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Gloria tibi. Domine

(Brev. d'Apt, impr. à Lyon en 1532.)

298 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

" Malgré toutes les difficultés qui s'élèvent contre la narration du bréviaire, écrit un docte Bollandiste, je ne puis croire que la substance de l'événement ait été imaginée en entier par son rédacteur, mais je ne doute pas qu'il y ait ajouté certaines circonstances accessoires. Le corps sacré de sainte Anne, ou tout au moins une partie de ce corps, comme il arrive assez souvent de dire en fait de reliques, a pu, de temps immémorial, être transporté à Apt, et plus tard, à cause d'une incursion d'ennemis, ou jxiur toute autre cause, être caché de telle sorte que le petit nombre de ceux qui avaient recelé ce précieux dépôt étant morts, ce lieu sera, dans la suite, resté incomm aux autres chrétiens. Je ne nie pas que ces sacrées dépouilles n'aient été trouvées sur un indice divin et d'une manière miraculeuse, et qu'ensuite Charlemagne, ayant appris leur miraculeuse invention, ne soit venu les visiter. Ces choses qui, peut-être, n'avaient pas été rédigées par écrit, ou dont les monuments avaient péri, ont fourni, quelques siècles plus tard, à un auteur anonyme, le fondement sur lequel il a rédigé cette histoire, d'après la tradition populaire qui, avec le temps, subit toujours des accroissements et des changements, conuue le prouve l'expérience de tous les jours. "

Quoi qu'il en soit, nous ne dirons pas comme d'autres que le culte de sainte Anne, prit, après cette découverte miraculeuse, un grand essor. Nous n'en savons rien : les pièces nous manquent, elles manquent à tout le monde, et les arguments tirés de l'insertion du nom de sainte Anne, dans les litanies carolines, ainsi appelées parce que composées, dit-on, au temps de Charlemagne ; de la présence à l'Ile-Barbe d'une relique de la Sainte contemporaine de l'Empereur ; de la découverte " d'anciennes dalles très remarquables dont les caractères et les dessins symbohsent le culte de la Sainte et accusent la période carlovingienne " — dalles longuement décrites par M. l'abbé Terris ; du fameux " voile " dit " de sainte Anne, " et fort bien appelé ainsi, parce qu'on avait acquis " la persuasion que c'était là le suaire de notre glorieuse patronne et qu'il avait été apporté d'Orient avec son saint corps : " tous ces arguments et vingt autres de ce genre ne sont pas des arguments, et c'est le tort de beaucoup de gens de s'en servir qui prétendent travailler pour les bonnes cavses. Qui ne sait que rien n'est plus préjudiciable aux bonnes carises ? Il est entendu qu'il ne reste à peu près rien des anciennes archives des églises ou paroisses, des anciens documents d'ordre purement dévotionnel c'est-à-dire relatifs à l'histoire des dévotions locales, et n'est-ce pas peine perdue que de vouloir remplacer par des conjectures ce qui n'existe plus ?

A peine quelques rarissimes débris nous ont-ils été conservées de la littérature provençale du xi* siècle, mais fort heureusement nous y avons trouvé un bout de sermon sur la fête de la nativité de la sainte Vierge, où est racontée la légende de sa bienlicurcuse Mère. Le moins que l'on puisse conclure de là, c'est que, à cette époque, et probablement dès longtemps, sainte Anne n'était pas une inconnue en Provence, et de là à conclure aussi qu'elle y était vénérée, honorée d'un culte quelconque, il n'y a qu'un pas».

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On sait d'ailleurs que Raimbaud de Simiane, Guillaume de Sabran, chevaliers aptésiens, et Isoard, évêque d'Apt, faisaient partie de la première croisade, et que, à cette époque, le culte de sainte Anne florissait à Jérusalem. De là, on pourrait peut-être aussi tirer une nouvelle conclusion dans le même sens.

Le xiie siècle ne nous donne rien. Pour le xiii^, nous avons noté ailleurs une fête liturgique de la Sainte, fête qui d'ailleurs existait déjà en maintes églises, comme nous l'avons vu.

Au xive siècle, le culte s'affirme davantage, les documents devenant plus nombreux et plus précis. Ainsi en 1338, Benoît XII, " de grâce spéciale, décore et embellit la grotte de sainte Anne, où les reliques d'icelle estoient encore dévotement visitées, et institue l'ordre que le sieur evesque et chanoines tiendroient à la perception des offrandes i«. " En 1365, Urbain V vient en pèlerinage à Apt, et un vitrail de l'époque dont on peut voir encore quelques restes à la fenêtre qui est au fond du chœur de l'église (autrefois cathédrale), commémore cet événement. Sainte Anne tient sur ses genoux la sainte Vierge, celle-ci portant elle-même l'Enfant-Jésus, motif très fréquent aux xive - xve siècles, et le Souverain Pontife est à genoux devant ce groupe dans l'attitude de la plus dévote prière.

Vers la fin du xiv^ siècle, il est souvent question dans les actes notariés, surtout dans les testaments, " d'une chapelle en l'honneur de sainte Anne, "■ destinée à recevoir " le corps de la Sainte, lequel " on croit avoir été trouvé dans la dite église (d'Apt), " chapelle qui s'éleva en effet et où se fit la translation solennelle des saintes reliques le 21 avril 1392. C'était l'œuvre de Jean Filletti, l'évêque zélé qui, non content de ce premier succès, voulut intéresser le souverain Pontife lui-même à sa chère dévotion comme à celle de son peuple. Pierre de Lune, reconnu alors pour pape dans son obédience, sous le nom de Benoît XIII, répondit en effet par une bulle datée de Saint-Victor de Marseille, le 15 des calendes de mai (17 avril) 1404, où il confirmait la dévotion de Sainte-Anne d'Apt, reconnaissait la tradition assurant que "son corps avait reposé pendant plusieurs siècles dans une grotte souterraine au-dessous de l'autel majeur de la cathédrale, " et réglait de quelle manière devaient être perçus les vœux, offrandes et oblations conformément à ce qui avait été statué par l'ordonnance de l'évêque Raymond de Savine, lequel avait établi un collecteur spécial des aumônes de sainte Anne ".

Nombre d'ouvrages parus en ces dernières années et faciles à trouver racontent avec tous les détails désirables la suite de cette histoire aptésienne, et nous nous bornerons nous-même à indiquer sommairement quelques faits principaux : d'abord, pour le xv^ siècle, les donations de Bertrand d'Aiguës (14 mars 1404), et de "magnifique dame Delphine de Sabran, veuve de magnifique et puissant seigneur Guu-aud de Simiane, seigneur de Caseneuve (13 octobre 1407) ; " l'offrande à la Sainte par Jean Filletti et les fidèles d'un "magnifique buste en argent doré," œuvre digne d'un siècle où vivaient encore les grandes traditions de l'art chrétien ; le pèlerinage de René d'Anjou en

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1470, " le bon roi " ayant, vingt-cinq ans auparavant, confirmé les pri\'ilèges du chapitre de cette église, " en considération, " comme il disait luimême, de ce qu'il " est le dépositaire du corps de sainte Anne ; " le vœu émis par la ville en 1482, alors qu'une maladie épidémique la ravageait, d'élever une nouvelle chapelle à la Sainte, l'ancienne ne répondant plus à une dévotion toujours croissante ; l'octroi par Innocent VIII (1484-1492) d'indulgences considérables, " un puissant appas, écrit l'abbé Rose, offert à l'esprit religieux de nos populations méridionales, et qui les mit en émoi, de sorte que, de tous les pays d'alentour, sur les bords du Calavon, affluèrent des milliers de pèlerins ". "

Plus tard, Jules II (1505-1515) élève au rite double de première classe avec octave l'office de la Translation des saintes reliques ; Alexandre VI excommunie ceux qui abuseraient des offrandes faites à la Sainte, et il enrichit d'une indulgence la prière qu'il avait composée lui-même en son honneur. Clément VII accorde à son tour, en 1533, un jubilé de cinq ans à tout fidèle confessé et repentant qui, le jour de la solennité de sainte Anne, priera aux intentions de la sainte EgHse. Paul III, en 1540, et Clément VIII, en 1601, favorisent le pèlerinage de nouvelles indulgences.

Les rois, les princes, les grands de ce monde sont entrahiés et viennent faire ici de pieuses visites : François I, en 1537, la comtesse de Tende en 1553, le Cardinal de Conti en 1604, le maréchal de Vitry en 1033, les consuls de Villeneuve-Saint- André en 1640, le duc d'Angoulême et le comte d'Alais en 1645 ; le connétable de Lesdiguières et les députés du régiment de Mercœur en 1655 ; la reine Anne d'Autriche avec ses dames d'hoimeur en

1660, etc.

Dans les foules, le mouvement commencé de bonne heure ne se ralentit jamais, pas même pendant les guerres de religion. Aussi bien Madame samcte Anne se plaisait-elle à répandre parmi elles ses faveurs. La bulle de Benoît XIII, mentionnée plus haut, atteste " les nombreux miracles que le Seigneur opérait en Provence, par les mérites et l'intercession de la Sainte et les grandes foules catholiques que ces miracles attiraient à Apt. " — Legrand, qui imprima son ouvrage. Le Sépvlchre de Madame Saincte Anne, en 1605, ne parle pas seulement pour le présent mais pour le passé quand il écrit (p. 113) : " Les miracles qui journellement se font devant ces sainctes rehques au dict Apt, font plus de foy que toutes les apparences que l'on a de leur dicte translation. Car l'on y voit parler les démoniaques en telle langue qu'ils sont interrogés ... Les patrons de navire et autres gens marins de Marseille savent bien dire si Madame saincte Anne est à Apt, car il n'y a année qu'ils ne lui viennent faire offrande pour l'ayde qu'ils ont eue sur mer de ceste Dame, et il n'y a Marseillois, tout petit soyt-il,qui, à l'exemple de ses père et mère, ne soyt intérieurement affectionné à ceste saincte patronne, pour les grands miracles qu'ils apprennent avoir été faicts i\ la seule invocation de saincte Anne. . . Les miracles ont été si fréquents, qu'aujourd'hui vous ne voyez que confrairies érigées, voire es plus petits villages de Provence. "

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Avant Legrand et après lui, les poètes célèbrent ce merveilleux pouvoir de la Sainte :

Hic quot prodigiis se Deus asserit !

Hic surdi patulis auribus audiunt, Caecis hic sua lux reddtiur, et suus Contractis vigor ossibus.

" Par combien de prodiges Dieu ici s'aflBrme-t-il ? L'ouïe est rendue aux sourds, la lumière aux aveugles, la vigueur aux infirmes. "

Hic nurus castae, viduseque maires, Virgines, sponsae, juvenes senesque, Omnis et sexus reperit patronam, Omnis et aetas.

" Ici douces aïeules, mères privées de leurs soutiens, vierges, épouses, jeunes gens, vieillards, tout sexe et tout âge trouve une patronne. " "

Le xviie siècle est encore plus glorieux pour la Sainte et l'histoire locale abonde maintenant en détails du plus haut intérêt : visite et vérification des saintes reliques ;. délibération du chapitre fondant une grand'messe à célébrer tous les mardis dans la chapelle Sainte-Anne à l'intention des bienfaiteurs (1607) ; don d'une châsse en argent par le marquis de Malatesta (1617) ; legs de 1200 li\Tes par Ange de Pontèves, baron de Saint-Martin (1630) ; lampe d'or offerte par le maréchal de Vitry (1633) ; statue d'or, par Anne d'Autriche (1660) ; nouvelle chapelle construite en hors-d'œuvre, grâce aux hbéralités de cette pieuse reine, et connue depuis lors sous son nom (1664) ; générosité aussi des fidèles, comme en témoigne le procès-verbal d'une visite de l'évêque Jean Gaillard en 1673. On y remarque, entre autres richesses : plusieurs reliquaires en argent ou en vermeil, dont quelques-uns de dimension considérable, trois grands calices, une lampe en or et treize en argent, quatre chandeliers ciselés et une croix d'autel en vermeil, une vingtaine de chasubles, la plupart d'étoffe précieuse, et une quantité d'autres ornements de grande valeur. Monseigneur de Gaillard lui-même offrit plusieurs pièces d'orfèvrerie, et son prédécesseur Monseigneur de Villeneuve avait légué à la Sainte sa croix pastorale.

Que reste-t-il de tout cela et de trésors d'un autre genre encore plus précieux, les vieux manuscrits ? M. Henri Brémond use d'un bel euphémisme quand il dit que " la Révolution française n'a veillé que très mollement sur les dépouilles des anciennes bibliothèques monacales ", " à quoi il aurait pu ajouter les archives des églises. Elle ne réussit pourtant pas à supprimer la dévotion à la Sainte. Longtemps proscrit et contraint de se dissimuler, ce culte entra avec la Restauration dans une nouvelle ère de splendeur. La chapelle d'Anne d'Autriche fut réparée à grands frais, M. le comte Charles de Martignan, sous-préfet d'Apt, dirigeant les travaux. Le roi et la famille royale

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souscrivirent pour la somme de trois mille six cents francs, le gouvernement pour trois mille, le département pour deux mille, la fabrique pour quinze

cents, etc.

La renaissance du pèlerinage fut l'occasion de fêtes solennelles, et l'une d'elles, celle de 1862, eut du retentissement dans la France entière. La vieille langue nationale fut conviée à des jeux floraux ; jeunes muses et principaux maîtres du félibrige, joyeux héritiers du gai-saber, s'engagèrent en un tournoi poétique, et la palme fut accordée à la pichoto Anaïs. Quel regret de toujours abréger, toujours supprimer, jusqu'au discours du c'ièbre Père Combaloten cette occasion !

Qu'on permette au moins pour finir la mention d'une autre fête, celle du couronnement de sainte Anne en 1877. Il resté de cette fête un éloquent souvenir dans la statue que l'on voit aujourd'hui au centre de la chapelle royale. Taillée dans la Carrare le plus étincelant, elle avait figuré naguère à l'exposition ouverte par Pie IX dans les Thermes de Dioclétien, et les connaisseurs en avaient proclamé unanimement la haute valeur artistique. " De fait, dit son donateur, Mgr Dubreil, archevêque d'Avignon, cette sainte Anne est \^vante ; elle s'entretient avec Marie debout à ses côtés, et la parole est si bien peinte sur ces deux visages qu'elle n'est, quoique muette, un mystère pour personne . . . Marie vient de lire dans la Bible ouverte sur les genoux de sa mère ces paroles : Voilà qu'une Vierge concevra un fils qui s'appeUera Emmanuel . . . Elle demande quelle est cette Vierge qui donnera le Messie au monde. Anne, montrant le ciel de sa main, répond ."C'est le secret de Dieu." Mais on reconnaît à son regard, à son ineffable sourire, qu'elle a le pressentiment de son bonheur et de la gloire de sa Fille. " (Mandetnent)

Et maintenant, parmi tant de souvenirs que le temps ni l'espace ne sauraient effacer, il en est un tout fait de prière et de reconnaissance que nous offrons de loin à la tombe d'une enfant. En face de la basilique, une jeune fille de quinze ou seize ans — nous avons dit une enfant — vendait au comptoir de sa mère, des souvenirs de pèlerinage, statuettes, médailles, images, petites brochures. Elle était gravement infirme et soviffrait visiblement. Au moine qui était entré, elle sourit, manifesta la joie que lui causait cette visite, et bouleversa le petit magasin pour en faire mieux valoir les richesses. Il y avait en effet quelques pièces utiles pour nous, quelques poésies, une brocluire historique d'une réelle valeur.

