FRANCE
Sainte-Anne d'Apt. —Sainte-Anne d^Auray et la Bretagne. — Paris et la région parisienne. — Toute la France. — Appendice.
Sainte-Anne d'Apr {Les traditions provençales).
La littérature du sujet est ici extrêmement abondante, mais tant de notes accumulées depuis longtemps seront sans peine éliminées, puisque, somme toute, elles seraient inutiles. Nul n'ignore les controverses qui se sont élevées à la fin du xix« siècle et duraient encore vers 1912 sur les " traditions provençales, " plus particulièrement sur sainte Marie-Madeleine et ses sanctuaires de Provence. Le jour où Casaubon, l'helléniste, " le phénix des érudits, " ainsi que l'appelait Scaliger dans le grand langage du temps, nnt \dsiter la Sorbonne, sans doute pour la première fois, on ne manqua pas de vouloir l'instruire comme on fait toujours à Paris ; de lui apprendre, par exemple, que dans la grande salle où on l'introduisait, des discussions très vives avaient eu heu pendant des siècles, à quoi il aurait répondu non moins naïvement '■ "Et puis, qu'est-ce qu'on a décidé ?"
Les di.scussions très \'ives qui ont fait gémir la presse et le public pendant quinze ans sur la venue en Provence de Lazare, Marthe et Madeleine n'ont rien " décidé " non plus, mais comme elles touchent de près au culte dont nous esqui-ssons l'histoire, nous ne pouvons pas absolument nous en taire, et voici, très sommairement, le po^ir et le contre.
Au temps où le midi de la France jouissait en paix de ses traditions séculaires, Frédéric Mistral pouvait écrire son chant onzième de Mireio, et Charles Lenthéric cette page digne entre toutes d'être conser%-ée :
" Tout le monde connaît la grande tradition chrétienne de la Provence. Treize ou quatorze ans après la mort de Jésus-Christ, une sanglante i>ersécution eut lieu en Palestine contre les Apôtres et les disciples dont le zèle avait converti à la foi un très grand nombre de juifs. Pour échapper au danger qui les menaçait et accomplir en même temps la mission qu'ils tenaient du Maître, un certain nombre d'entre eux s'expatrièrent et se dirigèrent vers l'Occident. Ce premier point est absolument prouvé et nullement contesté. Les relations avec Marseille étaient fréquentes et faciles, il .suffisait de prendre la mer, et depuis près de quatre siècles, les navires grecs connaissaient cett« route.
" La tradition inte^^'ient alors et rapporte qu'au nombre des passagers .se trouvaient les membres de la famille de Béthanie. Historiquement, il est
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impossible de le prouver, et aucun texte précis ne mentionne la présence des parents et des amis de Jésus-Christ dans cette première expédition. Toutefois, il est remarquable que leurs traces disparaissent complètement en Orient, précisément à partir de cette époque ; que l'on ne retrouve aucun de leurs souvenirs sur n'importe quel point du globe, et que depuis dix-huit siècles, la foi constante de la Provence n'a jamais varié, aflBrmant avec une netteté surprenante la présence de Lazare à Marseille, de sa sœur Marie-Magdeleine à la Sainte-Baume, de Maximin à Aix, de Marthe à Tarascon, de Marie- Jacobé et de Marie-Salomé aux embouchures du Rhône.
" Ce n'est là sans doute qu'une tradition ; mais la tradition est un des éléments de l'histoire ; c'est l'histoire parlée qui a précédé l'histoire écrite et qui l'a formée ; et, si on la repousse d'une manière systématique, on est inévitablement conduit à rejeter la plupart des textes classiques et à n'admettre comme vrais que les faits écrits par des contemporains, ce qui équivaut à nier à peu près toute l'histoire universellement acceptée aujourd'hui ^ "
Mgr Dubreil, archevêque d'Avignon, répète à peu près et complète l'exposé qui précède dans une lettre pastorale où il annonçait le couronnement de Sainte-Anne d'Apt (1877) : " Un jour, les habitants de la colonie Phocéenne virent venir de loin une barque mystérieuse qui s'avançait malgré les vents €t les tempêtes ; elle s'avançait sans voiles et sans gouvernail, mais Dieu en était le pilote, et l'ange de la cité reine de nos belles contrées, la conduisait sur ses rivages... Il y avait, dans cette barque, toute une civiUsation nouvelle ■et un feu sacré dopt tout l'occident allait être illuminé comme d'un soleil nouveau : il y avait l'Evangile. Il y avait Lazare qui devait l'y prêcher et s'asseoir le premier sur ce siège illustre où tant de saints évêques l'ont suivi. Il y avait Maximin qui devait fonder l'église d'Aix, tandis que Trophime fondait auprès celle que devait illustrer saint Césaire. Il y avait Madeleine qui devait semer sur cette terre aride ses larmes fécondes. Il y avait les Saintes-Mariés dont la cendre vénérée des matelots garde et préserve des orages \a, côte qui porte leur nom. Il y avait Marthe, amie du Sauveur qui remontant le Rhône encore plein de son souvenir et de ses prodiges vint, portant partout la c^'leste lumière, sur la roche appelée Notre-Dame des Doms, bâtir à Marie encore vivante, une chapelle que Jésus, suivant une tradition, a luimême consacrée.
