Sit Trinitati gloria ; Maria plena gratia
Per te sit Christi visio Felix nostra fruitio.
Brev. ms. de Saint-Emmeran, Ratisbonne (Bavière). Dreves, iv, p. 75.
GÉNÉRALITÉS — CONFRÉRIES DE SaIXTE-AnNE : 1" CONFRERIES d'aRTS ET DE MÉTIERS. — 2* Ch AMBRES DE RhÉTORIQDE. — 3° CONFRÉRIES DE PIÉTÉ OU DE CHARITÉ.
On sait que pendant des siècles, sous les noms divers de corporations, corps de métiers, jurandes, serments, maîtrises, gildes, chambres de rhétorique, chambres tout court, confréries, chapellenies, chantries (en Angleterre), des sociétés populaires ont surgi par milliers de tous les coins de l'Europe; se sont développées à l'envi les unes des autres, et par là même ont joué un rôle plus ou moins important — parfois très important — dans la vie civile et religieuse des peuples. Ce qui caractérise le moyen âge, — notre Père JVIandonnet vient de nous le dire d'un mot très heureux — c'est sa "puissance d'afîinité^" Chez le peuple, le petit peuple, ce que les italiens appellent le popolo minoto (le peuple maigre), tout le monde est cousin ; c'est trop peu, tout le monde est frère, et chacun prend une part du fardeau des autres, en même temps que les autres prennent leur part du sien.
Avant d'interroger l'histoire sur celles de ces confréries qui ont pu être spécialement dédiées à sainte Amie, faisons place d'abord à quelques généralités. Au reste, tout ce que nous dirons ici, ou à peu près, peut s'appliquer d'avance, et aussi bien, aux confréries de sainte Anne.
Jusqu'aux douzième et treizième siècles, les gens de métier, ou les " petits," comme on les appelle d'ordinaire, ne sont, à vrai dire, que de simples serfs, et les privilèges de la bourgeoisie ne descendent pas encore jusqu'à eux. Ainsi, au commencement du douzième siècle, une sorte de persécution ayant éclaté dans le Limbourg et dans les provinces voisines, nulle part les magistrats des villes ne voulurent prêter appui à ces ouvriers forains. Tel est du moins le sens des plaintes que leur prête un chroniqueur de l'abbaye de Saint-Trond : " Est-ce que des campagnards comme nous, qui gagnent leur pain par un travail honnête, ne méritent pas votre protection, tout autant que les riches des villes'-?"
Mais il existait pour l'ouvrier un moyen d'émancipation sociale. Il lui suffisait pour cela d'entrer dans l'une ou l'autre des corporations industrielles que renfermait la cité, ou même parfois la campagne, et dont les franchises étaient déjà connues. Ainsi, sous le nom d'apprenti, l'adolescent qui voulait se vouer à un métier, se trouvait un maître qui consentît à lui enseigner son art, et il devenait par là membre de sa famille. Ce maître, qui lui servait de père pendant son apprentissage, veillait sur ses mœurs comme sur son travail. Ce terme écoulé, l'apprenti était reçu dans la corporation par le doyen et les anciens du métier, et dès lors, il jouissait de tous les privilèges civils, comme de tous les avantages religieux de l'association. Ce n'était plus seulement ua
86 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)
homme isolé, un serf " taillable à merci ; " c'était un " confrère," un citoyen, et un citoyen d'autant plus considérable que son métier l'était luimême davantage.