L'enfant ouvrit sur nous de grands yeux pleins de curiosité quand il nous arriva de dire : " Oh ! mais, voil;\ qui est précieux, t\ combien ce volume ? " — " Mon Père, fit-elle naïvement, aimeriez-vous sainte Anne d'Apt, et vou- (Iriez-vous vous occuper d'elle ?" — "J'aime toutes les sainte Anne, et je veux m'occupcr de toutes, " fut la réponse, ou à peu près. Il y eut un éclair dans les yeux de la petite Provençale ; ils se portèrent instinctivement vers la

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statue qui couronne la flèche de l'église, et avec un nouveau sourire où se traduisait une âme Taxie, enchantée de pouvoir faire une bonne œuvre : " Tenez, dit-elle, c'est sainte Anne qui vous le donne. Emportez-le là-bas en Amérique et qu'il vous fasse souvenir une fois ou l'autre de la petite Louise Pauzin. "

Elle est morte, la pauvre petite, trois ans plus tard. Du ciel où ses souffrances l'ont conduite, qu'elle daigne se souvenir " une fois ou l'autre " de celui qui pense encore après plus de trente aas, à Sainte-Anne d'Apt, et au petit coin de " Terre divine " '^ où dort une angélique enfant.

" Non, " chantait Mireille avant de mourir : " Non, je ne meurs pas !— '' D'un pied léger — Je monte déjà sur la nacelle !. . . Adieu, adieu !. . . Déjà nous gagnons le large, sur la mer ! — La mer, belle plaine agitée, — Est l'avenue du Paradis !. . . "

Adieu, adieu ! . . . Déjà nous emplanan sus mar ! La mar, belle piano esmougudo Doù Paradis ei l'avengido. . .

RÉFÉRENCES, NOTES, ADDITIONS

(1) La Grèce et l'Orient en Provence, p. 430. — 11 existe une excellente traduction française (anonyme) de Mireio (^Mireille) avec le texte provençal en regard, in-12, Paris, Charpentier, 1905. Sur la venue des saintes Maries en Provence, voir p. 422-460. Une strophe, p. 436-7 :

La mar avié jita d'arcèli ... La mer avait jeté des coquillages . . .

Pater noster, qui es in cœli (sic» Pater noster, qui es in cœlis, — à notre

A nosto longo fam mandêres un renos; longue faim tu envoyas un festin ; — à

A nosto set, dins lis engano notre soif, parmi les salicornes — tu

Eaguères naisse une fountano ; fis naître une fontaine ; — et miracu-

E miraculoso, e lindo, e sano, leuse, et limpide, et saine, — elle jaillit

Gisclo enca dins la gleiso ounte soun encore dans l'église où sont nos os ! [ nostis os !

(2) L. Duchesne, Fastes épiscopaux de l'ancienne Gaule, Paris, 1894, t. i, p. 73, 74, 340 sq. — (3) Bulletin critique, 17e année, 15 avril 1896, p. 210-11. — (4) Les Origines de l'Eglise de France, Paris, 1898, p. 246-255. — (5) Dans P. M.-M. Sicard, Sainte-Marie-Madeleine, 3 in-18, Paris, 1910.

(6) Tout le monde a lu et relu l'admirable discours du regretté Etienne Lamy à l'Académie Française lors de la réception de Mgr. Duchesne (26 janvier 1911):

" Vous demandex aux légendes leur origine, aux dévotions leurs titres, aux faits leur preuve. Vous tenez à être le moins crédule des croj'ants ... Le passé a deux témoignages, la tradition et l'écriture. La tradition est la voix des peuples : <ians les siècles d'ignorance, elle est la seule mémoire ; même dans les temps qui se disent cultivés, elle demeure, pour la plupart des hommes, la grande messagère

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des idées et des événements ; elle est l'unanimité perpétuée des ancêtres qui virent et des fils qui croient leurs pères ; si elle peut se tromper, elle ne veut jamais tromï)er. L'écriture est la déposition de témoins isolés qui passent ; si nombreux que soient les textes, la voix intermittente d'une minorité ; et cette minorité, plus que la multitude, est capable de calculs et de mauvaise foi. Il n'est donc pas contraire à la bonne méthode de contrôler aussi les documents par les traditions. Ne l'auriez-vous pas un peu oublié dans vos doctes rigueurs ? Qu'elles s'exercent contre les légendes de ce Midi qui est notre Nord, soit ! mais la légende de notre Madeleine ! Son antiquité manquât-elle de parchemins, la tradition précise qui garde sur notre sol la place où reposa le corps de la Sainte ne vaut-elle pas les traditions contradictoires qui hésitent si elles reconnaissent à Ephèse ou à Béthanie son tombeau ? Le procès est-il assez instruit pour une sentence définitive ? Où l'erreur n'est pas certaine pourquoi ne pas laisser le bénéfice du doute aux nobles croyances ?. . .

A la fin — in cauda venenum : " Le prêtre a perdu le droit de travailler pour luimême. Il sait que ses dons sont des prêts, qu'il sera jugé sur leur emploi, que chacune de ses supériorités le fait plus responsable. Et son inquiétude d'être illustre ne s'apaise que dans sa con.science d'être utile. "

(7) Codex de la Vallicella, vu, 153 : (Anna) animam prophetis sociavit et cum illis, ut creditur, qui cum illo resurrexerunt resurrexit. — Marie d'Agréda, Cité mystique, part, ii, 1. vi, ch. 26, n° 1468, dit avoir eu la révélation que sainte Anne avait été ressuscitée avec saint Joseph et saint Joachim : " Diserte nominatur S. Anna quse cum corpore et anima ad immortalem vitam ressuscitata fuisse traditur. Unde sequitur nuUa istius sanctae ossa in terris superesse. " Acta SS. au 26 juillet. ^

(8) Fastes épiscopmix, note p. 340. — (9) Cf. Culte au moyen âge, p. 538-9. — (10) Cf. Terris {Vahhé), Sainte- Anne d'Apt, p. 50-53, 162-165. — (11) Bulle in extenso dans Terris, Sainte-Anne d'Apt, Avignon, 1876, Pièces justif., vu. — (12) Notice sur Agricole de Panisse, évêgue d'Apt, p.24.— (13)Voir dans l'appendice les hymnes Festis lœta, Aima quam supplex, Dum thure.... — (14) Hist. litt. du sentiment religieux en France, préface. — autre bel ouvrage du même auteur : La Provence mystique au XVI I*' siècle, Paris, Pion.

(15) Cf. Gustave Zidler, La barque évangéliquc , dans son livre La Terre divine, in-r2, Paris 1903 :

Partie im soir d'exil des bords de la Judée, La barque avait erré dans les hasards des nuits ; Mais pour que, pauvre et fîiible, clic allât sans ennuis. Un grand souffle inconnu l'avait prise et guidée. . .

La Légende provençale :

Contre : Launoy, De c mmcntitio Lazari appahit in Pronnciain, in-8, Paris, 1660, dans ses Opéra Omnia, in-fol., Cologne, 1731, t. ii, part, i, p. 202-373. Sous prétexte que ses recherches ne lui avaient j)».** démontré l'exi.stence de sainte Catherine d'Alexandrie, le même Launoy remplavait l'oflice de cette Sainte par une messe de Requiem. — Eloi Johanneau, dans les Mémoire^! de l'Académie celtique, année 1809, p. 159-161 : " Je soupçonne que l'analogie du mot' allemand Maegdlcin,.

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jeune vierge, avec le nom de sainte Magdeleine a pu faire confondre, dans les temps d'ignorance, le nom et le culte de la déesse Magada, dont Maegdlein est le diminutif, avec le nom et le culte de sainte Magdeleine qui était noble, riche, jeune, belle et pécheresse, et dame du château de Magdala en Galatie, comme Magada l'était du château de Magdebourg en Saxe. Ce qui confirme mon soupçon c'est l» ... 2" ... etc." — Les Bollandistes, Acta Sanciorum, 26 juillet (doute respectueux). — L. Duchesne, Fastes épicopaux de V ancienne Gaule, Paris, 1894, t. I, p. 340 sq. ; Bulletin critique ut sup. — Georges de Manteyer, Les légendes saintes de Provence et le Martyrologe d'Arles, Toulon-Rome, 1897 ; extrait des Mélanges d'archéologie et d'histoire publiés par l'Ecole franc, de Rome, t. xvii. — Dom Morin, Un martyrologe d'Arles antérieur à la Tradition de Provence, dans Revue d'hist. et de litt. relig., t. m, 1898, p. 10-24. — Vacandard, Revue du Clergé français, 1er mars 1912 : " Les positions de Mgr Duchesne restent non entamées, " et il cite les cinq premiers des fameux dix points.

Pour (entre autres) : Faillon, Monum. inédits sur Vapostolat de S. Marie- Madeleine en Provence, etc., 2 in-4, Paris, 1858. — Chanoine Albanès, Hisl. des archevêchés, évêches et abbayes de France, dans Gallia christiana novissima, Montbelliard, 1849, volume : Aix, Apt, Fréjus, p. 181 : " L'Eglise d'Apt est une des plus anciennes de la France . . . Son premier évêque fut saint Auspice, qui lui fut envoyé de Rome par le pape saint Clément. . . C'est pitié de voir dans les Acta Sanctorum (tome i d'août, p. 155) le très maigre article de deux colonnes consacré à un évêque de l'âge apostolique, à un fondateur d'église, à un martyr du premier siècle dont on se plaint de n'avoir pu connaître ni l'époque où il vécut, ni les actions, ni le genre de mort. Le savant auteur qui avait à en parler, n'a pas su qu'il existait une vie ancienne et détaillée où toutes ces choses se trouvent. . . ; tout lui a été inconnu. " — Mgr Charles-Félix Bellet, Les origines des Eglises de France et les Fastes épiscopaux, Paris, in-8. Picard, 1898. — Bérenger, Les traditions provençales, Marseille, 1904, p. 28-150. — Sicard, l. cit. etc, etc.

Ouvrages relatifs à Sainte-Anne d'Apt (sans controverse) :

1605. Pierre Legrand, Le Sepidchre de Madame saincte Anne, 1605, Aix, Jean Tolosa, petit in-12 de 160 pages.

1850. M. l'abbé Gay, Le Pèlerinage de sainte-Anne d'Apt, ou Histoire de la dévotion des peuples aux saintes reliques de la glorieuse mère de Marie depuis leur translation de Jérusalem en Provence, jusqu'à ce jour. Avignon, Seguin, 1850, in-18 de 124 pages. — Autre édition du même, sous le titre Sainte-Anne d'Apt, in-8, Avignon, 1851. — Ch. ii. Découverte miraculeuse du corps de sainte Anne, en présence de Charlemagne. Lettre de ce prince au pape Adrien I, et réponse du Souverain Pontife. — Ch. m. Dévotion des peuples à sainte Anne d'Apt, progrès de cette dévotion ; bulles des Souverains Pontifes qui la favorisent. — Ch. v. Miracles de sainte Anne d'Apt. — Ch. vi. Description de la basilique d'Apt, des cryptes souterraines et de la royale chapelle de Sainte-Anne . . . Dernier inventaire des reliques de sainte Anne. Concessions de ces saintes reliques à diverses éghses d'Europe (p. 57).

1861. X. Mathieu, De la dévotion à sainte Anne, mère de la Vierge Marie,ou du cidte que Von rend à ses reliques dans l'ancienne cathédrale d'Apt en Provence, in-8, Apt, imp. J. Saint-Jean (208 pages). Exemplaire unique dans la famille Saint-Jean.

1862. Cantique provençal de la Pichoto Anaïs, couronné aux jeux floraux d'Apt le 14 septembre 1862. Nous l'avons reproduit en traduction dans Les trois légendes

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de Madame Saincte Anne, 1898, p. 385, Neuf strophes, dont voici la dernière : Sainte Anne d'Apt, tu es ma patrenne : — Moi je suis la petite Anaïs. — Garde pour moi en Paradis, — Garde-moi un rayon de ta couronne. . . Je bégaie et je veux te chanter ! — Puisse mon jriaxdement t'agréer ! — Je ne suis qu'une petite fille, — Abrite-moi, sainte Anne d'Apt. — 1862-1863. Alfreb Artaud, Réplique à Roumanille à propos de sainte Anne. Etude sur le cantique de sainte Anne, Marseille, 1862 et 1863, 88 pages (lamentable critique du petit chef-d'œuvre qui précède. L'auteur protesta à deux reprises. 1863. L'abbé A. Gay, curé de Brioux, Ehgé de Santo Anno d'Apt, ou Lei Gloiro de santo Anno (17 juillet 1862), 15 pages, 213 vers, en 42 strophes. — Même poème en vers français, mai 1864 :

Ah, je vous vois venir, dépouille bienheureuse, Qu'apporte saint Lazare embarqué sur les flots, Etoile de Jacob, soyez-lui lumineuse ; Sur l'onde de la mer houleuse O vous, Anges de Dieu, soyez les matelots.

Oh ! vogue, vogue en paix, nacelle merveilleuse, Que les écueils meurtriers s'éloignent de ton bord ; Et toi, vent du désert, d'une haleine mielleuse

Conduis la troupe glorieuse, Du terroir Marseillais pousse-la dans le port.

Du même auteur, plusieurs " cantiques et litanies " publiés en 1863 sq. par l'Œuvre de la chanson populaire, publication de l'abbé Bouland, Orville (Orne).

1876. L'abbé Paul Terris, Sainte-Anne d'Apt, ses traditioîis, son histoire, d'après les documents authentiques, in-8, Avignon, 1876, 184 p.

1876. Dubreuil (Mgr), Lettre pastorale de Mgr l'archevêque d'Avignon annonçant le couronnement de sainte A nne, in-S, Avignon 1876 (36 pages).

1877. L'abbé A. Gay, Petite histoire populaire de Sainte-An7ie d'Apt, in-8, Forcalquier, 1877, 16 pages.

1881. Anonyme, Sainte Anne, sa vie, soji culte en Provence, Avignon, 1881.

1885. Panegiri Prouvençau de Santo Ano, prounouncia dins la Basilico d'At, lou i7 de juliet 18S5. . .per M. l'Abat Auguste Grimaud, Curât de Sorgo, At, 1885, in-8, 33 p. avec la traduction.

Sainte-Anne d'Aur.a.t et la Bretagne /. Sainte- Anne d'Auray.

L'antiquité de cette Sainte-Anne nous est connue, et quoiqu'elle ne s'atteste par aucun document écrit, noas n'avon.s pas plus de peine à l'admettre que la fondation on 075 d'une chai>elle dédiée t\ la Sainte dans les environs de la ville de Rouen, celle-ci, il e.st vrai, aftinnée par l'histoire.

