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LES CONFRÉRIES DE SAINTE-ANNE

Comme nous l'avons dit plus haut à propos des associations en général, les confréries de sainte Anne peuvent, rigoureusement parlant, se partager en deux classes : les confréries d'arts ou de métiers, et les confréries de piété ou de charité.

Nous commencerons par les premières, en faisant toutefois une place à part aux " Chambres de Rhétorique, " parce que l'art de poésie qu'elles représentent, mérite, à coup sûr, qu'on le distingue des autres.

Mais comme nous n'en sommes pas de suite " aux fleurs de rhétorique, " nous citons tel quel, sauf un mot rayé, un passage de M. Dubrocq de Ségange, ce qui nous donnera dès maintenant quelque idée du multiple patronage que notre Sainte exerçait autrefois, au temps où le peuple croyait encore à l'intercession des Saints : " Sainte Anne patronne des mères de famille, ménagères, couturières, lingères, dentellières, chaussetiers, filassiers et filassières, tisserands, meuniers, faiseurs de balais, institutrices, fripiers, menuisiers, tourneurs, ébénistes, toimeliers, nourrices, palefreniers, caudataires de cardinaux, orfè^Tes, marins, sapeurs-pompiers . . . - "

Cette énumération n'est que partielle mais elle peut nous suffire pour l'instant. Et puisque, tout à l'heure, nous avons insisté sur l'ancienneté des congrégations ouvrières ou marchandes, une question se pose naturellement

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tout d'abord au sujet des diverses gildes de sainte Anne dont nous avons à parler : A quelle époque l'une ou l'autre remonte-t-elle ? Y en a-t-il qui ^ oient bien anciennes ?

11 nous faut l'avouer, à part certaines corporations dont les dates d'érection nous sont connues, parce qu'elles sont relativement récentes, nous ne savons presque rien des autres sur ce sujet particulier, du moins rien de parfaitement certain. Les ouvrages sont rares qui traitent des métiers du moyen âge ; plus rares encore ceux qui en traitent au point de vue qui nous aurait surtout intéressé, nous voulons dire au point de vue à la fois historique et religieux ; et quant aux gildes de sainte Anne en particulier, il est é\àdent que nul n'en a jamais parlé. Le lecteur ne s'étonnera donc pas que, même après beaucoup de recherches, nous fournissions, en somme, si peu de renseignements sur ce point très spécial du culte de notre Sainte dans les siècles passés.

Tout à l'heure, une confrérie de piété érigée à Gand nous fera remonter jusqu'à l'an 1101, mais nous avons écrit "confrérie de piété." Pour ce qui est des corps de métiers proprement dits, la plus ancienne date historique ou parfaitement certaine que nous possédions est celle de 1382, et elle se réfère aux menuisiers de la ville de Clermont, en Auvergne. Il est fait mention de cette confrérie dans un arrêt de cour, du 4 septembre de cette même année, mais il est permis de supposer qu'elle existait déjà depuis quelque temps ".

Pour les menuisiers de Paris, quelques auteurs indiquent 1396, et nous y reviendrons tout à l'heure. Viennent ensuite pour 1430, la Saint-Ann's (juild de Dublin ; pour 1447, les orfèvres de Paris ; pour 1487, les menuisiers d'Angers ; pour 1500, les tailleurs d'Edimbourg ; pour 1509 la Gilde de Sainte-Anne de Louvain ; pour 1512, celle d'Oxford : autant de dates i\m marquent une année de l'existence et non, sans doute, celle de la fondation.

Menuisiers

Quant aux menuisiers de Paris et à l'âge qu'on leur donne, eux-mêmes, aussi bien que les orfèvres, comme nous le verrons tout à l'heure, se prévalaient d'une bien plus haute ancienneté. L'archevêché de Québec possède un document fort curieux, très intéressant, mais que nous regrettons de ne ix)uvoir reproduire ici, tant à cause de sa longueur que de son incorrection désespérante. C'est en cinq pages in-folio, et en tme seule phrase, la RciKmse de Mrs de la confrérie de ste anne de paris anx confrères de lassociatùm de Québec qui se proposent deuiblir la dte confrérie au dt Québec. Cette pièce est datée de 1059. On y voit d'abord que, " dans l'église des Billettes, une chapelle était aux menuisiers de tout temps depuis que l'église avait été bâtie. " Le document .semble ensuite rapporter la construction de cette église à l'an 1290, et en tout cas il la donne implicitement comme antérieure à 1204 puisque, alors, il nous montre " les religieux de l'ordre de la charité de nostru dame,"

chargés de la desservir. Et " ensuite, " continue-t-il, " on augmenta la dite chapelle à deux autres dont celle dédiée a Dieu sous l'invocation de nostre grande Sainte a été establie avec celle de la ste vierge, " " récit que nous avons trouvé au vrai tant dans les archives du lieu que antiquité de paris et autres lieux particuliers que Ion tien véritable. "

Malgré l'élasticité de cet " ensuite, " on ne peut supposer que la construction ou la dédicace de la chapelle sainte- Anne ait été longtemps ajournée. D'ailleurs, s'il est raisonnable de penser que la chapelle fut construite, non pour une confrérie à venir, mais pour une confrérie déjà existante et vraisemblablement déjà considérable, la corporation même appartiendrait encore, par sa fondation, aux dernières années du treizième siècle, tout au moins. Le document ne dit rien sur ce point qui est pour nous d'une certaine importance, vu le moment, mais en fixant à l'année 1368 la confirmation de la confrérie, il ne contredit pas, tant s'en faut, nos conjectures sur la date bien antérieure de la fondation.