Les corps de métiers, ou simplement les " métiers, " comme on disait autrefois, ont été extrêmement nombreux pendant tout le cours du moyen âge, et quand, tout à l'heure nous parlions de milliers, le chiffre n'était nullement exagéré. Etienne Boilcau, dans le livre qu'il leur a consacré, en mentionne une centaine pour la ville de Paris, au treizième siècle. Et pour l'Angleterre seule, M. Hazlitt a porté à quarante mille le nombre des associations de toute sorte qui ont existé dans les villes ou les campagnes de cette contrée'. D'après l'Index Monasticus de M. Taylor, il y en aurait eu neuf cent neuf dans le seul comté de Norfolk. Pour l'Italie, M. Pastor en a compté soixantetreize dans la seule ville de Florence, au commencement du xvi^ siècle*. Nous pouvons conclure à un chiffre proportionnel pour tous les autres pays d'Europe, car si, de fait comme de droit, il n'y eut d'abord de maîtressesgildes que dans les villes, peu à peu cependant, les plus petites gens, même ceux des bourgs, des \illages et des plus modestes hameaux, comme nous l'apprennent les capitulaires, se liguèrent entre eux afin de devenir à leur tour, par le seul fait de leur réunion en confréries, des institutions ou des sociétés plus ou moins puissantes. Et en effet, ils joignaient ainsi au nombre l'avantage d'avoir des chefs et d'être organisés régulièrement.
C'est dans les derniers siècles du moyen âge que les confréries prirent leur plus vaste développement, mais les premières apparaissent bien longtemps avant cette époque. Des actes conservés à Cologne, nous disent qu'en 1149, des tisserands de cette ville ont organisé une confrérie dans la pieuse espérance de la vie éternelle*." A Valenciennes, la Confrérie de la Halle, avait été fondée vers 1060 «. A Magdebourg, la chapelle des marchands s'élève presque aussitôt que la ville, c'est-à-dire dès le dixième siècle. Au neuvième siècle, Hincmar parle des règlements qui régissaient les " gildes " ou " confréries," ce qui suppose évidemment qu'il en existait déjà : " Ut de coUectis quas Geldonias, vel Confratrias vulgo vocant, sicut jam verbis monuiinv^ et nunc scriptis expresse prœcipimus, tantum fiai quantum ad auctoritatein et ntilitatem atque rationem pertinef." Au huitième siècle, le principe d'association semble avoir déjà pris une extension très large, puisque Charlemagne s'en inquiète, et qu'il lance, en 779, contre les conjurations des gildes, un capitulaire des plus sévères. On signale, entre autres corporations, celles des orfèvres, laquelle avait son centre à Paris, et dont les privilèges déjà reconnus en 768, dit-on, furent confirmés en 846 par un capitulaire de Charles le Chauve". Et c'est ainsi que remontant toujours de plus en plus haut, et négligeant quelques associations d'un caractère purement civil comme celles des Germains, des Saxons et des Scandinaves, nous atteignons la plus ancienne confrérie dont l'histoire fasse mention, celle que Constantin établit à Byzance dans l'église qu'il fit bâtir et dé^dier sous l'invocation des SairU^- A pâtres. Non seulement tous les artisans et artistes de Byzance en faisaient partie,
mais encore les architectes et les médecins, et la confrérie ne tarda pas à s'étendre dans tout l'Orient, où elle subsista jusqu'à la chute de l'empire en 1453'.
On peut diviser les confréries du moyen âge en deux grandes classes : les confréries de piété ou de charité, et les confréries d'arts ou de métiers, mais la différence entre ces deux classes est moins dans le fond que dans la forme, et ce qui domine encore chez ces dernières, c'est le caractère religieux.
Voyez d'abord les devises. La plupart se retrouvent aux chapelles des églises — car chaque confrérie avait sa chapelle ainsi que nous le verrons tantôt — ou bien encore sur les anciennes bannières et armoiries, ou encore dans des ouvrages historiques spéciaux. En voici quelques-unes que nous fournit M. Félix de Vigne'*' :
Fendeurs de bois de Gand — blason, sainte Trinité et Laus Deo.
Le serment de Saint-Antoine — devise : Elk mydt dangier (Chacun se garde du danger).
Chambre de Rhétorique de Bruges — : Myn werk is hemelick (Mon ouvrage est céleste).
Chambre de Rhétorique d'Ypres — : De geest hlaest daer hy mit (L'esprit souffle où il veut).