" Mais à côté de ces trésors, il y en avait un autre : c'était la reUque la plus digne du respect de la terre puisque celle de Marie est aux cieux. C'était le corps de sainte Anne. "
Tel est le pour, et telle était, pour le répéter, la tradition séculaire en France, pour ne pas dire dans le monde entier.
Le beau rôle dans vme discussion, c'estrà-dire le plus facile et en même temps le plus assuré du succès, c'est celui de l'attaque, et l'on regrette tout d'abord que des hommes d'ailleurs distingués, d'autres diraient éminents, y soient descendus ; mais gardons-nous des mots, même des noms. Un d'ailleurs est
connu qui les comprend tous comme un maître ses élèves. Voici de lui quelques passages, car en vérité on ne peut pas parler ici d'arguments :
" En dehors de tout témoignage positif, il serait déjà vraisemblable que le pays voisin du Rhône a été évangélisé de bomie heure. Les relations commerciales de Marseille s'étendaient à toute la Méditerranée. S'il n'est pas possible d'accepter, comme ayant une valeur traditionnelle quelconque, les légendes relatives à sainte Madeleine et à d'autres personnages soi-disant émigrés de Palestine en Provence, il est naturel de supposer que, panni tant de navires qui vinrent, aux temps les plus anciens du christianisme, jeter l'ancre dans le port de Marseille, il s'en est trouvé qui auront débarqué des évangélistes. Au milieu du ii^ siècle, il y avait à Lyon et à Vienne un assez grand nombre de chrétiens, qui paraissent avoir formé d'abord une seule et même église." (p. 73-4)
En d'autres termes : " Des personnages très anciens, même des évangélistes, ont pu débarquer à Marseille, mais non sainte Madeleine et d'autres personnages soi-disant etc. " ...
Citons encore : "Il suffit d'une très faible dose de sens critique pour apprécier le peu de fondement de ces prétentions (provençales) . . . Elles ne peuvent se réclamer d'aucun témoignage antérieur au xi^ siècle avancé ; il est manifeste qu'il n'y en a pas la moindre trace dans les écrits des auteurs provençaux du v» et du vi^ siècle ... Or aucune des régions de la Gaule ne nous offre une littérature ecclésiastique aussi riche, aussi variée (que la Provence). Si elle s'y est conservée, pourquoi n'en aurait-il pas été ainsi de quelques-uns, au moins, des documents sur sainte Madeleine ? Et par quelle autre fatalité tant d'écrivains, tant d'hagiographes provençaux, s'accordent-ils à ne pas souflaer le moindre mot sur le culte le plus important de leur pays ? "
En d'autres termes : 1" Aucun témoignage antérieur au xi« siècle n'appuie les légendes provençales ; donc elles sont fausses. 2" Plusieurs ouvrages des premiers siècles se sont conservés ; donc tous ont dû l'être et ce qui manque n'a jamais existé.
Tout le chapitre est de cette logique, y compris les dix points qui le résument vers la fin (pp. 342-4). En voici quelques-uns pour mémoire : " 3» A Tara-scon, en 1187, on découvre un corps saint qui est répnté être celui de sainte Marthe. La légende composée en son honneur rattache naturellement la venue de Marthe à celle de Madeleine, d'après les données de la légende de Vézelay.
"4" Dans la première moitié du xiii^ siècle s'établit le pèlerinage de la Sainte-Baume. Jusque-là cette caverne était dédiée à la sainte Vierge ; on y localise l'épisode de la pénitence de Madeleine, épisode adventice, ajouté apn\s coup à la légende de Vézelay, d'après la vie de sainte Marie l'Egj'ptienne.
" 9° Au commencement du xii^ siècle, on se figura à Autun, que le tombeau de saint Lazare devait se trouver dans la cathé<lrale, dédiée ju.«îque-là à Saint- Nazaire, etc.
