LE CULTE DE LA PENSÉE
Tous les livres, toutes les pièces de théâtre, « tout l'art, c'est la force qui combat pour « l'affranchissement humain. »
Gustave Gkffkoy.
Comme le culte de l'idéal, — dont il n "est qu'une des formes, — le culte de la pensée est dénaturé. Penser implique l'indépendance absolue. La pensée n'admet aucune limite. Elle ne subit que les limites qu'elle se donne. La pensée est vaste. Certes, quand elle s'élève, elle ne quitte pas le réel. Il faut qu'elle ait une réalité. Il ne faut pas qu'elle se erde dans les nuages. La pensée suit de près le réel, mais elle le libère, elle le renouvelle, elle l'idéalise, elle le découvre. L'absencede pensée, c'est l'ybsence d'observation, autant que d'imagination. C'est le faux rêve substitué à la vérité. La pensée, au contraire, si elle suppose le renouveau
et l'exceptionnel, si elle découvre des régions inexplorées, — n'agit, n'invente, n'imagine que sur des réalités. Elle n'est libre que parce qu'elle ne peut pas s'évader du réel, que parce qu'elle observe le réel, que parce que, l'observant, elle peut le juger. C'est cette obligation d'observer le réel qui donne îi la pensée toute sa liberté, toute son envergure. Et aussi sa logique. Et sa sincérité. Et sa réalité. Une pensée qui ne s'exercerait sur rien n'existerait pas. La pensée, c'est l'idéal qui se découvre dans les faits, les formes, les mouvements. La pensée est le jugement porté par l'homme sur ce qu'il voit, et sur ce qu'il entend. C'est la preuve que rien ne le laisse indiiférent. C'est la preuve qu'il veut tout connaître, tout comprendre, pour tout aimer et tout admirer.
Pense-t-on avec indépendance à notre époque? Découvre-t-on sincèrement les motifs qui guident les individus, les raisons qui dirigent les sociétés ? On ne hasarde que des hypothèses. On n'ose rien affirmer. On n'affirme que l'erreur. La véiité effraie. On n'ose pas observer, — et conclure. On ne se met pas en présence des faits, sincèrement. On découvre aux actions d'autres motifs que leurs vrais motifs. Les jugements sont erronés. Avant de juger un fait, une œuvre, un individu, on consulte, on interroge, on écoute. On n'ose rien hasarder par soi-même. La critique n'existe pas. Or la critique juge, parce qu'elle observe. Le résultat de l'observation, — c'est la pensée. Et la pensée est libre. La critique des mœurs, des idées, des actes, — c'est la plus haut'ï pensée. C'est l'unique pensée. La critique, c'est le refuge du culte de la pensée. C'est le refuge de l'idéal.
L'absence de critique à notre ('poque. c'est l'absence
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de pensée. Aux heures où la critique est absente, se multiplie la fausse critique. Il n'y a jamais plus de critique, — la critique mesquine, étroite — , le contraire de la critique, l'absence de pensée — , qu'aux époques où la vraie critique se voit isolée, où elle est méconnue. A ces époques sans critique l'idéal cesse d'être une réalité. Ce qui caractérise la fausse critique, — c'est l'absence d'idéal. La critique des médiocres s'exerce surtout et sur rien. Elle confond pêle-mêle la vie et la mort, l'idéal et le réel, la pensée et l'action, la nature et l'humanité. Elle ne fait aucune distinction. Ou bien elle en fait de trop. Elle ne fait que de fausses distinctions. Elle ne juge pas. mais elle abonde en faux jugements Petite critique sans lueur, qui ne sait rien de rien, qui ignore l'art comme elle ignore la vie, qui manque de souffle et d'inspiration, incapable d'aimer et d'admirer, incapable de haïr aussi, parce que la haine, la haine plate et sans idéal, est Tunique raison d'être de sa laideur et de son impuissance.
La critique médiocre a perverti les esprits, — le goftt. Tout est à recommencer. Une mentalité nouvelle, voilà ce que la critique a charge de former. Il faut qu'elle crée un milieu nouveau. Il faut qu'elle renouvelle les idées, les sentiments. Toutes les expressions ont perdu leur sens de beauté. Dans le domaine de la pensée, comme dans celui de l'action, le faux remplace le vrai. Le mal causé par la critique médiocre est long à circonscrire. Ce mal pourrit les cerveaux, les âmes. Il s'attaque à la sensibilité, à laraison, à l'imfigination. Redresser les mentalités et les esprits faussés, les imaginations perverties, les sensibilités émoussées, — rendre à tout le corps malade la santé et la vie, —
LE Cl'LTE DE L IDKAL
c'est trr tâcîte réservée à la critique, et cette tâche demaiidp hf^aucoup de persévérance, de la patience, de rénergve, de l'indépendance et du courage, — et par dessus toiit l'amour de la beauté, de l'art, de l'idéal.
Sans: là critique, l'art est invisible, par conséquent la vie, Kiéii.s la critique, pour découvrir l'art, est vivante, et de ciiéme que l'art: pour découvrir la vie, se découvre dans ia vie, la critique se découvre dans l'art, pour découvrir -l'art. C'est actuellement la seule force capable de remonter le courant des idées reçues, de la tradition et de la convention. C'est la seule force capable de manifester l;< vérité, — d'affirmer l'idéal. C'est du coté de la critique, du côté de son renouvellement, de sa méthode, de .son idéal, que doit porter l'effort de tout artiste sincère. La critique est la messagère de l'idéal. Ceux qui défendent l'idéal défendent la critique. En affirmant le droit pour la critique d'exister, ils affirjiient le droit pour l'idéal d'inspirer toute vie humaine-
L'action de la critique n'est possible que si on ne l'isole pas de l'art. Isolée de l'art, la critique n'existe pas. La critique et l'art se confondent. Il faut absolu" ment détruire le préjugé qui oppose la critique et l'art. Si on les oppose, comment la critique pourra-t-elle accomplir son rôle, qui est de faire aimer la beauté, qui est de défendre l'art? Si on oppose la critique et l'art, que devient la critique, sa raison d'être, sa mission ^ Du moment que l'art existe, la critique existe, elle existe parce qu'elle se confond avec lart, parce qu'elle le découvre rmn sein de l'humanité. Sans doute, c'est une conception neuve que de faire servir la critique h la découverte dé l'art, elle qui a été séparée de l'art par les médiocres, elle qui n'a été que la fausse critique, —
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ennemie de l'art et de la beauté. Aussi les médiocres n'ont pas assez d'invectives pour ce qu'ils appellent le critique-artiste. Le critique-artiste, c'est l'ennemi. C'est l'ennemi déclaré. — celui qui n'admet pas que le médiocre triomphe, celui qui n'admet rien, excepté la beauté. Ils ont raison. Le critique-artiste est dangereux. Dangereux pour l'action des médiocres, - dangereux pour les faux artistes, — dangereux pour les fausses gloires. — dangereux pour ceux qui n'ont pas de génie et qui passent pour en avoir.
La critique rend à la pensée toute sa liberté. Elle découvre la pensée sous les préjugés et les erreurs. Elle découvre l'art sincère, qui renferme la pensée vraie. L'art délivre la pensée de ses attach^-s étroites, et il la relie à l'univers entier. Il la délivre de sa contrefaçon. La pensée de l'art, c'est la pensée libérée de toutes les entraves, — entravée, ce n'est qu'une fausse pensée. L'art, c'est la pensée même. La pensée, c'est la liberté.
De même que l'art c'est la beauté, l'art c'est la pensée. Et nous verrons que l'art c'est l'action. Ramenons à cette pensée toutes les pensées,— et qu'elle les résume. La pensée de l'art concentre la pensée de l'univers, la pensée éternelle qui survit aux caprices de la mode. Elle est ainsi l'unique pensée de l'humanité, qui communique un sens à toutes les pensées, une raison d'être à tous les gestes. Croyez que nous ne vivons que pour réaliser des œuvres d'art L'œuvre d'art est la pensée de l'homme sur la vie, et sur la nature qui l'entoure. L'œuvre d'art est la pensée de l'homme sur lui-même, sur ses actes et sa destinée. C'est la réponse de sa conscience au doute qui l'inquiète. C'est la manifestation de sa volonté. C'est la preuve de son énergie. C'est le
refuge dans lequel il s'isole de la mort, et retrouve sans cesse la pensée de la vie, déformée par les politiques, les religions et les morales.
La pensée libère l'individu des contraintes qui l'oppriment. Par la pensée je rêve une cité meilleure; par l'action je la réalise. Par la pensée j'ai le droit d'imaginer une société supérieure à la société où je vis, des hommes supérieurs, des actes d'héroïsme et de courage moins rares. C'est le refuge dont nous disposons pour vaincre la médiocrité. Notre (>ensée ne craint pas d'être hardie dans une société qui a peur d'afirmer ce qui est beau. Elle devance le temps. La pensée est révolutionnaire. Les révolutions de pensée sont les seules utiles, les seules qui ont des résultats.
L'art, c'est la pensée de l'homme sur la vie. Ou'estce que la vie doit inspirer à l'homme, — sinon une pensée? L'homme ne doit pas être indifférent en sa présence. Dès qu'il observe, il pense. La vie l'oblige à la voir, à l'interroger, à l'aimer. — et elle se découvre dans la pensée humaine, qui en saisit l'unité dans ses mille nuances, qui la voit dans ses multiples aspects, et qui la résume en prolongeant son harmonie.
Le penseur qui s'isole dans sa tour d'ivoire est un non-sens. A la vérité, il ne pense pas. Est-ii capable de penser s'il ne se mêle pas aux hommes, s'il n'observe pas de près les êtres, s'il n'observe pas directement les formes et les mouvements?Ouand le penseur s'est mêlé à la foule, il a le droit de s'isoler, pour se recueillir et créer. Alors, il se retrouve plus près de la foule, il est toujours avec elle. Mais celui qui s'isole s ns avoir vu la foule, sans avoir observé la vie, son isolement est stérile. A quoi sert-il ? Quelle œuvre d'art surgit de son
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isolement? Une œuvre cliélive, menteuse. Une œuvn' fausse, sans rapport avec la vie. Mais il est sur les hauteurs. 11 plane. Ouand l'écrivain se meut dans des régions supérieures, — quand il contemple de loin, — c'est-à-dire ne contemple pas du tout. — les mouvements des hommes, il croit être sur les hauteurs, il croit avoir atteint le sublime. Il cioit avoir découvert l'idéal. 11 s'enthousiasme pour lui-même. Il admire son néant. Il se croit un génie égaré sur les hauteurs. Il s'estime seul. Cette conception dos sommet? est fausse. Les médiocres s'en contentent. Ils voient la vie de loin, ne la voient pas. Ils se croient sui' les sommets: ils sont dans les bas-fonds. Leur œuvre n'inspire aucune pensée, parce qu'elle n'en contient aucune. Mais le véritable écrivain est toujours sublime, toujours plus haut au milieu fies médiocres. Le véritable écrivain est toujours isolé au milieu du nombre. Le véritable écrivain agit toujours dans le silence. Son action, c'est sa pensée, qui a pris contact avec la foule, et qui ne s'en est pas trouvée diminuée, mais augmentée, et qui pourcelte raison augmente la foule, l'élève à elle et lui donne une direction nouvelle, lui trace la voie qu'elle n'aurait pas pu lui tracer si elle ne s'était pas rendu compte, auprès d'elle, de ses besoins et de ses doutes.
Il est arrivé que ceux qui n'avaient pas de pensée se sont crus des penseurs. Et le monde a été plein de faux penseurs. La prétention à penser de ceux qu' ne pensent pas est intolérable. Car toute pensée est faussée. Et ceux qui ne pensent pas ont toujours cette prétention. A la place de la pensée, ils mettent le raisonnement. Ils raisonnent faux. .\ la place de la pensée , ils mettent la tradition. Souvent, c'est la pensée
même. Ils défop. ment la tradition, — la pensée de la tradition est faussée. Quand ils pensent, c'est lourd et prétentieux. C'est sur un ton compassé et doctoral. C'est tiniversitab'e. Ils écrivent mal. Leur plume est lourde et sans grAce. Elle est sans énergie, sans force. Ces ])enseurs d'Institut, penseurs-écrivains, penseurs-sculpteurs , penseurs-musiciens, penseurs-poètes, — ou poètes-penseurs. — c'est l'ennui qui s'exhale de leurs élucubrations, de leurs articles, de leurs poèmes, de leur philosophie, île leur art. Ils nous ennuient. En général, quand un discours est mal écrit, qi.and un article n'exprime rien, quand un tableau ne veut rien dire, quand uiv*^ parole n'émeut pas, c'est que ce sont de profonds penseurs. Vous reconnaissez les jjenseurs, — les faux penseurs — à la lourdeur de leur écriture, à leur correction sobre et académique, à leur manque d'idées, à leur manque de style, à leur froideur, au terne, au monotone. Ecrivains prétentieux, qui ne savent quel problème résoudre, quelle question agiter, qui touchent ;i tout et à rien, qui se font journalistes pour intéresser ;i leurs commentaires ineptes le grand public, pour sp [tersuader qu'ils comptent dans le mouvement social l'outeinporaiti, il n'y a pas d'esprits plus dénués de bon sens et de logique, d'esprit et d'observation que ceux-l;i. Ils ne représentent ni la logique, ni l'esprit, ni le génie, mais le néant. Et leur prétention à penser n'a d'égale que leur impuissance à penser.
Il y a, dans l'art, les esprits créateurs qui vont au fond des choses, les cerveaux de synthèse et de vues d'ensemble, les systématiques dont le rcMe est de rame-
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ner toutes les idées à une seule idée, de lesgrouper sous cette idée, et de les éclairer, toutes, à la lueur de cette idée directrice et vivante. En dehors de ces esprits dont la vision sereine projette sur l'existence quotidienne une vive lumière, en dehors de ces œuvres supérieures qui survivent aux besoins passagers de la mode pour attester les grands besoins de l'humanité à traver.s le temps, — besoins de vérité et de beauté, — il n'y a que des œuvres imparfaites, inutiles, par conséquent nuisibles. Il convient de ne retenir, comme expression supérieure de l'humanité, que les nobles œuvres d'art qui sont le reflet sacré de son génie. Si elles sont l'expression la plus haute de Tidéal et si elles le découvrent dans le réel, il appartient aux hommes d'y puiser la règle morale de leur vie, et d'entrer résolument dans la voie qu'elles leur tracent pour arriver au bonheur. Quand une œuvre correspond aux besoins d'harmonie qui agitent dans sa vie profonde l'humanité, elle contient tout l'idéal. Toute œuvre supérieure contient l'idéal. L'idéal, c'est la pensée qu'elle contient, pensée qui augmente la vie réelle de l'humanité, qui la transforme et qui lui donne un sens. En littérature, l'œuvre la plus haute, l'œuvre la plus belle, l'œuvre la plus humaine, est celle qui découvre l'humanité à elle-même en lui découvrant l'idéal. Lui découvrir l'idéal, c'est lui découvrir la vie. Chaque fois qu'une œuvre émeut profondément, chaque fois qu'elle élève l'esprit, chaque fois qu'elle arrache l'humanité aux sollicitations médiocres, elle réalise l'idéal. Dites-vous bien que les œuvres qui contiennent l'idéal sont les plus vivantes. Elles sont les plus hauts sommets de la pensée humaine. Ces sommets, au bas desquels l'humanité s'agite, qu'elle
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contourne le plus souvent au lieu de les gravir, de se hausser jusqu'à leur hauteur, sont la source inépuisahle des joies. Au bas de la colline, l'humanité attend que le jour se lève. Il se lève dans chaque conscience qui se tourne du côté des sonimets. Il y a, dans toute œuvre d'art sincère, la réponse à tous les doutes, k toutes les inquiétudes; il y a l'idéal que nous cherchons. Prenez ce qu'il y a de plus haut, de plus humain, de plus sincère. Supprimez sans pitié ce que l'on vous a forcé d'admirer et d'aimer, ce que Ion vous a donné pour guide, tout ce qui est sans âme et sans art. Supprimez les admirations de commande, les respects stupides, les partis pris, tout ce qui est fausse réputation, fausse gloire, fausse élite. Réformez vos jugements sur le passé, sur les hommes, sur les œuvres, — rendez à chaque penseur ce qui lui est dû dans l'évolution de la pensée humaine, — c'est à dire ce qu'il a apporté vraiment avec lui, — chassez les dénigrements ou les injustices. Découvrez les méconnus, les inconnus qui ont droit à notre reconnaissance; rendez à la tradition sa haute signification; considérez largement l'histoire des arts et l'histoire des littératures, en toute sincérité, sans vous inspirer des avis des autres, des préjugés et des jugements tout faits. Restez constamment sur les hauteurs; — ne découvrez que les plus hauts sommets. (Jue restera-t-il digne d'être admiré, d'être aimé? II restera ceux qui n'ont eu qu'une passion et qu'un culte : la passion et le culte de l'idéal. L'idéal est dans Homère, Dante, Shakespeare, Hugo. Il est aussi humain — tout aussi près de nous, tout en étant aussi au dessus de nous, — plus il s'élève au-dessus de nos préjugés, plus il prend possession de notre vraie vie intérieure, plus
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il est en nous-mème. — clans Garlyle, Emerson, Ruskin. A ces hauteurs, la penséa est sublime, — l'art est divin dans le sens le plus vrai.
Poème, — sculpture ou tableau, — qui n'ont pas d'idéal. — qui ne découvrent pas l'idéal dans la vie, — qui ne sont pas vivants, — qui n'interprètent pas le réel, qui ne l'observent ni ne le représentent pour en déchiffrer le sens profond, môme si ce réel contrefait la vie et la restreint, — ne doivent trouver aucune indulgence devant la critique. Aussi les œuvres de ce temps, qui n'ont pas d'idéal, doivent être condaumées comme néfastes, nuisibles au bonheur de l'humanité. Le bonheur de l'humanité, c'est de comprendre et d'aimer la vie. 1/art est la preuve que l'humanité aime et comprend la vie. L'art est le bonheur que l'humanité réalise en aimant et comprenant la vie. Ce bonheur est réel. Il est à sa portée. Il constitue son œuvre la plus utile. L'humanité n'a pas d'autre mission : prouver qu'elle comprend la vie en créant l'œuvre d'art — symbole de vérité, — en créant l'harmonie et la beauté.
Nous devons nous tourner du côté des artistes comme vers la force d'où jaillit la lumière, le mouvement et la vie. Leurs œuvres nous découvrent des sources d'amour inépuisables, des mondes d'harmonie, tout un univers inconnu, dont nous n'avions jamais soupçonné la grandeur. Ils répondent à nos doutes, d'abord en les fixant et en les précisant, en nous rendant compte de ce qui nous inquiète et nous trouble, et après avoir fixé notre incertitude, le mal dont nous souffrons, — ce mal qui est la laideur sous toutes ses formes, — ils nous offrent comme suprême refuge la beauté de leurs œuvres. Celle-ci est née du spectacle de notre douleur.
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et elle le renferme. En la décrivant, elle fait cesser la laideur. En nous donnant l'image de notre douleur, elle la supprime. Les artistes puisent dans les hommes qui les entourent leur inspiration, leur génie. Les hcmmes qui les entourent puisent dans leurs œuvres la force et la vie. Le poète est au centre df l'univers comme un Dieu méconnu, qui en voit toute l'harmonie, qui voit toutes les richesses dont il rayonne, et qui les comprenant et les aimant les découvre et les fait apparaître. I^'univers, dont il occupe le centre, dont il perçoit toutes les pensées, dont il recueille toutes les harmonies, se répercute en lui, se prolonge dans sa conscience, il prend, dans sa conscience, conscience de lui-même, il se retrouve, il se découvre. Méconnaître le poète, c'est méconnaître l'univers, dont il est le porte-parole. L'univers et le poète ne font qu'un. En nous tournant vers le poète, nous nous tournons vers la source detoute vie, vers la lumière, vers la science, vers la nature. Il est l'interprète de la vie auprès de nous. Nous n'en comprenons pas le sens profond. C'est pourquoi le poète nous rapproche de la vie, et la découvre à notre inquiétude. Tournons-nous du côté des sommets. Interrogeons les penseurs. Alors, nous connaîtrons où est la vérité, où est la vie. Nous prendrons conscience de nous-mêmes. Nous nous reconnaîtrons parmi les paysages et les êtres. Nous prendrons conscience de l'univers en même temps que de nous-mêmes. Nousnoussentironslibresvraiment, délivrés delà laideur et du mensonge. Il n'y a pas d'autre moyen, pour échapper à la laideur qui nous entoure, que de nous réfugier dans la pensée, dans l'action, dans l'idéal. Un tel idéal n'est pas un faux refuge, car il est réel. Nous ne nous réfugions pas dans
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un rêve stérile, dans un idéal impossible. Il n'est pas si éloigné. Ce rêve est un rêve vivant. — c'est la réalité découverte ; il semble à l'homme qwe, la découvrant pour la première fois, il rêve. Oui, il croit rêver, parce qu'il ne soupçonnait pas de tellesj merveilles. Il croit que c'est une illusion. Enfin, peu à peu, il se reconnaît, il reconnaît la beauté qui l'entoure. La réalité est tellement belle, tellement harmonieuse, qu'il l'a prise pour une illusion. Il s'aperçoit qu'il ne rêve pas, mais qu'il agit. Il sent qu'il pense. Le poète lui découvre que c'est bien là la réalité, qu'elle existe vraiment, qu'elle n'est pas un rêve. Que tout ce qui est harmonieux est réel, — que tout ce qui est réel est harmonieux. Que tout ce qui existe est vivant. Que tout ce qui est divin €sst réel. Que tout ce qui est lumière et pensée est réel. Que tout ce qui est extraordinaire et nouveau est réel. Qu'enfin tout ce qui lui paraît inaccessible est parfaitement accessible et parfaitement réel. Que la beauté n'est pas un mythe. A ce résultat, qui nous met en relation avec la vie invisible, et pourtant seule visible et seule réelle, le poète nous conduit. Par lui, nous prenons conscience de l'harmonie de l'univers. Tournons-nous vers les sommets et ne les quittons pas du regard. Elevons-nous au rang des poètes en admirant, en aimant les seuls poètes dignes d'être aimés : les artistes.
Nietzsche est-il un sommet? Hugo, Dante, sont-ils des sommets? Aucun sommet n'est inaccessible. Le point le plus haut de la conscience humaine, — le génie, — n'est inaccessible à personne. Si le génie était incompréhensible, ce serait un mal. Aii lieu qu'il est bienfaisant, parce qu'on le comprend. Disons nous que les plus hauts sommets sont les plus près de nous. Ils
sont les plus accessibles. Les inaccessibles ne sont pas humains. Leur base est fragile. Il y a du vide dans ces sommets. Nietzsche, Hugo, Dante, sont-ils de ceux-là? Chaque fois qu'ils sont compréhensibles, ils sont humains, ils sont vivants. Il y a des génies incompréhensibles, non par eux-mêmes, mais parce que la foule n'est pas encore à la hauteur de les comprendre. Le génie, pour être compréhensible, ne se met pas au niveau deTignorance. Le génie est tôt ou tard compréhensible. Tôt ou tard il l'est complètement. Ceux qui jamais ne seront compris de l'humanité, c'est qu'ils n'ont rien d'humain. Il y a de ces faux génies qui sont obscurs,, mais non profonds. L'obscurité et la profondeur s'excluent. La foule peut ne pas comprendre ce qui est profond : elle le comprendra tôt ou tard, tandis qu'elle ne comprendra jamais ce qui est obscur. Jamais elle ne comprendra les sommets sans lumière. Ils n'ont pas la beauté de l'isolement. Le génie profond a son isolement aussi. Il est inconnu, méconnu. Il est incompris, — mais non incompréhensible. Chaque fois que nous sommes au bas des sommets lumineux, nous nous sentons le courage de les gravir, parce que la lumière qui est sur les hauteurs nous guide. Elle se précise, à mesure que nous avançons. Mais les sommets sans lumière, les gravirons-nous jamais? Où nous guideront-ils? Aucune étoile ne luit à leur fz^ont. Aucun geste n'indique la route. Aucun mouvement n'indique oiî est la vie. Vers quelle direction se réfugier? Mais les sommets de lumière peuvent quelquefois paraître obscurs. Pourtant, une lueur vacille dans la brume. Elle serait parfaitement visible si nos yeux y étaient habitués. Mais quelle que soit l'habileté de nos yeux.
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qu'ils essaient donc d'apercevoir une lueur qui n'existe pas, une lueur qui ne brille pas, une lueur qui ne devient pas un brasier, qui n'enflanimepas tout le ciel, qui n'illumine pas toute la planète, qui ne délivre pas l'hunnanité de sa douleur, de sa laideur. Les sommets •côtoient des abîmes. L'abîme est près du sommet. Il y a des tressaillements qui soulèvent le monde entier. Il y a des formes que nous n'apercevions pas. A la lumière, les idées prennent corps et formes. Face k face, nous contemplons la vérité. Il a fallu du temps avant de la voir. Enfin, à côté des précipices, après avoir gravi de rudes escarpements, après avoir manqué «nille tois de sombrer dans la mort, nous avons atteint les sommets do feu, d'où l'œil émerveillé contemple la nature, l'humanité dans ses gestes les plus humbles, mais les plus héroïques, voit sans cesse venir s'écrouler à leur base le flux et le reflux des pensées humaines, des passions, des sensations, dont aucune ne meurt, car chacune est recueillie, transformée, métamorphosée, chacune prend un sens vue et regardée du haut des sommets, sur les hauteurs immarcescibles que nous découvrent les penseurs de génie.
Vers quels sommets nous tourner, dans le désarroi des consciences? Je vous l'ai dit : vers les sommets de lumière. Ce sont les seuls qui guident vers la vie. Ce sont les seuls qui la contiennent. Les autres sommets sont dangereux et ne reposent sur rien. Ils sont pleins d'escarpements. Ils sont entourés d'une nuit épaisse. Ils ont l'horreur et l'épouvante de la mort. Détournonsnous des vagues sommets qui ne signifient rien. Les sommets de la politique, de la morale, de la religion, sont des sommets médiocres, — sont des bas-fonds où l'esprit
s'égare, où la conscience se dilue, où lêlre se déforme et s'aveulit. Vers quels sommets se tourner, puisque tant de sommets sont des pièges tendus à l'ignorance humaine? Je vous l'ai dit. Vers les sommets de l'art, — vers les penseurs, — vers les artistes. C'est vers l'art, suprême pensée qui éternise Ihumanité et lui donne un sens, que nous devons nous tourner, pour prendre conscience de nous-mêmes et de notre destinée.
Dans la société actuelle, les motifs de vivre sont peu nombreux. Mais il suftit que nous n'ayons qu'un seul motif de vivre pour qu'aussitôt tous les motifs de désespérer s'évanouissent. Il n'y a pas de raison pour aimer la vie quand sa contrefaçon la remplace, quand à chaque pas on ne rencontre que la rnort. La mort s'est substituée à la vie d'une façon si complète que nous accusons la vie d'être douloureuse, alors que sa contrefaçon seule est douloureuse. Nous l'accusons à tort. Nous accusons la vie des maux dont la mort seule doit être rendue responsable. Nous sommes dans le faux, car nous collaborons ainsi à l'œuvre de la mort, qui veut que nous détestions la vie. Pour que nous la détestions, elle la contrefait. Et nous, prenant la contrefaçon de la vie pour la vie même, nous accusons la vie d'être dure et intvpitoyable. Elle est belle, et aucune contrefaçon ne la rendra odieuse. Son masque sera odieux, non la vie même. Celle-ci est au cœur delà conscience, c'est le sentiment de l'art éternisé et fixé, elle est dans le génie, elle est dans la pensée, et la médiocrité ne parviendra
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jamais à nous faire douter du génie, de la pensée et de la conscience. Tout ce qno l'on voit n'encourage pas à vivre. Mais pensons que c'est là une parodie, une caricature de la vie, et vivons pour en triompher. Le motif que nous avons de vivre, c'est de découvrir la vie sous les mensonges qui la recouvrent, — et par là de collaborer à l'évolution de la vie, de la créer sans cesse, — et ce motif nous donne le courage nécessaire à créer de belles œuvres, qui expriment notre amour de la vie, et nous font planer au dessus de la mort. Nous vivons donc pour ne pas contrefaire la vie, pour la séparer de sa contrefaçon, pour la faire apparaître sous sa forme durable qui a nom art et jicîisée.
Il faut biens'occuper des médiocres, chaque fois qu'on envisage l'idéal. Car ils sont ses seuls ennemis. On veut parler de la beauté seule. On est conduit à ne parler que de la laideur. On ne voit que les adversaires de la beauté. Leurs gestes sont si insigniflants qu'ils ont par cela même une grande importance, et qu'ils sont dangereux, l.es négations des médiocres sont dirigées contre la vie. Ils nient pour nier. Tout ce qui augmente la vie est saint et sacré. Tout ce qui la diminue est laideur et corruption. Les médiocres sont laideur et corruption. Us la diminuent. Ils obéissent ainsi aux ordres de la mort, toujours en révolte contre l'idéal.
On n'est vraiment bien de son temps qu'à condition de le dépasser. On est de son époque dès que l'on voit plus loin, dès que l'on se veut meilleur. Les médiocres sont de leur époque par leur néant. Le passé et l'avenir «e partagent le présent. Ils sont avec le présent. Ils sont le présent dans sa laideur. Us sont avec ce qui, dans le présent, exprime le passé.
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En vain vous prêcherez aux ntiédiocres rutilité de la beauté, ils ne vous croiront pas. L'homme qui parle d'harmonie et de lumière parle dans un désert. Il parle devant des banquettes vides. Seuls, quelques élus recueillent ses paroles, et les conservent pour l'avenir.
Nous voulons écrire pour tous, et nous écrivons pour quelques-uns. La médiocratie nous y oblige. Elle ne reconnaît pas la suprématie de l'idéal. L'idéal du peuple, c'est l'asservissement. Cet idéal elle le pratique. Elle redoute la beauté de l'art, qui délivrerait le peuple de son asservissement.
Dès que nous avons éprouvé le besoin d'être nousmêmes, nous nous sommes séparés de la société. Dès que nous avons réfléchi sur le monde qui nous entoure, nous avons compris que si nous nou^ conformions à l'idéal commun, nous ne serions pas libres. Le besoin d'être nous-mêmes est né sous l'influence des lois qui restreignaient notre personnalité, des morales qui nous déprimaient. Ce besoin est né quand le fardeau des morales et des politiques nous a paru trop louni à porter. Nous nous sommes alors libérés des chaînes que la société impose à l'individu. La poursuite de l'idéal a été le stimulant qui nous a aidés à nous délivrer progressi^vement de l'esclavage. Après avoir observé et réfléchi, nous avons pensé que ce monde n'était pas le nôtre, — que nous ne vivions pas dans le milieu qu'il nous fallait. Et nous avons senti le besoin de créer notre milieu. Il ne nous a pas fallu longtemps pour reconnaître que la société où nous vivions reposait sur le mensonge. Nous avons voulu lui opposer la vérité. Ce n'est pas en réformateurs que nous nous sommes posés, — car il est toujours ridicule de se poser en réforma-
ou L AUTISTOCIIATIB
leur, surtout aux yeux des médiocres qui veulent conserver pour eux seuls cette prétention ; mais en révoltés, qui n'attendent d'autres réformes que celles qui s'élaborent au fond de la conscience, et qui ont plus d'influence sur les destinées de l'humanité que les morales et les politiques. Nous aurions pu suivre le courant, nous conformer à certains usages, professer certaines idées. Nous aurions pu être avec îa médiocratie contre l'idéal. Nous ne l'avons pas voulu. I! nous a plu de vivre en dehors de la société. Il nous a plu d'avoir d'autres idées, une autre morale, une autre esthétique. Il nous a plu d'être nous-mêmes. Combien de jeunes hommes qui ont senti comme nous que leur place n'était pas là ont aujourd'hui cette ambition. Combien ont l'ambition, — non pas de réformer la société existante, — mais de former, en face de la société, une société meilleure, reposant sur un idéal vivant. Combien veulent être libres, non pas de se choisir de nouveaux maîtres, mais d'obéir à leur conscience,- qui a rejeté le fardeau des morales. Combien ont cessé de s'enthousiasmer contre l'art pour vivre de la vie belle et large de l'action et de la pensée que ne connaîtront jamais les médiocres.
On est vraiment soi-même dès qu'on a compris l'enseignement qui nous est donné par la vie, dès qu'on s'esl incliné devant la vérité. Combien ne sont parvenus à devenir eux-mêmes qu'après bien des efforts et des incertitudes. La lutte permet de se reconnaître et de s'éprouver. Etre soi-même ce n'est pas professer une opinion quelconque. Seule est sincère l'opinion qui a ses racines dans la vie, qui reconnaît que la vie ne stationne pas, qu'elle nous entraîne, sanscesse, vers l'idéal. Pour aboutir à cette vision héro'i'que de la vie il faut
avoir €onnu la laideur qui la défigure. Il faut avoir vu de près les médiocres. 11 faut avoir éprouvé la douleur de se s&ntir emprisonné dans un tombeau. Il faut avoir connu la douloureuse épreuve de n'être pas soi-même. Et pouvons-nous être tout à fait nous-mêmes, dans une société sans art? Hou vons-nous conserver notre personnalité intacte, nos idôes ? Pouvons-nous être indépendants, sincères ? C'est ce qu'il y a de plus difficile, c'est ce qui est le moins k !a portée de tous. Pour démêler ce qui n'appartient (ju'à nous et ce qui appartient aux autres, il faut du temfKs, beaucoup de temps. Quand on croit être soi-même, on s'aperçoit que Ton obéit à la pensée d'autrui, que l'on continue àse laisser guider par des influences ('.tranyères. Et certes, on ne peut supprimer aucune influence. Mais la liberté se conquiert en élargissant l'influence d'abord subie, en la dirigeant dans uno autre voie, en la continuantselon ses tendances. Nos tendancesnesontque les tendances d'autrui renouvelées, transformées. Mais elles sont à nous. Elle nous appartiennent. Sciiis cesse la vie se renouvelle dans les consciences. Tous collaborent à ce renouvellement, — et les médiocres y ont une part aussi — . mais chacun doit rester soi-même, c'est-à-dire ne pas subir une diminution, en acceptant linfluence dautrui s'agrandir et s'augmenter au contact de cette influence. Ainsi combien pensent être eux-mêmes qui ne sont encore que les fidèles d'une tradition. — que des élèves dociles, que des âmes sans initiative et sans volonté ! Combien se sont arrêtés en route, de peur daller trop loin vers un monde inconnu ! Sans cesse, nous nous cberchons, et nous nous leconnaissons chaque jour rivés au passé. Chaque jour nous reconnaissons que la tutelle des
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aînés nous guide encore. Eux-mêmes ont voulu être libres de formules subies. Ils n'y sont parvenus qu'à moitié. La littérature de ces derniers temps n'a été que l'effort de quelques-uns pour se découvrir, et se reconnaître au milieu de tant d'influences, — pour parvenirà se créer une indépendance au sein de l'esclavage. Tant de formules ont arrêté l'élan de nos pensées vers la vie. Depuis que l'on a parlé d'être soi-même en art, en littérature, en morale, on ne l'a jamais moins été. Nous avons à refaire ce qui a été mal fait, à secouer le joug des influences et des écoles, qui, la moindre observation le prouve, pèse encore bien lourdement sur nos consciences. Ceux qui nous ont précédés ont pensé être tout à fait eux-mêmes. Aujourd'hui nous nous apercevons qu'ils ont eu que peu d'opinions personnelles, que peu d'idées, — que leur rôle n'a pas été ce qu'il aurait dû être. Et cela se pouvait-il ? Nous ne serions pas ce que nous sommes s'ils n'avaient pas été ainsi, s'il n'avaient pas, afin de nous préparer les voies, subi eux-mêmes, plus que nous, l'influence des penseurs. Car ils ont subi l'influence de Tolstoï et de Nietzsche, ce qui nous permet de ne plus la subir .Ils nous ont conduits de la tutelle de ces génies acceptée par eux à n'en subir aucune. Et c'est, plus que jamais, l'absolue indépendance qui nous guide. Cette indépendance, reconnaissons encore une fois qu'elle est dîie à nos aînés ; en dernier lieu elle est notre œuvre propre, puisque nous avons su l'utiliser. Il nous reste à formuler une pensée nouvelle, puisque celle du passé ne nous suffit pas; il nous reste à retrouver le sens des grandes œuvres d'art; il nous reste surtout, aidés par le souvenir et l'expérience du passé, à nous tourner vers
l'avenir, — ; à aimer ceuxdes jeunes dont l'enthousiasme nous maintiendra sans cesse dans la voie de la générosité, et nous permettra de regarder en face la médiocratie.
Un moment nous avons pensé que nos aînés étaient avec nous. Nous étions avec eux; mais ils n'étaient pas avec nous. Nous nous intéressons à leurs œuvres plus qu'ils ne s'intéressent aux nôtres. Et cette dernière constatation nous délivre de notre dernière illusion. Nous pensions que les aînés songeaient à nous. Us songent à eux, — et ils ont bien raison. Mais s'ils élaient logiques, ils déviaient bien penser qu'ils ne survriront queparnous, que parce quenousl'aurons voulu. Cet écart, entre eux et nous, nous le croyions moins vas te. Nous les croyions tout près de nous. Et voilà qu'il a suffi de quelques années pour transformer notre opinion. Nous sommes tout étonnés d'être en désaccord avec eux. Nous donnons un sens à leur œuvre ; nous la continuons. Nous reconnaissons ce qu"ilsont apporté de neuf à la pensée, ce qu'ils ont donné à l'humanité de joie, d'espoirs nouveaux, de motifs de vivre, — mais nous ne nous attardons pas à les suivre, «lous prolongeons leur œuvre selon nos propres tendances, ce qui est la preuve que nous les comprenons et que nous les aimons. Eux-mêmes désirent-ils être compris et aimés autrement ? Nous ne le croyons pas. Eux-mêmes nous autorisent à ne pas les suivre à la lettre, — à les contredire s'il le faut. Nous sommes tout à fait libres d'aller où bon nous semble Nous prenons cette liberté sans consulter personne. Un moment, ils étaient pour nous des guides et desconseillers. Nous nous passerons désormais de leurs avis. Qu'il continuent leur œuvre ;
ou L'AivnsruiUîATiK '261
nous ferons la nôtre dans le sons que nous voudions. Et de plus en plus se précisera l'écart. — en luème temps que se préciseront les véritables liens qui nous unissent à eux — , entre ceux qui, parvenus aujourd'hui au sommet de la pensée, dédaignent ou font sembler de ne pas voir les nouveaux venus, — et ces derniers, qui jugent que le moment est venu, pour eux, de parler en leur propre nom. sans se soucier de mécontenter tous ceux qui, chaqu»' fois que le journalisme ou la réclame les accaparent, chaque fois qu'ils n'ont pas l'honnêteté et le courage de découvrir la jeune pensée qui leur succède, sont du côté de la médiocratie, — ce qui est pour nous plus douloureux à constater de la part de ceux que nous avons aimés, que de la part de ceux dont nous n'avons jamais rien eu à attendre.
C'est à nous mêmes que nous devons penser. — tout en pensant àceux({ui noussuivront. .Animés des mêmes intentions, mus par le même élan, la vie donne à notre œuvre son originalité. Ceux qui nous aiment et nous comprennent, ce ne sont pas nos aînés: ce sont les plus jeunes qui ont les mêmes aspirations. Leur œuvre est semblable à la nôtre. Elle témoigne d un vaste amour la vie. Elle ne s'attarde pas à la discussion de problèmes futiles. Elle est aussi éloigné de la psychologie que du naturalisme. Elle est loin du symbolisme. Il s'agit d'être soi, de créer des œuvres de pensée qui comptent, qui ont une influence sur les esprits, qui parviennent à secouer l'indifférence et l'inertie de la plupart.
Cependant, s'il nous reste ii nous créer un public, à nous faire aimer de ceux qui viennent, n'est-ce pas en leur parlant, non-seulement d'eux-mêmes et de nous.
mais aussi de ceux qui sont contre eux, et contre nous ? N'est-ce pas en leur parlant des médiocres que nous devons nous rallier de nouveaux amis ? N'est-ce pas, à la fois en nous tournant vers l'avenir et vers le passé ? N'est-ce pas en constatant la lutte que se livrent deux sociétés ? 1' faut dire ce qui est, et ce qui n'est pas ; ce qui a été, et ce qui seîa. A cette condition, seule, nous serons aimés. Nous aurons autant de chances d'être aimés que nous en aurons d'être détestés.
Si le devoir du critique, — observateur impartial de la vie. — qui la découvre sans cesse à travers l'œuvre d'art — . est de s'intéresser aux jeunes forces qui éclosent à la vie, aux jeunes écrivains dont le génie est un bienfait, même pour les médiocres, son devoir est aussi, pour mieux saisir les relations qui unissent l'avenir au passé, de scruter ce passé chaque fois que c'est utile, chaque fois qu'il veut que l'avenir profite de l'expérience du passé. Et c'est encore aimer les plus jeunes que de leur décrire l'œuvre des aînés. On n'étudiera donc les œuvres de ceux qui ont découvert la vie avant nous que pour aider les plus jeunes à la découvrird'aborddans cesœuvres, puis dans leur propres œuvres. Dans létude de la vie contemporaine qui passionne avant tout le critique, il entre des éléments de tous les âges, il entre bien des influences. Ceux qui composent le présent, placi^s entre le passé et lavenir, étudient leurs précurseurs immédiats, pour se connaître eux-mêmes, mais aussi pour apprendre à ceux qui les lisent à se connaître et se découvrir. Bien que nos préférences nous portent vers l'étude des œuvres les plus jeunes, et les plus neuves, pour mieux stimuler les jeunes talents, uu les faire éclore. nous avons sou-
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vent le devoir déludier l'œuvre des aînés. C'est qu'ils sont pour nous, malgré tout, des « sommets » : c'est que, malgré tout, leur gloire est durable ; c'est que malgré leurs partis pris, leur injustices, leurs préférences, on trouve dans leurs œuvres encore assez de justice, assez d'indépendance pour les offrir auxjeunes comme des exemples, — comme des modèles d'enthousiasme et de sincérité.
Niaristocratie,ni démocratie: l'artistocratie, c'est l'état de société que nous voulons. Nous l'opposons à la médiocratie, qui est de tous les temps, qui appartient à tous les peuples, à tous les régimes politiques. Il n'y a plus que deux sociétés en présence.
Nous devons à la médiocratie, dans laquelle nous sommes nés, qui nous a façonnés avec sa morale, son enseignement, ses lois, les lourdes tares qui nous enlaidissent, et notre effort, tout notre effort est de conquérir, au sein de la médiocratie, notre liberté et notre beauté ; c'est de retrouver la vie sous le masque des religions, des morales, des politiques, c'est de nous retrouver nous-mêmes et de nous développer librement. Nous naissons dans une société injuste ; elle a faussé l'art et la vie ; elle a dénaturé la beauté, elle nous a façonnés avec ses lois, sa morale, ses préjugés. Nous n'acceptons pas l'enseignement qu'elle nous a donné. Nous n'acceptons pas sa morale. Au sein de la médiocratie, nous portons en nous notre artistocratie, qui
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iioiiis donne le courage de combattre toutes les laideurs, et de rester nous-mêmes.
Dès que nous pensons ;i l'artistocratie le spectre de la médiocratie se dresse devant nous. Nous aimons la beauté ; aussitôt nous pensons à son contraire. .\ous voyons tous les résultat- de la laideur. Ils nous paraissent monstrueux. Il est impossible de ne pas songer, en présence de la beauté, ;i ce qui la contrefait: il es( impossible de ne pas songer ;i la laideur qui recouvre la vie. Mais chaque fois que nous rencontrons la laideur sur notre route, il est impossible de ne pas évoquer la beauté de la vie, de ne pas tendre vers elle, de toutes nos forces, de ne pas la désirer, de ne pas l'appeler de tous nos vœux, comme la suprême délivrance.
On est effrayé de cette puissance des médiocres, dominant tout, accaparant tout. On se demande comment le génie est parvenu à la vaincre. 11 n'y a pas d'autre définition k donner du génie : la victoire remportée sur le médiocre. Il ne s'agit pas de génie s il n'y a pas eu de victoire complète. Le génie est la victoire complète sur le médiocre. Le pouvoir des médiocres expire où commence celui de l'art. C'est un monde dans lequel ils ne pénètrent pas. Le monde de l'artistocratie leur est fermé. La cité dharmonie et de lumière est trop belle pour eux. Ils n'osent pas en approcher le seuil, de loin ils la maudissent, et s'ils pouvaient, ils la réduiraient en poussière. Il faut que cette cité soit bien solide pour que, depuis qu'il y a des médiocres, et il y en a toujours eu, elleaitpu résister à tant d'assauts; il faut que ceux qui la construisent et la défendent soient bien courageux et bien éprouvés pour n'avoir pas un seul instant songé à déserter ce poste que le génie des peu-
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pies leur a conûé, pour le préserver des attentats multipliés des médiocres.
L'horreur des médiocres est le commencement de la sagesse. Il faut s'attendre à tout avec les médiocres. Les médiocres ne désarment pas et ne désarmeront jamais. On n'imagine pas ce dont le médiocre est capable. Sa prétention est infinie. 11 nous ménage des surprises. On va d'étonnement en étonnement. Ce monde des médiocres est un monde à part en face de la vie. C'est un monde étrange, monstrueux, où rien n'est à sa place. Imaginez un monde paifaitement équilibré auquel tout k coup l'équilibre manquerait. C'est cela, le monde des médiocres, — un monde a l'envers. Chaque chose s'appellerait d'un autre nom. Aucun acte ne correspondrait à une pensée. Ce serait un langageincohérent. La tête serait à la place des pieds. Le monde présenterait l'image d'un vaste cirque, où chacun ferait des pirouettes. Le monde des médiocres est cela : un cirque où chacun s'ingénie à faire des pirouettes, k dire des âneries, k marcher sur la tête^ — un monde absolument déséquilibré, — un monde dans lequel un homme sensé serait une anomalie, passerait pour fou. C'estlui quiserait incohérent ; c'est lui qui serait déséquilibré. C'est le sage qui serait fou. Et c'est ainsi que se présente, aux yeux des médiocres, tout homme sensé : il passe pour fou, et c'est eux qui sont fous ; il passe pour ignorant, et c'est eux qui sont ignorants. Il passe même pour médiocre, et c'est eux qui sont médiocres.
Les médiocres ne s'avouent jamais vaincus. Ils ont toujours raison. Leur audace est invraisemblable. Les médiocres vous diront qu'ils sont socialistes, anarchistes, révolutionnaires. Et de fait, ils le sont. Us sont dans le mouvement, lis suivent le progrès. Us sont pour les réformes sociales urgentes. Ils sont aussi avancés que possible. Etre avance, pour les médiocres, c'est rîver un chambardement universel sans rien mettre à la place. Savent-ils ce qu'ils veulent ? Ils ne veulent qu'une chose : s'agiter, faire du bruit. Us vocifèrent. Us n'admettent pas la réplique. Ce qu'ils disent est la vérité même. Si aussitôt on exige des faits, des raisonnements, le médiocre s'embrouille. U est vaincu. Mais il ne l'avoue pas. Certains d'entre eux veulent une révolution sociale immédiate; d'autres disent qu'il faut du temps, qu'on n'arrive que lentement à réformer les idées et les mœurs, — et ils n'avancent que prudemment. La prudence, c'est en somme la qualité maîtresse des médiocres ; la prudence qui ordonne de n'avancer qu'à tâtons, d'accorder d'une main une réforme que l'on ajourne de l'autre, de ne jamais dire oui ou non, de ne jamais conclure, de toujours parler dans le flou, dans le vague, dans l'incertain, — de promettre avant tout. Une promesse, c'est facile. On esquive la difficulté. En paroles, le médiocre promet tout : il promet la justice, il promet la vérité, il promet la liberté. Seulement, il les étouffe sous le boisseau. Il n'en veut à aucun prix. La prudence des médiocres, c'est la peur. Le spectacle de la « médiocratie » est écœurant.
ou L'AIlTISTOCriATIE 273
C'est le spectacle de la société présente. Tournons nos yeux vers l'artistocratie, qui est le refuge et le salut.