Chambre de Rhétorique de Tirlemont — : Fontyne des levens (Fontaine de la vie).
Chambre de Rhétorique de Axel — : God outcommer elcx herte (Dieu tranquillise tous les cœurs).
Chambre de Rhétorique de Menin — : Wy hopen, broeders (Frères, nous espérons) .
Chambre de Rhétorique d'Audenarde — : Paeis zy met ulieden (La Paix soit avec vous).
Chambre de Rhétorique de Caprycke — : Ses al in de herte (Elle est tout, dans le cœur).
Généralement, chaque corporation de métier avait sa chapelle particuhère, et parfois, quand la gilde était puissante, ces chapelles étaient de vastes bâtiments qui avaient la grandeur d'une église de village. Le seizième siècle surtout en vit construire en grand nombre dans presque toutes les villes, et les architectes les plus habiles, comme les sculpteurs les plus renommés, furent employés à leur érection.
Les gildes qui n'avaient pas les moyens de se faire construire une chapelle particulière avaient des autels consacrés à leurs patrons dans les éghses cathédrales ou paroissiales, et quand on parcourt aujourd'hui ces églises, on voit encore nombre d'autels qui ont conservé les insignes des anciens métiers. C'est ainsi, pour citer un exemple, que, à Saint-Rombaut de MaUnes, dans l'ancienne chapelle de la Corporation des maçons, l'autel — et soit dit en passant, il fut sculpté par un maître, Jean Van den Steen — nous offre encore, dans la frise, les outils de la maçonnerie.
88 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDEXT (il)
On ne concevait pas, en effet, qu'une confrérie ou un métier pût subsister s'il n'était sous la protection d'un Saint ou d'une Sainte. Intercalons ici dans nos vieilles écritures (de 1901 ou 1902) deux passages d'un livre plus jeune, même tout récent, et si agréable à lire surtout au chapitre des Confréries, le livre de M. Emile Mâle sur VArt religieux de la fin du moyen âge : " Nous n'avons plus aujourd'hui la moindre idée de ce que fut la vie chrétienne à la fin du moj'cn âge. Jamais l'homme ne fut moins isolé. Divisés en petits groupes, les fidèles formaient d'innombrables confréries. C'était toujours un saint qui les rapprochait. Car les saints étaient alors le lien qui unissait les hommes (p. 17). "
Et encore : " Tout ce petit monde de saintes et de saints avait pour les hommes de ces temps un charme infini. Ainsi faits, ils étaient moins respectés qu'aimés. Mais peut-être jamais ne furent-ils plus persuasifs. Tous ces détails familiers entraient dans le cœur. " Ce saint Yves que voilà, avec sa toque, sa robe d'avocat et son dossier à la main, ce fut pourtant un homme comme moi, " .se disait l'homme de loi, le procureur ; " il est donc vrai qu'il e.st po.ssible, dans notre métier, d'être quelquefois désintéressé. " Le cordonnier écoutait volontiers les conseils qu'on lui donnait au nom d'un saint qui portait le même tablier que lui. Le charme fut rompu le jour où les Italiens nous easeignèrent le grand style. Les saints dirent adieu à l'homme et remontèrent dans le ciel. Les héros, les philosophes antiques qui prétendaient représenter .saint Pierre ou saint Jacques n'avaient plus rien à dire à personne. D'où venaient ces hommes avec ce profil droit, ces grands manteaux, cet air dominateur ? On ne savait et on se souciait sans doute fort peu de le savoir. Il est vrai qu'ils pouvaient plaire au savant. L'humaniste qui se promenait à Saint-Etienne de Troyes avait la satisfaction de remarquer que le groupe de la Rencontre de sainte Anne et de saint Joachim tout récemment sculpté aurait pu représenter excellemment la dernière entrevue de Porcie et de Brutus (p. 163)."
