‹ Le culte de Neit à SaïsChapitre 4 sur 25 · ORIGINES. — HISTOIRE · texte numérisé non relu

ORIGINES. — HISTOIRE

Avant d'étudier le cuite de Neit^ pour tâcher d'en déterminer avec quelque exactitude le sens et la portée philosophique, il est utile, nécessaire même de connaître la ville, qui lui fut de tout temps consacrée et qui paraît avoir été^ en Egypte, le centre principal de son culte.

Cette ville, c'est Sais,

«Les Egyptiens, dit Brugsch^), comme en général les anciens, commençaient la fondation de leurs villles par la construction d'un temple qui formait le centre de la ville à fonder. De nouveaux temples érigés après donnaient l'occasion de créer de nouveaux quartiers qui s'étendaient autour du centre avec lequel Us formaient une seule cité.>^ Si l'on admet cette manière de voir, le temple de Neit aurait été Torigine de Saïa , comme celui de Ptah dut l'être pour Memphis, celui d'Amon pour Thèbes, etc. Ce qui est certain, c'est qu'un hiéroglyphe qui parfois sert à figurer

1) Histoire d'Egypte, éd. de 1875, p. 31.

yJi^yçiL,

le nom de la déesse avait été adopté comme la dénomination ordinaire du nome dont Saïs était le chef-lieu ^^, et fut

souvent employé pour désigner ce chef-lieu lui-même ^^ ^. Les variantes sont nombreuses d'aiUeurs et voici les principales qui ont été relevées sur les monuments *) : "L^^ ^

copte: CAS; (arabe: La; assyrien: ^^Jfjf ; hébreu :^D.)

Quelle est l'étymologie du mot? On ne peut émettre làdessus que de simples conjectures. Le mot ^», ^ i , ^t'^ ^

qui signifie sol se présente le premier à la pensée. D'autre part, on trouve, dans les hiéroglyphes, le groupe "^ 2 avec le sens de: tissu. Or comme nous le ferons remarquer plus loin, le déterminatif le plus habituel du nom de Neit,

n, semble se rapporter à l'idée du tissage. On pourrait

encore rapprocher du nom de Saïs le mot ^V' qui signifie

lancer des flèches, et qui se réfère à une autre forme du déterminatif ajouté au nom de Neit dès les temps de

l'Ancien Empire: '^ ^v *)• ^ diverses observations

4^ V. Brugsch. Dictioim. géogr., p. 245.

2) On trouve encore o§{jj§o Q dans Sharpe^ Inscript. I, 16. Mais ce nom s'applique-t-il véritablement à Saïs 7 — Sais est désignée aussi par le groupe

90 <c5à» ^^^ Q %«wii, ;cem<t, qui est traduit en Grec par M;nvt^ai<.

3) On a prétendu que Sais signifiait olivier, à cause de l'hébrou n^|. Mais Wilkinson , (Manners and Customs , III , 40) observe avec raison que le nome Saïte n'était pas renommé pour la culture de Tolivier. C'est l'assimilation de Neit à Minerve qui a été cause de cette erreur. Diod. (liv.I, 16) dit que les Egyptiens attribuaient le don de l'olivier à Hermès,

nous amènent à reconnaître, que très probablement le nom de la ville lui est venu de la déesse qui y fut principalement honorée.

Elle était située à quelque distance de la branche occidentale du Nil (Canopique), à 60 kilomètres environ dans rintérieur des terres, près de l'emplacement occupé aujourd'hui par un village du nom de Ssa el Uagar , à 110 kilomètres, à vol d'oiseau, de l'ancienne Memphis^).

Le nome Saïte, dont elle était la capitale, se divisait

en deux parties : ^^ \ , du Midi et : ^^ \ , du Nord.

Sais était dans la partie septentrionale du nome^).

Il paraît probable aujourd'hui, contrairement à l'opinion des anciens, que la civilisation en Egypte a remonté le Nil, au lieu de le descendre. Bien que la première race royale soit, dit-on, originaire de Thinis, elle semble avoir établi à Memphis le principal centre de sa domination politique et le plus solide boulevard du pays contre les invasions des peuples de l'orient et de l'occident, de la Syrie et de la Libye. Plusieurs des villes du Delta existaient déjà sans doute lorsque Mena, ayant détourné le Nil, se décida à fonder Memphis.

Saïs du moins fut certainement contemporaine des plus anciennes dynasties. Dans les tombeaux de Saqqarah et de Giseh, des IVe, Ve et Vie dynasties, si nous ne voyons pas paraître le nom même de Saïs, nous rencontrons fré-

1) d'Anville, ce géogi*aphe qui fit plus d'une découverte sans sortir de son cabinet, avait déterminé, d'une manière exacte, la position de Sais. — &a el Hagar est à 2 kilomètres du Nil, sur la rive droite; les ruines de Saïs sont au N. de ce village.