Quoi qu'il en soit, si les " confrères de Paris " disent vrai à leurs nouveaux confrères de Québec, le 1396 des auteurs n'est pas exact : il est trop jeune de cinquante ans au moins, sinon de cent ans.

La question de date de la sorte quelque peu discutée, une note du P. Caliier, <ians ses Caractéristiques des Saints, nous permet d'expliquer comment sainte Anne avait été choisie comme patronne par les menuisiers. — Deux mots y suffisent : " Etant donné que le tabernacle est le chef-d'œuvre de la menui- •■^erie, il convient que la profession honore d'un culte spécial celle qui a fait la première le plus beau des tabernacles, et celle-là c'est sainte Anne, parce qu'elle fut la Mère de la Vierge Marie, et que la Vierge Marie, c'est le tabernacle du Fils de Dieu 2*. " Le jeton de la confrérie, frappé en 1748, confirme d'ailleurs l'exphcation du P. Cahier. Il a pour sujet la scène de la lecture et pour exergue : Sic fingit tabernacidum Deo^.

Les premiers statuts que nous connaissions de cette confrérie lui avaient été donnés par Charles IV, en 1396. Plus tard, en 1467, ils furent confirmés par Louis XI ; de nouveau en 1580, et l'un d'eux porte que " Quiconque voudra ouvrouer dudict mestier à Paris, faire le pourra, pourvu qu'il soit

ouvrier suffisant et (ait) fait un chief-d'euvre de sa main suffisant

En outre, paj'era douze sols parisis d'entrée dont le Roy aura six solz, et les jurez du dict mestier quatre solz pour leur peine, et deux solz à la confrairie ]\îadame Saincte Anne, establie au dict mestier, sauf que les fils des maîtres ne payeront point d'argent pour leurs entrées ^^ "

Les avantages spirituels étaient considérables, et proportionnés du reste aux pratiques de piété en usage dans la confrérie. Le vieux document de Québec nous dit que les membres " avaient part à toutes dévotions, indulgences, services, prières du dit ordre de la Charité, " et gagnaient en particulier " une indulgence plenière en la feste de sainte Anne. " Les exercices publics, toujours d'après le même registre, étaient les suivants : " Outre le jour et veille de notre grande fête, une messe tous les dimanches de l'année

96 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDEJfT (il)

avec Inviolata à haute voix, et l'ordre (sans doute Vorgttc) au conimencement de la Ste messe en l'honneur de la très ste vierge ; une de requiem tous les premiers lundys des mois, avec très {trois) grands services, lun le lendemain de la ste Anne, lautre le jour de st roch et lautre le jour des trépassés pourveu que ce ne soit pas le dimanche ; cela étant est remis au lundy suivant ; le salut de la ste vierge le jour de st thomas apôtres, avec les se{)t psaumes exaudial et les prières pour le roy. "

Pour tant de piété, autant sans doute que pour l'excellence de son art, la confrérie jouissait de privilèges exceptionnels. Ainsi, pour emprunter encore ce détail au vieux document de Québec, sous les règnes de Charles VI, de François I et de Henri II, plusieurs confréries ayant été abolies " à cause des desordres qui si comettoicnt, on a pris tous les vaisseaux d'argent dans lesquels il y avait des reliques de plusieurs saints ; on a oté les stes reliques et on les a mises entre les mains des chefs des églises ou elles ctoient pour les mettre en vénération aux fidelles dans du cuivre enjoUivé. . et de la valeur du prix de lor et de largent on en a fait des monnoies a la marque du roy pour subvenir aux extrêmes nécessités de ces temps là, et même avoir pris quantité de vaisseaulx de prix des confréries qui ont été conservés pour subvenir et aider aux nécessités, mais de la notre on n'y a jamais touché ny a nos vaisseaulx d'argent comme on ai)prend par les lettres patentes de nos

rois. "

Comme ceux de Paris et pour la même raison, les menuisiers d-' Angers avaient placé leur corporation sous le patronage de sainte Anne. On Ut dans leurs statuts, tels que confirmés par Charles VIII, en septembre 1487 :

" I. Et premièrement. Que d'ores en avant et comme du temps passé les jurez et maîtres dudit art et mestier de chari)enterie et menuserie en la ville et quintes d'Angiers, se assembleront, chacun an. le jour et feste sainct Serene ou Madame Saincte Anne, qui est la confraiiie des maîtres et ouvriers du dit art et mestier, et seront esleus deux maîtres du dit mestier qui auront regard et seront tenuz garder et entretenir les ordonnances du dit mestier

" II. Item. Et seront tenuz les dits charpentiers de mcnusorie fairebonne bcsoingne et marchandise sans aubour (h/.st) ne pourrcturc, vcimolleure ne eschauffeure "

Il y a un autre vieux texte plus intéressant encore, celui-là relatif aux menuisiers d'Aire en Artois et le voici, au moins en abrégé, dans sa teneuro originale :

" Octroy en faveur des huchiers {vicnni>ners), cuveliers, clianx'ntiers et maçons de la ville d'Aire, afin d'ériger une confrérie à l'honneur de Dieu et de sainte Anne.