*' 10» Au xiiie siècle, la croyance se rê])andU en Provence que Lazare était
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venu dans le pays avec ses deux sœurs et qu'il avait été évêque de Marseille. Cependant les Marseillais n'inquiétèrent pas les gens d'Autun dans la possession de ses reliques, etc^. "
071 se figura est très flatteur pour les gens d'Autun. La croyance se répandit. . . mais comment s'opéra cette merveille ? car c'en est une, et plus grande que la venue de Madeleine en Provence. De tninimis non curai prœtor.
La discussion s'engagea, et le Maître daigna redescendre dans l'arène :
" Pour qui, dit-il, prétend démontrer par la tradition un fait historique et ■contingent, le premier devoir est d'établir l'origine ou tout au moins la perpétuité de la tradition. Or ici, non seulement la source du fleuve se dérobe, mais aussi le cours de ce fleuve pendant huit ou dix siècles'. " Toujours l'argument du silence.
A cela Mgr Bellet répondit : " Une semblable appréciation ne nous paraît g-uère admissible, et l'argument qui lui sert de base ne suffit pas à la motiver. Cet argument, en effet, n'est qu'un pur sophisme, puisqu'il conclut du silence à la non-existence, et qu'il ne satisfait pas à l'obligation qui incombe à la critique de faire elle-même la preuve de cette non-existence. Par là on renverse les rôles et on veut obliger le possesseur à justifier son droit de possession. Car ces croyances, par le fait même qu'elles existent, opposent à leurs contradicteurs une mise en demeure formelle de déterminer, où, quand, comment «t par qui elles ont commencé à se produire ; il faut pourtant démontrer pourquoi, en tant de locaUtés différentes, elles ont pu être formulées, acceptées et passer dans les mœurs religieuses de tout un grand pays, et cela pendant des siècles, etc "...
Il faudrait citer les douze pages de cette réponse, de même les dissertations aussi modérées que substantielles de l'abbé Bérenger, et si les trois volumes du P. Sicard n'y ajoutent rien conmie arguments persuasifs, au moins offrentils, au commencement, une lettre qui en tient lieu. Elle est du Révère ndissime Père Cormier, alors Maître-Général des Frères-Prêcheurs, et nous ne pouvons moins faire que d'en donner quelques extraits :
" Le culte de sainte Marie-Madeleine et la vénération de ses sanctuaires dans le midi de la France est depuis des siècles un fait dont l'Eglise et le peuple chrétien sont en possession. Si, par impossible, cette possession n'avait pas à sa base une réalité primordiale transmise oralement d'âge en âge, un grave problème psychologique se présenterait : Comment de ce néant primitif a pu sortir une tradition de cette importance ? Il faudrait pour résoudre le problème ou le tenter du moins, recourir à une accumulation d'invraisemblances pouvant se résumer ainsi :
" Des prêtres, des religieux comprenant le prestige que pouvait exercer sur nos populations la " légende " de Marie-Madeleine, se seraient appliqués à l'y implanter, non de concert et d'un trait, mais peu à peu, guidés en cela par une piété abusive, mêlée quelquefois de calcul intéressé . . . Or, comment accréditer une idée aussi étrange ? "
Et plus loin : " Entre l'hypothèse d'une possession primitive, véritable.
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quoique dépourvue à certaines époques, de témoignages écrits, et l'hypothèse d'une possession moderne sans fondements réels, n'appuyant que sur un échafaudage composé d'audace, de ruses, de mensonges, de blâmables complicités, de crédulité aveugle, j'opte pour la première, les traditions ecclésiastiques fussent-elles silencieuses. Et le simple bon sens naturel répondra : " C'est sage, c'est juste, c'est bien*. "
Abrégeons. Un autre savant critique écrivait en 1912, parlant de Benoît XIV : " S'il vivait encore, je crois bien que dans la prochaine révision du bréviaire, les " légendes " provençales en verraient de cruelles. " La commission chargée de la récente refonte du bréviaire a respecté les " légendes provençales " : Non enùn doctas jabulas secuti ; et elle a cru que l'érudition, fût-elle de celles qui mènent à l'Académie, n'est comme on l'a dit, que " la formule scientifique de l'incertitude. "
Incertitude pour incertitude, mieux vaut encore celle qui ne tue ni la piété, ni la foi. " Où l'erreur n'est pas certaine, disait Etienne Lamy, pourquoi ne pas laisser le bénéfice du doute aux nobles croyances* ? "
Et avant lui Edmond Rostand avait écrit dans son épilogue à UAiçlon ce vers lapidaire :
Un rêve est moins trompeur, parfois, qu'un document.