En artistocratie, aussi, on réforme, on promet, on attend. Là aussi on craint qu'un trop grand bouleversement nuise au peuple lui-même, encore trop niédiocre pour faire l'apprentissage de la liberté. Seulement, en artistocratie, les paroles ont une valeur positive ; 1 es mots ont un sens ; les idées ne sont pas vagues ; les promesses sont tenues. En artistocratie, on ne s'attarde pas aux discussions puériles. On agit plus sûrement dans le silence des laboratoires que dans le tohu-ljohu des Parlements. La pensée et le verbe sont d'accord. Il n'y a aucune contradiction. Aussi l'artistocratie est forte, car elle sait ce qu'elle veut.
Il faut tirer parti de tout ce que l'on observe. Tout doit être matière à réflexion. Tout doit nous aidera nous augmenter. Le spectacle de ce qui nous diminue, das lois qui nous restreignent, devient une augmentation. Parce que ce spectacle est fertile en observations de toutes sortes. Parce qu'il nous permet de nous ressaisir, et de nous découvrir en pensant, en agissant. Le spectacle de la mort augmente noire vie. Il nous aide à comprendre le sens de la vie, à la saisir dans ses nuances multiples, à ne pas la confondre avec la mort. Nos œuvres s'élaborent au centre de la lutte, dans l'action, elles germent de tous les spectacles. C'est la vie qui les forme, c'est la vie qui les inspire, c'est la vie qui leur donne leur haute signification . C'est la vie qui leur communique l'enthousiasme et l'élan. C'est elle qui leur donne la durée. Notre œuvre est le résultat de notre existence quotidienne, — dans tous les milieux,
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— et partout où nous a conduits la nécessité d'agir et de vivre parmi les hommes.
Nous faisons parler la vie, nous l'interrogeons. Pour quiconque pense, elle est une éternelle méditation. L'art est une méditation sur la vie. Le philosophe observe les êtres. Le penseur juge les attitudes. Le poète les représente. La vie ne dit rien à celui qui ne sait pas l'interroger. Pour que la vie se communique à nos œuvres, il faut que nous ne soyons pas indifférents en sa présence. Ainsi, elle nous récompense. Elle nous donne le génie. Klle se prolonge en nous. Le penseur utilise tous les spectacles. Si la vie le conduit sur telle route, dans tels milieux, il s'y intéresse, même s'il ne sont pas intéressants. Le milieu n'a jamais brisé que ceux qui n'ont pas eu le génie suffisant pour surmonter les difficultés de l'existence et pour découvrir, partout oùle hasard les a conduits, des motifs nouveaux de créer.
Le génie est une lutte avec la mort, c'est la lutte que l'individu livre au milieu, aux circonstances qui le restreignent, aux formules qui le nient. Le penseur, obligé de subit les dures obligations que lui impose la « mé" diocratie » pour vivre, s'en délivre, parce qu'il a le génie. Les médiocres seuls ne peuvent rien créer. Partout, dans la plus noire misère, dans le pire des milieux, le génie crée. Les médiocres s'excusentde ne rien créer en accusant les circonstances, ou l'inimitié des milieux. Ils accusent l'état social, il accusent la loi. Ils vont même jusqu'à rendre coupables de leur médiocrité le gouvernement et la politique, l'Etat, qui n'ont pas su discerner leur génie. Singulière contradiction, qui montre bien ce dont la « médiocratie » est capable,
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tout son néant. La vie ne façonne l'œuvre que de ceux qui ont le génie et l'indépendance, que de ceux qui ne l'examinent pas à la loupe, qui n'ont pas la prétention delacopier. Les médiocres, qui ne voient que les détails, en réalité ne les voient pas. Ensemble et détails leur échappent. Us ne pénètrent pas au cœur de la vie. Ils s'arrêtent à la suiface. Leur œuvre n'est que l'image de la laideur et de la mort.
La vie ne dira jamais rien à celui qui ne sait pas l'interroger. Elle parle à l'être libre.— émancipé des formules. C'est là sa véritable compréhension : la vivre avec la liberté qu'elle exige. Si vous prétendez vous soumettre aveuglément k la vie sans l'approfondir, sans l'observer, la vie n'accepte pas votre soumission, elle refuse de reconnaître un admirateur, un créateur dans celui qui, sous prétexte de la vivre, ne veut pas la juger, ne cherche pas à la comprendre. Les œuvres ne se font pas toutes seules. La vie les inspire. Mais si le cerveau de l'artiste n'éprouve devant la vie aucun enthousiasme, l'œuvre ne; naîtra pas. Tandis que l'œuvre surgira du sein de la vie, pour témoigner de la liberté de l'artiste, qui est la liberté qu'il a puisée dans l'enseignement de la vie. Oui, tout concourt à former notre œuvre : tout ce que nous voyons, — tout ce que nous aimons. Tout ce qui se mêle également d'odieux et de mort k la vie. Toute circonstance est pour le génie une cause de création. L'œuvre ne naît pas toute seule. Elle naît de la rencontre de l'homme avec la vie. Dans la création de l'œuvre d'art, le génie de l'homme reste libre. L'art est la plus haute expression de la liberté humaine. Si tant d'observations quotidiennes nous permettent d'élaborer notre œuvre, ce n'est pas unique-
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ment parce que la vie se déroule sous nos yeux, c'est parce que notre intelligence dégage l'enseignement du spectacle changeant de la vie. Kn présence de n'importe quel spectacle, le médiocre reste impuissant. Il ne vit pas. Il contribue lui-même à nous donner le spectacle de la mort niant s.ins cesse la beauté de la vie.
11 y a deux S(»rtes d'esprits dans la vie : ceux qui font le mal, — et ceux qui font le bien. L'équilibre est sans cesse rétabli par ces derniers. Le bien, c'est la beauté; le mal, c'est la laideur. Sans cela que deviendrait la société '! Si les esprits d'élite succombaient, si les médiocres triomphaient, la laideur dissimulerait la vraie face de la vie, celle-ci serait invisible, et le pessimisme aurait raison. Si l'esprit ne découvrait pas la vie sous sa contrefaçon. — si la pensée n'était pas la vraie force, si elle n'annihilait pas sans cesse la laideur, la laideur envahirait la vie. Elle prendrait sa place tout a fait. Mais la laideur ne peut pas envahir la vie. parce que la vie proteste, parce que la beauté triomphe de la négation et du doute. Il y aies artistes et les médiocres. Cet équilibre fait l'harmonie de la vie. Il enlève aux médiocres leur pouvoir. Il les réduit à néant. La vie offre le spectacle de la lutte que se livrent le bien et le mal, le vrai et le faux, la beau!»'' (ft la laideur — , et c'est ce qui lui donne son harmonie, sa beauté, sa vérité. Dans ce spectacle, la vie prend le dessus. L'erreur ne triomphe que momentanément. Oi^'^^nd l'erreur croit avoir triomphé, la vie se découvre, qui condamne l'erreur. Nous ne devons donc pas nous décourager devant le spectacle de l'injustice, puisque ce spectacle concourt à la découverte de la vie, puisque la vie 1 oblige à concourir à son évolution. Ainsi tout a un
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but, une utilité. Tout se dirige vers un but précis. Ce but, c'est le triomphede la beautédans les consciences. Ce but, c'est le bonheur de vivre, et d'aimer. Ce but, c'est l'action. Ce but, c'est la liberté. Ce but, c'est la joie humaine, née de la douleur. Parviendrons-nous jamais k dissipei- totalement cet égoïsme qui est une des plaies les plus difficilement guérissables de notre époque ? Parviendrons- nous à vaincre l'ignorance et la médiocrité? Pourrons-nous vaincre la laideur? Certes, l'œuvre que nous nous proposons, qui est la raison d'être de notre vie, exige plus d'un effort. Elle exige le sacrifice de notre tranquillité. Nous renonçons à posséder la tranquillité et le calm.e qui suffisent aux médiocres, qui s'agitent sans but. Leur tranquillité, leur repos, leur quiétude, c'est leur égoïsme. S'agiter sans but, c'est pour eux un but. Leur but, c'est de né pas vivre, (^est d'être inutiles dans la vie, et c'est nousmêmes qui les utilisons pour les vaincre, qui les forçons à agir contre eux-mêmes, eux qui pourtant n'agissent que contre la vie. Leur action, c'est l'agitation. Le médiocre s'agite, il n'agit pas. Nous faisons servir leur agitation au triomphe de l'action. Les sollicitations qui hantent les médiocres sont vaines. Les médiocres sont la majorité des hommes de notre temps. Majorité compacte. La minorité assume la responsabilité de les combattre. Llle les combat par le dévouement et l'enthousiasme. Elle les combat par l'action. Elle les combat par la pensée. Le premier devoir, pour lutter contre le médiocre, c'est de l'oublier. Il ne convient pas de lui donner en effet d'autre importance qu'une importance momentanée. — qui ne peut en rien entraver l'évolution de la vie. Les médiocres ne comptent pas. Us sont
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impuissants à retarder la victoire de l'idée. Considérons les pour ce qu'ils sont : inutiles et nuisibles. Et n'agissons que conformément à l'idéal d'harmonie qui émane des poètes, des penseurs, des artistes, — pour agir contre les médiocres. Car s'il devenait une obsession, s'il accaparait nos meilleurs moments, le médiocre s'estimerait vainqueur. Il croirait nous avoir vaincus. Il croirait être intéressant. Il ne l'est pas, c'est nous qui le rendons intéressant. Il importe que nous admirions et que nous aimions pour anéantir l'œuvre des médiocres. Qu'ils continuent de se complaire dans la fausse beauté, dans la poésie terre à terre et sans ailes, dans le rêve sans envergure, dans la passion sans mouvements, dans leur fausse action et leur fausse pensée, — dans le néant sans art de l'incompréhf^nsion et de l'impuissance — , nous n'en continuerons pas moins à leur opposer des actes et des pensées, des passions et des mouvements, des héroïsmes, des enthousiasmes, de l'art, - de la beauté.
Les artistes rétablissent l'équilibre rompu parles médiocres, et c'est ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue. C'est ce qui rend le bonheur possible. C'est ce qui nous permetd'agir. C'estcequi nousdonnele courage de nepasfléchirenfacede la mort. Leur œuvre, c'est ce qui rend la vie belle. L'œuvredes médiocres nepeut rien contre la vie, mais elle rend sa découverte plus douloureuse, elle intercepte la vérité et la beauté, et pour découvrir celle-ci nous avons à vaincre d'abord le néant que les médiocres ont mêlé à tous les sentiments, à toutes les passions, à toutes les pensées. La découverte de la vie, qui est la découverte de l'idéal, consiste surtout à opposer au médiocre, à ses sollicitations, à ses appa"
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rences menteuses, à ses ruses, à tout ce dont il se sert pour nous accaparer et nous détourner de l'action, une volonté énergique, une vaillance héroïque. Ce n'est pas peu de chose que de résister au médiocre ! que de ne pas tomber dans ses pièges! que de ne pas se laisser tenter par ses promesses ! Il est nécessaire d'y employer tontes ses forces. 11 faut toujours être prêt pour subir son assaut redoutable, car il ne se lasse jamais, il n'abandonne pas la partie, il poursuit son œuvre de démoralisation inlassablement. Et comme il est extrêmement souple, et habile à prendre toutes les formes, toutes les apparences, il faut lui opposer une plus grande habileté, plus d'audace, plus de souplesse, plus de finesse. Il faut ruser avec lui, pour le vaincre. Cette lutte, qu'il nous force d'entamer avec lui, c'est elle qui rétablit l'équilibre, c'est elle qui nous fait retrouver le sens de la vie perdu. Elle est la raison d'être de nos efforts, de notre vie. Ainsi les médiocres, qui veulent nous démoraliser, fondent notre morale par l'efîort que nous leuropposons, par les forces qu'ils nous obligent à déployer pour lutter contre eux. Ils stimulent notre enthousiasme et notre courage. Nous n'avons qu'à faire le contraire de ce qu'ils font pour être heureux. Nous n'avons qu'à les combattre pour être heureux. Puisons une jouissance incessante dans la lutte qu'ils nous forcent d'entamer avec eux. Au lieu de trouver dans l'obstacle qu'ils nous opposent une raison de désespérer, et de nous désoler, découvrons de nouveaux motifs d'agir et (le créer. Quelques-uns n'ont pas eu la force de combattre le médiocre. Ils ont suivi le courant. Ils étaient nés médiocres. Dans cette lutte, ils étaient vaincus d'a- 'Vance. Ils étaient irrémédiablement voués à la laideur.
Ils n'ont eu ni le courage ni la persévérance nécessaires. Le médiocre en a triomphé aisément. Il a triomphé de leur désespoir, de leur dépression, de leur découragement. Mais les forts ne craignent pas d'entamer avec le médiocre une lutte titanesque. Leur joie, c'estde lutter pour une formule de vérité et de vie contre ce qui nie la vérité et la vie. Leur joie, c'est de sentir autour d'eux la haine et l'incompréhension, la petitesse et la laideur, et de leur opposer, non cette indifférence qui est une faute puisque, se détournant du médiocre, elle le laisse se développer sans entraves, lui répond : à quoi bon ! ou se contente de hausser les épaules — , non cette indifférence coupable, qui est encore une victoire de l'habileté du médiocre, — il se fait nier ou détourne de lui pour mieux s'emparer de son adversaire — , pour le rendre médiocre — , mais cette prudence de tous les instants qui fait que l'on est toujours prêt k soutenir ses assauts, qui fait que l'on n'est jamais en défaut, que l'on est suffisamment armé pour parer à toute attaque. Prévenir le médiocre! s'attendre à chaque instant à le voir apparaître sous un déguisement ! se tenir constamment sur ses gardes ! c'est la joie profonde, inépuisable, de ceux que cette lutte ne déprime ni ne disperse. Car la hantise du médiocre ne peut rien contre l'artiste. Lui opposer une œuvre d'harmonie et de lumière, voilà la façon la plus digne de le vaincre. Puisque son effort ne porte que sur la découverte de la vie, — la réalisation de la beauté dans l'œuvre d'art — , à chaque instant, dans sa pensée, dans son action, dans son œuvre, il domine le médiocre, il le combat, il le supprime. Son rêve précis, quotidien, qui devient une réalité, — c'est le rêve de créer sans cesse de l'harmonie pour l'huma-
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nité, — et ce désir quotidien ne va pas sans une certaine appréhension, toujours présente, toujours sousentendue, de voir le médiocre se dresser en face de lui, lui barrer la route. Le seul désir de créer sans cesse de la beautf' est la preuve que la pensée du médiocre le terrorise — mais ne le paralyse pas. Non. La terreur du médiocre est la preuve du génie. Le génie a peur du médiocre, mais cette peur ne le paralyse pas. Cette peur le maintient constamment sur les hauteurs. Cette terreur qui doit être en chacun de nous, au plus profond de notre être, — qui est toute notre conscience — , n'a pas le privilège de diminuer notre énergie, — nous avons le privilège de la faire servir à notre énergie. C'est l'horreur du médiocre qui nous pousse à penser, agir, créer dans le sens de la vie libre et supérieure. C'est cette horreur qui fait que l'artiste rétablit l'équilibre, sans cesse, dissipe les ténèbres du doute et de l'ignorance, et contribue à augmenter la somme de bonheur qui est au sein de l'humanité.
Voilà donc une raison de plus, — l'unique raison peut-être — de croire et d'espérer. Voilà donc une nouvelleraison d'admirer etd'aimer, — d'être heureuxdans la douleur. La pensée que le médiocre ne triomphe jamais totalement, mais que l'œuvre de l'artiste, harmonieuse et belle, rétablit l'équilibre, sans cesse, cette pensée nous soutient, dirige nos efforts, donne un but à notre existence. Oui, le médiocre ne peut pas triompher. 11 n'a pas ce qu'il faut pour cela. Mais il a tous les semblants de triomphe. Il possède tous les déguisements. Il atout ce qui est nécessaire pour les demi-triomphes. Ne prenons pas son demi-triomphe pour un vrai triomphe. Distinguons le soigneusement du vrai triomphe
de la beauté et de Fart. Et soyons heureux de vivre avec cette pensée, — avec la pensée que le médiocre ne nous a pas vaincus.
Avoir conscience de ce que l'on vaut. Les médiocres n'ont pas conscience de ce qu'ils valent. Ils croient valoir beaucoup. La conscience que l'on a de sa force, de son énergie, de son courage, cette conscience est plus qu'un droit, c'est le devoir de tout homme de pensée. Il faut avoir conscience de sa valeur. Il n'entre dans cette attitude aucun élément de vanité. La vanité ne convient qu'aux médiocres. Le génie sait ce qu'il vaut. Il sait qu'il a pour lui le temps, et que son heure n'est pas loin. Il sait qu'il triomphera tôt ou tard de l'indifférence. Il sait qu'il vaincra l'incompréhension. Cette pensée le soutient dans la lutte qu'il livre au médiocre. Il a la vision de la société parfaite qui le comprendra. Il a cette vision au milieu de la société qu'il observe, qui le méconnaît, qui esl imparfaite et sans art.
L'œuvre du génie, . c'est l'œuvre profonde qu'on ne voit pas, ou qu'on ne veut pas voir, mais qui insensiblement accomplit son action de renouveau au centre de l'univers. Pendant que la mort contrefait la vie, le génie découvre la vie, l'isole de la mort, dissipe celleci. Il éloigne la mort, déjoue toutes ses ruses, la saisit au moment où elle accomplit sa besogne de laideur, et découvre la vie profonde. Sous les mensonges qui la recouvrent, il y a la vie profonde de l'art qui proteste par sa beauté. Sous l'agitation de surface, l'action de l'art s'accompjit sûrement. Le génie observe la mort
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dans toutes ses alliUides, el lui donne une sii^nificalion. Il l'utilise pour découvrir la vie profonde. 11 décrit l'agitation qui intercepte l'action. Les morts collaborent au bonheur des vivants. Les artistes décrivent la vie des médiocres, et lui donnent un sens. Cette vie de surface, cette parodie de l'action et (te la pensée, cette fausse beauté, legénie en fait de l'action et de la pensée, l'oblige de collaborer à l'œuvre de vérité, que pourtant elle nie. Ainsi, sous les apparences qui recouvi-ent la vie, la vie apparaît, et o se découvrant elle découvre son antithèse, elle découvre la mort, qui est la vie des médiocres, vie d'inditTérence et d'inaction, qui s'impose aux consciences, leur impose sa laideur, leur impose ses préjugés, et qui est une vie absurde, — une vie impossible à vivre pour un véritable artiste.
Le génie a besoin de la solitude. Mais i! n'est jamais seul dans la plus parfaite solitude. Plus il s'isole, plus il se sent en contact avec la vie, en communication avec l'humanité, il ne s'éloigne des hommes que pour se rapprocher plus près d'eux. Plus le génie est seul, moins il est indilïérent. C'est 1 heure où il vit en sympathie avec la nature, la contenant dans sa pensée. Cette solitude, il la peuple de héros. Il ne la peuple pas de fantômes, de vaines ombres qui s'évanouissent. Il la peuple d'êtres vivants. 11 la peuple de mouvements et de passions, de formes et d'idées. Adinirable solitude que celle qui recrée la vie dans son ensemble, qui en dégage l'unité, qui la reproduit et la continue, qui la transforme, qui en retrouve le sens, el le découvre aux hommes. Admirable solitude où le génie se déploie, s'élève, apprend à se connaître, sait ce qu'il veut, ce qu'il peut. C'est cette solitude qui fait les poètes. C'est
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elle qui donne à l'artiste la force de créer. Solitude où le courage [>rend naissance, et l'enthousiasme avec lui, la volontr. l'énergie. Solitude des grands hommes, que la foule ne comprend pas. et qui pourtant la sert. Solitude dont on ne découvre pas la majesté, dont nul n'aperçoit l'étendue, ne soupçonne la sagesse, solitude héroïque des grands hommes, — vous êtes la source de joie qui régénère l'humanité.
C'est la solitude qui donne son sens à l'action. Le génie n"est jamais seul. Il agit, il pense, il observe. La solitude du médiocie est stérile. Il est vraiment seul. C'est le vide autour de lui, le vide dans sa pensée et dans ses actes, — le vide dans sa conscience. Pour les médiocres, s'isoler, c'est ne pas agir, ni penser, ni rêver. C'est constater l'iuipuissance où l'on est d'être seul vraiment, seul pour .■?e recueillir, seul pour s'éprouver, se connaître, se reconnaître. Les médiocres ne connaissent pas cette solitude là. Leur solitude, c'est la mort.
Un jour viendra où le génie ne sera plus seul, mais où l'humanité lecomprendra, le découvrira. Ce jour-là, le médiocre sera vaincu. Un jour viendra où le génie aura trouvé le milieu de pensée et d'action qui vibrera en harmonie avec lui. Ce milieu estson œuvre. Il le prépare et il l'attend. C'est lui qui le construit, c'est lui qui le sent tressaillir au fon I de son être. Il crée le milieu capable de le comprendre, — il le crée dans la solitude. Le milieu n'a que le pressentimentdugénie. Il sent qu'une force prodigieuse le soulève, l'entraîne, le pénètre. Il se sent renouvelé, métamorphosé. Ce pressentiment se change en sentiment, en volonté, en acte. Le milieu, en se reconnaissant, reconnaît le génie qui l'a formé. Il ?e reconnaît en harmonie avec lui. 11 se con-
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temple en le contemplant. Ses actes sont réyénéiés. Sa pensée devient supérieure. Le génie a trouvé enfin le milieu capable de le comprendre et de l'aimer, et ce milieu est son œuvre, c'est lui qui Ta formé dans le recueillement et l'isolement superbes.
G'estd'abord l'incompréhension qui accueille 1<^ génie. Les médiocres font le vide autour de lui. Ils font le silence. Ils l'obligent de s'isoler. Ils lui rendent sa solitude bien douloureuse. Si le génie est incompris, il n'est pas incompréhensible. Il se sait lumière, harmonie, beauté. Les médiocres, qui le plongent dans la solitude, viennent le troubler jusque dans sa solitude, car le génie a transformé en cause d'énergie et de création la solitude par laquelle le médiocre avait cru pouvoir le déprimer. De ce côté, les médiocres ont été impuissants encore Ils ont voulu l'isoler. Cet isolement est créateur. Ainsi veulent-ils lui ravir le recueillement, le silence, le calme, — l'inquiéter jusque dans sa solitude, pour détourner sa pensée de son but vivant. Le génie se sent plus fort, il s'isole davantage. Le médiocre na pas de prise sur lui. Le médiocre ne peut rien contre le génie. Le génie peut quelque chose contre le médiocre. — il peut le détruire, et il le détruit. Le médiocre ne comprend pas pourquoi il ne peut rien contre le génie. Il ne comprend pas pourquoi le génie s'isole. Ils ne voient pas pourquoi ils ne peuvent rien contre cet isolement. Ils ne voient pas que cet isolement est leur perte. On est bien forcé de s'isoler quand le milieu ne correspond pas à l'idéal que l'on réalise ; quand l'incompréhensioi est partout ; quand l'ignorance ne reconnaît pas ses torts, quand on ne veut pas s'abaisser aux sollicitations médiocres de
la foule, quant on veut l'élever à soi, en s'adressant à sa générosité et à son enthousiasme, en s'adressant à ce qui excuse sa médiocrité.
Si on s'isole loin du bruit — , on s'isole aussi dans le bruit. On s'isole dans l'agitation. On s'isole parmi les clameurs, les vociférations, — parmi ce qui est le moins propice à l'isolement. On s'isole, par la pensée, de l'entourage des médiocres. Si le génie peuple sa solitude de la multitude des vivants, il sait, parmi les morts, conserver son indépendance. S'il s'isole dans le calme et dans le silence, il s'isole et se recueille au centre de l'agitation. S'il n'est jamais seul dans sa solitude, il sait être seul dans le bruit. Ainsi, jamais le génie ne se laisse déprimer. Jamais il ne succombe. Jamais le milieu ne parvient à le diminuer. Le génie est une force qui triomphe de la médiocrité, de l'envie et de la haine, du silence et de l'obscurité, de l'agitation et du bruit. Il ne cesse pas de s'élever au-dessus des petitesses qui l'entourent. Il domine. Dominer par le génie, tout est là.
Si le génie veut être fier avec les forts, il est humble parmi les humbles. Il est sans pitié pour les forts, il ne leur pardonne pas, mais il pardonne aux humbles leur ignorance. Il leur pardonne leur incompréhension. Le génie se sent chez soi parmi les humbles, non pour les dominer d'un sot orgueil, — ceci est le fait des médiocres — , mais pour les aimer, car ils se sententà la fois tout près et très loin de lui, tout près de lui par leur simplicité, leur naturel, parce qu'ils sont tout près de la nature, parce qu'il suffit qu'ils soient éclairés pour n'être plus en dehors de lui, pour n'être plus si loin de lui. Tandis que les médiocres sont toujours loin du
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génie, et ne peuvent pas l'approcher. Pour eux, aucune excuse. Pour eux, aucune pitié.
Le génie accepte sa destinée avec joie. Il sait qu'il ne peut la changer qu'en devenant médiocie. Et médiocre, il ne peut pas l'être. Il accepte donc d'être heureux dans la douleur. Il accepte de souffrir pour l'idéal. Et cette souffrance est sa joie. La solitude, l'abîme où se réfugient les forts, n'est jamais malsaine pour eux. Etre incompris est la pire des tortures. Mais penser que l'on n'est pas incompréhensible est une délivrance.
Rien ne venge plus de l'indifférence et de la haine que d'être compris de ceux que Ton aime. Il y a dans l'admiration que vouent à notre œuvre les amis sincères que nous aimons, une compensation à la douleur causée par l'incompréhension. L'admiration de l'élite nous venge de l'incompréhension du nombre. Les médiocres sont le nombre. Ils n'admirent pas. Ils sont obstinément hostiles au génie. Le génie en souffre. Cette souffrance ne l'amoindrit pas. Elle ne lui ôte pas ses forces. Il retrouve l'hommage qui lui est dû dans le respect que lui vouent ceux qui sont capables de le comprendre, ceux qui sont dignes de l'aimer. Le génie, qui découvre la beauté et la laideur, qui découvre la joie, qui découvre la vie, doit aussi être « découvert ». On doit le découvrir où il est, — dans l'isolement, dans le silence. On doit le découvrir dans la douleur. Et cette découverte du génie magnifle ceux qui le découvrent. C'est le plus bel hommage rendu au génie, la plus haute récompense qu'il reçoit. Il n'est pas ignoré, puisque quelques-uns vont à lui. Quelques-uns lui sont fidèles. Quelques-uns clament ses louanges. Cela ne sufOt-il pas h le venger de l'indifférence du nombre, qui tôt ou tard sera vaincu
par le génie, s'élèvera à lui après lavoir nié, précédé dans cette amende honorable faite au génie par l'élite de choix, par la fidélité d'un petit nombre, gardiens fidèles du génie, admirateurs sincères de sa valeur, premiers témoins de son immortalité, de sa douleur quotidienne, de ses efforts incessants, et qui ont collaboré à son œuvre, puisqu'ils l'ont aimé les premiers, défendu, soutenu contre l'hostilité et l'ignorance des médiocres.
On agit souvent pour le peuple en agissant contre le peuple. La foule n'est pas toujours du côté du penseur. Elle n'y est presque jamais. Elle n'y est même jamais. Cela doit être. L'idéal du penseur s'impose aans la lutte. Si la foule était toujours du côté du penseur, le penseur n'agirait pas. Il fautd'abord qu'elle soit contre lui, pour qu'ils finissent par s'entendre, se comprendre, pour qu'ils ne soient plus l'un contre l'autre. La foule est avec le penseur, sans s'en douter, et elle agit comme si elle était contre lui. Elle est avec le penseur parce qu'un jour elle le comprendra, ira vers lui, acceptera son idéal. Elle est avec lui dans le temps. Dsns le présent, elle le contredit, et en le contredisant elle se contredit. Elle réfrène ses aspirations. Elle n'obéit qu'à ses instincts. Elle refuse d'adhérer à l'idéal de la vie. Elle ne veut pas reconnaître la vérité. Pour le moment, la foule se sépare du penseur. Lui ne se sépare jamais d'elle. Surtout lorsqu'il paraît le faire, dans son intérêt, dans l'intérêt de la vie. U y a des malentendus entre le penseur et la foule, qui ne viennent que de celle-ci. Elle crée l'équivoque qui l'éloigné du penseur. Elle lui rend la vie insupoortable, et en agissant ainsi c'est contre elle qu'elle agit, c'est contre sa destinée. Elle agit
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cdntre son bonheur, que le penseur veut pour olle. La foule est une contradiction. Le génie jamais. Si le génie lutte contre la foule, c'est qu'elle lutte contre lui. Lutte héroïque, oii la foule met de la ruse, d'ela persévérance, et même de la coquetterie, — de la malice, et dé la méchanceté. Elle sait bien qu'elle a tort, mais elle veut agacer le génie, troubler sa sérénité. Elle est capricieuse comme une malade. C'est un enfant que le génie a le devoir de guider vers la lumière, non pas en le ilattant, en' l'approuvant dans ses défauts, mais en les combattant. Pour les combattre, si la douceur est nécessaire, la douceur n'est pas la faiblesse. Le génie ne fiéchit pas. Sa patience n'est pas coupable. Il ne condescend pas à approuver les fautes. Mais sa mansuétude est immense. Il ne fait aucune concession à la foule, mais il lui laisse le temps de se recueillir, de se repentir et de réparer l'erreur. Il est indulgent. Indulgence sans faiblesse. Son indulgence n'est pas concession. II ne lui concède rien, il ne satisfait aucun de ses caprices. Sa bonté est une bonté large, une bonté qui a conscience de sa force, qui a conscience de sa victoire, une bonté qui sait que l'avenir lui appartient. Le génie répond à la foule par la bonté, et aussi pai l'ironie. Il lui répond par sa générosité. En effet, il sait que la foule reconnaîtra son erreur. Il sait qu'elle se corrigera. Et cette idée la lui fait aimer. S'il l'aime pour sa beauté, il la déteste pour sa laideur. Et sa pitié se change alors en ironie. L'ironie est la réponse du génie à ses détracteurs. La présence même du génie au milieu de la mort est une ironie. Cette présence condamne l'erreur. Elle rend grotesques, ridicules, les attitudes du médiocre. Ainsi le génie se venge de ceux qui le mécon-
naissent. Il sp venge en créant des œuvres, — il se venge en existant. La réponse du génie à la sottise et à la haine, ce sont ses œuvres. On répond à l'indifférence par des œuvres plus belles. En présence du génie, le médiocre est si petit, si nnesquin, si contourné, si contrefait, qu'au lieu d'exciter la pitié, il excite l'hilarité. C'est un être anormal — non exceptionnel — ^ c'est un infirme, non un faible, — c'est un nain, c'est un pj-^gmée. C'est une caricature. Les nains qui regardept le génie fontdes culbutes, et des grimaces, non pour l'honorer, mais pour le déshonorer. Ils lui lancent des flèches. Ils croient pouvoir l'atteindre. Le génie est invincible. Il se moque des attaques de la médiocrité. Il aie temps et l'avenir pour lui. Lui-même est le temps et l'avenir. Les assauts de ses ennemis se retournent contre eux. car d'un regard, d'un geste, d'un mot, le génie fait s'évanouir, dès qu'il lui plaît, la tourbe des médiocres qui rampent à ses pieds.
Plus on s'élève au-dessus de la foule, plus en réalité on travaille pour elle. Plus l'on crée et l'on pense pour son émancipation. Il faut se tenir loin de ses préjugés et de ses goûts pour les réformer, les transformer. Il faut les combattre. Accepter les préférences de la foul« est un mauvais calcul. Flatter ses goûts est une erreur. On doit élever la foule à la hauteur de l'idéal. Au bas des sommets elle s'agite. Le sommet reste le sommet. Consentirait-il à s'amoindrir, puisque cet amoindrissement diminuerait la foule. Il faut agir, penser pour la foule. En se rendant bien compte qu'elle ne vous comprend pas de suite. En créant pour l'élite, en pensant pour quelques-uns, on crée ainsi pour la foule. Les œuvres qu'elle ne comprend pas prêchent toujours son
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émancipation. Elles n'ont qu'un but: son élévation. Elles ne cherchent qu'à la délivrer de l'emprise de la mort. Ainsi, lorsque l'artiste crée, qu'il n'ait jamais en vue les applaudissements de la foule. Qu'il n'y songe pas. Autrement son œuvre sera veule. Qu'il crée comme si la foule n'existait pas, comme s'il était seul, mais qu'il n'oublie pas qu'ir n'est pas seul, que la foule attend son œuvre, et qu'il se doit à la foule, qu'il lui doit son génie.
Comprendre la vie, pour l'aimer et la vivre, à ce résultat doit tendre notre vie entière, doivent aboutir tous nos actes, toutes nos pensées. C'est l'œuvre d'art, parfaitement comprise, qui nous fait comprendre la vie, et qui nous la fait vivre. Ce résultat, elle l'obtient parfaitement par l'admiration que, suscitant pour elle, elle suscite pour la vie qu'elle découvre. L'art est la grande force qui aide à découvrir la vie, car elle nous aide à nous reconnaître devant le spectacle qu'elle représente, qu'elle magnifie, qu'elle interprèteet recrée. Elle nous aide à nous reconnaître, à nous découvrir nous-mème par l'émotion qu'elle suscite dans notre conscience. C'est une révélation soudaine pour l'être qui s'ignore. L'œuvre d'art transforme les consciences, renouvelle les pensées, change en conscience libre l'être inculte. Ce grand pouvoir de l'art doit être utilisé pour réformer les intelligences, les sentiments, les actes. Pour créer une humanité supérieure, qui renoncera à être médiocre, qui se développera dans la pleine conscience de ses droits, qui se réalisera pleinement sans
aucune restriction. Certes, le penseur et l'artiste se réalisent pleinenaent, au milieu des pires restrictions que la société qui les entoure leur oppose. Elle restreint la pensée. Elle restreint le génie. Elle leur oppose son inertie, son incompréhension. Mais ses restrictions ne peuvent rien contre la force de pensée et d'action qui entraîne tout, qui réalise l'humanité supérieure, — l'AîHistocratie — , dans la médiocratie. L'œuvre d'art permet à l'être de se reconnaître sous l'emprise du milieu, des préjugés et des lois, sous l'intluence des morales, sous le lourd fardeau légué par les ancêtres. Elle lui permet de se délivrer de tout ce que le passé lui a légué de douloureux et de pénible. Elle fait de lui une force consciente au centre de la mort, une force qui lutte et qui triomphe, une force agissante et pensante, qui s'affranchit de tous les dogmes. Les aristocrates se veulent libres dans un milieu d'esclaves : ils opposent la sagesse de leur pensée à l'incompréhension ; ils refusent de se courber sous le joug des lois, et obligent la loi à s'assouplir, se libérer, à devenir l'expression de leur propre pensée. Ils substituent à la loi la liberté et la vie, source de toute loi. L'Artisto- Qvate sent combien la société est loin de réaliser l'idéal qu'il rêve pour elle, qu'il réalise pour lui-même. Son exemple n'est pas perdu. Il sait que sa présence dans cette société est une protestation. Il lésait. — et il agit, et il pense, et il crée. Il crée l'œuvre de lumière et d'harmonie qui délivrera l'humanité du joug des médiocres, dans le présent^ dans l'avenir. Il crée l'œuvre de sagesse et de justice qui apporte le bonheur aux hommes. L'artistocrate sait que son œuvre a un but, un résultat. Il sait qu'elle remplit une mission. Il sait
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qu'elle est l'œuvre de la vie, qu'elle a ses racines dans la vraie douleur humaine, et qu'elle devient de la joie. Vartistocrale ne connaît ni les découragements ni les lassitudes. Ses lassitudes et ses découragements sont créateurs. Ils sont vivants. Ainsi l'artistocrate représente une force réelle, au sein de l'humanité des médiocres, dont il combat les laideurs. L'artistocrate a la foi qui impose le respect. L'artistocrate détient le pouvoir de la vérité, mais il ne la dissimule pas jalousement Il ne parle pas le langage des initiés. Il l'expose augrandjour. Unevéritéqui reste cachée n'est plus une vérité. La vérité doit être connue de tous. L'artistocrate n'est pas aristocrate. Il ne possède ni l'orgueil des prêtres, ni l'hypocrisie des juges, ni la bassesse des moralistes. Ceux-ci détiennent le pouvoir de l'erreur. Ils détiennent le pouvoir de la laideur. Médiocre, leur œuvre détourne les êtres du but qu'ils ont à remplir, — celui de se réaliser pleinement au sein de l'harmonie universelle, celui d'être eux-mêmes ; — elle a pour mission d'empêcher les intelligences de découvrir la vérité, — la volonté de se manifester, — le sentiment d'éclore, l'action de créer de la vie. Elle a pour mission de recouvrir la vie d'erreurs, de préjugés, de conventions, de lois. Elle a pour mission d'ôter à la pensée son prestige, à l'art sa beauté. Elle a pour mission d'étouffer la bonne révolte qui magnifie, et qui sanctifie. Elle a pour mission de détruire l'énergie, — la poésie, — le rêve. L'artistocrate a pour mission de les anéantir.
Aucune concession ne doit être faite à l'époque, — au milieu, — au temps. Aucune concession ne doit être faite à la médiocrité. La moindre concession faite à la
médiocrité rend médiocre l'homme. Si l'homme fait une concession au médiocre, c'est qu'il est déjà médiocre, c'est que de mauvais germes sont en lui, c'est qu'au lieu de s'en délivrer il les cultive et les propage. La moindre concession est une faute. Elle entraîne l'abandon de la liberté. C'est un eniizement. C'est une servitude. L'être qui a fait une concession au médiocre est perdu. Il est sur la pente fatale de la mort. Il est du côté de l'erreur. 11 est avec les sots et les indifférents. Il est avec ceux qui ne comprennent pas. Il est contre ceux qui aiment la vérité et la vie. Il n'y a aucune concession à faire au médiocre. Le devoir commande à l'homme libre de lutter conire la laideur. Mais pour lutter contre elle conçoit -on qu'il lui fasse la moindre concession, qu'il lui permette d'occuper une place, même minime, dans sa vie ? La médiocrité est forte, elle triomphe, quand elle comprend qu'on la ménage tant soit peu ; qu'on ne veut pas trop l'irriter ; qu'on lui fait quelques concessions. Elle ne craint plus rien. Craignons de lui faire des concessions, craignons d'être avec les médiocres contre les artistocrates.
Soyons artistocrates, c'est à dire fervents de la vie, de sa beauté, de ses spectacles. C'est à dire capables de lutter contre les assauts de la mort. L'être a le devoir de lutter contre tout ce qui le diminue, contre tout ce qui l'amoindrit, contre tout ce qui le détourne de se réaliser sans entraves. La vie lui ordonne de lui obéir en voulant être libre. Il obéit aux leçons de la vie ; il refuse d'obéir aux commandements des médiocres. Il se fait une àme fière dans un milieu hostile. II est seul parmi des indifférents. Il a contre lui les médiocres. Mais il a pour lui, dans sa pensée et dans son cœur.
ou l'artjstocraTie 295
l'humanité entière, délivrée de ses tares, lavée aux sources rafraîchissantes de la nature et de la vie.
La nature se moque des lois et des préceptes, et c'est pourquoi nous devons l'imiter. Elle ne subit aucun joug. Elle ne reconnaît aucune morale. Elle ne fait pas de politique. La nature se développe en dehors des théories. Elle vit librement. Elle a conscience de ce qu'elle vaut, de ce qu'elle peut. Aussi est-elle harmonieuse et vivante. L'humanité doit ressembler à la nature. Sa morale, ses lois doivent avoir pour inspiratrice la nature. Elle doit comprendre l'harrnonie universelle, pour la recréer dans ses actes. L'homme n'est pas un être isolé au centre de l'univers. Il saisit l'harmonie de tout ce qui l'entoure, et cette harmonie passe dans ses actes. La morale que l'humanité découvre en regardant la nature, cette morale est le contraire de la morale que pratiquent les médiocres; au contact de la nature, l'homme conçoit une politique humaine, une politique capable de transformer les esprits, de les initier à la vie, une politique en harmonie avec la destinée de l'homme. Morale et politique trouvent dans la nature leur complète expression, défigurée par l'homme. A l'art de découvrir le vrai sens de la nature, pour l'opposer <'i nos petites conceptions. A l'art d'apprendre à l'homme à regarder, observer la nature, pour être soimême. A l'art de libérer l'individu des tares du milieu, en désaccord avec la nature. L'harmonie de la nature découverte par l'art constitue le progrès. C'est la vie renouvelée et retrouvée. C'est le sens de la réalité découvert. La morale est le mensonge pratiqué par les hommes, soutenu par les lois, approuvé par les religions et les politiques. La morale est l'œuvre de la mort
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au sein de l'humanité, défigurant les sentiments, enlaidissant les caractères, souillant toute beauté. La morale, c'est l'erreur, la laideur. La nature détruit la morale, et fonde la justice au sein dé l'humanité.
Tous les penseurs qui ont lutté pour la liberté intégrale de l'individu ont eu pour persécuteurs les médiocres, ils ont eu contre eux le nombre. Ils ont eu contre eux les moralistes. Les artistocrates ont voulu instaurer le règne de la science, — celui de la pensée, — parmi l'ignorance et l'incompréhension. Ils ont vu dans la liberté intégrale de l'individu tout le progrès. Ils ont été libres dans un milieu hostile. Comme eux, soyons libres dans l'esclavage, dans la mort. Nous avons le devoir d'être nous-mênies. Le progrès, c'est la liberté. Le progrès, c'est la justice. Le progrès, ce n'est pas dans la morale, ni dans la politique des médiocres que nous le découvrons. Là, c'est tout le contraire du progrès. Le progrès, nous le découvrons en nous-même, au fond de notre conscience, dès que nous agissons et pensons librement. Librement au sein de l'esclavage, et c'est là notre mérite. C'est la gloire des artistocrates. S'ils étaient libres sans entraves, sans obstacles, où serait leur gloire, leur mérite? Là est tout le progrès, là est toute la gloire, de créer la liberté au centre de la mort, dans une société sans art, — de s'émanciper de la loi sous le joug de la loi.
Nous nous élevons progressivement à l'idéal par une suite d'efforts ininterrompus. L'idéal, c'est le point culminant de notre existence, que nous atteignons après bien des efforts. 11 est fait de toutes nos pensées, de tous les détails de notre vie quotidienne, de nos gestes les plus humbles. Quand l'idéal est découvert, tout se
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retrouve en lui. Tout ce qui a contribué à le découvrir reprend un sens. Aucune de nos actions n'est insignifiante. La lumière que l'idéal projette sur chacune d'elles en découvre la haute mission. Chacune de nos actions concourt à préparer le triomphe de l'idéal dans nos consciences. L'idéal est dans un geste, une parole. Certains actes en sont dépourvus. Ce sont les actes que le médiocre accomplit. Ces actes là ne peuvent rien pour le progrès de notre vie morale. Ils en sont lantithèse. Ils signifient l'absence d'idéal. L'idéal est la victoire remportée sur le médiocre. On reconnaît le médiocre à des signes certains. Tous nos efforts doivent tendre à vaincre le médiocre. Ils n'ont pas d'autre but Le médiocre, c'est à dire l'absence d'idéal, se reconnaît, quelle que soit son habileté à prendre différentes formes. Il est la caricatui*e et la parodie de l'idéal. Il le copie. En le copiant, il le déforme. Il n'en saisit pas l'âme. L'effort que nous faisons pour nous délivrer de la médiocrité constitue l'idéal. Faisons cet effort, chaque fois que le médiocre nous menace. Quand nous menacet-il et à quels signes le reconnaissons-nous? C'est la persévérance, la patience et l'expérience qui nous mettent en garde contre les pièges qu'il nous tend. L'expérience de chaque jour nous met en garde contre le médiocre. Elle nous avertit des pièges où nous pouvons tomber. Elle nous retient au moment où nous allons succomber. Elle nous arrête sur la pente fatale. Nos expériences sont utiles. Combien de fois avons-nous été sur le point de succomber, quand notre expérience nous a prévenus. Elle nous a rappelé que les mêmes circonstances, en d'autres moments, nous avaient été nuisibles, qu'à de certaines époques nous nous étions
laissés séduire par les mirages du médiocre. Le souvenir de nos défaites, de nos désillusions et de nos doutes, nous avertit de nous tenir en garde contre l'erreur. II prévient de nouvelles défaites. Il prévient de nouvelles désillusions. L'expérience est pour nous la grande auxiliaire, la grande avertisseuse. Car si le médiocre peut nous tromper une fois, plusieurs fois, à la longue nous finissons par déjouer ses ruses, et connaître tous ses détours. A la longue nous ne nous laissons plus prendre à ses habilités. Il vient un moment où tout le médiocre nous est connu, où nous le pressentons, où nous le devinons, — où nous le découvrons partout où il s'abrite, partout où il opère, partout où il se glisse, partout où il accomplit son œuvre néfaste. Ce jour la nous avons atteint l'idéal, nous l'avons découvert, et nous sommes désormais invincibles, nous pouvons résister aux assauts du médiocre : il n'a plus de prise sur nous.
L'esprit se venge des médiocres en n'agissant pas médiocrement. Il semble au contraire que, pour se venger de la lâcheté et de Tégoïsme, il sied de leur opposer une lâcheté et un égoïsme identiques, de répondre au médiocre avec les mêmes arguments. Répondre à la lâcheté par la lâcheté, à la veulerie par la veulerie. Mais quand on agit contre les médiocres, ce n'est pas de la lâcheté qu'on leur oppose, c'est du courage. Ce ne peut pas être de la veulerie. Quand nous employons contre les médiocres des armes qu'ils utilisent contre les artistes, ces armes deviennent utiles, elles ont un caractère vivant, elles cessent d'être utilisées dans un but négatif. Nous répondons à la lâcheté des médio-: ères par le courage. Ils nous attaquent par derrière.
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Nous les attaquons en face. Nous usons d'habileté, de ruses. Ce qui n'a rien d'inférieur, d'aveulissant Oui, on n'agit pas contre le méiiiocre en imitant ses procédés, parce qu'aussitôt ils prennent une autre signification. Les attaquer par derrière, ce ne peut pas être. Quant à accepter sans répondre leurs attaques, cette attitude est souvent impossible Si nous renonçons à être aussi veules, aussi lâches qu'eux-mêmes pour les attaquer, ce n'est pas pour nous une défaite. Nous ne pouvons pas le laisser agir — ne pas agir — sans agir aussi. Notre vengeance sur le médiocre, c'est notre enthousiasme, c'est notre courage, c'est notre indépendance, ce sont nos œuvres et nos actes, — nos pensées.
