modifiant toute l'existence, noli'e devoir est de nous séparer d'eux, par honnêteté, — noire devoir même est de les combattre. S'il le faut, atin de barrer la route à la médiocratie. nous serons contre rimpressionuisme comme nous avons été et sommes contre le symbolisme. Si notre conscience l'exige, nous serons contre Carrière et Besnard, contre Rodin, contre Mirbeau, contre i'aul Adam, contre Anatole France, contre tous ceux dont nous admirons l'œuvre rie géni* (jui a apporté à ce lem|)s la force et l'idéal. Cette nécessité douloureuse pour nous viendra-t-elle? Leui's idées seront-elles déformées par la médiocratie. acceptées par elle pour entraver l'œuvre du progrès? Vont-elles être l'auxiliaire des médiocres les utilisant en les dénaturant? 11 nous suflit d'avoir le courage d'être sincères vis-à-vis de nous-mêmes, en nous assurant que si notre conscience Pexigeail, nous n'hésiterions pas à nous dé-
iTS LE CULTE DE L' IDÉAL
livrer de penseurs vivants et humains. Mais en même temps n')iis avons l'intuition que la vie ne nous autorisera pis à de telles contradictions, — ou à une telle logique Li vie nous maintiendra dans la vérité et dans li justice. Nous n'acceptons que ce qui est conforme ;i la vie dans leurs œuvres. Nous serons pour leur idéal vivant. Nous aurons ainsi le droit d'être contre eux chaque fois que leurs œuvres ne seront pas conformes à l'idéal de la vie. Et nous-mêmes, nous aurons le devoir de reconnaître ceux d'entre nous qui seront le plus eux-mêmes, qui n'imiteront personne, qui voudront s'ém;inciper "de tous les jougs, quels qu'ils soient. d' toutes les admirations, — qui deviennent des esclavages du jour où elles retardent notre marche en avant.
Nous adressons à Tolstoï, à Nietzsche, et même à lUiskiii. un dernier adieu, avant de nous eugngpr dans une voi»^ nouvfdle. Nous ne voulons plus subir aucun esclavage. Nous ne subirons l'esclavage de personne. C'est une pen-t'e neuve qui se précise dès maintenant dans l'œuvre des plus hardis. Cette pensée rend à chacun ce qin lui est dû. Elle admet l'œuvre de nos pn'cursf^iirs immédiats. Elle sait tout ce que nous devons à reux d )nt les œuvres nous ont permis de nous délivrer de jou-;s anciens. Elle sait aussi qu'elle a le devoir de s'éuiuiciper de leur propre tutelle, de la tutelle de cps œ^ivres mêmes. C'est une pensée indépendante de toutes les formules. Bile doit compter, elle doit ap[torter si m originalité et sa force dans le grand mouvement de la vie, elle doit préparer l'action, elle doit hâter le pio'jjrès. Quels sont ceux maintenant qui vont avoir le droit de prendre la parole en leur propre
ou l'aut.stocratie il'.î
nom, après l'avoir prise si souvent au nom de tant d'autres ; qui vont prendre la parole pour défendre leur conception personnelle de l'existence ; qui vont parler en maîtres et non plus en disciples; qui vont apporter du nouveau, de l'imprévu, de l'inédit; qui auront assez d indépendance et de génie pour formuler leur idéal de pensée et de vérité. Ils sont tout près de nous ; ils sont parmi nous. Qu ils exercent sur la pensée humaine une influence aussi considérable, plus considérable que celle de Tolstoï, que celle de Wagner, que celle de Nietzsche et d'Ibsen, que celle de Rodin et de (barrière, que celle de Zola, et ils auront droit à la reconnaissance, à l'admiration, à la vénération des générations nouvelles qui montent à la vie.
Il est plus douloureux de se délivrer du joug de ceux que Ton aime que du joug de ceux que Ton déteste ; il nous est plus pénible de nous affranchir de la tutelle de Nietzsche et de Tolstoï que de celle de Bourget! Celle-ci, il y a longtemps que nous l'avons secouée. II y a longtemps que nous avons secoué le joug de tous les essoufflés du naturalisme et du symbolisme. Mais aujourd'hui, nous délivrer de ceux qui nous ont formés, nous délivrer de ceux qui nous ont émancipés du naturalisme et du pessimisme, qui nous ont émancipés du vaudeville et du théâtre sans art, qui nous ont ('mancipés de l'esthf'tique d'Institut, nous délivrer de tous ceux qui ont combattu pour rendre notre vie meilleure en nous traçant la voie de l'art vivant, c'est un déchirement, c'est une douleur. Nous craignons d'être accusés d'ingratitude. Et en tout cas d'illogisme ! Nous leur devons tant. Nous devons tant à Wagner, à Tolstoï, à Nietzsche, à Ibsen. Nous
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devons tant et tantà Verlaine, à Laforgue, h Paul Adam, ;i Mirhoau, à lieaucoup d'autres. Nous devons tant à Manet et h Monet, à llenoir, à Rodin, à Carrière, à Besnard, à tous, à tous ceux que nous admirons, que nous aimons. Et voici que notre conscience nous ordonne de nous délivrer du joug de l'impressionnisme, du joug du tolstoïsme et du wagnérisme, du joug ilu nietzschéisme, — c'est à dire de l'état d'Ame créé par eux (le wagnérisme peut n'être pas Wagner; le tolstoïsme peut n'être pas Tolstoï; le nietzscliéisme peut déformer Nietzsche 1), du joug des ])lus récents qui ont subi ces formules, accepté ces iiilluences pour nous les transmettre déformées, ou (]ui se sont atïranchis de ces formules, qui les ont combattues en les continuant, en les élargissant, — qui se sont délivrés eux mêmes, et peut-être pas suffisamment, — et de Wagner et de Nietzsche, pour nous imposer leur nouveau joug, dans l'art tout entier. Moment douloureux. nj,'(is moment qui devait arriver, qui devait fatalement .>e produire, qui nous guettait ; moment que nous ne pouvons pas éviter, moment fatal au tournant de la route, moment où nous devons nous expliquer, avant d'aller plus loin, une fois pour toutes. Le voici venu : moment de la suprême délivrance, ou du suprême esclavage. Notre avenir en dépend. La moindre hi'^sitation peut nous perdre. Ne le laissons pas p isseï' sans avoir répondu ;i la vie qui exige une répon.«e. Il serait trop tard ensuite, si nous avions mal ii'îpondu. La vie se vengerait cruellement. Et que répondrons-nous à tous ces restes d'intluences qui tentent d'accaparer encore notre conscience, non plus pour l'i-manciper, mais pour l'esclavager? Qui
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veulent nous atteindre en pleine jeunesse, en plein enthousiasme, pour détourner le cours de notre vie? Car dès qu'elles nous ont délivrés, — et bien délivrés, — il n'y a plus de raison pour qu'elles persistent. Si elles persistent, elles détruisent leur œuvre ancienne en nous accaparant, en nous détournant de la voie qu'elles ont donnée a notre inquiétude. Si elles persistent, elles sont un lourd fardeau. C'est un fardeau aussi lourd que le naturalisme et le symbolisme. Il est tout aussi nuisible. Il constitue une entrave à l'émancipation de la conscience. Nous répondrons que le premier effarement pass('\ que le premier étonnement produit en nous reconnaissant parmi les êtres et les choses, enfin nous pouvons nous guider seuls vers l'idéal de justice et de lumière. Nous ne serons pas des ingrats. Nous serons des sincères, voilà tout. Rejetons une fois pour toutes, pardessus bord, et Nietzsche et Tolstoï, et toutes les influences secondaires. Soyons nous-mêmes, afin d'aller plus loin, afin de permettre à ceux qui montent à la vie de se reconnaître à leur tour dans nos œuvres, comme nous nous sommes reconnus nous-mêmes dans l'œuvre de nos précurseurs.
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A quoi sert-il de se délivrer d'une servitude si c'est pour lui en substituer une autre? Si, délivrés de la servitude de l'art pour l'art, nous subissons la servitude de l'art social, à quoi bon tant d'efforts et de lutles quotidiennes? Délivrés du nationalisme, ce n'est pas pour nousjeter dans le socialisme. Emancipés du joug de
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l'Eglise, ce n'est pas pour nous courber sous le joug de l'Etat. Substituer un esclavage à un autre esclavage, un dogme à un autre dogme, une religion à une autre religion, ce n'est pas un progrès. Ainsi pourtant les méiliocres comprennent le progrès. JIs ne s'évadent d'une prison que pour aussitôt s'enfermer dans une autre. Ils sont prisonniers de leurs préjugés. Nous avons à nous délivrer de tous les dieux, de toutes les morales, de toutes les politiques. Nous avons à conserver notre indépendance sous les régimes démocratiques comme sous les régimes aristocratiques. Les uns et les autres sont tout aussi nuisibles à notre indépendance. Après nous être délivrés du joug de l'aristocratie, — lui avoir refusé tout pouvoir sur nous-mêmes, tout droit à nous diriger et à nous commander, — délivrons nous du joug de la démocratie. Partout où la médiocratie nous comprime et nous retient, restons indépendants, restons nous-mêmes, ne nous laissons influencer par aucune morale ni par aucune loi. Nous n'avons pas à avoir de l'indulgence pour cejx qui ne nous épargnent pas. Nous avons à lutter contre tous les régimes, qwU quih soient, contre toutes les autorités, du moment qu'ils nous imposent un idéal, du moment qu'ils restreignent notre amour de la vie, du moment qu'ils tendent à faire de nous des médiocres. Le plus grand malheur qui puisse nous arriver, c'est que notre œuvre soit défigurée. Si on dénature nos paroles, notre douleur doit être immense. Car si une jeunesse ardente., comprenant mal le sens de nos paroles, interprète notre œuvre faussement, nous aurons à nous reprocher d'avoir fait son malheur. Et pourtant, nos intentions étaient pures. Nous n'avions
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en vue que le souci de la beauté. Nous réclamions pour elle plus d'indépendance et d'amour. Nous souhaitions pour elle, non pas une tolérance coupable pour toutes les idées, — il y a des idées médiocres que nous avons le devoir de combattre sans pitié, — mais une certaine largeur d'esprit qui consiste, sans avoir fait une seule concession au médiocre, à avoir usé envers lui de tous les ménagements possibles pour l'amènera de meilleurs sentiments, d'avoir usé de tous les arguments pour le réconcilier avec la beauté, ce qui le rend inexcusable, ce qui légitime notre fureur et notre acrimonie, ce qui fait que nous ne lui devons plus rien, que, du moment qu'il n'a pas voulu reconnaître la vérité, nous n'avons plus aucune pitié à avoir envers lui. C'est un adversaire, désormais, qu'il importe de combattre avec acharnement. Il importe de le pousser jusque dans ses derniers retranchements, de le réduire, de le dominer, de ne pas se laisser décourager par sa patience, par sa persévérance, par ses ruses, son habileté. Voilà l'attitude que l'on doit adopter en face du médiocre. Si la jeunesse en a une autre, elle aura certainement le dessous. Si elle a été intransigeante, si elle a été tolérante, elle a suivi une voie malheureuse. Notre devoir est de lui inculquer la pitié, — mais non l'indulgence; l'amour de la vie et l'enthousiasme. Car on ne peut pas tolérer certaines idées; on ne tolère aucune attitude médiocre. Mais la vie exige que Ion observe le médiocre, que Ton ne confonde pas la beauté et la laideur, pour ne pas s'exposer à des injustices. Il faut aller vers les êtres avec amour, mais SI nous reconnaissons qu'ils sont médiocres parce qu'ils le veulent, notre devoir est de les haïr. L'attitude que
nous devons avoir en face de la médiocratie est de la haine et du mépris; gardons notre pitié pour les victimes des médiocres et aidons-les à monter à la lumière et à la vie. Car il y a des victimes de la médiocratie, qui ne doivent pas être confondues avec les médiocres. Ce sont de pauvres âmes balbutiantes et ignorantes, en lesquelles peut-être la lumière de la pensée, si elle pénétrait, ferait jaillir une source de vie nouvelle.
Notre œuvre est le bien que nous faisons; c'est l'exemple que nous donnons à ceux qui nous entourent. Notre devoir est d'aimer la jeunesse et d'en être aimé. Notre devoir l'st de faire éclore en son cœur la haine du médiocre et l'amour de la vie.
Notre vie doit être un foyer d'enthousiasme, une source de lumière, de pensée et d'action. Klle doit être un centre de rayonnement, une force qui se transmet et se propage. Elle ne doit pas être inutile. Il faut nous efforcer d'avoir le plus d'autorité possible, pour que notre voix soit écoutée quand la cause de la justice aura besoin d'être défendue. Celle-ci a toujours besoin d'être défendue, mais il est des heures où cette nécessité se manifeste avec plus de force, et c'est alors que notre œuvre se prolonge dans notre action sociale. Sans doute, notre œuvre est toute notre action sociale. Mais comme les hommes ne voient pas cette action profonde, il est nécessaire, à certaines heures, de prendre la parole. C'est par notre œuvre que nous aurons l'autorité qui permettra de diriger la foule dans la voie de la justice. Travaillons donc à notre œuvre pour posséder l'autorité qui nous permettra de détourner le cours de la laideur et d'enrayer le mal. Cette autorité, les médiocres ne la reconnaissent pas. Une œuvre d'har-
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monie ne compte pas pour eux. Malgré tout, notre nom s'impose. Notre œuvre compte malgré les médiocres. (Chacune de nos paroles a son retentissement dans le mon le entier. Prouvons que notre art, au lieu de nous éloigner de la vie sociale, la suppose et la crée. Quittons l'isolement pour l'action, pour prendre la parole pour tous, au nom de tous, pour protester chaque fois quun acte injuste est commis. La morale, la loi. la politique doivent nous trouver toujours présents pour leur opposer noire pensée, notre idéal, notre enthousiasme. On ne doit pas laisser passer une seule injustice, de quelque nature qu'elle soit, sans protester. Quelle ftreuve aurons-nous de la sincérité de l'écrivain s'il ne proteste pas chaque fois que la justice est violée, chaque fois que l'iniquité est commise, chaque fois qu'un homme est sacrifié aux rancunes de la « médiocratie », chaque fois qu'un tribunal commet une erreur, chaque fois que la société, par son égoïsme et sa lâcheté, condamne l'individu à vivre dans des conditions misérables, lui ôte le droit de se développer librement et de prendre sa part des bienfaits de la vie?
Certes, nous pourrions, absorbés par notre œuvre, laisser !a médiocralie se juger elle-même, débattre se» intérêts, laisser les médiocres se quereller, nous pourrions nous détourner de ses agissements. Mais nous en soutfrons, mais il nous est impossible d'écrire quoi que ce soit sans observer la médiocratie, sans la juger. Notre œuvre toute seule, se dérobant au devoir d'observer et de juger, que serait-elle? Quels seraient ses sujets, quel monde décrirait-elle? Refusons de participer aux actes que commet la médiocratie, a sa politique, à sa justice, mais rappelons-nous que notre œuvre a le
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devoir de la juger, et si notre devoir d'homme est d% nous tenir à l'écart, de refuser de participer a la direction de l'Etat, aux rouages de la médiocratie, notre devoir d'artiste est d'avoir toujours les yeux fixés sur la médiocratie, de nous mêlera elle pour la connaître et mieux la combattre. « Vous ne nous intéressez pas. disons-nous à la médiocratie. Vos querelles politiques ne nous sollicitent pas. Nous pouvez agir sans beauté. Continuez <le vivre sans art. » Aussitôt, notre conscience d'artiste proteste, nous dit que notre devoir d'homme est d empêcher les agissements de la médiocratie et de l'inquiéter, de la tourmenter. Elle ne nous laisse pas, elle nous traque et nous impose ses lois. Défendons-nous contre la médiocratie, au nom de l'idéal .