On n'a piLs oublié ce^iuc sainte Paulc écrivait do Jérusalem à la noble matrone Marcolla : " Tout ce qu'il y a d'illustre dans la Gaule vient ici. I^ Breton,

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séparé de notre monde, tourne le dos au soleil couchant et vient visiter des lieux qu'il ne connaissait que par la renommée. " Le " Breton " allait visiter l'église Sainte-Marie de la Nativité et apprenait, s'il ne la savait déjà, la légende de sainte Anne. Pourquoi l'aurait-il oubliée, rentré chez lui ?

Nous avons dit comment une croyance, aujourd'hui très accréditée, attribue la construction de la chapelle d'Auray à saint Mériadec, évêque de Vannes au septième siècle ; comment aussi, à la fin de ce même siècle, le sanctuaire disparut, laissant toutefois au village le nom de Ker-Anna (Village d'Anne) , comme \m souvenir du passé.

C'est une touchante histoh-e que celle du bon Nicolazic, des apparitions dont la bonne Sainte le favorisa, de l'établissement du pèlerinage d'Auray, aujourd'hui le plus célèbre de l'Europe, et combien qui l'ont racontée, chantée, historiens, orateurs, poètes ! On y dépense quelquefois tout un volmne, tant le peuple raffole de ce récit toujours ancien, toujours nouveau, et si long qu'il puisse devenir en certains ouvrages. Comment ne pas en donner au moins un rapide résumé ?

Avertissons cependant d'abord que nous ne faisons pas dater du " bon Nicolazic " le culte de sainte Anne en Bretagne. Il existait déjà, et un fait suffirait à le prouver, celui-ci : A l'occasion de son mariage avec Louis XI, la reine Anne de Bretagne faisait de riches cadeaux aux églises de sa province, et particulièrement à celle de sa patronne située près de la Roche-Bernard, où elle envoyait une chapelle de velours cramoisi avec un calice et deux burettes d'argent.

Mais revenons à Nicolazic. — Keranna n'était qu'un pauvre village, quand sainte Anne le choisit pour sa demeure. Il y a de cela très longtemps, car dès les premiers siècles, la Bretagne baptisée honora l'aïeule du Sauveur et l'humble chapelle de Kéranna fut très probablement l'un des premiers sanctuaires que lui ait consacrés l'Occident devenu chrétien.

Nous sommes au premier quart du dix-septième siècle. A ce moment vivait à Kéranna un bon paysan nommé Ives Nicolazic, vrai Breton, vrai chrétien, qui "communiait tous les dimanches et fêtes de l'année, "dit un chroniqueur du temps ; qui priait Dieu et la Vierge soir et matin ; ou plutôt sans cesse, " ayant toujours son chapelet à la mam. " Il aimait la sainte Vierge Marie, il aimait sainte Anne, qu'il nommait sa " bonne maîtresse, " et sa deévotion pour elle n'était pas seulement un attrait qui le portait à la prier chaque jour ; c'était un sentiment plus ardent et plus vif : c'était l'amour, un véritable amour, et l'amour grandissait, et l'âme se transfigurait peu à peu sous son action mystérieuse.

Or un soir d'été qu'il amenait ses bœufs du pâturage à la source, il s'arrête «aisi de crainte, car en face de lui, sur le bord de la fontaine, " brille une lumière .si grande que l'on voit clair tout à l'entour comme en plein soleil ; " et au milieu de cette clarté, apparaît une belle dame, de figure vénérable, vêtue d'une robe plus blanche que la neige ; elle tient en main un cierge étincelant let ses pieds reposent sur un nuage blanc.

308 LE CULTE DE SAINTE AXNE EN OCCIDENT (il)

Est-ce un rêve, une illusion du sens, '' quelque tromperie du diable ? " Nicolazic est bien perplexe, et à qui dira-t-il son tourment ? Le môme phénomène ou d'autres prodiges semblables se renouvellent nombre de fois pendant près de trob ans : un flambeau merveilleux qui éclaire la route quand il revient des champs ; concerts angéliques qui s'élèvent du Bocenno, où il se trouve tout d'un coup transporté ; nouvelles apparitions de la Sainte dans tout l'éclat de sa blanche auréole et de ses vêtements blancs, tant qu'enfin, au soir du 25 juillet 1624, quand il s'est retiré dans sa grange pour mieux prier, quand il prie depuis longtemps et .qu'il est maintenant mûr pour la mission qui lui est destinée, une grande lumière se fait encore, et surgit encore la Dame blanche d'une majesté incomparable. Enfin, elle va parler :

" Yves Nicolazic, ne crains pas ; je suis Anne, Mère de Marie. Va dire à ton pasteur que dans la pièce de terre appelée le Bocenno, il y avait autrefois une chapelle, consacrée à mon culte. C'était la première de tout le pays. Voilà aujourd'hui neuf cent vingt-quatre ans et six mois qu'elle a été détruite. Je désire qu'elle soit rebâtie par tes soins. Dieu veut que j'y sois honorée encore. "

L'homme, chez le saint, reprenait parfois le dessus. La mission dont il était chargé, lui, l'homme, le pauvre homme qu'il se reconnaissait, n'était-ellc pas trop difficile ? Qu'était-il, lui, pauvre paysan, pour servir de mandataire à l'aïeule du Christ? Comment pourrait-il persuader qui que ce soit de la réalité de sa vision? On le traiterait d'insensé, de visionnaire; on l'accuserait de témérité et d'orgueil ; jamais il ne trouverait l'argent nécessaire pour bâtir la chapelle que demandait la Sainte.

Il fallut une nouvelle apparition et cette fois des menaces. Enfin Nicolazic se décida, mais ses pressentiments ne l'avaient pas trompé, et ce fut, ce jourlà, le commencement de ses épreuves. Le recteur de Pluneret, dom Sylvestre Roduez, l'accueillit fort mal, le traita de songe-creux, et lui défendit de croire à ce qu'il appelait " des rêveries extravagantes. '" Le curé, dom Jean Thomince, iut aussi incrédule. (Entre parenthèses, on donnait en ce temps-là aux vicaires le titre de curés). Le " pauvre homme était découragé et d'autant que maintenant la Sainte lui commandait d'entreprendre en personne la construction de sa chapelle. Elle lui promettait, il est vrai, dçi^ secours matériels, lui donnait même d'un premier coup, dit la légende. " douze quarts d'écus, " mais le clergé ne fut pas persuadé. Nicolazic pas.sait pour un halluciné, et le projet de bâtir un oratoire dans un paj^s où il y avait déjà tant de chapelles abandonnées, paraissait une folie. Le bon et pieux laboureur fut même menacé d'excommunication.

Ces vieux narrateurs, le Père Hughes de Saint-François (1635), Mathias de Saint-Bernard (165]), Kematoux (1659), Jean-Thomas de Saint-Cyrille (1665), savent tout et ne taisent rien. Avec quelle foi et quelle complaisance ils enregistrent les moindres circonstances, les moindres faits ! Ils croient si fort, ils sont si sincères qu'ils inspirent confiance, et du reste la garantie de leur véracité, c'est la fondation du pèlerinage, le mouvement qui va bientôt

FRANCE, SAINTE- ANNE d'aURAY 309

porter les foules vers ce coin de terre jusque-là ignoré, car pour parler comme faisait notre Révérendissime Père Cormier à propos de la Sainte-Baume, comment d'un néant primitif a pu sortir pareil entraînement général marqué de piété si vive et si persévérante ?

Lisez donc la suite du récit : la nouvelle apparition de la Sainte ; la découverte dans le champ du Bocenno de son antique statue ; l'intervention du pieux évêque de Vannes, Sébastien de Rosmadec ; le dévouement des Pères C'apucins maintenant gagnés à la cause ; le pieux enthousiasme du peuple; l'érection du petit oratoire où la statue sera exposée ; la célébration de la première messe le 26 juillet 1625 ; la construction rapide d'une grande chapelle dont les Carmes prendront possession en 1628 ; l'afïiuence toujours croissante vers le sanctuaire. " Le concours fut si grand en l'année 1629, écrit le P. Hugues, qu'on y eût pu compter dans les trois jours, à ce qu'il me sembla, soixante-dix ou quatre-vingt mille personnes, dont la plupart se confessèrent et communièrent. La même chose arrive encore tous les ans. "

La renommée des miracles jointe aux inspirations de la grâce attirait cette armée de pèlerins. L'intercession de la sainte aïeule du Sauveur était manifeste et l'on pouvait dire en Bretagne comme autrefois en Judée : " Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts ressuscitent et les pécheurs se convertissent. " On vit même des paroisses et des \'illes presque entières, sauvées de la peste ou d'autres maladies contagieuses, se transporter à Kéranna pour chanter des hymnes d'action de grâces, comme par exemple la ville de Pont-l'Abbé en 1634.

Thomas de Saint-Cyrille, parlant dans sa Mater honorificata, des miracles opérés jusqu'à 1647, " lesquels, dit-il, ont été consignés dans des hvres ou dans les registres de l'éghse, " compte " douze morts qui, par le mérite de cette glorieuse Mère, ont été rendus à la vie ; soixante malades arrachés à un danger imminent de mort, onze aveugles qui ont recouvré la vue ; neuf muets et dix sourds à qui la parole ou l'ouïe à été rendue ; treize captifs miraculeusement rendus à la liberté ; dix innocents vengés de fausses accusations ; trente-six paralytiques qui ont recouvi'é l'entier usage de leurs membres, et treize autres qui sont revenus à une parfaite santé après avoir été atteints de maladies incurables. Trente-trois ont été sauvés d'un grand sinistre maritime ; trentecinq en danger de se noyer ont dû leur salut à sainte Anne ; treize ont pu échapper sains et saufs de l'esclavage des Turcs. Grand nombre de mères lui doivent leur vie et celle de leurs enfants. La santé a été rendue à plus de cent personnes souffrant de diverses maladies. Cinquante-deux ont été déUvrés d'accidents divers dont la gravité devait leur causer la mort. Enfin un grand nombre ont expié par des châtiments éclatants leur opposition à cette dévotion. Et que d'autres prodiges accomplis depuis 1647, époque où les faits précédents furent consignés ! Mais comme le prix du salut de l'âme l'emporte sur celui du corps, plus dignes aussi et plus remarquables sont les bienfaits miraculeux accordés dans l'ordre spirituel : ces conversions tout à fait prodigieuses

310 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

d'hommes obstinés dans le crime, ces confessions de pécheurs qui s'étaient négUgés depuis cinquante années, et le changement merveilleux des âmes. Le nombre de ces bienfaits est incalculable et n'est connu que des sacrés tribunaux de la pénitence ; par conséquent, à raison du respect dû au sceau inviolable du secret de la confession, ces miracles de l'ordre spirituel restent dans l'oubli et le silence. "

D'Abraham Bosse, l'habile graveur tourangeau (1602-1676), le Cabinet des Estampes de Paris possède ime grande planche qui a précisément pour titre Les miracles de sainte Anne. Autour de la Sainte et de son égUse une vingtaine de cartouches munis de légendes nous font connaître à souhait ces merveilles. La poésie de son côté atteste ces faveurs sans nombre, et cueillons dès maintenant ces deux strophes d'un vieux cantique français, le plus ancien, dit-on, qui existe :

Qui de nous, ô mortels. Secrets sont les desseins

Honorant ses autels De Dieu qui par ses saints.

De prières et d'ofifrandes, Comme par des oracles.

N'a pas reçu soudain Fait paraître à nos yeux

De la divine main Que la terre et les cieux

L'effet de ses demandes ? Sont pleins de ses miracles.

Kéranna est devenu Sainte-Anne. Le nom est le même, mais il prend une signification plus grande, car l'oratoire qui abrite la statue vénérée, au heu d'être la chapelle d'un petit village breton, devient le centre d'une dévotion dont la renommée remplira le monde.

Anne d'Autriche, nous l'avons vu, envoie ici une ambassade, et plus tard, 1639, elle obtient de Louis XIII qu'il donne au nouveau sanctuaire une relique de la Sainte apportée de Jérusalem en 1232 par Geoffroy du Soleil, gentilhonmae de l'Orléanais. Quand le précieux don arrive à Nantes, la ville s'organise en pèlerinage, et c'est elle qui l'apporte en grande solennité jusqu'à Auray. Une confrérie, dite " confrérie Royale, " est étabhe, et des milliers de personnes se font un honneur comme un devoir d'y appartenir. En 1644 Henriette de France, reine d'Angleterre, fuyant devant ses sujets révoltés qui devaient bientôt décapiter leur roi, est jetée par une tempête sur les côtes de Bretagne, et quelques jours après, elle vient prier à Sainte-Anne d'Auray. Un tableau que l'on conserve encore dans la basilique, la représente s'inscrivant sur le registre de la confrérie en présence d'un Carme et de Nicolazic. Trois ans plus tard, la reine exilée, ayant retrouvé sa fille, offrait au sanctuaire une croix diamantée en souvenir de cette grâce insigne. Marguerite de Lorraine, duchesse d'Orléans, donnait une statue en argent massif, et la femme du grand Dauphin de France, en 1682, une lampe très riche, comme gage de reconnaissance.

Le pèlerinage est fondé depuis longtemps, le mouvement établi, et c'est pour toujours. Notons le pèlerinage de la duchesse d'Angoulême en 1823, do

FRANCE, SAINTE- ANNE d'aURAY 311

la duchesse de Berry en 1828, la première offrant un ostensoir, et la seconde une lampe d'argent ; de même la pieuse visite de Napoléon III en 1858, du général de Sonis en 1872, du général de Charette, de Montalembert, de Louis Veuillot ; le cadeau de l'impératrice Eugénie, reliquaire en argent massif orné de médaillons émaillés ; l'ornement brodé par la comtesse de Chambord, gracieux pendant à la chasuble autrefois présentée par Anne d'Autriche, etc.

Laissez-nous citer ici une demi-page de Mgr Baunard : "Le 8 décembre 1872, fête de Marie Immaculée, un spectacle gi-andiose fut donné à M. de Sonis, dans la petite ville bretonne de Sainte-Anne d'Auray. Avant de partir pour la guerre, sept cent marins de la circonscription de Vannes étaient venus se recommander à sainte Anne. Ils revinrent tous au pays. " M'autorisezvous, demanda le commissaire de l'inscription maritime au vice-amiral Gicquel des Touches, m'autorisez-vous à les convoquer pour un pèlerinage d'actions de grâces ? " — " Non seulement je vous y autorise, répondit l'amiral, mais je vous y accompagnerai. " C'était ce pèlerinage qui se célébrait cette année 8 décembre 1872.

" Toute la Bretagne était là, représentée par trente mille pèlerins. La messe solenneUe fut célébrée à la Scala sanda, en présence de l'évoque de Vannes. Mgr Fournier, évêque de Nantes, y parla ; des milliers de fidèles s'approchèrent de la table sainte. On vit le général de Sonis s'avancer un des premiers pour recevoir son Dieu. Toute cette foule semblait n'avoir qu'un seul esprit,^ qu'un seul cœur. M. de Sonis pria beaucoup. Toute la nuit précédente, il avait fait faction aux pieds de sainte Anne, apprenant d'elle comment on offre une fille au Seigneur, de même qu'elle avait autrefois offert à Dieu la Vierge Marie \ " Cette dernière ligne était une allusion à la prise d'habit de Mlle Marie de Sonis, qui eut lieu le 2 février de l'année suivante, à la maisonmère du Sacré-Cœur de Paris.