M. Hazlitt observe ce même caractère de piété dans les gildes anglaises : " L'enrôlement de ces compagnies sous le patronage tutélaire du Sauveur, de la Vierge ou d'un Saint, fut en usage dès les premiers temps, et il était considéré généralement comme une sanction et un gage de sécurité, chose qui, d'ailleurs, aujourd'hui encore, aux yeux d'un certain nombre, garde la même signification. La vie commerciale et la vie religieuse se tenaient, chez nos ancêtres, par des liens très étroits, et c'eût été rompre avec toutes les coutumes que d'entreprendre des transactions ou de décider d'aiicune mesure .sans l'approbation présumée de l'Invisible. Nous remarquons un vestige de ce sentiment dans l'habitude conservée par les municipalités de consacrer à la prière la réunion qui précédait certaines cérémonies électorales". "
Pour le choix du patron, cependant, on n'ob.servait pas toujours la couleur locale mais on suivait plutôt le mouvement de sa propre dévotion, .sans trop s'inquiéter si le .saint choisi avait ou non e.vercé la profession (jui lui était liinsi confiée. On peut voir dans les niches de la Tour Saint-Jacquas à Paris
les statues des anciens patrons de la Ville : Saint-Louis, patron des bouchers ; saint Georges, des armuriers et aumiers ; saint Jean-Baptiste, des couteliers ; saint Michel, des aumussiers ; saint Jean-l'Evangéliste, des peintres et marchands de couleurs. Mais combien qui manquent ? par exemple : saint Nicolas (épiciers), sahit Luc (peintres), saint Antoine-au-Sépulcre (vanniers), saint Blai:-e (tisserands), saint Sébastien (ferrailleurs), saint Honoré (boulangers) ... et puis, last but not the least, sainte Anne (menuisiers, orfèvres, etc., etc). De même, en certains endroits, saint Nicolas était le patron des avocats ; saint Louis, celui des marchands, des perruquiers, etc. ; saint Pierre, des serruriers ; saint Paul, des cordiers ; saint Barthélémy, des bouchers ; sainte Geneviève, des ciriers ; à Clermont, saint Dominique était le patron des tailleurs tandis qu'en d'autres localités, il ne fallait rien moins que la Sainte-Trinité pour honorer dignement la profession '-.
On voit déjà ce que pouvait être la réception d'un apprenti dans unegilde, nous voulons dire le sérieux, la solennité de la cérémonie. Regardez cette ancienne gra\iire. Dans ime vaste saUe remplie de spectateurs, un trône se dresse dominé en arrière par une grande Madone accompagnée de beaux anges moitié agenouUlés, et au-dessus, par un dais à riches tentures de velours; sur ce trône, le Doyen ou le Grand-Maître, paré de son plus beau costume et de tous ses insignes, le sceptre au côté droit, la main gauche tendue, adresse la parole à un jeune homme debout devant lui, beau comme un prince, la main droite levée comme prête à faire le serment d'usage. Tous les aînés, tous les dignitaires de la gilde sont là, et à l'arrière-plan, dans le coin, non cependant trop loin du maître, on distingue une belle tête de moine, de moine à capuce, un dominicain, il semble, attentif, presque soucieux, un pli vertical au sourcil, les doigts écartés, comme s'il s'inquiétait des réponses que va faire son novice. Le maître parle :
" Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit, trois personnes, un seul Dieu tout-puissant ! Cette ordomiance est celle que notre métier a établie et maintient pour s'entretenir et se gouverner avec la grâce de Dieu, et aussi pour servir notre noble prince, le comte de Flandre, avec tout notre cœur, notre vie et notre bien, pour nous conserver en estime et en honneur nousmêmes et la bonne ville de Gand ". "
Suivent les prescriptions d'un côté, les engagements de l'autre. On croirait, à une première lecture des chartes de ces diverses corporations, qu'il ne s'agit pour elles que du salut des âmes, et que l'association n'a d'autre but que d'y pourvoir. Les statuts de l'ancienne gilde saxonne d'Exeter disent positivement que " la confrérie s'est assemblée à Exeter pour l'amour de Dieu et pour le bien des âmes. " Elle tient trois réunions générales par année, et à chacune d'elles le prêtre chante deux messes, l'une pour les confrères vivants, l'autre pour les confrères défunts. Au cours de l'année, les membres doivent chanter (sing) deux fois le psautier, une fois pour les vivants, une fois pour les morts. A la mort d'un confrère, ils doivent faire dire six messes,
90 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)
OU réciter six fois le psautier. Et s'ils n'assistent pas aux réunions, ils doivent, pour une preniière absence, faire dire trois messes, pour une seconde cinq, et pour une troisième ils sont privés des faveurs de la confrérie, à moins qu'ils n'aient pour excuse la maladie ou que le maître n'ait pour lors requis leurs services '*.