" 3 août l.")01.

" A tous ceulx quy ces pré.'jentes lettres verront, Mayevr et eschevins DK LA VILLE d'Aire, Salut. Sçavoir faisons que, sur la reciueste à nous fjiicte i)ar ceulx des stils et mestiers de huchiers, cuveliers, charpentiers et mach«jns estiins en ladite ville, de ce (ju'ils puissent tous par ensamble eslever

ARTS ET JIÉTIERS 97

en icelle ville une confrérie en l'honneur et révérence de Dieu et saincte Anne, et affin qui ce puist estre chose estable et permanente, et que les services divins, suffraiges et oblations quy sont encommencez faire à l'honneur et révérence de Dieu et de ladite Saincte puissent être continuez et entretenus . . . il nous pleust leur octroier et consentir lettres de plusieurs poincts et privilèges par eulx requis et au long déclarés en leur requeste, . . . avons consenty et accordé, consentons et accordons à ceulx des dits stils de huissiers, cuveliers, charpentiers et mâchons que touchant ladicte confrérie et pour l'entretenement d'icelle, ilz se puissent doserenavant reigler et conduire en la forme et manière ey après déclairée :

" Et primes que pour l'entretenement d'une messe chacune sepmaine, ensamble du luminaire ad ce nécessaires avecq des autres entretenemens, chacun confrère sera tenu payer chascun an pour luy et sa femme douze deniers, et ceulx à marier six deniers. "

{Suivent des règlements d'ordre purement civil ; puis : ) " Item que le jour de ladicte Saincte tout ceulx des dictz stilz et mestiers seront tenus de accompaigner leur doïen à la messe qu'ilz feront chanter et célébrer solempnellement chascun an en l'église de Sainct-Pierre, sur l'amende de douze deniers au prouffict de ladicte confrérie.

" Item que tous ceulx quj^ ledict jour de madame saincte Anne ne garderont et sollemniseront la feste d'icelle, quj' feront ou feront faire par leurs variez lesdicts stils et mestiers encoureront en amende de cincq solz à applicquer : deulx solz au prouffict de ladicte confrérie, deulz solz au prouffict de la table et de la despense qui se fera ledict jour, et douze deniers au chastelain qui en fera l'exécution. "

{Autres articles sans rapports avec la Sainte, et, enfin : ) " En tesmoing de ce, nous avons mis le scel au causes de ladicte ville d'Aire

à ces présentes, quy furent octroyées le Ille jour d'août l'an mil cinq cens

et quattre.

"Ainsi signé sur le reply ; d'Estrée". "

A côté de l'ancien Artois .-se présente l'ancienne Flandre-française, avec Lille pour capitale. Or, à Lille encore, sainte Anne est la patronne des menuisiers. Voici, d'après V Armoriai de Flandre, recueil officiel dressé par les ordres de Louis XIV. de 1690 à 1710, quelles étaient les armoiries de l'association :

" D'argent à une sainte Anne de carnation, vêtue de sinople et de gueules, assise à senestre sur une escabelle de sable, et appuyant sa main dextre sur l'épaule de la sainte Vierge, aussi de carnation, vêtue d'azur et d'argent, à laquelle elle montre à lire dans un livre aussi d'argent, tracé de sable, le tout posé sur une terrasse de sinople, chargée en pointe d'une varlope couchée d'or, ferrée d'azur, et accompagnée en chef d'une équiere de gueules, soute-

nue d'un comptis d'azur à dextre et d'un ciseau d'azur, emmanché d'or, posé en pal, à senestre**. "

On trouve, parmi les manuscrits de la bibliothèque de Carpentras, no 1379 (1684-1690), fol. 684 : " Statuts de la confrérie de Sainte-Anne érigée en l'église cathédrale de Carpentras par les maistres charpentiers, menuisiers, sculpteurs, broquiers, tourneurs, rodiers, scieurs et autres travailleurs de l'art du bois ; " 12 juillet 1690. — De même : no 1607 : " LivTC de la dévote confrérie de sainte-Anne, érigée dans l'église paroissiale de Malaucène, " 1646-1683. Le livre contient 207 feuillets — pour notre édification à tous.

D'autres confréries du même genre existaient sans doute à peu près dans tous les heux où le nombre des ouvriers était assez considérable. Ainsi pour l'Auvergne seule, M. Bouillet en trouve à Riom, à Brioude, à Montferrand, à Ambert, à Maringue, h Issoire, etc'®. Dans le Recueil des ordonnances des Rois de France, M. Molmier signale des pièces relatives aux huchiers des villes suivantes^: Rouen (janvier 1415, t. x, p. 253) ; Paris (1467, 24 juin, t. XVI, p. 609) ; Evreux (février 1471, t. xvii, p. 464) ; Tours (mai 1472 et mars 1487, t. xxi, p. 75) ; Angers (septembre 1487, t. xx, p. 16) ; Le Mans (octobre 1497, t. xx, p. 8) ; Bordeaux (avril 1501, t. xxi, p. 276), etc. Ajoutons nous-même les menuisiers de Bourges et concluons que Madame saincte Anne était la patronne, non seulement de tel ou tel groupe ici ou là, mais de la profession même.

Orfcires.