La TRADITION APTÉSIENNE
La tradition aptésienne fait corps avec "la grande tradition chrétienne de la Provence," et les arguments qui valent pour cette dernière valent également pour la première. Il est " remarquable, " ici également, que toute trace du corps de sainte Anne, sauf peut-être quelques minces reliques, " a disparu complètement en Orient, " et à moins de supposer, ainsi qu'on l'a fait trop gratuitement au xiii^ - xive siècle, ou même encore au x viie que ce corps de la Sainte a été transporté au ciel comme celui de la Sainte Vierge, il faut bien admettre qu'il est quelque part sur cette terrée S'il n'est pas à Apt, comme le voudrait une tradition vingt fois séculaire, où est-il ? Qui nous le dira ? Il ne suffit pas de démolir ; il faut rebâtir. Qui nous rebâtira l'histoire des reliques de Madame saincte Anne ?
Heureusement, nous n'avons pas ici à dire le poxirqnoi et le œmmeni de la dévotion aptésienne, mais à raconter sommairement l'histoire de cette dévotion. Mgr Duchesne, non dans son texte, mais au moins dans une note, a eu l'honnêteté d'écrire (en donnant un conseil à notre mère la sainte Eglise) :
" L'autorité ecclésiasti(iue comprendrait mal son devoir si elle faisait table rase d'une tradition de culte qui dure depuis GOO ans. Après tout, les honneurs rendus à sainte Marie-Madeleine sont tout i\ fait légitimes. Que le lieu où on les lui rend ait été déterminé d'après une tradition plus ou moins suspecta ; que les reliques de son sanctuaire soient authentiques ou apocrj^phes, cela
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n'empêche pas la piété d'être sincère, et c'est ce qui importe à Dieu et aux hommes ^ "
Changez les noms et les lieux ; mettez Apt et sainte Anne au lieu de Saint- Maximin et de Marie-lMadeleine : la piété est sincère aux deux endroits, elle date de loin, de très loin, et c'est tout ce qu'il importe de constater, étant donné, surtout, que la discussion sur le fond même de la question n'est pas close, ne le sera jamais.
Commençons cependant par avouer, par regretter que les origines de ce culte nous échappent. Malgré la valeur réelle des ouvrages relatifs à Sainte- Anne d'Apt, ils ne donnent pas satisfaction ; les arguments, les témoignages qu'ils présentent, ne sont pas des preuves, et mieux eût valu avouer simplement que les preiives en effet manquent, parce que manquent les documents contemporains des faits, et que l'unique argument ici, comme dans toute la question provençale, est l'argument de tradition, l'argument de possession. On se rappelle ce que Mgr Bellet vient de nous en dire, et le moins qu'il convienne d'admettre, c'est qu'il vaut rargument du silence.
L'antique légende de la translation des reliques de sainte Anne en Provence se retrouve en cent ouvi'ages divers, et nous l'avons nous-même racontée ailleurs. En deux mots Lazare, qui les avait apportées, les confie à saint Auspice, premier évêque d'Apt ; plus tard, par précaution, ces mêmes reliques sont enfouies dans une crypte souterraine, et plus tard encore, un miracle les y fait découvrir.
Rien n'empêche, pour le dire en passant, que les opinions diffèrent sur la provenance des rehques aptésiennes. A part ceux qui acceptent la tradition provençale telle quelle, les uns en attribuent la translation aux pèlerins des premiers siècles, d'autres à la libéralité du pape saint Clément, d'autres à l'amitié du célèbre saint Cassien pour saint Castor, évêque d'Apt. " Pour nous, écrit l'auteur d'un remarquable Manuel des serviteurs de sainte Anne, M. l'abbé G. de Bessonies (Paris, 1890), l'explication la plus simple et la plus naturelle est la suivante :
" Sainte Hélène se rendit à Jérusalem à la fin du quatrième siècle et elle ordonna la restauration des sanctuaires de toute la Terre-Sainte. Le tombeau de sainte Anne ne put échapper à sa pieuse sollicitude et, au témoignage de Polius, elle le fit ouvrir et en retira le corps vénérable. Quelques-unes des reliques furent laissées à Jérusalem, d'autres transportées à Constantinople, séjour de l'impératrice. Mais le corps lui-même, c'est-à-dire une portion très considérable, et en particulier le chef, furent vraisemblablement donnés par la pieuse impératrice à l'évêque d'Apt ; elle était, en effet, en rapports constants avec les évêques de Provence, et pouvait avoir des raisons particulières d'honorer de ce royal présent l'égHse ou le pasteur de la vieille cité. "
M. de Bessonies croit à la découverte de ces rehques à la fin du viii^ siècle ; les Bollandistes en empruntent la relation aux leçons d'un bréviaire publié à Apt en 1532 d'après un ancien manuscrit, et encore à notre époque la
conf2;r<!^gati()n des Rites approuvait l'insertion de ce pieux récit avec tous ses détails dans le propre du dioc(\se d'Avignon (1856). Le voici dans sa touchante simplicité :
" L'église d'Apt est consacrée de nouveau par le vénérable Turpin, archevêque de Reims. On procède :\ la célébration solennelle de la messe avec dévotion et effusion de larmes. Le pieux empereur y assiste, avec tout le clergé, l'armée et le ix^uple, et en particulier, en présence du noble baron de Caseneuve et de son fils. Tous rendent leurs actions de grâces au Dieu tout-puissant.