Si l'écrivain ne fait pas de politique, il agit, ce qui est plus beau. 11 oppose l'action à la politique. Son œuvre, souvent inaccessible à la foule, parce que celle-ci s'est pas encore élevée à sa hauteur de vue. se fait action, et la foule comprend ses actes, et par ses actes ses idées. Autant notre œuvre nous confère le droit à l'action, autant l'action renforce l'autorité de notre œuvre. L'action, non la dispersion. Car l'écrivain ne peut pas se disperser. Ce n'est pas un mondain, ni un homme politique. C'est un homme qui a des idées, qui doit les répandre, qui doit prendre part à la mêlée sociale et au besoin payer de sa personne son amour de la vérité. Il protestera donc. 11 tiendra en échec le pouvoir. 11 rétablira l'équilibre, il élèvera la voix chaque fois que la médiocratie paraîtra triompher, puis il reprendra son œuvre avec plus de courage, dans le calme de la solitude, h la page où il l'aura laissée.
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Pour acquérir un pouvoir sur les masses, — pour parvenir à leur inculquer une direction, — il n"est pas nécessaire d'imiter les orateurs de réunions publiques. Il n'est pas nécessaire de gesticuler et de haranguer. L'esprit d'élite se refuse à ces subterfuges. Le contact de l'écrivain et de la foule est utile. Il en sort un meilleur état social. L'écrivain doit se mêler au peuple, malgré la douleur qu'il éprouve souvent h ne pas être compris du peuple. L'écrivain parlera au peuple, non le langage du politicien, mais le langage de la vérité, et si le peuple préfère le langage du politicien, qu'il ne s'étonne pas d'avoir été trompé. Il finira par ne plus vouloir écouter que le langage de la vérité.
Dans la société actuelle, aucun artisie ne trouve le milieu où il pourrait vivre sans contraintes, le milieu où il aurait le droit de travailler à son leuvre sans être inquiété, sans avoir besoin de gagner sa vie. Dans une société vivante, il vivrait de son œuvre. Cette société lui assurerait les moyens de créer sans aucune préoccupation d'intérêt, sans le contraindre à la moindre concession. Dans notre société, pour qu'il vive, il faut qu'il se compromette. Ou se soumettre, — ou ne pas vivre. L'artiste renonce à vivre de son œuvre. De quoi vivra-t-il alors? Y a-t-il une contradiction dans le fait que l'artiste accepte une fonction sans art, dans le fait qu'il accepte un maître pendant quelques heures de la journée, afin de se procurer les loisirs nécessaires à créer son œuvre, à la perfectionner, à la mettre en lumière ? Les médiocres qui verraient dans ce fait une contradiction, prouveraient de nouveau leur incompréhension. L'artiste vit une vie ttouhle, il vit des vies multiple.s, mais tandis que pour
les médiocres la vie double est impossible, pour Tartiste cette vie double est logique, elle est la preuve de sa sincérité. Le médiocre prend toutes les attitudes, parce qu'il espère tirer profit de chacune d'elles ; il prend tous les masques et tous les visages ; il est faux, arcliifaux. Si l'artiste vit une vie double, sa vie n'en garde pas moins son unité, cette unité s'affirme dans tousses actes, et il .le vit doublement que pour sauvegarder cette unité. Car il ne conçoit pas l'art à moitié, il n'admet pas le faux-art, et lorsqu'il crée l'art il s'y consacre tout entier, il ne peut le mêler à une autre besogne. Ce sont deux choses à part. Les médiocres ne connaissent pas, et ne connaîtront jamais cette existence parallèle qui oblige l'artiste à ne consacrer à son œuvre qu'une partie de sa vie, bien (]ue sa vie toute entière n'ait qu'un but, ne soit absorbée que par une idée : l'œuvre. Car l'artiste songe toujours à son œuvre, surtout lorsque les circonstances l'arrachent à son œuvre, les séparent brusquement. Il l'emporte avec lui, il la vit dans son cœur. [| lui faut cette épreuve de la trie double, que les médiocres voudraient tant faire disparaître, pour se rendre compte de sa ténacité, de sa volonté La vie double n'est accessible qu'aux grands artistes. La vie double des faux artistes est une équivoque : ils consacrent une moitié de leur vie au monde, aux relations, l'autre moitié au faux-art, à ce qu'ils appellent leu?^ œuvre.
Peut-on être à la fois artiste et fonctionnaire? Cela est bien difficile. Théoriquement, cela est tout à. fait impossible. Si le fonctionnaire l'emporte, l'art n'existe pas. Si c'est l'artiste au contraire qui l'emporte, le fonctionnaire ne joue plus alors qu'un rôle accessoire.
ou L'AivnsrociuTiE 183
complètement effacé. C'est une besogne accomplie sans goût, dont on a hâte de se débarrasser pour retourner à l'œuvre. Et pourtant, ne devrait-on pas l'aimer, cette besogne que 1 on déteste, puisqu'elle nous procure les moyens de vivre, de ne pas être des amateurs (en médiocratie, il y a, en face des artistes, ces fauxartistes, les amateurs, qui peuvent être ou ne pas être fonctionnaires, et qui, vivant de leur œuvre ou n'en vivant pas, sont tout aussi méiliocres. Alors, ils prennent des places qui, même médiocres, appartiennent de droit aux artistes, pour qu'ils puissent vivre afin de créer). Artiste et fonctionnaire, comment concilier cette antinomie '/ Comment accorder ces deux attitudes? Pourtant l'artiste trouve la force d'accomplir une besogne répugnante, parce qu'il sait que la besogne de créateur d'idéal, en médiocratie, ne peut pas le faire vivre, — et l'une suit l'autre, — elles alternent — , pour la condamner, et pour l'excuser. Elle lui donne un sens sublime qu'elle ne possède pas. Elle donne à cette besogne inférieure de l'héroïsme. Accomplie sans murmure, accomplie avec la ponctualité du dernier des médiocres, celui qui l'accomplit n'est pas un mtidiocre, s'il l'accomplit pour redevenir artiste dans les moments où il est soi-même. Mais ceux qui accomplissent une fonction sociale sans autre préoccupation que le souci matériel, que la basse jouissance, sans songer à se créer en dehors une vie d'harmonie et de lumière, ceux-là sont médiocres, absolument médiocres. La médiocratie ne veut pas d'artistes. Elle veut tuer l'artiste dans le fonctionnaire. Elle veut l'égarer sur la voie de la politique. Elle veut en faire un être veuîe et sans pensée. Elle lui laisse l'accès de sa bureaucratie. Bien-
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tôt, n'ayant pu le vaincre, elle lui interdira jusqu'à ses écoles, ses bureaux, ses fonctions. Elle lui rend déjà la vie assez dure par les sarcasmes que ne craignent pas de lui jeter à la face les médiocres qui sentent qu'un en-dehors vit parmi eux. L'artiste qui pourra sortir de ces milieux a le devoir de le faire au plus vite. Il soutfre trop. Mais du moment que la douleur n'a pu l'abattre, que le fonctionnaire n'a pas tué le penseur, que le bureaucrate n'a pas pris le dessus, c'est pour lui une épreuve qui aura sa récompense. Une heure viendra où son œuvre lui assurera le pain quotidien, même en médiocratie, sans concession. De telles contradictions fondent la logique de la médiocratie! L'artiste, à qui elle interdit de vivre de son œuvre, pourra peutêtre en vivre lorsque, [)ar orgueil, par snobisme, les médiocres voudront avoir l'air de faciliter sa tâche. Jusque dans ses contradictions, la médiocratie est logique. Il faut vu'rc. n'est pas le mot que l'artiste fier prononce quan i il laisse un instant son œuvre pour reprendre l'œuvre commandée par la médiocratie. Ce : il faut vivre, c'est l'excuse des médiocres. Ils n'ont pas de génie, parce qu'ils doivent vivre. Leur vie est inutile. Il faut vivre, disent-ils, et ils ne vivent que pour vivre en laideur. En vivant pour créer de la beauté l'artiste contribue h faire disparaiire ces fonctions qui sont tout en médiocratie. Il hâte le jour oij il n'aura pas à vivre une vie double, mais la vie intégrale. Il ruine les administrations sans art auxquelles il ne collabore que contraint. Il a conscience qu'il n'est là que pour jouer un rôle destructeur ; ainsi il ne s'accuse pas de collaborer à l'ordre social parce qu'il est obligé de vivre d'un métier sans art, il sait qu'il le
ou L AHÏJSTOCnATIu;
détruit, qu'il hâte la débâcle du fonctionnarisme !
La médiocr.itie oublie que le véritable artiste est inattaquable, et que. même fonctionnaire, il ne se contredit pas, il reste logique, parce qu'il ne cesse de haïr la médiocratie, qui a pensé pouvoir le diminuer et le vaincre en lui confiant une' fonction qui lui permet de vivre. C'est par la faim que la médiocratie a pensé vaincre l'artiste. Elle pense le réduire à la famine et à la misère. Elle pratique le chantage avec art. Ce n'est pas une concession, l'acceptation d'un emploi quelconque. C'est au contraire la seule vengeance dont nous disposions, contre les médiocres. Elle n'empêche pas notre vie intérieure de se développer en plus de beauté. Le fonctionnaire, au lieu d'avoir vaincu l'artiste, est vaincu par l'artiste. Jamais un artiste sincère n'a été vaincu par le fonctionnaire, par l'homme obligé d'accepter de la « médiocratie » une situation quelconque pour ne pas mourir de faim.
Car si l'artiste s'efforce tant d'améliorer sa situation matérielle, c'est afin de créer en plus d'indépendance, en plus de liberté, c'est toujours en vue de son œuvre. Quand on n'a fait aucune concession à son époque, on a la conscience tranquille. Le faux artiste qui a accepté de l'Etat une fonction quelconque, pour semer autour de lui de la laideur et du désordre, pour pouvoir en plus de sécurité, et sous le couvert de la garantie olficielle, glissera la foule ses produits avariés, n'a pas la conscience tranquille. Il vit dans un esclavage quotidien : esclave de l'Etat, esclave de son impuissance, de son manque d'inspiration. La fonction qui lui permet de vivre lui donne les loisirs de s'attarder à des œuvres insignifiantes, — et d'ailleurs il ne
saurait être question pour lui d'en créer d'autres. Cette fonction ne lui est d'ailleurs accordée que dans ce but : créer de la laideur. On ne lui a conûé une « sinécure » que dans le but d'en laidir la vie de l'humanité. Sa fonction et son œuvre se valent : nulles. Elles se complètent à merveille. L'une ne va pas sans l'autre. Si on lui a donné un poste dans les beaux-arts, un emploi vaguement artistique, ou littéraire — il en profite pour donner des débouchés aux faux-art. Le médiocre est prêt à toutes les concessions. Sa vie est une concession de tous les instants. Il sait tirer parti des circonstances qui s'offrent à lui, il sait utiliser les hommes, il profite de tout ce qui est ?ur sa route pour s'élever, c'est à dire pour se dégnider, s'avilir. 11 est donc à sa place quand il occupe une situation sociale élevée, quand il a dans sa main la direction et la destinée de l'art, quand il censure la pensée et quand il dit au génie : tu n'iras pas plus loin. Il est parfaitement à sa place. La médiocratie regorge d'emplois, de places, de situations qu'elle réserve à ses faux artistes, pour qu'ils puissent cultiver le-faux art en toute sécurité. Qu'on s étonne, après cela, qu'un homme de valeur soit tenu à l'écart, ou qu'il ne puisse vivre sur une telle équivoque : lutter pour une idée que sa conscience désapprouve, — condamner l'art libre au nom de la tradition et de l'Etat, au nom de sa fonction, et lui donner au fond la préférence sur l'art officiel. Non, cela ne peut pas être. Ceux qui hésitent en présence de la vérité sont médiocres. Ce ne sont que des fonctionnaires, rien de plus. L'artiste, qui se garde du fonctionnarisme, se gardera donc tout spécialement du fonctionnarisme appliqué aux arts. Là, il refusera de remplir une mis-
ou L ARTlSTOCnATIE
sion, d'exécuter un ordre. Ce qui convient à un artiste, c'est un emploi quelconque, ce n'est pas un emploi dans les beaux-arts, à moins que, par un miracle exceptionnel, il puisse y développer sans contrainte son amour de la beauté, ce qui serait tout simplement la suppression de sa fonction. L'artiste évite d'atteindre ces « sommets » de la médiocratie, et un modeste emploi lui sufïit, d'où il agit plus sûrement pour le bonheur de l'humanité. Plus haut, dans une situation plus notoire, sa vie, déjà intolérable, le deviendrait plus encore. 11 ne pourrait pas vivre. De quel droit interdirait-il au génie d'aller plus loin ? Comment le génie contrediraitil le génie ? Comment pourrait-il obéir aux ordres de la médiocratie? Pourtant, si la médiocratie, — car elle peut se tromper, de toutes les façons. — lui commande une œuvre, ou lui donne un pouvoir quelconque, le pouvoir de censurer et déjuger, — le génie ne censurera et ne jugera que la « médiocratie » elle-même. 11 accomplira une œuvre néfaste au point de vue « médiocratie », une œuvre bienfaisante au point de vue « humain ». L artiste appelé à exercer une fonction supérieure dans l'Etat agira contrairement à sa mission. Il soutiendra le génie, il refusera de commander des œuvres aux médiocres. Les rôles seront changés. Mais l'artiste voudra-t-il accepter une fonction supérieure dans l'Etat, et d'ailleurs la médiocratie le lui accorderat-elle jamais ?
Le souci de la beauté est le dernier souci de l'Ktat. Quand il s'agit de diriger les hommes, d'imposer un idéal obligatoire et conventionnel, on ne peut y parvevenir qu'en flattant le goût de la moyenne. L'Etat a pour rôle de comprimer l'artiste, mais de donner au
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médiocre sa plus large expansion. Ne parlons pas de beauté à l'Etat. L'Etat s'en moque. L'Etat ne peut pas faire les réformes. Son rôle est de s'opposer aux tentatives d'art libre, d'accueillir tout ce qui, étant sans art, est sans idéal et sans beauté. Sen rôle est d'emprisonner les consciences dans les liens de la tradition, dans ceux de la tradition du faux-art, qui est la plus enracinée, qui renferme le plus grand nombre de préjugés. Il a intérêt à chasser la beauté de partout : des musées et des bibliotlièques, de la rue, de la cité, de l'existence de chaque jour. Il a intérêt à protéger les laiiJeurs nées de son inspiration, de son encouragement, do son enseignement. Il a intérêt à faire de nous des médiocres, à nous empêcher d'être des artistes, pour nous empêcher d'être des hommes libres refusant d'accepter le joug de la loi. ne voulant se diriger que conformément à la loi de beauté qui est au fond de toutes les manisfestations de la vie, et quiesteontrefaite par la loi de laideur que les hommes lui ont substituée .