2) Lepsius, Denkm. IV, 79, e: ^^^^ ^ nTfl ^^^^ ^^ j>^

quemment celui de sa divinité éponyme, Neit. Peut-être même, lorsque le nom de Neit C^) ^st accompagné du signe ^^, ce dernier a-t-il précisément le sens que prend plus tard l'hiérogljrphe plus complet ^Po', et l'ensemble

signifie-t-il : Neit de Saïs ou du nome Saïte. Ce n'est là qu'une hypothèse.

Mais nous avons mieux que des hypothèses pour prouver l'ancienneté de Saïs; nous possédons des textes gravés ou écrits, dont l'autorité est irrécusable.

Dans le tombeau diJmten^ un des plus anciens monuments connus, puisqu'il s'agit d'un fonctionnaire de Snefru (Ille dynastie), ^) au milieu des titres du défunt, qui fut gouverneur de plusieurs villes et localités de la Basse- Egypte, on trouve des indications précieuses. L'interprétation de ces titras, vu l'extrême ancienneté du monument, offire des difficult& très-grandes.

Il en est un qui revient plusieurs fois dans les cinq planches des Denkmaeler consacrées au tombeau d'Amten.

Il est écrit ^^ ^^ dans le premier exemple (pi. 3),

et ici la difficulté est double. Car nous ne savons encore ni la prononciation , ni le sens exact du premier groupe.

Chabas le livait x^^'^^y confondant le signe ^^ avec celui de '^j qui paraît en différer sensiblement et qui, en effet, se lit ordinairement x^-

Plus loin, à la même planche, se trouvent les titres

suivantes: -^ ^ | ^ 1^^ 4^ docteur, chef des sacrifices, chef de la grande demeure,

1) Aujourd'hui au Musée de Berlin V. Lepsiies, Denkm. part. Il, pi. 3 — 7.

Au milieu, dans les lignes horizontales, à la fin de la

série des titres, nous rencontrons de nouveau le ^^

place en dernier lieu avant le nom d' ^ ^v ^^. Jusque

là le dessin manque de netteté, mais, sur le petit montant de gauche, il reparaît beaucoup plus clair, et de manière

à ne plus laisser de doute: ^*5' >8v ' ^^^' ^^ s'agit bien

évidemment des deux flèches croisées. Le même idéogramme figure de nouveau aux planches 5, 6 et 7, et cette fois encore il est dessiné avec une perfection, qui ne laisse place à aucune ambiguité.

M. Pierret, qui a traduit complètement les inscriptions de cette dernière planche, interprète ainsi: «Son père l'a fait inscrire comme gouverneur des gens de Tep , chef du palais

du domaine ^ ^^, du domaine Sepa, gouverneur du nome

de Neit ^' ÇnTTrl^-^^ ^® nome de Neit (Neit hesep) est

bien évidemment le nome Saïte. La ville elle-même n'est pas nommée, mais nous avons du moins la mention du district dont elle était le chef-lieu, et nous pouvons conclure de l'existence du nome à l'existence de la cité, qui renferma dès l'origine le temple où Neit était spécialement adorée.

La pjrramide d'Ounas (dernier roi de la Ve djrnastie), dont les textes ont été publiés et traduits par M. Maspero, est plus explicite. Elle nous présente le nom de Sais écrit phonétiquement, et de la manière la plus complète. On

trouve en effet, à la ligne 556, une invocation ainsi conçue:

h ^^ ^^^/v^^ \\ "^ H ^^ "^~ ô siègc dc Seïs , grâce a

la traversée que fait ;(num apportant ces choses à Unas,

c'est Unas Soiari au Bosta-u, etc.

'Dans le Todtenbuch, qui est composé de plusieurs parties d'époques différentes, mais dont le fond remonte à une très haute antiquité, puisqu'on en retrouve la plupart des chapitres dans les plus anciens tombeaux, Sais apparaît à plusieurs reprises.

Ainsi, au Ch. XLII, 1. 6, oii Neit est appelée dame

de Saïs, ^^37 ^ q m- -^^^ Ch- CXLII, où, dans

la Litanie d'Osiris, il est dit, A 1. 23: Osiris dans Saïs,

ijl ^ ¥- ^ I 5' p^'^' 1- 3 «* ^'- cdl

^ ^ O J> I et: 3^ 1^ ^ ^ © ^ I Osiris

dans Saïs inférieure , et : Osiris dans Saïs supérieure.