" Chose digne d'admiration, événement étrange, prodige que nul oubli ne doit jamais effacer ! Pendant que se poursuit l'office divin, Jean de Ca.'^eneuve, bien que sourd, muet et aveugle, indiquait par ses mouvements, ses signes, ses gestes, qu'on eût à rompre les degrés et à ouvrir la grotte. Aucun des assistants ne remarquait cette conduite du jeune homme, tant la ferveur les absorbait tous et les rendait insensibles aux bruits extérieurs.
" Jean persévère si longtemps, il multiplie avec tant d'insistance ses signes et ses gestes, qu'enfin le sage empereur s'en aperçoit et soupçonne, non sans raison, quelque chose de grand et de divin. Le saint empereur ordonne donc de rompre les degrés. Cela fait, on aperçoit murée la porte de la chapelle .souterraine ; sur l'ordre de l'empereur, on ouvre encore cette porte ; le prince veut que Jean de Caseneuve entre le premier. Il entre donc, et fait signe de creuser plus profondément pour trouver le trésor caché. Ainsi est-il fait sur l'ordre de l'empereur Charles.
" Enfin, après que l'on a ainsi creusé le sol un peu plus profondément, on trouve d'autres degrés dissimulés par un autre mur i\ l'entrée de la petite grotte inférieure. Jean de Caseneuve entre encore le premier. 0 prodige admirable ! ô miracle divin ! Il trouve la lampe qui, depuis six cent trente ans, brûlait sans jamais s'être éteinte devant les reliques de la bienheureuse Anne. A haute voix, il s'écrie : Là, dana celte embrasure est le corps de sainte Anne, mère de la Vierge Marie.
" A la vue de ce divin et éclatant miracle, l'Empereur très chrétien, saisi d'une pieuse admiration, ordonne que l'embrasure soit ouverte par l'archevêque. On y trouve une châsse de cyprès ; on l'ouvre. A ce moment, à tous les prodiges déjà opérés s'ajoute un prodige nouveau, car de la châsse s'exhale un parfum tel qu'il dépasse de beaucoup tous les parfums de la terre. Ce parfum répandu de tous côtés remplit bientôt l'église entière ; il semble que l'on a ouvert, non pas la bière où reposait un corps mort, mais l'officine d'un parfumeur. Et parce qu'il n'était pas convenable qu'un trésor si précieux devînt la proie des vers, la grâce divine a voulu qu'il se soit conservé intact, jusqu'à ce jour, enveloppé dans un voile de soie.
" De plus, au-dessus du saint corps était placée une tablette, avec cette inscription : Ici est le corps de la bienheureuse Anne, mère de la bienheureuse Marie. Les actions de grâces redoublent envers Dieu : l'archevêque Turpin entonne l'hymne du Te Dcum, que le chœur poursuit. Et de peur qu'une ingratitude mystérieuse à l'égard des bienfaits divins ne tarisse la source de la misé-
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ricorde de Dieu, et que ses dons ne soient ensevelis dans l'oubli, le très saint empereur en fait rédiger le procès- verbal. "
Une séquence de 24 versets, malheureusement gâtée par la fable du trinubium {Ad honorem Dei Patris, au supplément) et des hymnes liturgiques de bonne facture célèbrent le même miracle. Deux de ces dernières portent en acrostiche la signature de l'auteur, c'est-à-dire que chacune des strophes, sauf les doxologies, commence par une lettre de son nom : Johannes de Roma. Jean de Rome, dominicain du couvent d'Avignon, était inquisiteur de la foi en Provence.