L'humanité est divisée en deux parts : les artistes et les médiocres. A nous d'être parmi les premiers. Il n'y a pas de juste milieu. On n'est pas artiste et médiocre. On est artiste oa médiocre. Ainsi, dans l'humanité, deux forces sont aux prises. L'une représente le progrès, la vie. L'autre, le néant L'une est une force d'action ; l'autre une force de réaction. L'une ne cesse pas de créer, de penser, de vivre. L'autre reste en arrière, stagne. L'une affirme; l'autre nie. Une seule est la vraie force, parce que par elle l'évolution est possible. Elle est la lumière qui jaillit de tous les contrastes C'est elle qui modifie les consciences, les milieux. C'est elle qui représente le mouvement, l'élan, la spontanéité. La force des médiocres est fausse. Elle agit en dehors de la vie et contre la vie. Elle réagit. Elle est inerte. C'est sa façon de réagir. Par l'inertie, elle a l'air de vivre. L'inertie est ennemie de la volonté. La volonté crée sans cesse, agit sans cesse, pense sans cesse. La volonté ne connaît pas d'arrêt. Ce ne serait plus une force, une
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force libre, si elle avait le pouvoir de rester un instant inerte. La volonté ne connaît aucune halte, aucun recul. Sans cesse, elle obéit à la vie. Sans cesse, elle dirige l'évolution. Les médiocres ignorent la volonté. Ils ignorent que vouloir c'est pouvoir, c'est avoir. Ils remplacent la volonté par la veulerie, par l'inertie, par rindifïérence. C'est leur volonté à eux. Ne pas vouloir^ pour ne pas pouvoir, pour ne pas exister, — c'est le suprême progrès pour le médiocre, c'est pour lui le plus haut sommet de la conscience, c'est pour lui toute l'existence, — c'est à dire tout le néant. Etre du côté des médiocres, c'est être contre la force d'évolution qui permet de comprendre la vie, pour la vivre vraiment. C'est être avec les non-artistes, c'est à dire les nonlibérés, les non-délivrés. C'est être du côté des esclaves, esclaves d'une fausse conception de la vie, d'une fausse science, d'un faux-art. Les médiocres ne sont pas heureux. L'espèce de bonheur qu'ils voudraient nous faire partager nous irrite. La volonté ne l'accepte pas. Elle renonce à suivre les pas de ceux qui nous égarent dans les ténèbres de la nuit. Elle renonce à marcher à la suite des juges et des moralistes. L'artiste n'accepte pas de vivre la vie telle que la conçoivent les médiocres, telle qu'ils la formulent, et telle qu'ils la vivent. Le malentendu qui divise les hommes n'est pas prêt de se dissiper. Il durera peut-être autant que durera l'humanité. Il s'éternisera. Mais toujours la force positive, la force de la pensée et de l'action reparaîtra victorieuse et dominatrice, à chaque étape de l'humanité, à chaque heure où elle aura conçu différemment la vie, à chaque moment qui l'entraîne vers sa destinée, qui est d'annihiler la médiocrité sans relâche, sans arrêt, — raison
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pour laquelle elle agit, elle pense, raison pour laquelle elle ne désespère pas, ne se fie à aucune croyance supérieure, raison pour laquelle elle a foi en elle-même, raison qui fait sa grandeur, raison qui fait sa beauté, — car elle est créatrice d'action, d'espoir, de mouvements, d'enthousiasme, — en dehors desquels il n'y a rien que l'impuissance et le néant.
Ce culte de l'idéal, les morts y ont-ils collaboré? Dans la mesure où ils sont vivants. Le génie ne meurt pas. Rien ne disparaît de la pensée supérieure. Les médiocres seuls disparaissent. Ils ne laissent que le souvenir de leur impuissance. Ils n'ont pas collaboré au culte de l'idéal. Leur souvenir nous est odieux. Mais le génie immortel plane sur les siècles. C'est lui qui nous inspire. C'est lui qui veille sur notre destinée. C'est lui qui nous dirige vers la source fécondante de la vie. C'est ce génie des morts qui nous fait vivre. Lui-même est chaque jour plus vivant. Il s'augmente, il s'accroît. Les morts ressuscitent au fond de nos consciences. Ils revivent dans notre pensée. Nous sommes faits d'euxmêmes. Les morts sont ce qu'il y a de plus vivant au sein de rhumanité. Ne sont morts que les médiocres. Morts, ceux qui ont essayé de retarder l'évolution de la vie. Mais les vrais morts ne le sont pas. Ils vivent, ils revivent, et leur pensée se prolonge, devient chaque jour plus vivante. L'àme des morts est immortelle. Ainsi, les grands hommes, les artistes de génie sont les plus vivants. Les artistes sont les seuls grands hommes, les seuls qui accroissent la pensée de l'humanité, qui augmentent son bonheur. Réservons Tépithète de mor^A' aux médiocres. Nous ne voulons plus nous inspirer que de l'enseignement des penseurs, car cet enseigne-
ment réalise la vie, et la découvre à l'inquiétude des vivants, parmi lesquels il y a des morts. Cet enseignement fait que les morts deviennent vivants, se découvrent devant le spectacle de la vie, cessent d'être médiocres. Le génie est la force éternellement vivante, qui ne se disperse pas, — qui se transforme en transformant les sociétés et les individus, les passions, les sentiments, les consciences, — qui fait germer au cœur de l'humanité le bonheur de se sentir maîtresse de sa destinée, le bonheur d'agir et de penser, de créer selon l'harmonie universelle du monde où elle évolue en se régénérant sans cesse.
La douleur est l'œuvre des médiocres dont nous tenons nos lois, nos moeurs, notre morale. Elle est l'œuvre des médiocres qui nous entourent, et veulent que nous acceptions leur étroitesse et leur laideur. Ils veulent faire de l'existence un dessin plat et correct, un mouvement d'horlogerie réglé pour des siècles. Ils veulent que ce qui sera demain soit identique à ce qui a été hier. Ils veulent que rien n'évolue, ne se transforme, ne progresse. Ce qui a été doit toujours être. Le meilleur monde est celui qui ne change pas, celui où tout a été réglé d'avance, celui qui ne comporte aucun mouvement d'imprévu, celui qui va droit son chemin, sans interruption, sans arrêt. Pourtant, où va-t-il ? N'est-il pas l'interruption même, l'arrêt, en présence de la vie qui se développe librement, de la vie qui se moque des morales humaines, et des lois, et des politiques. Us ne pensent pas qu'un jour viendra où ce mouvement si bien réglé s'arrêtera net, — où l'horloge refusera de marquer les heures. Le médiocre croit que la vie doit être pour tous telle qu'il l'a voulue pour lui-
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même : plate. Monotone. II ne soupçonne pas que cette quiétude puisse être troublée quelque jour. Cette quiétude, les artistes la troublent. Ils la troublent par leur inquiétude Remarquez combien la quiétude des médiocres est inquiète et peu calme. S'ils croient que rien ne viendra troubler 1 harmonie de leurs rêves, — ils agissent comme s'ils ne le croyaient pas, ils se défendent, ils se liguent, ils ont peur, eux qui ont toutes les audaces. Mais les artistes, qui sont inquiets, possèdent la vraie certitude, et le calme total. Leur inquiétude n'est pas une dispersion, — une honte, — un recul. Elle n exprime aucune crainte. Elle est saine et vivante. Elle est créatrice daction et de pensée. Elle ignore la restriction. Elle ne fait aucune concession à qui que ce soit. Elle est confiante en l'avenir. D'oii provient-elle ? De la lutte qui, chaque jour, nous rapproche de l'idéal, — le réalise en nous. De notre désir qu'il se réalise dans la conscience d'autrui. Nous sommes inquiets pour les autres, leur sort, leur avenir. Nous sommes inquiets à cause de la douleur que les médiocres leur imposent. Ils imposent la pesanteur de leurs élucubrations. Ils leur imposent leur morale. Ceux qui les acceptent sont condamnés à être médiocres, jusqu'au jour où la lumière de l'art, oii la puissance du génie, leur communiquant son héroïsme, en aura fait des esprits libres et des hommes nouveaux.
« Qu'importe, nous atteindrons les sommets », en dépit des médiocres. En dépit des médiocres nous gravirons la colline sacrée. En dépit des in lillérents, nous
découvrirons l'amour, la justice et la vie. La critique nous délivrera du joug de legoïsme. Elle renouvelleranos consciences. Elle émancipera les esprits. La critique, — le culte de la pensée et le culte de l'action, — à la fois rêve et réalité, — imagination et observation, — la critique est le sommet le plus élevé de l'déal, — c'est la plus noble force dont dispose l'humanité pour réaliser Tart dans tous les cîctes de la vie.
Deux voix parlent en nous. Celle qui nous rattache au passé, celle qui nous pousse impérieusement vers l'avenir. Ce sont deux voix discordantes. Le première a peur de l'avenir, elle est timide et lâche, mais sa timidité la rend agressive, perfide, car elle veut à tout prix que nous l'écoutions. C'est la voix de tous les préjugés accumulés, — c'est la voix de toutes les morales. Elle est aiguë et fielleuse. C'est une voix rauque et sans harmonie. L'autre est plus joyeuse, mais pour se défendre elle a besoin d'être grave et sévère. Elle refuse de chanter les louanges des idoles. Elle devient impérieuse, aussi impérieuse que la voix des morts, aussi impérieuse que les voix du passé. Elle clame tous nos espoirs, tous nos besoins, toutes nos certitudes. C'est la voix de la conscience libérée des morales. Cette voix sera bientôt la grande voix des persécutés, des opprimés, des « élites ». Cette voix de la conscience humaine aux prises avec la mort, c'est la voix de la vie.
Une « élite » est nécessaire pour guider l'humanité vers une destinée meilleure. L'élite de 6eux qui pensent pour tous, agissent pour tous. L'élite des poètes, des penseurs. La conception de l'élite a été faussée. On a pris pour l'élite le contraire de l'élite. L'élite n'est pas
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l'aristocratie. Il n'y a pas d'élite en dehors des penseurs, tl n'y a pas d'élite en dehors des artistes. Ceuxci guident l'humanité vers la vie. Tout autre élite exprime la mort. Dans une société, ce ne sont ni les juges ni les moralistes qui représentent le progrès. Ce sont les penseurs. Eux seuls sont l'élite. Les autres ne constituent aucune élite. On pense à tort que toutes les élites concourent au progrès. Ce qui est nuisible est une élite à rebours. La fausse élite des médiocres domine et s'impose. Mais son règne ne peut durer. Une société libre ne veut pas une élite de juges. D'ailleurs, toute société libre est sans élite, parce que les individus qui la composent sont tous des artistes. L'artistocratie est une élite au sein de la niédiocratie, et aucune autre élite ne saurait lui être comparée. Elle seule détient le progrès. Evidemment, certains sont à la tète de larméf. des médiocres. Ils en sont les chefs. La masse les suit. Ce sont les pires d'entre les pires. Ce sont les plus mauvais. Et ils constituent une élite à leur manière. La société, telle qu'elle fonctionne, possède une élite de médiocres. Ils recueillent les désirs de la masse, pour les perpétuer. Ce sont eux qui ont la prétention d'être le progrès. Seule, la pensée constitue une aristocratie. Aristocratie supérieure qui apporte ses bienfaits à tous. L'élite de la pensée, — les meilleurs des hommes, — sait qu'elle ne tient son pouvoir, sa force, que de la masse innombrable qui attend d'elle une direction. Cette direction, c'est en observant les réalités que l'élite l'impose. L'élite des bourgeois conserve des privilèges ; elle a une morale, des lois qu'elle prétend imposer à tous. Elle ne tient son pouvoir de personne. Elle ne tient son pouvoir que de son hypocrisie, que de
l'ignorance de la foule. Elle en profite. Mais cette élite doit compter avec l'élite véritable de ceux qui, comprenant la vie et la découvrant, n'acceptent pas sa domination, la médiocratie, le pouvoir des médiocres, auquel doit se substituer l'artistocratie, le pouvoir des artistes, — ne veulent pas de ses lois, rejettent sa morale, sa religion, rejettent sa politique, son faux-art. Pourquoi subir ce que nous ne reconnaissons pas comme une vérité, comme une nécessité? Pourquoi accepter la morale qui nous amoindrit, nous restreint? Pourquoi accepter ce que notre volonté, ce que notre intelligence, ce que notre cœur nous représentent comme ridicule, imparfait, douloureux? Ce serait un non-sens d'être convaincu de l'impuissance de la loi, et de lui obéir, — d'être convaincu de l'étroitesse du dogme, et de le pratiquer. Ce serait la suprême hypocrisie. Et nous refusons d'être des hypocrites. Les médiocres au contraire agissent comme s'ils croyaient à quelque chose ; ils comprennent ce qu'a d'incertain, mais ce qu'a d'utile, au point de vue société, à leur point de vue, la conservation de préjugés que la seule raison démontre comme le comble de la bêtise. Et ils s'en servent, pour leurs besoins, pour la satisfaction de leur égoïsme. S'ils sont parfaitement convaincus que certains préjugés ont fait leur temps, ils croient qu'ils doivent subsister dans l'intérêt de la société. C'est leur propre intérêt qu'ils envisagent. S'ils ne croient plus à la religion, qui a rempli son rôle et sa mission au sein de l'humanité, ils voudraient qu'elle continue d'agir, en des temps où son action n'est plus possible. Ils voudraient qu'elle soit aussi utile qu'autrefois, en servant de masque, de déguisement, de façade. Le désaccord entre les actes et
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les paroles, crée un état d'esprit absolument anormal. Nul ne pratique ce qu'il affirme. Chacun se contredit. Aucun idéal n'est possible dans ces conditions. A une époque où la religion ne correspond plus à un besoin, - où la morale ne signifie plus rien, — où la loi dans sa rigidité devient une torture, — ils les veulent telles que hier, non transformées, non renouvelées. Hier, l'humanité croyait à un dogme, une morale. C'est bien. Aujourd'hui, elle n'y croit plus. Qu'importe, les médiocres veulent conserver ces préjugés, leur faire rendre de nouveaux services. Et, en elïet, ils leur rendent le service de dissimuler leur hypocrisie sous le couvert de la morale et de la loi, sous le froc de la religion. Le génie, qui s'exprima par les rites religieux, s'exprime aujourd'hui par la science, dont ils furent le pressentiment. L'art joue son rôle aujourd'hui comme autrefois. Il donne à la science comme il a donné aux relisions une raison d'être, il les concilie dans une synthèse supérieure. Parfois, les médiocres s'attaquent k de vieilles idoles ; mais c'est pour leur en substituer de plus immondes. Ils s'attaquent à la religion ; ils lui substituent le capital. Ils s'attaquent aux prêtres ; ils les remplacent par des soldats. Ils s'attaquent à la raison, à la science, — ils s'attaquent à tout ce qui a une valeur, une utilité. Ils nient tout, — déforment tout. A la place d'un préjugé ils en mettent un autre, tout aussi faux et tyrannique. Leur pouvoir s'éternise ainsi : ils exploitent le besoin de changement, de réformes et (le bien-être qui est au cœur de l'humanité. Ils font se succéder les dieux aux dieux. Ils inventent de nouvelles combinaisons. Ils ne comprennent pas plus la science que la religion. Soit qu'ils la défendent.
soit qu'ils l'attaquent, leur conception de la science est nulle. Ils ramènent tout à l'utile, à l'intérêt, conçus platement, petitement. Tous les médiocres se retrouvent sur le même chemin : celui de l'erreur. Il importe de détruire toutes les idoles imposées par les médiocres. Quand on les choque les unes contre les autres, elles rendent le même son vide. L'idole-Raison, l'idole-Loi, l'idole-Science, — ou l'idole-Ignorance, — qui ont pour serviteurs les médiocres, sont néfastes, et nous devons détruire la conception que les médiocres se font des différentes idoles qu'ils utilisent à différentes époques pour égarer la conscience des peuples, briser l'élan de l'individu. Au-dessus des idoles de la médiocratie, plane l'artistocratie qui ne s'incline devant aucune idole, qui rétablit l'équilibre, qui marche sans arrêt, sans hésitation, sans concession ni compromission d'aucune sorte à la « découverte éternelle de la vie ».
L'artistocratie est donc la force supérieure qui maintient constamment l'humanité sur les hauteurs. Elle est bien différente de cette élite qu'on voudrait imposer aux sociétés démocratiques. Elle ne tient son pouvoir que de la loi qui est au fond de la conscience humaine, non de la loi qui inspire les codes. Elle ne tient son pouvoir d'aucune morale. Le pouvoir des artistes n'a rien à voir avec le pouvoir des médiocres. L'artistocratie est accessible à tous. Au fond de chaque pensée, dans le cœur de tout homme, il y a un artistocrate, — il y a un être libre, — i! y a une conscience. Les médiocres ne veulent pas que cet être libre se dégage. Ils l'étouffent sous le mensonge de la morale. Leur individualisme est la négation de l'individualisme. La
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médiocratie est accessible à tous, et là est le danger. Ses portes sont ouvertes à deux battants à ceux qui naissent à la vie. Us naissent dans des milieux esclaves, dans une cité innparfaite. Ils ne font que se débattre pendant toute leur existence contre l'influence des médiocres. Leur conscience se crée dans la lutte. Ils refusent d'entrer dans la cité de mort. Nés dans la médiocratie, ils aspirent à devenir des artistocrates. et ils le deviennent, à force de le vouloir.
Empêchons la médiocratie d'être accessible à tous. Devant cette unique antithèse : la médiocratie, et ïartislocratie, — la vieille lutte des classes semble bien mesquine, les querelles des nations semblent compromises. Mais la médiocratiea intérêt à ce qu'elles persistent, et c'estpourquoi, dansla lutte que se livrent la médiocratie et l'artislocratie, il y a aussi la lutte des classes, il y a aussi les intérêts des nations, et au-dessus l'intérêt supérieur des individus. Y a-t-il des nations artistocrates qui refusent de se battre pour des capitaux, pour des mots, des formules? Plus que les nations sont artistocrates les individus, qui se rendent libres du joug des nations. Us secouent le joug des politiques. Us refusentd'obéir aux lois. Et c'est ainsi que, dans cette lutte de l'artistocratie et de la médiocratie, il y a aussi toute une lutte de classes, d'individus, de peuples, il y a une lutte de rivalités et d'intérêts, de passions Ces luttes, c'est la médiocratie qui les éternise. C'est elle qui les juge utiles à sa conservation. Elle a intérêt à provoquer le désordre. L'artistocratie veut les supprimer, et pour cela elle engage une lutte à mort contre les médiocrates, — contre le pouvoir et l'autorité des médiocres. Toute lutte se ramène à celle-ci.
Tout combat s'engage entre ces deux expressions. Toute querelle se résume dans la querelle éternelle, incessante, querelle sans répit, sans pitié, sans aucune concession de part et d'autre, de la médiocratie et de l'artistocratie. C'est la querelle de l'ignorance et de la science, de la liberté et de la servitude, de l'inertie et de l'action, — du néant et de la vie.
Aux mots succèdent des réalités. Le eu. te des mots a fait son temps. La justice, la beauté, la vie, sont des mots que l'on n'a pas compris, que l'on a prononcés seulement sans en saisir la signification. Il faut que la justice et la beauté cessent d"être des mots. Il faut qu'elles cessent d'être des entités. On a cru que prononcer de tels vocables, c'était par là même réaliser l'idéal qu'ils expriment. Il suffisait d'avoir parlé de justice et de hberté pour qu'aussitôt on crût à leur réalité. Cette conviction suffisait. Le mot n'est rien, tant que l'idée n'a pas été réalisée. Or, le tort a été de substituer les mots aux réalités, de s'en contenter, et d'oublier de réaliser l'idéal. On a pris le mot pour la chose. C'est ainsi que procèdent les médiocres. Redoutant les réalités, ils prononcent les mots. Employés par eux, ils sont vides de sens. Ils nuisent à l'idée qu'ils représentent. Des mots, des mots, ils n'emploient que des mots. Les vocables les plus nobles, les vocables les plus beaux ne signifient plus rien. Us en prostituent le sens, et le détériorent. En supprimant l'idée, ils suppriment le fait. Utilisé par eux, le vocable justice désigne son contraire. Us l'emploient quand même, ils l'emploient pour égarer l'opinion, pour égarer la foule. Ils vont jusqu'à lui parler de justice, jusqu'à lui parler de ■beauté, tout cela pour en déformer le sens, pour rendre
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impossibles, pour retarder la réalisation de la justice et de la beauté. Ce culte des mots a servi les politiciens et les juges. Ce culte des mots a permis aux moralistes d'accomplir leur œuvre néfaste. Ce culte des mots a permis aux médiocres de dominer, en faisant croire à leur indépendance, à leur enthousiasme, à leur amour de la vérité. Mais viennent ceux que les mots n'effraient pas, qui rendent aux vocables leur signification, et qui mettent, à la place des mots, des idées, et à la place des idées, des faits et des réalités.
L'idéal laïque et républicain n'existe pas encore. L'idéal démocratique est à peine ébauché. Ce n'est encore qu'un mot. Tout ce qui s'éloigne de l'idéal de l'art est voué à la mort. La République sera esthétique ou elle ne sera pas. Il faut revenir à la beauté de l'art pour restituer aux mots leur valeur. Ces expressions : monarchie, république,, état, ne signifient rien. Divisons le monde en deux parts, nous ne nous exposerons plus à des confusions : artistocratie, — médiocratie, voilà toute l'humanité actuelle. Que la médiocratie s'impose par la politique, les formes de gouvernement, c'est certain. L'artistocratie ne peut que leur substituer la direction individuelle, personnelle de chacun, se passant de la loi, de la morale, se dirigeant selon une conception esthétique de la vie. Ouand on parle de lidéal laïque, de la révolution, de l'anarchie, c'est le pressentiment de l'artistocratie future, changeant en volontés libres les volontés esclaves. C'est l'idéal artistocratique seul qui est l'idéal de la vérité, car il se passe du secours de la politique pour imposer le progrès. Religieux ou non, l'idéal des médiocres est mensonger. La démocratie qui substitue à l'art la poli-
tique se condamne elle-même à végéter, à ne jamais réaliser cet idéal laïque dont elle parle tant. C'est l'idéal de la laideur qu'elle réalise, et l'idéal laïque accaparé par les médiocres n'est que cet idéal. Nous sommes toujours dans le domaine des mots. Mais c'est une réalité, hélas ! que de constater qu'ils sont déformés. Nous sommes dans le domaine des mots vagues. Il importe de restituer aux mots leur vraie signification, pour savoir vers quelles réalités nous devons tendre. Restituer d'abord leur sens aux vocables : ensuite agir. L'éducation de la démocratie consiste dans l'étude approfondie des mots, dans [leur bon emploi, et dès que l'on sait ce que chaque vocable signifie on a le droit d'agir. Qu'est-ce que la justice? Toute éducation morale de la démocratie doit commencer par cette question. Qu'est ce que la beauté? Qu'est-ce que l'idéal? Quand on sera fixé sur le sens de ces vocables, on possédera l'arme qu'il faut pour agir. On ne se paiera plus de mots. On redescendra dans le domaine des réalités. On saura ce que l'on veut. Comment réaliser la justice quand on ne sait même pas ce que c'est, quand on emploie ce vocable sans connaître exactement sa haute signification? Demandons ce que c'est que la justice à tous ceux qui emploient ce vocable. Bieu peu nous répondront, et nous devons commencer par restituer aux vocables leur sens, que le médiocre a faussé. Une démocratie qui use de mots qu'elle ne comprend pas est une médiocratie. L'idéal laïque et républicain n"a pas encore franchi l'étape de la délivrance : il en est encore aux formules vagues, incertaines, aux mots creux et sonores. A nous de faire en sorte que les mots cessent d'être des sons vides, qu'ils
ou L'AIVriSTOCUATlK 313
contiennent des réalités. Nous sommes au premier degré de l'émancipation, la recherche du sens des mots, le pressentiment de ce qu'ils veulent dire. C'est la marche à suivre pour parvenir à l'artistocratie. C'est une des étapes obligatoires. La vérité est dans l'art, avec l'idéal : et pour la saisir, il reste aux faibles à faire beaucoup d'efforts. S'ils n'agissent pas dans le but de réaliser la beauté, ils appartiennent à la médiocratie. Il faut donc que toute vie se rapproche de l'art pour être vivante. Rechercher le sens des mots renouvellera les caractères. On cessera de parler pour ne rien dire. Autant de trouvailles que notre temps a la mission de favoriser. La plupart sont encore dans l'incertitude et l'hésitation. //s ne savent pas. L'ignorance est le plus dur des esclavages modernes. Il est dur de le sec >uer. Les lois ne pourront rien. Passons-nous du secours de la loi et de la morale pour découvrir la vérité. Elles représentent l'erreur. Elles paralysent l'effort de l'homme. L'idéal laïque et républicain triomphera par la défaite de l'ignorance. Il ne signifie rien s'il ne signiûe pas que l'art doit prendre dans les consciences la place de la laideur, que le pouvoir des artistes doit être substitué à celui des médiocres. Cet idéal n'est encore qu'une entité, à côté de l'idéal de l'art, qui existe. Parce que l'ignorance aveugle les esprits. Elle les aveugle sur le sens de cet idéal. Elle le défigure. Elle le restreint. Ceux qui croient réaliser cet idéal ne fontqu'en retarder réclusion, pour l'avoir fausse dans 1 esprit des masses. Il est de venu une mauvaise idole. Il est devenu un esclavage de plus. Attention aux médiocres qui s'en servent pour parvenir. Substituer un esclavage à un autreesclavage, c'est la négation J u progrès.
MA LE CULTE DE l'tdÉAL
C'est pourtant au nom du progrès que s'accomplit cette substitution. Le progrès est une formule de vie, aussi bien qu'une formule de mort. On le comprend bien ou mal. Ce mot est encore à préciser. Le progrès est dans la volonté de l'individu, qui sait ce qu'il veut. Il est dans la conscience humaine. Il est individuel, avant d'être social. Le progrès, c'est l'adhésion de plusieurs individus au même idéal. L'idéal de la vie, né du réel, c'est l'idéal du progrès. Comment réaliser le progrès, si l'on ne s'est pas délivré soi-même des tares ancestrales, des croyances anciennes? L'individu, pour être soi-même, commence par soulever la lourde pierre des préjugés qui l'enserrant dans un tombeau. Il commence par rejeter tout ce que lui ont légué ses ancêtres les morts. Il reconnaît ce qu'il leur doit, mais surtout ce qu'il se doit à soi-même et ce qu'il doit à ses descendants. C'est l'idée quil se doit plus aux vivants qu'aux morts, au présentqu'au passé, qui le libèreet l'affranchit. Les vivants obéissent à un idéal vivant. Là est le progrès de redevenir soi-même, par la lutte et l'effort, dans un milieu qui nivelle tout génie, toute pensée, toute force. Dans un milieu qui a horreur de l'indépendance et du talent. Le progrès, c'est la lutte que l'individu entame avec le milieu. D'autres fois, c'est la lutte que le milieu entame avec l'individu. C'est qu'alors l'individu n'est lui-même que l'expression d'un milieu, que le représentant d'une société, que le légataire d'une morale ou d'une législation. Dans ce cas, le milieu qui l'attaque est un milieu d'hommes libres. Ce milieu réagit contre le faux individualisme des médiocres, qui incarne un faux idéal. Cet individualisme est négatif. Des milieux hostiles s'attaquent au génie. Le
ou l'art[stocratie 315
nombre ne peut rien contre Iri pensée libre. On l'a vue briser tOus les obstacles. Le progrès n'est rien tant qu'il ne s'accomplit pas dans les profondeurs de la conscience, par I observation de la vie, la rencontre de l'être avec l'univers. Le progrès est dans la pensée Le progrès est dans l'action. Le progrès, en médiocratie. consiste à tuer, a voler, à piller le plus possible. On est satisfait quand on a fait une guerre, ruiné un homme. C'est là le progrès. Les médiocres résistent au progrès. Ils inventent un progrès à eux. Ils le détournent de sa destination . Ils en font un élément de décadence par le sens de négation qu'ils lui prêtent. Leur progrès est la pire des décadences. Les mots prennent avec les médiocres une signification inattendue. Pour eux, le progrès est .synonyme de bien-être. Le bienêtre au sens étroit. 11 consiste à profiter des découvertes de la science, après l'avoir niée. ll>' parlent constamment du progrès, sans y rien comprendre. Ontils réalisé le vrai progrès en se libérant, en se délivrant de leurs tares? Sont-ils eux-mêmes? Ils ne le sont que trop dans la laideur. Leur égoïsme est-il devenu l'entr' aide, la coopération, la solidarité? Et s'il l'est devenu, quelle nouvelle forme d'égoïsme n'y a-t-il pas au fond de tout cela? N'est-ce pas un égoïsme pire, déguisé sous différents noms? Alors, pourquoi parler de progrès? Le progrès, encore un mot avec lequel on leurre la démocratie, — encore un terme vague par lequel on barre la route au progrès. Au nom du progrès on entrave tout progrès. En s'hypnotisant sur des formules creuses, le peuple oublie de réaliser le vrai progrès. Il oublie de penser. Il oublie d'agir. Il oublie de se délivrer. Il devient l'esclave d'une formule, d'une idée
316 LE CULTE DE L'iUÉAL
qu'il ne comprend pas. On ne doit être l'esclave d'aucune formule. On doit s'affranchir de toutes les formules. Seule la beauté doit s'imposer, et en s'imposant, créer la liberté en face de tous les systèmes. Se soumettre à la beauté, c'est renoncer à se soumettre à quoi que ce soit. C'est adopter en face de tous les milieux une attitude indépendante. Or la formule progrès, comme toutes les autres, contient son contraire. Comme toutes les autres, elle est déprimante, si on en fausse le sens. Mais comme toutes les autres elle devient créatrice d'énergie et de mouvements, de réalités, si on ne l'emploie pas aveuglément, si on en use avec intelligence, avec sagesse, si on ne se paie pas de mots, si on ne se grise pas de formules, — si on a conscience de ce que l'on veut, pour avoir conscience de ce que l'on peut.
Nous parlons de justice. Soyons justes. Commençons par nous affranchir pour affranchir les autres. Commençons par donner l'exemple. Commençons par être savants, pour parler de science. Soyons artistes, avant de parler d'art. Soyons vertueux, pour parler de la vertu. Avant tout, pratiquons ce que nous réclamons des autres. Commençons par donner l'exemple de l'indépendance avant de prêcher l'indépendance. Pratiquons le culte de l'idéal pour avoir le droit d'en parler. N'exigeons rien des autres sans l'avoir exigé de nous-même. Pour prêcher dans le désert des médiocres, commençons par nous délivrer de la médiocrité. La pensée que nous avons un rôle social à remplir nous oblige à être sévère vis-à-vis de nous-mème. Ce que nous exigeons de l'humanité, exigeons le de notre volonté. Tout notre effort doit porter sur notre progrès
ou l'arïistocraïie 317
individuel. L'idée que nous voulons réformer autrui nous commande de nous réformer nous-même. Et dès lors nous ne nous efforçons plus que de nous développer selon l'harmonie de la vie, — nous veillons sur toutes nos paroles, nous pesons tous nos actes. Nous ne songeons qu'à notre amélioration individuelle. Nous avons la certitude que l'effort que nous faisons pour vivre en harmonie avec la vie profite à autrui. Nous voulons réaliser le plus de beauté possible. Notre progrès individuel sert le progrès social. Pour mieux améliorer le sort des autres, améliorons le nôtre. Ainsi la réalisation de l'idéal doit être l'objet constant de notre existence. L'effort que nous faisons pour nous affranchir affranchit le voisin. C'est autant de gagné pour lui. Si nous nous affranchissons aux dépens de ses préjugés, de son égoïsme, de sa fortune, c'est autant de gagné pour lui. Nous l'affranchissons du même coup. Si nous ne nous affranchissons qu'aux dépens de qu'il croit être le bonheur et la vie, qu'en gênant ses petites combinaisons, ses bas calculs, son ignorance, c'est luimême autant que nous-même que nous affranchissons. Et c'est pourquoi, moins que jamais, nous craignons de lui être hostile, de combattre son faux goût, son faux-art, sa laideur et sa médiocrité. Au contraire, nous nous reprocherions de ne pas les combattre. Nous agissons dins son intérêt. L'intérêt du voisin nous ordonne de réformer ses goûts, de violer sa morale, de supprimer ses lois. Et c'est aussi le nôtre. C'est notre intérêt de résister à la morale bourgeoise. C'est notre intérêt de ne vouloir que le triomphe de l'art dans les consciences. Nous préparons ainsi une société dans laquelle le progrès aura cessé d'êtie un mot. La science
318 LE CULTE UE l'idÉAL
ne sera plus une formule creuse. Cette société, nous la réalisons par notre exemple, nous la réalisons dans la société présente. Nous rendons le progrès possible dans le présent. En gênant leurs petites combinaisons, nous annihilons sans cesse le faux effort des médiocres, et nous pouvons vivre librement dans une société esclave.
Que Ion cesse de considérer la morale bourgeoise comme la vraie morale. La morale actuelle est un mensonge. L'art actuel est le contraire de la morale courante. Il exprime des idées que celle-ci réprouve. Il réhabilite la vie. 11 exalte l'individu. Il correspond à ce qu'il y a d'indépendance et de volonté dans la pensée humaine. Il se substitue à la morale, et les idées qu'il exprime deviennent la morale vivante, la morale de la vie et de la beauté. Oui, opposons l'art et la morale, dès qu'il s'agit de la morale des médiocres. Et qu'en les opposant, nous proclamions par là même que l'art est la seule et unique morale, c'est-à-dire la seule raison d'exister. L'âme affranchie par la beauté de l'art, l'âme qui crée une œuvre qui lui survit, l'âme qui s'exprime tout entière dans un poème de lumière, réalise le bien, la bonté, la vertu. Qu'importe que ses idées choquent la morale courante : celle-ci est dans le faux. Elle a une fausse conception de la bonté, du vrai. Elle est en désaccord avec la vie. Aucune idée n'est blâmable qui est exprimée par le génie. Mais les médiocres la déforment, et la critique lui restitue son vrai sens. La critique fonde ainsi une morale nouvelle au sein de l'hu-
ou L ARTISTOCRATIE 319
manit.é, une morale qui se passe des lois de la société, mais non des lois de la nature, qui est la découverte de la vie sous les mensonges qui la recouvrent, une morale qui laisse à l'individu son autonomie, sa responsabilité, sa volonté, sa liberté, par lesquelles il se prouve supérieur à ceux qui ont besoin d'un appui et d'un secours qu'ils ne trouvent pas en eux-mêmes, mais dans les lois restrictives de la personnalité, dans les conventions absurdes, dans les préjugés séculaires. Lart, c'est la sincérité opposée au mensonge, et voilà pourquoi la morale de l'art est en désaccord avec toutes les morales actuelles : morale religieuse , morale laïque, morale sociale, morale individualiste, qui toutes déforment la vie, les pensées, les gestes. Par la beauté que l'œuvre d'art exprime, elle donne à l'individu pleine conscience de lui-même, elle fait de lui un artiste, qui combat l'égoïsme et l'intérêt que les médiocres ont placés à la base de la vie.
Nous avons le devoir de recueillir le legs du passé chaque fois qu'il est conforme à nos aspirations, d'accepter ce qui collabore à l'œuvre humain^ du progrès, nous devons découvrir dans tout ce qui nous a précédés, comme dans tout ce qui nous entoure, une augmentation, un accroissement de vie, — et repousser tout ce qui restreint la vie, tout ce qui arrête l'élan de nos esprits, dans le passé, dans le présent ; — nous avons le devoir de nous chercher, de nous découvrir sous toutes les influences qui nous ont déformés. Ce que nous acceptons n'est que la découverte que nous faisons de
nous-même, de notre pensée, et de notre idéal, dans l'humanité et dans la nature. C'est nous-même que nous retrouvons dans les êtres qui nous ont précédés, dans les paysages qui nous entourent. Recueillons-nous en présence de la nature. Ecoutons la voix impérieuse qui nous ordonne d'agir. Cherchons nous dans le passé, cherchons nous dans le présent. Cherchons l'idéal dans les livres, dans les arts humains. Nous ne faisons que nous éprouver, que nous découvrir, à chaque pas que nous faisons dans l'existence. A chaque pas que nous faisons dans l'existence notre conscience s'éclaire, et notre idéal se précise. Se chercher sans trêve, se chercher sans cesse, s'augmenter sans cesse, c'est le devoir de tout être lihre. La liberté ne nous sert qu'à nous augmenter, qu'à nous agrandir. Ainsi nous découvrons notre conscience, nous l'harmonisons avec la vie, elle prolonge l'harmonie de la vie, qu'elle conçoit vraiment. Nous devenons nous-même en nous délivrant, à chaque heure, de l'influence des médiocres. Et plus nous entrons en contact avec la vie, plus notre personnalité se retrouve dans les êtres et dans les choses, plus nous devenons nous-même, plus notre conscience se dégage, plus notre individualité s'afflrme. Nous ne nous dispersons pas. Nous nous retrouvons, nous nous « découvrons ». Notre unique devoir, c'est d être nous-même, et nous n'y parvenons qu'après avoir ressemblé aux autres, qu'après avoir hérité des opinions et des morales, qu'après avoir subi l'empreinte du grand nombre. Nous nous débattons contre ce qu'il y a de « laideur » en nous, contre ce qui ne nous appartient pas. A mesure que nous nous délivrons de la mort, l'harmonie de la vie présente nous pénètre et nous renouvelle. Pour
ou l'ahtistocratje 321
être nous-même, nous n'avons accepté aucune morale, aucun principe, aucun système. Nous nous sommes fait une morale, qui dirige nos actes. Nous nous' sommes donné des principes. Nous avons découvert l'idéal. L'idéal est le résultat de nos efforts quotidiens. Qu'importe la douleur, quand l'idéal a vaincu la douleur. L'idéal n'a sa source que dans la douleur ; il ne prend naissance, il ne germe, il ne s'ébauche que dans la douleur. Est-ce une raison pour aimer la douleur? Non, Est-ce une raison pour l'excuser et l'accepter? Pas davantage. Nous haïssons la douleur, et notre haine nous la fait regarder en face Elle ne nous fait pas peur. Nous ne reculons pas devant la lutte. Nous ne renonçons pas à l'effort. Nous attaquons la douleur en face. L'idéal est l'expression de notre victoire. Quand l'idéal triomphe, la douleur est vaincue. Or l'idéal triomphe chaque jour, parce que chaque jour nous luttons contre la douleur. Chaque jour nous remportons la victoire, qui est la recherche de l'idéal, — qui est la découverte de nous-mème. Ainsi, pour se « retrouver », indépendant et libre, au centre de l'univers, pour se chercher chaque jour, car chaque jour, il importe de se retrouver, et de se « découvrir », il faut souffrir quotidiennement, il faut avoir connu toute la douleur humaine. La revanche, qui est notre victoire, c'est le triomphe de la vie dans la lutte et l'elfort : notre récompense c'est la découverte que nous faisons de notre volonté et de notre héroïsme, c'est la conscience que nous prenons de notre force. Pour parvenir à cette conscience,, nous n'hésitons pas à souffrir, au besoin même nous provoquons la douleur, nous l'appelons, non pour qu'elle nous étouffe, mais pour l'étouifer. Notre
douleur n'est pas une forme de mysticisme; nous ne l'acceptons pas avec résignation ; nous ne nous complaisons pas dans les tortures du ciliée: ce n'est pas une forme de sadisme. Nous l'appelons, pour en triompher, — pour la vaincre, — pour découvrir l'idéal. Car notre joie de nous k découvrir » anéantit jusqu'au souvenir de la douleur ; elle la compense largement. Notre joie efface toutes les traces de la douleur. Et chaque jour nous jouissons parce que chaque jour nous avons souf** fert. Il est certain que le passé nous a légué plus de douleur que de joie, que le présent nous réserve plus de tristesse que de bonheur, et que, malgré tout, notre bonheur et notre joie compensent largement ce que nous subissons. Le peu de bonheur que nous possédons est immense. L'art suffit à nous faire oublier toutes les tristesses. Sans cesse, nous avons des motifs de tristesse. Mais qu'une seule expression de beauté se découvre, et nous sommes heureux. Nous oublions le spectacle de la laideur. Il y a beaucoup plus de laideur que de beauté ; beaucoup plus de médiocres que d'artistes. Mais qu'un seul artiste se révèle, et nous oublions les médiocres. Une seule joie anéantit mille douleurs. Un seul geste d'art efface tous les gestes sans art. Et il faut qu'il en soit ainsi. Il faut que la laideur ait l'air de triompher, d'avoir le dessus, de dominer, d'être partout Il suffit qu'une forme de beauté apparaisse pour que la médiocrité s'évanouisse.
Entre la médiocrité et notre conscience, nous n'hésitons pas. La médiocratie abuse du terme conscience .
ou l'artistocratie 323
Pour elle, c'est de subir passivement la morale, de respecter la loi et les préjugés, de se courber devant la force. La conscience, c'est de tout accepter sans se plaindre. C'est l'inconscience la plus absolue, la négation des lois de ia vie, — l'ignorance de la beauté. Deux consciences s'opposent : la conscience telle que la médiocratie l'imagine et la conscience qui brise les obstacles qui arrêtent l'élan des êtres vers la vie. Celleci ne s'accordera jamais avec la médiocratie. Entre la conscience et la médiocratie, il y a une lutte à mort. La conscience des hommes libres exige qu'ils combattent la médiocratie, et qu'ils rejettent le lourd fardeau de sa morale et de ses lois.
La société actuelle est une « médiocratie ». Quand sera-t-elle une ai'tistocratie? L artistocratie réside uniquement dans l'individu. C'est le pouvoir qu'a l'esprit de se gouverner librement dans le sens delà beauté. Seul, à l'heure actuelle, l'individu libre réalise l'artistocratie. li est une société de pensées, de sentiments, d'actions. 11 est un monde d'harmonie et de lumière. La médiocratie et la société se confondent. On ne peut parler de la société sans accorder à ce vocable un sens défavorable. Il ne désigne que l'impuissance à réaliser la justice. La médiocratie actuelle est toute la société, puisque c'est elle qui a en mains le pouvoir, puisque c'est elle qui fait les lois. Elle combat l'individu, elle veut empêcher la pensée de suivre librement son cours, elle veut l'anéantir. Elle n'y parvient pas. Elle ne peut pas y parvenir. La pensée ne souffre aucune restriction. Elle ne subit aucune diminution. S'il en était autrement, si elle n'était pas libre, la pensée n'existerait pas. Elle est libre en dépit des lois, elle est libre malgré la mort.
La société a horieur de l'idée. En effet, i'idée c'est la lumière. — l'idée c'est le génie. Parce que la médiocratie détient le pouvoir, l'idée paraît vaincue. La société paraît avoir le dessus, elle croit avoir étouffé l'indépendance et la liberté que l'individu réclame. Ce pouvoir n'en est pas un. Le pouvoir de l'idée est bien plus profond. Puisque la société a besoin de l'appui des lois pour subsister, c'est quelle est imparfaite. Elle prouve par là son infériorité. C'est cela qui prouve sa faiblesse. Le pouvoir des médiocres est un leurre. Mais celui de la pensée un pouvoir réel. C'est un pouvoir ft intérieur », personnel, qu'aucune loi ne peut supprimer au dedans de notre être, .\ucuneloi ne peut effacer ce que nous pensons. La loi est faite.pour restreindre la liberté de l'individu. La penséeexprimesalibération. La pensée est la grande force qui renverse le pouvoir des médiocres. Elle n'a besoin d'aucun tribunal, d'aucune loi, pour s'exercer. Elle n'a pas recours à la force publique. Elle ne réclame point le concours des gendarmes pour s'imposer. La pensée pénètre, imprègne, s'insinue. Elle prend une possession totale de l'être. Si donc la société au sens médiocre, la médiocratie, parait l'emporter sur l'artistccratie, parce qu'elle a des lois et des tribunaux, cette victoire n'est qu'une apparence, comme tout ce qui se fait en médiocratie, et le vrai pouvoir, le pouvoir certain sur les âmes, c'est l'artislocratie qui l'exerce, contre tous les pouvoirs. Elle donne à l'individu conscience de ses droits. La société, qui ne remplit pas envers les individus ses devoirs de justice et de solidarité, — bien qu'elle ait cette prétention — , exige de l'individu le sacrifice de sa liberté. Elle exige le sacrifice de sa pensée. Elle exige que l'individu se
ou l'artistocratie 3^25
«ourbe devant ses lois. En échange des prétendus services qu'elle lui rend, elle exige que l'individu ne pense pas, n'agisse pas. L'individu qui se courbe devant la société ne mérite pas d'être libre, et dès lors s'il subit toutes les humiliations, toutes les contraintes, il n'a pas le droit de se plaindre. La médiocratie institue des codes et des tribunaux, elle a une morale, et si les médiocres en sont victimes, ne les plaignons pas. Ils sont les victimes des lois qu'ils ont élaborées, victimes de leur morale, victimes de leurs préjugés. Mais que l'individu libre soit victime de la société des médiocres, de la médiocratie — , c'est ce que l'artistocratie n'accepte pas. Et son devoir, le devoir qu'elle se doit à elle-même, qu'elle doit à la société affranchie qu'elle représente, ce devoir, c'est de violer les lois de la médiocratie, c'est de refuser de se courber sous le joug commun. C'est sa seule raison d'exister. Ce devoir, la pensée le remplit en protestant, en agissant. Notre devoir, le seul devoir des hommes libres, c'est d'être des artistocrates.
Ce pouvoir de l'artistocratie s'exerce par tous, au nom de tous. Ce n'est pas une aristocratie. S'il était une aristocratie, il serait incomplet. Il serait une tyrannie. Dans l'artistocratie, la tyrannie du nombre n'existe pas plus que celle de l'élite. Comme il ne s'agit pas ici d'un pouvoir politique, ce n'est pas une république basée sur le suffrage universel. Chaque être a la conscience d'être une force libre ; chaque être agit selon l'harmonie ie la vie. L'artistocratie, c'est une force au sein de la société, une force de progrès, d'évolution ; ■c'est la force de la volonté, c'est la force de la pensée en marche vers la vie. De même qu'il y a le pouvoir
exercé par tous les médiocres, — la médiocrâlie — , il y a le pouvoir exercé par tous les artistes, — l'artistocratie. Deux sociétés en contradiction. Dans chacune, le pouvoir est exercé par tous. Seulement, la première l'exerce au nom du passé, la seconde au nom de l'avenir, et toutes deux forment la réalité du présent.
Dans la médiocratie, — il y a l'aristocratie qui attire à elle tous les avantages, tous les privilèges, qui leurre la démocratie ou la flatte, qui l'utilise pour l'empêcher de devenir une aristocratie. En démocratie cette aristocratie subsiste, avec toutes ses erreurs. I! y a la fausse élite qui a la prétention de s'imposer au nombre ou de refléter ses tendances. Il y a les médiocres qui dirigent les médiocres. Ils se donnent des chefs. Ils ont besoin de gouverner et d'être gouvernés. Ils se donnent des lois. Il se donnent des juges. Us créent l'aristocratie qui évolue en leur nom. Le besoin de diriger, d'être dirigé, le pouvoir politique mis au-dessus de tout, c'est la caractéristique de la médiocratie. La médiocratie a donc une élite. L'artistocratie n'en reconnaît pas. C'est elle qui est vraiment l'élite, en face de la médiocratie. C'est elle qui représente le progrès. Dans son sein, il n'y a pas d élite ; mais elle est une élite si on la compare au pouvoir exercé par les médiocres, qui est pour les médiocres l'élite à laquelle ils confient le soin de les protéger et de les défendre contre les révoltés de l'artistocratie.