Une phrase célèbre et souvent citée du Ch. CLXIII, 1. 13^), dit: «L'Osiris N. est avec l'esprit parfait, il est

l'âme du grand corps qui est à Saïs , JNeit : û SA i -^^ Enfin, le Ch. CXXV, la confession négative, nous ap-

1) Ce chap. et ceux qui le suivent paraissent plus récents que les précédents, comme Tindiquent les quelques lignes que le scribe y a mises en guise de préface. Nous ne le citons donc ici que pour mémoire.

prend que trois des juges des Enfers avaient été choisis à Sais. On lit en effet, 1. 21: «ô porteur d'aKments, sorti

de Saïs, je n'ai pas été bravache.» l] ^ J\ '^^^'^^ o n i i i

«Ô maître de la double corne, sorti de Saïs, je n'ai pas multiplié les paroles en parlant,» U ^ ^=3:^ W ^^ ^^^^=^

et 1. 30: «ô celui qui fait prospérer les intelligents, sorti de Saïs, je n'ai pas conjuré Dieu, (j ^ *H^ ^^^§ ^^

^ -= S ^ ^ ® I ^ ix i i 1 1-

Un livre, dont nous ne possédons qu'une copie relativement récente, mais dont la rédaction primitive devait remonter fort loin, nous offire aussi plusieurs mentions de Saïs, cette fois à propos d'Osiris, considéré comme fils de Neit, et il est ainsi parfaitement d'accord avec les passages du Ch. XLn que nous venons de reproduire. C'est le livre des Lamentations c^Im et de Nephthys^). Nephthys dit, dans une de ses invocations, p. 5, 1. 5 et suiv. : «ô Dieu An, viens à Saïs! Saïs est ton nom. Viens à Aper, tu verras ta mère Neit. Bel enfant , ne t'arrête pas loin d'elle. Viens à ses mamelles, t'y abreuver. Frère excellent, ne

t'arrête pas loin d'elle! ô fils, viens à Saïs!» | 1 ^ ^vo

1) De Horrack: Les Lamentations d'Isis et de Nephthys.

Et plus loin, 1. 8: <^ô excellent souverain! Viens à ta de-' meure; seigneur de Saïs, viens à Saïs! Q S() Q fl Q (k

Des textes que nous venons de réunir, les uns sont expressément dates, les autres se rattachent très vraisemblablement aux origines mêmes de la religion ^ptienne. Leur ensemble concourt donc à prouver jusqu'à Tévidence que Saïs existait aux premiers' temps de l'Egypte et que, dès lors, elle était le sanctuaire préféré, la résidence même d'une des déesses les plus vénérées du pays, de Neit.

Qsiris y figurait à côté d'elle, et comme son fils. Or, nous verrons que ces deux divinité sont de celles qui, de très-bonne heure , reçurent .des hommages dans toute l'étendue de la contrée. La renommée de la viUe sainte, qu'elles avaient choisie, pour leur demeure de prédilection, se répandait donc aussi loin que leur culte. Partout oii il était question de Neit et de sa puissance, il était en [même temps question de Saïs.

Maintenant, quelle place a tenue Saïs dans l'ensemble de la civilisation égyptienne? En nous adressant aux textes d'une part, et de l'autre aux récits des historiens grecs, nous prouverons qu'elle a joué, à des époques diverses, un rôle considérable dans l'industrie, dans la religion, dans la politique et dans l'art.

C'est à Neit, la patronne de Saïs, qu'on attribuait l'in-

ventîon de l'art de tisser, et, comme nous l'avons dit, Tidéogramme de son nom semble une allusion permanente à ce souvenir légendaire. D'après le témoignage des monuments, sa ville se distinguait en effet dans la fabrication des étoffes

et des tissus. Un des sanctuaires de Saïs, le Ha-x^^

est aussi appelé {é. Vj ^ la maison des étoffes^). Les

é^ y .... c=. 1 ^^ j — 1 Awv^ I — |, les quatre étoffes dans la

demeure du S. et dans la demeure du N. (localités du district de Saïs), ont une grande importance dans la pratique du culte').

Dans le papyrus de Téos, au Louvre, on lit: P^f ^^

'wwNA n J II' ®^^ {Neif) t'habille dans la demeure

du S. et dans la demeure du N. d'étoffes faites par les dieux Sebek ') Ces citations montrent que certaines parties

1) V. DeDderah , texte des mystères d'Osiris , col. 22. Cf. Mariette , Abydos, pi. 63.