On a pris note de ce chiffre quasi-fantastique : trente mille pèlerins, mais quiconque a vu Sainte- Anne d'Auray en juillet, surtout le 25 ou le 26, jour de la fête, ne le croira pas majoré pour l'effet.

Nicolazic avait rêvé pour sa "bonne maîtresse" d'une égUse "grande comme une cathédrale. " Or ce beau morceau d'architecture dessmé par M. Deperthes en 1865, dans le style renaissance du temps de Louis XIII, c'est vraiment une cathédrale, et rien d'imposant comme cette haute tour dominée par la statue dorée de la Sainte, trône tout céleste, phare des marins et voyageurs, étoile radieuse qui réapprend aux malheureux l'espérance avec la prière 2.

En quel nombre ils arrivent pour la fête, les pèlerins, non seulement de toute la Bretagne, mais du Maine, de la Normandie, de l'Anjou, de la Touraine, du Poitou, de la Picardie, de la Bourgogne, même de l'étranger ! Et proportion gardée, il en est de même tout le long de l'été. Les pieux pèlerinages se succèdent, et pour le seul diocèse de Vannes, soixante-dix paroisses se rendent ainsi en procession au sanctuaire. Pour l'année entière, on compte en moyenne

312 LE CULTE DE SAINTE ANXE EX OCCIDEXT (il)

deux cent mille pèlerins, et le nombre des messes s'élève à dix mille. Vous îjavez ce refrain :

Da zantez Anna Da zantez Anna Da zantez Anna Nebia, Anna N'ankoua.

" A Sainte-Anne, à Sainte-Anne, à Saint€-Anne qui va prier, sainte Anne ne l'oublie pas. " Et ce mot du poète :

C'est notre mère à tous ; mort ou vivant, dit-on, A Sainte-Anne, une fois, doit aller tout Breton.

Tout Breton, en effet, y vient au moins une fois, si ce n'est pas dix fois et cent fois. Et ici, malgré tous nos soucis de brièveté, comment ne pas recueillir comme un dernier hommage à " l'archiduchesse de Bretagne " — le mot est d'un évêque — une page signée d'un grand nom, le plus grand pour quelquesuns de la critique de théâtre. Jules Janin — car c'est de lui qu'il s'agit — Jules Janin a-t-il partagé la foi des siniples ? S'est-il un jour mêlé à cette foule de pèlerins dont il admire la piété si vraie, si confiante, si heureuse ? A-t-il pensé que, au pays d'Arvor, la Vierge cédait sa place et son titre à son auguste Mère, car il dit " Notre-Dame d'Auray, " non, comme tout le monde, " Sainte-Anne d'Auray. " En tout cas, c'e.st bien avec toute son âme, ce semble, qu'il écrit :

" Non loin de Vannes, n'est-ce pas Auray qui se montre à nous sous .son aspect tout breton ? Auray, c'est la forte citadelle qui a joué un grand rôle dans notre histoire. Ce nom-là vous rappelle la terrible bataille où mourut Charles de Blois, où Duguesclin fut fait prisonnier, où Chsson perdit un oeil. Son port €st sûr, ses fabriques sont nombreuses ; elle vit de sa pêche, de son industrie, et enfin elle est célèbre dans toute la Bretagne par le fameux pèlerinage de Sainte-Anne. Notre-Dame d'Auray, c'est la chapelle élevée à une heue de la ville, dans les landes de Plunéret, sur l'emplacement même où fut trouvée une image de la Sainte. C'est le lieu sacré de la Bretagne, c'est la chapelle des grands miracles, c'est le saint lieu de charité et d'espérance. . .

'' Notre-Dame d'Auray, priez pour nous ! Chaque année, plus de cent mille chrétiens accourent de toutes les parties de la province, pour se prosterner à Notre-Dame d'Auray. Il en vient du pays de Léon, douces vallées, frais sentiers de verdure, éblouissantes campagnes, la terre bénie des églises, des chapelles, des calvaires placés sur le bord des sentiers. . .

"Vous reconnaissez le pays de Léon à sa piété profonde, à son regard sérieux, à son pas solennel. Le pèlerinage l'appelle ; il part, le chajxîlet :\ la main, et déjà son voyage est une prière ! Beau voyage d'un chrétien ! Les cloches sonnent sur son passage ; les oiseaux chantent leurs cantiques, le prêtre le

bénit quand il passe, l'église a pour lui un asile et des prières. I^ Léonais est austère : l'homme et la femme sont vêtus de noir. . .

" Le pèlerinage d'Auray est la grande fête des croyants de toute la Bretagne. Les pèlerins y \'iennent du riche pays de Léon, des fraîches vallées de Goëro, ainsi que des plaines arides de Cornouailles. L'homme de Cornouailles est poète, improvisateur ; il marche où l'imagination l'appelle ; il s'en va à Notre- Dame d'Auray, tout paré de sa veste brodée, menant sur son cheval sa jeune femme, la tête ornée de dentelles et de ses longs cheveux, sa plus belle parure.

"Il en vient du pays de Tréguier et ceux-là foulent aux pieds la violette et la fleur de lait. Ils marchent, les heureux, entre deux haies d'aubépines et de chèvrefeuille. Laissez passer le paysan de Tréguier qu'il apporte ses vœux et ses prières à Notre-Dame d'Auray.

" Il y a pourtant le pèlerinage de Saint-Mathurin à Moncontour, le pèlerinage de Notre-Dame de Bon-Secours à Guimgamp, mais ni Monsieur saint Mathurm dont les bœufs même vont baiser la châsse d'argent, ni madame de Bon-Secours, que l'on invoque pendant la nuit, nuit dangereuse aux jeunes pèlerins des deux sexes, ne font oublier Notre-Dame d'Auray. . .

" Saint pèlerinage ! Il attire toutes les âmes. C'est surtout vers la fin de juillet, à la fête de sainte Anne, que les chemins d'Auray et de Plunéret se couvrent de ces pieux voyageurs ; alors le village n'a plus assez de maisons, la ville plus assez d'hôtelleries. Mais qu'importe ? Celui qui ne rencontre pas de toit hospitalier, couche à la belle étoile ; Madame Anne lui sourit du haut du ciel, les étoiles le couvrent de leurs clartés divines ; il a prié ce soir, et demain, à son réveil, il ira se plonger dans la fontaine salutaire, demain il ira s'agenouiller à l'autel de la Sainte, il chantera dans la longue procession la longue litanie. 0 bonheur ! il pourra contempler, face à face, la statue de sainte Anne, sauvée par un miracle. Oui certes, le miracle éternel et divin de la croyance, de la reconnaissance et de la charités "

C'est beau comme un poème, comme une chanson de Botrel, par exemple, la Réponse de la grand' mère. . . " Partir, c'est mourir un peu, " au moins partons en chantant :

J'ai ben reçu, mon petit-fieu. Pense à moi, souvent, très souvent ;

La lettre où tu me dis adieu Et chaque fois que le grand Vent

Avant de partir en campagne. Viendra de la côte bretonne,

Et je dicte la lettre-là, Laisse-le te ben caresser.

Que tu liras ben loin déjà II t'apportera le baiser De la Bretagne ! Que je lui donne.

J'en ai tant dit des " Au revoir ! " Je prierai la Vierge d'Arvor,

Que je devrais ben en avoir Ben que j'invoque, et mieux encor

Pris l'habitude ; Sainte Anne lorsque je suis seule :

C'est elle qui doit, dans les cieux,

Pourtant j'ai le cœur plein d'émoi : Protéger tous les Petits-fieux,|

C'est qu'aussi je n'ai plus que toi La bonne aïeule !

Plus que toi, tout seul en ce monde . . .

LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

Et qu'importe une demi-page de plus ? Voici •' la chanson de la Reine Anne " d'Anatole Le Braz. Goûtez encore, chantez toujours :

Nous vous avons appelée Anne.

Plus grande, je vous conterai Combien douce, au pays de Vanne, Fleurit Anne, la fleur d'Auray.

Quand vous serez encore plus grande.

En juillet, au temps du ciel bleu, Nous vous mènerons par la lande A la grand'mère du bon Dieu.

Et vous verrez vers sa filleule La vieille sainte Anne venir.

Et sur vous ses doigts fins d'aïeule Se poseront pour vous bénir.

Par la vertu d'Anne-la-Bonne, Vous serez dans votre maison

La fleur d'ajonc, la fleur bretonne Qui fleiu-it en toute saison.

Si nous dormons alors sous terre Où s'appuyèrent nos genoux, A Sainte-Anne, au pays austère.

Priez en souvenir de nous.

Nous vous avons appelée Anne.

Vous avez les yeux fins et beaux Comme la reine paysarme, Comme la " Duchesse en Sabots. "

etc.

La Chanson de la Bretagne, 1901.

IL EN Bretagne

Madame saincte Anne est chez elle en Bretagne. D'après Henri Colas, poète du terroir, elle aurait un jour confessé au Seigneur qu'elle " s'ennuyait en Paradis : "

C'est vrai, j'y ai trop de loisirs.

Et je voudrais un peu d'ouvrage.

— Eh bien ! souris-moi, car je gage Que je vais combler tes désirs :

J'ai la Bretagne, et te la donne ; Si tu vexix, sois-en la Patronne :

Ainsi seront pris tes loisirs.

Et sainte Anne embrassa Jésus.

Auray devint sa capitale ; Elle aima tant sa cathédrale.

Son pays, ses Bretons têtus.

De son peuple fut tant aimée, Tant chérie et tant acclamée Que jamais ne s'ennuya plus.

Il y a davantage : sainte Anne était Bretonne, même Bretonne bretonnante. Ecoutez la légende de Cornouaille telle que la raconte M. Anatole Le Braz » :

" Eh oui ! sainte Anne était Bretonne. Allez au château de Moëllien, on vous montrera la chambre qu'elle habitait, du temps qu'elle était reine de cette contrée. On la bénissait dans les chaumières, à cause de sa bonté, de son infinie commisération pour les humbles et pour les malheureux.

''S'étant, un jour, éloignée de son mari, et marchant au hasard, elle arriva dans l'anse de Tréfentec. Une barque de lumière s'y balançait doucement, quoique la mer fût très agitée ; et, à l'arrière de la barque se tenait un ange blanc, les ailes déployées en guise de voiles. L'ange dit à la Sainte : " Monte,

afin que nous appareillions, car les temps sont proches. " — "Où prétendezvous me conduire ?" — "Le vent nous mènera : la volonté de Dieu est dans le vent. "

'' Ils voguèrent du côté de la Judée, et prirent terre dans le port de Jérusalem. Quelques jours plus tard, Anne eut une fille, que Dieu destinait à être la Vierge. Elle l'éleva pieusement, lui apprit ses lettres dans un livre de cantiques, et fit d'elle une personne sage de corps et d'esprit, digne de servir de mère à Jésus. Sa tâche terminée, comme elle se sentait vieiUir, elle implora le ciel, disant : " Je me languis de mes Bretons. Qu'avant de mourir, je revoie ma paroisse, la grève, si douce à mes yeux, de la Palud en Plouvnevez-Porzay ! " Son vœu fut exaucé. La barque de lumière la revint prendre, avec le même ange à la barre ; seulement il était vêtu de noir, pour signifier à la Sainte son veuvage ; le seigneur de MoëUien ayant trépassé dans l'intervalle. Les gens du château, assemblés sur le rivage, accueillirent leur châtelaine avec de grandes démonstrations de joie. " Allez ! leur dit-elle, et distribuez aux pauvres tous mes biens ! "

" Elle résolut de finir ses jours terrestres dans la pénitence. Et désormais elle vécut ici, sur cette dune déserte, en une oraison perpétuelle. L'éclat de ses yeux rayonnait au loin sur les eaux, comme une traînée de lune. Aux soirs d'orage, elle était la sauvegarde des pêcheurs. D'un geste elle apaisait la mer, faisait rentrer les vagues dans leur Ut, ainsi qu'une bande de moutons à l'étable. Jésus, son petit-fils, entreprit à cause d'elle le voyage de Basse-Bretagne. Avant de gravir le Calvaire, il vint lui demander sa bénédiction, accompagné des disciples Pierre et Jean. La séparation fut cruelle : Anne pleurait des larmes de sang, et Jésus avait beau faire, il ne réussissait point à la consoler. Finalement il lui dit : " Songe, grand'mère, à tes Bretons. Parle ! Et, en ton nom, quelque faveur que ce soit, je suis prêt à la leur accorder. "

Sainte-Anne de la Palud serait donc — les gens du pays nous l'affirment d'ailleurs — la " mère de Sainte-Anne d'Auray, " et poiu-quoi pas puisque plus ancienne d'un bon bout ? Qu'est-ce que cette autre Sainte-Anne de Bretagne ? Un paysagiste anonyme et sûrement trop modeste, nous en trace le dessin très achevé que voici :

" Parmi les magnifiques grèves qui entourent la baie de Douarnenez, l'une des plus belles, au dire de tous, est celle de Sainte-Anne-la-Palud. Une longue traînée de sable fin, impalpable, s'étend jusqu'à plusieurs kilomètres. Pas de rochers, pas de brisants : rien que cette poussière blanche, si légère, si sèche que le moindre souffle de vent l'emporte au loin, l'amoncelle en dunes : collines éphémères, aujourd'hui fixées par la pluie, demain desséchées par le premier rayon de soleil, et qui s'envolent, se dispersent, pour se reformer plus loin.

" Un sentier grossièrement tracé par les charrettes des paysans en quête de sable, conduit à travers mille détours sur une falaise assez élevée ou plutôt sur une immense dune figée. Des chardons bleus, des graminées, des liserons roses, ont implanté leurig racines tenaces dans cette poussière légère et l'ont immobilisée ; mais nulle trace de culture : c'est un désert aride où les venta

LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

d'automne soufflent avec furie ; où le soleil de juillet brûle et dessèche la pauvre végétation, déjà bien attaquée par le souffle de la mer.

" Entourée d'une ceinture d'ormes rabougris, tordus, perdant leur sève par mille blessures, une chapelle de granit gris dresse son clocher à jour, et le A'ieux coq de la flèche, mutilé dans sa lutte incessante avec tous les vents du ciel, redresse sa tête dédorée comme pour annoncer un sanctuaire vénérable ^ntre tous.

" En dehors de l'enceinte formée autour de la chapelle par des ormes rabougi-is à feuilles rares, tant le vent de la mer leur est cruel, c'est la soHtude des dunes et des landes. Au printemps, ces terres désolées ont leur moment de fugitive beauté quand par exemple les ajoncs, les genêts se parent de leurs fleurs d'or. — Mais à part quelques pâtres paissant leurs petites vaches noires, quelques pêcheurs donnant un coup de senne sur la grève, nulle part personne. Au loin, très loin, apparaît seulement, le clocher de Plonévez-Porzay, la paroisse dont dépend cette Sainte-Anne, dit€ de la Palud.