Nous avons de même le texte de la prière qu'on disait aux réunions de la gilde de Saint-Christophe à Norwich, prière très longue où rien ni personne n'est oublié, et qui semble plutôt faite pour un couvent de moines que pour une corporation laïque. On doit prier pour l'Eglise, pour le Pape, pour les cardinaux et le patriarche de Jérusalem, pour la sainte Croix, pour la Terre- Sainte, afin que Dieu l'arrache à la puissance des païens et la rende à l'Eglise ; pour la paix et l'unité de l'Eglise ; pour les archevêques, évêques, pa.steurs et tous les ordres ecclésiastiques, afin que le Seigneur daigne les garder et sauver corps et âmes ; pour le roi, la reine, les ducs, comtes, barons, chevaliers, écuyers, citoyens et bourgeois, afin que Dieu les garde du péché mortel ; pour les veuves, les vierges, les égarés et toute la communauté du peuple chrétien, afin que le Dieu de miséricorde lui donne de vivre ici-bas dans la vérité et la grâce ; pour les navigateurs et pèlerins, afin qu'ils puissent aller et venir en sûreté ; pour les fruits de la terre et de la mer, et pour le beau temps ; pour tous ceux qui, étant dans l'erreur, recherchent la vérité ; pour tous les frères et toutes les sœurs de la gilde ; pour les âmes de nos pères et de nos mères, et pour toutes les âmes chrétiennes".
On voyait encore en 1889, à Lubeck, sous le premier étage de la Schifferhaus ou " Maison des bateliers," une inscription en vers allemands qui pouvait se traduire ainsi :
" Vous êtes. Seigneur Jésus-Christ, celui auquel sont soumis les vents et les flots ; que votre main daigne donc répandre ses bienfaits sur notre corporation de marins. Des tempêtes, des pirates, des dangers, daignez, Seigneur, défendre constamment nos expéditions. Que notre corporation, ainsi que tous les navigateurs, demeurent sous votre égide. Donnez-nous la paix, la joie, l'union. Que votre bénédiction s'accroisse paimi nous. A vous seul, ô Dieu, la gloire'*! " Le texte mériterait d'être encha.ssé.
La corporation des bateliers avait acquis cette maison en L')35, et y avait fixé le lieu de ses réunions. L'aménagement, en 1889, était le même qu'autrefois : plafond en bois porté par de grands étais simplement décorés de quelques sculptures monumentales ; de toutes parts, susjx'nilus en l'air, des modèles de vaisseaux ou des objets rapportés de lointains voyages ; les murs garnis de peintures enfumées ; par ci par là, des statues, et notamment une belle image de sainte Anne.