2) Dans le temple de Minerve à Athènes (la déesse assimilée à Neit par les Grecs), on travaillait aussi sous la surveillance de la prêtresse. Pendant neuf mois, des jeunes filles et des femmes, habiles dans Part de la tapisserie, ipyorhou^ fabriquaient le peplos, qu'on offrait chaque année à Athènè et qu'on portait dans TErechtheion. Au jour de la fête , le peplos déployé était tendu comme une bannière, ou plutôt comme une voile de vaisseau, au dessus de la trirème sacrée, emblème de la puissance maritime qu'Athènes devait à la déesse, et qui, mise en mouvement par de puissantes machines, gravissait les pentes de l'Acropole, avec le cortège sacré. (Decharme^ Mythol. de la Gr^ antique, 91. — Cf. L. de Ronchaud, le Peplos d' Athènè, Rev. archéol.)

3) L'hymne de Hih à Amon dit également: sJ^ S t^ 8 ""* — "

f\ /wvNA^ ®<^ ^__^ I V I s^ ^ ^ n «^^^ •

T ^CD o^ ^ A^A ^ I 1^»^, TétofiFe rouge couvre

du temple de Ndt étaient spécialement consacrées à la confection de tissus d'une espèce particulière, dont on faisait usage dans les cérémonies sacrées, et qui servaient sans doute à l'habillement des prêtres et aussi à l'habillement des statues et des momies ^).

Ainsi, dans le Rituel de l'embaumement traduit par M. Maspero, on voit que les mains et les pieds de la momie étaient enveloppés «d'une tresse de lin, de celles qu'on fabrique à Saïs»*). Dans le même document, il est dit encore: «On t'a fait une tresse de Sais pour amulette préservateur; Neit veille sur toi dans Tesut»*).

H y avait là évidemment de véritables ateliers-modèles, ayant un caractère religieux. Bien que les procédés qu'on y employait fussent peut-être tenus secrets, les artisans de la cité de Neit s'honoraient de travailler , eux aussi, à des ouvrages analogues, quoique d'une qualité moindre.

Ainsi la ville et son nome durent jouir, à une époque très reculée, d'une remarquable prospérité industrielle. De plus, aucune contrée n'était plus heureusement placée pour les échanges, et les premières relations commerciales qui s'établirent avec l'extérieur profitèrent certainement à Saïs et à ses plus proches voisines.

Hérodote, qui a été trompé si étrangement par ses interprètes égyptiens sur la succession des dynasties, s'accorde

ton corps dans les demeures du S. et du N. Tes tissus sont placés sur les mains des deux 6fe6e/j (col. 28). — Tous ces textes sont empruntés au Dict. géogr. de Brugsch, p. 1174.

1) Les prêtres de Neit sont dits: linigeri. De plus, Cf. Eustath îniliad. A , 31 : 'K^&r^^ H rtç Ajyvfrrta yvvili tutêsÇofUmi 0^tfvsy. 4^'ijfç xait Aïyùyrriot ^AéifvSiç Ifyet^ifjLût xaèiifiéviiç t^p^veevro,

2) Pap. 3 de Boulaq, III, 15. Maspero^ Mém. sur sqq. Papyrus du Louvre, p. 22.

3) Pap. 3 de Boulaq, IV, 6; Maspero, p. 24.

mm

néanmoins avec les monuments pour montrer que Saïs fut de très bonne heure une ville sacrée. Les histoires qu'il

rapporte au sujet de Mycérinus i o ^'""^ MM J sont le

reflet de légendes assurément très anciennes, puisque ce roi est classé justement par Manéthon dans la IVe dynastie. D'après les légendes auxquelles nous faisons allusion, cet excellent àouverain , cruellement frappé par les dieux malgré ou plutôt à cause de sa piété, aurait voulu ensevelir sa fille trop chérie en enfermant le cadavre dans une génisse de bois doré. L'écrivain grec assure qu'elle était encore de son temps dans la demeure royale , à Saïs, et il a vu, dans une chambre voisine, les vingt-quatre statues de bois des concubines de Mycérinus. «La génisse dit-il, a le corps couvert d'une housse de pourpre, hormis le cou et la tête, qui sont plaqués d'épaisses lames d'or; entre ses cornes brille le cercle du soleil, imité en or; elle ne se tient pas droite, mais sur les genoux; sa taille est celle d'une grande vache vivante.»*).

A propos des contes que lui ont fait les prêtres sur Mycérinus, Hérodote exprime des doutes, qui ne sont que trop fondés. Mais, quant à la génisse, il l'a vue de ses yeux, ainsi que les statues de bois, qui représentaient des femmes nues. «Qui sont-elles? ajoute-t-il, je n'en puis dire que ce que l'on m'a raconté,»

Quoiqu'il en soit, de toutes ces l^endes plus ou moins embellies, altérées au cours des siècles, il r&ulte que, dans l'imagination populaire et aussi dans la tradition des temples, le nom de Saïs était, au même titre que celui de

1) Uerod,, 1. II, c. 132.

Memphis, inséparable du souvenir des premiers souverains de l'Egypte^).