" La veille du dernier dimanche d'août, tout un peuple se transporte sur cette lande, et le désert s'emplit comme par enchantement. Toutes les routes sont couvertes de pèlerins, la baie sillonnée d'une multitude de barques. Douarnenez-Crozon, Plougastel déversent à toute heure des nuées de pêcheurs endimanchés.

" C'est un véritable pèlerinage national que Sainte-Anne-de-la-Palud. Ici les Bretons sont chez eux, et les diverses paroisses de la Cornouaille et du Léon aiment à s'y retrouver chaque année dans la fraternité touchante des vieux Celtes. Si le temps est beau, si la moisson est terminée, il en vient de partout, et la lande se couvre de charrettes, de baraques, de tentes et d'abris de toute sorte. Il y a les pêcheurs de Plougastel, partis de bon matin, dans la nuit peutêtre, et que sept lieues à pied n'ont pas effrayés ... ; il y a les gens de Châteauhn, tout de noir vêtus. . . les montagnards de Pleyhen, de l'Arhès et des Montagnes Noires en habit de laine brune aux boutons rouges, la culotte courte, les guêtres noires brodées de vert ; les paysans de Quimper en bleu ciel, le gilet brodé d'or ; il y a les rieuses jeunes Allas de Pont-Aven et de Banalec, avec un teint ro.se et de grands yeux bleus moqueurs ; et plus nombreux encore les pèlerins de Douarnenez, de Pont-l'Abbé et de Locronan.

" Tout le clergé aus.si des environs est accouru. C'est jour de grande fonction, car tout ce monde " va à confesse " pour communier le lendemain. Déjà la vieille statue fruste, gro.ssière, toute noire, qui est là dans un enfoncement de la chapelle, a revêtu sa robe de satin bleu avec un entre-deux de magnifiques dentelles d'or. Une énorme couronne de roses rouges et blanches écrase sa tête. De chaque côté du piédestal, s'élève un énorme porte-cierges en bois tourné et sculpté, autour duquel rayonne le vieux bedeau très fier d'être si occupé. Les plus fervents pa.sseront la nuit en prière aux pieds de sainte Arme ; les cierges par milliers illumineront la chapelle, leur clarté vacillante au souffle de la mer donnant d'étranges teintes à ces figures incultes courbées devant l'autel . . .

" On devine ce que sera le lendemain avec le surcroît des pèlerins ou des simples curieux de Quimper et de Brest ; les files de boutiques chargées de souvenirs ; les cloches qui sonnent, même la vieille un peu fêlée qu'on a trouvée, dit-on, sur la grève, il y a plus de cent ans ; tout le monde qui se range sur deux lignes ; la procession, précédée de V'ingt tambours battants ; les croix et les bannières ; les jeunes filles vêtues bleu et blanc, portant la statue de la Vierge ; les femmes en costume rouge étincelant d'or, portant la statue de sainte Anne ; les hommes soutenant la châsse pleine de saintes reliques ; M. le Maire, M. le Curé ; les lourdes syllabes celtiques du vieux cantique à sainte Anne ; la grand 'messe, le sermon vibrant, la dernière bénédiction.

" Puis encore quand la fête est finie, les routes noires de monde — puis les ombres venant peu à peu s'étaler sur les dunes maintenant désertes car toute journée de soleil a son soir — et au lieu de ces voix humaines, joyeuses tout un jour, le soupir éternel des forêts et des flots, et au-dessus, la bonne vieille Sainte, heureuse d'avoir eu au moins un jour, son jour *. "

Pure poésie, tout autant que ce Pardon de M. Rousse :

Sur les dîmes, parmi des tentes innombrables, Autour d'une chapelle, au brûlant soleil d'août, Tout un peuple, qui prie en silence, est debout ; On n'entend que la mer se brisant sur les sables.

Douze tambours soudain battent un roulement ;

Du clocher de granit s'élance une volée ;

Et voilà qu'à travers la foule amoncelée

Des bannières, des croix s'avancent lentement.

Salut, vieux étendards ! Salut, dômes gothiques Saints bretons, bénissez votre peuple à genoux î etc.*

" En Bretagne, dit le P. Mermillod, plusieurs chapelles sont bâties sur le bord de la mer, et très peu de marins s'embarquent sans avoir fait visite à l'une ou à l'autre. Ils se portent de préférence vers Sainte-Anne-du-Houlin, près de Saint-Brieuc. Peut-être serait-il difficile de trouver dans ce pays si catholique dix églises qui n'aient pas un autel sous son vocable. "

En tout respect, la " préférence " varie selon la proximité des Heux, car il est naturel que, sauf Sainte- Anne d'Auray où, l'on s'en souvient, " tout Breton doit venir au moins une fois en sa vie, " la piété, souvent pressée autant que pressante, aille au plus proche. En général, c'est toujours assez proche en effet, car Madame saincte Anne est partout en Bretagne. Elle est à Ramagné en Ille-et Villaine, et elle y fait des miracles » ; elle emplit tout le diocèse de Quimper, avec ses églises ou chapelles de l'Ile-de-Batz, Comanna, Kernilis près de Lesneven ; de Lanveoc sur la rade de Brest, Guilvenec près de Penjnarch, Daoulas, Botsorhel, Carhaix, Elliant, Erqué-Armel, Fouesnant, Ker-

318 LE CULTE DE SAINTE ANXE EN OCCIDENT (il)

nevès, Lampaul-Guilmiliau, Moëlan, Ploueis, Plougerneau, Saint-Frégeant ' ? Pour le pays de Nantes, M. l'abbé OUivier, auteur d'un remarquable ouvrage sur notre Sainte, nous fait connaître à son tour : " l'antique oratoire de Lessaint, à Guénouvry ; la chapelle de Casson et celle de Sainte- Anne de Campbon, devenue l'église paroissiale ; Saint€-Anne de Rohart, en Savenay ; Sainte-Anne du Goust, à Mal ville ; au ^àllage de Coursay, en Monnières, la chapelle bâtie, en 1644, en l'honneur des " saints Anne, Joseph, et Marie ; " à Montbert. la chapelle fondée par Pierre Bedeau, procureur du roi ; à Sainte- Pazanne, Sainte-.\nne de la Préauté, où, le 3 août 1670, est fondée une messe, chaque dimanche, " et toutes les fêtes commandées par l'Eglise et spécialement le jour de la fête de sainte Anne, nonobstant la suppression qui en a été faite. " D'autres chapelles, élevées dans l'églLse ou accolées à ses murailles se voyaient, conune à Mouzillon, Saint-Philbert ot Notre-Dame de Clisson. Entrons, continue le même auteur, dans la vieille cathédrale des Félix et des Gohard. Nous y trouvons une chapellenie, érigée en l'honneur de sainte Anne, dès le xiie siècle, et une autre instituée par l'évêque Henri, en 1305. Lors du choléra de 1832, ime neuvaine de sainte Anne fut établie à Saint-Pierre. Les églises de Saint-Saturnin, Sainte-Croix, la Chartreuse, 1466, témoignaient de même de leur révérence pour l'aïeule du Christ, par une chapellenie, une confrérie et une chapelle ^ "

Il appartenait au même auteur, curé de Sainte-Anne de Nantes, de nous raconter l'histoire de sa propre église, et nous regrettons v-iveraent de ne iwuvoir reproduire in extenso ces nobles pages. En résumé, "le 28 septembre 1792, im chasse-marée de Carnac — il se nommait la Sainte- Anne — jetait l'ancre en face de l'île Sainte-Anne, apportant à Nantes les choches dont la Révolution venait de dépouiller la chapelle de Nicolazic. N'était-ce pas comme un éveil donné à la piété nantaise ; une sollicitation d'offrir un refuge à l'aïeule du Chri.st, de nouveau exilée ?. . . En tout cas, le 22 novembre 1846. se trouvait dressé et bénit, sur le vaste plateau de la Hautière, le nouveau sanctuaire de la Sainte, cette flèche hardie qui domine au loin la cité ; cette gentille nef gothique ; ce majestueux autel de marbre qu'encadrent d'élégantes boiseries et ce bel orgue ; ces gracieuses verrières qui redisent l'histoire de sainte Anne; ces nombreux ex-voto qui racontent ses bienfaits. Les fidèles lui font, par milliers, une filiale garde d'honneur, daas cette confrérie, fondée par Mgr de Hercé, 1846, et érigée, 9 décembre 1879, en archiconfrérie, par Léon XIIL liCs jours bénis de sa neuvaine deviennent, chaque année, pour la cité et ses 50,000 pèlerins, comme ime fête nationale. A l'extrémité de la verdoyante avenue qui aboutit à l'église, s'élève, au sommet des cent vingt marches d'un monumental escalier, cette grandiose statue de bronze, d'une expression si maternelle, majestueuse et profonde : c'est sainte Anne et sa Fille bénissant le port de Nantes. I^ 22 avril 1851, la cité pour ainsi dire tout entière, formant une incomparable cour d'honneur à toutes les autorités religieuses, civiles, militaires et académiques de la ville était accourue l'inaugurer et la saluer de ses chants*."

Au moins cueillons une strophe de la pièce signée Elisa Morin :

Sur ce haut piédestal celle au loin qui rayonne, Est du pays breton la puissante patronne ! Le ciel de ses pouvoirs charge son bras divin. Sa fille est sur son cœur : ces deux célestes femmes Semblent en s'enlaçant unir aussi leurs âmes Poiur veiller sur notre destin.^"

Plus haut, l'abbé Ollivier avait écrit à propos de la chapelle de Vue au pays de Retz : " Cette chapelle, avec son vieux cimetière et son champ de foire, existe de temps immémorial. Le marché conclu le 30 août 1644 entre le recteur Mathieu Odye et les Favreau de la Bodinière, parle expressément d'une reconstruction. La chapelle était le centre d'un pèlerinage fréquenté; sainte Anne y opérait des miracles, ainsi qu'en témoignent des actes notariés que l'on peut voh- encore. "

Et Rennes, l'ancienne capitale du duché de Bretagne, n'aurait-elle ici aucune contribution à nous fournir ? Oui plutôt, et la sienne est d'autant plus appréciable qu'elle nous reporte plus loin dans le passé. Au haut de la rue Saint- Maio, en effet, s'élève un vieux monument religieux qui remonte au xv^ siècle •et qui sert aujourd'hui de magasin quelconque. C'était autrefois une chapelle de Sainte-Aime, dépendante d'un hôpital fondé en 1340 par plusieurs confréries de métiers de la ville. En face, se trouvent les ruines de l'antique église des Dominicains, " auprès de laquelle, dit un sympathique écrivain, nous ne sonunes jamais passé sans éprouver un sentiment de tristesse en songeant aux jom-s de la splendeur passée ". " — Avant la Révolution française, une confrérie de notre Sainte se réunissait dans cette chapelle, et un rescrit de Grégoire XVI l'a rétabUe en 1841 avec toutes les indulgences qui y étaient primitivement attachées ^^.

Sans aller plus loin, pas même à l'aimable petite Sainte-Anne du Portzic, près -de Brest, nous conclurons déjà que la bienheureuse Mère de la Vierge Marie •est bien manifestement, authentiquement, la Patromie vénérée du pays d'Armor, comme la bénie Vierge elle-même en reste toujours la Reine très aimée. Elle l'est même au sens canonique du mot, car on sait que, sur la fin de 1912, à la demande du clergé et des évêquesdu pays, sa Sainteté Pie Xa donné à leur chère Sainte ce titre mamtenant officiel de " Patronne de la Bretagne i'. "

Nous finirions là si une délicieuse petite histoire racontée par le R. P. Dugard, 0. M. I., dans la Bannière de janvier 1912, ne nous hantait ici la mémoire. Elle est intitulée : Je le dirai à votre maman, et la voici :

" Chacun sait que la dévotion à la Bonne sainte Anne est grandement populaire chez les Bretons. De là une confiance voisine de la familiarité dans leurs rapports avec les autres saints du paradis, serait-ce la sainte Vierge, ou saint Jean-Baptiste. Voyez plutôt.

" On vient de transporter à Lourdes une pauvre Bretonne de sept ans, pa-

320 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

ralysée de toute la partie inférieure du corps. Doucement conduite dans sa voiturette par des mains délicates, elle suit les évolutions du pèlerinage ; partout elle prie avec une piété d'ange ; partout elle se sent enveloppée par la prière ardente de la foule, qui, nulle part, comme à Lourdes, n'a la vertu d'émouvoir la terre, et, si j'ose dire, de commander au ciel ; car là, mieux qu'en aucun endroit du monde, on sent la profondeur de ce mot de saint Augustin : " La prière, c'est la toute-puissance de l'homme et la faiblesse de Dieu. "

" La Vierge qui a guéri, presque ressuscité, un Gargam, qui ne croyait pa-s au miracle et détournait les j-eux de la croix, va-t-elle s'incliner vers cette innocente ? Elle est si naïvement confiante, la chère petite infirme! Ses yeux sont figés sur la blanche vision de la Grotte ou sur Jésus-Hostie, qui passe en faisant le bien : prière des yeux, prières des lèvres aussi, et du cœur, et de l'être tout entier ! . . .

" Or, d'autres furent guéris, mais la petite Bretonne fut ramenée à la gare sans amélioration. Là, elle supplie avec des larmes qu'on la conduise encore à la sainte Grotte. Les brancardiers consultent leur montre et leur cœur. Il reste un peu de temps. En route ! Voici de nouveau aux pieds de la Madone du Gave notre petite mendiante de miracle, plus obstinée que la Chananéenne.

Elle prie, elle pleure Hélas ! rien et rien. Cependant l'aiguille a marqué

la dernière minute accordée avant le départ du dernier train. La mort dans l'âme, les infirmiers entraînent la chère dolente vers la station. Mais voici la scène la plus étrange ! Au moment de quitter la Vierge, notre fillette se retourne, et, lui montrant son petit poing nerveusement serré, elle lui crie : " Voas ne voulez pas me guérir ? Eh ! bien, je le dirai à votre Maman î "'

" Elle est aassitôt guérie, saute de sa voiture et marche. "

RÉFÉRENCES, NOTES, ADDITIONS

(1) Mgr Baunard, Le Générai de Sonis, in-8, 1891, p. 426.

(2) A part M. l'abbé Nicol qui consacre A-ingt-cinq ou trente i)aRes de son li\Te à la description de la basilique. M. l'abbé I^^Guen a écrit un long et curieux ouvrage sur le symbolisme de sa structure et de son ornementation. 11 y explique l'orientation de l'église (p. 19), la croix (p. 28), les portes (p. 30), (p. 43), les autels p. (>2), les degrés du sanctuaire (p. 71), les statues (p. 79), le plein cintre (p. 97), la .sculpture d'orncnjcnt (p. 104), les arccjuix de la voûte principale (p. 122), les piliers (p. 138), les conipartiuienls des voûtes (p. 150), les couronnes (p. 175): un l)on livre en vérité mais qui n'eût rien perdu à être plus simplement écrit. La prière du commcnocim'nt est touchant*' : " O puis.sîmt<' patronne des Bretons, priez Notre-Seigneur de liénir ces papes dcstintVs ii exi>oser à vw enfants les principaux symboles qui enrichissent votre demeure et les vérités saintes dont ils provoquent le souvenir, afin que la contemplation des grandeurs de Dieu et des admirables desseins de sa miKéric«»rde fasse jaillir de leurs cœurs

FRANCE, SAINTE-ANNE d'aURAY ET LA BRETAGNE (SUPPL.) 321

un cantique de louanges et d'actions de grâce. " L'abbé LeGuen, Basilique de Sainte-Anne, Symbolis)ne, Vannes, Galles, 1877, in-12, 184 pages.