Plus que jamais le besoin se fait sentir d'un idéal vivant. Plus que jamais l'incertitude nous oblige à découvrir une certitude. La vérité et la beauté doivent s'associer pour nous donner une raison de vivre. On cherche une morale humaine, une direction, une orientation. De nouvelles philosophies s'ébauchent, les penseurs cherchent, ils veulent trouver pour l'humanité vivante une nouvelle foi. Cette orientation, il faut la
ou l'artistocratie 18U
demander aux artistes qui, en interprétant la vie, nous en révèlent le sens caché, nous proposent comme idéal la réalisation de la beauté. Opposons-nous, au nom de la beauté, à toutes les philosophies anciennes ou récentes, à toutes les théories, à tous les systèmes qui cherchent un idéal en dehors de l'art. Ceux qui cherchent une certitude en dehors de la beauté cherchent à côté, cherchent mal, et ne trouvent pas. Seuls, les artistes de génie sont dans le vrai. Seuls ils réalisent la justice. Mieux que les philosophes, mieux que les politiciens, ils vivent leur vie. Si on prétend se passer de la beauté pour renouveler les consciences, pour créer une société meilleure, pour être simplement soi-même, — toute parole est perdue, toute action inutile, tout enseignement faux. Ainsi la pensée contemporaine fait fausse route qui cherche ailleurs un appui ; — pour apprécier la valeur d'un système philosophique, demandons-nous la place qui est faite par lui à la beauté. S'il l'oublie, s'il ne tient pas compte de cette force pour donner à la conscience humaine une base de vérité solide, ce système est faux. Ce ne sont que paroles dans le vide, que stériles recherches. Si au sommet de tout système philosophique nous découvrons une morale de beauté, nous découvrons parla même une raison de vivre, et, possédant et connaissant la beauté, nous possédons et connaissons du même coup la vérité. La beauté est utile. Elle est utile, autant que vraie. On ne peut l'isoler de la science, de la vie, de l'utilité. Mais elle n'en conserve pas moins son haut caractère d'indépendance et de désintéressement, et c'est ce qui fait que, parmi toutes nos croyances, elle est la plus complète, la plus vaste, et la plus humaine. L'utilité d'un acte lui confère la vérité.
Jl peut être un mensonge ; mais s'il est utile, on proclame qu'il est vrai. Le même raisonnement ne saurait être tenu pour la beauté. Ne la ravalons pas à cette conception de la vie qui est en honneur dans la société moderne. Demandons à la beauté de nous donner un appui moral, une direction intérieure, une règle iJ'action sociale, — une philosophie, une politique, une morale, une religion.
La science a-t-elle contribué à fortifier dans les esprits le culte de l'idéal? Correspond-elle à notre époque à la pensée esthétique de l'humanité? Que nous apportet-elle? Que nous découvre t-elle ? Que suggère-t-elle ? La science des médiocres n'a jamais rien apporté Elle dissimule le vrai sens de la vie. Elle combat l'idéal de l'art. La science, au lieu de se séparer de l'art dans la conquête de l'idéal, lui prête son appui. Elle en démonla beauté. Les médiocres ont intérêt à séparer l'art et la science. Le savant rend hommage à l'artiste. Ses découvertes enrichissent le domaine esthétique. Dans le savant, l'artiste joue un rôle. Mais il est inutile d'insister sur des caractères que les médiocres nient. Il j a entre l'art et la science un échange d'idées, de sentiments, et cet échange, c'est la vérité. L'art contient la science, et la science contient l'art. L'art se retrouve en tout: dans les découvertes des savants, dans leurs recherches, dans leur enthousiasme. La science est forcée de rendre hommage à l'art, qui vient au-devant d'elle, qui l'accueille, et la fait rentrer dans son monde d'harmonie, qui lui communique de la chaleur et de la vie, qui en découvre toute la beauté. La science vue par le regard de l'art est comme la nature : iné[)uisable. Elle est extraordinaire. Elle est un monde nouveau qui se
or r.'ARTISTOCRATIE 191
découvre à l'homme, qui lui apprend a aimer et à penser, qui lui ouvre ia voie bienfaisante de l'action, et qui lui permet de triompher de la douleur en triomphant de la médiocrité.
L'idéal est l'œuvre des grands hommes découvrant au sein des foules leurs sentiments et leurs volontés. Sans le grand homme le peuple ne peut rien ; mais sans le peuple le grand homme ne peut rien non plus. Séparés, ils sont impuissants. Ne nions pas la force des héros au sein de l'humanité, leur rôle admirable et supérieur; mais ne nions pas aussi celui desmionymes, dont ils sont issus et qu'ils représentent. Accordons une égale part dans la découverte de l'idéal au peuple et au poète. Cesdeux forces sont inséparables, et elles créent la grande force de la beauté, qui entraîne l'humanité vers un monde meilleur. Ces royautés que nous accordons sur les hommes aux penseurs et aux artistes, ces royautés libres, ils ne les ont pas conquises par la force, mais par l'amour. Royautés qui n'ont aucune ressemblance avec les royautés éphémères de la politique, avec celles que confèrent la morale ou la religion. Royautés d'un jour, d'autant plus tyranniques qu'elles ont peu de temps à l'être, qui profitent de leur triomphe pour commettre toutes les laideurs, qui usent de tous les stratagèmes pour se perpétuer, se propager, persister sous de nouvelles formes, ne pas s'avouer vaincues. Royautés que Ja pensée détrône pour leur substituer la sienne, — la royauté de Tesprit. Ce domaine de l'idéal, c'est le domaine de la pensée libre, représentée par quelques-uns, mais accessible à tous L'individu se gouvernant librement, délivré des contraintes des sociétés, cette morale est la morale de l'avenir, exprimée dans la
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beauté des œuvres d'art, dans le rêve supérieur des artistes. Ce rêve des artistes, la sublime mission de la critique est de le décrire, de l'envisager dans toutes ses conséquences, d'en hâter la réalisation. La critique est la messagère de Tidéal, elle le décrit sans cesse, elle l'impose à l'humanité. La critique est la forme la plus haute de l'amour. Or, l'amour et l'idéal ne font qu'un. Celui qui essaie de les séparer ne réalise que le faux idéal de l'impuissance et delà haine, — idéal qui régit la société actuelle, et que les artistes, dans leurs œuvres d'harmonie et de lumière, ont pour mission de combattre. L'être libre est vraiment beau. L'artiste s'est émancipé de toutes les contraintes, il s"est mis en présence de la vie délivré de la morale et de renseignement, et c'est pourquoi il a pu en saisir la suprême harmonie, et réaliser en la reproduisant la suprême beauté.
L'indignation seule fait les grands artistes. L'artiste le plus calme, le plus sur de lui, l'artiste qu'absorbe son œuvre, loin de toute agitation, ne peut p.is ne pas s'indigner en présence de certaines constatations. Son œuvre, calme et désintéressée, est une protestation. Son indignation la crée. Du moment qu'il n'accepte pas d'être faux-artiste, d'accomplir le moindre geste de laideur, du moment qu'il reste sincère en face de lui-même, c'est qu'il sindigne, c'est qu'il proteste, c'est que la vie des médiocres l'irrite. Son œuvre est donc l'expression de sa révolte et de son idéal.
Nous appartenons h une époque bien petite, si on considère la médiocratie. Aucune générosité ne luit dans les cerveaux. L'inconscience accapare la masse. L'habitude d'accomplir certains actes, de professer cer-
ou l'ahtisiocuatii-; 193
taines croyances, d'obéir à certaines lois, a enlevé aux esprits la moindre personnalité, le moindre désir de renouveau, la moindre initiative. On accepte de suivre la morale adoptée par le plus grand nombre. On accueille les idées reçues. On a l'habitude de lire les mêmes livres, on tient pour des vérités prouvées les moindres affirmations hasardées par les penseurs médiocres, on ne tente rien au-delà de ce qui est admis. La médiocratie suit docilement ses maîtres à penser. Elle suit. Elle suit ses instincts. Elle suit le courant qui l'entraîne a l'abîme. Les artistes le remontent, et notre époque cesse d'être mesquine. Des lueurs brillent dans sa nuit. Des espérances illimitées se dessinent. Notre époque est grande, vaste, héroïque, — mais ce n'est pas la faute de la médiocratie.
Il n'y a pour l'écrivain d'autre inspiration que la vie. Observer les gestes de ses contemporains, fixer leurs attitudes, exprimer la leçon que dégagent les faits, n'être indifférent devant aucun spectacle, voilà ce qui constitue le fond des œuvres solides. Si elles décrivent le superficiel, elles ont leur sérieux, leur sincérité, leur portée. Si les événements et les hommes sont peu intéressants, l'œuvre est intéressante qui les observe et qui les juge. Il est plus difficile d'interpréter ce qui est que d'imaginer ce qui n'est pas. Celui qui assiste impassible aux faits et gestes de son temps est aussi superficiel que lui. Celui qui demande à son époque de l'inspirer, celui qui puise dans l'observation de son époque
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l'enthousiasme et li colère, le mépris et la haine, ou l'immense pitié, est vraiment grand. Il est au-dessus de la laideur qu'il observe. Il est au-dessus de l'égoïsme et de rimpuissance. Il est au-dessus de la médiocrité qui €St partout. Où le penseur, l'artiste iront-ils chercher la matière de leurs œuvres si ce n'est pas dans le monde qui les entoure, dnns la société où ils vivent ? Qu'importe que cette société soit médiocre, qu'importe qu'elle ne pratique et n'aime que la laideur ! Quand l'artiste la décrit, il y ajoute son génie, et c'est à cause dugénie qui ladécritet l'observeque l'époque où nous vivons n'est pas absolument absurde, ni absolument médiocre. Elle a sa beauté. Elle a sa grandeur. Où ironsnous chercher le sujet de nos méditations ? Ce n'est pas dans le passé, ce n'est pas dans la vie de ceux qui nous ont précédés. Leurs gestes ont été Oxés dans les œuvres d'aï t qui ont retenu leur vie au passage. Nous n'avons pas le droit de recommencer ce que d'autres ont fait. Celui qui ne trouve rien à dire sur ce qu'il voit autour de lui est un impuissant. Nous avons à fixer les laideurs et les beautés de notre époque, et si nous allons demander parfois au passé de nous inspirer, que ce soit le présent, toujours, qui nous intéresse. Ce doit être sa beauté, son désir du mieux, sa mélancolie et ses doutes, Ce doit être son hésitation entre le passé et l'avenir. Nous jugions bien assez le passé en jugeant le présent. Le présent regarde assez en arrière pour qu'en le jugeant nous jugeons le passé. Soyonsde notre temps. Soyons de notre époque, par notre désir de créer la beauté quelles que soient les entraves qui s'opposent à nos efforts ; par notre enthousiasme et notre amour de l'idéal et de la vie. Refusons d'en être chaque fois qu'elle est avec
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la laideur et le médiocre, chaque fois qu'elle est égoïste, terre à terre et sans idéal.
La vie contemporaine est pour le penseur un éternel sujet de méditations. Sa laideur inspire sa pensée. Elle ne peut rien contre elle Les médiocres ont voulu détruire l'art el la beauté. Ils ne sont parv<'nus qu'à donner au penseur de nouveaux sujets de création, ils lui ont fourni l'occasion de faire oeuvre d'art en les décrivant. Ils lui ont appoi'té les éléments nécessaires à son œuvre. Ils lui ont permis de se renouveler. Tout ce que les médiocres ont fait contre la beauté, toute leur bassesse, tout leur égoïsme.serld(> point de départ il de nouvelles leiivres, à de nouvelles découvertesdans lesquelles res|)rit du penseur se ressaisit. Une beauté nouvelle resplendit au sein de la médiocratie, née de l'observation de son (spectacle, née «lu mépris qu'elle inspire au penseur, née de la haine qu'elle inspire aux hommes vraiment libres. Il n'est pas un artiste sincère. à l'heure actuelle, un artiste ayant rompu (Jécidément avec la trarlition ilu faux-art, qui ne professe pour ce temps un souverain mépris, et qui ne puise dans ce mépris, l'occasion de créer, sans cesse, de la beauté.
Observez, observez cette époque. Examinez-la en détail. Scrutez le médiocre sous toutes ses faces, — n'improvisez rien, n'imaginez rien, n'écrivez rien, sans avoir obsei'vé, de pi es, toutes les tares et toutes les laideurs, et trouvez une consolation, un refuge suprême dans la description de cette laideur, inspirant votre œuvre et lui donnant un sens.
Décrire la laideur n'est pas créer de la laideur : se complaire dans la description du néant n'est pas engendrer le néant. C'est provoquer l'énergie, faire naître
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l'idéal. Sans génie, la description du néant est néant. Mais avec le génie, l'idéal s'y ajoute. L'erreur des réalistes est de ne rien ajouter à la société sans art qu'ils décrivent. Ils décrivent sans art une société sans art. La décrire avec le génie qui absorbe et transforme tout, ce n'est pas engendrer la désillusion et la douleur, c'est exprimer de la beaulé et de la vie, c'est créer de l'action et de la pensée, c'est faire œuvre d'enthousiasme et (le bonté par excellence, c'est prouver que l'on croit à quelque chose de meilleur, que l'on voit plus loin et plus haut, que l'on ne vise pas à la description de la laideur ])0ur la propager, mais poui' la supprimer ; c'est substituer à la réalité qui engendre la tristesse et le doute, la réalité supérieure qui engendre la force et le courage, et qui est le plus haut idéal.
Ayons le courage d'être sincères envers nous-mrmes. Cette sincérité est notre plus haute satisfaction, dans la sociét*' ; cesl notre plus haute récompense. Keconnaissons en toute sincérité que Y linnxmilavisnK^ de nos contemporains, l'altruisme qu'ils piatiquent. ne réalisent pas Fidéal. Reconnaissons que liiJéal est loin d'être réalisé dans les programmes de la politique la plus avancée ; que partout l'idéal est atteint, diminué, rapetissé. Sous des noms nouveaux : liberté, volonté, bonté, on a cru que l'idéal allait être réalisé. On l'a chassé de ces formules, et c'est pourquoi elles ont fait faillite. On a utilisé fréquemment les mêmes vocables. Subtil déguisement, que celui qui consiste à exploiter le domaine de l'idéal, \\ cacher, sous le nom d'idéal, I3 plus plat utilitarisme. Oui, la philanthropie, l'altruisme, le socialisme ont permis à la médiocratie de se développer en plus d'égo'isme, en plus de lai-
ou i.'autistociîatie 197
denr et de petitesse. Sous prétexte d'amour et d'éducation, sous prétexte de bonheur, sous tous les prétextes possibles, la médiocratie a réalisé le contraire de ce qu'elle proclamait si utile. Cette contradiction persiste. Elle est le triomphe de l'hypocrisie. La morale autorise dans certains cas ce qu'elle défend dans d'autres cas. La loi ordonne et récompense dans certainscas ce qu'elle punit dans d'autres cas. En même temps qu'elle enseigne et préconise le meurtie, elle interdit à Tindividu de le pratiquer. Notre époque est une époque pleine de contradictions. La contradiction est partout: contradiction formelle entre les actes et les paroles, les idées et les faits. Rien de précis, de net. Mais ce qui est précis et bien net c'est la volonté obstinée dans la laideur, la volonté dans l'impuissance et le! faux-art, la volonté de ne pas vouloir réaliser l'idéal. Et c'est pourquoi on dénature l'idéal. On appelle «Wa/ le contraire de l'idéal, on groupe sous cette expression tous les sentiments égoïstes auxquels on donne une allure de générosité, une allure de bonté et d'altruisme, une allure de sincérité. Ainsi déguisés, ils jouent un rùle néfaste, le rôle que la médiocratie leur a imposé : la suppression de I idéal. Imprégnez-les de l'idéal, de la sincérité de l'idéal, restituez à ces vocables leur sens positif, et ils retrouveront toute leur beauté. La vertu de nos contemporains cache la plus noire hypocrisie. Philanthropie, solidarité, mutualité, coopération, syndicalisme, toutes ces inventions récentes, ne sont que des moyens de donnera la médiocratie défaillante de nouveaux soutiens Ces mots abritent de nouvelles convoitises, aident l'arrivisme, servent la cause des politiciens. Peut-on croire encore sincèrement à la philanthropie ? la phi-
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lanthropie, cette l>onne blague ! ce chantage éhonté ! Ce qui est vrai de !a philanthropie est vrai de tout ce que nous voyons, de tout ce que nous entendons : vrai de l'honneur et de la vertu, vrai de la mutualité et de l'entr'aide. Partout l'égoïsme s'est glissé pourdéformer la vie. La médiocratie triomphe sur de nouvelles bases : elle s'appelle maintenant libeiié, égalité, fraternité !