Il n'est maintenant pas besoin d'ajouter (lUe la corporation, toute corporation est soumise à une discipline sévère ; qu'il est défendu, par exemple, de travailler le soir, " parce que l'ouvrage ne serait pas bon," ou le .samedi aprèsmidi, à cause de la .'solennité du lendemain, ou un jour de fête d'apôtre"; défendu aussi d'aller aux bals, aux spectacles, aux cafés ; que l'ouvrier doit
se coucher de bonne heure afin d'être levé à la pointe du jour, lorsque " la cloche de la paroisse voisine retentira de nouveau pour annoncer l'ouverture des églises ; " qu'il doit, les dimanches ordinaires et les jours de fêtes, entendre la messe, ou comme on disait alors, " aller à l'offrande, " car c'est là que la voix du prêtre l'accoutumera, lui et les siens, à ce nom de frères qui est à la fois si simple et si grand ; assister aux enterrements des membres de la gilde, et, en certain cas, faire dire des messes ; suivre le convoi du pauvre comme celui des membres les plus riches, le service funèbre devant pour lors se célébrer avec l'encens et les cierges, aussi bien que celui de son maître : Illius sepuUura peragi débet cum bysso et luminihxis, tanquam domini sui^^.
C'est assez clair et d'ailleurs on a soin de le lui répéter souvent : l'ouvrier doit positivement être bon chrétien et parfait citoyen. A sa réception solennelle dans la corporation, on lui a donné lecture de sa charte de profession, et là, les lois générales auxquelles l'homme, le chrétien, l'habitant de la cité doit obéissance, lui ont été promulguées en même temps que les règles de l'état qu'il embrassait. Il n'a qu'à se souvenir de sa promesse, et si seulement cela est, cela suffit. — Parole d'honneur !
Et c'est ainsi que de grandes pensées se mêlant à d'humbles travaux, l'artisan s'anoblissait à ses propres yeux ; ainsi que se transformait peu à peu, grâce à cet esprit religieux qui l'entourait de toutes parts, le serf grossier parti quelquefois des bas-fonds de la société : l'homme se relevait plus encore que la profession.
Il reste un mot à dire des confréries comme foyers de vie artistique, surtout au xv» siècle, et encore ici il s'agit implicitement des confréries de Madame saincte Anne.
Le plus grand nombre des corporations avaient, comme celle des bateUers de Lubeck, leurs maisons communes appelées chambres ou halles, et il en subsiste encore en France, en Allemagne, en Angleterre, notamment à Londres, où l'ancienne Guild-Hall des marchands est restée debout jusqu'à nos jom-s ; en Belgique, où par exemple, les drapiers d'Ypres établissaient jadis un beau point de mire pour les futurs canons allemands. (Il a bien fallu ici changer notre ancienne rédaction). Toutes aussi, nous l'avons dit, avaient leurs autels ou chapelles dans les églises, quelquefois dans les cathédrales^ comme à Paris.
Or, toutes ces compagnies rivalisaient entre elles de luxe, décorant leurs chambres de peintures et de sculptures souvent très remarquables. Ainsi, la chambre du Vieux Serment de l'Arbalète en Anvers, possédait un tableau d'Abraham Janssens, figurant la Concorde, et la reproduction d'une toile de Rubens par Gérart Hoet. La chambre du Jeune Serment de l'Arc montrait une œuvre de Jean Fyt avec des personnages de Janssens, et un Saint-Sébastien de Michel van Coxie. Et de même, lorsque la confrérie de Saint-Luc fut logée dans la Bourse d'Anvers, elle orna avec une grande
92 LE CULTE DE SAINTE AXXE EN OCCIDENT (il)
magnificence les salles mises à sa disposition". Ainsi, à plus forte raison, on était-il pour les chapelles. Et par e.xemple, la seule église de Notre-Dame il'Anvors renfermait, avant l'invasion française en 1794, vingt-quatre chajîelles de corps de métiers, dans lesquelles on pouvait compter cinquante-un tableaux, dont plusieurs étaient des œuvres de maîtres. La Descente de Croix, la VLsitotiori, la Présentalion du Christ au Temple de Rubens, décoraient <-elle des Arquebusiers. Parmi les autres toiles, on en distinguait quatre de Michel van Coxie, deux de Frans Floris, seize de Martin de Vos, et d'autres tle Wenceslas Coeberger, Otho Venius, Henri Van Balen le Vieux, Corneille Schut et François Fourbus =<'.