(2) Jules Janin, La Bretagne, Histoire, paysage, monuments, in-8, Paris, s.d., p. 623. — (3) Au Pays des Pardons, p. 283. — (4) Anonyme, En Bretagne, libr. Marne.

(5) Revue de Bretagne et de Vendée, t. xxvi, p. 381. — Voir aussi A. LeBraz,. Au pays des pardons, ou l'édition américaine The Land of Pardons, New York,^ 1906, p. 282. A propos de ce sanctuaire et de sa grande fête annuelle, M. LeBraz nous décrit les préparatifs domestiques et jusqu'aux cérémonies de la toilette. Chaque famille conserve soigneusement son costume le plus beau dans un placard qui ne s'ouvre qu'une fois l'an, pour le " dimanche de sainte Anne. " Il appartient de droit ce jour-là à l'aînée des filles où à la bru, etc.

(6) Cf. M.-L. Badiche, Histoire de la chapelle miraculeuse de Sainte-Anne de la Basserie, in-18, Sainte-Anne, 1843. — (7) Belle étude de M. l'abbé J.-M. Abgrall sur les Monuments du cidte de sainte Anne au diocèse de Quimper, 14 pages in-octavo (dont 9 ou 10 consacrées aux églises ou chapelles, et le reste aux images de la Sainte), dans Revue de Bretagne, t. xxvii, 1902, p. 161-174. — (8) Athanase Olhvier, Sainte Anne, in-8, 446 pages, Nantes, 1907, p. 355. — (9) Athanase Ollivier, l. cit., p. 358. — Le même auteur raconte dans la Semaine religieuse de Nantes, 26 juillet 1913, la visite de Louis XIV au couvent franciscain de la Hautiêre, le 3 septembre 1661, " venant ainsi comme introniser le culte de sainte Anne sur la coUine que devait un jour glorifier son temple. " — (10) Ollivier, /. cit., p. 359. — Notre " poète national, " Louis Fréchette n'a pu taire l'émotion qu'il éprouva devant cette statue : " Le vieux loup de mer, le rude et naïf matelot qui revient des parages lointains après de longues années d'absence ; le marin qui part plein d'espoir et le regard tourné vers l'inconnu, tous se signent en passant devant la sainte patronne de la Bretagne. C'est comme la personnification visible de la Patrie qu'ils saluent. C'est l'adieu de départ, c'est la bienvenue au retour. " Dans la Patrie (journal) 1887. — ( 11-12 ) Gautier, Dici. des confréries, p. 139. — (13) Cf. la revue mensuelle Rome, février 1913.

Bibliographie (à part les ouvrages indiqués ci-dessus) :

1625. Spondanus Apamiensis Ep. et Card., Annales, ad ann. 1625.

1635. Le Père Hugues de Saint-François, Les Grandeurs de sainte Anne, 1635, in-8.

1645. Jean Guillemot, Delineatio observantia: Carmelitanœ Redonensis, Lutetiae 1645, ch. 31.

1651. Mathias de Saint- Bernard, Les triomphes de sainte Anne dans sa vie cachée, in-4, Paris, 1651.

1659. Un Père de la Compagnie de Jésus (Kernatoux), La gloire de sainte Anne, 1659, 1682, 1822, 1847 (à Vannes, chez N. de LaMarzelle, in-32, 142 p.)

1665. Fornara, in Anno memorabili Carmelitarum, t. ii, sub die 26 julii p. 233. — Daniel a Virgine Maria, in suo Speculo Carmelitarum, t. ii, part. 4a, 26 jul., nO 2139. BoUandistes, Acta sanctorum, t. vi jul.

1843. M. L. Badiche, Histoire de la Chapelle miraculeuse de Sainte-Anne de la Basserie (Ramagné, Ile et Vilaine) ; Vie de sainte Anne, 1843, Sainte Anne, in-18, 208 pages.

322 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

1849. Vie de sainte Anne, ignorée jusqu'à ce jour. Sainte-Anne d'Auray, ses miracles, souvejiirs historiques et curiosités du pays. Vannes, 1849, in 8.

1863. Alfred Lallemand, Notice historique sur la très ancienne chapelle de Sainie- Anne et la stattie miraculeuse qui en provenait, et sur la précieuse relique donnée par Louis XIII au pèlerinage de Sainte-Anne près d'Auray. Vannes, 1863, 104 p. in-18. Extrait de V Annuaire de Morbihan, tirage à part.

1869. L'Abbé Bernard, Les gloires de Ste-Anne d'Auray. Son cuUe, son histoire, xon couronnement, in-18, Paris, 1869.

1872. O. Pradère, La Bretagne poétique, in-8, Paris, 1872, p. 356-66.

1873. Le P. Arthur Martin, Le PèZmna^c de Ste-^n/ie d'il «roy. Se édit., Vannes, 1873.— Nettement, Quibéron, in 18, Lecoffre. La première partie traite de Sainte- Anne d'Auray.

1874. L'abbé Nicol, Le Druide du Bocenno, tragédie. Vannes, 1874.

1876. Jules Delmas, Souvenirs historiqxies de Sainte-Anne d'Auray et de ses erwiroiiê, in-18, 1876.

1877. L'abbé LeGuen, Basilique de Sainte-Anne, Symbolisme, in-12. Vannes,

1877. 185 pages.

1877. Max. Nicol, Sainte Anne et la Bretagne, dans la Revue de Bretagne et de

Vendée, 1877, t. ii, p. 337-350.

Le même, Sainte-Anne d'Auray, Histoire du pèlerinage, gr. in-8, 1878 ; même ouvrage, 4^ éd. 1887, in-8, 232 pages. A Sainte-Anne au magasin du pèlerinage.

1877. AUoaition de sa Grandeur Mgr Béccl, éiêque de Va7ines, à la consécration de la basilique de Sainte- Anne d'Auray.

1881. Alfred Lallemand, avocat, ancien magistrat, etc. Santé Anne, son eidte dans l'église catholique et dans la Bretagne Armorique. Vannes, Galles, 1881, in-18, 326 pages (écrit en 1870).

Mgr de Ségur, Les merveilles de Sainie-Anne d'Auray, brochure, reimprimée dans les Œuvres, édition de 1893, t. xi, p. 219-324.

1885. Vicomte Hippolyte Le Gouvello, Le pénitent breton, Pierre de Keriolet, in-12, Paris, 1885.

1887. Mémoire présenté à la congrégation des Rites par le diocèse de Vannes pour demander le privilège d'une messe avec office spécial pour la fête de sainte Anne . . . Publié par les Arinales de S. Amie de Beaupré, février 1887 .

1888. Louis Fréchette,Sain<c-Anne d'Auray et ses environs, dans Le Canada- Français, Québec, 1888, pp. 445-65.

Vers 1895. Yves-Ca7iada, drame épique, par un professeur du petit séminaire de Sainte-Anne d'Auray. En 1632, au moment où l'on bâtissait à Auray la chapelle de Sainte-Anne, un jeune homme, le héros du drame, nommé Yves, et pour la pièce, Yves-Canada, y vient en pèlerinage avec sa famille, avant de s'embarquer à Saint-Malo pour la Nouvelle-France. Il y rencontre " le bon Nicolazic, " et reçoit de ce grand dévot à sainte Anne de pieuses roconmiaudations, notamment celle de rester toujours fidèle à la patronne des Bretons. Le vaisseau qui porte Yves et les siens est u.s.sailli dans le fleuve Saint-Laurent par une tempête, mais un vœu h la Sainte les sauve du naufrage. .\ (luehiues jours de là, Sainte- Anne de Beaupré est fondée. La paroisse l'est en même temps. Yves s'y établit, et donne ù sa patrie nouvelle dos fils dignes d'elle et de lui.

Le drame se termine par un dialogue moitié rhanté, moitié parlé, entre un Canadien et un pèlerin breton, qui se rencontrent, un jour de grande fête, près

de la basilique de Beaupré. Malgré quelque peu de formulisme et certains clichés tout faits, cet épilogue restera comme l'une des bonnes pages du répertoire poétique de sainte Amie.

Un passage, en particulier, demande à être cité, et nous voudrions aussi pouvoir en donner la musique :

Le Canadien Le Breton

Ami, mets ta main dans la mienne : Ce que tu dis, mon coeur le pense, Fils des mêmes aïeux, Et je me réjouis

Sur notre terre canadienne, De retrouver Bretagne et France Les Bretons sont chez eux. Si loin de mon pays.

1898. P.-V. Charland, O. P., Les trois légendes de Madame saincte Anne, in-8, Québec, 1898, et Madame saincle Anne et son culte au moyen âge, 2 in-8, Paris, 1911, 1913.

1912. Le mois littéraire et pittoresque, mai 1912: Le théâtre populaire breton à Sainte-Anne d'Auray, article de Julien Dudi, p. 450-58. " Ce théâtre a voulu demeurer piu^ement reUgieux et spécialement se consacrer à peindre l'histoire même des origines du pèlerinage. M. l'abbé Joseph LeBayon a écrit de belles pièces en vers français : le Converti de Notre-Dame, Nicolazic, mais dans le dialecte breton- vannetais, il est incomparable."

Autant qu'il nous souvient, ce joli quatrain est d'un poète breton :

Sainte Anne, souviens-toi de l'ardente prière Que je viens déposer au pied de ton autel. A ceux que j'aime, à moi, donne force et lumière. Tes vertus ici-bas, et ta couronne au ciel.

Paris et la Région Parisienne

Nous avons vu ailleurs que, vers le milieu du xiii^ siècle, la fête de sainte Anne était célébrée à Notre-Dame de Paris. Petrus de Columna, disait le texte, instituit dicplum in festo be-atœ Annœ, et que faut-il entendre au juste par là ? Faisait-on déjà à cette époque les distinctions de rite simple, semidouble, double, etc. ? Quoi qu'il en soit, il s'agit bien d'une fête, et d'une fête plus ou moins solennelle, peut-être très solemielle, puisque trente-sept cierges devaient être allumés pendant les matines et les deux premières messes K

Si, pour le bénéfice d'un article plus complet, il nous est permis encore ici d'infliger au lecteur des répétitions, nous lui rappellerons que, à la même époque, et déjà dès longtemps, Notre-Dame de Paris avait en pleine façade une porte dite de Sainte-Anne ornée de sculptures historiées qui racontaient à leur manière la légende de cette Sainte ; que la même Notre-Dame possédait autour de 1270 une chapelle de Sainte- Anne, " oii brûlait une lampe à perpé-

324 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

tuité ; " que la corporation des orfèvres, placée sous le patronage de saint Marcel et sainte Anne prétendait remonter au moins au treizième siècle ; que la confrérie de la Conception de la Sainte Vierge, érigée en l'église Saint- Paul en 1215, vouait un culte spécial à saint Joachim et à sa sainte épouse ; enfin, revenant siu- un texte de Sauvai déjà cité, nous le modifierons si c'est nécessaire, mais nous admettrons encore une fois l'existence dans Paris d'une chaj)elle Sainte-Anne, fondée par Anne de Russie, femme du roi Henri ler, ce qui nous reporte à la première moitié du onzième siècle.

L'église des Augustins, bâtie en 1293 était-elle dès le principe sous le vocable de la Sainte, ainsi que nous l'avons lu quelque part ? Lebeuf écrit (i, 289) : " Les Grands Augustins, après plusieurs stations en divers lieux de Paris, se fixèrent sur la paroisse Saint-André vers l'an 1293. Leur église est sous le titre de Sainte-Anne. " Oui, mais depuis quand ? Notons en passant que dans Saint-André même, démoli en 1800, une chapelle de la Sainte avait été fondée en 1518».

Sur l'ancienneté du culte à Paris, il peut surgir des objections. Une pièce de vers célèbre, écrite en 1270, et reproduite de nos jours comme curiosité littéraire par plusieurs auteurs' sous le titre de : Les R^^€s de Paris, ne mentionne aucune rue, aucune église ou chapelle de la capitale qui porte le nom de sainte Anne, et ce peut être un argument contre le texte de Sauvai et contre nos prétentions à nous, quand même nos prétentions n'iraient pas au-delà du treizième siècle. !Mais l'argument, ce semble, n'est pas terrible. L'auteur, un poète, ne s'était sans doute pas proposé d'écrire un " Guide du voyageur. " Et même alors, voj'ez si le Paris-Bœdeker d'aujourd'hui vous indique, par exemple, Sainte-Anne de la ]Maison-Blanche. Même argiunent pour le plan de Paris publié vers 1552 où rien ne se trouve de ce qui nous intéresse ^

Pour le XI v« siècle, c'est-à-dire d'abord pour l'année 1311, nous avons pris note d'une seconde confrérie dite de la Conception, ayant notre Sainte pour patronne, comme le prouve son méreau, et mieux encore son titre même ; pour 1342 ou plus tôt, d'une troisième confrérie avec chapelle à Saint-Eustache ; pour 1350 d'un congé à l'Université, au 26 juillet ; pour 1396, d'une quatrième confrérie, celle des menuisiers. Nous en avons longuement parlé plus haut et l'on se souvient que ces " messieurs " disaient très ancienne leur chapelle des Billettes, comme celle de Notre-Dame. A cette époque appartient peut-être également un autel de l'église Sainte-Croix, une des plus anciennes de la ville, puisque, d'après la Revue Archéologique (1846), elle daterait du vue siècle.