C'est notre honnêteté, notre loyauté, notre conscience d'hommes libérés, qui nous obligent à tenir ce langage, ànepas être en contradiction avec nous-mêmes. C'est par scrupule par droiture d'esprit, par devoir que nous refusonsdecoUaborerau « mouvement »,que nous allons contre lui, préférant la satisfaction d être sincères aux avantages dont nous profiterions en étant avec le mouvement. Nous ne sommes pas des fumistes. Nous ne sommes ni des philanthropes ni des mutualistes. Ni les honneurs ni les décorations ne sont pour nous la raison de Texistence. C'est par amour de la vérité et de la vie que nous sommes désormais contre le mouvement du faux idéalisme, contre l'art de la médiocratie, contre les fêtes, les banquets, les congrès de la médiocratie. contre Je socialisme, contre la morale et la politique de la médiocratie! Bienfaisante rf(^'5^7/«.s•^■o«qui, nous permettant de découvrir la vie, nous a permis de mettre les choses au point, de nous rendre compte de l'impuissance des théories pour lesquelles nous allions combattre, auxquelles nous allions sacrifier notre repos et notre indépendance.
Pour retrouver le sens de la justice et de l'amour, ce n'est pas trop d'une révolution profonde dans les cœurs et dans les esprits. Vouloir découvrir leur réalité, c'est détruire la société qui ne vit que sur le mensonge de
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leur déformation. Retrouver l'idéal suppose une lutte contre l'organisation de la société actuelle, contre ses rouages, son fonctionnement. L'idéal, qui est la vérité, exige que l'on reconnaisse exactement les droits de l'individu ; il exige que la bonté, la solidarité, l'altruisme cessent d'être des causes de perversion et de mensonges; il exige que la beauté seule dirige les consciences vers un avenir meilleur, c'est-à-dire le présent renouvelé. En toute chose, l'idéal veut des faits, non des paroles.
Contre les laideurs de la vie sociale, nous avons la vie intérieure, qui nous protège et nous soutient. La vie de la pensée est le refuge que nous opposons à l'indifférence et à la haine. Créons-nous un monde intérieur qui, en nous isolant de la laideur, nous rapproche de la beauté, — un monde intérieur qui, au lieu de nous dérober au devoir d'aimer la vie, nous ouvre les yeux sur toutes ses merveilles, nous incite à l'action, au lieu de nous déprimer. Nous ne nous recueillons que pour mieux agir . Nous ne pensons, nous ne n'vons que pour mieux nous mêler à la vie des hommes. Notre vie intérieure, au lieu de nous éloigner de toute vie sociale, nous la fait mieux comprendre, nous permet de la vivre en la renouvelant ; elle exige que nous la fassions belle, pour la rendre moms odieuse et moins détestable.
Uuitter l'art social et humanitaire pour retourner aux arcanes de l'art pour l'art, ce n'est pas là notre volonté. Refuser d'adhérer à toutes les revendications de la médiocratie,ce n'est pas refuser de pratiquer et d'aimer la justice. C'est la chercher dans la vie, dans l'humanité, dans l'art. C'est refuser d'accepter comme vraies des
idées contrefaites. C'est refuser d'admirer des œuvres humanitaires, mais non humaines: des œuvres de propagande, mais non d'idéal ; des œuvres de thèse, mais non de synthèse. Cet idéal est l'idéal des jeunes artistes soucieux d'être eux-mêmes en n'appartenant à aucun parti.
Il y a, dans toute œuvre d'art, dans toute action sincère, un « sommet » qui ne peut être surpassé. 11 y a une forme supérieure de la vie qui résume tout. Si l'on pouvait faire mieux, ni l'art ni la beauté n'existeraient. Il ne faut pas que l'on suppose une beauté au-dessus de la beauté. Quand l'homme a atteint ce sommet dans son œuvre, son œuvre est parfaite. 11 a le génie qui l'élève au-dessus des médiocres. Les sommets de la beauté sont les plus difficiles à atteindre. Ce sont les sommets de l'effort, du courage, de l'enthousiasme, de la sincérité. Ce sont les sommets les plus élevés de la vie humaine. Ce sont les seuls sommets qui prouvent la vertu de l'homme, son héroïsme, sa sagesse. Les sommets de la beauté, la volonté et l'énergie sutTisent pour les atteindre. Quel grand artiste n'est pas un sommet par rapport aux autres hommes ? Quel grand artiste n'est pas une puissance souveraine, s'imposant par son génie ? Et n'est-ce pas le devoir de ceux qui profitent de son génie : l'admirer et l'aimer ?
Comme la beauté, la laideur a ses a sommets ». La beauté n'est qu'un « sommet » : elle n'est que supériorité. La médiocrité est également totale ; elle est ou elle n'est pas. Il n'j'' a pas de demi-médiocrité. La médiocrité n'a pas de degrés. Ces « sommets », ce n'est pas une attitude plus médiocre qu'une autre, — car toute attitude qui est médiocre l'est sans restriction. Il y a
ou f/aiîtistocuatif 201
des heures où la médiocrité, — sans être plus intense, — nous apparaît mieux, et il nous semble alors qu'elle est plus médiocre. C'est que nous sommes placés dans des conditions meilleures pour l'observer, voilà tout. Nous pouvons la saisir sur le fait. Et des « sommets » de l'art nous contemplons ses « sommets » à elle. Ce sont des abîmes de laideur, des gouffres d'ignominie, d'immondes bas-fonds où grouillent les intérêts, les appétits, le crime, l'impuissance. Inutile de rêver une humanité pire. Ah ! qui est mieux placé que nous pour l'observer, que nous qui vivons avec elle, que nous qui subissons ses lois, que nous qui la voyons à l'œuvre, à chaque minute de notre existence, qui assistons à tous les spectacles, qui parvenons, dans le refuge de l'a^t et de la pensée, à nous isoler en pleine médiocrntie pour pouvoir, du haut de ces « sommets », l'observer de plus près. C'est presque beau, — c'est vraiment beau, cette laideur qui sedéveloppe sans contraintes, sans limites, cette contrefaçon de la vie qui recouvre la vie. L'ai liste remporte sur elle la plus con^plète des victoires quand il en fait la matière de son œuvre, quand il la fixe dans toutes ses attitudes, quand il la transmue en beauté. C'est une victoire que la médiocratie ignore, car elle continue de se développer en laideur, en dehors de tout art et de toute beauté. Elle ignorera toujours qu'elle collabore à l'œuvre du génie, et que sa défaite est là. Elle ne doit pas le savoir, et ne le saura jamais Plus cette laideur est profonde, plus le génie de l'artiste qui la reproduit est éclatant. C'est parce que la laideur est immense, vaste, c'est parce qu'elle recouvre le monde, que le génie qui la flxe dans l'œuvre d'art est, vivant et immortel. Il descend dans les bas-fonds. Il en retire le
pur éclat du diamant ; il en retire la vérité et la lumière ; il en retire la beauté.
Je l'ai dit : les ennemis de la beauté ce sont les médiocres. Partout où ils ont pu contrarier l'élan de la vie, retarder le progrès, nier l'art, ils n'ont pas négligé de le faire. Soit que poui' eux la beauté ne convienne qu'à un petit nombre, soit qu'ils essaient de la démocratiser, de la socialiser, ils n'ont pas cessé de lui nuire. Le droit à la Iteauté, qui est le droit à l'art et à la vie, — ils l'ont déformé, dénaturé, — ils en ont fait le droit à la laideur. D^ droit à la laideur est devenu le droit de toute ilémocratie qui ne se respecte pas. C'est devenu le droit de tout citoyen conscient de ses devoirs. C'est devenu un droit intangible et sacré. Tout citoyen a droit à la liileur. La laideur est le plus sacré des devoirs. C'est 11 première loi inscrite dans le code des médiocres. Pratiquer la laideur est une obligation. Touchez à la beauté, détigurez-la, mais ne touchez pas à la laideur. Vous vous exposeriez à de violentes représailles. Vous avez le droit de tout enlaidir, votre corps et votre esprit, la nature, la cité, les gestes et les pensées. Vous n'avez pas celui d'embellir votre vie, d'aimer l'art et la nature, d'admirer ce qui est beau. Votre inlluence dans la société est en rapport avec votre laideur, avec ce que vous avez fait pour le faux-art, avec votre manque total de goût et de bons sens. La laideur vous donne tous les droits, y compris celui de
ou I.MtTISTOC^IlAIIK 20I{
tuer. Ne soyez pas artisli!. I']tre ailisle, c'est l.i dernière des illusions. Celui qui a au fond du cœur la llamme sacrée de l'idéal doit l'éteindre sous le boisseau de la laideur. Il doit faite taire en lui tout sentiment de générosité et d'enthousi.isme, toute velléité d'indépi^ndance. Est-ce pour en ai-i'iver à ce beau résultat qu'une élite de penseurs a créé les arts et les lettres, — la beauté et Fait ? Est ce pour le triomphe des médiocres que les artistes ont créé ? E<t-ce pour li' règne de la laideur et de rignorance ? Non. C'est a(iu que les médiocres soient confondus, que leurs admirations poui- la laideur s'écroulent, quelle que soiL ra|)pan'ncede leur victoire présente, (|uelle que soit leur iidluence encore agissante dans le monde leur inlluence dans !a société, dans la politique et l'Etat , «Jans toute les phases de la vie humaine, détournée de son but, qui est de créer de la beauté, de faire éclore l'œuvre d'art dans la pensée humaine.
Nous sommes insensibles à tout ce qui n'est pas la beauté. Nous n'a vousqu'une tristesse: la vue de la laideur. C'estelle qui troublenotre rcve d'harmonie. C'estulhMjui cause nos' angoisses les plus cruelles. Nosjoies, comme nosdouleurs.ont pouroriginenotreamourde 1 1 v^ie.llien de ce qui sollicite nos contemporains ne nous sollicite. Niledésir de gouverner leshommes niceluid'étendreles conquêtes de la médiocratie dansquelque guerre barbare ne nous intéresse. Tout ce que nous accomplissons au point de vue social s'accomplit pour la défense de la beauté : si nous i»renons la parole dans les assemblées populaires, c'est pour défendre la beauté ; s'il nous est permis de détester la guerre, mais aussi de nous tenir sur nos gai'des pour l'éviter, c'e^t afin de protéger la
204 LE CUr/IE DE l.'lDWAL
beauté. Si nous sommes pour et contre l'armée, c'est afin que rien de ce que le génie des artistes a créé ne soit détruit par les médiocres de toutes les patries. Si nous défendons la justice, réclamons le bien-être pour tous, c'est afin de hâter le règne de la beauté dans l'existence humaiue. Cette pensée dicte nos actes. C'est elle qui inspire tour à tour notre patriotisme et notre antipatriotisme, c'est elle qui nous passionne pour et contre l'armée, pour et contre la religion, pour et contre le socialisme ; sans cesser de rester logiques avec nousmêmes. Ce désir de voir la beauté triompher partout crée dans nos consciences une justice supérieure, qui nous met en garde contre tous les partis, qui nous permet de conserver noire indépendance dans toutes les questions. Nous ne sommes touchés à la vue des misères sociales que parce qu'elles sont l'œuvre de la médiocratie, qui a installé le règne de la laideur dans les consciences, que parce qu'elles diminuent les forces créatrices de beauté, enlèvent aux individus l'énergie d'admirer, de comprendre et d'aimer. O^iels sont nos intérêts dans la société où nous vivons ? L'intérêt supérieur de l'art. .Nous n'attachons de prix et de valeur qu'à ce qui nous augmente, qu'à ce qui accroît notre énergie de pensée, qu'à ce qui ajoute des forces à nos forces précédentes, toutes tendues vers la réalisation de l'art. Notre intérêt ordonne de ne pas tuer, mais de ne pas nous laisser tuer; de ne pas dominer, mais de ne pas nous laisser dominer ; — afin que notre rêve de beauté se réalise à eh ique phase de notre existence. Tous les spectacles sans beauté trouvent en nous des désapprobateurs, des adversaires, et s'ils ne nous intéressent pas en eux-mêmes, ils nous intéressent
ou L'AFmSTO) lUTIE 205
parce qu'il tendent à comballre la beauté. Que peut nous faire le spectacle rie politiciens s'invectivant? Rien sans doute. Mais la politique attente à la beauté, essaie de détruire l'art, et c'est alors que nous protestons. Qu'est-ce que peut nous faire une victoire remportée par une armée, une conquête, une guerre lointaine? Rien sans d'enté. Mais dès que la beauté en souffre, à nous de protester. Et comme elle en ressent le contrecoup fatalement, comme elle est néglit^léeet oubliée dans les conflits, les mœurs parlementaires, pendant que l'on argumente et l'on se bat, que se joue la comédie de la paix ou la comédie de la guerre, nous protesterons toujours. Nous sommes des f'errenfs de la vie. intéressés à son triomphe. — intéressés à poursuivre de toutes nos forces sa contr3façon. Toutes nos joies, comme toutes nos douleurs, ont bien pour cause la beauté
Ou'aftirmons-noussaiis cesse, — poètes et artistes? La nécessité de l'idéal de l'art dans la vie humaine pour lui donner un sens, pour donner à l'homme privé de toutes ses croyances une croyance nouvelle. Cette croyance, c'est la beauté. Elle se confond avec l'art. Tout ce qui est beau dans la vie serait invisible si les œuvres d'art ne nous avaient pas appris à regarder la vie et l'humanité, la société et la nature ; la beauté est inséparable de l'art. L'unique beauté c'est la beauté créée par l'artiste, beauté qui constitue pour l'humanité une vie supérieure, une vie durable et meilleure. C'est donc en artistes que nous devons vivre, et pour que nous vivions en artistes, nous devons vivre librement. Toutes nos paroles, tous nos gestes doivent être des œuvres d'art. La critique, en séparant le faux.-art et la laideur de la beauté, sépare la mort de la vie, joue un
206 LK cii.ri-: du l'idkal
rôle dans la société. Il faut h notre époque nne critique indépendante, basée sur une esthétique solide, pour retrouver le sens des œuvres d'art défiguré pur les médiocresdans leurs préjugés et leurs esthétiques.