C'est à ce zèle artistique des corporations que nous devons un grand nombre de tableaux ou de sculptures relatives à notre Sainte. Nous voudrions pouvoir ici reproduire une gravure que nous avons d'un des plus beaux retables du monde. C'est un haut-relief sculpté et doré, datant du seizième siècle et représentant l'Arbre géiiéalogique de sainte Anne. Il se trouve dans une chapelle de l'église Saint-Sauveur, à Bruges. Dimensions : Im. 56 en hauteur sur 1.80, soit : à peu près 5 pieds sur 6. Au bas, sainte Anne assise dans un fauteuil. Sur les branches de l'arbre, à la droite de la Sainte, statuettes assises ou agenouillées de " lude," " loseph lustus " et " Maria Cleophas;' à gauche, celles de " lan Evangelist, " " Maria Salome, " " Jacop de Mist " (Jacques le Mineur), et " Simoen. " En haut et-au-dessus, Marie, et l'Enfant. Au-dessous de l'arbre, à la droite de sainte Anne, des statuettes portent chacune sur un phylactère le nom des personnages : " Stolanus, " " loachim, " " losep, " " Eluet, " " Hismeria " et un évèque, probablement le donateur. A gauche, " Emerencia, " " Cleophas, " " Salomé, " " Sacarias, " " lan Baptiste, " " Elizabeth, " " loannes. " Sur la colonnette gauche du cadre, une statuette portant sur une banderoUe le nom de " Zebedeus. " La colonnette droite a également une statuette, mais la banderoUe en a été renouvelée, et le nom ne s'y trouve pas. — L'artiste est inconnu. Plusieurs noms des personnages, en lettres du seizième siècle sont, comme on l'a vu, écrits en flamand. Les figures ont en général beaucoup d'expression et le travail est admirable. Fond bleu, tige couleur bois de chêne, vêtements de tous les personnages — or, ainsi que les colonncttes et ogives. Robe de sainte Anne brune, manteau or, voile blanc au cou, siège doré. A hauteur des personnages du bas, fond uni doré. Figure de la Vierge demi souriante et délicieuse. — Ajoutez sur tout cela un rayon de soleil, et vous aurez sous les yeux ce que nous avons vu un soir de juillet : une splendeur.
En vérité les ouvriers d'autrefois étaient bien ce qu'on les nommait, des artisan.9i, des faiserirs d'art, et parlez-nous des mots qui disent encore quelque chose !
Des cent mille confréries du moyen âge, un bien petit nombre ont subsisté jusqu'à nos jours. En France, elles furent supprimées pendant la Révolution.
A cette époque on en comptait encore cinquante à Paris seulement. Quelques-unes cependant ont été restaurées depuis, et pour ne parler que d'un coin de la France qui nous est cher au-dessus de tant d'autres, la petite ville de Lourdes a conservé intactes ses vieilles institutions de piété et de philanthropie. Les laboureurs de Notre-Dame-de-Grâces, les ardoisiers de Notre- Dame du Mont-Carmel, les tailleurs et les couturières de Sainte-Luce, comme les menuisiers de Sainte-Anne, ont traversé victorieusement les siècles.
En Belgique et dans les Pays-Bas les confréries furent abolies vers 1794. En Allemagne, dès 1232, un acte de Frédéric II les proscrivit, mais elles réexistaient en pleine vigueur vers 1316, sous le duc de Brabant. Aujourd'hui, après bien des alternatives de succès et de revers, il s'en retrouve encore un certain nombre. En Espagne et en Suisse, surtout dans le canton de Berne, elles ont pu échapper à toutes les révolutions. En Italie, au contraire, elles ont presque toutes disparu au xix^ siècle, après une existence six ou sept fois séculaire 2'.
Encore une fois tout ce qu'on vient de lire peut se rapporter, de près ou de loin, aux confréries de sainte Anne, et ces détails préliminaires nous ont semblé propres à jeter sur elles une plus vive lumière. Si nous avions besoin d'une excuse pour des développements quelque peu étendus, notre excuse serait là.