La position géographique qu'elle occupait, à si peu de distance de la mer, dans le voisinage de la Libye, et non loin de l'isthme de Suez, la prédestinait à recevoir les influences du dehors.

Lorsque la terrible invasion des Pasteurs se répandit comme un torrent, le Delta, occupe le premier et entièrement possédé par les Sémites jusqu'au jour de leur définitive expulsion, ressentit, plus que les autres parties du pays, les effets de la conquête.

Les tribus de même race, qui, comme celle des Hébreux, vinrent, à leur suite et avec leur agrément, s'établir dans certains cantons du Nord, s'y multiplièrent rapidement. Elles apportaient des ferments nouveaux, propres à modifier sensiblement les coutumes, les idées de leur patrie d'adoption: et même après leur départ, le séjour prolongé qu'elles y avaient fait ne pouvait manquer de laisser des traces profondes.

Ce que les croisades ont fait, au moyen-âge pour les peuples occidentaux, les expéditions militaires des Thout-

1) Nous citerons ici une curieuse tradition arabe, rapportée par Thistorien Makrisy , et qui fait voir , d'après des données encore purement légendaires, l'opinion qu'on a eue de tout temps de l'ancienneté de Sais. Mizraïm, qui, après le déluge, avait choisi pour sa demeure et pour celle de ses descendants, tout le pays qui s'étend depuis l'Egypte jusqu'à l'extrémité de l'Afrique, laissa quatre enfants: Ischemun, Atrih^ Sa et Copt II leur divisa l'Egypte en quatre parties égales. Copt eut toute cette étendue, qui est depuis kvan jusqu'à la ville de Copt. Il donna à Ischemun tout ce qui est depuis la ville de Copt jusqu'à Menuf. Atrib eut en partage le ventre de l'Egypte, qui est ce que nous appelons le Delta. Et Sa eut tout ce qui va depuis la province de Beheire jusqu'à la Barbarie inclusivement. Chacun d'eux fit bâtir une ville dans ses états, à la quelle il donna son nom. (V. Vansleh, Nouv. relation d'un voyage en Egypte. Paris, 1677).

mes et des Ramsès le firent pour TEgypte 1500 à 1800 ans avant notre ère. La terre des Pharaons, jusqu'alors rebelle à tout ce qui venait de Textérieur , devint accessible aux nouveautés apportées de TOrient et du Nord. Elle y perdit pour TorigÎQalite, Tunite des vues, le caractère, tout ce qui fetit la forte personnalité d'une nation. Elle s'humanisa, pour

ainsi dire; les habitants de la terre noire j^ — i ^i "^ ©

se laissèrent aller à un enthousiasme presque excessif pour les choses de l'Asie. On prit modèle sur ceux qu'on avait longtemps méprisés comme des barbares. On leur emprunta ce qui manquait à l'Egypte; et la mode s'en mêlant, on affecta d'imiter jusqu'à leur langage. Un commerce ininterrompu s'établit entre des peuples autrefois isolfe. Mais ces relations ne furent pas toujours pacifiques. Les Egyptiens avaient appris le chemin de l'Asie; les Assyriens et les Perses apprendront aussi celui de l'Egypte, et les revanches seront terribles.

Au temps de la colonisation Sidonienne, les Phéniciens, en récompense de leur soumission aux successeurs de Thoutmès I, avaient obtenu, par une convention tacite, le privilège du commerce de l'Egypte. Us y fondèrent, non pas des colonies, mais des comptoirs, dont quelques-uns, avec les années , prirent de sérieux développements. Sais en avait un, aussi bien que Bubaste, Mendès, TanisetMemphis ^). Avec eux s'implantait dans le Nord cette influence orientale, que les courses des Pharaons de la XVIIe et de de la XVIIIe dynastie à travers l'Asie antérieure servirent si puissamment, en établissant un contact journalier entre les conquérants et les nations vaincues. Saïs devint dès lors.

1) Maspero^ hist. anc. des peuples de TOrient, p. 237.

ainsi que d'autres grandes villes du Delta, un des points principaux où s'opéra le mélange des peuples et la pénétration réciproque des idées.

D'un autre côté, les peuplades guerrières, sédentaires ou nomades, qui couvraient le Nord de l'Afrique, à l'Ouest, et que Ton a coutume de grouper sous la dénomination générale de Libyens, s'avancèrent bientôt jusque dans les parties les plus occidentales du Delta. Soumis par les rois des premières dynasties, avec des alternatives de révoltes sévèrement réprimées , depuis Mena jusqu'à Seti I , ces barbares firent partie alors de la redoutable coalition des peuples méditerranéens, qui échoua devant l'énergie du jeune Ramsès. Ils revinrent sous Meneptah I; ils revinrent sous Ramsès III (XX© dynastie). Malgré les défaites sanglantes qui leur furent infligées à plusieurs reprises, ils trouvèrent moyen de se cantonner solidement dans les nomes Maréotique et Saïtique, et jusqu'aux environs de Memphis. Le roi, après les avoir vaincus, au lieu de les chasser du pays, songea à utiliser leurs services, il les incorpora dans son armée, à titre de troupes auxiliaires, il en fit ses gardes du corps ^).