Nous manquons de détails sur une église qui se trouvait dans l'île Saint^Louis ou quartier de la Cité, probablement au xv* siècle. Après avoir énuméré les monuments qui ont disparu de cet endroit : Saint-Joan-le-Rond, vieil Hôtel de Juvénal des Ursins, église Saint-I>andry, Saint-Aignan, Saint- Germain-le- Vieux, Sainte-Croix, Sainte-Geneviève-des-Ardents. Saint-Martial, Saint-Symphorien, Saint-Denis-la-Châtre, Saint-Denis-du-Pas, Saint-Pierreaux-Liens, Saint-Barthélémy, etc., etc., M. Edouard Fournier nous donne en

passant une indication rapide mais précieuse : " L'église des Barnabites, construite en 1629, sur remplacement de l'église de Sainte-Anne, qui succédait •elle-même à celle de Saint-Eloi, survit seule à tant d'autres qui l'environnaient. " A la rigueur, ce renseignement pourrait nous suffire, mais l'auteur nous fait le plaisir d'ajouter ce qui suit : " Sous Louis XVI, lorsqu'on reconstruisit la partie de la rue de la Barillerie où elle (l'église des Barnabites) se trouve, elle aurait dû être démolie ; on se contenta de la masquer d'une façade et de l'enfouir dans une cour étroite, où depuis 1790 elle devint un magasin de l'Etat. Les dernières démolitions qui menaçaient le reste de la rue de la Barillerie comme le Prado, et les Magasins de la flotte anglaise et des Forges de Vulgains (aujourd'hui disparus) n'ont fait que la démasquer. Sa façade, éclipsée soixante-dix ans, a reparu, et elle fait assez bonne figure, presque visà-vis du Palais de Justice, bâti par de Brosse, vers le même temps et dans le même stj^le. L'alignement qui, par un hasard providentiel, a respecté toutes les églises qu'il semblait devoir faire jeter par terre : la tour Saint-Jacques, dont il a dégagé les abords, le chevet de Saint-Leu, qu'il n'a fait qu'effleurer, l'Oratoire qui n'a pas souffert davantage, etc., épargne également l'éghse des Barnabites. Puisqu'elle ne gêne en rien le passage du boulevard de Sébastopol à travers la cité, puisqu'elle est respectée parce qu'il y a de plus inexorable en ce temps-ci, la ligne droite, il y aurait vraiment mauvaise grâce à ne pas la conservera "

Puisse-t-elle en effet, rester debout toujours pour marquer toujours le site du sanctuaire que nous regrettons ! de la rue aussi qui portait le même nom, et par où, dit Jaillot, " sa Majesté passait toutes les fois qu'elle se rendait au Palais ^ "

Félibien, d'après un vieux mémoire, nous offre un détail intéressant pour l'année 1497 : " Du jeudy XII Janvier, dit-il, la cour a vacqué pour ce que l'on faisait en cette ville de Paris processions générales pour l'indisposition du temps et des inondations d'eaues ... Et ont été portées plusieurs châsses et reliques en grant nombre, mesmement les châsses de saint Marcel, saint Landry, saint Blanchart, saincte Anne et autres " (iv, 612). A propos, et soit dit par anticipation, une ordonnance du 19 janvier 1607 mentionne " la procession du jour madame saincte Anne, qui se faict tous les ans à Sainct- Victor et les Taydeons {Te Deum.) qu'il plaict au Roy comander^ "

Au xv^ siècle reviendrait encore la Confrérie de Notre-Dame des Champs, si un de ses diplômes exécuté à la fin du xviii*' siècle ne nous trompe pas : " Confrérie de sainte Anne, patronne des familles chrétiennes, érigée il y a plus de trois cents ans. "

Pour le seizième siècle, un Fouillé du diocèse de Paris nous indique sous l'année 1534, une chapellenie de saint Jacques et de sainte Anne dans l'église de Saint-Gilles (^Egidius) , un autel à Saints-Michel-et-Denis, une chapelle dans la paroisse de Saint- Jean-en-Grève''.

Pour le dix-septième et le dix-huitième siècle, Sauvai, Dulaure, de Saint- Victor, Bordier et autres nous fournissent des données qui nous feraient conclure

à un complet envahissement de la ville par notre Sainte. Son nom ou son souvenir se retrouvent en effet partout.

On a coutume d'attribuer à la reine Anne d'Autriche cette expansion du culte de sa patronne, et c'est juste, mais il serait peut-être également juste d'associer à son nom celui du vénérable M. Olier, fondateur de Saint-Sulpice, et peut-être aussi celui du bienheureux Jean Eudes.

La pieuse épouse de Louis XIII porte " perpétuellement " sur elle, comme une de ses lettres en témoigne, la rehque qui lui a été donnée par la vaille d'Apt en 1623, et elle ne voudrait pour aucune considération se séparer de " ce présent d'inestimable valeur. " Pendant vingt-deux ans, elle prie et fait prier sainte Anne de lui accorder un héritier au trône dé France. Tandis qu'à Apt on dit une messe et fait tous les jours une procession à cette intention, à Paris, on voit fréquenmient l'auguste reine, accompagnée de son royal époux, faire le pèlerinage de la chapelle Sainte-Anne, à Notre-Dame, chapelle qu'elle voudra elle-même restaurer ou même reconstruire' à ses frais. En 1622, elle donne des reUques de la Sainte à la confrérie qui porte son nom dans l'éghse de Saint-Eustache ^° ; elle envoie à Sainte- Anne d'Auray une ambassade qui devra honorer et invoquer pour eUe sa sainte patronne (1629) ; elle donne à ce sanctuaire une autre rehque beaucoup plus insigne qui fut, a-t-on dit, " toute une prédication pour les provinces à travers lesquelles on la transporta. "

Là même, elle fonde " la confrérie royale, " et l'on devine aisément sous quel nom. A Chartres, elle enrichit le choeiu- de la Cathédrale d'un pa\'illon magnifique où sera conservée et honorée la rehque de sa sainte Patronne. En 1660, profitant d'un voyage de Louis XIV, son fils, en Provence, elle vient à Apt accompagnée de la grande Mademoiselle et d'une foule de courtisans. Le lendemain de son arrivée, se rendant à la cathédrale, elle vénère les rehques de la Sainte et fait don d'une somme très considérable, destinée à la chapelle qui se construisait alors en hors-d'œuvre sur la cathédrale, et qu'on appelle encore aujourd'hui indistinctement " chapelle de Sainte-Anne " ou " chapelle d'Anne d'Autriche. " Beaucoup plus tôt, en 1631, une rue est ouverte dans le quartier du Palais Royal pour réunir les faubourgs Saint-Honoré et Montmartre, et c'est elle sans doute qui la fait appeler " rue Sainte Anne ", rue qui existe encore, rue de la Bibhothèque nationale, et où vécurent Bossuet et Racine, c'est-à-dire au numéro 63 d'aujourd'hui.

Ecoutons Sauvai : " Il y a deux rues à Paris, faites sous Louis XIII et Anne d'Autriche qui portent le nom de Sainte- Anne... ainsi appelées pHJur faire honneur à la reine et pour marquer le temps qu'elles furent commencées... Pour la même raison encore, au-dessus des deux entrées du Pont des Tuileries, a été écrit en lettres d'or et cubitales, Le Pont Sainl€-An7i€, et cela depuis que les Théatins ont commencé leur église qu'ils ont nommée Sainte- Anne la Royale. Outre ceci, une nouvelle porte de la ville, dressée au bout de la rue Montorgueil ou de la rue des Poissonniers, s'appelle encore la Porte

Sainte-Anne, et tout de même un nouveau faux-bourg nommé la Nouvelle- France, prend le nom de Faubourg Sainte- Anne, ce qui a été cause que la CHAPELLE ou l'égUse succursale, érigée là depuis peu, a pris aussi le nom de Sainte-Anne ". "

Nous reviendrons à ces sanctuaires tout à l'heure, et pour le moment, en " l'honneur de la reine " et de sa patronne, nous allons faire visite à l'abbaye royale du Val de Grâce. C'était autrefois un monastère de filles de la réforme de saint Benoît. Anne d'Autriche rebâtit avec magnificence l'église et le monastère, et en 1645, le jeune roi Louis XIV posa la première pierre du nouvel édifice, encore aujourd'hui une des beautés de la " ville aux merveilles. "

Dans l'enfilade de la croisée du dôme se trouve la chapelle Sainte-Anne, où, jusqu'à la fin de l'ancien régime, étaient déposés les cœurs des princes et princesses de la famille royale. La grande voûte de la nef, l'intérieur des arcs-doubleaux qui soutiennent le dôme sont enrichis de sculptures, d'ornements d'architecture, de médaillons, de bas-reliefs que la main des frères Anguier a su rendre dignes de la majesté du lieu. Enfin la fresque qui couvre le fond du dôme met le comble à la magnificence du monument. Ce morceau de peinture, l'un des plus grands de ce genre qui existe en Europe, représente la gloire des élus dans le ciel, et contient plus de deux cents figures de proportion colossale. Dans la partie la plus élevée de la composition, un ange tient ouvert le livre des sceaux, où sont écrits les noms des élus. De côté et d'autre, des saints distribués par groupes, patriarches, apôtres, martjo-s, vierges, confesseurs, sont abîmés dans la comtemplation de la majesté divine. Dans la partie inférieure, la Reine Anne d'Autriche est représentée conduite par sainte Anne et par saint Louis au pied du trône de l'Eternel^ et lui offrant le plan du dôme qu'elle vient de construire. Vers le point le plus élevé de la voûte, la vue se perd dans les espaces infinis des cieux.

Cette apparition de sainte Anne dans cette vaste composition, le rôle que la piété d'Anne d'Autriche lui fait remplir et l'incomparable dignité de son attitude, la place qu'y occupe la pieuse reine elle-même, font à l'âme une vive impression, et l'on revit un moment dans le passé, au temps où la France, gouvernants aussi bien que le peuple, savaient encore s'agenouiller pour mieux croire, aimer et prier".

Sans vouloir faire de Louis XIII et encore moins de Louis XIV des apôtres de notre dévotion, on peut cependant rappeler que le premier, en 1621, reconstruisit l'égUse Sainte-Anne d'Arles et fournit de ses deniers quinze mille livres pour son entier achèvement. Il conservait avec vénération une reUque de la Sainte qu'un gentilhomme avait apportée de Jérusalem en France en 1232, et s'il consent à s'en dessaisir, c'est que son épouse la lui demande pour le sanctuaire d'Auray où elle doit recevoir les hommages de tout un peuple.

Quant ù Louis XIV, il est très jeune quand Mazarin fait venir de Rome les Théatins (1648), et leur donne plusieurs maisons sur le quai Malaquais avec, en plus, 100,000 écus pour bâtir une église, mais ce n'est pas lui, c'est " le roi, " dit expressément Félibien, qui " la baptisa du nom de Sainte-Anne la Royale'»."

D'ailleurs, voici une déclaration et ce que l'on pourrait appeler une " profession de foi, " et il la fait au moment de renouveler le vœu de Louis XIII ou la consécration de la France à la Sainte Vierge ; " Et comme la Reine Régente, nostre très honorée dame et mère, (lui a pour patronne Anne mère de Nostre Dame, a toujours eu pour elle des sentiments particuliers de vénération et qu'elle nous a donné aussi les mêmes impressions de dévotion qui se sont accrus avec nostre aage, nous ne pouvons davantage différer de renouveler de semblables vœux à l'honneur de la très Sainte Vierge etc. ". "

Pour remplacer aujourd'hui " Sainte-Anne la royale, " et " son clocher pointu " et le " prêche " perpétuel qui en descendait sur les passants, nous avons tout près, la statue ou la grimace de Monsieur de Voltaire... et passons aussi... venons au Père Eudes et à Monsieur Olier.

Au Père Eudes nous avons mis un peut-être et de fait nous savons peu de chose de sa dévotion à notre Sainte, n'en possédant guère qu'un témoignage. C'est l'office très doux et très pieux qu'il composa pour la fête de la Sainte- Enfance de la bienheureuse Vierge. Les leçons eu sont prises de saint Jean Damascène : 0 par heatum Joachim et Anna, texte si connu. Les hymnes sont de toute beauté, et qu'on en juge par ces quelques extraits :

A Vêpres Aprbs V Invitatoire

1. AveDeiCordis 1- Quam terra, pontus, sydera Infans praedilecta : Colunt in orbe maximam

Ave nostri Cordis Hanc matris Annie viscera

Lux, Amor et vita. Nobis tulerunt parvulam.

2. Infans Dei Patris 2. Quam turmse cœli suscipit Nata benedicta : Terri» polique Priucipem,

Infans, rcgum Regia Hanc Anna gaudens parturit

Mat«r adiniranda ; Matreui Dei mirabilem.

3. Infans, Paracleti 3. Gaude, béate Joachim, Sacrosancta Sponsa : Quam protulisti sa;culo

Infans Dei trini Décore vincit cherubim.

Imago perfecta. Orbemque replet gaudio.

4. Rcgina cœlorum, 4. Rcgina cordis seraphim Princeps Angelorum, Anna^ cor et cor Joachim,

Amor Ann» matris Sempcr tuos fac serN-ulos,

Cor Joachim patris. Parvain sequi te parvulos". . .

Avec Monsieur Olier, nous avons plus de certitude. Ainsi il vient vénérer à Chartres la reUque insigne que possède la cathédrale et il reconnaît " avoir

reçu des gi-âces toutes particulières dues à l'invocation delà Mère de Marie ". " Plus tard, il fait le pèlerinage de Sainte-Anne d'Auray, trajet fort long et pénible en ces temps-là, et voyez maintenant comment il recommande la dévotion à sainte Anne en même temps qu'à la nativité de la sainte Vierge : " Pour entrer dans cette dévotion, vous pourriez avoir chez vous un oratoire où vous mettriez un petit berceau dans lequel serait une figure de la très Sainte Vierge ayant d'un côté sainte Anne, de l'autre saint Joachim : le reste de sa couche serait environné d'anges, dans l'expression du respect, de la joie, de l'admiration ; et vous iriez tous les jours, pendant le temps de ce mj'^stère, rendre vos devoirs à Marie enfant. Il me semble que c'est une bien douce visite que celle que l'on peut faire en esprit à sainte Anne et à saint Joachim, pour leur demander l'entrée de leur sainte demeure, et l'accès au berceau de leur sainte Enfant dont ils sont les gardiens et les anges visibles ". "

Ce que le saint prêtre écrivait, il le prêchera sans doute aux fidèles dans la vaste église qu'il leur fait construire et dont il dédiera une chapelle à la Mère de la sainte Enfant. En attendant, comme il prévoyait que l'érection de Saint-Sulpice durerait plusieurs années, il voulut établir un autre lieu de prière dans le faubourg. " L'abbé de Saint-Germain, écrit à ce propos M. Faillon, détermina la rue de Bourbon, jx)ur y fixer la nouvelle succursale dans une maison ovi des séminaristes allaient faire le catéchisme aux enfants de ce quartier, et qui, transformée alors en chapelle, fut bénie solennellement le jour de la Purification 1648. Dès ce moment on commença à la désigner sous le nom de Saiiite-Anne. M. Olier y envoya d'abord des ecclésiastiques pour y prêcher, confesser et faire le catéchisme ; ensuite il y en établit d'une manière fixe pour le service de ce quartier, et forma ainsi une seconde communauté ^^ "

Nous n'avons pas voulu changer le mot assez imprécis de M. Faillon : " on commença " mais qui ne comprendra que M. Olier dut " commencer " le premier, et que sans son exemple, nul sans doute n'eût osé le faire ?

Anne d'Autriche et le saint fondateur de Saint-Sulpice ont pu inspirer d'autres fondations sous le même titre, mais nos informations à leur sujet n'allant pas plus loin, nous citons simplement les notes qui nous restent sur le sujet en général.

Une première est prise de l'ouvrage publié en 1856 par H.-L. Bordier : " L'ancienne chapelle du collège du prieuré des Prémontrés, démolie en 1618 et remplacée aussitôt par une église dédiée à saint Jean Baptiste et à sainte Anne, forme encore aujourd'hui, par son abside, la maison appelée " la Rotonde. " C'est tout ce qui reste des bâtiments de l'ancien collège. " (p. 90).