La beauté et la liberté ne sont qu'une seule et même pensée. Seuls, les artistes sont libres. Seuls, sont libres ceux qui cherchent ;i réaliser la beauté dans leurs actes, ceux qui la désirent, ceux qui créent un geste qui leur survit. Les iMincinis de la liberté, ce sont le^médiocres. Ils sont les ennemis de la beauté. Ce qu'ils voient dans la beauté, c'est l'affranchissement de l'être, c'est son développement intégral, c'est l'harmonie de toutes ses facultés. C'est parce qu'ils haïssent la liberté que les médiocres haïssent la beauté. La lil)erté n'existe pas en dehors de la beauté. En dehors de la beauté, c'est le servage, le néant. C'est le sacrifice de l'individu à un idéal quelconque. En dehors de la beauté, c'est la soumission à la lui et à la morale. En dehors de la beauté, c est le mensonge de la politique, de la religion, de la morale. La beauté seule enfante la liberté, parce que seule elle crée l'énergie et la volonté, l'action et la pensée, le désir qui la réalisent en dépit de toutes les entraves. Ainsi l'œuvre d'art, — qui réalise la beauté — est l'expression de l'être libre, n'obéissant à aucun dogme, en présence de la vie sans préjugés et sans conventions, rejetant la tradition de l'enseignement et des académies. Le faux-art est !.. négation delà libeité.Par conséquent il est la négation de la beauté. 11 la nie, il la nie sans cesse. Il la nie quandil applique les préceptes étroits de l'école, quand il les impose, quand il les défend. Les artistes ne sont pas libres de suivre leur inspiration. Le génie, créateur de beauté, créateur de
ou I,"\KTISI'()CHAÏIE 207
liberté par conséquent, — l'une n'existe pas sans l'autre — , le génie s'impose en dehors des formules traditionnelles, enseignées par les médiocres, incapables de penser, de créer, d'agir par eux-mêmes. Les médiocres manquent d'inspiration. L'Etat, — qui exige le sacrifice de l'individu — , voit dans la beauté signifiée par l'art libre un ferment de révolte, et c'est pourquoi, voulant étoulïer la libellé au cœur do l'individu, il encourage le faux-art, œuvre de soumission, le faux-art qu'il enseigne platementet servilement. Il honore les médiocres et donne à leur faux art tous les moyens de dominer. L'artiste de génie na rien à voir avec l'Etat. L'Etat, qui asservit l'individu, supprime la beauté, en supprimant du même coup la liberté, et il n'encourage, et il ne protège, et il ne respecte que les formes inférieures d'un faux-art sans beauté, qui exprime la soumission de l'individu, l'étroitesse de sa conception, et qui reste dans les limites où l'Etat autorise la liberté, dans les limites où l'Etat autorise la beauté. Les ennemis de la liberté sont les ennemis de la beauté. Or la liberté n'est pas dans une croyance quelconque. Elle n'est pas dans une croyance traditionnelle, acceptée par l'individu. S'il accepte une telle croyance, il n'est pas libre, en croyant l'être. L'individu n'aftiime sa liberté que s'il affirme sa foi dans l'idéal de la vie. S'il suit une autre voie, il peut se proclamer libre : il ne l'est pas. Pour être libre, il faut aimer, désirer, créer l'art et la beauté ; pour créer l'art et la beauté, il faut être libre. Beauté et liberté naissent en même temps de la volonté et de l'énergie de l'homme ; leur désir les stimule, les provoque, les crée- L'homme veut se créer un milieu meilleur que celui où il évolue, — un milieu meilleur que le milieu artificiel
208 LE CULTE LE l'iDÉAL
que lui ont transmis les politiques, les religions elles morales. L'effort de l'homme pour atteindre la liberté, c'est-à-dire pour se développer sans entraves au sein de l'harmonie universelle, pour collaborer sans restriction à l'évolution de la vie qui est toute la beauté, cet effort est un effort esthétique, c'est une œuvre d'art qui, élevant l'homme au-dessus du néant, le délivre de la mort sous toutes ses formes, éternise ses actes, donne sa vie en exemple aux foules. L'homme veut échapper à la mort, à la désillusion, à la douleur, à toutes les formes d'esclavage et d'oppression, et il crée la beauté en créant l'œuvre d'art, expression supérieure de la liberté, la réalisant par la force de la volonté et I héroïsme du Kénie.
XVH
Beaucoup d'idées, mais point d'idéal, c'est ce qui caractérise notre époque. Beaucoup d'idées fausses ; ce qui revient à dire : peu d'idées, peu d'idées vraies et sincères. L'idéal se confond avec l'idée, quand l'idée est sincère et vraie. Il se méfie de toutes les idées fausses qui ont pris la place, dans notre société égoïste et veule, de lidée de beauté qui domine la vie. A l'idée de beauté, — à l'idéal de l'art — , les hommes de ce temps ont substitué l'idée du devoir et du droit, l'idée du bien, l'idée de l'honneur et de la vertu, l'idée de la politique, autant de formes mensongères de l'idéal. Philanthropie, socialisme, nationalisme, les idées les plus opposées se rejoignent dans une même formule: l'oubli de la beauté, la négation de l'art. C'est aux esprits indépendants à
ou l'autistocratie 209
retrouver cet idéal perdu et à l'opposer ù l'agitation de notre époque, à la vulgarité de ses mœurs, à la bassesse de ses instincts, à sa nîédiocrité, à sa laideur inépuisable.
L'idéal n'est pas dans la politique, ni dans lu morale, ni dans aucun dogme. Il faut être persuadé de cette vérité pour ne pas le chercher ailleurs que dans la vie. C'est ce que comprennent toutes les âmes libres, anxieuses de vivre une vie de beauté et d'harmonie, une vie vraiment supérieure. Elles comprennent que chercher, aujourd'hui, dans la politique et la morale, l'idéal, c'est faire fausse route, c'est dévier de la ligne droite. Pour elles, l'idéal est uniquement dans le fait de vivre la vie dans sa beauté, dans son étendue, dans sa réalité. Il est dans le développement intégral de l'être humain au sein de la société; dans sa volonté d'être soi-même ; dans son énergie à s'augmenter en s'embellissant. Renonçons à chercher l'idéal dans la politique ou la morale ; cherchons-le dans notre conscience et nous le découvrirons.
Le culte de l'idéal, c'est le culte de la beauté. C'est le culte de la pensée, et c'est le culte de l'action. Car la beauté les contient, elle engendre la pensée et l'action, et elle est en même temps leur résultat. Nous ne pensons et n'agissons que pour créer de la beauté. Nous ne créons de la beauté que pour agir et penser. Un autre idéal que l'idéal de la beauté est faux. La beauté est le seul idéal possible, et c'est le seul certain, à notre époque. C'est pourquoi tout ce qui combat la beauté doit être combattu ; tout ce qui tend à diminuer l'idéal dans nos âmes est néfaste ; tout ce qui nous enlève une parcelle de liberté est criminelet odieux. La conscience pro teste
contrp la laideur qui est partout, et elle se crée une morale Je beauté qui la dirige; Elle n'en veut pas d'autre. Par la critique, elle découvre la beauté qui est dans les œuvi-es d'art, elle la décrit, elle la reproduit, elle l'offre aux ^-sprits comme un suprèmeexempledindépendance. Ain>ii l'art et la beauté tendent à libérer les individus des hypocrisies traditionnelles qui soutiennent les sociétés.
Le bonheur n'existe pas. mais la beauté existe, et la beauté vaut le bonheur. La beauté est tout le bonheur. Le bonheur n'existe pas en dehors de la beauté. Le problème du bonheur ne doit pas être reculé dans le monde de l'au-delà, ni dans des temps lointains dont seuls pourraient bénéflcier nos descendants ; le bonheur est pré.^ent, sous la forme beauté : c'est sous la forme beauté qu'est apaisée notre soif de justice ; c'est sous la forme beauté qu'est apaisée notre soif de savoir, de connattie et de comprendre ; c'est sous la forme beauté que notre volonté, notre intelligence et notre sensibilité découvrent leur plus haute satisfaction, — se réalisent pleinement.
Li beauté est l'unique devoir ; c'est aussi l'unique droit. C'est l'unique obligation ; c'est l'unique sanctioti. C'est elle qui doit inspirer nos actes, les récompenser ou les punir. Tout acte réellement beau estjuste et vivant. Il est bon et sublime. Il est durable. La laideur est notre châtiment, quand nous sommes injustes et inhumains. Nous n'avons qu'un devoir : celui d'être beaux. Nous n'avons qu'un droit : celui d'être beaux. Ce devjir et ce droit, en détruisant la conception habituelle du devoir et du droit, donne à chacun de nous la plus haute liberté, résume tous nos devoirs et tous nos droits daniî le droit et le devoir d'être libres.
ou L'AIVriSTOCRATlE 211
Un idéal esthétique est nécessaire à rhumanité pour la faire vivre, quand toutes les autres formes d'idéal se sont éteintes. Sur les ruines de toutes les croyances, la beauté s atteste triomphante. Elle est le dernier refuge de rhumanité. C'est en elle enfin qu'elle se réfugiequand elle a épuisé toute les formes de l'idéal, quand elle s'est cherchée, quand elle a reconnu ses erreurs, ses illusions, son impuissance. Alors la beauté réapparaît pour la guider vers la vie. Alors, recommence une vie nouvelle, qui est la compréhension de la vie, qui s'exprime dans les poèmes harmonieux, dans les arts, dans les idées, l/bumanité trouve une raison de vivre dans la création de la beauté, c'est à-dire dans la création de l'œuvre d'art, qui est le résultat de sa rencontre avec la vie, qui est la preuve de son admiration pour elle. Celui qui ne comprend pas la vie ne crée aucune œuvre d'art; il ne cherche pas à se vouloir artiste, à se vouloir supérieui par la pensée. La politique, ou la morale, résument (lourlui l'existence. Elles expliquent le monde. Elles lui donnent l'explication des phénomènes, des actes, des mouvements. Elles lu: suffisent. Aux âmes supérieures elles ne suffisent pas. Il leur faut une raison de vivre plus noble, une morale plus indépendante, un idéal supérieur. A cette humanité qui aspire à vivre une vie meilleure convient l'idéal de l'art. C'est le plus élevé, et cest le plus vivant. C'est le plus humain . C'est le plus libre. Délivrés des croyances passées, ne reconnaissant d'autre supériorité que la supériorité de la pensée et de l'art, les esprits supérieurs trouvent au monde une explication différente de celle qui nous est donnée parles religions, les politiques et les morales. Cette explication se substituera k toutes les autres. Elle
212 LE CLLTE DE l'iDÉAL
découvrira enfin aux hommes soucieux de vivre sans préjugés et sans lois le vrai sens de la vie,, — l'éternelle beauté qu'elle dégage pour celui rjui sait la découvrir par l'admiration, qui sait la résumer et la faire éclore sous la forme de l'œuvre d'art.
Le culte de la beauté, c'est le culte de l'art. L'artiste vit une vie de sacrifice, librement acceptée, librement consentie. Dans une société parfaite, il n'aurait à souffrir ni de l'indillérence ni de l'incompréhension. Dans notre société, le culte de l'art engendre des devoirs : le devoir de s'isoler, le devoirde se créer son indépendance au sein de la médiocrité. De là vient que la vie de l'artiste est si douloureuse. Il a le devoir de s'élever à la pure beauté, malgré l'hostilité et malgré la haine, il a le devoir de ne pas sacrifier une parcelle de l'idéal aux petitesses de son temps. Son œuvre l'absorbe. Il souffre par elle. Elle est pour lui Tunique délivrance. Elle est le refuge suprême de sa pensée. Elle est son action durable. Par elle, il se délivre. Par elle, il se rend compte de ce qu'il veut. Par elle, son énergie s'éprouve, se fortifie, triomphe. Le culte de la beauté n'est accessible qu'aux âmes hautes. 11 exige une abnégation totale. Il réclame le plus large désintéressement. Ceux qui se vouent au culte delà beauté s'y vouent tout entiers. Ilsy vouent leur vie quotidienne, leur pauvreté, leurs misèi'es, leurs luttes incessantes. Ce sont d'admirables exceptions. Exceptions hautes, exceptions pures, nous leur devons que l'idéal soit toujours présent. Nous leur devons que notre existence soit moins amère, qu'elle ait un sens et un but sublime. Nous leur devons notre amour de la vie et notre enthousiasme Ils ne nous doivent rien. C'est pourquoi nous devons les aimer, nous devons avoir pour
ou l'arTI STOCK ATIlî 213
l'artiste une véritable vénération. Il nous ressemble, mais il a en plus le génie. Adorons le génie.
11 n'y a pas d'art sans beauté, et l'erreur des médiocres est de croire que l'art est indépendant delà beauté, que la beauté n'existe pas. L'art est la manifestation de celle-ci dans les œuvres de l'homme. Séparer l'art et celle-ci, c'est aboutir au faux-art. Ils n'existent pas l'un sans l'autre. l*our que la beauté apparaisse, il faut que l'art existe. Partout où est l'art, est aussi la beauté. La beauté est créé par l'homme chaque fois qu'il crée l'œuvre d'art ; chaque fois qu'il est personnel et sincère en face de la vie ; chaque fois qu'il admire et qu'il aime qu'il sent et qu'il comprend le monde qui l'entoure ; chaque fois qu'il s'interroge sur sa destinée et s'étudie lui-même ; chaque fois qu'il pense et qu'il agit selon la vérité et selon la vie.
C'est dans l'œuvre d'art que la vie découvre sa beauté. C'est dans l'œuvre d'art que l'intelligence de l'homme se manifeste. C'est dans l'œuvre d'art que l'humanité dépose son génie. Il n'y a pas de plus haute manifestation de la vie humaine, il n'y en a pas de plus complète que l'art. G'estdonc vers l'artque doit porter l'ef" fort de l'homme, c'est vers sa création incessante, c'est vers sa beauté. Que l'on ne s'étonne pas qu'une élite d'artistes se voue entièrement à la création de l'œuvre d'art ; que les penseurs l'étudient, que des critiques le découvrent. Que l'on ne s'étonne pas que cette pensée nous inquiète, qu'elle inspire tous nos travaux, qu'elle absorbe des existences. Que l'on se s'étonne pas que nous consacrions à l'étude des arts nos meilleurs instants. Comment ne pas être absorbé sans cesse par ce qui constitue la plus pure expression de la vie humaine?
214 LE CULTE UE l'iDÉAL
Ne séparons pas le cult9 de la beauté du culte de l'art. La vie de l'artiste est le miroir précieux où se reflète la beauté. Dans la via de l'artiste, son œuvre est contenue. Elle suppose la force delà volonté et la puissance du génie. Elle suppose l'harmonie intérieure des facultés humaines. Elle suppose queJ'artiste n'est pas un homme comme les autres, bien que ressemblant à tous les hommes. Elle suppose que l'artiste a mis sa vie en harmonie avec ses idées, a vaincu la médiocrité. Découvrir la beauté de l'art, c'est découvrir le sacrifice des artistes qui ont illustré les siècles, c'est approfondir la conscience humaine, c'est se rendre compte de la noblesse de certains caractères, — c'est la plus belle investigation que nous puissions faire dans le domaine de l'intelligf^nce et du cœur. Cjs hommes snpérieuis qu'on appelle des artistes doivent avoir fait le lude apprentissage de la douleur pour avoir le droit d'être aimés. Ils doivent avoir fait de leur existence une existence à part dans le monde de l'humanité; ils doivent lavoir voulue différente de celle des autres hommes par leur enthousiasme et leur sincérité. Pour atteindre les sommets de l'art et de la beauté, il faut une force de caractère et une énergie inconnue du reste des hommes. Ceux qui conçoivent l'art mesquinement, — les médiocres, — n'ont besoin ni de courage ni de vertu ; ils ignorent l'indépendance et l'enthousiasme. L'art tel que le conçoivent les médiocres, — le faux-art qui est la contrefaçon de la vie — , n'exige aucun sacrifice. 11 n'exige aucune science. Il n'exige aucune volonté. 11 exige l'inaction. Mais comme le faux-art a pris dans notre société la place de l'art, comme son insigniliance, son néant correspondent au néant et à l'insignifiance des
ou L'AttTlSTOCRATIE i215
mœurs, — comme l'œuvre d'art a été rapetissée au niveau commun, — dès qu'une voix s'élève pour prendre la défense de la vraie beauté, elle semble étrange, incompréhensible, on se demande ce qu'elle veut dire. Une heure viendra où le mot art sera lui même totalement dépourvu de sens. Ce sera un mot qu'on n'utilisera plus, qui aura cessé de faire partie du langage commun. Effacé de la conscience humaine, i! le sera de partout. La plus grande partie des hommes vivra dans l'ignorance absolue de la beauté. Nous qui croyons que l'art triomphera un jour ou l'autre de l'ignorance universelle, cette ignorance nous semble si vaste à notre époque que parfois nous désespérons. Si Fart devait disparaître de l'humanité — , nous aurions été du moins de ceux qui n'auraient pas craint de faire entendre, au sein de la médiocrité universelle, une parole énergique en faveur de la beauté de l'art ; de protester contre l'indifférence et l'incompréhension, contre le faux-art enlaidissant la vie. S'il faut n'être qu'un seul à prendre la défense de l'idéal contre les médiocres, s'il faut être le dernier à croire à l'idéal, aspirons à être cet homme unique. Souffrir d'être le seul à défendre l'idéal, d'être le dernier à prolester contre l'envahissement de la lai deur dans les esprits, dans 'es sentiments, partout, — en même temps avoir la joie d être le dernier représentant d'une race de vaincus, quelle attitude sublime, que chacun de nous devrait envier si ce n'était parla même constater la fin de la beauté comme création de l'homme! Avant que l'humanité se sépare à jamais de l'art et de la beauté, — n'envisageons qu'à regret cotte hypothèse sans y croire — , tâchons d'être le dernier homme qui ait le courage de protester contre le suicide de l'humanité !