Des menuisiers aux orfèvres, la transition peut se faire sans frais d'étiquette, car les deux métiers étaient autrefois très proches parents, cousins, frérots, selon notre jolie expression canadienne d'autrefois. Pour les orfè^Tes, le chef-d'œuvre à parfaire, c'était aussi un tabernacle, mais celui-ci enfermant de plus près la divine Victime, nous voulons dire : le ciboire ou le calice, et à cet égard, sainte Anne était encore l'artiste souveraine, le maître à imiter.

Le bibhophile Jacob (Paul Lacroix), dans ses Curiosités de rhistoire des Arts^\ et Gautier, dans son Dictionnaire des Confrciies, placent à l'an 1447 la fondation de la communauté des Orfèvres de Paris, dite de sainte Anne et de saint Marcel, et c'est à peu près la date que fournit un historien de la ville de Paris, du Breul'^. Mais si l'on en croit un vieux document qui semble authentique, cette confrérie serait beaucoup plus ancienne. Connue il existait à Paris d'autres associations d'orfèvres " (]ui n'estoicnt propres, dit Félibien, qu'à causer de la dissipation, des émulations mal réglées, das procès et de la division, " lx)uis XIV tenta de les supprimer toutes sans exception. A cette occasion, les confrères de .^^ainte Anne présentèrent une requête au roi, dans laciuolle ils exposaient cjuc la confrérie de sainte Anne et de saint Marcel était érigée depuis plus de cinq c knts .\ns ; qu'elle n'avait rien de commun avec les autres confréries du corjxs des orfèvres, et qu'elle avait

toujours été administrée par des maîtres particuliers, indépendants des maîtres et gardes de l'orfèvrerie. Ils demandaient enfin à conserver leur association, et de plus, le droit de porter la châsse de saint Marcel dans les processions. On leur accorda tous les points de leur requête par lettres patentes du mois de mars 1683^.

Un autre document, daté de 1685 et reproduit dans la Collection de M. C. Leber, relative à l'histoire de France*^, tendrait à prouver à son tour l'ancienneté de cette confrérie, sans toutefois préciser davantage la date de sa fondation. On y lit ce qui suit :

" Eudes de Paris, évesque de Paris, qui vivoit sous Philippe- Auguste, roy de France, ayant emichi cette nouvelle église (Notre-Dame) par le présent qu'il luy fit des reliques de saint Marcel, évesque de Paris, les orfèvres, pour signaler leur piété et leur dévotion envers ce grand saint, et reconnoistre l'obligation qu'ils avoient à messieurs du chapitre, de leur avoir donné une des chapelles de leur église, ornèrent ces reliques d'une châsse des plus magnifiques, qui fut dès lors, du consentement do messieurs les évesques et chapitre, élevée au-dessus du maistre autel de leur église, où elle repose encore aujourd'huy.

" En considération de quoy et des dépenses qu'ils y firent, Mrs du chapitre les honorèrent du titre et quaUté de porteurs de la châsse de saint Marcel, prérogative dont ils ont joûy et jouissent encore à présent^.

" Depuis ce temps ils eurent la mesme dévotion pour sainte Anne, d'où est venue l'érection de leur confrérie sous le titre de sainte Anne et de saint Marcel, dont le service se fait à leur chapelle le jour saint Marcel et le jour sainte Anne'^ " etc.

Le même registre nous apprend encore que, à partir de 1448, tous les ans, le premier mai, la confrérie faisait présent à la Vierge d'un arbre vert qu'elle plantait à minuit sur la place du Parvis, en ligne droite avec le maître-autel de Notre-Dame, d'où lui vint le surnom de Confrérie du may. En 1499, " les orfèvres adjoutèrent à cette première dévotion du may, le don d'une machine d'architecture en forme de tabernacle suspendue en hault de la voulte de l'église vis-à-vis la grande porte du chœur, à laquelle ils joignoient et attachoient, par chaque année, le premier jour de may, des sonnets, rondeaux, ou autres sortes de vers, selon les occurrences du temps, contenant des prières à la sainte Vierge pour la santé et prospérité du roy régnant pour lors, et pour les besoins de l'Estat et du public

" Ils en mirent un autre en mil cinq cens trente-trois, auquel ils posèrent des tableaux de l'histoire du Vieux-Testament, commcnçans par la création du monde, fort excellemment faits à six pampres, à l'angle de chacun desquels étoit représentée la figure d'un prophète, et portoit dans sa superficie une infinité de rameaux.

" Et voilà la seule et véritable origine du premier tableau votif donné par les orfèvres en offrande à la sainte Vierge, le premier may mil cinq cens trentetrois

100 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

" L'an mil six cens huit, les orfèvres posèient encore un autre tabernacle

plus beau et plus riche que les deux premiers depuis lequel temps ils

ont continué tous les ans un nouveau tableau contenant la vie de la sainte Vierge, ce qui a finy en 1629 En l'année 1630, les orfèvres présentèrent leur requestc à Messieurs du Chapitre, tendant à ce qu'il

leur fût permis de donner, au lieu de ces petits tableaux votifs qu'ils offroient

auparavant, im plus grand tableau d'onze pieds pour orner les colonnes

et piliers de la nef de l'église ; ce qui leur fut octroyé3^ "