N'admettant pas le pouvoir delà politique, n'admettant pas l'Etat, l'artistocratie n'admet pas plus le gouvernement d'un seul que le gouvernement de plusieurs. Mais elle donne à tous accès aux jouissances supérieures de l'esprit, au lieu de leur donner accès à
<tu l'artistochatie 327
la direction de lEtat. Celle-ci ne compte pas é.n artistocratie. Elle est tout simplement supprimée. L'individu se gouverne librement. La société est une société d'hommes libres. L'artistocrate ne tend qu'à se gouverner soi-même sans le secours de la morale et de la politique. Mais il veut, il exige ce droit pour tous. Si jamais la démocratie existe intégralement, dépouillée de ses tares, c'est qu'elle réalisera l'état supérieur de l'esprit, qui fait de chaque individu un artiste, je veux dire l'artistocratie.
La société de la « médiocratie » redoute par dessus tout l'idéal. Or, comme l'idéal est individuel, comme il prend naissance dans la pensée humaine en contact avec la vie. la société ne redoute rien tant que l'individualisme. La société et l'individu sont aux prises. Sous-entendez la société des médiocres (la société actuelle n'est qu'une vaste médiocratie!», car la volonté commune des individus réalise un idéal social, en désaccord avec l'idéal de la « médiocratie ». Les individus libérés forment une société à part, qui obéit à l'idéal de la vie découvert par chaque individu en spi-mènfie. La société, telle qu'elle fonctionne, aux mains de la médiocratie, renonce à poursuivre un but vraiment « social », humain au sens le plus élevé. En sorte que c'est l'individu qui apporte à la société l'idéal qui lui manque. En fin de compte, l'idéal social est l'œuvre de l'individu. C'est l'œuvre des individus associés, collaborant à la réalisation de l'idéal. L'idéal social, l'idéal qui doit guider les sociétés, c'est l'idéal individuel, celui que tout penseur découvre en constatant l'imperfection des sociétés. Le penseur est le précurseur dont le cerveau contient un monde. Son cerveau enfante une humanité d'hommes
libres. C'est en observant les individus, en les voyant évoluer dans les différents milieux, qu'il découvre l'idéal que chaque individu doit réaliser pour vivre en société libre, il donne un sens à l'agitation des hommes. Leurs pres-^entiments se changent en sentiments. Leurs désirs en réalités. Le penseur ne vit pas isolé; l'idéal qu'il découvre n'est pas son œuvre unique; c'est l'œuvre de toutes les générations qui l'ont précédé, c'est l'œuvre de la génération qu'il s. sous les yeux. Cet idéal social est une œuvre individuelle, parce que le penseur le découvre; et il devient social, parce qu'il a été découvert, parla pensée d'un seul, pour être réalisé par tous. Puisé dans l'observation de tous, découvert pour être réalisé par tous, l'individu en est le centre, il en est l'aboutissement, et il en est aussi le point de départ. Il est entre deux cités : celle du passé, et celle de l'avenir. 11 les contient toutes deux. Il fait que l'une peut naître, plus, parfaite, des imperfections de l'autre. Quelle que soit la part de la société dans la découverte de l'idéal, la part des anonymes, qui est immense, sans Ip génie individuel, qui concentre toutes les forces pour les f^endre à la vie sous leur forme durable, aucune amélioration n'est possible. Le culte de l'idéal réclame une part égale de la société et de l'individu, mais c'est l'individu qui découvre 1 idéal, le formule pour les foules, et la société des médiocres, la « médiocratie » a intérêt à restreindre la liberté de l'individu, parce quelle restreint du même coup la liberté de la société qu'il devance, parce qu'elle veut empêcher qu'une société meilleure se réalise, qu'une « artistocratie » lui succède. La société, en s'élevant de toute la puissance de ses lois et de ses préjugés contre
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la conscience individuelle, veut briser du même coup la conscience collective qui en résulte. 11 s'agit de barrer la route à l'harmonie. Il s'agit d'empêcher à tout prix jusqu'à la possibilité d'une société meilleure. Il ne faut pas que la pensée même d'une telle société puisse exister dans l'esprit de quelqu'un. Et l'individu, qui parle pour tous, qui agit pour tous, a contre lui le nombre, la société, qui ne veut pas d'amélioration; la société a contre elle la société. L'artistocratie est une élite, mais ce n'est pas une élite comme les autres. La « médiocratie », ou l'élite des médiocres, prenant la parole pour tous les médiocres, revendique ses droits contre le peneur libre. La médiocratie revendique le droit de penser à sa guise, — , qui est de ne pas penser — , le droit déjuger, de condamner ou d'absoudre. Elle revendique le droit d'exister à rebours. Elle est inexistante. L'individu a donc une société à défendre contre une autre société. Il prend la parole au nom de l'artistocratie contre la méJiocratie. Ainsi, son rôle est double : démolir, — reconstruire, — abattre. — édifier. Il importe de démolir chaque jour quelque préjugé pour reconstruire, sur ses ruines, une cité renouvelée. Cette cité renouvelée est dans le cœur de ceux qui escortent le pens^iur, qui lui soumettent leurs désirs, qui le chargent de formuler leurs revendications. Ils le chargent d'abord de préciser leurs besoins, de lire dans les profondeurs de leur conscience, et quand il leur a dit : « Voilà ce que vous voulez! voilà ce qu'il vous manque! » ils le délèguent pour revendiquer leurs droits. Le penseur a donc pour mission de fixer aux individus le sens de leurs besoins, de les découvrir à eux-mêmes, de leur donner une conscience, une âme.
et ensuite, au nom de cette âme, de porter leur cause devant le tribunal de la médiocratie. Cette fois, les rôles sont changés. C'est le penseur qui accuse, qui condamne. Il y a, en face de la cité de mort, la cité de lumière, qui proteste, par la voix de son élite, chaque fois qu'une iniquité est commise. Elle proteste, chaque fois que l'élite lui dit de se joindre à elle. Et l'union, l'association du penseur et de la foule, — est une force redoutable. Rien ne résiste à cette voix de la conscience humaine. Ils ne forment qu'un seul être. Il n'y a plus ni foule ni individu : il y a la conscience humaine, la révolte du sentiment et de la raison, la revanche de la vie. Le penseur disparaît dans la masse anonyme. Sa voix se multiplie. Son enthousiasme se décuple. Il revit en chaque conscience. Chaque conscience vit en lui. Il se sent porté en avant par une force irrésistible. Il avance sous la poussée de ceux que luimême a poussés... Celui qui a déterminé le bel élan de vie libre qui emporte les foules vers l'idéal, est parmi elles comme un anonyme, un inconnu. Il y a eu des heures où l'artistocralie s'est soulevée contre la médiocratie. Heures sublimes! Le penseur était dans la foule, pour une fois vibrant avec lui, confondu avec elle, agissant comme elle, entraîné par elle, et tantôt l'entraînant. Il y a des heures où la médiocratie a fléchi sous cette poussée terrible. Ces heures, multiplions les. La cité meilleure existe dans le cœur des meilleurs. Et quand elle veut se réaliser, réaliser l'idéal, la cité meilleure se révolte, refuse d'obéir, et sa voix couvre la voix rauque des médiocres.
Chaque jour, chaque heure constitue une protestation. L'équilibre est rétabli. Il y a des moments où
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rhoaime éprouve le besoin d'idéal, — ou ce besoin est irrésistible, oui sa conscience se révolte, où il ne se sent plus capable de contenir l'élan de vie libre qui le pousse à réaliser l'idéal. 11 a assez contenu son indignation. Il faut qu'elle éclate, (^e sont les heures lumineuses où l'idéal reprend sa revanche. C'est l'heure des révolutions! Révolutions fécondes, fertiles en résultats! Quelquefois les révolutions sont faites par les bourgeois. Les médiocres exploitent les révolutions. La médiocratie ne s'avoue pas vaincue, quand le peuple se soulève, quand l'individu reprend conscience de ses droits, et quand le grand mouvement de protestation est passé, elle sait en tirer profit, l'utiliser pour son œuvre démoralisatrice. 3Iais l'idée n'en fait pas moins son chemin, et la grande révolution s'accomplit dans les consciences, dans les cœurs, dans les esprits.
La conscience de l'individu incarne la conscience nationale, quand elle est l'expression de la conscience humaine. Ce pouvoir n'est donné qu'aux plus grands. Etre un moment de la vie de l'humanité. Etre l'expression de l'idéal d un peuple. Marcher en tète de l'évolution. C'est la gloire de l'élite. Gloire qui n'exige pas le fracas. Gloire différente de celle des médiocres. Leur fausse gloire est veule. Quand les médiocres se reconnaissent dans l'un des leurs, ils le déclarent grand. Ils en font une gloire nationale, — quelquefois internationale, — mais jamais une gloire humaine. Pour mériter celle-ci, il faut être de l'artistocratie. La médiocratie n'a pas de frontières; elle appartient à tous les peuples; elle constitue une cité commune à tous. Elle groupe tous les médiocres du passé et du présent. Elle est vaste. L'artistocratie aussi est
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vaste; lartistociatie aussi n'a pas de frontières; l'artistocratie aussi groupe l'élite du passé et du présent. Mais tandis que la tnédiocratie ne parvient jamais, pai delà l'espace et le temps, à cette gloire humaine, l'artistocratie en est l'expression la plus haute. La médiocratie est pour chaque peuple l'esprit de mort qui l'attache au passé. Pour chaque peuple, elle exprime la décadence; elle est un état dans l'état. Elle est l'Etat lui-même. Il y a. dans chaque peuple, ceux qui résistent à révolution, et contre lesquels l'évolution s'accomplit : ce sont les médiocres. Ils triomphent et veulent étouiïer l'artistocratie. Les médiocres s'accordent à exalter l'idée de patrie en la dénaturant, et dans toutes les patries ils se reconnaissent. Ils se valent, ils s'égalent. Leurs habitudes sont les mêmes. La race, le milieu ne leur confèrent pas tant de dissemblance. Au fond, ils sont tous les mêmes. Sous toutes les latitudes, et sous tous les climats, les médiocres se ressemblent. Ni le langage, ni le costume ne constituent des différence.'». Au fond leur langage est le même : celui de la médiocrité. Ils parlent ce langage, le plus universel de tous. Ils ont les mêmes lois absurdes. Ils ont les mêmes castes. Partout, les riches et les pauvres sont aux prises. Partout l'aristocratie et la démocratie se combattent. Partout, ils ont des gouvernements et des tribunaux. Partout, ils ont des soldats et des juges. Partout, ils ont des prêtres. Alors, pourquoi se laisser prendre au plus ou moins d'éclat, au plus ou moins de patriotisme, au plus ou moins de faux talent qui paraît les distinguer entre eux? Ce ne sont que des formes d'une même laideur. Elle s'exprime sous plusieurs aspects. Elle est partout identique. Elle ne change pas. Elle ne varie
ou r.'AivnsTOGRATiE 383
pas. Le médiocre qui agit sous telle latitude emploie les mêmes moyens sous telle autre. Ils font collaborer l'univers entier à leur laideur. Us rnoditient les milieux. La médiocratie se reconnaît à sa haine constante du génie, — à son obstination dans la laideur. Elle se reconnaît à son manque de sens critique. Elle se reconnaît à son ignorance. Elle est brutale. La lâcheté est la première de ses vertus. Elle est veule. Elle se refuse à tout beau mouvement. Elle est réfractaire au progrès. On la rencontre sur toutes les routes. Elle couvre la surface du globe. Cependant en chaque patrie, l'artistocratie se dégage pour créer la grande patrie des idées. Elle contient la grande patrie des sentiments. Elle crée la patrie supérieure de la beauté. Elle salîranchit du temps et de l'espace. Cette artistocratie que constitue, au-dessus de chaque peuple, une élite d'individus, qui représente, au-dessus de chaque peuple, la conscience humaine affranchie de l'erreur, — cette artistocratie rétablit l'équilibre mondial, sans lequel la vie s'arrêterait. C'est elle qui maintient Tordre. C'est elle qui s'accorde à nier la morale, à nier la loi, à nier le dogme. C'est elle qui affranchit les patiies. C'est elle qui crée la science, l'art. C'est elle qui agit, pense. Après avoir aplani les guerres de races, elle aplanira les guerres de classes. Car elle apprendra aux hommes qu'il est de plus nobles motifs d'agir que de tuer; que penser est bien supérieur. Seule, la médiocratie éternise les querelles. Par l'artistocratie est vaincue chaque jour l'œuvre néfaste de la mort. Elle ne recule pas devant son œuvre quotidienne. Rien ne la décourage. La lutte se poursuit, sans relâche et sans trêve, et la vie vaut dès lors la peine d'être vécue.
II n'y a ni aristocratie ni démocratie. Ces termes ne veulent rien dire. Ils existent en médiocratie. En artislocratie, ils ne signifient rien. De telles distinctions ne peuvent avoir lieu que dans une société imparfaite. Une société médiocre est faite de bas calculs, d'égoïsme et de servilité. Aussi bien le nombre que l'élite est capable de petitesse. Le nombre est médiocre. Aujourd'hui, Vartistocratie n'est repr(''sentée que par quelques-uns. Elle est en désaccord à la fois avec la démocratie et l'aristocratie. L'aristocratie des médiocres se confond avec le nombre. Ce n'est qu'une seule et unique société, allant à la mort, dans laquelle, bien que tout le monde rivalise d'égoïsme, de passions, d'intérêts, bien que tout le monde se combatte, tout le monde s'entend pour étrg veule, pour dénaturer l'œuvre de la vie. Car les médiocres, qui s'accordent parfaitement pour détruire l'harmonie de la vie, qui sont tous d'accord sur le même terrain, ont l'air de se combattre. C'est leur égoïsme aux prises avec lui-même c'est le crime contre le crime, la petitesse contre la petitesse, que nous donne le spectacle de leur lutte « pour la vie. » C'est la lutte pour la mort qu'il serait plus juste de dire. C'est ce spectacle du crime aux prises avec le crime, de leurs querelles et de leurs rivalités qui témoigne de l'accord parfait qui existe entre tous les membres de la démocratie dès qu'il s'agit de dénaturer la beauté. Dès qu'il s'agit d'engendrer le désordre et l'anarchie. Ils se combattent. Ils entassent laideurs sur laideurs, petitesses sur petitesses. C'est en rivalisant daudace et d'hypocrisie, c'est en s'entre-tuant, c'est en nous offrant les pires spectacles de l'injustice et de la sottise, c'est en ne cessant de se contredire, en ne par-
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venant pas à s'entendre, à concilier leurs faux intérêts, -- car tel crime peut être pour eux un obstacle à un autre crime, -- et pour que la médiocratie subsiste il importe d'en commettre le plus possible, et de toute natuie — , que les médiocres en fin de compte ne poursuivent qu'un but : la haine de la vie. Haine de la vie qui se traduit sous toutes les formes, qui se manifeste dans tous les gestes. Ils sont toujours d'accord sur ce point. Dès qu'il s'agit de combattre la beauté, ils sont prêts à toutes les besognes. Le médiocre ne recule devant rien. Il calcule, il prépare de longue date ses coups. S'ils se contredisent, s'ils se détestent entre eux autant que nous les détestons, ils ne se contredisent pas sur ce point; même s'ils ne sont pas d'accord, — car ils essaient de tirer du crime le plus de bénéfices possible, — ce qui crée une rivalité entre eux, ce qui les pousse à commettre crime sur crime, à entasser iniquités sur iniquités — , leur désaccord ne provient que de leur hâte à profiter du crime, de leur inassouvissement — , et non de ce que les uns veulent être justes et les autres iniques, — ils sont toujours contre l'artistocratie, qui se compose uniquement d'hommes justes. Les médiocres ne peuvent donc présenter un désaccord sur le point d'être juste ou injuste, mais seulement sur le partage du butin, du vol, des bénéfices de l'iniquité. Sur le profit à tirer de leur veulerie. Et c'est sur ce point qu'ils ne s'entendent pas. C'est à ce sujet qu'ils se querellent. Ils s'entendent pour être injustes; ils ne s'entendent pas quand il s'agit de profiter de l'injustice. Chacun veut avoir sa part dans les bénéfices de l'entreprise. Chacun a collaboré à l'affaire. Il n'y a la qu'une rivalité apparente. Les médiocres sont toujours d'accord
quand il s'agit de combattre la beauté, — c'est à dire la pensée et l'art — , et leur désaccord même est une preuve qu'ils la combattent.
Qu'ils luttent pour la mort, — leur raison de vivre, — cela suffit à créer la laideur ; mais qu'ils veuillent que nous collaborions à leur lutte pour la mort, cela nous dicte le devoir de nous défendre, d'agir, de les attaquer. Non seulement ils nient la beauté de la vie, mais ils voudraient que nous la niions aussi. Ils voudraient que les mêmes intérêts nous guident. Ils nous imposent leurs lois. Us nous commandent le meurtre. Ce joug des médiocres est odieux. Ce sont les plus faibles, et pourtant ils dominent, ils on t pour eux la force et le pouvoir. Ce sont les plus rusés, les plus habiles. Refusons de collaborer à la confection de leurs lois, à la direction de leurs sociétés. L'individu libre se révolte contre ce qui est inacceptable. Ce qui est inacceptable, c'est cette obligation de collaborer à la soif du meurtre des médiocres, d'obéir à ces lois immondes, de se courber sous le joug de l'or. Cequi est inacceptable, c'est de laisser la laideur, l'impuissance^ l'ignorance, la bêtise s'installer en maîtresses sous les apparences du devoir et de la vertu, de la morale et de l'honneur. C'est pourquoi notre devoir d'artistes est de combattre pour l'idéal, c'est de ne pas nous désintéresser de ce qui se passe autour de nous; c'est de ne pas nous enfermer dans la tour d'ivoire; c'est de nous défendre et d'attaquer sans cesse les préjugés, les lois, les vertus, lesformesdelamédiocratie.
Car si l'art se dégage de la morale et de ]a politique, devient une puissance indépendante et autonome, c'est afin de mieux lutter, de mieux agir. S'il ne veut pas être social, humanitaire, moral ou politique, c'est afin
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d'être plus indépendant et plus libre, c'est afin d'avoir la force de combattre ce que renferment de mort et d'impuissance les nouvelles attitudes au moyen desquelles les médiocres pensent pouvoir déguiser leurs véritables intentions. Notre art est plus social que leur art; plus humain, — plus vivant. Il se refuse à répandre les idées de la morale courante. Sa mission est de les combattre par sa beauté et par son harmonie.
L'artiste se révolte en nous, — il veut vivre, et c'est pourquoi il refuse de suivre un drapeau, un programme, un parti. L'artiste qui est en nous ne veut plus subir le joug des médiocres ; il veut le secouer, — se libérer de toutes les influences. L'art qui est au cœur des vrais artistes, — qui correspond aux plus nobles œuvres du passé. — l'artquelacritiqueapourmission de découvrir et de faire aimer — , est loin des plates conceptions des médiocres; il condamne l'art de notre époque, il condamne les parodiesdelabeauté, — il condamne presque tout ce que notre époquea conçu, livres, statues, poèmes, — il n'admet que quelques œuvres supérieures, qui sont la plus haute expression de l'humanité d'aujourd'hui.
Créons cet art sans utilité, cet art au-dessus de tous les partis, cet art vivant et libre, qui est utile par luimême, par sa beauté supérieure, miroir vivant où vient se refléter l'humanité, toute la vie, toute la nature. Ce que la critique recherche, ce qu'elle s'efforce de découvrir, ce sont les rapports qui unissent cet art à l'humanité ; elle veut reconnaître sa pensée dans la pensée de tous, elle veut qu'il soit une raison de vivre, — et c'est pourquoi elle lutte avec tant d'énergie contre la société des médiocres, contre la laideur qui est à sa base, qui la dirige et qui l'inspire.
II y a un état commun à l'aristocratie et h la démocratie : c'estlsmédiocrnrie. Lk il ne s'agit plus d'établir des distractions arbitraires. L'homme peut être médiocre dans quelque situation qu'il se trouve, il peut être médiocre, quel que soit son état social. La médiocrité atteint les riches et les pauvres. La mé<liocrité se moque des catégories. Elle s'installe partout. Elle a partout beaucoup à faire. Partout, elle insinue la mort. La médiocrité imprègne donc toutes les classes de la société. Elle se moque des catégories, mais c'est elle qui les crée. C'est elle qui déclare qu'il y aura des riches et des pauvres, — des aristocrates, et le peuple. C'est elle qui distingue les individus, non d'après leur mérite, mais d'après leur laideur. Elle accorde tout aux uns et retire tout aux autres. Elle déforme tout. Personne n'est à sa place dans une médiocratie, car le pouvoir des médiocres élaigne les hommes libres. Les médiocres se valent tous, ils sont tout aussi inutiles, quelle que soit la fonction qu'ils remplissent, et dès lors on ne voit pas pourquoi ils établissent des distinctions entre les individus qui composent la cité médiocre. Le plus petit et le plus grand se valent. Les extrêmes se touchent. Ils établissent des hiérarchies. Tout repose sur l'ordre, la hiérarchie. Ils espèrent ainsi entraver l'œuvre del'artistocratie. Ils lui ferment les portes du pouvoir. Ils lui barrent la route. Celle-ci ne condescend pas à s'abaisser aux platitudes. Ce n'est pas en faisant des concessions qu'elle cherche à s'insinuer. Elle ne postule aucune place. Elle ne quémande aucune faveur. Elle n'est à la
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remorque ilaucun homme politique. Les honneurs ne la tentent guère. C'est en face qu'elle agit. Elle ne veut donc pas se substituer aux médiocres, prendre leur place, occuper leur situation. Ceux-ci agiraient différemment. Cela se passe quotidiennement entre médiocres. Cela, c'est la lutte qui atteste leur néant, leur entêtement dans la laideur, leur désordre. Il y a, dans la médiocratie, des distinctions, des hiérarchies, — tout cela pour masquer la pire des impuissances. Car il n'y a plus aucune hiérarchie, il n'y a plus de classes ni de distinctions lorsque, du hautenbasde l'éc /tel te sociale, — c'est la médiocrité.
La médiocratie veut chasser l'idéal du cœur de l'homme. Pour cela, elle le contrefait. L'idéal c'est la justice, la beauté. Elle proclame que l'idéal c'est la laideur. Elle vit pour réaliser cet idéal. Elle le réalise. Elle se méfie de l'autre idéal, celui que les artistocrates veulent vivre. Elle essaie de l'étouffer par ses lois, ses actes, ses paroles. Il faut s'opposer à tout ce qui paraît nouveau, libre, vivant." Nous autres, les médiocres, nous proclamerons nouveau, libre, vivant, ce qui ne l'est pas. Nous créerons ainsi une confusion. Toutes ces velléités d'indépendance, de justice, de liberté, il icpporte de les tuer dans le germe. Tout cela est abominable et odieux. Nous mettrons ;i la place de ces désirs nos désirs, et nous proclamei'ons que nous voulons aussi la justice et l'indépendance, en nous efforçant de détruire la vraie vérité et la vraie indépendance, — tous ces besoins et ces pressentiments qui pourraient bien',êlre, pour l'humanité, le prélude d'un idéal meilleur.
La médiocrité s'installe partout. Partout où l'homme agit, elle essaie d'introduire l'inertie. Partout où il pense
elle met l'incompréhension. Partout enfin où l'homme veut être libre elle substitue l'esclavage. Elle ne veut pas que l'homme puisse dire : je suis libre. Parce que cela signifie : je suis libre du médiocre. Etre libre implique que les tares du médiocre se sont évanouies une à une. Le pouvoir des artistocrates, c'est le pouvoir de l'intelligence. Ce pouvoir ne s'exerce pas au profit de quelques-uns, mais au profit de tous. Il estdanslo conscience de chaque être humain. C'est le gouvernement de soi-même. L'homme ne reconnaît comme maîtresse de sa destinée que sa conscience. Il ne reconnaît qu'à lui-même le droit de s'imposer une morale. C'est chaque individuqui s'impose sa morale. Et commecette morale est humaine, chaque individu s'impose une morale qui lui est commune avec les autres individus. Mais il se l'est donnée à lui-même, sans l'accepter des autres. Les hommes libres se trouvent avoir la même morale, parce qu'elle est née dans leur cœur en face de la vie. La vie ne peut qu'inspirer l'amour à celui qui la comprend. C'est dans leur conscience qu'ils trouvent leur récompense. C'est dans leur conscience qu'ils découvrent leur devoir. C'est dans leur conscience que prends corps la notion du bien. Tout germe du contact de l'esprit et de la nature. C'est par Tintelligence prolongeant l'émotion que l'idéal se réalise.
La démocratie a tous les vices de l'aristocratie. Pourquoi les opposer ? La démocratie nest pas encore parvenue à l'état d'artistocratie.Il faut pourtant qu'elle y parvienne. Les vrais démocrates, ce sont les artistocrates. Car ils veulent la vérité pour le nombre. Ils veulent que tous s'élèvent à la suprême beauté. C'est pourquoi ils combattent le nombre. C'est pourquoi
ou l'artistocratie 341
ils ne dissimulent pas à la démocratie ses défauts. Ils veulent que la démocratie s'artistoct'cifise, qu'elle cesse d'être une médiocratie. Le pouvoir du peuple doit être le pouvoir des meilleurs. Tous les pouvoirs sont veules. Mais le pouvoir qui réside dans la pensée et dans l'intelligence s'impose par sa vérité. Il n'est pas un pouvoir néfaste. Que le i)euple détienne ce pouvoir, le plus vivant de tous. C'<'st Tunique pouvoir. En sa présence, la politique atteste son néant. Le peuple doit renoncer a se donner des lois, mais non pas à penser. Il d'>it se donner comme suprême loi. comme devoir suprême de se gouverner par la pensée, oie réaliser la beauté en dehors de toute politique, par la volonté seule de chaque être libre. L'artistocratie n'impose que ce qui est évident. Que ce qui est clarté, lumière. Son pouvoirn'estpas une tyrannie. Celui qui le reconnaît, au lieu de s'esclavager, se délivre. Il se délivre de la mort. Ne concevons le peupleque comme une sociét('' d'êtres libres, et tâchons que le peuple soit cela. Les médiocres conçoivent le peuple comme une société d'esclaves. Ils le tyrannisent. Ils l'oppriment. Le peuple qui accepte cette tyrannie est médiocre. S'il la combat, il appartient à l'artistocratie. Délivrons le peuple de ses maîtres. Qu'il exerce son pouvoir par son intelligence. Qu'il refuse d'obéir au néant.
Képétons cette vérité : la démocratie et l'aristocratie sont des expressionsquine signifient rien. F^es barrières élevées entre les peuples et les individus par les médiocres ne comptent pas pour l'artistocrate. Il ignore les distinctions, les castes. II ignore les patries sous leurs formesactuelles, réduites à n'être que l'expression de la force brutale. Il ne tient compte que des individus
qui s'élèvent au-dessus des patries. Il ne sait ce que signifie cette expression : le peuple, opposée par les médiocres aux forts, aux dirigeants. 11 n'y a pour lui, encore une fois, que les médiocres et les artistes. Le peuple à la mission de suivre l'élite arthlocratique dans la voie qu'elle lui trace. Comme tous ceux qui marchent parmi des obstacles, les artistocrates ne tracent cette route que dans l'inconnu. Ils la construisent au milieu de terrains arides, parmi les rocs etleséboulements, sur des ruines. Us sont assaillis par la multitude des médiocres ; ils ont contre eux tous les préjugés. Ils tracent cette route à travers la rigidité des morales, l'inertie des politiques, le mensonge des religions. Ils voientia lumière, etilsy pnrviennentà travers les ténèbres. L'idéal qui est en eux, parfaitement clair, n'est pas clair pour tous, .\insi le peuple vit dans les ténèbres de l'ignorance et de l'erreur. Il peut être l'artisan de sa délivrance. Il doit l'être. La médiocratie voudrait maftriser cette force. L'artistociatie la revendrque. Elle lui fait prendre conscience d'elle-même. Le peuple a d'un côté la médiocratie qui l'attire à elle par des offres illusoires, pour mieux l'étoufTer. Elle le trompe et l'abuse. Elle lui inculque le préjugé absurde du devoir. Elle en faitunsoldat, un juge, un magistrat. Elle l'élève aux plus hautes dignités. Elle lui prodigue ses faveurs. En attendant, elle le brise, elle en fait une chose veule, qui se prend au mirage des mots, aux pompes artificielles, aux attitudes théâtrales. Il collabore à sa propre perte. Elle en fait un instrument docile. Est-ce le peuple, cette masse anonyme de suiveurs, ce troupeau d'esclaves ? Non. Le peuple est plus grand. Le peuple est plus beau. Le peuple a conscience
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de son vrai devoir, — qui le délivre du devoir de servir la médiocratie. On ne l'hypnotise pas avec des nnots. Il veut voir clair dans la politique, dans la morale, dansIareligion.il a un besoin de lumière irrésistible. De là son inquiétude. Il est entre deux abîmes. Il <'st entre deux mondes. Il hésite entre deux directions. D'un côté la médiocratie, — de l'autre l'artistocratie. Il n'y a pas de juste milieu : il est avec l'une ou l'autre. S'il hésite il est avec la médiocratie. Il ne faut pas qu'il hésite. Le vrai peuple est avec ceux qui n'hésitent pas. Ils savent ce qu'ils veulent. Us veulent être libres. Us ne veulent pas que leur intelligence subisse la dure contrainte de la tradition ; ils rejettent tout enseignement qui n'est pas conforme à la science Ils veulent que tous leurs sentiments atteignent l'expression la plus large. Us les veulent dans leur pleine expansion. Ils ne conçoivent l'amour que sous la forme la plus libre, dégagé de toute entrave. La loi n'a rien à voir avec la loi de l'amour. La société n'a pas le droit de régler les sentiments. Elle n'a pas le droit de violer les consciences. Elle emprisonne ce qui est le plus libre, ce qui veut le grand air, la plénitude de la vie. La passion, — la raison sont deux forces qui s'équilibrent. La société n'a pas à leur imposer une direction. De quoi droit vient elle dire à la raison : Tu n'iras paS plus loin ? Arrète-toi où se sont arrêtés les morts. Tu n'as plus rien à découvrir, plus rien a espérer. Tout ce qui. a été fait a été bien fait. Tu ne peux rien contre les dogmes du passé. Us sont intangibles et sacrés. De quel droit dit-elle au sentiment : Tu subiras la dure contrainte de la loi ? Tu t'arrêteras en chemin. Au delà de la frontière que je t'assigne, tu ne peux rien tenter. Tu
ne peux rien oser ni hasarder. Plus loin c'est l'inconnu. Donc, tu n'iras pas plus loin. Tout ce qui est inconnu est dangereux. Tout ce que tu voudras tenteren dehors des conditions que j'exige, des conditions dans lesquellesj'exigeque tu évolues, jetele défends. Tout ce qui est au-delà des bornes que j'indique est défendu. Il est défendu d'avoir du génie ; il est défendu d'aimer librement : il est défendu d'agir en dehors de tout préjugé ; il est défendu de désobéir à la morale. Il est défendu de penser. Tout ce qui est beau et vivant est défendu. Aimer ardemment, sincèrement, tu ne le peux. Je te l'interdis au nom de ma morale supérieure. Tu aimeras dans les limites de la loi. c'est à dire que tu n'aimeras pas. J'assigne un terme à ta passion. Je lui oppose une limite qu'elle ne peut franchir sous peine d'être criminelle. Je lui donne des lois, je l'inscris dans les codes. Tu n'existes plus. Tu n'es plus rien. Tu n'es qu'un être veule, sans énergie et sans beauté. Tu n'as plus aucune originalité, ancune personnalité. Tu es un être imparfait, tu es un être incomplet. De quel droit la société médiocre tient-elle ce langage à celui qui aspire à se développer librement, qui est né pour cela, qui aime la vie pour sa beauté ? Du droit de l'ignorance, delà sottiseetde la haine. Du droit de la crainte, de la veulerie. Du droit que prennent les médiocres de nier la vie. La société comprend que le jour où l'individu sera libre elle ne sera plus rien. Elle ne sera qu'une épave. Et déjà elle est cette épave. Elle ne sait où elle va. Elle va à la décadence, elle va à la décomposition, elle va à la mort. La médiocratie. c'est la cité des morts. L artistocratie y c'est la cité des vivants.
ou l'arïistogratie 34£
La mission de l'homme n'est pas de diriger les autres, mais d'apprendre à se diriger. L'exemple agit assez sur les destinées de l'humanité. Ce n'est qu'en se dirigeant soi-même que l'on peut parvenir à dirige-' les autres. On les dirige par l'exemple. C'est par l'exemple qu'on les conduit à se diriger comme soi-même. On les amène à penser comme nous. On leur communique sa foi. On leur transmetson enthousiasme. Ils adhèrent à l'idéal sans que nous supprimions un atome de leur liberté. Leur vraie liberté s'affirme dès qu'ils adhèrent à l'idéal. L'esclavage est de ne pas aimer la vie. de vivre en laideur au lieu de vivre en beauté. C'est lorsque l'on sait ce qu'on veut, lorsqu'on se connaît, lorsque l'on découvre l'idéal au contact de la vie, qu'on a le droit de j>arler et d'agir. Pour libérer l'humanité, commençons par nous libérer. Agir par l'exemple est la vertu suprême. Le médiocre agit par la force. Il impose ses idées par la violence. Il supprime la vraie liberté. Nous n'avons d'autre devoir à remplir envers les autres que celui que nous remplissons envers nous-même : nous développer dans le sens de l'harmonie universelle. L'affranchissement de l'être est donc le grand progrès. C'est par là que nous sommes utiles. C'est par là que nous comptons. C'est par là que nous laissons quelque chose après nous. Nous n'avons pas d'autre raison d'exister qu'une incessante culture « intérieure ». Ce n'est pas le culte de l'égo'isme. Nous ne voulons être libres que pour libérer les autres, car nous sentons •qu'en les libérant nous nous libérons du même coup.
Tout ce qui leur profite nous profite. Le progrès s'accomplit dans notre conscience. Sans cesse tendre vers le beau et la vie, voilà notre but. Une incessante recherche de soi-même, tel est l'unique but auquel doit tendre notre volonté. Nous ne recherchons que ce qui peut nous auo;menter en pensée, en action. Nous nous reconnaissons au contact de la vie. Cet agrandissement de notre être, cette augmentation de l'individu ne sont pas égoïstes. Ils sont l'exemple que chacun doit suivre. Ils sont la grande leçon de conscience et d'amour que nous donnons à l'humanité. La sympathie est fondée sur une commune pensée. Notre cité intérieure découvre la cité universelle, la prolonge et la contient. Tous les êtres vivent en nous. Nous vivons en tous les êtres. Seul l'exemple porte ses fruits. L'exemple n'est pas une tyrannie. Nous n'imposons rien. La vérité de la vie s'impose à celui qui veut la reconnaître. Nous dirigeons l'humanité, par l'exemple que nous lui apportons, non par les lois que nous lui imposerions. Nous lui imposons la loi qui supprime toute loi : celle de la vie. Celui qui diricje a-t-il fait son examen de conscience ? S'est-iî libéré de la morale, de l'éducation, du dogme ? A-t-il fait taire en son cœur tout instinct de sauvagerie ? A-t-il chassé le doute immonde de son cœur ? S'est-il mis en-dehors de toute classification, de toute hiérarchie ? A t-il lenoncé à dominer les hon>mes autrement que par la pensée? Est-il libre, en un mot? Le fait même qu'il cherche à dominer prouve qu'il n'est pas libre. S'il était libre, il voudrait avant tout que les autres le soient. 11 ne chercherait pas à les dominer. On ne domine les hommes qu'à la condition de leur mentir. Le mensonge exclut la liberté. C'est le point de vue au-
ou i.'autistocratie 347
quel se placent les médiocres. Désormais on ne les dominera qu'à la condition de leur dire la vérité. L'exemple que nous donnons est la seule condition pour imposer notre pensée. Il n'y a pas d'autie moy^n de dominer les hommes. L'exemple survit aux générations. Il s'impose à tous. Chacun est libre de le suivre. En le suivant, on ne fait pas acte de soumission. On selibère, simplement. On suit l'exeniple de la vie. On suit l'exemple qu'elle donne d'être libre, d'agir et de penser. L'exemple que donne la vie ne nuit à personne. Il ne nuit qu'aux médiocres. Il ne fait qu'émanciper l'être, que le délivrer de la mort. Celui qui a compris le but de la vie a le devoir de le dire à tous. <;'estcequi légitime l'exemple. A nous de suivre l'exemple d^s grands hommes, en restant nous-mêmes. A nous de suivre l'exemple de la vie. Les médiocres, qui cherchent à dominer, y parviennent par la ruse, le mensonge, et la force. Ils dominent par l'ignorance. Ils dominent par leur petitesse. La société médiocre c^l une société d'hypocrites, où chacun essaie de dominer son voisin, d'empiéter sui' son domaine, de le réduire à néant. Elle engendre les dictateurs, les conquéiants, et les soldats. Elle ne connaît que la force aveugle et brutale. Elle engendre les juges et les politiciens. Elle engendre les prêtres de tous les dogmes. De quel droit imposent-ils leur dogme, leur morale? De quel droit les médiocres s'érigent-ils en maîtres du monde '.' Leur joug a assez pesé sur la destinée de l'individu. A l'individu de le secouer. .\ l'individu de n'accepter pour morale, pour loi, pour religion, que celles que la vie lui commande de suivre, que lexemple d'atTranchissement que sa beauté lui donne.
348 LE CULTE DE l'iDKAL
Pour f.iire une œuvre originale, il n'y a qu'à laisser la vie parler en nous. Pour agir, il n'y a qu'à laisser la vie déterminer notre action. Pour penser, il n'y a qu'à laisser la vie façonner notre pensée. N'essayons pas de la restreindre : nous aboutirions au néant. Nous aboutirions à l'absence de pensée. Nous aboutirions à l'inaction. Nous aboutirions à la fausse morale des bourgeois. Nous aboutirions au faux-art. Laissons la vie parler en nous. Elle parle le langage de la raison. Elle parle le langage de la sagesse et de la vérité. Elle est la conscience de l'individu. L'individu est son propre maître. Il ne reconnaît d'autre maître que la vie. 11 n'accepte d'autre loi que sa conscience, d'autre morale que la vie. Il est donc l'unique adversaire de la société, qui voudrait lui imposer sa loi. Sa loi est en contradiction avec la loi vivante. Elle en est l'antithèse. La médiocrité forge des armes contre la conscience libre. Elle est obsédée par l'idée de l'étouffer. Elle ne poursuit qu'un but : soumettre l'individu. Elle n'y parvient pas. Elle a beau lui imposer le joug des lois, ce joug est brisé parla pensée libre. Les penseurs rejettent le joug imposé par les moralistes. Ils rejettent tout ce qui n'est pas conforme à la vie. Etainsi la ligne de démarcation qui sépare les artistocrates des médiocrates est nette. Il n'y a pas à s'y tromper. Pas de confusion possible, pas d'équivoque. Le médiocre, malgré ses ruses, est découvert. Aucune société n'empiète sur l'autre. Leur domaine est bien défini. La médiocratie se terre dans ses retranchements. Elle se verrouille dans ses bastilles. Elle se dissimule derrière ses échafaudages. Elle prend des formes anormales, pour ne pas être reconnue. L'artistocratie la dévoile. Elle livre l'assaut à ses préjugés,
ou l'artistooratie 349
ses laideurs. La lutte est parfaitement claire. Il s'agit d'une part d'instaurer l'idéal de la vie dans les consciences libres. De l'autre, il s'a,£:it de fabriquer des mannequins, des serviteurs dociles d'un idéal quelconque. La société joue parfaitement ce rôle. Elle commence par supprimer dans l'individu toute velléité d'émancipation en lui inculpant les principes du devoir, mais non du droit. Elle conçoit le droit aussi faussement que le devoir. Elle conçoit le droit à rebours. Elle ne donne aucun droit à l'individu. En échange elle exi^e de lui tous lesdevoirs. Elle veut sa complète soumission. Elle exige lesacrificede sa personne. Elle commence par l'enserrer dans les liens de la tradition et de l'école. Elle lui inculque un enseignement faux. Elle lui inocule le venin de la morale. Son devoir, c'est de se sacrifier à la société. Le devoir de l'individu, le devoir forcé, le devoir légal que la société lui commande, c'est le devoir de tuer, de croire à un idéal sans vie, de suivre une religion, d'appliquer les préceptes d'une morale étroite. L'individu refuse de se soumettre à tous ses devoirs, et il réclame ses droits. Quels sont-ils ?Le droit de penser et d'agir. Le droit de vivre avant tout. 11 contient tous les droits. Il contient le droit d'aimer, le droit de parler, le droit de s'associer, le droit de faire ce qu'il veut. Ce qu'il veut ne nuit pas à la liberté des autres, mais la fonde. Ainsi, la société, par son égoïsme, par son intransigeance, par sa laideur, aboutit à mn résultat opposé à celui qu'elle veut atteindre. Elle fouinit à l'individu des armes pour la combattre. Elle lui donne l'horreur de ses lois. Elle l'exaspère. .\ force Je douleur l'individu se révolte, il prend conscience de ce qu'il veut, et il peut tout parce qu'il veut tout.
Qu.3 veut il ? Etre libre. Cela résume toutes ses aspirations. Il aspire à la pleine et entière liberté, à la pleine disposition de son corps et de son esprit, à la pleine responsHi)ilité de sesactes, résultatde sa volonté. La liberté crée un homme nouveau, qui a conscience de sa force, et n'en abuse pas. L'abus delà force n'est plus la force. L'abus de la force est une faiblesse La liberté, qui est illimitée, -se donne h elle-même des limites. Elle ne franchit pas le cercle qui en ferait unn négation. L'individu veut être libre. Dès lors, c'est le but qu'il poursuit en tuut et partout il veut être libre de se diriger selon sa propre liberté. Son intelligence l'éclairé. Il se délivre de ses tares. Pour se diriger lui-même, il doit en être digne. Il s'en rend digne. Par l'intelligence, il acquiertledroitdeseconduiresansie secours d'aucune morale. Il se rend digne de la liberté. Se rendre digne de la liberté, le peuple doit y parvenir. Le jour où il en sera digne, il pourra se considérer comme absolument libre. Il n'y aura plus besoin de lois pour contenir les instincts que la société a fait germer au cœur de chacun. Car la société, qui fait naître au cœur do l'individu des tares graves, prend le soin hypocrite de les guérii- En réalité, elle prend soin de les cultiver. L intelligence, émancipée du joug des morales, sera la morale. L'artistocrate réalise ce rêve. C'est lui qui le soutient en face de la médiocratie. Il est libre. Sa conscience est le guide de ses actions. Il n'agit que suivant l'harmonie de la vie. Tout ce qui augmente la vie est pour lui sacré. Tout ce qui la diminue estabominable. Ce qui la diminue, c'est la laideur des médiocres. Ce qui l'augmente, c'est la pensée. L'artistocrate est donc le penseur. C'est aussi l'homme d'action. L'un complète l'autre. L'artistocrate
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supprtme dans sa pensée toutes les cuises de désunion, toutes les causes de laideur, et par l'action il les aplanit. Il ne cherche qu'à s'augmenter, au contact des êtres, au contact de la nature. Il ne cherche qu"à être soimême partout où l'homme ne veut pas le devenir, partout où l'homme s'impose des lois, des morales auxquelles il obéit sans réflexion et sans idées, n'obéissant qu'à l'instinct sauvage que la médiocratle cultive en lui, pour en tirer profit, aux dépens de la vérité.
Plus ou diminue les influencesdes milieux médiocres, plus on a chance de s'augmenter. Plus on se replie sur soi-même, plus on s'élargit à la vie qui nous entoure. II faut donc nous efforcer de rompre les attaches qui nous unissent encore au passé, aux milieux, à la société, aux théories morales et politiques. Tant que nous ne les aurons pas rompues, nous resterons esclaves. I^'artiste qui est en nous ne veut pas que nous soyons des esclaves, mais des être libres en présence de la vie, capables de la recréer dans l'œuvre d art par le sentiment et par la pensée.
Notre temps, qui commet les pires injustices, voit éclore de beaux gestes qui, s'ils ne les excusent pas, du moins en atténuent les conséquences. Ce sont ces gestes d'enthousiasme qui annihilent la veulerie et l'inertie. Ce sont eux qui rétablissent l'équilibre. Ce sont eus. qui rendent la vie belle et digne d'être vécue. Certes, la pitié a été dénaturée par les médiocres. La pitié n'est plus qu'un mot. Ne parlons pas des gestes que la pitié suscite. Ce sont des gestes hypocrites. Ce sont des gestes sans art. La pitié n'est pas une solution. Ce n'est pas plus une solution que la haine. Pas plusque la violence, la soumission n'est une solution. Ce temps nous oblige
k professer envers ses lares le plus parfait mépris, mépris qui ne consiste pas à nous en détourner, qui nous obligea les combattre. Il y a le mépris qui aboutit à l'indifférence. Ce n'est pas le mépris que nous dicte le spectacle de notre époque. Il nous dicte un mépris qui agit, qui va au devant de la laideur, qui la cherche et qui la poursuit. Dans ce mépris résident les plus beaux gestes de ce temps. Ce sont des gestes d'action et de pensée, d'héroïsme quotidien. Ce sont des gestes qui exigent le courage, qui réclamentla persévérance. Si notre époque excite notre mépris, elle excite notre enthousiasme chaque fois que nous découvrons sa beauté. Nous ne sommes pas injustes. Nous reconnaissons les mérites de ce temps, comme ses défauts. Ce n'est pas par la pitié que notre époque répare ses torts C'est par un sentiment plus élevé : par la justice. En lui rendant justice, nous réparons nous-mêmes les torts qui lui appartiennent. Nous donnons l'exemple de la justice. La justice est la réparation suprême. Plus sublime que la pitié, plus dégagée de toute compromission et de tout égoïsme. la justice donne à la pitié une force nouvelle, elle la transforme, la délivre de ses tares, la fait collaborer à l'œuvre de la vie. La justice c'est la pitié renouvelée. C'est une pitié ignorée des médiocres. Quand on reconnaît, en face des faux gestes que la médiocratie accomplit, un geste d'harmonie, un geste de beauté, la justice commande quenousnous inclinions, et que nous l'admirions. Elle commandeque nous proclamions la beauté de ce geste, que les médiocres nient. Leurjuslice leur commande de le nier. Si l'art peut constituer une compensation aux laideurs de notre époque, la justice commande que tous les
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gestes d'art soient par nous proclamés. Et l'art apparaît partout où est la pensée, et partout où est l'action. C'est une consolation de penser que tout les gestes de la médiocratie ne peuvent rien contre l'éternelle beauté ; qu'ils ne souillent que momentanément l'harmonie de la vie ; qu'ils ne dénaturent que momentanément l'art et la science. La beauté reprend le dessus, l'art et la scienc3 triomphent, quand le grand vent de médiocrité s'est apaisé. Le calme renaît. La mort n'est plus qu'un souvenir. Notre époque a commis tant de crimes, et de toute nature, qu'elle sent le besoin d'en effacer le souvenir. Elle confie aux artistes ce soin. A eux d'accomplir les gestes de générosité, de bonté, de pitié. Ces gestes dénaturés par les médiocres. A eux de pratiquer la justice dans les moindres actes. A eux de faire triompher dans les consciences, par la beauté de leurs œuvres, l'idéal de l'art. Ce ne sont pas les médiocres qui réparent leurs erreurs. Il faut que ce soient les artistes qui réparent les injustices commises par les médiocres. Leur existence s'y emploie tout entière. Les médiocres accumulent laideurs sur laideurs ; ils laissent aux artistes le soin de les faire disparaître. Ils leur laissent le soin d'en supprimer les moindres traces. Partout, ils laissent des traces de leur laideur ; il faut que les artistes, après eux, retrouvent l'harmonie de la vie, la beauté, la justice. Il faut qu'ils reconstruisent la société sur des bases meilleures. 11 faut qu'ils la transforment de fond en comble. L'œuvre des artistes est supérieure. Elle rétablit l'équilibre. Elle remet les choses au point. Sans elle, rien ne subsisterait de ce que nous aimons. Il n'y aurait plus de beauté, il n'y aurait plus de jy^stice. Il n'y aurait plus rien. Il n'y
aurait, autour de nous, que les formes déprimantes de la mort. La vie s'en irait du sein de l'humanité. La terre serait pareille à une planète sans Ame. L'univers serait dépourvu de sens. L'inconscience et le néant seraient partout. L'œuvre des artistes remet tout au point. Elle donne au monde un sens, à la planète une âme, à l'être une conscience. L'évolution de la vie se continue. La pensée et l'action se renouvellent. Le progrès ne s'arrête pas. Les artistes sont les initiateurs. Ils sont les précurseurs, qui empêchent la pensée de disparaître, l'action de s'évanouir dans l'inertie et l'indifférence. Par eux, toute vie suit son cours. Toute pensée aboutit à ses fins. Toute énergie devient créatrice. Toute supériorité s'affirme. Par eux, est à jamais résolu le problème de la destinée. Par eux, l'admii-ation devient une réalité, la justice cesse d'être un mot, l'amour est enfin retrouvé. Por eux, la vie humaine est régénérée, l'être devient une conscience libre, secouant pour toujours le joug de la laideur.