Ceux-là n'apportaient point avec eux, comme les colons de l'Orient, les avantages et les défauts d'une civilisation avancée et toute différente de celle de l'Egypte. Soldats avant tout, promptement rompus aux habitudes de la discipline militaire, ils subirent, sans même essayer d'y ré-

1) Au temps d'Hérodote, Sais était, comme Busiris, Chemrais, Paprémis, rîle de Prosopitis et la moitié de Natho, une des résidences assignées aux Hermotybies, Tune des classes des guerriers. «Les Hermotybies, ont, dit-il , leurs domaines sur ces nomes ; leur nombre est de cent soixante mille hommes, quand ils sont au grand complet. Nul d'entre eux n'a jamais rien appris des arts mécaniques, mais ils se consacrent au métier des armes.» ÇHerod. Il, 165).

sister, Taction du milieu nouveau, où les avait introduits le hasard d'entreprises manquées. Mais en se fixant dans le pays de leurs nouveaux maîtres, ils vinrent augmenter, d'un élément plus jeune et encore à demi sauvage, la complexité d'une population déjà si étrangement mêlée. Vers la fin de la XX® dynastie, ils étaient devenus les favoris des Pharaons, et bientôt les rudes chefs des Maàuaà allaient être assez forts pour dicter des lois à leurs prétendus souverains ^).

Avec le progrès des temps, la vie semblait se retirer de Thèbes et des nomes du Sud pour remonter vers l'extrémité opposée. Après avoir lutté bravement contre les coalitions étrangères et arrêté des invasions redoutables, la XX© d3mastie s'éteint obscurément au milieu des révolutions de palais. Tandis que des Ramessides, réduits à l'état de rois fainéants, végètent encore sur le trône du Midi, le Nord, travaillé par les influences multiples que nous avons indiquées, revendique à son tour la suprématie.

H a des princes ambitieux, avides de pouvoir, — Sémites, Libyens, Egyptiens de sang mêlé, — qui, sous prétexte de protester contre l'usurpation des grands-prêtres d'Amon, aspirent à remplacer la dynastie dépossédée. Tanis entre la première en scène avec Simentu Meiamoun (Smendès), qui inaugure la XXIe d3mastie. L'autorité de ses rois n'est solidement affermie que dans le Nord. Les contrées lointaines se révoltent, et, sous les faibles successeurs de Simentu, plusieurs d'entre elles se détachent complètement du vieux tronc égyptien. Les rois eux-mêmes consacrent, par leur exemple, la confusion des races, en acceptant

1) MasperOy hist. p. 358.

pour leurs propres enfants des alliances avec les princes barbares.

Ces tendances antinationales s'accentuent davantage encore sous les rois bubastites, Libyens d'origine, les Seâonk, les Osorkon et les Takelot; et les Tanites de la XXIIIe dynastie ne sont ni d'humeur ni de taille à changer la direction du courant.

Les dieux de Syrie, Baal, Astarte, Qadeâ, révérés avec quelque efl6x)i au temps des Ramessides, comme des ennemis dont on] veut prévenir la colère ou apaiser le ressentiment, deviennent désormais des maîtres reconnus, les égaux des divinités indigènes. On ne leur sacrifie pas seulement par crainte, on les adore, on les aime comme des protecteurs naturels, qui rappellent la patrie et la religion des ancêtres.

Au milieu des princes du Delta qui se disputaient l'hégémonie, les Saïtes se distinguent par la netteté de leurs vues politiques et par l'énergie de leur caractère. Tafiie;^^ le premier rêve d'abattre les roitelets qui se partagent le pouvoir et de reconstruire, à son profit, l'empire des Pharaons ^). Mais quelques-uns de ses rivaux appellent Pian;^ à leur secours, et c'est l'Ethiopien victorieux qui rétablit, pour quelques années, l'unité, tout en laissant à ses vassaux l'autorité sur leurs nomes respectifs. Le fils de Taf-

1) Dans la stèle de Pian%i, 1. 19—20, les titres de Tafhe%d sont ceux-ci :

'-' 8 I o ^^ Il ^* ^^^ ^® discours où Tafhe;^^

demande grâce à Pian^^i, il dit (1.136): <=> fl ci\ ^

v\ ^T!" A' ^® °^® ^^ confié à Neit tout à feit en me cachant.

oo

ne;ft, Bok-n-ranf parvient à réaKser les projets de son père, et il constitue , à lui seul , la première dynastie Saïte (XXIVe). Mais l'Ethiopie l'emporte de nouveau avec âabak, qui renverse le malheureux Bok-n-ranf et lui fait subir, dit-on, le plus cruel des supplices.