C'est ainsi (jue la cathédrale s'enrichit de plus de soixante-dix grands sujets de sainteté, sur bois et sur toile, qu'on y admirait encore avant la Révolution, et qui garnissaient non seulement les piliers de la nef, mais encore la plupart des chapelles. Le premier de ces tableaux donnés par les orfèvres, avait été peint par Lallemand, maître du Poussin, en 1630 ; le dernier le fut en 1707 par Courtin. Les plus grands maîtres du xvii^ siècle briguèrent l'honneur d'être choisis par les maîtres et le prime de la confrérie de sainte Anne, pour exécuter ce tableau d'offrande. 11 convient de nommer en particulier Jean Jouvenet, Michel Corneille, Louis Boulogne, Simon Vouet, Sébastien Bourdon, Blanchard, Poussin, Lebrun, Philippe de Champaigne, Eustachc Lesueur, L. de La Hire, Marot, Lacurne de Sainte-Palaye, Parocel, Noël Coypel. La plupart de ces remarquables compositions nous ont été conservées par la gravure, et quelques-unes sont entrées depuis dans les galeries du Louvre. Il n'y avait pas au dix-septième siècle d'autre musée public à Paris que celui de Notre-Dame, et on le devait à la magnificence des orfèvres de Madame saincte Anne, à leur zèle intelligent pour les arts ^.

On juge par là en quel honneur cette confrérie était tenue à Paris. Pendant plusieurs siècles, elle avait eu seule le privilège de porter le poêle ou le dais sur la tête du roi, de la reine ou du prince faisant son entrée en ville et si, après Louis XII, elle dut partager cette prérogative avec les autres corps de métiers, elle garda pourtant toujours le premier rang parmi eux. A la faveur populaire, se joignait celles des pajies et des reines. " Il faut vous dire, nous raconte encore notre vieux document déjà cité, qu'en 1620, Paul ^', pape, informé de la dévotion que feiie reine Aime d'Autriche de glorieuse mémoire, mère de Louis-le-Grand à présent régnant, avoit envers cette confrérie, dont elle avoit souhaité d'estre du nombre, pour avoir part aux prières qui s'y font et aux messes qui se célèbrent chaque année dans la chapelle, et de laquelle elle avoit pris le bâton, et rendu les pains bénis avec magnificence, ce mesme pape lui envoya un des ossements de sainte Anne qui luy avoit esté pre.senté par le patriarche de Jérusalem, lequel elle déposa entre les mains des orfèvres, qu'ils firent enchâsser dans un reliquaire qui est encore aujourd'huy dans leur possession. "

Une confrérie (jui offrait annuelk'ni(>nt à Notre-Dame " un grand tableau d'onze pieds de haut, " peint i)ar un maître, devait entendre quelque cho.se à la magnificence des fêtes et en particulier au lu.xe du costume. (Ju'on en juge, (juant au costume, par celui que portait, non pas le maître, non pas

tel OU tel haut dignitaire, mais le simple a-ietir de la confrérie. Nous citons «ncore un ancien registre : " Item ceste présente année ensuivant 1111^ IIII'^^ et XI (1491) a esté donné à la dite confrarie par Katherine, femme de Robert Bonneuvre, une cotte ou corset pour vestir au crieur qui crie lad. confrarie, laquelle cotte est d'escarlate vermeille, semée de rosiers à roses blanches, et les deux ymages de sainte Anne devant et derrière, et les d. rosiers tout fait de bonne broderie à soj'e et or, et les franges de fine soie jaunes, vertes et rouges, et doublée de toile de Hollende noire ^. "

La corporation des orfèvres souvent menacée, souvent attaquée, défendit toujours victorieusement ses privilèges, jusqu'au moment où la révolution de 1789 renversa d'un seul coup toutes les institutions de la marchandise en même temps que toutes les lois fondamentales de la société française. Evidemment, dit ici M. Paul Lacroix, avec une émotion qui trahit l'artiste épris du passé, " l'orfèvrerie ne pouvait échapper à ce vaste naufrage qui engloutissait à la fois la royauté, la religion et la fortune publique. A quoi, d'ailleurs, auraient pu servir des orfèvres dans un temps où l'on brisait sceptres et couronnes, où l'on fondait l'argenterie des églises, où l'on déposait joyaux et bijoux sur l'autel de la patrie, où la monnaie d'or et d'argent était remplacée par la monnaie en métal de cloche et par les assignats ? L'orfèvrerie ne devait pas survivre à la monarchie qui l'avait vue naître'*". "

Tout n'a pas péri cependant, et à côté des souvenirs historiques qui font .survivre la chère société, il reste un souvenir artistique.

Un curieux recueil de diplômes des confréries parisiennes, conservé au département des Estampes de la Bibliothèque nationale, à Paris, contient quinze diplômes des confrères de Sainte-Anne, et parmi eux celui qui était propre à la Confrérie des orfèvres. C'çst une gravure du dix-huitième siècle. Elle représente la Sainte tenant un livre que regarde Marie enfant ; au frontispice, deux évêques, dont l'un est saint Marcel, foulant le dragon, et l'autre probablement saint Denis, saint Germain ou saint Landry. (Aucun attribut ne permet de l'identifier avec certitude.) En bas du diplôme, dans un cartouche, se voient les armes de la corporation : de gueules à une croix engrelée d'or ; aux 1 et 4 cantons, d'un ciboire d'or et aux 2 et 3, d'une couronne aussi d'or, et un chef d'azur, semé de fleurs de lys d'or. La devise, qui manque ici, était : In sacra, inque coronas.