La laideur est notre grande ennemie. C'est contre elle que doivent être dirigés tous nos efforts. C'est ccn/re la laideur que nous devons nous enthousiasmer. En associant nos efforts individuels, toute laideur s'évanouira. La laideur qui naît chaque jour dans l'injustice et l'inertie, chaque jour disparaît devant la persistance de nos efforts, devant notre obstination. Nous sommes les adversaires de la laideur. La laideur est partout Elle imprègne les œuvres du faux-art. Elle symbolise l'absence de conscience. Elle suppose l'incompréhension. Elle est dans Tindifférence, elle est dans l'égoïsme, elle est dans la veulerie. Elle est dans la routine, elle est dans la tradition. Elle est dans le oessimisme, dans
01' L'AUTISrOCHAilK 355
le mysticisme, — dans la résignation. Elle est dans l'acceptation de la vie telle qu'elle est, telle qu'elle est devenue par la faute des médiocres. La laideur existe chaque fois que les hommes hésitent, chaque fois qu'il» reculent devant l'action, chaque fois qu'ils n'osent ni penser ni agir par eux-mêmes. Chaque fois qu'ils manquent de courage, d'énergie et de volonté. Les artistes sont courageux et libres. Ils ont la volonté qui peut tout. Leur volonté a le pouvoir de vaincre la laideur. Ainsi, la heauté ne meurt pas. El'e est l'œuvre des artistes qui la découvrent dans la vie. Ils la découvrent où les médiocres s'obstinent à ne pas la voir. Ils la découvrent même dans les gestes des médiocres, car ils les font servir à ses fins. Avec ces gestes, ils accomplissent des gestes d'art. Ils les reproduisent avec harmonie. Us réalisent l'ordre en reproduisant le désordre. Par la beauté qu'ils créent, ils créent la science et la pensée. Ils créent la vertu. Ils créent l'héroïsme. L'artiste est à la fois le saint et le héros. Créer une belle œuvre d'art, c'est faire preuve de la. plus grande somme de justice possible. Une œuvre de beauté est une œuvre de bonté. La bonté suprême, c'est la beauté. Voici donc l'erreur réparée : par le spectacle de la beauté qui s'en empare pour la décrire : par l'art qui éternise les gestes et les passions des hommes ; par le génie, qui est immortel.
En face des médiocres, l'œuvre des artistes constitue l'œuvre utile, l'oeuvre nécessaire, Tœuvre morale au plus haut point. C'est l'œuvre sociale dans le sens le plus vrai. C'est l'œuvre de réorganisation. Notre époque répare ainsi toutes ses injustices. Elle ne s'atteste pas absolument veule. Elle ne proscrit pas la nature. Pros-
. crite de la mort, elle reparaît dans la vie. La nature reprend son sens. La vérité s'affirme de nouveau. Il y a donc des motifs d'aimer et de penser ; il y a des motifs d'agir; il y a des motifs de vivre. Le mal qui est accompli par les uns trouve une compensation dans la générosité des autres. Notre époque méconnaît l'art. Elle lui est hostile. Et voici que l'art lui communique sa raison d'être. Voici qu'il en fait une époque vivante. Une époque de hauts desseins, d'espoirs illimités, d'aspirations immenses. Une époque qui tressaille à l'approche de temps meilleurs, qui enfante des mondes, qui porte dans son sein une humanité régénérée, une cité d'hommes libre. Une époque où fermentent toutes les plus belles idées, tous les apostolats sublimes, où la science crée, découvre, imagine, invente. Une époque où la conscience universelle se réveille, où le cœur s'ouvre à l'amour infini. Une époque qui attend l'heure de la délivrance avec la noble inquiétudes des forts. Une époque qui ne se résigne pas à accepter la douleur, mais qui a la volonté de la vaincre. Elle a essayé de décourager, de niveler, de supprimer le génie. Le génie, victorieux, lui a donné des ailes. Il l'a arraché à la matière. Il lui a donné une foi. Il lui a donné un idéal. Il lui a donné une volonté. Il l'a transfigurée, renouvelée. Il a fait, d'une cité d'esclaves, une cité d'hommes libres, d'hommes conscients de ce qu'ils veulent. L'art, qu'elle a combattu, et qu'elle a déformé, a voulu provoquer son admiration. Ta forcée à se contredire, s est imposé à elle. L'art a eu ses triomphes. C'est ce qui fait que notre époque a tout de même sa beauté.
ou L AaTlSTUClîA riE
Ne désespérons pas, mais agissons. Nous ne sommes pas de notre époque, si nous entendons que notre époque se résume dans l'indifïérence ; mais si nous entendons qu'il y a, dans notre époque, d'autres forces plus nobles, plus héroïques, nous sommes de notre temps, et avec lui du temps que nous pressentons. Agissons, créons, pensons. Ne nous attardons pas aux discussions stériles. Nous ne nous sommes que trop attardés aux dialogues mesquins. Nous avons assez perdu de temps. Réparons nos heures dépensées, nos efforts stériles, nos doutes déprimants. En les réparant, nous leur donnons un sens. Nous leur assignerons une raison d'être dans notre évolution. Nous trouverons qu'ils n'ont peut-être pas été inutiles. Qu'ils nous ont servi à nous reconnaître sous tant d'iniluences contraires. Avant d'être nous-mêmes, nous avons été henncoup les au tre-f, nous avons eu leurs sentiments, nous avons cru à leur idéal. Nous avons pensé comme eux, agi comme eux. Nous avons fait partie de l'immense troupeau inconscient qui obéit à un chef, qui se refuse à être libre, à devenir soi-même. Nous avons été tout, excepté nousmêmes. Aujourd'hui, nous faisons également partie de tout ce qui nous entoure, nous éprouvons tous les sentiments, nous avons toutes les idées, mais après être devenus nous-mêmes, après nous être reconnus. Ils passent au travers de notre personnalité, en y laissant plus ou moins de traces. Nous acceptons, ou nous refusons, — mais nous restons nous-mêmes .\ujourd hui aussi, tout nous requiert, tout nous conquiert. L'action» la pensée nous captivent. Mais nous savons pourquoi
nous agissons, et pourquoi nous pensons. Aujourd'hui, nous sommes maîtres de notre volonté. Hier, nous ne l'étions pas. Nous nous cherchions, et nous ne nous étions pas encore découverts. Aujourd'hui, nous nous développons dans la pleine conscience de nous-mêmes, et nous aimons la vie Parce quenous nous découvrons dans tout ce qui nous entoure, tout ce qui nous entoure n'est plus une énigme. Autrefois, nous ne comprenions pas la portée de nos actes. Nous ne savions pas. Certains cherchaient pour nous. Aujourd'hui nous cherchons pour notre propre compte. Nous revenons à la société, à la nature, à la vérité, en les comprenant, en les dé couvrant parnous-mêmes, en nous-mêmes, en refusant de ne rien approuver, de ne rien accepter, de ne rien admirer qui n'ait eu pour juge suprême notre cons cience libérée.
Hier nous appartenions à autrui. Aujourd'hui nous nous appartenons. Nous appartenions à une patrie, à une race, à une époque. Aujourd'hui nous appartenons à l'univers et à la vie éternelle. Nous sommes plus libres, plus vivants, plus conscients, depuis que nous appartenons à l'humanité. Nous appartenions à la société. Nous appartenons désormais à îa nature. Plus nous avons d'attaches avec l'univers plus nous sommes libres. Plus nous nous rapprochons de la nature, plus notre conscience se libère. Plus nous prenons conscience des liens qui nous unissent à la vie universelle, plus ces liens constituent pour nous notre unique refuge. Hs sont notre délivrance. Hier, nous étions esclaves de la loi, de la morale. Aujourd'hui, nous sommes libres. Notre liberté, c'est notre loi. C'est notre morale. Nous sommes libres dans la société. Nous ne lui appartenons plus.
ou l'artistocratie 359
Notre pensée s'est affranchie de tous les dogmes. Elle ne reconnaît aucune autorité. La vie seule, et ses expériences, détermine nos actes et nos mouvements.
Quand on s'appartient, on est libre de sa personne. Quand on s'est délivré du joug de la société, quand on a pris possession de soi-même, on peut se donner librement. Se donner en toute connaissance de cause, se donner librement, voilà où nous en sommes arrivés, après nous être donnés par force, par crainte, par timidité. Si nous acceptons une morale, ce n'est pas parce que nous avons peur, c'est parce que nous la créons, parce que nous la voulons, parce qu'elle est le contraire de la morale enseignée Nous nous répandons, nous aimons, nous nous mêlons aux forces de la vie, nous nous sacrifions pour un idéal, nous luttons pour l'art et la beauté, délibérément, librement, et non parce que cela nous a été imposé. Ce qui nous a été imposé, c'est le non-art. C'est la mort avec toutes ses laideurs. Rejetons ce qui nous a été imposé. Nous avons commis l'erreur d'accepter sans critique les formules de mort qui nous furent imposées. Nous les avons approuvées et même soutenues. Notre erreur n'est pas d'en avoir été les propagateurs, les promoteurs, c'est de les avoir acceptées de leur propagateurs, de leur promoteurs. Nous n'avons pas été les juges,, ni les moralistes, auteurs de ces lois. Mais nous avons suivi les juges et les mor.ilistes. Par conséquent nous avons été aussi coupables qu'eux. C'est non-seulement notre erreur que nous réparons aujourd'hui, c'est l'erreur des juges, des moralistes. En refusant de les suivre, nous rendons impossible leur action. Nous sommes en face d'eux comme ils sont en face de nous. En face de nous, ils
sont inertes. Jls s'opposent à la loi d'évolution et de progrès par leur inertie. Ils ont la force de Tinertie.Nous aussi nous sommes inertes vis-à-vis de leurs lois. Elles ne parviennent pas à nous secouer. Elles nous désenthousiasment. Notre inertie est un moyen d'action. Estce bien pourtant l'inertie que nous opposons ? Est-elle assimilable à l'attitude qu'il affichent à l'égard de nos idées ? Pouvons-nous dire que nous leur ressemblons, que nous sommes inertes? Il importe de définir ce que nous entendons par notre inertie en face des lois. N'estelle pas la forme la plus haute de notre action? Eux, au contraire, n'agissent pasquandils restent inertes, indifférents devant notre enthousiasme. Ils n'agissent pas. Mais ils s'agitent. S'agiter c'est leur moyen de défense. C'est leur moyen d'être inertes. Et ils s'agitent. Ils édictent de nouvelles lois pour nous obliger a subir les ancierines. Us inventent de nouvelles contraintes pour mutiler l'individu. Ils font succéder morales aux morales, politiques aux politiques. Ils essaient de paraître neufs, de paraître vouloir que leur société devienne meilleure, évolue. S'agiter, c'est leur façon de répondre à notre action. Il y a longtemps que dure cette lutte. Elle durera longtemps encore. Elle durera tant qu'il y aura des esclaves et des hommes libres. Elle durera tant que la médiocratie et l'arlistocratie représenteront deux sociétés en présence. Car ni l'une ni l'autre ne peuvent se tolérer. Elles ne peuvent se faire la moindre concession. Si elle se toléraient, la vie serait pire. Elle serait insupportable. Mais parce qu'elles gardent chacune leurs positions respectives, parce que leurs caractères sont bien définis, nous sommes parfaitement libres de choisir. Nous pouvons nous décider
ou l'artistochatie 361
pour l'une ou pour l'autre. Libres de choisir, non. Nous n'avons pas le droit de choisir le néant. Choisir le néant prouverait que nous ne sommes pas libres. Choisir la vie prouveque nous» ne sommes pas esclaves. En choisissant de vivre, nous prouvonsque notre choix a bien été libre. Il n'y a pour nous qu'une société possible : l'artistocratie. C'est-à-dire la société libre et vivante, se gouvernant sans dogmes, sans lois, sans préjugés, supposant que l'individu s'est complètement alfranchi de ses tares, supposant que l'art en a fait un être renouvelé. La société des artistes, — l'artistocratie, — est la société rationnelle. C'est la société d'êtres rendant hommage à la vie, créant l'œuvre d'art pour prouver leur amour, se voulant meilleurs par leur générosité et leur enthousiasme. Seule elle correspond à nos aspirations. Seule, elle évolue conformémentà nos idées. Notre rêve d'artistocratie n'est pas un mensonge. C'est le milieu où nous nous retrouvons nous-mêmes. C'est le milieu qui, au lieu de restreindre l'individu, le libère. C'est le milieu qui lui donne pleine conscience de sa force, qui permet à sa volonté d'agir, de créer, de penser. C'est le milieu qui développe, qui fait éclore, qui met en valeur son génie, sa beauté. L'autre milieu l'étoufîe. L'autre milieu le restreint. L'autre milieu n'en permet le développement que dans certaines limites. L'autre milieu n'autorise que certains actes. Il commande des actes vils, des actes qui contredisent l'harmonie de la vie. Chez lui, l'individu n'est rien. Il n'est qu'une loque sans pensée. Il n'est qu'un mannequin. Il n'est qu'une chose et qu'un numéro. Il ne s'appartient pas. Il n'appartient qu'à la médiocratie, qui en fait l'esclave de ses fantaisies, qui le juge, et qui le con-
damne, qui l'écrase, qui l'assassine, selon les préceptes d'une morale qui ne tient pas debout, selon les lois stupides qu'elle édicté, selon tout ce qui est l'œuvre du néant, en désaccord avec la vie.
Renonçons à employer l'expression « aristocratie » pour désigner les civilisations belles du passé ; pour caractériser l'effort des ancêtres ; pour résumer la beauté des actes antiques. Ce ne sont pas des aristocraties qu'il convient d'admirer chez les peuples où l'art a donné un sens à la vie. Ce sont desartistocraties. Qu'il sagisse d'architecture ou de toutes les formes d'art, les peuples qui ont laissé après eux la preuve de leur génie, en des œuvres- parfaites, sont des artistocraties.Ce sont des peuples d'élite, mais chez eux l'élite est représentée par tous. Chez eux, l'élite est tout le peuple. L'artistocratie des Grecs, c'est la forme la plus haute de l'artistocratie. En comprenons-nous toute la grandeur '? L'artistocratie, qui esten tète de l'évolution, ne cesse pas d'obéir aux mêmes principes d'ordre et de logique, aux mêmes principes de beauté, à toutes les époques. C'est parce que les principes de la beauté puisée dans la vie, sont partout les mêmes, qu'il n'est pas permis d'opposer l'artistocratie d'une époque à celle d'une autre époque. Il y aeu, à toutes les époques, des esprits créateurs. Comprenons l'esprit du passé, sans chercher à l'imiter. N'imitons pas l'artistocratie des Grecs, mais admirons la. Admirons la beauté qu'elle a répandue partout. Comprenons que cette beauté a
ou l'artistocp.atie 363
maintenu l'équilibre entre la mort et la vie. Par elle fut diminuée la somme de laideur au sein de l'humanité. Par elle furent condamnés l'esclavage, les massacres, les guerres. Elle est initiatrice. Partout oii l'art a existé, partout où il a découvert le sens de la vie à l'inquiétude humaine, l'artistocratie a existé. Elle a existé en Egypte, elle a existé en Grèce, elle a existé en Italie. Elle a existé en France, au >foyen-Age. On veut qu'elle représente I élite, qu'elle soit une aristocratie. Aristocratie ou démocratie, élite ou peuple, l'artistocratie n'admet aucune de ces limites. Elle est partout a la fois. Elle recrute ses représentants partout. Elle 1 'S prend dans l'élite, elle les prend dans le peuple. Tout'^s ces distinctions s'effacent. Les castes disparaissent. Lfs prêtres, les juges sont artistocrates, s'ils sont artistes. Cessons de les appeler juges, prêtres. Ils disparaissent dans l'artisie, dans le penseur, dans le créateur. Tel est le sens des civilisations antiques. Puisse-t-il en être de même aujourd hui. Ce que nous demandons aux. artistocraties modernes, c'est de comprendre le sens de ces gestes passés, c'est de les continuer sans les imiter. Nous leur demandons de ne plus avoir ni juges ni prêtres, de les remplacer par des artistes. Les artistes reprennent la direction des consciences. Ils expriment la plus haute conscience de l'humanité. Ils sont les seuls artistocrates.
En présence des forces redoutables dont dispose la I médiocratie » pour s'opposer au progrès, forces de toute nature pour contraindre l'individu à abandonner la partie, l'artistocrate n'a pas à désespérer. Il n'a pas à craindre sa défaite. Ceux qui reculent devant l'effort nous disent que l'effort est inutile. Ils excusent leur
364f LE CULTE [JE l'iDÉAL
impuissance en proclamant l'inutilité de l'effort. La « médiocratie « veut nous détourner de l'effort en essayant de détruire dans nos esprits l'idée même de l'accomplir. Ce n'est pas à l'effort directement qu'elle s'attaque, c'est à notre désir de le réaliser, de faire quelque chose. Et ils proclament qu'il n'y a rien à faire. L'artistocrate n'écoute pas ces voix menteuses. Il a la volonté d'agir. Il agit. Il ne recule pas devant l'effort immense H accomplir pour se créer un milieu en harmonie avec sa pensée. Ouels que soient les obstacles à franchir, il faut agir quand même. Onellesque soient l'obstruction, l'incompréhension, il faut agir. Se dire : je n'agis pas, de peur de succomber, c'est être vaincu d'avance. C'est la défaitesur laquellele médiocre comptesurtout.il veut détruire en nous l'idée d'agir car il sait qu'il détruira ainsi faction. Or là même il échoue. Son dessein avorte. Celui qui tiendrait ce langage : je n'agis pas, de peur d'être vaincu, ne serait pas un artistocrate. Or les médiocres, qui tiennent ce langage pour ceux qui agissent, qui essaient de les décourager, le tiennent aussi pour eux. lis ont peur du progrès. Ils savent qu'ils ne le réaliseront jamais. Et il n'agissent pas. Ils agissent à rebours. Ils désespèrent. De quoi ? On ne sait. Du progrès, de la vie, de la science. Ces mots ne signifient rien dès qu'ils les emploient. Pour désespérer, encore faut-il qu'ils croient à quelque chose, qu'ils aient au cœur un idéal vivant, et s'ils l'avaient, cet idéal, bien enraciné dans leur cœur, auraient-ils la lâcheté de désespérer ? Non. Celui qui croit à l'idéal ne désespère pas. Il ne désespère jamais. Il fait tout pour le réaliser. Certes, il déplore les forces qui en retardent le triomphe. Il a de douloureuses épreuves à subir. Elles
OV L AliïlSTOCRATIE
ne l'abattent pas. Celui qui se laisse abattre n'a dans son cœur qu'un faux idéal, et ce faux idéal il le réalise par son abattement même. Ce faux idéal c'est l'inertie. C'est l'idéal de la résignation, de la douleur acceptée. C'est l'idéal de l'inaction. Cet idéal, ils le réalisent par leur laideur. Ils le réalisent quotidiennement. Ils le réalisent chaque foisqu'ils essaientde retarder le triomphe de l'idéal artistocratique. Celui-ci triomphe dans le cœur de chaque artiste. C'est son triomphe le plus certain. Contre ce triomphe, les médiocres ne peu vent rien. II est la plus haute réalité. L'artiste le pratique, son œuvre sème des idées. L'artistocratie fait des prosélytes. Parmi les médiocres ? Non. La médiocrité ne se rend pas. Elle ne se rend pas à l'évidence. Elle fait des prosélytes parmi ceux que la médiocrité soumet dès leur naissance à ses lois, ses morales. Dès qu'ils peuvent penser par eux-mêmes, l'idéal artistocratique luit dans leurs âmes. Sont-ils donc condamnés à être immanquablement médiocres parce qu'ils sontnésdans une société médiocre? La société, qui déforme tout, n'a pas le privilège de retarder l'évolution des esprits qui ont lu les œuvres des artistocrates, malgn^ sa défense, et malgré ses codes. Nés dans une société médiocre, ces esprits reconnaissent son erreur. C'est l'erreur qu'on a voulu leur imposer. C'est l'erreur que l'artistocratie leur demande de n« pas accepter. Elle ne leur ordonne pas de suivre son exemple. Elle veut leur laisser toute liberté. Elle sait que son exemple sera suivi, que sa pensée découvrira des êtres à eux-mêmes. N'y en eutil que quelques-uns, son œuvre aura porté ses fruits. Car le plus grand nombre a peur de la nouveauté, se trouve à l'aise dans une société constituée d'avance, dans
366 LE CLTLÏE DE LIDÉAL
des formules toutes faites, qui les accueillent dès leurs balbutiements. L'être nouveau-né subit l'emprise de la médiocratie. Dans cette société, on commence par lui ordonner, — on ordonne toujours — , on ne permet pas la critique, — le respect des formes consacrées, des lois établies, des conventions. On lui inculque l'horreur de la vie. On lui enseigne que la natuie n'a jamais existé. On lui dit que la beauté est un non-sens. On lui dit que l'art est l'expression même de cette société médiocre, — qu'il est servile et plat — , et qu'il a. ses recettes. On fabrique des artistes, on fabrique des mannequins. On ne fabrique pas des hommes. D'ailleurs, comment fabriquer un homme ? Un homme ne se construit pas de toutes pièces. Un homme n'est pasune machine. Un homme estun êtrevivant.Ne pas tenir compte qu'on a devant soi une pensée libre, issue des profondeurs dé la vie, qu'on a devant soi un être parfaitement constitué pour jouir de la liberté, se mouvoir, agir, penser, créer, est une absurdité. Pour avoir devant soi un homme c'est-à-dire un être conscient et libre, il suffit de le laisser se développer dans le sens de Ibarmonie universelle, sans chercher à restreindre sa pensée, a détourner le cours de ses actes, sans entraves, sans lois. Il se développera normalement. iMais si cet être libre rencontre sur sa route des lois qui enchaînent sa liberté, il les violera. S'il rencontre une morale en désaccord avec son besoin de vivre, il la violera. Et la société proclamera qu'il est en dehors d'elle, et qu'il faut le supprimer. Malgré la morale, l'homme libre se développera selon son intelligence et sa volonté. Il se gouvernera sans l'aide de personne. Et il aura raison contre la société. Il est à lui seul une société, unedirec-
ou l'autistocratie 367
tion, une pensée. Il est un monde qui a ses lois, sa morale. Bien différentes de celles qui existent. Il fait partie de l'artistocratie. On fabrique des mannequins. On ne fabrique pas des hommes. Plaignons ceux que la médiocratie a réduits à n'être que des mannequins; ceux qu'elle a façonnés dès l'enfance, ceux qu'elle a conduits jusqu'au néant docilement, sans révolte de leur part. L'homme est bien mort en eux. Morte leur conscience, morte leur pensée. Morte l'énergie, et morte l'action, qui leur donnaient une raison d'exister. Us n'ont jamais existé. Us ont été vaincus par la « médiocratie. »
Ceux qui ont été vaincuspar la médiocratie l'ont bien voulu. Pourtant, à envisager le cortège des lois, des préjugés, des morales, tout l'arsenal des conventions, on se demande si l'homme peut trouver au fond de son être assez de force et de courage pour s'en délivrer. On hésite à mépriser les vaincus. On hésite à haïr les morts. Gomment l'être déformé par l'éducation dès l'enfance, — l'être qui a subi l'emprise des religions et des morales — , pourrait-il retrouver sa beauté native, la force qu'il possédait au premier jour de sa vie ? On lui suppose rhi'roïsme d'un dieu. On lui suppose la force d'un géant. On lui suppose l'énergie surhumaine. Tous ne peuvent pas être cet homme supérieur qui triomphe de ses passions, qui triomphe de sonégoïsme, qui triomphe du néant. Bien peu atteignent les sommets. Bien peu s'élèvent k de telles hauteurs. Par la volonté on peut l'être. Par la volonté on peut être cet homme supérieur, cet artistocrate. Il n'a rien à voir avec le surhomme de Nietzsche. Le surhomme de Nietzsche n'est souvent qu'un être inférieur. Tout
bourgeois peut être surhomme. La théorie du surhomme justifie l'arrivisme. L'artistocrate est plus humain. L'artistocrate est plus fort. L'artistocrate est autrement digne d'être admiré. Il mérite mieux le respect. On rencontre beaucoup de « surhommes » chez les médiocres. Le vrai surhomme, c'est l'artistocrate. Celui-ci n'estpas un bourgeois.il ne déforme pas les théories, il ne s'empare pas des formules. Il ne canalise pas les idées. Il ne justifie pas toutes ses petitesses en invoquant le génie de Nietzsche.
Ce qui est à craindre, c'est qu'en effet la pensée du génie soit mal interprétée. Les médiocres ont tout intérêt à l'interpréter faussement. | Ils n'y manquent pas. Leur rôle, c'est de mal interpréter la science. C'est d'abaisser le génie à leur niveau. Le génie sans doute ne quitte pas les auteurs. II ne s'abaisse pas. 11 n'est pas diminué par cette fausse interprétation. Il reste intact. Son œuvre demeure. Mais les médiocres lui font dire le contraire de ce qu'il pense. Ils en arrivent à le présenter comme un défenseur de leur morale, comme le soutien de leur société. Les plus grands deviennent médiocres. Les artistocrates sont méconnus. Leurs idées sont méconnaissables. On ne les comprend plus. Vus à travers la myopie des médiocres, vus à travers leur mauvaise foi, leur incompréhension, leur égoïsme, les grands hommes ne collaborent plus à l'œuvre de la vie. Prenez les plus belles œuvres : ils n'y voient que des détails ; la pensée directrice leur échappe. Elle n'apparaît pas. Ils n'y voient que des imperfections. Ils mutilent les œuvres du génie. Ils les censurent. Ils les démarquent. Us en font une monnaie courante, à l'usage de tous. Monnaie qui n'a pas conservé son ancien
ou l'aiitistocratie 369
prestige. Ils ont soin de lui enlever auparavant son éclat, sa beauté. Ils ont soin de lui communiquer une odeur de néant. Ils en ont fait quelque chose d'incolore, de falot, dij mesquin. Lisez les œuvres du génie corrigées par les médiocres, on éprouve le frisson de la la plus indicible angoisse. On songe avec frayeur que si la pensée des artistocrates était tout d'un coup déformée, que s'il n'en restaitrien, qu'une insipide parodie, la médiocratie triompherait. Ce ne serait que violences, hécatombes. Les hommes libres n'auraient plus le droit d'élever la voix. Ils ne pourraient invoquer aucun génie. Mais ce cas n'existe pas. Le génie proteste contre la mutilation dont il est l'objet, — contre les absurdités que les médiocreslui font dire. Sa pensée ne meurt pas. Sous les déformations la vraie pensée demeure. Ce qui est une haute consolation, c'est que l'effort que nous faisons pour nous élever sans cesse à l'artistocratie n'est jamais inutile. Jamais il n'est perdu. Pareillement les œuvres du génie ne sont jamais perdues. Il suffitde les dépouiller des erreurs, des incohérences que les médiocres y ont ajoutées, pour les réduire à leur niveau, pour qu'aussitôt elles apparaissent dans tout leur éclat. Apprenons à aimer les œuvres du gén-e, non à travers l'enseignement des médiocres, mais en nous plaçant en face d'elles, en les voyant avec nos yeux, avec notre âme, en leur demandant une direction, qui ne peut venir que d'elles-mêmes.
Si les médiocres n'étaient constamment tenus en respect par l'artistocratie des hommes libres, comme ils triompheraient, comme ils auraient des représailles terribles ! Mais ils ne peuvent rien. Ils sont assez nuisibles, assez cruels, assez immondes. Imaginez, ce qu'ils
pourraient si aucune force ne les contenait, si aucune force ne les restreignait. Car si le médiocre restreint l'individu, — sans y parvenir, — l'individu l'empêche de triompher totalement. L'individu le restreint dans ses appétits, le maintient dans ses limites. Le jour où la uiédiocratie l'emporterait, le jour où l'artistocratie individuelle serait comprimée, le jour où elle serait vaincue, la loi, la morale, la politique, la religion seraient pour nous sans pitié. Aujourd'hui, elles n'osent pas tout. Parfois elles hésitent. Nous devons ce bienfait aux esprits libres, aux artistocrates, qui sans cesse maintiennent l'équilibre, en ne reculant pas devant l'effort.
Désobéir aux lois de la Société, — obéir aux lois de la vie, — telle est l'unique loi. Gomme la société, l'individu a ses lois. Elles sont conscientes, elles sont logiques. Il obéit aux lois qu'il se donne lui-même, aux lois de sa conscience et de sa volonté, aux lois de son esprit et de son émotion. Ces lois sont éternelles et fixes, elles appartiennent à tous les individus, elles sont pour tous les individus les mêmes, mais chaque individu les adapte à son tempérament, en fait jaillir le maximum de bonheur et de liberté. L'individu se crée son atmosphère d'harmonie et de lumière. Il ne se la crée que dans la lutte qu'il entame avec la « médiocratie. » En face de la société médiocre, ilest constamment sur la défensive. Il est toujours armé. 11 doit toujours s'attendre à un mauvais coup. Il doit toujours redouter quelque attaque. Son attitude est celle du combattant qui a toujours à craindre quelque alerte, quelque embuscade de l'ennemi. Il est sans cesse sur le qui-vive. Les lois de la conscience lui ordonnent de lutter jus-
oc l'arti>tocratie 371
qu'au bout contre tout ce qui cherche à l'amoindrir, à diminuerson énergie et sa volonté. Elles lui ordonnent de s'augmenter, en découvrant dans chaque forme de la vie universelle des motifs d'être libre. Il admire la nature : il est libre. 11 admire la beauté de l'art, — qui découvre la vie : il est libre. Il admire tout ce qui est beau, tout ce qui va veis un but logique et défini : il est libre. L'individu se rend libre chaque fois qu'il admire, chaque fois qu'il agit, chaque fois qu'il comprend. Chaque fois qu'il crée et qu'il pense. Il se rend libre dans toutes les circonstances où les médiocres s'esclavagent, — dans toutes les circonstances où les médiocres restreignent dans leurs pâles conceptions l'étendue de la vie. Ouand l'individu a le pouvoir de se rendre libre, tuême au milieu de la douleur, il possède le bonheur. 11 ne peut se rendre libre que dans la douleur, — la liberté est la victoire qu'il remporte sur la douleur, — sans la douleur, de quoi triompherait-il ? Or, il triomphe à chaque instant de la douleur : donc, il est libre. Pour être libre, il faut cpi'il ait souffert.
Ainsi la « médiociatie » n'accap;ireque les médiocres, qui préfèrent soutïrii- plutùt que de combattre la souffrance, qui préfèrent se donner des lois et des morales plutôt que de s'en affranchir. (Juede faire l'effort pour rejeter toute douleur. Ils provoquent la douleur, ils la créent, ils la fondent. Leur morale la contient. Leurs lois l'éternisent. Leur iueitie la subit. C'est eux qui créent la douleur, chaque moment, sans cesse. C'est eux qui l'entretiennent. C'est eux qui la perfectionnent, la multiplient, la renouvellent en de nouveaux raffinements. Ils cultivent la douleur. La douleur des médiocres est médiocre. Elle n'enfante lien. Mais nous qui sommes
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aux prises avec elle, nous avons le courage et la force de la surmonter. Nous ne voulons pas subir son joug odieux. Ils voudraient nous l'imposer. Ils essaient de trouver leur jouissance en regardant la douleur qu'ils nous ont causée. Leur unique bonheur, c'est de voir souffrir. Leur bonheur, c'est de sentir l'être diminué, rapetissé, par leur faute. C'est d'être les auteurs de notre malheur. Notre bonheur, c'est de ne pas leur donner plus longtemps le spectacle de notr*^ douleur. C'est de leur opposer notre action et notre pensée. Tout se retourne contre eux. même la douleur qu'ils nous causent. C'est elle qui nous venge. Les médiocres sont pris dans un cercle vicieux. Ils nous enchaînent, et nous nous délivrons Ces chaînes sont le moyen que nous avons à notre disposition pour être nous-mêmes. Elles nous aident à nous libérer. Nous les brisons, malgré les médiocres. Ainsi tout s'équilibre, et la vie reprend sa beauté. L'évolution se continue. Nous avons un motif d'agir : livrer à la « médiocratie » une lutte sans merci. Une lutte de chaque instant, une lutte quotidienne. Cette lutte ne nous diminue pas. S'abaisser à lutter avec les médiocres ne constitue pas pour nous une infériorité. Pour les coinbattre, nous ne nous mettons pas à leur niveau. Nous restons sur les hauteurs. Ayons conscience de ce que nous, valons, — et cela sans orgueil. Nous restons sur les hauteurs de la pensée. Nous agissons. Et c'est nous-méme que nous augmentons. C'est notre pensée qui prend conscience d'elle-même. C'est notre volonté qui sait qu'elle agit. C'est notre vie intérieure (jui s'éprouve. C'est notre pensée qui s'élève. C'est notre héroïsme qui se crée. C'est notre idéal qui s'élabore. Dans la lutte, notre per-
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sonnalité se découvre. Notre individualité s'affirme. Nous devenons nous-mème. En croyant nous diminuer, les médiocres nous augmentent. Ils servent a accroître notre vertu, notr© sagesse. Ils servent à accroître notre bonheur. Méprisons les, mais remercions les de nous donner la force et le courage qui nous permettent de les vaincre. Remercions les de nous avoir permis de nous reconnaître, et de nous découvrir dans la lutte, dans l'effort, dans la douleur. Nous donnons un sens aux actes des médiocres. Nous les faisons collaborer à l'harmonie de la beauté. Nous les utilisons. Utiliser les médiocres, certes voilà la vertu suprême. Voilà le plus haut idéal. Utiliser les médiocres pour parvenir à les vaincre, pour diminuer leurintluence au sein del'humanité. C'est le but que nous devons poursuivre. En présence du médiocre, nous ne possédons qu'un moyen de le vaincre : c'est de l'utiliser. Lui-même vient audevant de nos désirs. Il se prête à nos desseins. Sa perspicacité est en défaut. Il se livre sans défense. Lui qui est parfois si habile a de ces maladresses qui étonnent. On ne les comprend pas. Quel que soit le soin qu'il mette à dissimuler ses tares, elles transparaissent. On les prend sur le fait. Leur médiocrité nous fournit des armes. La médiocrité a une attitude si piteuse, si veule, si nulle, que le courage, l'enthousiasme naissent forcément dans les esprits libres que révolte cette attitude. Ils naissent spontanément. Ils engendrent la colère et le mépris. Ils provoquent la pensée. Ils suscitent l'action. Ils engendrent l'héroïsme. Oui, le courage, l'enthousiasme, nous les sentons grandir en nous, se développer, triompher, en présence de ce qui est laid. En présence de ce qui est médiocre, nos désirsy
nos rêves, nos espoirs se précisent. Notre indignation grandit. Tout ce qui est en nous, au fond de notre vie intérieure, tout ce qui s'est déposé au fond de notre conscience, tout ce qui s'est accumulé dans le silence, tout ce qui s'est accumulé de douleurs, de logique et de sentiment, d'énergie, de volonté, se manifeste avec une force extraordinaire. Nous agissons. Nous pensons. Nous parlons. L'artiste se révèle un citoyen, dans le sens le plus élevé. Un citoyen de la cité future, qui refuse d'être un citoyen de la cité présente. Car le citoyen de la cité présente est docile et soumis. Le citoyen de la cité présente n'est pas un artistocrate. Il est médiocre. Il se courbe sous le joug des lois. 11 accepte les morales. Il est juge, ou soldat. Il n'est pas une individualité pensante et libre. Il se soumet à l'ordre établi. Il contribue à le défendre. Il punit ceux qui contreviennent à ses lois. Le citoyen de la cité présente est une monstruosité. Il aime tout ce qui brille, tout ce qui flatte, tout ce qui éblouit, rien de ce qui est profond. La pensée l'effraie par-dessus tout. L'action ne le sollicite pas. Il vit dans le néant. îl ne recherche que les honneurs. Son ambition est démesurée. C'est le cri minel le plus absurde, c'est la brute laplus inconsciente qui ait jamais existé. Le citoyen de la cité future refuse de suivre la démocratie dans ses extrêmes conséquences. Il refuse de participer au pouvoir. Il ne veut pas d'une élite de juges. Il ne conçoit pas la politique comme un refuge pour les médiocres. Il représente une exception, mais une exception qui contient les collectivités futures, qui les pressent, qui les prépare. Le citoyen de la cité future proleste chaque fois que l'iniquité apparaît. Chaque fois que l'iniquité apparaît.
ou l'artistocratie .T7o
sous une forme ou sous une autre, — car elle est multiforme, — sa voix proteste. Il représente la conscience humaine indignée. C'est la voix du grand écrivain aux prises avec la foule, aux prises avec le pouvoir, aux prises avec la « médiocratie ». C'est la voix de l'artiste aux prises avec la tradition, aux prises avec la convention, avec les tracasseries de l'administration, de l'Etat. Voilà le citoyen que nous voulons être, que nous devons être. Nous voulons être le citoyen conscient de sa mission, au sein de la société présente. Conscient de son devoir de réformateur. Conscient de son devoir de critique. La critique n'est pas seulement un devoir, c'est un droit. C'est le droit qu'a tout être de juger les actes des hommes. Ce droit, le grand écrivain l'exerce sans limites. II l'exerce sans restriction. Ainsi Zola, dans la plus triste époque, a représenté un moment la conscience humaine délivrée.
Longtemps la « médiocratie » sera comme une insulte à l'harmonie de la vie ; longtemps elle voilera l'éclat delà beauté; longtemps elle troublera la méditation des hommes sur leur destinée ; longtemps elle essaiera de briser l'élan de la pensée libre, d'arrêter l'efTort en chemin ; longtemps elle enveloppera d'un linceul de mort l'existence de chaque être humain. Peut-être le terme de l'absolue délivrance ne viendra jamais. Peut être" la destinée de l'humanité est-elle de vivre éternellement avec une « médiocratie » pour rendre ses efforts plus douloureux, par conséquent plus beaux, pour les faire éclater en plus de beauté. Sans doute, il y aura toujours dans l'humanité un ventre et un cerveau. Si quelque chose nous avertit que la « médiocratie » sera un jour définitivement vaincue, que nous
devons agir avec cet espoir, quelque chose nous avertit aussi que nous devons agir sans cet espoir, comme si la « médiocratie » était éternelle. Peut-être cette dernière solution est-elle la vraie, et la plus raisonnable? En tout cas, qu'elle disparaisse ou non, la médiocratie n'aura pas été inutile au triomphe de la beauté. Ce qui est certain, c'est qu'elle existe, c'est qu'elle nous enveloppe, c'est qu'elle est partout, et nous devons agir dans la cité présente comme si nous vivions dans la cité future. Nous devons agir comme si la (^ médiocratie » était éternelle. Cette idée doit-elle décourager nosel'forts? Nos efforts ne nous servent-ils pas à nous affranchir de la médiocratie dès aujourd'hui? Dans une cité future, nous n'aurions plus h lutter contre la médiocratie; nous serions absolument libres; nous serions libres à cause de l'effort do nos précurseurs. Ceux qui vivraient alors leur devraient leur délivrance. Mais ne sommesnous pris absolument libres, dans la cité présente, par l'action et par la pensée, comme dans une cité meilleure? Cette cité meilleure, ne la réalisons-nous pas dès à présent ? Encore une fois nous brisons les cadres de la « médiocratie », nous réalisons l'artistocratie dans un milieu médiocre. Luttons donc au milieu des médiocres ; prêchons la révolte et la beauté. Prêchons l'harmonie. Quelles passent dans nos œuvres. Qu'elles s'éternisent dans notre exemple. Ne cherchons qu'à nous libérer présentement, comme nous nous libérerions dans l'avenir, si l'avenir ressemblait au présent. N'envisageons que notre époque. Deux sociétés rivalisent : soyons avec la meilleure. Tout est là. Soyons avec les penseurs, les artistes. Soyons avec les sommets. On peut être heureux dans la lutte. L'idéal peut
ou L AUTISTOCRAÏIE
exister dès aujourd'hui. La douleur peut s'évanouir dans le rêve. La beauté peut devenir une réalité. Le refuge, c'est notre pensée. Notre refuge contre la laideur moderne, c'est l'art que nous créons et que nous admirons. C'est l'effort sans cesse renouvelé. C'est la patience, c'est le travail. C'est l'œuvre réalisée dans la douleur. C'est l'œuvre réalisée à chaque instant de notre vie, l'œuvre qui ne nous quitte pas, l'œuvre que nous portons en nous, l'œuvre qui est tout notre espoir, tout notre rêve. En dehors de l'œuvre que nous accomplissois, du rêve de beauté que nous poursuivons, il n'y a rien. 11 y a la médiocratie et ses laideurs. Ses œuvres enlaidissent l'époque. Elles sont transitoires. Elles sont emportées dans le grand tourbillon de la vie. Elles disparaîtront. Leur influence s'amoindrira. Celle de l'artistocratie grandira. Même si elle était lestreinte, l'influence de l'artistocratie n'en serait pas moins immense. Qu'elle soit dans l'avenir ce qu'elle est aujourd'hui, nous serons satisfaits. Cette pensée nous soutiendra. Aujourd'hui, elle paraît amoindrie. En réalité, l'influence de l'artistocratie dirige. Elle agit profondément. L'œuvre des penseurs est là. On ne les supprime pas. Nous pouvons rester ce que nous sommes, nous sommes suffisamment grands. L'artistocratie joue un rôle assez noble dans le monde pour que son rôle présent nous suffise. Nous devons nous estimer heureux de ses résultats. Ils empêchent la laideur de triompher tout à fait. L'artistocratie, c'est l'aristocratie de la pensée. C'est l'aristocratie de l'art. Cette royauté est souveraine. Elle plane au-dessus des médiocres. Essayons d'en faire partie. Soyons des rois de la pensée. Dominons par le cœur. Que tous nos efforts tendent vers ce but. Qu'ils
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soient dirigés, uniquement, vers la reconquête de nousmème, sous Temprise des lois, des dogmes, des morales. Nous retrouver sans cesse une âme viei^ge, vierge de tout élément étranger, sous l'amalgame des morales, — empêcher qu'elle subisse lasouillure des médiocres, la renouveler sans cesse, la retremper sans cesse à la source fécondante de la vie, c'est notre raison d'être. C'est l'unique but de notre existence. L'artistocratie, c'est l'aristocratie de l'art. Nous refusons le concoursde toute aristocratie qui n'est pas artistocratique. Et dans la société moderne, les deux termes s'excluent. L'artistocratie n'a pas les défauts des aristocraties. Elle est autrement humaine, et vaste. L'union de toutes les aristocraties ne constitue pas une artistocratie. Loin de là. L'aristocratie des juges n'a rien à voir avec l'art. Nous refusons son concours. Ceux qui veulent les associer ont tort. On ne peut mettre sur la même ligne la médiocrité et l'art. Le juge qui applique les lois d'une société médiocre ne saurait égaler l'artiste qui les nie. Cependant on a voulu qu'une élite déjuges unisse ses efforts à l'élite des artistes. Les élites s'excluent. L'élite des artistes est trop à part pour être une élite. On a voulu que la vérité naisse de leurs efforts mis en commun. Le poète, n'est-ce pas le juge? Mais le juge, qui n'est pas le poète, que vient-il faire dans l'artistocratie? Qu'il renonce à sa fonction déjuge. Pour être juge, il faut avoir une mentalité spéciale. Juger les hommes est une singulière prétention, si l'on admet un autre critérium que la beauté pour les reconnaître innocents ou coupables. II appartient à la médiocratie. Accom plissez toutes les besognes utiles, accomplissez-les avec art : vous êtes de l'artistocratie. Mais seulement les
ou L'ARTrSrOCRATIE 379
besognes utiles, nécessaires a la vie matérielle, pour fonder l'idéal, bi vous accomplissez une besogne destinée à rendre service à la « médiociatie », ne parlez pas d'unir vos efforts aux nôtres, Nous lefusons l'accès de l'arlistocratie aux juges, aux moralistes, aux prêtres qui ne se sont pas amendés, qui ne se sont pas repentis, qui n"ont pas fait acte de soumission, qui ne se sont pas inclinés bien bas, — désertant la médiocratie, fuyant son atmosphère. — devant la vérité. Car cette attitude humble les aurait élevés. Ils auraient puisé, dans le respect de la beauté, la force et la sagesse. Ce n'est qu'une hypothèse. Peuvent ils s'amentier? Peuvent-ils devenir meilleurs? Peuvent-ils quitter leur cité maudite, et ses avantages ? Leur cité de mort, qui est la cité de la laideur. Bien peu en sont capables. Le plus grand nombre y renonce. Le plus grand nombre y renonce par làchelé, parti pris, égoïsme. Le plus grand nombre n'y pense même pcs. Il ne songe pas à se transformer. 11 n'y a jamais songé. La multitude est satisfaite. Le médiocre est irréductible. Jamais il ne s'amende. Penser qu'un jour les conditions de son existence pourraient prendre une autre forme, se baser sur la liberté, surin conscience humaine, sur la beauté» leur est interdit. Ainsi les médiocres restent médiocres. Bien peu quittent leur cité pour la grande cité d'Harmonie et de Lumière, qui exige la volonté et l'héroïsme quotidien. Ooi exige le vrai renoncement, le renoncement à être médiocre. Renoncer à être médiocre, quel miracle n'-duirait à cette résolution le plus médiocre des médiocres ? C'est la plus grossière utopie. On ne passe pas d'une cité dans l'autre. Mais ceux qui sont nésdans la cité d'erreui'. dès qu'ils se rendent compte que l'er-
reur ne vient pas d'eux, mais du milieu qui les a produits, se r voltent, et ce sont des artistocrates. Ce sont des hommes libres. Ce sont des esprits en avance. Ce sont des précurseurs . Ils donnent l'exemple du courage. Ces esprits, qui n'ont appartenu à la cité médiocre que par méprise, par erreur, par hasard, — qui l'ont quittée avec joie, comme s'ils se débarrassaient d'un lourd fardeau, comme s'ils avaient soulevé la pierre d'un sépulcre, comme s'ils avaient couru un grand danger, ces esprits donnent l'exemple de l'indépendance. Parviendront-ils à rallier a leur idéal tous les médiocres ? Non. Eti! ne le faut pas. Précurseurs d'un petit nombre d'élus, précurseurs de ceux qui naîtront, comme eux, dans la « médiocratie », et qui s'en délivreront, en suivant leur exemple, ils n'ambitionnent pas d'autre gloire que de continuer l'œuvre de leurs devanciers. Leurs devanciers ont lutté, comme eux. Comme eux, ils se sont délivrés des aflFres de la mort. Comme eux ils ont soulïert. Leur exemple est sacré. Et il ne faut pas que leur exemple ^/'««.ç/ï^wre tous les médiocres. Il faut que des médiocres soient, pour que nous les haïssions. // nr faut pas (jue la race des inédlorres disparaisse. Proclamons le eu toute conscience. Ayons le courage d'être sincère avec nousTmème. Ne reculons pas devant ce qui est vrai. Les médiocres ne disparaîtront pas. Us dureront autant que durera l'humanité. Allons plus loin. Ecrivons cette vérité : les médiocres sont nécessaires à l'harmonie de la vie. Oui. reconnaissons le. Us sont nécessaires au progrès, eux qui nient le progrès. Devons-nous les aimer pour cette raison ? Nous ne serions pas logique avec nous-mème. Nous manquerions de clairvoyance. Nous devons les haïr
ou l'artistocratie 381
quand même, comme sils ne collaboraient pas k l'harmonie de la vie, comme s'ils n'étaient pas nécessaires à l'évolution. Sans les médiocres, — sans la race immonde des médiocres, — affirmerions-nous avec tant d'insistance notre amour de la vérité ? Notre conception du beau ? Notre idéal? Ils sont donc nécessaires. De là à les aimer il y a loin. De là à leur rendre hommage, il y a loin. La sagesse ordonne de les haïr, comme elle ordonne de les utiliser, pour que nous parvenions à réaliser notre idéal de justice, malgré les médiocres, et contre les médiocres.