Cependant les Assjrriens s'avancent à grands pas vers l'Afrique. Salmanasar assiège Samarie. Saryoukin détruit le royaume d'Israël, défait Jahoubid , et bientôt l'armée égyptoéthiopienne de âabak est mise en pièces à Ropeh (Raphia).

Les petits princes du Delta se rendent indépendants, et Stephinatès relève d'abord la principauté de Saïs, puis prend le titre de Pharaon, avec la permission de Saryoukin, et son fils, le magicien fameux Nékhepso subit encore le vasselage de l'Ethiopie.

Les Saïtes ne se piquent guère de patriotisme; ils se font volontiers les protégés de l'Assjrrie pour abattre leurs adversaires du midi , qui luttent contre l'invasion asiatique. Néko I n'obtient la priorité sur ses rivaux qu'en reconnaissant la suzeraineté d' Asar-Haddon , en acceptant l'alliance des ennemis de sa patrie. D'ailleurs il sait au besoin les trahir. Lorsque Tahraqa entreprend de reconquérir l'Egypte et de chasser les gouverneurs Assyriens , Néko , qualifié sur les monuments asiatiques de roi de Memphis et de Saïs , est à la tête des vingt roitelets qui le soutiennent et qui contribuent à lui assurer un succès éphémère. Mais Assurbanipal accourt, pénètre dans le Delta et livre une bataille, où les Egyptiens sont défaits. Néko «abandonne ses dieux dans Memphis et s'enfuit à Thèbes pour sauver sa vie.» Assurbanipal poursuit les fuyards , prend et ravage Thèbes ^). Après

1) V. Opperty Mém. sur les rapports de l'Egypte et de TAssjrrie. (Mém. de Tac. des Inscr. T. Vm, p. 602 et suiv.)

avoir donné la liste complète des rois, préfets et satrapes, qui, en Egypte, avaient oublié leurs devoirs et s'étaient révoltés, le roi ajoute: «je les réduisis et je les remis de nouveau à la place qui convenait à leur sujétion. Je soumis à un nouveau régime l'Egypte et l'Ethiopie , que mon père avait conquises. Je renforçai plus qu'elles ne l'avaient été antérieurement les garnisons, et je les entourai de fossés.»

A peine est-il rentré dans ses Etats que les petits princes égyptiens font de nouveau défection. Ils envoient des ambassadeurs à Tahraqa, concluent avec lui un traité et cherchent même à entraîner dans la rébellion les troupes assyriennes.

Les lieutenants d'Assurbanipal eurent connaissance de ces complots. «Ils interceptèrent les ambassadeurs et les messages, et virent ce qu'avait fait la trahison. Ils saisirent ces rois, et lièrent dans des chaînes leurs pieds et leurs mains. Alors le respect d'Assour, roi des dieux, les soumit, et ils virent qu'ils avaient violé les préceptes des grands dieux. Us s'aperçurent par leurs mains de ce qu'avait fait ma volonté. Je repris Memphis, Sais, Mendès et Tanis, toutes les villes qui avaient comploté avec eux et dont les intrigues m'avaient été hostiles. Je tuai leurs habitants mâles et femelles, grands et petits, et je n'épargnai personne » ^).

Cependant Néko, qui avait été emmené prisonnier en Assyrie, obtint son pardon. Il retourna en Egypte, avec les nombreux présents dont le roi de Ninive l'avait chargé pour le détacher de l'Ethiopie. Il fit sa rentrée à Saïs, dont on changea le nom en celui de Klar-Bel-Mate. Il eut seulement auprès de lui un gouverneur assyrien, avec mission

1) Oppert^ ouv. cité, p. 608,

de le surveiller ^). Ainsi , la duplicité de sa conduite et la multiplicité de ses trahisons, bien loin de le perdre , n'avai* ent fait que rendre sa situation mieux afifermie.

La province sur laquelle il régnait avait, elle aussi, gagné à ces changements de parti , dont son chef se faisait si peu de scrupule. Pendant que Thèbes par exemple est livrée à une dévastation à la fois passionnée et méthodique par des vainqueurs qui vengent pieusement les défaites de leurs aïeux *) , Sais , dont les maîtres ne rougissent pas de s'avouer leurs appuis et leurs complices, se repeuple bientôt et reprend son rang parmi les villes de la Basse Egypte.