Tous ces détails, peut-être un peu longs, sur la confrérie de sainte Anne et de saint Marcel, rendent superflus ceux que nous pourrions fournir sur les orfèvres de la ville de Tours. Qu'il nous suffise donc de remarquer en passant leur bannière. EUe portait d'azur, à une sainte Anne de carnation, vêtue d'or sur gueules, assise et montrant à lire à la sainte Vierge, vêtue d'argent et contournée aussi de carnation^'. "

Autres patronages.

Que sainte Anne ait été et soit encore la patronne des menuisiers, nous l'avons expliqué par le symbolisme du tabernacle ; qu'elle l'ait été égale-

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ment des orfèvres, on l'explique encore par la sainteté d'un art qui, en n'appartenant " fors qu'au service de Nostre Seigneur et de ses sains et à la honnerance de sainte Yglise^^ " avait la gloire, " depuis la mort du Christ," de confectionner les ciboires et les calices, " vaisseaux sacrez destinés à contenir le corps et le sang d'un Dieu". " Entre la Vierge Marie, fille de la bienheureuse sainte Anne, et le tabeniacle ou le ciboire et le calice, il y avait un rapprochement quasi tout naturel. Mais notre Sainte a été, comme on va le voir, la patronne de beaucoup d'autres confréries qui n'avaient aucun rapport, celles-là, avec le service de l'autel, et le fait ne peut avoir d'autre cause que la popularité même de son cult€ au moyen âge et dans les premiers siècles de l'ère moderne.

Nommons d'abord les corporations de tailleurs. A Edimbourg, en 1500, les tailleurs possédaient dans l'église Saint-Gilles un autel dédié à sainte Anne, leur patronne. Un document de 1554 mentionne aussi l'existence d'un autre autel dans l'église de l'Abbaye de Holyroad*^. De plus, on peut supposer qu'un troisième autel plus ancien, dédié à la Sainte dans l'église Saint-Cuthbert, appartenait aussi à la même confrérie^.

Les tailleurs de Valenciennes portaient pour écusson : " D'or à une présentation de la Vierge au temple par sainte Anne et saint Joachim, qui la conduisent par la main ; ces trois figures de carnation, vêtues d'azur, de pourpre, de sinople et de gueules, sainte Anne montrant de sa main senestre le portail du temple d'argent, peronné de six pièces de même et massonné de sable «. "

Le méreau des tailleurs de Maestricht présente : sur la face, la sainte Vierge et sainte Anne assises, ayant l'enfant Jésus entre elles. Au-dessous d'elles, un écusson aux armes du métier : des ciseaux ouverts. Au-dessus de l'enfant, l'étoile maestrichtoise. Autour d'une bande perlée, la légende : Cleder- M^cKERS Ambacht IN Maestricht (Corporation des tailleurs de Maestricht), terminée par le millésime 1698^'.

Nous indiquons rapidement, faute de détails qui puissent intéresser, " les dévotieux confrères maîtres-tisseurs à toile " d'Aix en Provence ** ; les maçons de Malines ^' et les faiseurs de balais (Bezemmakers) de Bruges " ; les tourneurs de bois et sculpteurs de Gand " ; les wariers ou fripiers de Liège ; les chaussetiers de Valenciennes ** ; les poissonniers de Malines et de I>ouvain " ; une autre gilde de sainte Anne qui existait dans cette dernière ville et à qui nous devons la célèbre Descendance de sainte Anne de Quentin Metsys (1509) ; les bouchers de la petite boucherie de Valenciennes, et les bateliers de Gand dont nous ne connaissons guère que les armoiries. Cell&s-ci portaient :

" D'argent à une Vierge de carnation, assise à dextre, vêtue d'argent et d'azur, tenant sur ses genoux l'enfant Jésus de carnation et une sainte Anne de même vêtue de gueules et d'azur, assise à senestre et soutenant l'enfant Jésus de sa main doxtre". "

Les bateliers de Gand ont laissé mieux qu'un écusson. C'est un grand gon-

fanon que l'on peut voir encore au Musée Archéologique de cette ville (n" 787). Le centre est occupé par un médaillon peint sur toile, décoré d'un trois-mats en pleine mer, battant pavillon d'Espagne. Près du médaillon, les armes d'Espagne et celles d'Autriche. Au centre, les armes de Gand et vers le bas, l'écusson du Vieux-Bourg. Trophées d'ancres en sautoir surmontés d'une étoile à six rais. Un médaillon ovale renferme l'inscription suivante :

Desen standaert is doen maecken Cet étendard a été fait pour l'asso-

de ghemeene guide broeders van H.

Moeder St Anna onderhaudende in dation commune des confrères de

de cathédrale Kerk van St Baefs, j^ sainte mère Anne existant en la

als vader Livinius Inghels. Anthon

auden vader Joos Naesens, Jan van cathédrale de Saint-Bavon, sous le

Paemel, Abraham Hebbe. Jan van présidence de . . . et les noms. Fait

Reyschoot . . . Als cnape Francies

d'Heere, Anno 1701. par(?) François d'Heere, l'an 1701.

Sur la face opposée, les armes d'Espagne et d'Autriche ; médaillon en toile peinte représentant sainte Anne, la Vierge et l'Enfant. Portrait équestre de Charles II d'Espagne.