Les médiocres sont avec nous. Ils sont avec nous pour la défense du progrès. Ils sont avec nous pour la réalisation de l'ait, ^lais ils sont avec nous malgré eux. Us sont avec nous sans l'avoir voulu. C'est là notre vengeance, et c'est là leur châtiment. Ils sont avec nous. Nous ne sommes pas avec eux. Là est toute la différence. Ils sont avec nous, contre leur gré. Nous sommes contre eux, délibérément. Et nous le serons sans trêve, sans repos. -Tant f/u'il ij aura des médiocres à combattre, l'artistocratie sera là. Cela est une consolation. Cela est notre plus ferme espoir. Cela est notre seul espoir. Cela est notre raison d'agir. Penser que l'œuvre des médiocres n'arrivera jamais à son but, — qui est de faire triompher la mort au sein de l'humanité — , et cela parce que l'artistocratie. sera là, toujours présente, qui protestera, il n'y a pas de refuge plus certain contre le pessimisme. C'est ce qui fait que nous ne désespérons pas de l'avenir. Comment notre œuvre serait-elle perdue, puisque nos successeurs la reprendront? Cette pensée est extrêmement consolante, C'est la seule pensée qui nous reste quand nous assis-
382 LE CULTE r)E l'idéal
tons aux spectacles navrants qui enlaidissent la vie, quand le découragement nous guette, quand la mort nous attire. C'est la pensée qui ne nous quitte pas, qui nous accompagne, qui accompagne chacun de nos gestes, qui nous suit partout. Cette pensée intérieure guide nos actes. Cette pensée intérieure anime nos œuvres. Nous avons confiance en l'avenir. Notre pensée sera comprise. Nous susciterons des sympathies. L'artistocralieétudieranosœuvres. Notre pensée sera sienne. Elle se reconnaîtra dans nos écrits. Nous travaillons et luttons pour elle. Nous créons, nojs pensons pour nous rendre digne de l'artistocralie. Pour qu'elle nous accueille avec orgueil. Car notre destinée, c'est de tendre sans cesse vers le mieux, vers l'augmentation de nous-mème. L'individualisme suppose la plus grande extension. C'est le contraire de l'égoïsme. C'est aussi l'expansion la plus large de nous-mème. L'individualisme est l'effort que nous faisons sans cesse pour nous perfectionner, pour échapper à la médiocrité qui nous entoure, que nous ne devons qu'au milieu. Pour nous rendre digne de l'artislocratie, de son accueil et de son adhésion, pour qu'elle nous admire comme nous l'admirons, n'ayons en vue que le perfectionnement de nous-mème, notre perfectionnement moral, le perfectionnement de notre pensée, de notre volonté, de notre sensibilité — , perfectionnement qui est aussi celui de notre vie extérieure, de notre vie sociale, en harmonie avec notre vie mentale, intellectuelle et morale. L'artistocralie, — l'élite de la pensée et de l'art — , qui se recrute partout oii l'homme agit, qui se recrute dans le peuple, dans la foule, chez les individus de toutes races et de toutes nationalités, — qui ne connaît
oc L AKTISTOCRATIE 383
aucune frontière, n'admet aucune limite, aucune barrière entre les êtres — , qui brise le cadre, de toutes les institutions sociales ou politiques, — l'artistocratie, qui ne sait pas ce que c'est que l'opposition du peuple €t de l'élite, du riche et du pauvre, du savant et de l'ignorant, opposition chère aux « médiocraties » de toutes les époques dans lesquelles l'élite est veule, le peuple ignorant, le riche insolent et slupide, — l'artistocratie exprime la plus haute domination spirituelle sur les consciences, sur les esprits. Elle a un pouvoir bien plus vaste que celui qui s'exerce sur les personnes et sur les choses. C'est le pouvoir qu'elle exerce sur l'individu. Ses lois sont tout intellectuelles. Elles ont leur fondement dans la pensée. Mais en affranchissant la pensée individuelle, l'artistocratie donne à l'individu le pouvoir de s'affranchir matériellement. Elle ne reste pas dans le domaine de la théorie. Elle entre dans celui des réalités, des faits, da*s celui des nécessités immédiates de la vie. C'est ce qui fait sa force ; c'est ce qui fait qu'elle n'est pas une idée impuissante et sans force. Elle ne transfornie pas seulement la société au point de vue mental, mais dans sa forme politique, économique, industrielle. Elle accroît l'aisance et la richesse du peuple. La pchsée transforme toutes les phases de l'activité humaine. Elle ne se tient pas seulement dans le domaine de la théorie. En imposant ainsi son pouvoir moral qui devient un pouvoir matériel et physique, l'artistocratie, contrairement à la « médiocratie » qui, dès qu'elle impose une formule, l'impose avec l'appui des lois et des gendarmes, l'artistocratie l'impose avec les seules lois de la raison, ne l'impose pas, mais l'éveille, la suscite, la fait éclore au
sein de l'individu qui se le donne à lui-même, en pleine connaissance de cause. Avec elle, l'individu conserve sa liberté : il la découvre, il devient libre. Avec la médiocratie, il fait acte de soumission. Se soumettre aux lois de la « médiocratie » c'est faire preuve d'inintelligence et d'insensibilité, c'est faire preuve d'habileté sournoise, d'hypocrisie et de laideur. On enchafne sa liberté. Elle n'existe pas. Le rôle de l'artistocratie au sein de l'humanité, c'est de créer la liberté, c'est d'aider chaque individu à la [découvrir dans sa conscience, à l'exprimer par ses actes. C'est d'augmenter la somme de bien-être, la somme de bonheur, la somme d'intelligence profitant à tous. Celui que les lois de la « médiocratie » opprime trouve des défenseurs au sein de l'artistocratie. Jugé injustement, traqué sans pitié par les médiocres, il en appelle à l'autorité suprême de l'artistocratie. Il en appelle à ce tribunal de la sagesse et de la vérité. Il a pour lui les artistocrates de tous les temps. Il a pour lui les penseurs qui ont le plus honoré l'humanité. Il a pour lui les savants et les poètes, les artistes et les philosophes. Il a pour lui Homère et Virgile. Dante et Shakespeare. Il a pour lui Balzac,, Hugo, Zola. 11 a pour lui Bacon et Spinoza, Darwin et Berthelot. Il a pour lui Michel-Ange et Léonard, il a pour lui Carrière... Lnfin tous ceux qui ont exprimé quelque noble et magnifique idée destinée à donner de la vie une interprétation meilleure sont pour lui. Ceux qui ont pensé, ceux qui ont lutté, ceux qui ont aimé, à toutes les époques, sont pour lui. Quand on a de pareils juges comme approbateurs et comme défenseurs, de tels uges pour nous innocenter et nous rendre à la vie, on peut avoir contre soi tous les médiocres, on est fort, on
ou L'AUTISTOCfiVTIt; 88o
n'a rien à craindre. Eût-on contre soi toutes les forces sociales coalisées, toutes les lois inhumaines, on a le droit pour soi, et la vérité. Avoir pour défenseurs, enface des accusations des médiocres, en face de leurs insultes, l'artistocratie universelle qui mène le monde, qui a fait le progrès, qui a découvert la science^ qui a créé l'art, qui a inventé les industries humaines, qui a apporté la lumière dans les esprits, la vérité dans les consciences, avoir cette artistocratie pour témoin et pour juge, c'est avoir l'unique justice pour soi, c'est avoir la forme la plus haute de la sagesse humaine de son côté. Cette conscience universelle nous juge et nous approuve. Elle approuve nos actes de beauté. Elle condamne les autres. C'est à elle seule que nous devons penser quand nous nous efforçons d'être meilleurs. L'imiter est notre devoir le plus haut. La continuer est le but de notre existence. S'il y a un juge au-dessus de nous, pour juger nos actes et nos pensées, ce juge c'est l'artistocratie. C'est un juge humain, qui a souffert comme nous, qui a lutté comme nous contre la « médiocratie », qui a souffert, comme nous, de l'hostilité et de l'indifférence, et souvent de la faim, qui a même payé de sa vie la hardiesse de sa pensée, son esprit critique, son indépendance et sa volonté. L'artistocratie a eu ses martyrs, ses sacrifiés. La pensée libre est née dans le sang. Elle est née sur les échafauds et sur les bûchers. Elle s'est évadée des prisons. Elle a percé les murs de ses cachots. Elle a brisé les liens des inquisitions. Toutes les nations se sont levées contre elle, — mais tous les juges, avec toutes leurs lois, tous leurs tribunaux, et tous les bourreaux, toutes les armées, toutes les morales ne sont pas par-
venus à étouffer l'artistocratie, dont le rôle au sein de l'humanité n'a fait que grandir. Ce rôle est de féconder les esprits, de répandre les idées, d'ensemencer les consciences. C'est de maintenir le sens de la beauté audessus de sa déformation. C'est de replacer la vérité dans la vie. Qu'on brûle les penseurs et leurs œuvres, qu'on les assassine ou les emprisonne, qu'on leur interdise de parler ou d'écrire, la conscience, plus forte que tout, plus forte que lecrime, plus forte que l'ignorance et l'incompréhension, parle plus haut, sa voix domine les clameurs de haine, ou le silence plus répugnant encore que l'insulte. La voix de la conscience est maîtresse du nionde ; elle renverse les politiques et les morales, et rien, pas même le meurtre, n'a de prises sur elle.
Aucune force ne peut amoindrir la force souveraine de la pensée. La mort ne peut rien contre elle. Elle triomphe tôt ou tard de l'indifférence. Elle a pour elle le temps et la vie. La force de la pensée se multiplie et s'éternise. Cette force, plus on essaie de la briser, de l'anéantir, plus elle s'affranchit, triomphe. Ainsi la médiocratie peut essayer d'entraver la marche de l'art, — qui est la marche de l'humanité vers sa destinée — , elle ne fait que la hâter, la faciliter. Ce n'est pas avec des formules et des lois que l'on peut briser l'élan de la vie. Ce n'est pas avec des échafauds. Ces forces sont bien faibles. De tels moyens prouvent leur infériorité. Quand la société est obligée de faire appel à des lois, k des sanctions, quand elle est obligée de punir, et de récompenser, c'est qu'elle est imparfaite, c'est qu'elle est impuissante. Que peut faire la société à celui qui a la force Je réaliser l'idéal, à celui qui
ou l'artistochatie 387
«ème les idées, à celui qui éternise son génie dans le Poème, à celui qui a la conscience de sa force individuelle, de feon indépendance dans la vie? Elle ne peut rien. Elle est faible. Elle manque d'harmonie. La « médiocratie » doit disparaître. Du moins, si elle ne disparait pas, eiforçons-nous dé diminuer son inlluence, profitons de sa faiblesse. Agissons comme si elle n'existait pas, ce qui est le seul moyen d'agir contre elle, refusons de nous courber sous le jougde ses lois, refusons d'adhérer à sa morale. Déjà notre victoire s'affirme. Elle est totale. II suffit que nous soyons en dehors de la médiocratie pour que ce fait constitue à lui seul une victoire, une victoire que nous devons proclamer bien haut, car la « médiocratie » ne' cesse pas de proclamer, de son côté, qu'elle a brisé l'élan de la pensée libre. Il ne faut pas qu'elle y croie II ne faut pas qu'elle soit persuadée de sa victoire. Elle deviendrait plus insolente et plus agressive. Il faut lui persuader que c'est elle qui a le dessous, qu'elle a le dessous malgré sa loi et sa morale, malgré son arsenal de châtiments, malgré tout ce qu'elle invente pour nous réduire, ou nous séduire, car elle n'-compense autant qu'elle punit, elle encourage l'égoïsme, elle décore la nullité et l'Impuissance. Cette dernière attituden'a pas plus de prises sur nous que l'attitude de la haine et de l'incompréhension. Car c'est là une nouvelle forme de l'incompréhension. Récompenser l'égo'isme, c'est tout ce que peut faire la u médiocratie ». Elle s'arrête dès qu'il s'agit de récompenser le génie, ('e n'est pasdans ses attributions. Il n'y a pas d'ailleurs à récompenser le génie. Le génie a sa récompense en lui-même. Il a sa récompense dans son" œuvre. Parler de le récompenser, c'est le mécon-
388 LE CULTE UE'l'iDÉAL
naître. C'estrinsulter. C'est le nier. Aucune récompense ne peut lui être accordée. Aucune ne serait assez haute. La plus juste récompense due au génie, c'est l'admiration. De quel droit la « médiocratie » récompenseraitelle le génie? Elle qui ne sait pas discerner l'erreur de la vérité, la laideur de la beauté, elle qui ne discerne rien de ce qui est durable, de ce qui est immortel, dans les actes et dans les pensées.'
La société nous permet bien — car elle ne peut pas faire autrement — (elle ne permet que ce qu'elle est impuissante à ne pas permettre) — . de penser ce que nous voulons, pourvu que nous nous contentions de le penser, pourvu que notre pensée reste dans le domaine de ridée pure, et ne s'insinue pas dans le domaine des faits. EUe ne craint que les conséquences, les résultats. Il arrive que des bourgeois mêmes émettent les théories les plus subversives, les plus en contradiction avec leurs actes. Est bourgeois celui qui ne met pas ses actes en accord avec sa pensée. Ils agissent tout dilî'éremment. Ils sont égoïstes, et ils alfectent d'être géné~ reux. Ils estiment que « canaliser » les courants de révolte, c'est encore le meilleur moyen de les supprimer. Et ils les canalisent. C'est à dire qu'ils s'en servent en les déformant. Ils les utilisent pour augmenter leur égoïsme. Peu à peu, ils en font une chose presque, acceptable, presque légale. Ils jiarlent d'altruisme, de socialisme, d'entr'aide. Ils n'y entendent rien. Ils confondent toutes les théories, les systèmes. Du moins, ils comprennent que ce sont là des dangers, et qu'il faut à tout prix prévenir leurs résultats funestes. Pour les prévenir, ces résultats funestes, ils n'attaquent pas de" front ces dangers. Us les contour-
ou L'AinisTocnATiE 389
lient. Ils les interprètent bourgeoisement, llsemploient les mêmes mots que nous. Ils traitent les mêmes questions. Seuls le courage et la bonne foi les empêchent de réaliser quoi que ce soit de grand. Ils s'arrêtent aux réalités. Ils séjournent dans le domaine de l'idée pure. En paroles, ils admettent tout. Ils admettent le socialisme ; ils admettent même l'anarchie. Mais si on les somme de mettre en pratique leurs théories, de prouver qu'elles sont mieux que des mots, des mots vides et dépourvus de sens, les bourgeois ne répondent pas, et s'esquivent. Les vraies formules protestent contre les interprétations fausses qu'en donnent les médiocres Les vérités ne veulent pas être déformées. Il est plus dangereux d'avoir pour soi les médiocres que de les avoir contre soi. Cette dernière solution est la meilleure. On sait au moins ce qu'ils veulent, on sait que ce sont des adversaires. Mais allez donc démêler la médiocritéqui se targue d'héroïsme, qui se vante d'être juste et désintéressée, qui se fait une gloire de sa bonté. Allez donc la reconnaître sous les formes d'indépendance qu'elle feint d'adopter. A la longue ces subterfuges se dévoilent. L'habitude nous les révèle. On voit clair dans leur jeu. Leur altruisme n'est qu'une pâle bonté, qui fait plus de mal que la haine, c'est la philanthropie, c'est la charité bourgeoise. Leur indulgence n'est qu'une faiblesse coupable, l'impuissance a punir elle-même ses propres tares. Elle est désarmée. Faire le bien, c'est encore pour elle faire le plus grand mal. Leur héroïsme, c'est le dévouement à coté, le dévouement en pure perte, qui consiste à soigner hypocritement les plaies que l'on aurait dû commencer, d'abord, par ne pas engendrer. La médiocratie fait le mal, et
elle s'en excuse en prétendant faire le bien. Ce bien consiste à atténuer le mal qu'elle fait. Mieux valait ne pas faire le mal pour ne pas avoir ensuit*^, à le guérir. Elle crée la misère : mais elle feint de la soigner. Elle provoque le crime : mais elle a la prétention d'améliorer le coupable. Avant d'améliorer le coupable il semblerait tout à fait logique de ne pas faire naître le coupable. Or tout concourt à engendrer le criminel. La société n'a pas cette logique-là. Elle commence par empoisonner, par semer la haine, par susciter des équivoques, et quand les conséquences de ses actes apparaissent funestes pour tous, alors elle songe à les atténuer. Triste remède apporté au mal qui aurait dû être évité, et qui est plus nuisible que le mal. Précaution vaine. La logique de la vie reprend le dessus et condamne la logique de la société. La logique de la vie reconnaît que le seul coupable, dans l'individu, ce n'est pas l'individu, c'est la société ; c'est la société qui l'a poussé au crime, qui l'a éduqué avec sa morale, qui lui a imposé ses lois. C'est la société, seule, qui est responsable des crimes de l'individu. Ce n'est pasl'individu qu'il importe de soigner, d'améliorer, c'est la société. C'est elle-même qui doit soigner ses plaies, se guérir:' Comment s'y prendra-telle pour se renouveler, s'épurer? Commencera-t-elle par le haut ou par le bas, par l'aristocratie ou par le peuple? Elle ne sait par quel bout commencer. La plaie est si profonde qu'aucun remède actuellement connu ne peut la guérir. L'aristocratie est pourrie. Le peuple ne sait pas. L'un et l'autre ignorent les grandes lois de la vie. Mais le peuple les soupçonne, il en a le pressentiment. L'aristocratie n'y songe même pas. Le peuple
ou l'artistocratie 391
les ignore, mais si ces lois lui étaient révélées, il y croirait sans difCculté. L'aristocratie ne les voit pas, ne veut pas les voir, ne les verra jamais. Elle ne s'inclinera jamais devant la vérité. La société est-elle donc inguéiissable? Ne peut-on pas commencer par ce qu'elle-même considère, non pas comme sa base (sa base, ce devrait être la justice), mais comme sa partie inférieure : le peuple? C'est par le peuple qu'il faut commencer la/ grande épuration sociale. C'est par le peuple, qui singe la bourgeoisie (cetie fausse élite, ce mensonge permanent), s'inspirant de ses tares, la copiant, l'imitant, que la société doit commencer par se soigner, non parce que le peuple est plus malade que le reste, mais au contraire parce qu'il est la partie la moins atteinte. Se soignera-t-elle '? Non. Elle fera semblant de se soigner, et c'est là le danger. Et cette attitude est criminelle. Elle fera semblant de se soigner^ et delà tout le mal. Elle énervera le peuple avec des mots. Elle le façonnera docilement. Elle lui imposera l'idéal de la force et du mensonge. Le peuple ne sera plus rien. 11 sera l'électeur, cette chose innommable, non l'électeur libre et conscient de sa force, mais inconscient et veule. La société fera l'éducation de la démocratie... à rebours. Avec ce régime, aucun progrès n'est possible. Le progrès est interdit à la médiocratie. Les mêmes tares subsistent. Il n'y a rien de changé. Les gouvernements ne se distingueront que par la forme. Au fond subsistera la grande Iniquité^ qui broie l'individu.
En médiocratie, il faut une hiérarchie, des classes, — le haut et le bas. Au fond, tout est au même niveau. Tout est bas-fond. L'effort de l'aristocratie pour paraî-
tre meilleure que le peuple est une illusion. Ce n'est pas en imitaat l'aristocratie que la démocratie prendra conscience d'elle-même, ce n'est pas en prenant sa place, en voulant posséder les mêmes biens, connaître les mêmefi. plaisirs. Elle ne ferait que se dégrader, s'avilir. Vraiment, la médiocratie, qu'il s'agisse d'aristocratie ou de démocratie, s'oppose à l'artistocratie par son esprit veule, avide de jouissances, d'honneurs, de places, avide de commander et de diriger, avide de taire des lois, d'obéir à des préjugés, — par son esprit complètement réfractaire à l'originalité vraie, à la beauté, à l'art, à la sincérité, à l'amour et à l'indépendance.
La société, quelle que soit la forme de son gouvernement,— aristocratie et démocratie — , est toujours l'adversairedel'individu.Elle aintérêtà le réduire. C'est par l'action que l'individu la léduira à son tour. Par l'action, il lui imposera sa pensée. C'est l'individu qui guérira la société, qui la rendra meilleure. C'est l'individu qui l'affranchira. Quand nous considérons la société dans laquelle nous vivons, elle nous paraît bien imparfaite, en regard de la cité idéale que nous portons en nous. La cité idéale que nous portons en nous est harmonieuse et libre. Elle est tout le contraire de celle-ci. Faison.s de la société présente une société idéale, par l'art, par la pensée, par l'action. Maintenons constamment dans ses limites l'œuvre des médiocres. Sans cela, l'équilibre seraitdétruit. Ce serait la fin. Le monde, immense médiocratie, serait inhabitable. Pas un être libre ne pourrait vivre dans la cité d'imperfection. Il serait asphyxié par l'odeur de cadavres sexhalant de partout.
La(( )iiédiocratie », qui ne cherche que la satisfaction
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de ses instincts égoïstes, ne soupçonne pas qu'il y a une culture intérieure, une science de la pensée et de l'idé'al, qui évolue sans bruit dans les profondeurs de la conscience. Ils ont une vertu qui n'a rien à voir avec le vrai sen timent de la vertu. La vertu, telle qu'ils la pratiquent, ne prouve nullement qu'ils connaissent l'augmentation mentale et morale, purement individuelle. Us récompensent la fausse vertu, ils n'ont aucune louange pour la vertu tout intérieure que la douleur développe dans la conscience humaine. Ils ne se placent jamais en face d'eux-mêmes, ils n'examinentjamais leurs mobiles, ils ne cherchent pas à se rendre compte des impulsions qui déterminent leurs mouvements. Toute cette science de lumière est occulte pour eux. Le développement de la personnalité dans le sens de la vie est pour eux lettre morte. Les sages, les saints, les vrais héros, pratiquent cette vertu intérieure qui consiste à se créer une discipline morale, une direction intellectuelle en désaccord avec la mort. Us ne soupçonnent pas la vie intérieure des êtres. Jamais ils n'ont regardé au fond de leur conscience. Jamais ils n'ont éprouvé le besoin de s'interroger en face de la vie. Ils ne savent pas. Quand on leur parle de ce culte de la pensée, ils se taisent. L'être qui regarde au dedans de soi-mèrne, qui s'interroge, qui se parle à soi-même, qui n'a qu'un but : vivre la vie belle, est une anomalie qu'ils n'admettent pas. Jamais ils n'ont songé à l'augmentation d'eux-mêmes. D'autres mobiles les sollicitent. Us ne cherchent qu'à augmenter leur égo'isme personnel. Voilà leur façon de s'augmenter. Us s'augmentent au détriment des justes. Us s'augmentent au détriment du génie. S'augmenter, pour eux, c'est diminuer la somme de beauté qui est au sein de la vie.
Parlez leur de se vouloir meilleurs, de se vouloir autres, cette conception de la vie les désoriente. Elle les déroute. Us n'ont en effet vécu jusqu'ici que dans la mort. Et vous parlez de beauté à ceux qui n'ont qu'un idéal : la laideur : qu'un culte : la laideur ; qu'une pensée : la laideur. Et vous voudriez être compris. Il y a une science inaccessible aux esprits médiocres, inaccessible aux « encroûtés », inaccessible à tous les « assis », à tous les « honnêtes gens » de la société bourgeoise. C'est la science de l'âme, c'est la science de la pensée. C'est la science qui est chaque jour en progrès sur le jour qui précède, qui chaque jour fait une découverte nouvelle. Cette science, c'est la science que l'artistocratie cultive dans la douleur et le travail. C'est la science qui exige de longs efforts, de la patience. Elle exige de la ténacité. Elle n'avance que minutieusement, dans ses laborieuses enquêtes. Nous nous devons, visà-vis de nous-mêmes, d'être sincères. Nous nous devons toute la vérité. Oui ne s'est pas quelquefois égaré hors de la ligne droite de l'artistocratie ? On y revient sans cesse, par l'examen de chaque jour, l'examen des actes, l'examen des sentiments, l'examen des pensées. Sontils conformes, les uns et les autres, à l'harmonie de la vie ? La ligne droite, — le chemin de la vérité — , ne la perdons jamais de vue. Combien est mesquine l'agitation des médiocres près de l'action tout intérieure des artistocrates. Action profonde, féconde en résultats inattendus, et qui a des conséquences illimitées. Action lente, mais sûre. Action qui enlève l'individu à l'empirise du milieu, l'arme contrela haine, le défend contre l'injustice. Il n"y en a pas de plus noble. Le dessein des médiocres, c'est d'empêcher que l'individu s'améliore.
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de peur qu'il améliore la société, depeurqu'en se transformant il la transforme du même coup. Ce dessein est logique. Il est en harmonie avec la vie des médiocres. Celui qui ne soupçonne même pas la vie intérieure de tout être qui pense, lui oppose son indifférence, son incompréhension, il ne sait pas que cette vie existe, et pourtant il la combat comme s'il le savait. Il la combat comme s'il se rendait compte de la vie intérieure qui se déploie chez les plus libres. Tout dépend de cette vie intérieure. Tout vient aboutir à notre pensée intime. Notre conscience est le point de départ de tous nos actes. Elle en est le seul juge. Elle est le seul témoindes actes que nous accomplissons. En dehors de notre conscience, nous ne donnons à aucune autorité le droit de nous juger. Pas plus le droit de nous récompenser que de nous punir. Pas plus le droit de nous protéger et de nous défendre que le droit de nous attaquer. Aucun droit. La société n'a aucun droit sur nous. En échange, nous n avons aucun devoir à remplir envers la société. Ni droits sur nous. Ni devoirs envers elle. 3Iais le devoir et le droit que nous créons vis-à-vis de nous-mêmes, c'est le devoir, c'est le droit dattaquer la société chaque fois qu'elle restreint nos conceptions, rétrécit notre horizon, borne nos désirs. Ce droit, ce devoir est sacré. Exerçons le sans limite. Ecrivons ce que nous pensons. Agissons comme nous pensons. Nous pensons que Tordre social est le désordre, qu'il faut à tout prix lui substituer l'harmonie, que cette harmonie ne s'obtiendra qu'en violant ses lois, qu'en attaquant ses institutions. N hésitons pas à agir coinm^^ nous pensons. N'hésitons pas à violer ses lois, à attaquer ses institutions. Sacrifions notre repos, notre tranquillité.
Certes, la société se défend, elle se défend àprement. Dire qu'il y a des êtres pour faire le métier de gendarme, déjuge et de bourreau ! Ses représailles sont terribles. Mais l'élite de l'artistocratie est plus forte que la loi, plus forte que le dogme, et sa protestation n'est pas vaine. Klle arrache le marlNT au bourreau, le prisonnier à sa geôle. Elle fait du proscrit un martyr et un héros. Car l'artistocratie n'abandonne pas les siens. L'apothéose suit l'exii. Le grand homme devient un dieu. Le peuple a pour lui de la vénération. Le culte du grand homme est reconnu. Celui qui a soufi'er.t d'une iniquité est ensuite porté au pinacle. Il y a un juste retour des choses d'ici-bàs. La pensée des grands hommes accompagne les foules dans leurs revendications etdans leurs révoltes; elle les accompagne dans leurs douleurs, et leurs épieuves. Elle ne les abandonne pas. L'artistocratie n'est pas seulement le culte de la pensée intérieure, c'est aussi le culte de la pensée des grands hommes. C'est le culte de leur enseignement. C'est, mises en pratique, leurs théories. C'est, réalisés, leurs rêves Ils enseignent qu'il faut être soi, qu'il faut harmoniser sa pensée avec celle de l'univers, qu'il faut aimer la vie. Ils enseignent que les lois de la société sont variables, qu'elles changent, qu'elles ne peuvent convenir à tous les temps. 11 ordonnent de n'imiter leur exemple qu'en imitant leur indépendance, de découvrir, soi-même, devant le spectacle de la vie. l'idéal qui émane de leurs œuvres. Ils proclament qu'il est urgent, qu'il est utile, qu'il est nécessaire de tout dire, de ne rien cacher de sa pensée intime. Et ainsi, le culte des grands hommes c'est surtout, c'est avant tout, c'est toujours le culte de la pensée intérieure, le culte de l'énergie. C'est le culte
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de rindi'pendance individuelle, de la liberté d'agir et de penser, (^est le culte de la vérité et de la vie. Combien dénaturée, cette énergie, par les médiocres. Combien réduite h rien. Elle est négative. C'est une fausse énergie, qui n'agit qu'à rebours. Toute tournée vers la . laideur, elle conçoit l'action dissimulée, hypocrite, craignant de se manifester en pleine lumière. L'énergie des médiocres est souterraine : elle n'est pas intérieure. Elle est en dessous, elle nest pas en dedans. C'est la différence profonde qui caractérise la vraie et la fausse énergie. La vraie se déploie intérieurement, et elle est visible ; la fausse ne se déploie ni intérieurement ni extérieurement, elle est invisible. Mais ses traces sont partout. Partout, son influence néfaste se fait sentir. Les médiocres ne font rien franchement. Il leur faut la nuit. Or le culte de la pensée intérieure, commandé par les grands hommes de l'artistocratie, ce culte qui répudie l'agitation et le bruit, ce culte qui n'est visible que pour les meilleurs, s'il n'agit que dans les profondeurs de la conscience ne se manifeste qu'avec plus de force au dehors. Comme il n'a pas d'assises profondes, le culte que les médiocres ont pour la fausse énergie ne se répand pas au dehors. Il ne se répand que sous la forme de l'incompréhension et de la haine, sous la forme du scepticisme, sous la forme de l'indifférence. C'est le culte de la mort dans toute sa laideur. C'est le culte de l'égoïsme. C'est le culte de l'impuissance. Ce culte, incaoable de produire de la beauté et de l'harmonie, produit le désordre et la discorde. C'est pour ce résultat funeste que les médiocres œurrent dans l'ombre ; qu'ils agissent dans la nuit ; qu'ils opèrent dans le silence. Leur silence ne ressemble pas à celui que le
génie cultive dans la solitude, ce silence dans lequel s'élaborent les plusbelles œuvres. Leursilence est sournois, petit, mesquin. Il est proche de la mort; il se confond avec la mort. Ce culte de l'énergie, dénaturé par les médiocres, l'artistocratie lui rend toute sa valeur ; elle en retrouve le sens perdu. Elle a soin de ne pas le confondre avec l'agitation des médiocres, quand cette agitation présente toutes les apparences de l'action. Il y a en effet de ces « professeurs d'énergie « que la médiocratie fait naître dans son sein. En avons-nous vu pontifier de ces professeurs d'énergie, de fausse énergie, qui nous ont soignés avec des paroles? Les professeurs d'énergie sortent de Tlnstitut. Ils foisonnent. C'est une race qui n'est pas près de s'éteindre. Ce sont des penseurs, et même des hommes d'action. Ce sont des politiciens. Ce sont des diplomates. Ce sont des historiens, des philanthropes, et des pédagogues. 11 y a de faux TolstoïSjde fau.KNietzsches.defauxRenans. comme il y a de fauxRodins, de faux Monets, defauxRenoirs. Il y a les copistes des copistes de ces grands hommes. Il y a les déformateurs de la technique et de l'intention. Quand il s'agit de dénaturer la pensée. l'Institutest toujours là. C'est de l'Institut que partent les plus ardentes professions de loi. les théories les plus enthousiastes. On est de l'Institut, — même si on n"en fait pas partie, — par la hantise de certains problèmes, par la culture du faux idéalisme, adaptation des idées de Tolstoï et de Nietzsche aux crânes sans art. Les crânes sans art. qui siègent à llnstitut, n'importe où, ont fait de la littérature un bouillon de culture des idées les plus stupides, les plus nulles, des idées qui sont moins que des idées, qui sont des idées fixes de maniaques, de vieux profes-
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seursankylosés.de vieux militaires, de vieux savants, de vieux qui ont la prétention d'émettre des théories jeunes et brillantes. Combien sont membres de l'Institut par leur insouciance, leur ignorance et leur inconséquence! Combien ont le droit de figurer au milieu de cette auguste assemblée, qui a la prétention d'aller au peuple, tout comme des écrivains d'avaat-garde. Toute idée généreuse, en passant par l'Institut, nous revient aplatie et défigurée. Elle nous revient vide de sens commun, vide de beauté. « L'éducation de la démocratie », « l'idéal laïque et républicain '), « l'avenir du prolétariat », ils en parlent plus que nous. Ce sont des idées d'Institut. Ce sont leurs thèses favorites. Ce sont des sujets de discours et de concours. L'Institut est devenu révolutionnaire à sa manière. Il est maintenant socialiste et anarchiste. Il suit le mouvement. Ceux qui sont à rinstit'Jt, ceux qui sont dignes d'y figurer, accommodent au goût des bourgeois les idées des artistocrates. Ils parlent dans le vide, ils parlent des heures pour ne rien dire. Education, politique, économie politique, littérature sociale, ils connaissent tout, ils sont au courant de tout. Ils mettent le public au courant de leurs observations. Eux aussi parlent de « l'éducation de la volonté », et du « culte de l'énergie ». Leur culte de l'énergie, c'est le culte de la force. Il admirent l'opiniâtreté des brutes. Ils sont pleins de condescendance pour les conquérants. Ils admirent tous les traîneurs de sabre, tous les galonnés, tous les explorateurs. Ceux-ci ont eu de l'éneigie. Mais le penseur, qui endure dans la solitude l'indifférence des hommes, est-ce que son énergie compte, est-ce qu'elle a une valeur? Parfois, ils le proclament. Ils proclament que le penseur
est un héros. Ils admirent la résignation volontaire. Leur idéal, c'est SuUj^-Prudhomme I Ils vont même jusqu'à admirer Vigny. Vigny désapprouverait ces philosophes d'Institut, dont le plus grand défaut est le manque d'énergie, cette énergie qu'ils font profession de découvrir chez lesautres. Ils n'ont aucun rapport avec un penseur de cette envergure. Ils n'atteignent pas ce sommet. Admirer, comporte une part d'imitation. Le grapd homme, qui ne veut pas être copié, réclame que chacun n'imite que son indépendance et son énergie. Or les philosophes d'Institut ont-ils la haute abnégation, le sacrifice qui fait éclore les œuvres durables? Leurs œuvres sont nulles. Elles sont impuissantes. Elles ne suscitent aucune énergie, parce qu'elles n'en contiennentaucune. Le culte de l'énergie n'est pas à l'Institut. L'artistocratie n'est pas là. Elle est en dehors des cénacles, des académies. C'est elle qui représente les vrais sommets. Elle seule a le droit de parler d'énergie, de volonté, d'action. Elle seule a le droit de juger la vertu. Elle seule a le droit de récompenser ai de punir. Elle seule a le droit de parler en souveraine. Elle se passe des honneurs officiels. Ils ne sont pas faits pour elle, — ils ne peuvent pas être faits pour elle. Il faudrait pour cela s'incliner devant la morale. Il faudrait s'incliner devant l'aristocratie. Or l'artistocratie est l'antithèse de l'aristocratie. C'est une aristocratie supérieure, au-dessus de tous les partis. L'aristocratie des médiocres Jéfend tout ce qui, dans le passé, est transitoire. Tout ce qui est faux, artificiel. Elle représente la morale, le dogme, la loi. Elle dirige la démocratie. L'artistocratie se refuse à diriger quoi que ce soit, on vient à elle, elle ne s'impose pas. Elle triomphe ainsi plus sûrement. Elle ne
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fait appel à aucune force extérieure. Elle est l'adversaire de l'aristocratie, c'est-à-dire de ceux qui ont accaparé la morale, qui la soutiennent et la protègent, de ceux qui se sont arrogé le droit de récompenser la vertu, ce qu'ils appellent l'honneur, ou le « devoir». Le « devoir » des moralistes et des philosophes est une ineptie. Elle est l'adversaire des plus médiocres parmi les médiocres, des médiocres qui ont reçu mandat des médiocres de les diriger, et de leur donner l'illusion de la vie.
La douleur quotidienne est atténuée par les jugements sincères de l'élite. Cela suffit à nous venger de l'indifférence et de la haine. Etre compris, aimé de ceux que l'on aime, il n'y a pas de plus douce consolation, de plus haut encouragement à vivre. Nous avons les mêmes pensées, nos œuvres expriment le même idéal, en le découvrant dans le réel, nous marchons « la main dans la main », non pas en regardant les étoiles à la façon des sentimentaux, des mystiques, des psychologues, — non pas en nous attardant à contempler la boue qui est à nos pieds, à la façon des naturalistes, mais en découvrant la douleur humaine qui est en nous, autour de nous, partout, — nous la magnifions, nous l'interprétons pour faire germer de nos observations, de nos « visions », plus de justice et plus de beauté. Car tout est là : profiter de nos doutes, de nos incertitudes, de nos angoisses. Tout est là : nous augmenter même avec ce qui nous diminue, avec
ce qui cherche à nous affaiblir, à détruire en nous l'énergie et la volonté. Nous augmenter avec toutes les causes de dispersion et de dépression. Ces causes n'atteignent que les faibles. Les forts les utilisent et les tournent en vigueur . Les forts en font des causes de penséeetd'action. Les fortsy puisent l'énergie et la volonté; — ils les puisent dans ce qui est le plus susceptible de détruire l'énergie et la volonté, en les gaspillant, en les énervant, en les dissolvant : le doute, l'hésitation, l'inquiétude. Le doute, l'hésitation, l'inquiétude des forts sont des forces, des motifs d'agir, de nouvelles sources d'énergie. Ils engendrent des pensées et des actes. Les forts triomphent de leurs doutes. Leurs doutes ne sont jamais stériles. Ils sont pour eux matière à exprimer de la beauté, matière à créer de l'idéal. La joie naît de leur douleur. La foi naît de leur doute. La certitude suit leur inquiétude. Ils n'hésitent plus. Le doute des forts se change en certitude, en réalité. Ces doutes ont leur utilité. Le doute des médiocres est impuissant. Leur inquiétude est veule. Leur hésitation est lâche. Ils ne les surmontent pas. Les forts surmontent leur douleur, la dominent, V élargissent. Elle devient leur plus puissant stimulant, — la source de leurs joies. Les forts utilisent la douleur pour la supprimer. Ils en font éclore la vie. Jamais le doute ne les prend tout entiers. Leur inquiétude est vaste. Elle suppose des rêves infinis. Elle suppose le besoin de réalités belles. Elle est 1 indice que le terre à terre, le vulgaire introduit dans la vie par les médiocrates ne les satisfait pas. Leur inquiétude est le pressentiment de l'harmonie, l'attente de la justice, la promesse d'un monde nouveau. C'est la plus haute preuve de leur confiance en
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la vie. C'est la preuve qu'ils sont certains que la justice n'est pas un mot. Ils veulent que cette justice triomphe. En attendant qu'elle triomphe dans la vie, elle triomphe dans leur cœur. Cette certitude venge le génie de ses adversaires. Elle le venge des médiocres. Cette certitude que la justice existe est pour l'isolé la plus noble joie. Le sage la réalise dans sa conscience. La justice, c'est la pensée qu'il donne au monde. C'est l'œuvre de beauté qu'il crée. C'est l'art qui émane de son génie. La justice, c'est ce qui dirige les moindres actes de sa vie Elle imprègne chacune de ses pensées. La justice est au fond de nous-même. Elle est tout intérieure. Quand elle s'est éveillée en nous au contact de la vie extérieure, elle se répand au dehors. Si elle est tout intérieure, nous ne la gardons pas en nous. Nous voulons qu'elle existe hors de nous. Mais c'est d'abord en nous-même qu'elle a surgi, sous la poussée extérieure de la vie il est vrai. — et si la vie l'a fait naître au centre de notre conscience, pour que notre conscience la rende à la vie, c'est que notre cœur n'est pas demeuré insensible au spectacle environnant. Donc c'est bien uitérieuî'eineni que nous concevons la justice. Le spectacle de la vie ne fait naître aucune justice dans l'esprit des médiocres. Ils restent insensibles à ce qu'ils voient. Ils ne sont pas préparés à j'^fc^'o/r la justice. C'est qu'ils n'ont pas la flamme intérieure, qui purifie tout.
Il y a, au fond de tout cœur humain, un besoin d'être juste, un besoin d'amour et de vérité que rien ne parviendra à diminuer, mais que tout doit tendre à éveiller, à faire surgir. Il y a un besoin infini d'harmonie et de lumière, un besoin irrésistible qui triom-
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phe de tout. En vain les médiocres veulent l'étoufTer dans le cœur humain Ce besoin ne meurt pas.
Ouclles que soient nos douleurs et nos épreuves, ne désespérons pas de l'avenir. Parce qu'il réside dans nos douleurs. Il prend naissance dans nos épreuves. L'avenir s'élabore dans nos martyres quotidiens, dans nos souffrances et nos privations. Celui qui n'a pas souffert au contact des hommes, celui qui n"a pas souffert dans sa pensée et dans son corps, est un être anormal, qui ne collabore pas au progrès. Mais faire de la douleur une religion, la cultiver, jamais. Il sied de l'attendre, non d'aller au devant d'elle, de la désirer, de la provoquer, de la rechercher. C'est là une sorte de mysticisme indigne d'un homme libre! En agissant, on va au devant de la douleur, sans doute, mais pour l'abattre. Ce n'est pas pour l'accepter, en faire la source de petites joies égoïstes, maladives, inquiètes. Cette culture de la douleur est un raffinement d'égoïste, qui ne peut tirer de la douleur ses vraies conséquences. 11 faut la combattre avec l'idée qu'elle existera toujours, — avec l'idée qu'elle est inséparable de la pensée, de l'action. — avec l'idée qu'elle est universelle et largement fraternelle, accueillante, hospitalière à tous. Car elle se pare de mille attraits pour dominer, s'imposer. L'homme de pensée rejette ce fardeau. Il s'en fait un instrument de délivrance. Les médiocres ont des douleurs mesquines. Elles proviennent ces froissements de l'orgueil, de leur amour-propre blessé, de leur vanité insatisfaite, de leurs petites déceptions. La douleur qui résulte d'un besoin immense d'aimer, d'un besoin qui s'impose à l'être tout entier, qui veut être satisfait sans retard, et que tout contribue à étouffer, — est seule
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grande, seule vaste, seule féconde. Elle fait les héros. Le culte de l'tînergie, c'est le culte qui triomphe de la douleur, qui ne la laisse pas accomplir son œuvre néfaste, son œuvre de désagrégation, de démoralisation, mais l'oblige à remplir un rôle de purificatrice, de créatrice, de régénératrice. Je le répète, ce n'est pas la douleur recherchée, voulue pour elle-même. L'être puise dans la douleur, non le découragement lâche qui conduit a la résignation, au mysticisme, mais le courage enthousiaste qui conduit à l'action . On ne doit pas supporter la douleur comme un châtiment. On ne doit pas se résoudre à accepter la douleur. Cette attitude est fausse. Le culte de l'énergie l'interdit. Il le réprouve. La douleur n'est pas une épreuve, une punition. Elle ne provient que de notre amour de la vérité. C'est ce qui fait que les médiocres ne souffrent pas. La douleur n'abat que les faibles. Elle est pour les forts une source féconde d'énergie. Elle est un levier extrêmement puissant. En présence de la douleur, l'attitude de l'homme doit être l'attitude du révolté. L'attitude de l'homme en face de la douleur n'est pas l'attitude du suppliant: ce n'est pas davantage l'attitude de celui qui supporte stoïquement la douleur, comme s'il n'y avait rien à faire. C'est être lâchement soumis aux ordres de la douleur. C'est encore l'acceptation de la douleur que de se résoudre à la subir, même avec courage. La combattre avec des sophismes, de l'ironie, ne suffit pas. La philosophie, — ce n'est pas cela. Ce n'est pas cette résignation passive. On ne combat pas la douleur avec des raisonnements. Des maximes n'arment pas suffisamment contre ses coups. Le courage des stoïques n'est que le découragement. On accepte ce
qu'il est impossible de ne pas subir. Devant l'inéluctable, on se tait. Cette équivoque crée la douleur. On proclame que, du moment que la douleur est fatale, il n'y a rien a faire contre elle, il n'y a qua la subir passivement, qp'à se conformer aux ordres du destin. Et c'est cette pensée même qui i-end la douleur fatale, qui fait qu'elle est impossible à vaincre. Cette attitude stoique ne sera pas la nôtre. Le stoïcisme est mal compris. L'attitude que la douleur nous ordonne d'adopter chaque fois qu'elle se mêle à notre vie, — et ne s'y mêle-t-elle pas quotidiennement, — accompagnant la vie partout où la vie agit? — cest la révolte, i/est la bonne révolte, qui engendre les héros. Elle engendre les hommes vivants, les hommes d'action et de pensée. Elle engendre les artistes. Or, la douleur, qui est éternisée par la loi, la morale, la société, — qui est éternisée par la « mt'diocratie », exige la révolte de l'individu contre la morale, la loi, la société. Elle exige une lutte de tous les instants. La loi impose ses restrictions, ses vexations, ses inconséquences. L'individu, au lieu de l'accepter, s'en affranchit par la pensée, d'abord^ ensuite tue la loi par l'action. La loi disparaît, et avec elle disparaît la cause de la douleur. C'est une cause de douleur de moins. Car la loi « en médiocratie », loin de supprimer la douleur, ce qui serait sa seule raison d'être, la fonde et la propage. Ue même, la morale réclame, de la part de l'individu, sa soumission à un idéal qu'il réprouve, qu'il ne peut accepter sous peine de se sentir amoindri, diminué, atteint dans sa conscience, mutilé dans sa pciisée, réduit à l'inaction. L'individu se crée une morale sans morale, une morale immorale, — se délivre des préjugés et de l'habitude.