Les Assyriens et leurs vassaux du Delta durent céder toutefois devant un retour offensif de l'Ethiopie , représentée maintenant par le beau-fils de Tahraqa, Ourdamani, devenu roi de Thèbes. Néko fut pris et tué et son fils Psametik contraint de s'enfuir en Asie. Mais bientôt l'armée d'Assurbanipal reparaît, Ourdamani est battu, Thèbes reprise et de nouveau saccagée; ses habitants sont emmenés en esclavage, l'Egypte redevient sujette de Ninive. Tonouatamon, successeur d'Ourdamani, reconquiert pour un instant encore la suzeraineté du Delta et disparaît sans bruit quelques années plus tard. Paqrourou de Pisoupti, chef de la confédération des princes du Nord , est remplacé alors par un homme de Saïs, Psametik I, fils de Néko, qui, profitant de tous ces désordres, renverse, avec l'aide de mercenaires grecs, les vingt chefs maintenus par les Assyriens , soumet les deux Bgyptes et réussit à fonder la dernière des grandes dynasties nationales «). (661)

1) Oppert, p. 594.

2) (^>ert, p. 597, p. 601.

3) Lepsius observe que, étant donnée la forme étrangère de leurs noms,

Enhardis par le succès, ses descendants osent reprendre les projets de conquêtes des Ramsès. Neko II est vaincu à Karkemish; mais Apriès s'empare des côtes de Syrie; et, après lui, l'usurpateur Amasis donne à TÉgypte vingtcinq années de paix et de prospérité.

Les travaux, longtemps interrompus par tant d'événements funestes, reprennent de toutes parts. Saïs, la nouvelle capitale, la résidence préférée des rois, est couverte par eux de magnifiques monuments. D'immenses palais y sont élevés; les temples sont reconstruits, agrandis, restaurés. Après tant d'épreuves, et tandis que les anciennes cités royales du Midi dépérissent lentement et sont laissées à l'abandon, Saïs apparaît plus brillante, plus luxueuse et surtout plus vénérée que jamais. Les temples de Neit et de ses dieux parèdres, le palais des souverains sont dignes d'être comparés, pour l'étendue et la splendeur, aux temples et aux palais de Karnak et de Louqsor.

Sous le règne de Psametik I, survint dans le Delta une invasion d'un genre nouveau. Des Ioniens et des Cariens l'avaient aidé à triompher de ses rivaux. Il reconnut ce service en leur donnant «des terres où ils s'établirent en face les uns des autres, séparés par le Nil. Ce territoire fut appelé le Camp; il le leur donna et il remplit toutes ses autres promesses. De plus, il leur confia des fils d'Égyptiens pour qu'ils leur enseignassent la langue grecque. Les in-

la &mille des Psametik et des Neko paraît appartenu* à quelque tribu des Libyens habitant les contrées voisines, à TO. de TEgypte, qui partageaient le culte commun de la déesse Neit avec les habitants égyptiens du district Saïtique. — Cf. Brugsch^ Hist. d'Egypte. Psametik I avait épousé une princesse héritière, fille de Pian%i, Shapenap. C'est ainsi qu'il se rattacha à la famille royale et obtint les sympathies des Egyptiens.

terprètes ^ptiens d'aujôurd'hid , ajoute Hérodote, descendent de ceux à qui ils l'ont apprise^).

Letronne remarque, à ce propos, qu'au temps d'Hérodote les interprètes ^ptiens s'étaient tellement multiplia, qu'ils formaient une des sept classes de la nation. «Cette classe nombreuse ne pouvait vivre qu'en étant occupée, et elle ne pouvait l'être qu'à traduire verbalement ou par écrit de l'égyptien en grec ou du grec en égyptien; d'où l'on peut conclure que les relations des deux peuples devaient être bien multipliées pour exiger tant d'interprètes »

Sous les successeurs de Psametik I, Neko H, Psametik n, Ouhabra (Apriès), l'Egypte avait été de plus en plus ouverte aux Grecs , qui y affluèrent de toutes parts. Les Éléens envoyèrent une ambassade à Psametik H (Psammis) pour le consulter sur le règlement adopté dans les jeux olympiques. Vers la même époque, des Grecs pénétraient jusque dans la Haute-Egypte et allaient même se fixer dans la grande Oasis ').

Amasis voulut s'attacher de plus près les anciens soldats de Psametik. H les ti^ des environs de Bubaste, où les avait placés le fondateur de la XX Vie d3mastie, pour les établir dans Memphis et en former sa garde particulière. «Amasis, dit Hérodote*), aimait les Grecs; du moins il accueillit avec faveur quelques-uns d'entre eux, et il assigna

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