2iG LE CULTE DE l'iDÉAL
A voir cette société médiocre, vraiment on peutdéses pérer que l'humanité revienne à de meilleurs sentiments pour la beauté et l'art. On se demande si le mal n'est pas incurable. Jamais il n'y eut moins de beauté dans les consciences. Jamais il n'y eut moins de courage et d'indépendance. La laideur est partout. Elle recouvre la vie. Elle obscurcit les cerveaux. Elle dénature les pensées. Devantelle les hommesse prosternent- Ils ont un faible pour la laideur. Elle inspire toutes leurs actions. Où va cette société qui refuse d'admirer la beauté, qui n'en veut sous aucun prétexte? Elle arrache ràme»de la vie. Elle installe la mort dans son sein. C'est l'égoïsme qui domine. Il n'y a plus que des intérêts en jeu, — il n'y a plus que des méiiiocres.
Heureusement pour nous, nous ne désespérons pas toujours, les constatations les plus douloureuses ne nous ôtent pas tout espoir. Tantôt nous pensons que le triomphe des médiocres est certain ; tantôt il nous apparaît éphémère. Tantôt nous n'avons plus confiance en l'avenir : tantôt nous croyons que l'avenir sera meilleur que le présent. Ce temps veut que nous désespérions et que nous soyons pleins d'enthousiasme ; il veut que nous aimions et que nous haïssions ; il veut que notre vie tout entière soit une succession de douleurs et de joies, — toujours motivées, nées du spectacle du réel, reposant sur l'observation. Nous proclamons la souveraineté de la beauté, et son triomphe, à l'heure où la beauté est méconnue, où les médiocres l'ont chassée de la vie.
L'humanité n'a qu'un bjt : réaliser la beauté dans ses actes. La beauté n'est pas un rêve, mais une réalité. Ses actes doivent être la vivante preuve qu'elle com-
ou l'aiitistocuatie 217
pi'end la vie, qu'elle la découvre, el ne veut pas la contrefaire. Le but de l'homtne, c'est de créer des œuvres d'art pour embellir la vie, pour vivre la vie esthétiquement, pour l'aimer, pour en saisir toutes les nuances, toutes les beautés. La vie tout entière de l'humanité doit être une œuvre d'art. Elle doit être belle d'une beauté réelle. Cet idéal, qui est celui de quelques-uns, devrait être celui de la totalité des hommes. Ils cherchent un idéal différent dans la laideur, c'est à dire dans la méconnaissance des lois de la vie. dans l'incompréhension de l'art et de la nature. Mais pour que ce faux-idéal ne triomphe pas. les artistes maintiennent sans cesse les droits de la beauté ; ils créent sans cesse des motifs d'agir et de vivre; ils déterminent des gestes plus beaux; ils renouvellent les idées et les formes. Ceux qui comprennent la beauté des œuvres d'art, comprennent la vie. et ont dans l'existence une haute mission : celle de représenter la pensée la plus élevée de l'humanité, et de donner aux hommes l'exemple de l'indépendanee la plus haute. Leur mission est de ne jamais désespérer de la vie. Elle est de croire à l'idéal pour ceux qui n'y croient pas ; de penser pour ceux qui se contentent de digérer: d'agir pour ceux qui restent inertes. Les artistes sont les hommes de pensée et d'action. Etudier leur pensée, étudier leur action, c'est saisir l'évolution de la vie, son héroïsme, sa grandeur. Il n'y a pas de plus noble contemplation pour la vie de l'homme. Il n'y en a pas de plus louable. Otez les œuvres d'art qui enrichissent les cerveaux et les cœurs, qui peuplent la vie d'êtres renouvelés, qui interprètent le réel, — vous ôtez la seule joie profonde que l'homme puisse ressentir, car elle contient toutes les joies, elle
2iS LE rXLTE DE l'jdÉAL
contient tout l'amour, et toute la justict;. Celui qui admire est artiste, comme celui qui crée, ^un et l'autre s'égalent. Il faut admirer la beauté, il faut l'aimer, pour être artiste. (]eux qui n'ont pas le don de créer l'œuvre d'art, ceux qui l'admirent et la comprennent, sont aussi artistes que les plus nobles génies. Ils so»t capables des plus beaux actes. Ils ont leur grandeur et leur héroïsme. Le médiocre est celui qui, n'admirant pas, ne crée rien. Il considère les arts comme l'expression égoïste et terre à terre de la réalité, comme l'image inférieure de l'humanité, alors que l'art est l'image la plus haute de tout ce qui vit, le témoignage supérieur de ce qui a vécu, le pressentiment de ce qui vivra. L'art, ce n'est pas le délassement de quelques oisifs, c'est une œuvre bien plus utile. C'est la beauté réalisée par le génie de l'homme, c'est l'homme lui-même, créateur et penseur, — l'homme vivant et immortel.
L'homme qui a supprimé la beauté dans sa vie en a supprimé l'idéal. Il ignore la vraie morale et la vraie justice. II ignore sa raison d'être, sa destinée, le sens de ses actes. La beauté découverte par l'art dans la vie est la seule raison que nous avons de vivre. C'est elle qui empêche la vie d'être absolument médiocre. Sans elle, nous irions sans but, au hasard. Sans elle, nous ne découvririons aucune signification au monde dont nous faisons partie. Elle fait naître notre intelligence et notre sensibilité. Elle nous impose le devoir d'être nous-mêmes, de chercher sans cesse la v-'ritê dans tout ce que nous voyons, d'aimer la nature et l'humanité. La beauté., c'est dans la vie de l'homme le refuge suprême, la joie parfaite, le sommet le plus élevé. C'est l'œuvre d'art qui manifeste la pensée de l'homme sur
ou L'AnTiST()i:HAriË :21i)
la vie, lui donne une forme, une oi ii^nnalit/-. C est lu reproduction et l'inlerprélalion de la vie, qui créent une vie nouvelle, en faisant naîti'e des sentiments et des idées dans le cœur des hommes. Ainsi la beauté n'est pas un(^ chimère. Gréée pour tous par quelques-uns, elle est la plus haute manifestation de la vie, la manifestaHon de sa liberté et de son indépendance, la manifestation de la volonté et de l'intelligence humaines. Hors la création de la vie pai- les poètes et les élus de l'art, — création de sentiments et d'idées engendrés par le spectacle de la beauté découverte par le génie en présence de la vie — , il n'existe que des sentiments étroits et vulgaires, que des idées mesquines, qui trouvent dans la politique, la morale, la religion, leur expression suprême. En dehors de l'art, la vie cesse d'avoir une beauté quelconque. C'est Ja vie des médiocres dans toute sa laideur. Il faut que la politique et la morale disparaissent de la vie de l'humanité pour que la vie tout entière soit aussi belle qu'un Toème. Aujourd'hui, elle est belle (/uaml méni'\ 'œuvre d'art suffit à jnaintenir l'équilibre. Elle condamne la contrefaçon de la vie. A cause de l'art, nous pouvons vivre dans la plus immonde société, nous pouv(»ns penser et agir en dépit des médiocres. NouSj[)Ouvons rester nous-mêmes sous l'amalgame des morales. La vie ainsi est pleine de beauté, et nous avons le courage de vivre, et notre enthousiasme ne meurt pas. Remercions la beauté de nous rendre la vie présente supportable. Les poètes, ce sont vraiment les initiateurs elles bienfaiteurs. Ce sont les hommes d'action et de pensée. Leur œuvre est le plus grand bienfait que nous oiïre la vie. Hors de l'art créé par les poètes, quelle beauté découvririons-nous
dans le monde qui nous entoure?Mais noire inquiétude et notre désir d'Iiarmonie se trouvent satisfaits parce que la Ijeaidé n'est pas morte, — parce qu'elle est toujours visible pour celui qui sait la voir, et la comprendre. Les plus grands ennemis de I humanité, ce sont donc ceux qui s'efforcent de dissimuler la beauté, qui la nient et la contrefont. Ce sont les médiocres. En ne voulant à aucun prix de la beauté, c'est a dire de l'ceuvre d'art et de la vie supérieure engendrée par elle, ils insinuent la mort au sein de l'humanité, retardent son progrès, provocjuent la douleur. Ce sont tous les fauxartistes. Faux-artistes les politiciens de la médiocratie, les législateurs qui nient l'idéal des poètes, les juges serviteurs fie la loi et de la morale, de la politique et de l'Etat. Faux artistes tous les défenseurs de la société, tous les soutiens d'un monde corrompu. Faux-artistes tous les petits esprits que guident les seuls motifs de l'intérêt et de lenvie. Le faux-art s'étale partout où est l'hypocrisie: dans le «monde «qui est la vie des absurdes et des nuls, des impuissants, des inutiles, des sols; dans les relations des hommes entre eux, gouvernés par des lois injustes, soumis à des coutumes stupides, courbés sous le joug des riches et des puissants; dans la science des faux savants, et la religion des dévots. Partout la laideur marche de pair avec l'ignorance, l'impuissance et l'insincérité. Le faux-art est la plus haute expression de cette vie de mensonge dont se contentent les médiocres.
Si nous désespérions nous prouverions que nous n'avons pas dans la beauté une foi suffisante, donc que nous la méconnaissons, que nous ne sommes pas du côté de la vie. Hien ne nous stimule plus que le spec-
ou i/artistocratie 221
tacle de l'injustice. Rien ne nous fait plus aimer la beauté, rien ne nous la fait désirer davantage, rien ne BOUS pousse plus k défendre avec persévérance et obstination l'idéal, que la décadence qui est partout, qui se mêle à toute la vie, qui en est la contrefaçon. Nous avons une conception de la vie qui n'est pas celle de la plupart des hommes. Leurs lois n'en tiennent pas compte, si ce n'est pour la briser. Leur morale la condamne. Ils sont loin de soupçonner que là est la vraie vie de Ihumanité.
XVIH
Patientons. La beauté nura sa revanche contre toutes les déformations que lui font subii- les médiocres. Les poètes auront leur revanche. Les artistes triompheront. Le jour où les écrivains comprendront que leur devoir, tout leur devoir, est d'affranchir la pensée humaine de la tutelle de l'Etat, de la loi et de la morale, de s'unir dans ce but, la médiocratie sera vaincue. Même triomphante, si quelques-uns la combattent, elle est vaincue. Il suffît qu'une seule voix la juge, refuse d'admettre son pouvoir, pour que son triomphe ne soit qu'une illusion. Les poètes peuvent mourir de misère,. les penseurs peuvent être assassinés par les chefs d'Etat, — leur divine pensée ne meurt pas. Aujourd'hui, la politique et la pensée se livrent un combat sans merci. Contre la pensée la médiocratie tout entière s'est levée. Elle s'est servie de ses lois, de ses tribunaux, pour retarder son triomphe. Veut-elle empêcher !a vérité de se manifester? C'est à la pensée du poète qu'elle s'at-
LR CCLÏK DE L IDEAL
taqiie. Le poète est l'homme de révolte, parée que c'est Thomme de pensée. Les artistes de la médiocratie défendent ses lois; ils se soutiennent pour combattre la vérité; s'ils sont désunis dès qu'il s'agit de leurs intérêts personnels, — c'est la preuve de leur union contre la vie. Les penseurs de notre temps, au-dessus de leurs petites querelles, au-dessus des partis et des écoles, au-dessus des peuples, affirment la victoire de la beauté. Ces génies qui ont soulïert pour laisser à l'humanité une morale et une vie supérieures ont contre eux l'humanité qui ne les comprend pas. Pourtant, elle est inquiète et elle veut connaître leur pensée. La liberté qu'ils défendent, la justice qu'ils réclament, la beauté qu'ils recherchent, elle les trouve dans leurs œuvres. Œuvre d'action et de' pensée profonde, créée par tous les penseurs, dans le silence et le recueillement, pour préserver l'humanité du doute et de l'indifférence, — qui sont l'œuvre de la mort s'insinuant au cœur des hommes sous la forme de la politique, de la religion et de la morale. Chasser le doute et l'indifférence, c'est assurer le triomphe de la beauté dans les cœurs, le triomphe de la vie dans les individus. Le culte de la beauté, qui a contre lui tous les gouvernements, qui a contre lui toutes les forces sociales, tous les égo'ismes, demeure pur et intangible au cœur de qaelques-uns. Ces esprits supérieurs constituent audessus de l'humanité des médiocres l'humanité qui pense et qui agit, qui rêve et qui crée sans cesse, pour l'avenir de l'humanité, de la beauté. S'ils sont en désaccord avec la société actuelle sur tous les points, s'ils subissent les lois de la médiocratie, s'ils ont à craindre toutes les représailles des gouvernements, si
ou l'aktistouRatie 223
leur vie même est chaque jour en danger, si les meilleurs d'entre eux ont déjà subi le sort que subissent les criminels, s'ils ont souffert dans les cachots et les prisons, leurs protestations ont été recueillies et leur œuvre s'élargira sans cesse dans la pensée des nouveaux venus qui, en les interprétant et en les continuant, créeront une nouvelle beauté qui constituera pour les hommes de demain une vie nouvelle où les énergies et les volontés se déploieront sans entraves, — où l'individu, complètement affranchi du joug de la médiocratie, se développera dans la pleine liberté de sa conscience, au sein de l'harmonie universelle.