D'après Jaillot, la "Porte Sainte-Anne" datait de 1645 (ii, 4).

Sauvai écrit (i, 125) : " L'hôpital Sainte-Anne, dit de la Santé, dépendant de l'Hotel-Dieu, fut bâti en 1651, pour y recevoir les malades en temps de contagion. Il est situé au bout du faubourg Saint-Marcel, sur le chemin de Gentilly, et à main gauche en sortant par la porte Saint- Jacques. " Du-

laure ajoute un détail : " Cet hôpital consiste en un grand bâtiment qui est bien situé. Comme il est uni à l'Hôtel-Dieu, on y envoie les convalescents de cet Hôtel pour s'y rétablir et prendre l'air. " (ii, p. 43).

A l'année 1655 se rattache une fondation dont parlent tous les historiens de Paris, ce qui, à cause des variantes, embrouille im peu les choses. A les démêler on trouve équivalemment ce qui suit :

Jaillot constate d'abord (ii, 4) que "le quartier de la rue Poissonnière s'étant peuplé, il fut érigé en faubourg en 1G48. On lui donna pour lors, de même qu'à la rue, le nom de Sainte-Anne, à cause d'une chapelle qu'on y avait construite sous l'invocation de cette Sainte (1655) pour la commodité de quelques habitants trop éloignés de Montmartre. " Bordier la place entre les rues Bleue et Montholon (p. 90).

D'après J.-B. de Saint-Victor (m, 51), " Roland de Buce, confiseur, fit construire la chapelle et la maison du chapelain, puis céda le tout à l'abbaye de Montmartre, par contrat du 23 octobre 1656. " La rue Poissonnière s'appelait indifféremment au xvii^ siècle " Chaussée de la Nouvelle-France " (Jaillot, II, p. 4), probablement en l'honneur de la récente colonie d'Amérique et sa chapelle, en 1716, servait de succursale à la cure de Saint-Laurent. Elle disparut quelques années plus tard.

Les Filles de l'Union chrétienne, établies rue de la Lune en 1661, par Demoiselle Anne de Croye, avaient pour patronne notre Sainte. J.-B. de Saint- Victor les fait subsister là jusqu'au commencement de la Révolution (m, 29).

Même patronage à la confrérie érigée en 1664 chez les Prémontrés réformés de la Croix-Rouge ; à celles de Saint-Jacques du Hautpas et des chanoines réguliers de la rue Hautefeuille. Leurs diplômes portent l'image de la Sainte, seule avec la Vierge, ou avec Jésus, Marie, Joseph et Joachim. La légende est Confrérie de Sainte-Anne, mère de la sainte Yierge, patronne et quelquefois la royale patronne des familles chrétiennes. "

Saint-Victor (ii, 112), Sauvai (i, 653), Dulaure, Sivry et Champagnac" nous renseignent quelque peu sur " la communauté de Sainte-Anne qui prospérait autrefois à côté de l'église Saint-Roch. Elle avait été fondées par Nicolas Fromont ou Frémont, grand audiencier de France, en faveur des filles pauvres de la paroisse de Saint-Roch, à l'effet de leur procurer, avec une instruction chrétienne, une industrie suffisante pour leur faire gagner honnêtement leur vie . . . L'établissement fut confirmé par le roi et l'archevêque au mois de mars 1686. Cette communauté, établie rue Neuve-Saint-Roch, était composée de quinze sœurs, qui, animées d'un zèle que la religion peut seule inspirer, enseignaient gratuitement aux filles pauvres de la paroisse la couture, la tapisserie, la dentelle, et tous les ou\Tages qui conviennent à leur sexe. Cet établissement disparut aussi au commencement de la Révolution. "

Au xvii" siècle appartiennent encore trois rues à part les trois autres déjà mentionnées pour les quartiers de la cité, du Palais-Royal et de Saint- Denis (rue Poissonnière), c'est-à-dire celles de la Place Maubert, du Lux-

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embourg et de Montmartre *" ; de même la Maison dite " de l'Image-de- Sainte-Anne, " rue Mazarine (1663)2i ; le couvent des Augustines situé au coin de la rue du Cheval- vert-des-Postes, faubourg Saint-Marcel (Sauvai, I, 657) ; beaucoup d'autels ou de chapelles que nous indiquons en supplément ; grand nombre d'oeuvres d'art dont l'étude ou la nomenclature est remise à plus tard, sauf celle-ci dont parle Sauvai (i, 109) : " C'était avec grand sujet qu'on appelait la rue Saint-Denys la Grand'Rue, car sans difficulté, non seulement elle a été durant plusieurs siècles la seule grande rue du quartier que nous appelons la Ville, mais encore la seule qui conduisait à la cité, en quoi consistait la Ville : et même depuis, ça été comme une autre rue triomphale par où nos rois ont fait ordinairement leurs entrées magnifiques à leur avènement à la Couronne, après leur sacre, à leurs mariages. . . Dirai-je après cela que ceux qui aiment les beaux-arts, regardent avec plaisir deux basses-tailles de Me (Maître) Ponce, l'un des plus renommés sculpteurs du siècle passé, où il a représenté le combat de saint George contre le Dragon, et une Sainte Anne qui montre a lire a la Vierge, et que chacun y admire la fontaine S. Innocent ? "

Pour la région parisienne, l'abbé Chastelain, en 1672, trouve très belle, quoique petite, " l'église du titre de Sainte-Anne " que les Ursulines ont fait bâtir sur la paroisse d'Argenteuil, doyenné de Montmorency. Lebeuf, à qui nous devons ce renseignement en ajoute un autre. " Il y a des Vignes au voisinage d'Ecouen, en tirant sur le chemin de ViUiers-le-Bel, et sur le même chemin se voit une jolie chapelle de Sainte-Anne. " (ii, 17, 186).

Le xviii^ siècle échappe davantage à nos recherches, mais il est permis de croire que ce qui existait au siècle précédent existe encore, au moins dans une large mesui-e. En 1725, Félibien nous répète à peu près tout ce que nous ont dit ses devanciers, et il ajoute peut-être un peu de nouveau, comme " les habitants du faubourg Sainte-Anne " (iv, 480), '•' les Bénédictines de la Congrégation de Sainte-Anne au bourg d'Issy " (v, 193) ; " les filles de Sainte-Anne au faubourg Saint-Marcel " (v, 211). En 1727, parut le Commentaire de Grancolas sur le bréviaire romain, et il est difficile d'oubher sa mauvaise humeur à propos de bien des choses, en particuher, à propos des hvres de piété : " On remplit ces Uvres d'une multitude innombrable de dévotions mal arrangées ; on y voit des petits Offices de sainte Aime, de saint Joseph et autres Saints, des Utanies pleines de faussetés, etc., etc. " C'est possible, peut-être même regrettable à certains points de vue, mais pour l'histoire de notre dévotion, le témoignage est précieux, et merci !

Les Théatins, de leur côté, restent fidèles à leurs traditions, et de même que, au xvii^ siècle, Claude de Lingendes est l'orateur de leur fête patronale, ils invitent pour la même circonstance en 1755, M. Ballet, " prédicateur de la Reine." — Titre officiel.

Restons-en là. Il est peu probable que plus tard les pédantesques âneries <les philosophes et même la Révolution aient rien changé à ce que Pascal appelait en son temps : " les opinions saines du peuple, " ce qui est de tous les temps.

Et même du nôtre. Le Paris qui a fait le Sacré-Cœur de Montmartre et fera demain Sainte-Jeanne-d'Arc, a fait aussi Sainte-Anne de la Maison- Blanche, " Sainte-Anne de Paris, " ainsi qu'on l'appelle, et nous y viendrons tout à l'heure. Combien d'églises comme Notre-Dame, Saint-Sulpice, Montmartre, Notre-Dame-des-Yictoires, ont leurs chapelles de Sainte-Anne, leurs tableaux, leurs statues de sainte Anne, leurs prières publiques ou neuvaines à sainte Anne ? N'est-ce pas surtout pour Paris, où il résidait, que l'abbé de Bessonies a écrit son beau Manuel des serviteurs de Sainte Ann^, sûr en effet que dans la ville restée malgré tout la plus religieuse de la France, il s'en trouvait un grand nombre ?

Mais il n'y a pas lieu d'insister et venons plutôt à deux ou trois monuments qui nous invitent avant notre excursion en Province.

Le premier, c'est le Refuge Sainte-Anne, à Châtillon. Après Louis Vcuillot qui lui avait consacré un article dans V Univers, le marquis Costa de Beauregard et un rédacteur du Correspondant viennent d'en dire les plus aimables choses. — (Ceci était écrit en 1895 : Grande œvi spatium). — Quelle histoire sous leur plume que celle de Mademoiselle Chupin et de sa pieuse fondation ! C'est touchant et merveilleux comme une chronique des anciens âges. Nous allons la résumer :

Au-delà de Vanves, à Châtillon, dans une petite maison, jadis, dit-on, maison de plaisir, habite une vieille religieuse de quatre-vingt-deux ans qui achève de mourir. Elle ne se lève plus; sa mémoire et sa parole la trahissent ; son âme semble se recueillir avant de la quitter. On l'appelle Sœur Vincent- Ferrier ; autrefois, il y a bien longtemps, quand elle était inspectrice à Saint- Lazare, on l'appelait Mademoiselle Chupin.

Mademoiselle Chupin est une des figures les plus extraordinaires que l'on ait rencontrées dans la charité. Chiffonnière sublime, elle a passé sa vie à fouiller les ordures de Paris, y cherchant des âmes, et, dans ces âmes qu'elle dégageait, une dernière parcelle d'or.

Quand Mademoiselle Chupin, venue de Bretagne à Paris sans but déterminé, était entrée comme inspectrice à Saint-Lazare à vingt-deux ans, per- .sonne ne s'était occupé jusque là du moral des tristes pensionnaires, filles échouées dans cette vase où elles s'enlisaient chaque jour davantage. La jeune inspectrice en fut saisie, et sans théorie ni système, uniquement mue de pitié pour les dégradations avec lesquelles elle était en contact, emportée par un irrésistible besoin de sacrifice, elle se voua à la rédemption de ces perversités et de ces déchéances.

Ce fut l'origine du Refuge Sainte- Anne. Après une station au boulevard Montparna.sse, dans une raffinerie abandonnée, qui servait aussi de repaire aux faux monnayeurs, et une seconde étape à Clichy, d'où la chassèrent les

horreurs de la Commune, Mademoiselle Chupin, se fiant à la Providence, alla s'installer à Châtillon, où depuis vingt ans son œu\Te continue de faii-e le bien sous le regard de la sainte Patronne qu'elle lui a donnée ^■'.

La bonne Sainte ouvre son cœur à toutes les misères, même à la plus grande de toutes, celle de l'esprit. Celui-là n'était pas flatteur, mais peut-être assez près de la vérité qui disait que " Paris, centre des lumières, objectif de tous les ambitieux, est élevé de plein droit au rang de capitale de l'aliénation mentale. " En un temps où l'administration parisienne — nous parlons de 1867 — accepte encore pour les fondations de bienfaisance des noms religieux, à quel saint sera confié l'asile de 600 lits que MM. Haussmann et Girard de Cailleux veulent ouvrir sur la gauche de la gare de Sceaux ? La réponse est toute trouvée.

Nous avons nommé Sainte-Aime de la Maison-Blanche, Sainte-Anne de Paris, et à son sujet, M. le curé de Miramont écrivait en 1892 :

" J'ai formé le projet, approuvé par son Eminence le Cardinal Richard, archevêque de Paris, d'élever sur ma vaste et populeuse paroisse une église dédiée à sainte Anne, mère de la très sainte Vierge, patronne des mères chrétiennes et de la Bretagne.

" Cette église remplacera l'humble chapelle de trois cent cinquante places,^ absolument insuffisante pour une population qui dépasse déjà 40,000 âmes,, et qui s'accroît tous les jours.

" Ce sera, à Paris, la première église paroissiale élevée en l'honneur de l'illustre aïeule du Sauveur Jésus, si connue et honorée dans le midi de la France, en Bretagne, en Belgique, en Espagne et au Canada, etc., etc. "

Comment, par quelle merveilleuse assistance de la Sainte, cette église fut construite, La Semaine religieuse de Paris (20 août 1910) va nous le dire : "Il y a une cinquantaine d'années, tout le quartier du treizième arrondissement n'était qu'un modeste village fort marécageux, dépendant de la commune de Gentilly. Peu à peu, on commença à bâtir sur la Butte aux Cailles et à la Glacière. La localité prenant de l'importance, M. le Curé de Gentilly la dota d'une chapelle de secours dédiée à saint Marcel. Il existait, non loin des remparts, une auberge champêtre où les Parisiens aimaient à venir festoyer en famille les dimanches d'été : c'était la Maison Blanche. Le quartier qui se formait emprunta son nom à cette auberge : Saint-Marcel de la Maison-Blanche.

" Mais la population augmentait considérablement de jour en jour, au point qu'en 1887 elle était évaluée à 40,000 habitants environ. La petite chapelle était devenue très insuffisante. C'est alors que M. l'abbé Miramont fut nommé curé de la Maison-Blanche. Sa première pensée fut de construire une église et il chercha sous quel vocable il l 'érigerait.

" Tout à fait providentiellement, il apprend que jadis, la pieuse épouse do saint Louis, Marguerite de Provence, avait fait bâtir à la Glacière une cha-

pelle dédiée à sainte Anne et qu'elle avait fondé, non loin de là, un hospice ix)rtant également le nom de Sainte-Anne. Tous ces faits lui semblèrent une indication du ciel. Un voyage qu'il fit en Bretagne, à Sainte-Anne d'Auray, acheva de le fixer dan? son choix. Il résolut donc de consacrer sa paroisse et sa future église à la glorieuse aïeule de Jésus, en la conjurant de lui venir en aide. Sa prière fut exaucée : il reçut presque aussitôt d'une pieuse famille de Saint- Roch la somme de 100.000 francs. Ayant alors acquis le terrain nécessaire près dos rues actuelles de Tolbiac et de Bobillot, il se mit en mesure de construire. Que d'obstacles imprévus ! Cette vallée primitive de la Bièvre n'offrait pas la consistance suffisante pour asseoir un grand édifice. Il fallut creuser 71 puits d'une profondeur de 22 mètres et les remplir de 2000 mètres cubes de béton, entreprise gigantesque entraînant des dépenses extraordinaires. Mais sainte Anne veillait du haut du ciel sur cette oemTe qui était sienne : les aumônes affluèrent, les difficultés qui paraissaient insurmontables furent vaincues et les murs du sanctuaire s'élevèrent rapidement vers les cieux. Le 25 a\Til 1896, Son Em. le Cardinal Richard consacrait et livrait au culte une longue et vaste église à cinq nefs.

"Mais M. l'abbé Miramont s'est également ingénié à étendre le culte de .sainte Anne II établit dès 1893 une archiconfrérie et suscita des i)èlerinages de tous les points de Paris et de la banlieue. C'est ainsi que l'église Sainte- Anne de la Maison-Blanche est devenue un Ueu de culte très fréquenté pendant le mois de juillet. "

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