Accordons aussi une mention honorable aux fripiers Gantois. Au jour de leur fête patronale, après la grande procession et la messe solennelle où ils avaient déployé, comme toutes les autres confréries, le plus de pompe possible : reliquaires, drapeaux, blasons, chandeliers superbes, luxe de costume, ils distribuaient aux pauvres cent six pains de froment de trois livres, et quand la caisse de la confrérie le permettait, ils ajoutaient un morceau de viande plus ou moins considérable pour chacun ^^

Au Mans, si on peut les nommer encore après tant d'autres, les Tonneliers avaient mis leur confrérie sous ce même patronage de sainte Anne. Une ancienne chronique nous fait lire ce qui suit :

" Les maîtres Tonnehers de la ville du Mans fondèrent au couvent des FF. Prêcheurs 8 Uvres de rente payables chaque année au jour de sainte Anne, suivant acte dressé par M^ Jean de l'Abbaye, notaire royal au comté du Maine, paroisse de Saint-Nicolas, le 25 février 1644.

" Les MM. Tonneliers de cette ville, se sont assemblés es personnes de Louis Lebatteux et Michel Legi-as à présent jurés du dict mestier, etc. Tous maîtres du dict estât assemblés dans le cloistre des PP. Jacobins suiuant l'intimation à eux domiée,

" Et les RR. Pères Jacobins :

" Lesquels ont accordé ce qui en suict : c'est à sçauoir que les dicts Jacobins s'obligent et seront à l'aduenir tenus de dire et célébrer tous les premiers dimanches des moys, une messe basse devant l'autel de sainte Anne, et disperser l'eau bénite auparauant icelle. Le jour de sainte Anne une messe chantée à nottes et à orgue auec procession ; le lendemain des dicts jours Sainte-Anne, une messe pour les trépassez, aussy auec procession, à l'inten-

104 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT fil)

tion des dicts Tonneliers Les messes des premiers dimanches des

mois, seront commencées précisément ai)rcs Primes dictes par les Pères, et celles du jour Sainte- Aime et du jour du lendemain h l'ordinaire**. "

Il n'y a pas jusqu'aux arbalétriers qui n'aient pris notre Sainte pour patronne, peu importe d'ailleurs la raison de ce choix. Ceux de Beeringen nous sont peu connus, et tout ce que nous pouvons savoir à leur sujet, c'est que leurs chartes ayant péri dans un incendie, en février 1654, ils en dressèrent de nouvelles qui furent confirmées le 16 mai 1661 ^'. Mais nous possédons quelques renseignements un peu moins sommaires sur les Arbalétriers d'En- «ïhion et eu même temps sur la dévotion si généreuse d'Anne de Croy envers sa patronne.

Donc, par acte du 6 octobre 1634, Anne de Croy, dame d'Enghien, ordonne à son fils aîné " d'ériger une confrérie d'arbalestriers à l'honneur de sainte Anne en son chasteau d'Enghien. " Cette confrérie noble devait dépendre uniquement de la famillle d'Arenberg. Sa fondatrice avait désigné pour en faire partie le comte d'Arenberg, son fils aîné, ses enfants, les officiers principaux de sa maison etceuxdela ville d'Enghien, au nombre de douze ou quinze.

" Les confrères devront, selon l'acte précité, s'armer d'arbalètes et s'exercer au tir tous les dimanches, afin de pouvoir concourir honorablement, soit avec les serments de la ville, soit avec les serments étrangers "

Pour honorer princièrement la nouvelle association, Anne de Croy ordonne à ses exécuteurs testamentaires " de faire faire un collier d'argent doré quy soit beau et montant à la valeur de trois cents florins ; " aussi V une couppe dorée avec sa couverte, de la valeur de deux cents florins; " de plus, ajoute-t-elle :

" L'on fera faire une belle enseigne de taffetas incarnat blanc et noir qui sont mes couleurs, et encontre on y mettra une sainte Anne conune estant ladite confrairie et de l'autre costé un S. François, à quoy on emploira trois cents florins.

" Et pour la première fois que l'on tirera le perocquet, on accoustera l'enseigne du caffa avec un pourpoint blanc et des chausses noires passementées de blanc et un cscharpe incarnat, et un chappeau avec un cordon et une pannasse de mes couleurs, quy pourra porter environ 60 florins î^. "

Cette confrérie a survécu à la destruction de l'ancien régime. Ce n'est pas la seule que possédait Enghien sous le vocable de sainte Anne, et nous trouverons tout à l'heure en cette même ville une Chambre de Rhétorique fort intéressante.

Enfin rien d'étonnant que, surtout en Flandre française et en Belgique, notre Sainte soit depuis des siècles la patronne des couturières, lingères, DENTELLIÈRES, en sommc de toute l'industrie du vêtement, pour ne pas dire l'industrie du luxe. M. le baron de Reinsberg-Duringsfeld, dans ses Traditions et légendes de la Belgique, nous présente " la Sainte-Anne " comme la grande fête de tout ce monde féminin, lequel s'amuse, il est vrai, mais sans doute "dans le Seigneur," après avoir bien prié le matin :

" Dès la veille, dit-il, à Bruges, à Bruxelles, et en d'autres endroits, on

pare les écoles et les ouvroirs de fleurs et de guirlandes. Le matin, de bonne heure, toutes les jeunes filles qui fréquentent les ateliers de dentelles ou les ouvroirs d'une couturière, viennent souhaiter la fête à leur maîtresse et lui offrir un grand bouquet de fleurs. Puis elles se rendent à l'église, et après y avoir entendu la messe en l'honneur de leur sainte patronne, retournent à l'école ou à l'ouvroir, où le déjeûner aux gâteaux est servi. Le repas terminé, on s'apprête à faire une promenade en chariot ou en voiture vers une ville ou un village des environs, pour s'y amuser. Celles de Bruges vont ordinairement à Blankenberghe ou à Ostende.