L'idéal de l'art, ce n'est pas l'idéal des bourgeois, l'iléal du bonheur tranquille, de l'art embellissant la vie de tous, sans effort et sans volonté. C'est un idéal de lutte et de triomphe. C'est un idéal de victoire. L'optimisme bourgeois exige un idéal terre à terre et mesquin, un idéal de félicité parfaite. II importe qu'après avoir ruiné les pessimismes énervants, qu'après avoir donné aux hommes une raison de vivre dans la création de l'œuvre d'art et la réalisation de la beauté, nous nous opposions à tous les optimismes récents, à toutes les illusions nouvelles aussi déprimantes que les illusions ancienneo. L'idéal de l'art, mal interprété et défiguré, se confond facilement avec un optimisme étroit qui engendre aussi bien l'inaction que le pessimisme le plus intense. C'est maintenant contre l'optimisme, contre l'espoir d'un monde de perfection absolue, contre le rêve d'une société meilleure, c'est contre tous ces chimériques désirs de bonheur parfait qu'il importe de nous élever. Après avoir combattu l'œuvre du doute dans les consciences, il reste à combattre l'œuvre des
trop vastes espoirs. Nous avons donné aux hommes cette raison de vivre : la beauté. Elle doit leur suffire. En dehors d'elle ils ne découvriront ni la bonté ni la justice, ni l'amour, ni la vie. Ils s'agiteront pour des chimères. Le but de la vie humaine n'est pas de rechercher à satisfaire par tous les moyens le besoin de jouissance, mais de placer cette jouissance dans la création de l'œuvre d'art. S'il importe de créer des valeurs, de donner à la morale une orientation différente, d'agir pour de nouveaux buts, d'imposer une force nouvelle à la direction des consciences, œuvre de ces consciences libérées, c'est la beauté qui doit être mise au-dessus de tout. C'est elle qui doit être la règle morale des individus, le fondement de toute société. Elle détruit toute l'ancienne organisation sociale, elle détruit la morale bourgeoise. Elle détruit toutes nos pauvres petites conceptions de politiciens. Elle fait justice des motifs inférieurs qui guident les hommes. Ce n'est pas l'intérêt qui devient la morale, le but de l'activité humaine ; ce b'est pas l'utilité : c'est la beauté qui est bien la seule utilité, le seul intérêt, qui exige le mouvement et l'action . Les philosophes errent étrangement qui essaient de constituer une morale nouvelle sans le secours de la beauté, qui ne la fondent pas sur la beauté même. L'idéal de la beauté n'exige pas le bonheur parfait, — la satisfaction. Il veut la lutte incessante, il veut que dans cette lutte l'homme trouve son bonheur ; il veut que subsiste encore, au sein de l'humanité, l'erreur et la laideur, pour que sans cesse l'homme en triomphe dès le présent. Placer dans le futur le bonheur terrestre est une illusion. Le placer dans le présent est plus sur. C'est le
ou l'auïisïocuatik :225
placer au sein de la douleur, au sein de la mort et de la laideur ; — le génie a besoin de lutter pour aimer, pour créer. Elevons-nous donc contre toutes les, utopies qui, au lieu d'exciter notre volonté et notre énergie, les dépriment ; contre toutes les utopies qui nient la force de l'art à transformer les intelligences et à les élever, qui pi iceiit cette éducation et cette morale ailleurs. Contre ces nouveaux malaises, aspirations vagues et mal définies, aussi .nuisibles que les attaches avec le pnssé de misère et de laideur, — contre cette inquiétude malsaine des moralistes récents ou des politiciens nouveau jeu, contre les espoirs de la médiocratie, la beauté s'élève, pour rendreà l'humapité de nouveaux et puissants services : ceux de préciser ces rêves, de sé|.arer les illusions des réalités, de remettre dans la voie du progrès et de la vraie justice les égarés et les inquiets. Elle a fait la vérité sur le passé Elle la fera sur l'avenir. Elle nous a édifié sur les morales d'hier. Elle nous édifie sur les morales en formation. En un mot. la beauté, vraie justice et vraie morale, est encore le phare qui doit servir aux hommes à s'orienter vers l'avenir, car s'ils prétendent se passer d'elle ils sombreront de nouveau dans les ténèbres de la politique et de l'ignorance. Après nous être délivrés par elle du passé, nous devons la consulter pour édifier l'avenir. Si nous oublions de l'interroger, toute l'œuvre sera à recommencer : le progrès ne sera qu'un mot, et la démocratie une iUusion.
Ne cherchez rien en dehors de la beauté : ni le bonheur, ni la justice ni la bonté. En dehors de l'œuvre d'art, — expression du génie hnmain — , l'homme ne manifeste que sa faiblesse et sa petitesse. Il manifeste
:226 LE CULTE DE l'ioéa.l
sa médiocrité. Elevons-nous donc au rang d'artistes par la patience et le travail, par la volonté et l'indépendance. R]levons-nous au rang d'artistes, pour être meilleurs, plus justes que les autres hommes. Elevonsnous au rang d'artistes, pour être vraiment beaux. Notre rôle, c'est d'être artistes, c'est de prouver notre amour de la vie par la création d'œuvres d'art dignes de nous survivre. Soyons artistes, c'est le cri qui doit sortir de toutes^ les poitrines. C'est assurément le cri le plus noble qui puisse être poussé à l'heure actuelle par déjeunes hommes.
Nous n'avons plus maintenant à réclamer ['absolu, à poursuivre la recherche d'une vérité en soi, mais à agir, à réaliser ainsi la vérité et l'absolu par nos propres forces, à les faire surgir de nos mouvements et de nos actes, au lieu de supposer que ces derniers sont soumis à cet absolu, à cette vérité en soi, placés au dessus de toute humanité. Or, la beauté créée par nous représente l'absolu, la vérité ; elle les replace dans la vie, elle leur ôte toute valeur méthaphysique, elle leur donne un sens humain. La beauté, c'est la vérité, c'est la réalité, c'est l'absolu. C'est pour réaliser la beauté que nous agissons, que nous pensons, que nous rêvons Et nous réalisons la beauté chaque fois que nous réalisons l'œuvre d'art capable de nous survivre et de nous résumer. La beauté, c'est ce qui donne à l'art son existence et sa durée ; c'est la vie que l'art exprime, qu'il représente, et qu'il magnifie ; c'est la vie qu'il fixe et saisit au passage; c'est la nature qu'il interprète ; c'est l'humanité qu'il décrit. Il n'y a dans le domaine de l'art ni absolu, ni relatif. Ces termes ne signifient rien. Il n'y a ni bien ni mal. Il n'y a ni vérité ni erreur. Il
00 i/artist(k^(!atie 227
n'y a ni joie ni douleur. Du moins ce que l'on désigne par ces mots perd le sens qui lui est attribué par les médiocres. Dans l'art, ces expressions ont un sens inattendu. La joie parfaite, et la parfaite vérité, le bien et Injustice ne s'exprinientplus que sous une forme épurée, magnifiée, renouvelée, que sous U'ur vraie forme, et cette forme c'est la beauté, condamnant les fausses interprétations de la vérité et de la joie, du bien et de la justice, de l'erreur, de la douleur, du mal, chères aux sociétés sans art. Le beau en soi n'est plus qu'une entité, comme le bien en soi, le vrai en soi, — une pure fiction. C'est le beau réel, le beau pratique, le beau humain, qui — , en succédant au beau en soi, fait s'écrouler en même temps le vrai en soi, le bien en soi, les ramène à l'humanité, les ramène à la beauté créée par l'homme. La beauté est le résultat de nos actes ; elle en est la conséquence, en même temps elle en est la cause, puisqu'elle les détermine, puisqu'ils doivent la produire. Cette beauté qui émane de nos actes n'est pas conçue sur un type qui n'existe pas. Cette beauté, qui détermine nos actes, naît avec nos actes, ne peut se manifester que par eux. L'idée du beau, obscurcie par les métaphysiques, est un résultat, mais pour elles c'est une cause, et le résultat est au-dessous de la cause. La beauté réalisée est au-dessous de la beauté imaginée. On imagine une beauté invisible d'après laquelle on juge la beauté visible, et celle-ci est proclamée inférieure au modèle. L'esthétique n'est plus possible dans cesconditions. Ce n'est pas d'après un modèle qui n'est placé nulle part que l'artiste crée son œuvre : c'est d'après lui-même, et d'après la nature. I^a beauté qui émane de son œuvre, découverte dans la vie. est le résultat de ses re-
228 LE CULIE DE l'idÉAL /
cherches ; c'est proprement une trouvaille, c'est là son œuvre personnelle ; c'est un acte, c'est une pensée. C'est l'artiste qui crée la beauté. Par son oeuvre il découvre la beauté de la vie. Il la découvre en la réalisant. L'art qu'il découvre dans la vie, en l'interprétant et en la prolongeant, est l'unique beauté de la vie. L'art et la b^^auté se confondent. L'art nous met en contact avec la vie, nous éclaire sur son évolution, nous découvre son sens. 11, est le résultat de nos méditations et de nos recherchés, il est la beauté qui résulte de notre rencontre avec la vie. S'il ne résulte de celte rencontre aucune beauté. ,il n'en résulte aucune vérité, aucune justice, aucune joie. La vie reste une énigme,, et la douleur triomphe.
Si la t^e^autéest dans la vie, la vérité y est contenue et avec elle la justice et le bonheur. Ce qui est juste, ce qui est bon. ce qui est vivant, c'est ce qui est beau. L'art est la suprême justice, la suprême vérité, parce qu'il est la suprême beauté. En nous efforçant de découvrir dans la vie la beauté de l'art, nous découvrons par là môme la beauté de la vie, sa justice', sa réalité. Il ne s'agit plus d'opposer la beauté à la vérité mais de découvrir, dans la beauté, la vérité ; de découvrir, dans l'art, la science et la morale ; il s'agit en donnantà l'humanité pour but supérieur iTexprimer dans les œuvres d'art sa sensibilité et son intelligence, dépourvues de toute contrefaçon et de toute laideui-, de donner un sens à ses actes, une direction à sa pensée, de la mettre en possession de la vérité et de la justice, qui, hors de l'art, ne sont que des vocables dépourvus de réalité et d'utilité.
La beauté résume, pour l'être qui vit et pense, la
ou l'artistocraïie 229
vérité et la bonté. Elle résume toute la vie. Pour l'être qui vit et pense, la beauté n'est pas une vague abstraction, elle est une réalité vivante. Elle est la forme la plus haute de l'action et de la pensée, elle est l'expression de ce qu'il y a de meilleur et de supérieur dans l'humanité. L'être qui vit et pense rapporte tout à la beauté : sa morale, sa religion, son existence entière. La be luté est pour lui ce qui donne du prix à la vie, c'est ce qui permet d'évaluer la force et la noblesse d'un sentiment, c'est le juge suprême qui condamne l'erreur. Kn dehoisde la beauté, l'être qui vit et pense ne voit qu'agitation 11 ne voit que mensonges. On n'est grand, on n'estjuste, on n'est utile qu'en réalisant la beauté. L'aitiste est celui des hommes qui a placé la beauté au centre de sa vie comme un foyer d'enthousiasme et d'amour, qui réalise la beauté en créant des œuvres qui lui survivent, dos œuvres qui, en attestant la grandeur de son énergie et de sa volonté, attestent du même coup la grandeur du génie humain. Noble ambition que celle-ci : être un artiste, c'est-à-dire une pensée libre, un effort sincère. Etre un artiste, c'est à dire meilleur que les autres, plus juste et plus beau, et surtout plus humain. Etre un artiste, c'est à dire l'homme total retrouvant le sens de la vérité et de la justice, les créant par sa volonté, les créant par son enthousiasme, les créant par son obstination. De toutes les ambitions humaines, celle-ci est la plus digne, celleci est la seu'e digne. Toutes les autresambitions luttent contre elle. Toutes les autres ambitions poursuivent un but uniforme : la laideur. iNous plaçons l'artiste au « sommet » de l'humanité, parce qu'il a le privilège de la résumer tout entière, de la résumer dans ce qu elle a
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de vivant, dans ses actes les plus élevés, de la résumer sous la forme de l'œuvre d'art, c'est-à-dire sous la forme la plus haute de raction et de la pensée, de l'amour et de l'admiration.
La beauté n'existe pas en dehors de l'art. La beauté de la vie se découvre dans l'art. 11 faut que le monde soit vu par le regard de l'art pour qu'il soit beau ; il faut qu'il soit recréé et reproduit parlui, interprété par lui. L'art est une traduction. Mettez en face de l'univers un médiocre, l'art ne naîtra pas de sa rencontre avec la vie, on ne verra pas germer du sein de la vie son intelligence et son émotion. L'univers ne lui dira rien. Il ne lui fera rien dire. Il n'en dégagera aucune parole, aucune harmonie, aucune certitude. L'artiste de génie le comprendra et le découvrira. Il découvrira la beauté de la vie, et l'exprimera dans son œu'/re. Vu par lui, le monde paraîtr.i meilleur. Vu par lui, il révélera son sens profond, héroïque et quotidien. L'art estl'émotion que l'homme éprouve devant la vie. Cette émotion réalise la beauté. Quand l'homme fixe cette émotion, l'art existe. Le faux-art n'a pas de beauté. II symbolise la laideur II ne fixe rien. En présence de l'univers, le faux artiste est muet. Non muet d'admiration, mais muet d'impuissance. Muet d'incompréhension. Il n« voit la vie qu'à travers sa myopie, son étroitesse, son ignorance, son indifférence. Le monde restitué par lui est le monde de la laideur. Incapable de découvrir la vie dans son ensemble, le faux artiste la mutile. Il ne la voit pas intégrale II la divise, la fragmente. Si la beauté de la vie ne se découvre que dans l'art, que par l'art, l'art ne réalise pas la beauté s'il se sépare de la vie. S'il se sépare de la vie, c'est le faux-art. Puisque
ou L'AnTlSTOClUTIB 1231
l'art est la beauté de la vie. pour que l'art réalise cette beauté en la découvrant, il faut qu'il la cherche dans la vie. S'il essaie de s'en écarter, il ne recrée rien. La beauté de l'art a sa source dans la vie, il n'existe que s'il reste dans la vie, et ainsi l'art et la vie ont autant besoin l'un de l'autre pour découvrir leur beauté commune. Ils ne se découvrent pas l'un sans l'autre. La beauté de l'art est intelligence, lumière. Si l'homme ne s'émeut pas en face de la nature, il n'est pas artiste. Il ne la comprend pas. L'amour a sa source dans Tintelligence. Il a sa source dans la compréhension de la vie. Or le faux artiste ne peut pas aimer la vie s'il ne la comprend pas. Il est en face de la vie réaliste, — idéaliste, — il la voit déformée, et non dans sa réalité vivante. Il est en face d'elle tout ce que l'on veut, excepté un artiste. Il l'envisagea tous les points de vue, sauf au seul qui importe : au point de vue ai t. La beauté n'existe ni dans l'art réaliste ni dans l'art idéaliste. Nous nous trouvons ici en présence des deux formules qui se partagent le faux-art, qui ont triomphé à tour de rôle, l'emportant tour à tour, avant d'être définitivement vaincues toutes deux par la synthèse. La vie ne se découvrant ni dans l'une ni dans l'autre, ne se découvrant pas dans l'analyse, la beauté ne s'y découvre pas davantage. Pas davantage l'idéal qui se confond avec la beauté.
O Beauté, que l'artiste fixe dans son œuvre, tu n'es pas une hypothèse, mais une realité. Tu n'es pas un vocable dépourvu de sens, une idée sans forme et sans expression. Tu es quelque chose de plus saint et de plus sacré : l'émanation même du génie de l'homme. Tu es la preuve de ce qu'il fait pour s'élever au-dessus de
son égoïsme. Nous te voulons dans tous les actes, dans toutes les pensées, dans tous les désirs. Tu es à la fois la justice et la loi. L'action n'acquiert toute sa valeur que par 1 harmonie qu'elle révèle. Dépourvus de beauté, les actes n'ont plus aucun sens. La beauté, c'est ce qui donne un sens à la vie. Par toi, nous ne nous agitons pas sans but. Nous possédons la vérité, nous vivons vraiment.
Enfin, sur le mensonge de la loi, sur 4es dogmes, sur la vieille morale pourrie et décrépite, se dresse la statue vivante de la Beauté. C'est le « sommet » où arrive l'humanité après avoir erré sur des routes incertaines, aprè.s avoir cherché une explication du monde hors du monde, après avoir prétendu que la vie est une énigme et qu'il est impossible de la résoudre. La beauté se dresse plus haut que les formules de mort qui sont la base des sociétés. Fatiguée de suivre une morale mesquine, d'adorer les dieux de l'égoïsme et de l'ambition, l'humanité se résout à créer la beauté dans tous ses actes, h réaliser, par des mouvements, des sons, des couleurs, son idéal. Elle donne naissance à une race d'artistes, à une race d'artistes fiers et libres, à une race de créateurs. Il ne s'agit plus de nier la vie, mais de l'affirmer en la créant sans cesse. Une humanité d'artistes serait une humanité d'hommes libres accomplissant leurs travaux avec amour, pratiquant une morale très pure et très haute, créant sans cesse du rêve et de l'action, du sentiment et de la pensée. Cette morale de beauté, supérieure à toutes les morales, qui constitue pour les hommes l'obligation de créer l'art et de l'aimer, l'obligation de vivre en artistes, de devenir des artistes, se dégage lentement de toutes nos
ou l/AUTISTOCUATIE 233
hésitations, de toutes nos querelles. Elle apparaît comme l'utilité supérieure qui remettra l'action dans sa vraie voie, dirigera la pensée vers son véritable but, découvrira l'idéal qui manque à l'ensemble des hommes. Elle prendra la place de la politique et de la morale. Elle inspirera les passions, les sentiments, les actes. Tout s'appréciera et se jugera dans une société renouvelée sur le principe de la beauté, règle commune, sanction supérieure, forme divine du progrès.