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— ses actes correspondent à sa pensée, sa vie est conforme h son idéal. Il retrouve la loi, qui applique la morale de la « médiocratie », pour restreindre sa pensée, et dans une même haine il confond la loi et la morale. Une autre forme de décrépitude, qui synthétise les deux autres, s'oppose à son élargissement : l'Etat. L'Etat subsistera tant que les individus seront incapables de se diriger eux-mêmes. Il subsistera tant qu'ils seront incapables d'agir et de penser par eux-mêmes, d'obéir à une morale de beauté. Le jour où l'individu pourra se passer de la loi, le jour où l'art aura opéré au fond de sa conscience une transformation radicale, l'Etat sera par terre. L'art et l'Etat s'excluent. L'Etat sauvegarde la morale et la loi. Il ne conçoit pas d'autre loi que la loi qui a toujours existé, qu'il modifie selon les tem,ps et les circonstances, mais qui au fond atteste la même insuffisance. Il y apporte, de temps en temps, des modifications, qu'il proclame être des étapes sur la route de la vérité. Hélas ! la loi est toujours la loi. Même libérale, même généreuse, elle est un fardeau qu'il faut rejeter. Toutes ses formes sont menteuses. Du moment qu'elle s'impose, elle a unviîe. La loi, c'est ce que nous pensons, ce que nous aimons, ce que nous voulons. C'est ce qui est inscrit dans le cœur de l'homme. L'Etat soutient la loi, qui soutient l'Etat. Et ce n'est pas la loi universelle, ni la loi humaine. C'est la loi qui comprime, c'est la loi qui réprime, — c'est la loi qui supprime. Elle supprime, non le vice, mais la vertu; non la lâcheté, mais le courage; non la laideur, mais la beauté. Elle supprime l'art dans les consciences individuelles. Il ne saurait y avoir d'autre vertu, d'autre courage, d'autre beauté que la compréhension de l'art.
Tout le reste. — vices, vertus, — n'est qu'une invention de la loi. Cette loi. qui se modifie selon les temps et les milieux, ne se modifie que pour mieux, supprimer la conscience individuelle. Elle ne tient pas compte des besoins de l'individu. Du moins, elle n'en client pas compte pour les satisfaire, mais elle en tient compte, et elle n'en tient compte qu'à ce point de vue, pour les réduire à Tinexistence. Elle réprime ce qu'il y a de généreux oans l'individu ; elle en fait jaillir les tares cachées. Elle lui impose des droits et des devoirs. OEuvre vaine. L'Etat ne peut rien. La médiocratie est impuissante. Il suit l'individu, plus fort que lui, vers un idéal de société meilleure. Il le suit à distance, il le suit à regret, il le suit lentement, jusqu'à l'heure suprême, qu'il recule le plus qu'il peut, où, par la force de son inertie et de sa veulerie, il se détruira lui-même.
Il importe d'accomplir avec franchise tous les actes de révolte que le ||pectacle de la douleur fait naître dans nos coeurs. La révolte n'est d'ailleurs que le sursaut de l'être devant l'injuste. Il ne peut pas taire ce qu'il saii II ne peut pas réprimer ce qu'il pense, Qui dit révolte dit franchise. L'être dit franchement ce qu'il pense, ce qu'il veut, ce qu'il espère, et la médiocratie ne lui pardonne pas cette franchise. Elle lui pardonnerait la dissimulation. Elle la récompenserait. Elle ne peut pas lui pardonner ce qu'elle appelle le «cynisme», Et quelle attitude adopter vis-à-vis delà médiocratie sinon l'attitude « cynique », qui est une attitude héroïque? L'attitude ironique, l'attitude enthousiaste, l'attitude « poings tendus », autant de forme de l'attitude cynique. La violence n'est pas un mal. Elle n'est
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un mal qu'exercée par les médiocres. Avec les médiocres, violence égale meurtre. Ils sont comme des bètes lâchées. Ils sont ivres de sang et de carnage. Ce sont des brutes sans raison. En fait de violence, les médiocres ne connaissent que lassassinat. C'est leur suprême argument. Ils assassinent quand ils sont incapables de discuter, de parler. C'est leur dernière ressource. Ils ignorent les discussions pacifiques. On perd son temps à leur démontrer leur fausseté. Leur colère éclate devant la sagesse. L'assassinat est donc leur réponse. Pour le propager, ou pour l'excuser, ils lui donnent force de loi. Ils l'inscrivent dans leurs codes. Ainsi pensent-il pouvoir le pratiquer en toute sécurité. Il sont à l'abri. Ils décrètent que le meurtre est légal. Us l'enseignent, ils l'ordonnent. Ils l'honorent. Le meurtrier, pour la médiocratie, c'est le grand homme, le héros. Celui qui tue est un saint. On lui élève des statues. Mais elle nadmet pas qu'on tue en dehors des conditions qu'elle impose. Elle n'admet pas qu'on tue en dehors des guerres, des échafauds. Elle «réglemente le meurtre. Elle n'admet pasque celui quia faim, celui qu'elle a réduit à mendier, à voler, mû par le noble instinct de vivre, en vienne à appliquer la loi du meurtre pour son propre compte. Car il est excusable. La médiocrifé l'a poussé là. Elle n'admet pas cela, elle ne peut pas l'admettre. Elle admet le meurtre qui la consolide, non le meurtre qui la détruit. Et pourtant, ce meurtre, c'est encore elle qui l'ordonne, qui le rend obligatoire, qui le légitime, qui l'excuse, qui l'insinue au cœur de l'homme. C'est elle qui le nécessite par ses injustices, ses lois. Pourquoi ne l'honore-t-elle pas ? Elle ne peut pas l'admettre. Elle n'admet le meurtre
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que dans certaines conditions, que pour consolider les patries, que pour augmenter les richesses, que pour supprimer les individus, trop nombreux ou trop dangereux. Il s'agit de supprimer les consciences. 11 s'agit de supprimer de la vie. Il s'agit d'avantager les uns au détriment des autres. Le meurtre est ordonné. Nous n'admettons le meurtre dans aucune circonstance. Celui qui tue est un médiocre. Or la société ordonne le meurtre par ses lois, elle l'ordonne à celui qui veut vivre, elle l'ordonne à ses chefs, à ses subalternes, aux violents et aux résignés, aux pauvres et aux riches ! Elle ordonnne le suicide ! Voilà le meurtre enseigné, légal. Voilà le meurtre élevé à la hauteur d'une institution nationale ; — à la hauteur d'une institution humaine. D'un bout à l'autre de l'histoire de la médiocratie, il n'y a que des violences de ce genre. Violences de brutes ivres de carnage, de pillage, de bestialité. Violences de souverains et de rois. Violences individuelles ou collectives. Cette violence n'est pas celle que nous préconisons. Les révolutions ne se font plus désormais qu'au fond de la" conscience. Là elles sont certaines. Là elles ont chance d'aboutir et d'êtres utiles. Là elles sont fécondes. Là elles engendrent des sociétés neuves. C'est le vœu de tous les penseurs. L^s révolutions se font dans la pensée, qui devient de l'action, qui ^levient de la vie. Répondre à la violence par la violence est une erreur. Mais répondre à la violence par la résignation en est une autre. C'est une attitude pire. Résister par l'inertie ne se conçoit que du côté des médiocres, qui résistent ainsi à la pensée libre quand ils ne font pas appel au meurtre pour la supprimer. Il importe d'opposer une forme de violence à la violence
ou l'arkstocratie 411
des médiocres. Cette violence qu'il importe d'opposer, c'est la violence de l'idée, c'est la violence du langage, c'est la violence du livre, c'est la violence de l'œuvie d'art. Violence qui surgit de la description même de la réalité, du spectacle de ce qui est, et qui se manifeste par l'harmonie et par la beauté. Cette violence s'insinue dans les cœurs, non sous la forme aride de la thèse, mais sous la forme vivante de la synthèse. Le prêche, la prédication, la harangue sont les formes de violence de la « médiocratie ». Comme elle ne supporte pas la contradiction, elle a vite fait, h bout d'arguments, d'en venir aux coups. C'est toujours par là qu'elle finit : par le meurtre. Elle y revient sans cesse. C'est une obsession. Elle le cultive. Elle est née du meurtre ; elle repose sur le meurtre ; elle aboutit au meutre. Puisse-t-ellese détruire elle-même. Puisse-t-elle finir comme elle a commencé : dans le meurtre, dans le sang, dans l'ignominie.
Si on examine toutes les formes de la médiocratie, on les reconnaît toutes également injustes. Elles se correspondent parfaitement. L'art est comme la morale ; la morale est comme la politique. Celte logique esteffrayant'^. Elle se développe avec une exactitude scrupuleusement scientifique. Elle a une précision rigoureusement mathématique. Les médiocres trouvent des arguments pour justifier leurs crimes. Leurs savants, leurs artistes, leurs juges usent des mêmes objections. Il ne faut pas ami'-liorer l'état social : pour cela, il faut que la science ne hasarde rien de généreux, rien de vivant : la science suit le dogme. Il ne faut pas que l'art ouvre des horizons nouveaux, libère la conscience humaine : cela est danarereux : il évitera d'élever la
pensée : il sera terne, plat et correct. 11 s'adressera à l'ignorance humaine pour Téterniser. Enfin, il ne faut pas que la justice s'accomplisse. Les tribunaux, les lois s'y opposent. La justice sera conçue à rebours. Il ne faut pas que l'individu se développe librement dans un milieu libre. Cela est extrêmement dangereux.... pour la médiocratie. Du jour où l'individu aimerait sans contraintes, penserait sans contraintes, agirait sans contraintes, la médiocratie n'aurait plus aucune raison d'être. Il faut se soumettre aux lois de ia science, aux lois de l'art, aux lois de la justice. Ce sont les mêmes lois. Tel est le raisonnement de la médiocratie. Elle fait les lois. Elle n'oublie qu'une réalité : la vie. Elle l'oublie volontairement. Elle l'oublie sciemment. La vie est proscrite de l'art, de la morale, de la loi. Elle n'inspire aucun légiste, aucun magistrat. Que nous lisions leurs livres, que nous ouvrions leurs codes, que nous regardions leurs œuvres d'art, que nous assistions à leurs débats politiques ou judiciaires, les médiocres sont tous les mêmes. Et quand ils semblent en désaccord, quand ils ne s'entendent pas. quand ils ont des procès ou des causes célèbres, quand une administration esten conflit avec une autre administration, quand le juge, le soldat, ou le prêtre cherchent à se nuire, c'est pour donner le change. En réalité s'ils s'entendent fort bien. Ils s'entendent sur ce seul point : la négation de la vie. Et c'est pourquoi ils sont si insolents, si dangereux, et si petits.
11 faut en finir avec les médiocres. La « médiocratie » nous a assez leurrés. Elle nous a assez trompés. Elle nous a assez leurrés avec ses mirages, ses rêves, ses promesses. Cette société n'est pas la nôtre. Un être libre
ou l'aktistdcratie 413
ne peut pas y vivre. Il sent le besoin de respirer un air plus sain, de voir d'autres paysages, de connaître d'autres passions. Chaque esprit jeune aspire à déserter la médiocratie où il est né pour entrer dans la cité de lumière que nous appelons lArtistocratie.
«Jardons bien précieusement l'idéal au dedans de nous-uième. L'idéal que nous portons en nous, qui donne à notre existence son but divin, ne le laissons pas s'éteindre. Entretenons quotidiennement en nous le foyer de l'enthousiasme et de l'amour pour être chaque jour plus fort, plus redoutablement armé, contre les assauts du médiocre. Car ces assauts sont redoutables. Nous avons à nous protéger chaque jour, h chaque moment de notre existence, contre le Ilot envahissant de la médiocrité. Chaque fois que nous croyons l'avoir définitivement repoussé, il reparaît, chaque fois plus insolent, chaque fois plus odieux. Au moment où nous croyons avoir vaincu le médiocre.le voici qui triomphe. Il triomphe sous un nom nouveau. Nous croyons que nous avons réussi à diminuer le nombre des médiocres au sein de l'humanité. Et une constatation douloureuse nous démontre qu'il n'en est rien, — qu'il nefaitques'accroitredans des proportions effrayantes.Est-ce une raison pour retarder l'élan de notre action ? Est-ce une raison pour diminuer notre enthousiasme '! Est-ce une raison pour croire à notre défaite? Le médiocre serait tout à fait victorieux s'il parvenait seulement à nous convaincre de cette idée. Le jour où l'envahissement du médiocre
nous aura convaincus de rinutilité de l'effort, le jour où nous reculerons devant la bataille, le médiocre nous aura terrassés. Le doute immonde aura fait son oeuvre. Mais le doute, compte-t-il le faire naître dans nos cœurs, par sa présence universelle ? Tl ne se révèle si innombrable, il n'affecte des proportions si démesurées, que pour nous ôter d'avance le courage de le combattre : il pense que nous hésiterons, que nous reculerons devant l'effort prodigieux qu'exige son déploiement de forces inouïes. C'est cette idée que le médiocre dispose de trop de moyens, qu'il se développe à mesure que nous avançons dans notre lutte, c'est cette idée qui, si elle venaitàtriompher, en insinuant ledoute atroce dans nos esprits, assurerait au médiocre une victoire complète. Il le sait bien, et il veut avoir l'air plus fort qu'il n'est en réalité, plus répandu, pour que nous reculions devant l'effort, pour que nous n'a^'ons pas le courage de surmonter notre dégoût. Reculer par peur d'avoir trop à faire, ou de ne pas réussir, ou d'être vaincu, voilà ce que le médiocre voudrait pouvoir insinuer dans l'esprit des meilleurs. Mais plus la besogne est ingrate, plus l'effort nous requiert. Plus nous sentons la nécessité d'agir. Moins nous avons peur et sommes découragés. Plus il nous convie à aller de l'avant, à nous solidariser contre l'armée de la médiocratie. Armée redoutable, qui recrute parmi tout ce que l'humanité contient de vil et d'inférieur, de plus abject, de plus répugnant. Elle ne diminue pas. Elle accueille dans son sein tous les nuls, tous les imbéciles, tous les intrigants. Elle accueille tous ceux qui n'ont pas d'idéal, — tous ceux qui ne demandent qu'à satisfaire leur égoïsme, qu'à formulerdes lois, ou qui érigent en prin-
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cipes de vertu et d'héroïsme une morale de mort. Plus nous gardons intact au fond de notre pensée l'idéal de lumière, plus il a chance de rayonner au dehors, autour de nous. Car s'il est inattaquable, s'il est comme une citadelle juchée sur le plus haut sommet, en pleine lumière, en pleine harmonie, où n'atteignent pas les glaces déprimantes du scepticisme, il demeure un foyer de lumière et de vie qui illumine les routes incertaines que suivent les hommes à travers la plaine. Nous ne le gardons si précieusement en nous que pour le répandre avec plusd'amour, que pour l'insinuer au cœur de tous les hommes. Il est le châtiment des médiocres, en nous obligeant à prendre pleine possession de nous-mênie dans la lutte que nous leur livrons, à rendre l'idéal de beauté plus précis, plus vivant, plus humain. Us ont fortifié en nous la croyance dans l'idéal. Ils avaient cru la diminuer. Ils pensaient la tuer en nous, ou du moins quelle demeurerait au fond de nous-même, invisible, que nous finirions par nous résoudre à garder le silence, que rien ne transparaîtrait de notre idéal. Mais l'action ne veut pas qu'il en soit ainsi. Si la pensée a le don de conserver, en dépit des médiocres, sa vastitude et sa beauté, l'action a le don de la répandre, de l'empêcher de s'isoler sur les hauteurs, de la conduire au-devant des hommes. Elle l'expose aux coups des médiocres. Elle la fait connaître. L'action l'expose aux coups des médiocres, et lui permet ainsi de mieux se connaître en s'éprouvant, de se convaincre de sa force. La pensée prend conscience de ce qu'elle peut. Ce qu'elle peut est immense. Elle peut vaincre le médiocre, et tout est là. Par l'action, elle y parvient. Par l'action, elle quitte les hauteurs,
elle descend dans les réalités, — elle se met en face du médiocre, consent à lutter avec lui, à s'abaisser à son niveau, sans être atteinte, sans être diminuée. Ainsi se fortifie en nous la croyance dans l'idéal. Ainsi les coups que MOUS portentles médiocres ne font que nous rendre plus forts, plus courageux, plus redoutables. Ainsi parvenons-nous à réaliser dans notre conscience la plus grande somme d'harmonie, d'indépendance, et de vérité..
Les morts ont cru nous transmettre un idéal certain. Ils font forgé des morales, ils ont édifié des philosophies, — qui devaient s'écrouler au moindre souffie de bonne révolte. La critique est venue, elle a jugé les hommes, et elle a dit : ceci est bon, — ceci est mauvais. Ceci est bon, parce que la vie en est augmentée ; ceci est mauvais, parce que la mort y puise de nouvelles sources pour s'éterniser parmi les hommes. Ils ont vécu de cette idéal. N'avons-nous pas le droit, à notre tour, d'imposer le nôtre ? Eux-mêmes l'ont prévu, euxmêmes l'ont opposé à leur idéal, chaque fois que, parmi eux, les vivants ont protesté au nom de ce qu'ils pressentaient, au fond de leur conscience, de vie libre, de pensée affranchie, et d'action élargie ; au nom de nous-mêmes, qu'il sentaient vivre en eux, pour lesquels ils prenaient d'avance la parole, comprenant bien que nous ne pourrions pas vivre dans le même cadre, avec les mêmes idées, et les mêmes besoins. Ceux-là sont grands. Ils nous ont guidés vers l'idéal. Et nous nous conformons à leur enseignement, parce qu'il correspond à nos aspirations. Nous découvrons leur enthousiasme, et leur loyauté. Leur abnégation,, et leur désintéressement. Les médiocres d'aujourd'hui nient qu'ils soient
ou L'ARTISTOr,KATIE -417
des devanciers, — nient leur œuvre, leur idéal. Ils se sentent condamnés par cette revanche de la vie contre ce qui la contrefait. Ainsi n'honorent-ils que ceux des morts qui n'ont pas vécu, ceux des morts qui n'ont rien pressenti, qui n'ont rien inventé, qui n'ont rien apporté, et qui, pour cette raison, sont bien morts ! Ceux des morts qui sont vivants, — parce qu'ils ont été des vivants parmi les morts — , sont toujours à nos côtés, ne nous abandonnent pas dans la lutte que nous livrons à la laideur. Ce sont nos conseillers. Ils sont la condamnation des médiocres. Leui idéal, — clair et précis — , c'est lui que nous voulons à notre tour voir se prolonger au cœur des générations futures. Celles-ci, que nous pressentons, lutteront avec nos armes contre ceux qui auront succédé aux « vrais » morts. Ceux-ci continueront à ne pas vivre, à ne pas participer à l'harmonie universelle. Notre pensée soutiendra les vivants, comme cette idée même nous soutient. De penser que nous leur sommes utiles, nous pensons ne pas agir sans but. Nous agissons donc. La seule force qui agit au sein de l'humanité, c'est la pensée. Parce qu'elle seule prend conscience de toutes les forces de l'univers, et leur assigne un but. Elle en dégage l'idéal. Sans la pensée, il n'y a pas d'évolution possible. 11 n'}' a pas de critique. 11 n'y a donc ni amour ni enthousiasme. Sans la pensée, il n'y a rien. Mais sans l'action qui réalise la pensée il n'y a rien non plus. Or la pensée contient l'action. L'action est le prolongement de la pensée. La pensée et l'action ne font qu'un. Si on les sépare, on n'aboutit qu'au néant. La pensée est la seule force capable de supprimer le médiocre au sein de l'humanité. C'est pourquoi la pensée des ancê-
très est vénérable. Je parle de leur vraie pensée. Elle est toujours présente. Elle est à la fois actuelle ai éternelle. Elle est jeune et virile. Elle continue d'agir, sans cesse, sur la destinée des individus. Elle agit. Elle agira. L'avenir lui appartient. Elle ne connaît aucune distinction d'époques, ni de frontières. Elle est supérieure à nos petites classifications. Essayez de la restreindre. Le médiocre n'y parvient pas. Il ne peut rien contre elle. Il n'empêche pas \u pensée de triompher. Ainsi, nous sommes heureux, car par la pensée nous nous affranchissons des dogmes surannés, des limitations quelconques, des bornes que les médiocres, qui osent tout, osent lui assigner. Car ils ont la prétention de restreindre la pensée. Ils ont toutes les prétentions. Ne pouvant Tanéantir, ils essaient de la restreindre. Ils pensent que, mutilée, elle aura moins de force. Mais la pensée ne peut pas être mutilée. On ne peut que la copier, la défigurer, la caricaturer. La mutiler, jamais. Cela est impossible. La pensée ne peut pas être mutilée. C'est parce qu'elle demeure une, intangible sous les assauts du temps, forte en face de sa parodie, qu'elle peut se donner, se répandre, se partager. Elle pénètre dans chaque conscience, sans s'amoindrir, sans se diminuer. Elle chasse de chaque conscience sa parodie. Elle existe en autant d'esprits qu'il y a d'êtres libres. Chaque esprit la prend tout entière, elle se donne k tous, elle se partage, mais ne se mutile pas. La pensée est une. universelle, et inaltérable.
or LA UTI STOCK ATIE 419
Opposeï' le sentiment à la raison, ou la raison au sentiment, ce n'est pas une solution pratique ; ce n'est pas clan« cette erreur que nous pouvons puiser la force (le vivre et d'agir. Nous ne pouvons y puiser que le découragement et l'inaction. C'est pourtant l'erreur que commet notre époque : elle sépare l'intelligence et la sensibilité, elle les oppose, au lieu de les confondre, de faire jaillir de leur synthèse de nouvelles forces de beauté. Le sentiment proteste contre l'intelligence ; celle-ci proteste contre le sentiment. L'un et l'autre veulent vivre l'un sans l'autre. On élève, entre le sentiment et la pensée, un mur infranchissable. Ce conflit s'éternise dans les éciits des philosophes, qui croient |)roclamer les droits de la pensée en supprimant les droits de faction, ou les droits de l'action en supprimant ceux de la pensée. L'action et la pensée ont les mêmes droits. Si on les sépare, c'est la mort. On n'a pas affirmé les droits de l'idée pure quand on a nié ceux du sentiment. On n'a abouti qu'à l'impuissanced'agir et de penser. On n'a abouti qu'à l'impuissance de vivre. C'est aux poètes, c'est aux artistes à concilier dans leurs œuvres le sentiment et la pensée, à les renouveler en les rapprochant, afin de faire cesser ces querelles d'école, ces partis pris, ces attitudes récentes que l'on nous offre comme une solution à notre inquiétude, comme constituant pour nous de nouveaux motifs de vivre. Dans l'œuvre d'art uniquement est notre plus haute inquiétude, notre pensée philosophique la plus vraie, notre action la plus sincère. N'essayons pas de trouver en
dehors d'elle nos motifs d'agir. Toutes les théories philosophiques ne sont rien en présence de l'œuvre de l'artiste qui, en nous initiant à de nouvelles formes de beauté, nous initie à de nouvelles façons de sentir, à de nouvelles façons de penser, — réalise pour nous la vérité que nous cherchons sans nous ôter le désir et le besoin de la chercher sans cesse, autour de nous, partout. L'œuvre d'art seule réunit, dans une synthèse vivante, ce qui est désuni, ce qui, étant désuni, est sans force pour perpétuer l'évolution de la vie, l'évolution des idées, l'évolution des sentiments, l'évolution des consciences vers la vie intégrale de la pensée et de l'action.
La vie mentale de l'humanité dépend de sa vie matérielle. Sans elle, il est vrai, la vie matérielle n'est rien. Elle lui donne un sens. La vie matérielle toute seule est sans art. Mais la vie mentale ne peut pas être assurée si l'humanité n'a pas pris soin d'assurer sa vie matérielle. La vie mentale dépend de lautre. En même temps, elle la gouverne, elle la dirige, et c'est en réalité la vie matérielle, économique et sociale, qui dépend de la vie de l'esprit, puisqu'elle retrouve toute sa valeur, n'acquiert toute son importance que par celle-ci. Pour vivre de la vie mentale, l'humanité doit vivre de la vie matérielle. En réclamant l'amélioration de la vie matérielle, la vie mentale travaille pour son propre compte. La vie matérielle a donc intérêt à profiter des accroissements de la vie mentale, puisqu'elle s'en trouve augmentée; en échange, elle reconnaît la souveraineté de l'esprit qui la transforme, et elle lui assure à son tour la liberté. On a besoin de vivre par la pensée, par le cœur, autant que par les sens. Pour que le génie puisse
OL' l'.\rtisto^r\tie 421
vivre, son bien-être matériel est nécessaire. Assurer le pain des individus, c'est leur assurer la liberté de l'esprit. C'est de toute logique. C'est la vie mentale ellemèmequi proclame cette nécessité. C'est elle qui réclame le droit au pain. C'est elle qui exige que la vie matérielle soit assurée, afin de triompher et de se réaliser pleinement. La vie spirituelle, qui sait qu'ellefixelesens de la vie matérielle, que celle-ci n'a de valeur que par elle, sait aussi qu'elle ne peut rien sans elle, et c'est pourquoi elle se préoccupe tant de son amélioration, c'est pourquoi elle commence par l'envisager, la décrire, par réclamer ses droits, par la vouloir meilleure pour qu'elle soit plus belle. C'est assurément la raison d'être de notre littérature sociale, de nos idées d'affranchisseaient, de liberté, de bien-être, si légitimes quand elles ne visent qu'à permettre la réalisation de l'idéal, qui n'ont rien à voir avec la propagande des médiocres, avec leur socialisme sans art. Qu'on ne s'étonne pas que les penseurs, en réclamant le droit des humbles à la vie, le droit d'aimer. — en réclamant par là même le droit à la pensée, le droit à l'idéal — réclament aussi pour eux les mêmes droits, — ce droit au pain qui, en leur permettant de créer librement, et sans les soucis matériels, leur permettra de créer pour le peuple, pour son émancipation, pour l'enlever lui-même aux soucis matériels. C'est pour le triomphe de ses justes droits, c'est en revendiquant ses vrais intérêts, c'est afin de lui assurer la vie de la beauté, que le penseur veut la liberté du peuple, et avec celle-ci sa propre liberté. La vie mentale exige que la vie matérielle lui soit moins dure, moins pénible, pour qu'elle ledevienne par là même aux travailleurs obscurs,, aux humbles
béros du sacrifice quotidien, alin qu'ils puissents'élever aux plus hauts sommets de la vie mentale. L'art ne prêche pas un bien-être égoïste. Il prêche le droit à la vie. Ce droit sacré et intangible, on ne l'a pas toujourscompris. Les partis politiques en déforment le sens. C'est un droit universel, humain. C'est le droit à l'harmonie et à la justice, c'est le droit à la beauté de l'art, — c'est le droit à l'admiration, c'est le droit à l'amour. C'est le droit à la joie totale, à la joie de comprendre, à la joie de sentir et d'aimer la nature. C'est enfin le droit à l'idéal, c'est à dire à la plus haute réalité. Le droit à la vie, qui est le droit de ne pas mourir de faim, c'est le droit à l'existence entière, dans toutes ses formes, idéale et réelle, spéculative et économique. Or les penseurs, en démontrant que la vie matérielle de ce temps est défectueuse, créeront le socialisme vrai. Ils feront ainsi justice du faux socialisme répandu par la politique dans les masses, pour les empêcher de prendre conscience d'elles-mêmes. Le socialisme n'existe pas encore. Il n'existe, parfaitement réalisé, que sous la forme de l'œuvre d'art, qui se donne et qui se partage. L'œuvre d'art hâte l'avènement de la vraie démocratie. Elle permet qu'elle se découvre, qu'elle renonce à s'imposer autrement que par l'art, qu'elle renonce à faire triompher ses idées autrement que sous une forme artistique. L'art, brisant les barrières que la politique a jetées entre les hommes, les rapproche dans un élan vers le beau et le juste. Il réalise ainsi la société esthétique, la société d'aspirations communes, — où chacun découvre pour son propre compte le maximum de bonheur. L'art, en réclamant le droit à la vie se sépare des partis utilitaires, de la propagande, du faux-art
ou l'auïistocuatie -423
social. L'idée a plus de chance de sMmposer ainsi, le rêve de se réaliser. L'art précise les rêves, c'est lui qui donne au peuple le désir de s'émanciper des misères de la vie matérielle pour avoir le droit de créer plus de beauté. La question sociale est une question d'art. Le génie proclame que la question sociale existe, mais il la conçoit sainement, il la précise, il ne veut pas que cette question ne soit qu'une invention de politiciens, qu'elle demeure dans le domaine du rêve. Il la résout par la beauté. 11 se donne ainsi le droit de créer de la beauté. Ce droit, qui n'existe pas en médiocratie, qui est le fondement de toute démocratie, ce droit il le crée, U le fonde, il se fait un devoir de le prendre pour tous, au nom de tous. Frère de ceux qui souffrent, le génie est leur protecteur. Il est leur porte-parole, leur défenseur auprès des tyrans. Le génie, c'est la liberté réalisée, la liberté ayant conscience d'elle-même, et se donnant à tous. Ce qui entrave la liberté, c'est la vie matérielle. Le génie la délivre de ses contraintes. Il s'en délivre. Le génie peut se développer dans la plus noire misère. Il nest même le génie que parce qu'il triomphe de tous les obstacles. Mais s'il sait que la mort ne l'empêche pas de la vaincre, et de vivre, s'il sait qu'il en triomphe, il ne se contredit pas en essayant de la diminuer au sein de l'humanité, car il doit aider les faibles à en triompher, pour les élever à lui, pour n'être pas une exception. Il n"a pas d'autre but : combattre la mort. Il naît en présence de la mort, mais il veut qu'elle s'évanouisse pour que l'humanité soit plus harmonieuse. Le désir d'harmonie, c'est le désir de vivre. Vivre, c'est un effort pour réaliser la beauté. Le génie veut que cet effort se réalise dans tous les êtres. Il le veut universel. Et c'est
parce qu'il .1 souffert, qu'il veut délivrer l'humanité de la douleur. Il sait qu'il doit tout à la mort: il lui doit de pouvoir s'affirmer en triomphant de sa laideur. Il sait aussi qu'il doit à l'humanité de la délivrer des embûches de la mort, de ses ruses, de ses perfidies. Si la douleur est nécessaire au génie pour triompher de la douleur, s'il puise dans la douleur la force de la combattre, il veut que cette force ne soit pas isolée, il veut qu'elle devienne la force de chaque individu ; que chaque individu puise dans la douleur la force de la surmonter. Et ce n'est pas leurrer l'humanittique delui dire : travaille pour ton bonheur. C'est lui dire : travaille pour créer de la beauté. Hors de la beauté, rien n'a de valeur, rien n'est durable. Les morales lui conseillent de travailler pour son bonheur, mais d'3^ travailler en se résignant, en acceptant la douleur, afin de trouver une compensation à la douleur présente dans une vie future. Elles lui disent : travaille pour ton malheur. Au contraire, lorsque le génie dit à l'humanité : travaille pour ton bonheur, ce n'est pas un mensonge; il ne lui dit ni de se résigner, ni d'accepter la douleur, mais de s'en servir, de l'utiliser pour réaliser le bonheur, de la combattre sans cesse pour améliorer son sort matériel, d'où son sort moral dépend. Et lui-même donne l'exemple en créant, dans la pauvreté et la douleur, l'œuvre de parfait amour et d'harmonie parfaite : l'art. S'il le crée dans la douleur, s'il indique par là quelle est nécessaire pourcréer, qu'il estutile de souffrir pour pouvoir, en luttant contre la douleur, réaliser le bonheur, il veut, pour que la douleur soit combattue, que les hommes croient à son anéantissement, et lui même agit comme si elle devait disparaître du sein de l'humanité,
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comme si le bonheur devait prendre sa place. Et c'est celte pensée qui, en maintenant le génie constamment dans la voie de la création, maintient le peuple dans la voie de la perfection, puisqu'il pense l'atteindre un jour totalement. Mais il l'atteint chaque fois qu'il triomphe de la douleur par un acte de justice et de beauté, chaque fois qu'il crée avec le génie l'œuvre d'art et de pensée, l'œuvre d'action, et ainsi la pensée qu'il doit être heureux et vivre à l'abri du besoin, vivre dans la pleine indépendance de sa conscience à des époques supérieures, cette pensée, en suscitant son effort, réalise pour le présent., et sans que la douleur ait cessé d'exister, son bonheur prédit par la vie mentale. Parce que ce bonheur est réalisé, est-ce une raison pour ne plus combattre la douleur? Ce bonheur est le résultat de ce combat, ("'est la conséquence de la douleur. C'est la victoire remportée sur le médiocre. Réclamons donc la vie matérielle pour le peuple. En luttant pour se l'assurer, il lutte sur sa vie morale. Il lutte pour sa liberté. S'il cessait de lutter, il cesserait d'agir et de penser. Or est-ce une raison pour souhaiter que ces soucis matériels s'éternisent? Il lutte avec la pensée qu'ils disparaîtront tout à fait, et il s'émancipe ainsi. Il fait l'elïort pour hâter cette disparition. Et ils disparaissent quand l'art lui donne la conscience de ses droits, de sa vie sociale et mentale. Là il ne les endort pas, il ne les berce pas de l'espérance qui, suivant les tempéraments, peut stimuler l'action ou la détruire. La beauté de l'art ne l'empêche pas de voir les laideurs de la vie sociale, et n'endort pas sa douleur. Au contraire, elle la stimule, elle lui fait voir- combien la vie de l'art est harmonieuse en face du spectacle sans harmonie
qu'elle représente. Et l'homme de nouveau agit, crée et pense pour son bonheur. Suprême pensée! Le bonheur n'est pas un rêve d'égoïste. Non. Rêver le bonheur n'est pas un rêve mesquin. Ce n'est un rêve mesquin que pour les médiocres qui le conçoivent pour eux seuls, qui conçoivent qu'eux seuls doivent être délivrés des soucis matériels, qui ne le conçoivent pas pour ceux qu ils ont intérêt à tenir asservis pour que leur joie à eux soit faite de leur torture, de leur esclavage; et même si les niédiocres conçoivent le bonheur pour autrui, c'est afin de les tromper encore, et de le leur mieux en le vei". Le bonheur des médiocres, c'est l'égoïsme. Il n'est pas partagé. Donc, le bonheur n'est un rêve égo'i'ste que pour les égo'istes. Pour l'art, le bonheur constitue une réalité qui ne dispense ni de la lutte ni de l'efîort. Il constitue une supériorité. Le bonheur, c'est la pleine délivrance de l'homme au centre de l'esclavage, c'est la création de l'œuvre d'art, c'est l'affirmation de la pensée. Le bonheur existe quand l'homme a agi selon l'harmonie de la nature. Le bonheur estdans la lutte que nous livrons aux médiocres, il estdans nos efforts pour créer une œuvre de pensée et d'art, qui émancipe les faibles. L'action retrouve toute sa noblesse dans cette lutte de chaque jour. Quand le génie a créé l'œuvre de pensée, même s'il ne se sent pas satisfait. — car il est insatiable, et il se veut parfait — , le bonheur existe. Si le génie ne peut prendre pour point de comparaison que lui-même, s'il n^ peut que comparer son œuvre à la nature qu'il interprète et qu'il prolonge, s'il est seul juge de la supériorité de son œuvre, elle n'en est pas moins parfaite, s'il ne s'estime pas satisfait. Car il aspire à tout savoir, à tout comprendre, à tout aimer.
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à tout ramener à lui, et à recorinmencer sans cesse la même œuvre de justice et d'amour sous de nouvelles formes. 11 faut respecter le génie. Jusque dans son malheur le génie est heureux. Tl a son bonheur particulier. Son œuvre, c'est le bonheur qu'il donne à l'humanité. C'est le bonheur né de sa douleur et de sa lutte. S'il n'existe pas pour lui, il existe pour l'humanité. Les saints, les héros, les martyrs travaillent pour améliorer le sort de l'humanité. Ils le savent. Ils souffrent pour cela. Ils souffrent pour les autres. Ils créent le bonheur pour ceux qui les supplicient. Cette pensée qu'ils créent pour l'humanité les affranchit de leur douleur, la rachète et l'ennoblit, Ainsi, que tous ceux qui œuvrent dans la solitude et dans la douleur se sentent une âme d'élite, une âme vraiment supérieure. Est-ce une raison, parce que la douleur fait lésâmes d'élite, pour que nous ne la combattions pas ? L'âme d'élite est celle qui combat. Celui qui ne combat pas n'est pas un esprit supérieur. C'est ce combat contre la douleur qui fait les âmes d'élite, car il est la preuve qu'elles luttent contre la laideur, et que la douleur ne les résigne pas à se courber devant elle. Ainsi chaque fois que l'homme lutte pour son l)ien-ètre matériel, il ne lutte pas pour son égoïsme, pour sa satisfaction personnelle et terre à terre, il lutte pour les milliers d'individus qui luttent comme lui, il lutte pour son bien-être moral, qui seul donne un sens à son existence, et légitime toutes ses aspirations,
Quel rôle avons-nous à jouer dans la société présente? Le rôle de révoltés, d'esprits en révolte contre
la laideur qui est partout, qui prend toutes les formes, et contrefait la beauté. Nous avons à continuer l'œuvre d'indépendance commencée par d'autres, l'œuvre artistocratique par excellence, l'œuvre de noblesse et de sincérité qui triomphe de la mort. Depuis longtemps nous luttons obstinément pour nous « découvrir » au sein de toutes les agitations. Notre époque est pour nous fertile en exemples, en expériences, en observations. Notre pensée ne s'est pas libérée en un seul jour; elle n'a pas conçu, en un seul jour, un meilleur état social; elle a- profité de tout ce qui a agi contre elle pour l'étouffer, de tout ce qui a pu l'élargir et l'augmenter. C'est de tous ces heurts, c'est de toutes ces influences acceptées ou subies, c'est d'un mélange de toutes les opinions et de toutes les idées, c'est de tous les efforts accomplis en tous sens, c'est de tous les événements sociaux et politiques de ces dernières années, que sont nés nos désirs, nos besoins, notre vouloir artistocrales. Besoins d'échapper aux querelles de la politique, d'être aussi éloignés du nationalisme que du socialisme étroit, besoin d'agir par la pensée, de jouer un rôle social sans avoir recours aux programmes de partis, aux thèses artificielles, à l'art utilitaire. Besoin de repos et de lutte tout à la fois, de synthèse, de renouveau, d'affirmer à notre tour notre idéal de la vie. Et la crise provoquée dans nos esprits par tant de spectacles, et tant de discussions, cette crise s'achève dans la sérénité et le calme reconquis au sein de l'artistocratie.
Ce refuge que nous trouvons dans l'artistocratie, après tant de luttes et d'incertitudes, ne nous dispense ni de l'effort ni de la lutte. li ne s'agit pas d'un refuge
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égoïste, image de la stérilité immobile du moi, — image de l'indifîérence. L'artistocrate ne s'isole pas dans la lour d'ivoire. Il continue à vivre, à lutter. Il vit, il lutte pour imposer son idéal. L'artistocrate ne se contente pas de penser, il agit. Il agit pour réaliser son idéal. La conduite de l'artistocrate est nette, catégorique, dans la société présente : s'opposer de toutes ses forces à l'envahissement de la laideur; protester sans cesse, par la parole, par l'exemple, par Tidée, contre ce qui se fait; ne pas manquer une occasion de déplaire aux médiocres. Ne pas faire de politique. L'idéal artistociatique est un idéald'action et dépensée, un idéal qui s'oppose à toutes les déformations que l'idéal subit dans toutes les morales. Parvenu à cette certitude que la vie est belle, qu'il y a une autre action que l'action politique ou que l'action morale, l'artistocrate n'est pas satisfait : il lui reste à faire triompher son idéal dans toutes les consciences. C'est pourquoi il ne s'immobilise pas dans la contemplation de la beauté : il ne la veut pas pour lui seul, il la veut pour tous. Et ainsi sa vie, au lieu de présenter le spectacle du néant et de la mort, est essentiellement féconde. Non, l'artistocrate ne connaîtra jamais le r^^pos, le calme, au sens que les bourgeois attachent à ces mots ; il ne connaîtra jamais la satisfaction de l'égoîsme. Sa joie est de lutter sans cesse. La beauté ne l'apaise pas, mais stimule son action. Et ainsi s'il connaît le vrai bonheur d'être lui-même, il connaît la douleur de n'être pas compris. Et sa personnalité s'affirme, domine, — n'ignorant rien de la joie, rien de la douleur — , les faisant servir l'une et l'autre à l'émancipation de l'humanité. Ces esprits renouvelés au contact de l'art et de la
nature, les artistocrates, ces esprits libres, qui ont retrouvé dans la vie de nouvelles forces pour agir, qui ont retrouvé l'énergie, le courage, l'enthousiasme de la vraie jeunesse, dont les idées, les sentiments, les passions sont dirigés vers un but meilleur, s'expriment dégagés de toute hypocrisie, — ces esprits libres, ces âmes saines ne refusent de participer à aucun mouvement généreux, — ils en sont les instigateurs; ils ne refusent de participer quaux formes de la société, qu'à ses rouages, ils refusent de prendre part à son organisation. Si la générosité qu'ils déterminent est un danger pour l'ordre social, - pour la société actuelle, — il n'entre dans leurs actes aucune préoccupation politique. Ce n'est pas afin de se substituer à ceux contre lesquels ils luttent qu'ils défendent leurs idées, qu'ils répandent une nouvelle morale dépourvue de laideur. Ils n'enteodent que substituer leur idéal à leur idéal, — non une politique à une autre. Ce sont des artistes qui prennent la place des politiciens, non dans leurs parlements et leur gouvernement, mais dans les consciences.
Cet état de l'esprit libéré — l'artistocratie — la critique seule peut le fonder en nous. Seule, elle peut délivrer notre conscience des préjugés et des erreurs. La critique est la plus grande des forces. Quand la critique apparaît, la vie se révèle et se découvre. C'est la critique, uniquement, qui fonde une morale nouvelle, une pensée meilleure. C'est elle qui renouvelle les esprits, c'est elle qui, en découvrant le génie des œuvres d'art, recrée la conscience humaine, donne à chaque être libre conscience de lui-même. Oui, la critique, c'est le soutien et l'appui de l'artistocratie, c'est
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l'arlistocratie elle-même. La critique, c'est la conscience du vrai et du beau, de ce qui dure, de ce qui est utile et vivant. La critique est l'affirmation de la personnalité et de la volonté, de la liberté; elle est l'affirmation de l'individu. La critique créatrice, forme de l'art, soutien de l'art, c'est le pouvoir de penser librement, de créer en dehors des écoles et des systèmes. La critique fonde l'artistocratie par l'admiration. L'admiration n'est pas l'adoration passive. L'admiration n'est pas la soumission aveugle. L'admiration, c'est la preuve de la liberté de la pensée, de la liberté de la conscience. Par l'admiration, l'individu prend conscience de soi-même, se retrouve tout entier dans le génie de fart, le recrée, le revit une seconde fois en revivant sa propre vie. Une nouvelle morale fondée sur l'admiration pour les œuvres d'art, pour la beauté qui émane d'elles, voilà ce que la critique réalise, prépare. Fondement de l'artistocratie, la critique est le progrès même, parce qu'elle estle jugement que l'homme porte sur l'homme, sur la vie qui l'entoure, sans obéir à ses préjugés. C'est un jugement sain et logique. C'est un jugement sincère. C'est le jugement de l'homme vis-àvis de lui-même, seul en face de sa conscience, n'écoutant que la voix même de la vérité, renonçant à juger selon les habitudes, les tares, les erreurs coutumières, — refusant de reconnaître d'autre autorité que la vie qui en est lui, qui lui parle, — qui exige de lui une réponse — , c'est le jugement de l'individu qui pense par lui-même, et qui agit par lui-même. L'artistocratie, — qui est le pouvoir des artistes au sein de la cité — , est fondée par la critique. Dénier à la critique son rôle profondément social, son rùle de progrès et de civilisa-
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tion, son rôle ésthélique, c'est nier la vérité et la vie. La critique, en s'emparant de la conscience, la renouvelle, lui donne une vision meilleure de la vie, la lui « découvre », sous un aspect inattendu, substitue à l'homme enchaîné l'artiste libre, — l'artistocrate.
Nous nous sommes exprimés dans nos livres, nous nous sommes exprimés sans restriction, ne consultant que nous-mêmes, nos goûts, nos aspirations, nos désirs. Nous nous exposions à nous égarer, puisque nous ne craignions pas de nous hasarder sur des chemins inconnus. Nous avons pu du moins le mérite de ne suivre aucun sruide, de ne consulter personne, aucun pontife, aucun maître. Nous n'avons voulu exprimer que notre morale et notre pensée. Un nouvel examen de conscience est nécessaire. Une nouvelle étape esta franchir pour être meilleur, et plus juste. Ces nouvelles tendances, contre lesquelles notre amour de la beauté nous fait un devoir de protester, tous ces dieux nouveaux substitués aux dieux anciens, ces dieux de la démocratie qui ont des noms divers, ne les avons-nous pas servis par notre enthousiasme, par notre sincérité même ? Nous avons été avec les nouceaux adversaires de la laideur. Par notre enthousiasme, notre indépendance, notre besoin de renouveau, notre soif de justice et de bonté, nous avons contribué avec tant d'autres, à l'édification d'une morale humanitaire, altruiste, civique ; nous avons cru au règne de la justice future, au bonheur de demain, au socialisme, nous qui ne croyions ni au nationalisme, ni aux préjugés de la
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guerre ou de l'Etat, ni à l'enseignementdes religions et des morales. Que nous le voulions ou non, nous avons été humanitaires, socialistes, apôtres fervents de la justice reculée indéfiniment dans l'avenir. 11 nous reste à évoluer. Nous nous demandons si tous nos efforts ont bien servi la beauté, s'ils n'ont pas servi plutôt les politiciens; si, par conséquent, nous n'avons pas fait fausse route, et si nous pouvions faire différemment. Nous ne pouvions pas tomber dans le piège du nationalisme, dans l'évangélisme chrétien, dans la morale bourgeoise. Nous ne le pouvions pas. Nous devions être avec leurs adversaires. Nous devions être avec les esprits d'avant-garde; avec les avant-coureurs; avec les avancés et les hardis. Nous ne pouvions occuper lejuste milieu qui sied aux médiocres. L'obligation d'être contre les rétrogrades nous fil passer dans le camp ennemi. Nous ne pouvions être contre les rétrogrades en nous isolant, en nous désintéressant des querelles, des inimitiés, d'où surgit le progrès Aujourd'hui, nous apparaissent rétrogrades ceux que nous défendions ; ils sont aussi en retard que leurs adversaires. Si la beauté ne guide pas leurs actes, n'imprègne pas leurs intentions, ils doivent être proclamés par nous rétrogrades comme les autres. Nous ne devons faire entre eux aucune distinction. Nous devons les mettre du même côté. Et nous mêmes, refusant tout juste milieu, nous constituons à notre tour une extrême- gauche, contre tous les partis. Maintenant que nous pouvons juger l'œuvre entreprise, abandonnons ce qui n'est plus qu'une entrave à notre amour de la beauté; restons dans le chemin de la vie, dédaignons les agitations de la politique, les morales humanitaires
OU sociales, et ne songeons qu'à nous perfectionner en perfectionnant nos œuvres, e.i leur faisant réaliser le plus de beauté possible.