Nous devions réduire la beauté à l'art, car toute beauté de l'univers n'est visible que par lui. Celui qui contemple l'univers en artiste y découvre des beauiés que le reste de l'humanité ne voit pas. Son œuvre atteste la grandeur de sa contemplation. Elle est la beauté fixée et retenue, — transmise aux générations. Dans cette œuvre de sensibilité et d'enthousiasme, les hommes peuvent apprendre à contempler l'univers avec la même émotion. Emotion vraiment supérieure, par laquelle l'homme prend conscience de lui-même et de la vie qui l'entoure, et laisse le souvenir de son passage dans une œuvre qui lui survit.
Ni Platon, ni Plotin, ni aucun de ceux qui ont placé la beauté au-dessus de l'homme n'ont découvert la vraie beauté. L'art est la beauté créée par l'homme, découverte par lui dans la vie. Ame sans corps, la beauté ne nous émeut pas. On veut l'étreindre, on veut la saisir, on veut la fixer. Cette vérité, que l'art est la beauté créée par l'homme, transforme à la fois la morale et la sociologie. Puisque la beauté est l'œuvre de l'homme réalisant l'art en présence de la vie, la morale doit puiser dans la beauté son inspiration. L'écroulement du Beau en soi entraîne l'écroulement du Bien
en soi. La beauté créée par l'homme, c'est la vertu et la bonté créées par lui, c'est la justice créée par lui, c'est l'action qui lui survit. C'est la vérité découverte par lui. La vérité en soi n'est plus qu'une illusion. L'homme, en créant la beauté, crée le motif qu'il a de vivre; il donne une orientation à sa pensée, il fonde la vraie morale sur les ruines de la morale. Il fait s'écrouler les fondements sur lesquels reposent les sociéiés sans beauté. Il substitue une société à une société, un monde nouveau à l'ancien. 11 n'y a en dehors de l'art ni morale, ni religion, ni société. Tout ce que nous désignons ainsi ne constitue pour nous que la contrefaçon de la vie. Ramenée à l'humanité, la beauté l'explique. Elle se substitue à la morale et à la politique, fonde une société d'artistes, une société que préoccupe exclusivement le souci du beau. Ni la politique ni la morale n'en sont les bases. Elle ne repose pas sur des liens factices. Elle ne s'appuie sur aucun dogme. Voilà la société fondée sur la beauté! Ni les discussions de la politique, ni les mensonges de la morale n'en franchissent le seuil! Elle refuse son entrée à la fois aux juges, aux législateurs, aux politiciens, aux moralistes. Cette société esthétique, qui est exactement le contraire de la société actuelle, qui n'accepte ni son fonctionnement ni son organisation, qu'il nous soit permis du moins de la vivre par la pensée, d'agir dans le but de la réaliser. Qu'il nous soit permis d'en faire pai'tie dès aujourd'hui, dans une société sans art. En créant de la beauté, — c'est-à-dire en réalisant des œuvres d'art qui soient l'expression de nos désirs, — nous faisons partie de cette société. Nous la constituons. Les artistes constituent au sein de la société
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actuelle une société sans lois et sans inorale, d'où la politique est exclue, où seul le souci de la beauté joue un rôle, où l'homme n'agit et ne pense que pour créer de l'harmonie et de la vie autour de lui.
Ce souci de créer de la beauté, dégagé de tout compromis moral ou politique, dégagé de tout utilitarisme, mais non dégagé du souci d'agir et de penser, — il en est la plus haute preuve, — n'est-ce pas là toute la conscience de notre arlistocrate, de cet homme nouveau que nous sentons grandir en nous, qui réclame des droits, qui a des besoins nouveaux, qui veut vivre et se développer sans entraves au sein de la cité présente. Oui, cet artistocrate qui est en nous ve-it vivre. II veut se développer, il veut grandir, il veut jouer son rôle dans la société. Cet arlistocrate, qui aspire à réaliser le plus de beauté en lui et autour de lui, — cet arlistocrate, qui a longtemps sommeillé, s'éveille enfui au fond de notre conscience. Et, comme il grandit, se développe, il devient plus exigeanl. Il juge que la vie actuelle n'est qu'une contrefaçon de la beauté. Il ne veut plus de cette contrefaçon. Il veut vivre la vraie vie. Cet artistocrate ne sommeille plus. Il pense, il parle, il agit. Il s'implante en nous, impérieusement. Il est la voix des penseurs de tous les temps, — des penseurs de ^énie, — ces artistocrales du passé que nous continuons, qui exigent que nous leur ressemblions, sous peine de ne ressembler à rien. Cet artistocrate, — qui réalise au sein de toutes les platitudes, et
de toutes les misères, notre conscience esthétique notre mentalité d'êtres libérés, — cet artistocrate devient un danger pour la société actuelle 11 est un en-dehors, un insociable, un révolté. Cet artistocrate est vraiment bien exigeant, qui nous ordonne de renoncer h tout régime politique, pour ne plus nous laisser guider que par le souci du beau, — qui nous ordonne de placer notre intérêt dans l'intérêt supérieur de l'art, de sacrifier notre repos de médiocres pour lutter pour un autre idéal. Cet artistocrate, à certaines heures, exige davantage. Il est cruel. Il est tyrannique. Etc'est lui, pourtant, qui est l'unique émancipateur, l'uniqu^ forme de l'enthousiasme et de l'amotir sans lesquels toute vie n'est que banalité.
Développons en nous ce besoin d'artistocratie , — d'être meilleur en étant artiste, — développons-le en pleine douleur, en pleine lutte, en plein désordre. Vraiment, ce besoin est aujourrhui immense. Ce besoin est impérieux. Ni la politique ni la morale ne nous satisf lisant, ne nous permettant de nous réaliser pleinement, tournons-nous vers la beauté et créons-la par nos paroles, par nos actes, par nos pensées. C'est assurément la seule attitude possible pour celui qui a souffert. C'est la seule attitude qu'il ait le droit d'adopter en présence de la mort. Celui qui a souflerl a senti passer en lui les premiers souffles de l'idéal, — son idéal est né de sa douleur, — il a compris que la politique est un leurre, que la bonté et la justice sont des mots, la morale un mensonge. Et dans son besoin de découvrir un idéal ({iinnd même, de le découvrir dans la vie universelle qui l'entoure, pour dominer sa douleur, ^'est vers la beauté qu'il s'est tourné, car de plus
ou l'artistocratie 237
en plus il comprend, il s'aperçoit qu'elle est à la fois toute la justice et toute \ahonté,et r/u'elle ne ment pa;<. L'artislocrate n'est le disciple de personne. Mais il admire et vénère, — et c'est. là ce qui le distingue des médiocres, — c'est là ce qui lui donne sa supériorité et c'est là sa mission, — tous les penseurs et artistes de génie qui. parce qu'ils ne furent les disci[)!çs de personne, ont été des artistncrates, il voit en eux ses précurseurs, il découvre dans leurs œuvres la suprême beauté de la vie. sa critique les défend, les oppose à l'idéal des médiocres. Ses précurseurs sont tous les artistes de génie qui ont honoré l'humanité à toutes les époques. Ni surhomme, ni anarchiste, ni libertaire, mais lui-même, tel est TArtistocrate. Il dispose de ressources plus vastes : son enthousiasme, son imlépendaiice, son intelligence, — c'est-à-dire son art, — les œuvres qu'il crée en regardant la vie. Ce n'est pas le disciple de Nietzsche, de Tolstoï, ni de qui que ce soit. C'est un fervent admirateur des œuvres d'art, de leur idéal, de leurs formes, de ce qu'elles suggèrent de vaste et de profond. Il aime, dans l'œuvre des penseurs, ce qui leur assure l'immortalité : leur sincérité. Il aime, dans Tolstoï, dans Nietzsche, leur inquiétude, leur mécontentement de la vie présente, mais il refuse de les suivre dans toutes les conséquences de leurs systèmes philosophiques. Il se sépare d'eux dès qu'ils se séparant de la beauté. Il se sépare d'eux dès qu'ils fondent, l'un sur l'égoïsme, — l'autre sur le socialisme, — la cité future. Pareillement, il se sépare, il se séparera de tous ceux qui assignent à la vie humaine un but différent d'un but esthétique. Ainsi, il conserve sa pleine indépendance en face de tous les systèmes, de
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toutes les théories sociales et morales, philosophique» ou littéraires. Son rôle est d'apercevoir et de préciser ce qui, dans ces théories, appartient au médiocre, — ce qui, dans ces théories, appartient à la beauté. Mais il ne se contente pas de cette besogne d'analyste. Sa critique est créatrice. Elle reconstruit, sur les ruines de toutes les morales, une cité meilleure. 11 cherche des raisons meilleures que celles données par Tolstoï ou par Nietzsche. Il veut les dépasser, les surpasser. Pour cela, l'œuvre d'art lui suffit.
Jouir de la beauté des choses, — vivre la vie en artiste, — quel que soit le milieu où l'on se irouvc Quelle que soit la douleur causée par les difficultés de vivrfe, — quelles que soient les circonstances qui vous enveloppent de laideur, — persistera vouloir comprendre la beauté des gestes, ;\ concevoir l'harmonie mondiale, à conserver une âme d'artiste au milieu des phénomènes pour découvrir les phénomènes harmonieux et les sensations belles, — percevoir l'infini qui est en tout, — c'est cela qui constitue l'âme de l'artistocrate, âme essentiellement sensible aux beautés de la vie, accessible à tous les sentiments généreux, ouverte à toutes les hardiesses, âme vraiment supérieure de l'homme que la laideur ne décourage pas et que la douleur ne parvient pas à terrasser. Car l'artistocrate conserve, partout et toujours, ?a fraîcheur d'enthousiasme et une jeunesse éternelle. Il conserve sa simplicité, son ingénuité, sa naïveté en présence de ce qui est beau. Il conserve sa générosité et son indépendance. Non, l'artistocrate ne change pas. Il jouit de la vie, non pas faussement à la manière du dilettante et du sceptique, mais pleinement, se sentant en harmonie
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avec le milieu qu'il découvre en face du milieu avec lequel il vit en désaccord. L'esprit affranchi par la beauté connaît l'ivresse pure de se sentir toujours jeune et toujours vivant; il goûte le suprême bonheur de l'existence, car il se s^nt en harmonie avec luimême, avec les choses, avec l'univers tout entier qui se prolonge dans sa pensée.
Tout, pour l'artistocratf, — pour celui qui sait observer et voir, — est matière à s'augmenter, à s'agrandir, à se libérer, à se rapprocher de l'infini. Ce qui est pour d'autres lettre morte, ce qu'ils dénaturent et falsifient, est pour eux la source de l'ivresse. Ils aiment la nature, parce qu'ils comprennent le langage qu'elle leur parle. La science n'est pas pour eux l'ennemie de la beauté, mais son auxiliaire. Les découvertes, au lieu de servir l'œuvre de la laideur, collaborent h la création de l'œuvre d'art. Los sports, ces fameux sports qui ont pris à notre époque une si large place dans la vie humaine, sont transformés par eux en source de beauté. Aucune idée n'effraie l'artistocrate, pourvu qu'elle soit sinct-re et belle. Ce n'est pas l'ennemi du progrès. Artistocrates. ceux qui veulent vivre une vie plus haute que celle qui constitue la société actuelle. Artistocrates, les hommes libres, les penseurs-libres, dégagés de toute influence de milieu et d'écoles, assez vivants pour n'appartenir ;i aucun parti. La nature leur parle, la vie les charme, — et la laideur n'a aucun pouvoir sur leur conscience libérée.
Mais ne croyez pas que l'artistocrate s'isole dans la contemplation de son moi. dans sa réflexion solitaire, ou dans la contemplation de la nature. Il fait partie de l'humanité. L'humanité, voilà sa grande préoccupation.
(Test elle qui fait l'objet de. ses recherches. Toutes ses recherches dans le domaine de la nature et de la vie se rapportent à l'humanité. L'artistocrate connaît la lutte, non pas cette lutte grossière telle que la pratiquent les partis, mais cette lutte qui, ayant pour point de départ la conscience, vient se prolonger au milieu des hommes. L'artistocrate lutte pour imposer son idéal. Son exemple les guide. Son œuvre les magnifie. Son œuvre est son acte social le plus élevé, — car elle résulte de sa vie de tous les instants, — elle résulte de sa rencontre avec l'infini. Elle est la fleur de bonté et de justice qui a germé dans son cœur longtemps replié sur lui-même pour découvrir le mystère de la nature et de la vie.
Nous devons tendre de toutes nos forces à l'rirlistocratie. Nous devons nous dégager des liens qui nous rattachent encore à la laideur, qui font de notre existence une existence médiocre et de médiocres, qui nous dérobent la beauté de la vie, qui nous cachent l'harmonie de la nature. Un besoin irrésistible d'idéal nous pousse à chercher l'idéal ailleurs que dans la laideur, ailleurs que dans la servitude et dans la tradition. Quand serons-nous des êtres libérés, admirant sans entraves la nature, vivant sans lois, pratiquant chaque jour le culte de l'idéal? Quand aimerons-nous enfin les êtres et les choses d'un amour sincère et profond? Quand connaîtrons-nous la parfaite sagesse et le parfait bonheur? Quand cesserons-nous de rêver un état meilleur, quand le réaliserons-nous ? Certes, nous le vivons et le portons en nous, et nous aimons malgré les lois, et nous pensons malgré la tradition, et nous agissons malgré les indifférents. Rien ne nous empêche
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en face de la nature, de l'aimer pour elle-j/û^'inie, île la découvrir sous les tares qui la recouvrent, de Ja dépouiller de ce que les hommes y ont ajoiiil<j du laideur, pour aimer ce qu'ils y ont ajouté d'jifl, c'est à dire ce qu'ils lui ont pris d'art pour prouver leur ajiaour. Nous nous sentons chaque jours epchainés d,i?>fe nos affections, nos sentiments, nos idées. Cliaque jour nous cherchons à être plus libres que la veiiile, plus intelligents, plus vivants. Certes, l'analyse el, Jît réflexion ne troublent pas nos sentiments. Jamais l'admiration n'est détruite par la critique. Jama)s nous n'oublions de vivre pour analyser la vie. Noire observation, notre critique, nos analyses sont l'expression la plus haute de la vie que nout vivons, — qiu ost une vie de volonté et de passion)^, qui est, une vie d'intelligence et de sentiments, une vie qui veut être belle dan s toutes ses manifestations, — belle en amour, belle en justice, belle en contemplation, belle en .sensations, belle en multiples mouvements, — une vie dont la beauté est un poème, une œuvre d'art, c'est à dire une œuvre de liberté, une oeuvre de joie et d'amour, une œuvre que nous devons perfectionner sans cesse, enrichir chaque jour de sensations nouvelles, de jo*es ferventes,— alin de ne pas vivre selon l'idéal de la brute, selon l'idéal du législateur, selon l'idéal du moialiste, selon l'idéal du financier, selon l'idéal du juge et du politicien.
A EîuUe fîLEMONT