Nous nous sommes débarrassés de l'art pour l'art, il nous reste a nous débarrasser de l'art utilitaire et moralisateur. L'art initie à la vie par sa beauté. Nous nous sommes évadés du nationalisme, il nous reste à nous évader du faux socialisme. Il nous reste à retrouver le sens de la vérité perdue, avariée, enlaidie. Il nous reste à nous retrouver, encore une fois, sous de nouvelles formules nées de celles d'hier, sous de nouveaux programmes, sous de nouveaux espoirs, sous de nouvelles tendances, sous de nouvelles influences. Partout, sans cesse, àtoute heure, nous retrouver, ne pas nous laisser diminuer par les conceptions du milieu, par les nouvelles morales ou les nouveaux dogmes. Partout, sans cesse, être sincères avec nous-mêmes. C'est le nouveau devoir qui nous incombe, et qui est notre devoir de chaque minute. Et c'est ce devoir que nos œuvres de pensée et d'action doivent exprimer au-dessus des petites agitations de l'heure, sans crainte de déplaire à qui que ce soit, sans défaillance, sans regret, sans faiblesse. A cette condition seulement nous retrouverons l'idéal qui a subi tant de vicissitudes, tant de fausses interprétations, tant de parodies, tant de diminutions. Ce livre exprime le nouvel effort qui reste à faire à celui qui, ayant voulu découvrir l'idéal, a dû commencer par rejeter la foi de ses pères, leur morale, leurs dogmes. Il se demande si la morale présente vaut mieux; si l'art présent est meilleur; si les dogmes nouveau-nés ont plus de raison d'être; si vraiment ils nous apportent plus de beauté. Et comme il en doute,
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c'est une nouvelle inquiétude qui trouble sa conscience. Il craint que la beauté soit de nouveau défigurée, au nom des dieux, nouveaux; qu'elle soit de nouveau oubliée ou méconnue; il craint que toutes ses espérances soient diminuées par la dure constatation de ce qui est ; eti! formule ses nouvelles protestations contre ce qui, croyant avoir tout changé, en réalité n'a rien changé du tout, puisque la laideur a encore tant de puissance sur les esprits. La laideur n'a fait que succéder à la laideur. Elle a pris une nouvelle attitude pour vaincre la beauté. Il cherche les moyens de la diminuer encore : il les trouve dans la pensée, dans l'action renouvelées, délivrées des contraintes de la morale ambiante et de l'esclavage de la politique.
Or, trouvons-nous dans les œuvres de nos aînés des signes de cette revanche de la pensée contre la laideur, de cette revanche de l'action contre l'indifférence? Toute œuvre sincère, toute œuvre de beauté est une protestation. Et, dans tous les temps, ceux qui ont exprimé dans leurs œuvres des tendances supérieures, des idées personnelles en harmonie avec la liberté et la vérité de la vie ont protesté, sont nos précurseurs. Ils ont préparé l'artistocratie, en nous aidant à secouer le joug de la morale et de la politique. Aujourd'hui, nous puisons dans les nobles œuvres d'art de tous les temps de nouvelles forces pour agir et penser, des certitudes, des réalités. Mais les a-t-on toujours puisées, ces forces, dans les œuvres d'harmonie et de lumière que les artistes ont semées, de loin en loin, sur la route des siècles? On a préféré les chercher ailleurs. Or, nous nous affirmons libres en admirant les œuvres du génie. L'esclavage est d'admirer des formes sans beauté. En nous rapprochant
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des œuvres de la pensée, nous nous rapprochons de la vie, car nous puisons dans notre admiration une raison de vivre. Nous devenons des êtres libres. Or, parmi les littératures de ces dernières années, trouvons-nous suffisamment de motifs d'admirer et d'aimer pour constituer en nous cette artistocratie intérieure qui nous libère du néant? Quelles philosophies nous disent d'être libres? Quels poèmes proclament l'autonomie de l'individu? Cest Ibsen, c'est Nietzsche, c'est Tolstoï qui, parmi les penseurs, se révoltent contre ce qui est. Mais la revanche de l'individualisme est encore à prendre. Déformée, leur pensée nuit. La conscience a lesoin de se recueillir de nouveau, de chercher, encore, et toujours, une direction, une orientation. Elle la cherche en elle-même; si elle la trouve ailleurs, c'est qu'elle y reconnaît son propre rêve. Elle prend dans les précurseurs ce qui l'augmente et l'ennoblit ; elle conserve sa haute indépendance en face de tous les systèmes. Elle essaie de retrouver le sens même de l'individualisme, dénaturé par les médiocres. Car toutes ces iniluences, en passant par le cerveau de quehpies-uns, ont joué un rôle négatif, que nous devons combattre, pour redevenir nous-mêmes. Toute une littérature morale et sociale nous a apporté de nouveaux doutes ; on a proclamé le droit de redevenir soi-même, mais par (juels moyens? L'arrivisme de Nietzsche, légotisme de Barrés, le néochristianisme des moralistes d'Institut. Aucune de ces formules n'a pu fonder l'artistocratie. Elles n'ont pu qu'en retarder l'éclosion féconde dans nos esprits. Mais le souci d'art et de beauté de certains de nos aînés, les polémiques suscitées par certaines œuvres indépendantes, en rétablissant l'équilibre, nous ont servi à
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retrouver le sens de l'individualisme, à nous rapprocher de la beauté, à affirmer la vie. Et si Nietzsche, Tolstoï, Ibsen, doivent être comptés, dans ce renouvellement, leur pensée, prise à la lettre, suivie pas à pas, est aussi nuisible pour la conscience moderne que leur déformation. Car leur'déformalion légitime tous les abus. Elle admet toutes les prétentions. C'est le snobisme, l'arrivisme, le bourgeoisisme qui tirent parti de ces efforts, qui, en se les assimilant dans un but égoïste, en dénaturent le sens, pour la masse, pour le peuple. Une fausse élite répand des idées, des sentiments qui n'ont rien à voir avec ceux qu'exprima le génie. Ce sont ■ces idées, ces sentiments déformés qui deviennent ensuite l'âme delà foule, faite à l'image de la fausse élite qui a déformé l'idéal de l'élite vraie. Aussi le penseur est-il moins désolé de voir la foule vivre en dehors de son idéal que de la voir, sous prétexte de s'en rapprocher, le déformer et le mutiler. C'est une négation, de toutes la plus douloureuse, celle qui consiste à /"««re dire au génie ce qu'il n'a jamais dit, à extraire de son œuvre un enseignement tout ditlérent de celui qu'elle contient, à la vaincre avec ses propres arguments, ses idées, ses sentiments. Négation que le génie de la critique détruit, pi>ur lui substituer le vrai sens de l'œuvre, pour affirmer l'idéal qu'elle dégage, qui est celui de l'humanité.
Ceux qui ne trouvent ni dans la politique ni dans la morale des raisons suffisantes d'agir, ceui qui n'y découvrent que des motifs de laideur, vont demander à d'au'res formes de l'action un refuge et une raison d'exister. Une nouvelle conscience se reforme, indépendante de tout dogme, ne reconnaissant que la beauté
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de la vie comme direction. I/art n'a rien à voir avec la morale et la politique. Il on est l'antithèse. Il est la morale de ceux qui n'ont pas de morale ; la politique de ceux qui ne font pas de politique ; la religion de ceux qui ne croient plus au dogme; la philosophie de ceux que toute philosophie a désabusés. V. tend à former dans la société contemporaine une puissance indépendante, un haut « sommet », qui est toute l'action et toute la pensée. A lui seul il remplit le rôle que les morales et les politiques croient remplir : un rôle de directionet d'émancipation. 11 fonde une société nouvelle, l'Artistocratie, jouant son rôle indépendant au sein de la cité, — qui est bien elle-même, qui est bien un état nouveau de la conscience comtemporaine, dégagé de tout compromis avec la morale et la politique. Elle croit réaliser le progrès en se passant de ces forces inférieures. Elle réalise la bonté et la beauté à sa ma-' nière. L'arlistocrate pratique la bonté, mais pas à la façon des gens du monde ; il réalisela beauté, maisnon selon la formule des Instituts ; il est lui-même, il joue lui-même le. rôle de créateur et d'initiateur. On peut être bon en dehors de l'altruisme enseigné ; on peut être parfait en dehors de la morale; on peut être savant en dehors de l'enseignement professé offi- . ciellement du haut des chaires. Et on ne peut être, en somme, tout cela, que parce qu'on est contre tout cela. On n'est savant que parce qu'on refuse de suivre la fausse science des médiocres ; on n'est réellement bon que parce que l'on combat l'altruisme bourgeois, la philanthropie et la charité ; on n'est réellement utile que parce que l'on conçoit la beauté comme l'utilité supérieure, comme la raison d'être des i-xistences, des
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mouvements humains. Le tort, c'est dépenser que tout cela, bonté, beauté, amour, justice, est réalisable autrement que par l'art, n'est réalisable qu'avec l'intervention de la morale, delà politique ou delareligion. Erreur. Cela n'est réalisable, au contraire, qu'en dehors d'elles. L'art retrouve leur sens défiguré, leur beauté réelle. Ainsi, en permettant à l'homme de se diriger selon sa pensée personnelle, dans une voie de beauté et de vérité, l'art donne à la vie plus d'harmonie et de sincérité, multiplie sans cesse les motifs que nous avons de vivre, c'est-à-dire de créer et d'aimer, de penser et d'agir.
Quels jeunes hommes vivants et sincères ne sont pas las des crimes que commet chaque jour, dans notre société, la laideur ? Crimes contre l'individualité et la personnalité de chacun de nous, la contraignant à se mettre au niveau commun, à penser par les autres, c'est-à-dire la médiocratie. Crimes contre la vie collective autant qu'individuelle en dénaturant les rapports des hommesentre eux, la justice, l'amour. Crimes contre la nature, en la défigurant, en l'enlaidissant par nos sottes conceptions de médiocres. Crimes contre la société, comnas par la société el'e-mème, voulant la mort de l'individu, la réclamant par l'entremise de la loi et de l'Etat, et la perpétuant par la guerre, la brutalité, l'ignorance. Crimes en vérité innombrables que ceux commis par la laideur, et dont la jeunesse (irtistocrate est lasse aujourd'hui. Elle trouve un refuge dans la création de la beauté, dans l'œuvre indiviiluelle où ils se retrouvent eux-mêmes, avec tout leur enthousiasme, leur amour de la vie. Leur œuvre, dégagée de toutes préoccupations utilaires, de toutes préoccupations politiques ou morales, leur œuvre est le plus
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violent réquisitoire — par sa beauté même — , par son harmonie — , contre le désordre et la laideur qui est partout. Ainsi, une conscience neuve surgit, du sein de nos inquiétudes et de nos tourments, indépendante de toute morale, de toute politique, de tout enseignement, la conscience de l'individu libre, ne reconnaissant d'autre souveraineté que la pensée, d'autre mobile que l'action. Je veux agir, je veux penser. Je veux être moi-même. Tel est le vœu de tous les jeunes esprits de ce tempsqui, non satisfaits des littératures de décadence, de l'enseignement de leurs maîtres, veulent avoir de la vie et de l'humanité une vision personnelle, qui se fixera dans une œuvre d'harmonie et de lumière, dans l'art qu'ils auront découvert dans la vie qui déploie autour d'eux ses spectacles changeants, ses formes éternelles et multiples, — réceptacles de beauté et de vérité. On cherche un appui en dehors de la morale, en dehors du dogme, en dehors de la politique. Cet appui, on le trouve, on le découvre dans la beauté. Cette direction que nous ne demandons plus à la morale et à la politique, nous la demandons à l'œuvre d'art, interprétant nos gestes, et leur donnant un sens. Chaque homme doit tendre à faire de sa vie une œuvre d'art pour être libre. Ce but de l'humanité, réaliser la beauté, est le seul but sérieux ; c'est le seul but que se propose la conscience libéiée des chaînes du passé. L'art fonde une morale nouvelle, une société nouvelle, une pensée nouvelle, en désaccord avec ce que nous observons. Pouvons-nous refuser d'être libres, de secouer nos chaînes, quand les moyens nous sont offerts, quand nous savons où nous allons, ce qui nous attend, ce que nous voulons ? Si nous ne le savions pas, certes, nous pourrions nous
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contenter de nos chaînes. Sans effort et sans but, nous vivrions dans l'hiiinanité. Notre vie ressemblerait au néant. Nous n'aurions qu'à suivre le courant, qu'à faire comme tout le monde, qu'à accepter — parce que notre intérêt l'exige — la contrefaçon de la vie. Mais nous avons un autre idéal, et nous n'acceptons pas celui qui est. L'idéal existant est faux. S'il suffit à certain, il ne ne nous sufTit pas. Alors, pourquoi ne pas essayer de nous en affranchir, et de créer nous-même notre morale, et notre religion ?
Certes, il nous a suffi, pour interpréter ainsi la vie dans un sens de vérité et de beauté, de vivre, simplement. D'être aux prises avec la laideur, aux prises avec la loi et la société, aux prises avec nous-même. Il nous a suffi de vivre, c'est-à-dire de souffrir. Aucun maître n'a pu nous donner cette conception d'une vie meilleure si ce n'est la douleur. Aucun maître, si ce n'est la douleur, n'a pu nous façonner pour un meilleur destin. Sans doute, la pensée des meilleurs nous a guidés. Mais plus que les livres, plus que les écrits des penseurs et des poètes, la douleur nous a formés. Et c'est elle qui nous a rapprochés d'eux. C'est elle qui nous a fait ouvrir les livres et aimer les statues. C'est elle qui nous les a fait comprendre. C'est elle qui a mis au fond de notre cœur ce culte vivant de l'art, qui nous a donné une conscience neuve, une morale indépendante, — la conscience de la liberté et de la beauté.
Quels sont ceux qui ont contribué à notre époque à affermir dans les âmes ce culte de l'idéal? Il faut être sévère. Leur nombre est restreint. Plus
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nombreux ceux qui se sont donné pour mission de chasser l'idéal, de l'empêcher de se découvrir à l'inquiétude des contemporains. Ces derniers foisonnent Poètes sans talent, philosophes sans idées, savants à courte vue, ils peuplent les académies. Leur présence est une injure perpétuelle à la vie. Ce sont les gloires de la « médiocratie ». Gloires sans beauté, qui ne laisseront aucune influence dans le monde. Ils servent le culte de la laideur. Leur mission, c'est d'éterniser ie règne de la laideur. C'est d'implanter la laideur dans les consciences. C'est de l'imposer à tous. Tout les aide dans cette œuvre néfaste, ils imposent la laideur avec l'appui de l'Etat. Les académies leurs servent des rentes. Leur existence est comblée d'honneurs. Ils sont applaudis par la foule que leur faux goût a perverti. Ces prêtres de la laideur, ces faux artistes, ces médiocres sont dans leur rôle en méprisant les vrais artistes,. en refusant de reconnaître la suprématie du génie. En dehors de quelques esprits supérieurs, — le génie vivant de notre époque — , le culte de la beauté est jnéconnu. Quelques lumières apparaissent qui nous éclairent sur notre destinée, quelques cerveaux puissants, quelquesartistesd'élite. Ils constituent, dans une société sans héroïsme, l'héroïsme supérieur. Qu'importe le nombre des écrivains médiocres, des faux penseurs, des faux artistes, quand le génien'est pas éteint au cœurde l'humanité.
La philosophie de Tolstoï a-t-elle été un auxiliaire précieux dans la recherche de l'idéal? A-t-elle servi le culte de l'idéal? A-t-elle aifié les esprits à se « découvrir ))? Tolstoï est-il un artistocrate? Son influence sur la pensée mondiale a-t-elle été bonne ou mauvaise?
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Tolstoï est de ces esprits sublimes qui apportent avec eiK. la lumière et la vie, qui obligent les consciences à s'interroger, qui les orientent dans une voie meilleure. Mais comme tous les nobles penseurs, leui- pensée est méconnue. F^eur philosophie peut devenir une source d'inertie. Les médiocres, en l'interprétant à leur façon, lui font jouer un rôle néfaste. Dans le cas où l'œuvre comporte une part d'éphémère, cette part seule est retenue. Le mysticisme de Toltoï, sa religiosité, son évolution peuvent jouer un rôle néfaste, qui l'emportera sur le meilleur de son œuvre, sur ce qui, méritant de durer, mérite davantage d'être compris et retenu. Aussi l'influence de Tolstoï a-t-elle été à la fois bonne et mauvaise. Elle a suscité à la fois des hommes libres et des esclaves, des oppresseurs et des opprim(''S. Elle a donné aux oppresseurs des armes. Elle a appris la lésignation aux faibles. Elle a fait autant de mal que de bien. Et pourtant il est des âmes qu'elle a complètement affranchies, des âmes qui ne se sont pas résignées, qui n'ont pas voulu se résigner. Ce sont des âmes de vrais révoltés. Voilà ceux qui ont compris l'œuvre de Tolstoï, ceux qui, refusant d'adhérer à foutes ses idées, n'ont conservé que le nieilleur de ses idées, se sont augmentés à leur contact. De Tolstoï sort à la fois du bien et du mal. De 'J'olstoï sort la vérili". et quelquefois l'erreur. Mais Tolstoï cst grand, quand même. 11 est grand chaque fois qu'il aftirme la suprématie de la conscience individuelle sur le dogme et sur l'Etat, chaque fois qu'il prêche la révolte, ennemie de la résignation.
Ibsen y parvient par d'autres chemins. Lui aussi libère la conscience individuelle, il ne prêche pas la résignation. Il prêche la révolte. Lui aussi refuse de se
soumettre à Tautorilé dp la loi. Mais il s'isole dans un égoïsme supérieur. Il n'est pas socialiste. Son individualisme ne transige pas. Il est hautain. Il est volontaire. Il peuple la vie de symboles. Il est nettement pessimiste. Ce philosophe a dit la revanche de l'individualisme en des œuvres seulement claires pour l'élite. Lui aussi a pu être déformé par le snobisme. Lui aussi a eu son public de bourgeois. Ibsen est une force de renouveau. Ses drames, c'est le drame de la conscience en lutte avec les milieux: — c'est le drame de la délivrance: c'est le drame du rêve aux prises avec la vie.
On peut tirer de Niel/xhe le « bien et le mal ». Cette philosophie a fait autant de mal que de bien, anarchistes et réactionnaires y puisent également des arguments. C'est un cerveau d'élite, c'est une originalité précieuse comme la vie, c'est un « sommet » de lumière. Parfois, la lumière s'éclipse, et le sommet n'apparaît plus.
D'autres esprits ont servi le culte de la vie. Représentants de tous les peuples, ils représentent avant tout l'humanité qui se cherche. Aujourd'hui, leur influence continue à s'exercer en se modifiant. Elle n'est pas une tyrannie. Peu à peu, les vraies influences se dégagent, .\iptzsche. Wagner, ont joué le rôle qu'ils devaient jouer a une heure déterminée. Ils l'ont joué pleinement, totalement. Ce rôle achevé, nous venons adhérer à leurs formules dans la mesure où elles contribuent à l'expansion de la vie dans les consciences. Ils ont certainement fait plus de chemin que leurs précurseurs. Ils ont certainement dit beaucoup plus qu'eux. Mais ils n'ont pas tout dit.
Il nous reste à dire ce qu'ils n'ont pas dit, à aller plus loin qu'eux, à les contredire s'il le faut, pour être
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logiques avec nous-mêmes. li nous reste îi compléter leurs théories, à les interpréter, à faire naître de leur compréhension de nouveaux efforts d'où germera une vie nouvelle, (^ar la vie se renouvelle sans cesse; sans cesse elle crée de nouveaux motifs d'agir; sans cesse elle ofïre îi notre inquiétude de nouveaux spectacles de beauté. Nous la créons sans cesse parce que, sans cesse, nous créons de la beauté en l'observant et en l'aimant. Vivre en faisant de notre existence quotidienne une œuvre d'art, c'est vivre vraiment. L'art donne a la vie un nouvel intérêt chaque fois qu'il l'envisage sous une apparence imprévue. Cet intérêt guide nos . actes, inspire nos pensées. L'œuvre d'art crée la vie que nous vivrons demain. Elle crée la vie présente, comme elle a créé la vie passée. Ainsi comprise, l'évolution n'est que l'image de la beauté se renouvelant sans cess.e, déterminant de nouveaux motifs d'agir, reconstruisant la vie sur de nouvelles bases, détruisant l'œuvre de la mort. Il faut accorder à l'œuvre des penseurs la place qui lui revient dans l'évolution de la vie déterminée par la beauté; il faut, au nom de leur pensée même, agir en la continuant, c'est-à-direen l'interprétant, pour que nous ne cessions pas d'être nous-mêmes et de collaborer à l'évolution.
Dès que l'individu pense par lui-même, — c'est la preuve même de la critique — , la critique dirige ses actes, domine sa vie. L'individu qui ne pense pas par lui-même, que la critique n'a pas encore révélé à luimême, agit et pense par les autres. Il s'habitue à se laisser gouverner, diriger par l'opinion des autres, par les lois de la majorité, par la morale mondiale. Mais penser par soi-même, — la critique fécondant la cons-
cience — .cest agir par soi-même, — c'est se gouverner soi-même, c'est refuser la direction des autres, — qui se traduit toujours par l'asservissement. Lefïortde l'individu pour échapper à l'autorité de ceux qui prétendent représenter l'autorité, et lui imposer leur morale, cet elfort, c'est l'àme de la critique, — c'est la critique, expression de la conscience jugeant la vie, — et, en la Jugeant, découvrant son vrai sens. Or, ce sens, c'est la liberté, et c'est la beauté.C'est l'art qu'elle dégage, — l'art qui est dans la vie, toute l;i vie, l'art qui est la rencontre de l'homme avec la vie, le témoignage qu'il laisse de son observation. Témoignage d'émotion et d'intelligence, et d'admiration, et de sympathie. Témoignage de science, de bonté, de sincérité. Témoignage unique, parce que seul il exprime la conscience libérée de la mort, parce que seul il exprime le vouloir de l'homme de se sentir meilleur, de s'élever au-dessus de soi-même, de s'éterniser et de se perpétuer au sein de la vie universelle dont il a saisi et fixé la beauté dans une œuvre d'idéal.
Admirer et créer, tout est là. Admirons les œuvres d'art, — voila la morale nouvelle. Faisons de notre vie un poème magnifique, de tous les instants, un poème de liberté et de beauté,' — une œuvre d'art parfaite, digne d'être admirée et digne d'être aimée. Alors nous accomplirons notre destin, nous agirons conformément à la vérité et à la vie. Nous créerons vraiment quelque chose de supérieur à nous-même — , ce sera notre propre conscience retrouvée sous les influences ambiantes, sous l'emprise des milieux, notre pensée vierge de toute déformation . Cette découverte de nous-même, — création incessante du poème de notre vie — , n'exige pasl'écra-
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sèment du faible ; elle n'exige ni l'arrivisme ni la brutalité d'un « surhomme » ; elle ne fait appel ni à la cruauté ni à la sauvagerie. l*as davantage elle ne requiert le mysticisme déprimant, l'isolement du moi. ou l'altruisme des médiocres. Cette découverte est supérieure à toutes ces fausses interprétations de la vie. à toutes ces négations, nées dans ces derniers temps sur les ruines de toutes les morales, ruines elles-mêmes de toutes ces morales cherchant à renaître, h dominer encore sousde nouveaux noms. Pour être artiste, s'ilsuffit d'être homme,, il suffit d'êtreun homme supérieur, supé rieur à légoïsme et à l'altruisme, se développant pleinement,sans avoirrecours à l'une ou l'autre de ces faiblesses. L'idéal de l'art suffit à l'humanité. L'art seul donne à l'humanité un idéal conforme à la vie. Mais si l'art suffit à lui donner le pain de la pensée, les nécessités matérielles l'enchaînent au sol, au milieu, à la nature. L'art ne lui donne que le pain de l'idéal, — celui de la liberté conquise sur la nature et les nécessités matérielles. 11 enlève ainsi jusqu'à ces dernières. Il les magnifie et les ennoblit. Il les parede beauté. S'il ne donne aux hommes que le pain de l'idéal, — cette réalité supérieure — , il s'associe aux travaux qui lui assurent la vie matérielle, il les imprègne de clarté et de noblesse, et ainsi il les imprègne d'idéal, et là encore sa mission vivante éclate. C'est toute la vie matérielle de l'humanité qu'il imprègne d'idéal. La vie matérielle n'est pas un obstacle à la vie de l'idéal. Elle doit y collaborer. Ces deux attitudes de la vie, — le rêve et la réalité — doivent s'associer harmonieusement. La vie matérielle n'est pas un obstacle à la vie de l'idéal, puisque l'idéal en surgit et en fait comprendre la beauté. L'idéal, c'est
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l'interprclation du réel. La lutte que nous entamons avec la nature, l'art la rend bonne et désirable. L'artistocrate accepte cette lutte comme une forme de beauté. comme un triomphe, comme un épanouissement de luimême. Il n'y voit pas un esclavage, mais la preuve de sa liberté. Il aime cette nature qu'il combattandis qu'il ne peut se résoudre à aimer la laideur de la société dans laquelle il vit. L'amour de la nature s'exprime en lui par cet effort constant et cette lutte pour la conquérir, pour lui arracher ses secrets, et finalement pour résumer sa beauté dans son œuvre. L'artistocrate n'admet pas comme une nécessité le mensonge des morales; il croit ce mensonge inutile pour les vrais fervents de la vie. Ce mensonge est utile pour ceux qui ne sont pas utiles. Mais pour 1 artistocrate, si la socié':é est un joug, la nature n'en est pas un : si elle nous contraint à subir les dures lois de la fatalité et de la mort, — nous les subissons avec joie, avec amour, — parce qu'elles sont encore moins douloureuses que celles de la société, — parce nous pouvons en triompheren créant l'œuvre de beauté qui éternise notre passade dans la vie.
L'altération de la pensée est un fait significatif de notre temps. Altération plus cynique qu'à tout autre époque. Le maquillage de la pensée est une vertu bourgeoise. Une mise au point de toutes les idées s'impose.
Tous les partis ont voulu accaparer la beauté. Mais tous l'ont déformée. La philosophie l'a fait consister tantôt dans la raison et tantôt dans le sentiment. En réaction contre l'intellectualisme est née la philosophie de Vinconscient. L'esprit n'est pas une abstraction.
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mais une réalité. 11 fait partie de la vie créatrice. L'inconscient, c'est la revanche de la vie contre la raison abstraite. Evidemment, on ne manque pas de découvrir dans l'œuvre d'art des arguments en faveur du pragmatisme, en faveur de C5tte philosophie de l'action qui se substitue à l'intellectualisme. La musique n'est-elle pas de tous les arts celui qui paraît le plus apte à exprimer cet inconscient? Mais cet inconscient lui-même a des limites. S'il est dans la vie, il n'est pas toute la vie. L'art est plus que l'inconscient : c'est la volonté, c'est l'intelligence. C'est la synthèse des forces qui collaborent à l'harmonie de la vie. Evidemment le génie, l'art ne se peuvent expliquer par le milieu seul. Ici, l'inconscient reparaît et reprend sa valeur. Certes, la part de l'inconscient dans la création de l'œuvre d'art existe. L'esthétique pragmatiste a raison dans une certaine mesure. Elle résout le problème du génie par l'intuition et l'inspiration. Sur ce chemin, la science et l'art se trouvent avoir une origine commune. La théorie de l'inconscient éclaire donc toute cette part du génie que la théorie du milieu laisse dans l'ombre. Ellerésouden partie le problème de l'invention. Elle rend à l'intuition la part que la logique lui avait prise. Mais en exagérant le pouvoir de l'inconscient, en épiloguant sur la relativité de la science, on n'augmentera pas pour cela le domaine de l'art, qui est toute la vie. Lui seul vraiment rétablit l'équilibre que les systèmes méconnaissent en l'envisageant sous des aspects différents. La philosophie de l'inconscientva devenir une mode, et c'est là le danger. Un anti-pragmatisme pourra naître qui, à son tour, affirmera sa foi dans la raison et dans la science, et ne reconnaîtra plus la souveraineté de l'inconscient.
Avec l'esthétique, le problème de la vie est plus clair. II est plus simple. Il est phis humain et plus vrai. Avec l'art se trouve à la fois réalisé notre besoin de précision et notre besoin de mystère, le réel et le rêve, — la pensée et l'astion. Le conflit entre l'intuition et le rationalisme prend fin.
C'est dans la conciliation, dans une synthèse supérieure, de la sensibilité et de la raison, que réside en somme le problème de lœuvre d'art. C'est une vie meilleure que cette vie réelle, — cette vie de la pensée et de l'action, — ducœuretdel'intelligenceunisvers laquelle, guidée par l'œuvre d'art, l'humanité a \v devoir de se diriger. L'antagonisme de la raison et du sentiment a trop duré. Il faut qu'il cesse. Il y a là un malaise qui engendre l'inertie des masses, l'indifférence des individus pour la beauté, le pessimisme et le dilettantisme.
Le 7î«/?on«^/.sme comble -t-il cette lacune ? Accordet-il l'individu et le milieu, - - la sensibilité et la raison? Le nationalisme, considéré comme une théorie, et non comme un parti, si on l'isole de la politique (mais comment y parvenir?), enlève l'individu à son moi pour le replacer dans son milieu natal, dans l'histoire, dans l'humanité. Il le relie à la terre et aux morts. Le nationalisme n'est qu'un socialisme déguisé. Et ce socialisme n'est lui-même, au fond, qu'un individualisme égoïste, que l'hypertrophie du moi qui, ne pouvant plus se suffire à lui-même, essaie de retrouver des raisons de vivre en se faisant une âme collective. Le nationalisme est une contradiction. Il se compromet avec la politique. Avec lui l'autorité reparaît pour supprimer l'individu. Elle le soumet à la tradition et au dogme. Cette autorité ne serait, d'après les partisans de cette doctrine, que
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l'élargissement même du « moi ». Ce serait la condition même de sa liberté et de sa beauté. Cette doctrine amorphe ne peut pas nous suffire. Elle ne résout pas le problème social. Elle n'elïace pas l'antagonisme de la sensibilité et de la raison. Tout au plus peut-elle engendrer des Qîuvres de littérature inquiètes, maladives, qui ne sont pas dans la vraie tradition nationale. Ce n'est pas du côté du nationalisme que nous devons nous tourner pour découvrir une nouvelle raison de vivre.
L'autonomie individuelle s'accorde mal avec les principes du dogmatisme. Ouelle formule renouvellera l'idéal? Déjà parmi tant d'efforts tentés pour découvrir une vie meilleure, la plupart avortent. L'esprit régiona liste est déformé. La mort se glisse en mainte conception qui parut tout d'abord originale et libre. L'arrivisme s'est servi de ces idées pour parvenir.
ht socialisme ne peut se fonder que par un renouveau de l'individualisme : l'individualisme libéré des médiocres, non compromis avec leur faux nietzschéisme. Le socialisme libéré par l'individualisme (l'individualisme «e libère du même coup en de.venant social) ce ne sera plus l'altruisme bourgeois, la charité, la philanthropie. Ce sera mieux : l'harmonie de l'être avec son milieu, harmonie qui résultera, non de ce qu'il lui aura sacrifié de lui-même, mais de ce qu'il aura su conserver d'indépendance et de force pour accroître la beauté du milieu, le régénérer en se régénérant lui-même. L'individualisme n'est pas légoïsme. Evidemment il n'y a ni obligation ni sanction dans une telle conception de l'individualisme. L'individu trouve en lui-même sa récompense, il ne la demande pas aux hommes. L'artiste n'a à attendre aucune récompense. Il fait le bien
en créant la beauté. 11 est à la fois individualiste et altruiste Ces deux attitudes se complètent. L'individualisme est la condition du socialisme, comme le socialisme est la condition de l'individualisme. L'artiste ne peut «réer de la beauté pour tous qu'à la condition d'être luimême. Et il n'est lui-même qu'à la condition de combattre le milieu, basé sur la laideur. La soumission de l'artiste à la vie n'est que sa libre adhésion. Reconnaître la présence de la vérité n'est pas se diminuer, c'est s'augmenter. L'association libre des citoyens en vue d'assurer à chacun d'eux le plus de joie possible n'a rien à voir avec ces groupements bourgeois où l'individu ne manifeste que ses tares. Ces associations sont faites dans le but de ravaler l'individu au niveau de la brute. Elles suppriment tout individualisme en lui substituant l'égoïsme d'une minorité ou d'une majorité. Il faut s'évader du traditionalisme et du dogmatisme, et du socialisme bourgeois, qui ne peuvent qu'étouffer l'amour de la vie au cœur de l'individu.
^idéalisme, — soit. Mais à condition quil repose sur les fortes bases du réel. Nous sommes des idéalistes qui croyons au réel. Nous revenons à l'idéalisme, —en ce temps de grossier matérialisme, — en cette époqus de politiciens et d'arrivistes, — mais à un idéalisme conscient, — qui abandonne les hauteurs de l'absolu et délaisse les théories nuageuses. Et ce retour à l'idéalisme sain, vivant, humain, c'est ce qui'va sauver l'art et les lettres de la décadence. C'est ce qui va les sauver du sabotage de l'idéal. Il sied de nous proclamer fermement, et de nouveau, idéalistes, — mais sur des bases vivantes, rationnelles, logiques L'idéalisme nouveau est la révolte de la conscience contre tous les préjugés,
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contre toutes les formes d'autorité qui oppriment l'individu, — qui arrêtent son élan. Nouvel idéalisme qui agit vraiment, et qui pense, et qui crée. Cet idéalisme, je suis sûr que tous les esprits sincères le réclament, je suis srtr ({u'ils vont collaborer k sa victoire. Victoire enfin de la beauté sur la laideur, — et de la vie sur le néant.
Il y a une réaction chez les intelligences, une réaction qui est une reprise d'elles-mêmes, une reconquête de leur indépendance, une réaction salutaire et bienfaisante. C'est une réaction qui consiste à s'évader du socialisme, non pas pour retourner au nationalisme, mais qui, chez les forts, n'est qu'une marche en avant, le pressentiment de l'artistocratie. Réaction provoquée par l'impuissance des dirigeants à réaliser les réformes promises, par l'impuissance des politiciens à établir le règne de la justice. Réaction causée par l'insuffisance du socialisme étafiste. Réaction occasionnée par les excès et les tares de la médiocratie. Nous sommes des rescapés du socialisme, et l'air nous paraît plus pur sur la route libre au cours de laquelle nous pensons bien « découvrir » la vie.
Oui, l'idéal artistocratù/ue, plus que jamais. Plus que jamais l'idéal de la vérité vivante, de la beauté réelle. Cet idéal nous ordonne de nous séparer des hommes du pouvoir. Tous les gouvernements se ressemblent : ils sont médiocres. Il faut être courageux : les socialistes valent les nationalistes. D'aucun côté n'est la vérité. Nous avons assez de subir la double politique nationaliste et socialiste. Il faut rompre maintenant avec cette dernière. Le sabotage de l'individu par J'Etat commande la révolte. L'Etat, nationaliste ou non,
opprimera toujours l'individu. Nous ne supporteronspas cette main mise sur l'idéal, ce droit du plus fort, c'est-à-dire du plus injuste et du plus vil. Il est bon que des scandales éclatent. Il est bon que des iniquités soient commises. Le favorithine éhonté qui sévit réveille la conscience populaire. La révolution de pensée s'accomplit peu à peu. L'idéal de la bourgeoisie s'écroulera. L'idéal bourgeois, c'est l'idéal de la décrépitude et de la mort.
Aux écrivains de hâter le triomphe de la pensée, La liberté de l'écrivain est un fait. Le droit d'écrire est absolu. On ne doit reculer devant aucun obstacle- L'écrivain n'esta la solde d'aucun parti. Il ne soutient aucun gouvernement. Les écrivains de ce temps ont le devoir de combattre toutes les injustices, d'où qu'elles viennent. Tant pis s'ils mécontentent les hommes du pouvoir. Or, quelques écrivains paraissent vouloir flatter le pouvoir. Ils lui apportent l'appui de leur talent. L'apostolat des lettres ne peut s'exercer que si on ne le compromet pas avec la politique et la morale des dirigeants. Ce doit être un apostolat absolument libre. Le pouvoir de l'écrivain ne souffre aucune restriction. Il n'accepte aucun compromis. II faut le dire bien haut, à une époque oi\ certains écrivains manquent absolument à leur devoir, en se mettant à la remorque des partis. On peut défendre les plus nobles causes sans suivre les politiciens, et c'est même parce qu'on ne les suit pas qu'on peut les défendre. Le pouvoir de la pensée n'a que faire de l'agitation politique. Il s'exerce en dehors. C'est un droit souverain, — et c'est le premier des devoirs, — pour un écrivain, — de penser librement, d'aller jusqu'au bout de ses déductions, sans
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défaillance. Le plus noble pouvoir, — la pensée, — consentirait-il à subir l'emprise du médiocre, — à suivre, à imiter, — à ne pas être lui-même, c'est-a-dire un pouvoir absolument indépendant, qui s'impose par le bon sens et la logique ?Que les écrivains de ce temps comprennent leur devoir en exprimant leurs opinions librement, sans avoir peur de mécontenter les plus forts. Les plus forts, c'est-à-dire les influents, les dirigeants, tous ceux qui détiennent une parcelle de l'autorité. Certes, cette nouvelle attitude de l'écrivain, — enfin évadé de tous les partis, — lui fera beaucoup d'ennemis. Sa tâche sera plus difficultueuse, et son existence plus pénible. Au lieu de se ménager des places et des faveurs, il se verra refuser tous les avantages auxquels il a droit. Les places et les faveurs continueront d'aller aux médiocres. Les décorés, les fonctionnaires se recruteront parmi les instruments serviles du pouvoir, — les littérateurs incolores, — sans-talent. Alors, le fossé se creusera plus profond entre les hommes de pensée libre, et les esclaves. Le parti d'art et de pensée s'augmentera de tous les vrais citoyens qui ne se contentent pas de prononcer le mot de justice, mais qui la réalisent. Et la vraie révolution s'accomplira dans les consciences. Cette révolution, hâtons-la par notre indépendance, par notre volonté, et par notre courage. Ne reculons pas devant l'effort. Ne reculons pas devant l'injustice du pouvoir, devant l'incurie de l'administration. — ne reculons pas devant la médiocratie. Profitons de toutes ses fautes pour l'accuser, et pour la condamner. Rendons iuutile toute autorité, rendons inutiles les lois en ne nous associant pas aux puiseances du mensonge. En atténuant le crime et le vol, en con-
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servant notre conscience pure. La loi n'aura plus de raison d'être quand nos actes seront tout kiait libres. Les médiocres ne pourront plus affirmer qu'ils l'ont imaginée pour réfréner l'instinct de l'individu, — pour le punir de ses ci^imes, ou de ses passions. Alors, ellemême ne pourra plus cultiver le crime qu'elle prétend punir. Elle ne pourra plus ordonner le crime en même temps que le condamner. En tout cas, si ce n'est là qu'un rêve, donnons l'exemple de ce rêve. Agissons . comme si nous étions j*bsolument libres; la loi n'aura plus de prises sur nous. Evidemment, ce qui crée le gendarme, c'est le malfaiteur; mais la société crée le malfaiteur, pour créer le gendarme. Et le plus souvent, pour elle, le malfaiteur, c'est l'homme libre, celui qui ne fait de mal qu'à l'hypocrisie de la société, celui qui ne veut ni tuer ni voler, — celui qui n'est pas un homme de gouvernement. Le malfaiteur, pour elle, c'est le penseur libre. Elle devra de plus en plus compter avec ce malfaiteur. Celui-ci s'arrangera de telle sorte qu'il rendra inutiles ses lois, qu'il sapera toute autorité, pour substituer à l'autorité des médiocres l'autorité de la conscience. Or, de nos jours, la conscience et la loi luttent âprement. La loi sera vaincue. Cette conscience, qu'est-ce autre chose que l'aspiration vers l'idéal, que le sentiment de la beauté, que le besoin d'amour et de justice? Cette conscience, ce n'est point le mysticigme qui la fonde. C'est l'humanité. C'est l'humanité qui souffre et qui lutte, qui travaille et pense. Ne parlez pas de conscience aux médiocres. Pour eux, la conscience est un mot vague. Et pourtant, ce mot, ils l'utilisent souvent. Ils s'abritent derrière lui, — et c'est au nom de la conscience
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qu'ils soutiennent les pires erreurs. C'est au nom de la conscience qu'ils obéissent à la loi. Ce malentendu, à l'esprit libre de le dissiper. La conscience n'est pas une voix venue d'en haut. Elle n'est qu'à l'être humain, elle est son œuvre. C'est la voix de la vie se révoltant en lui, lui ordonnant de se libérer des entraves qui arrêtent son ascension vers l'idéal.
Ce ne sont pas toujours ceux qui détruisent qui peuvent reconstruire, mais leurs successeurs. L'esprit critique détruit sans cesse ce qui repose sur des bases fragiles, il reconstruit plus loin, avec d'autres matériaux et sur d'autres bases. Aux uns échoit le devoir de détruire, aux autres de reconstruire, et cela sans arrêt. C'est un travail parallèle, mais aussi quelquefois il ne peut s'accomplir en même temps, et c'est alors que les successeurs reconstruisent, qu'ils édifient une œuvre meilleure à la place où l'œuvre ancienne a disparu. Cette tâche de reconstruire est aussi périlleuse que la tâche qui consiste à détruire. L'une et l'autre se complètent et s'accomplissent au sein de la plus sotte incompréhension. Ni l'une ni l'autre ne sont comprises des médiocres. Ces derniers s'opposent au flot montant des idées. Ils vivent sur une équivoque, et ne veulent point la dissiper. Le génie fait la lumière, et dissipe l'équivoque. Où il apparaît, c'est la révolution, c'est la destruction ; c'est la mort de ce qui n'a pas vécu. Mais c'est aussi l'édification, la vie qui renaît sans cesse de sa contrefaçon, et du doute, et de l'indifférence. Aujourd'hui , notre œuvre est surtout de reconstruction. J'avoue cependant qu'il y a beaucoup encore à détruire, et ces deux tâches — démolir, édifier, — se mêlent sans cesse, s'accomplissent ensemble. Mais même en détrui-
sant, — nous détruisons de nouvelles erreurs, — les anciennes sous de nouvelles formes — nous ne faisons que reconstruire. Les successeurs de qui sommes-nous ? Autant de ceux qui ont détruit que de ceux qui ont reconstruit. Autant des poètes de génie que des artistes et des penseurs. Nous reconstruisons chaque jour le Temple de la Beauté à la place de celui de la Laideur, que les médiocres reconstruisent chaque jour plus loin, avec les morceaux que nous avons éparpillés. Ils les ramassent, les juxtaposent, de nouvelles horreurs surgissent de leurs cerveaux. De nouvelles horreurs enlaidissent la vie, dissimulent son action bienfaisante, empêchent que nous la découvrions totalement. Le Temple de la Beauté n'est pas fait de morceaux rapportés et juxtaposés, il est tout d'une pièce, il est à la fois équilibre et harmonie, acte et pensée. Il y a deux sortes de destructeurs : ceux qui détruisent l'œuvre des médiocres, et ces derniers, qui ne détruisent rien, mais qui font beaucoup de mal. La vie les emporte et les broie. En vain ils ont essayé de s'opposer à son évolution ; mais cet instant a suffi pour que la laideur ait paru triompher. Cet instant a suffi pour faire croire qu'ils pouvaient détruire l'idéal. Ils ne détruisent rien, et pourtant leur œuvre s'accomplit dans les ténèbres, elle essaie de désagréger les idées et les sentiments les plus humains, ils essaient de rompre l'harmonie de la vie. Et leur attitude seule .est une laideur répandue sur la vie. Ces destructeurs n'édifient rien sur les ruines qu'ils sèment autour d'eux; ils ne préparent par leur impuissance que leur propre défaite. Ils ne détruisent qu'euxmêmes. La beauté s'élève au-dessus de leurs mesquineries, et détruit leurs combmaisons de médiocres, elle
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crée de nouveau l'harmonie où étaient le désordre et l'anarchie. Le Temple se rebâtit, et toute la vie y est contenue, comme dans un écrin précieux, qui la préserve de toute souillure. La vie est là, dans sa réalité et dans sa beauté. En vain les destructeurs s'acharnent après elle : leur œuvre est détruite par les artistes. L'équilibre, rétabli par les penseurs, sauve l'humanité de la mort et du doute. De nouveau, la vérité surgit du sein de la confusion et de l'erreur. De nouveau, Ihumanité se remet en marche avec plus de courage vers" sa véritable destinée.
Tout notre rôle consiste à découvrir le sens de la vie, et ce rôle ne nous dispense pas de « vivre ». Au contraire. C'est par l'action, — sœur de la pensée et la complétant, que ce sens de la vie peut être découvert. L'action réalise l'idéal de la pensée. Vivre est donc la première condition de la découverte de l'idéal. Vivre, c'est-à-dire non seulement penser, mais agir, et l'action se manifeste sous la forme de la justice et de l'amour. La pensée n'a jnmais été la solitude de la tour d'ivoire. Le véritable penseur ne s'est jamais isolé de l'action. Le véritable penseur vit, il agit dans le sens de l'évolution. Il la hâte cette évolution, il y prend part, et sans son action elle serait impossible.
L'art combat par sa beauté la morale et la politique de la médiocratie, — aristocratie ou démocratie. L'artistocratie des hommes libres, des penseurs, est audessus de tous les partis, et maintient la pureté de l'idéal dans tous les temps.
L'action de l'art est plus profonde que l'action des politiciens. Celle-ci est une fausse action. C'est l'inaction . Elle est superficielle. Elle passe à coté de la vie
sans la comprendre, sans collaborer à son évolution. Elle passe à ses côtés sans la vivre. La « nouvelle anarchie )) n'a rien à voir avec celle des dirigeants.
Préparons-nous à penser dans la solitude et le recueillement. La pensée, si souvent déformée par les médiocres, reprend aujourd'hui ses droits. Elle reprend possession de l'art et de la science, — son domaine est toute la vie. Elle accompagne la beauté, elle fait corps avec elle. Elle est l'idéal dans sa plus haute expression. Une fois qu'elle a été délivrée de tous les éléments sans art, des interprétations absurdes, — du joug des médiocres, — elle apparaît absolument pure, comme la plus noble des forces, comme la meilleure raison de vivre. Le culte de la pensée nous prépare le mieux au culte de l'action. C'est un solide apprentissage. Il nous prépare au culte de l'énergie. Toute pensée virile est un acte. La pensée a son énergie. Penser, c'est agir déjà. C'est la préface de l'action. La pensée précède l'acte et l'annonce. La pensée le crée. Apprenons à penser pour apprendre à agir. La pensée ne s'élabore que dans la douleur. Elle est la première protestation de l'homme aux prises avec la mort. Cette protestation entraîne celle de Faction, qui réalise pleinement la pensée.- La pensée est le refuge que nous possédons en pleine « médiocratie » pour nous armer contre elle. C'est l'arme qu'elle ne peut pas nous enlever C'est la force intérieure, contre laquelle viennent se briser tous les assauts, toutes les attaques. C'est la force intérieure qui brise les obstacles, et soulève les mon(Jes. Cette force, cultivons la. Cultivons-la dans la mort, dans la douleur, dans le travail. Par la pensée, nous sommes maîtres de l'action. IVous sommes maîtres de notre des-
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tinée. Cette force de la pensée, la « médiocratie » la combat. Elle enseigne à ne pas penser. Elle enseigne k ne pas agir. Mais l'action qui nous sollicite et qui nous attend, l'action qui sollicite notre jeunesse et notre enthousiasme, l'action nous encourage à penser, pour que nous puissions agir, dans la pleine indépendance de notre pensée retrouvée.
A Georges LECOMTE