" Cette promenade est le divertissement principal du jour. Le chariot est orné de fleurs, et chargé de paniers pleins de provisions et de gâteaux, mais les élèves et les ouvrières qui veulent être de la partie, doivent, pendant toute l'année, avoir bien rempli leur tâche, autrement elles doivent rester à la maison. Pour être à même de payer les frais de cette excursion, il est d'habitude de s'imposer chaque semaine une légère cotisation. Aussi destinet-on au même but les petites amendes qu'inflige le règlement de chaque atelier ou ouvroir contre des actes d'oubli, d'indiscrétion ou de néghgence. . .

" C'est peut-être le patronage des couturières qui a donné naissance à l'habitude de due : " Elle entre dans la gavde-robe de sainte Anne, " pour désigner une fille qui devient vieille, dicton qui s'emploie aussi bien dans le pays wallon que dans les provinces flamandes, où Sinte-Anne-Scha-praei a la même signification. "

M. de Reinsberg nous apprend encore que ces jeunes lingères, dentellières, etc., ont leurs cantiques à elles, leur chansons à elles, pour le jour de leur fête patronale, et sans doute elles en agrémentent souvent, aux jours ordinaires, leur travail et leurs loisirs. M. de Coussemaker en a recueilli plusieurs et donnons au moins d'après lui une strophe de cantique et un bout de chanson (traduction du flamand) :

Laissez-nous vous célébrer par nos Refrain : Sainte Anne, (louanges. Mère Anne,

Notre douce mère sainte Anne ; Vous avez vu notre douleur ;

Et vous rendre hommage, Sainte Anne, Mère Anne,

Parce que vous êtes notre suprême bien Après nos pleiu-s, donnez-nous la joie.

La chanson, l'une au moins, n'est guère moins pieuse {Sint Anna Nuchten, " Le matin de sainte Anne ") :

Quand vient le jour de sainte Anne, Nous entendons la grand'messe.

Dès le matin, notre cœur est rempli Et nous choisissons sainte Anne pour

de joie. patronne.

Nous allons ensemble à l'ouvroir " Quand la messe est terminée.

Et de l'ouvroir à l'église. Nous partons pleines de joie.

" Nous marchons toutes deux à deux Nous partons de l'église,

A l'offrande, avec des chandelles de Et nous allons de l'église à l'ouvroir. "

cire

106 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

Jusque là tout est bien, et la proiiienade en chariot n'a rien non plus d'inquiétant.

Chambres de rhétorique.

Le goût théâtral ne s'est peut-être nulle part montré plus ardent que dans l'ancienne Flandre, ou il a fleuri de temps immémorial, concurremment avec l'activité industrielle. M. Van der Straeten, que des relations personnelles très précieuses nous font nommer ici avec plaisir, nous assure que, au quhi»zième siècle, il y avait à Audenaerde seul sept chambres de Rhétorique*. Gand en possédait quatre, dont l'une, la Fleur de Baume, avait la suprématie sur toutes les autres chambres du pays. La jeunesse se portait en masse vers ces institutions, d'autant que ses succès dans l'une ou l'autre étaient pour elle un des sûrs moyens de s'élever aux premières dignités de l'Etat**. Ces confréries artistiques ont vécu de longs siècles, et jusqu'en 1834, les usages subsistants de mimes des Trois-Rois ou de la Passion étaient encore si répandus, et ressemblaient d'ailleurs si peu aux anciens, que l'évêque de Cambrai crut devoir les défendre".

Bien avant la fondation d'Anne de Croy dont nous parlions tout à l'heure, dès le quinzième siècle, peut-être même dès le quatorzième, il existait déjà dans la " bonne ville d'Enghien, " une Rhétorique connue sous le nom de Sainte-Anne. Au temps de Philippe-le-Bon (1396-1467), cette chambre était déjà la plus estimée du Hainaut, et la renommée qu'elle possédait dès cette époque prouve bien l'ancienneté de son établissement.

Au commencement du xvi^ siècle, l'organisation de la chambre avait conservé un double caractère : elle constituait à la fois une confrérie pieuse sous l'invocation de sainte Anne, et une société dramatique ayant pour emblème la Fleur de -pensée (Pensee-bloem.) , et pour devise : Penser y favlt. On y rencontrait donc deux catégories de membres : les uns étaient des fidèles des deux sexes qui désiraient jouir des avantages spirituels accordés à l'institution ; les autres, des hommes amis des lettres qui s'unissaient pour l'avancement de l'art. Les statuts de 1501 obligeaient toutes les personnes à payer un droit d'entrée de douze escalins tournois, dont huit étaient employés à la décoration de l'autel, et quatre au profit de la chambre.

L'institution, ayant un caractère religieux, imposait, de ce chef, certaines obligations. Les membres devaient faire célébrer chaque semaine en l'honneur de sainte Anne leur patronne, une messe en leur chapelle, à l'église paroissiale. Ces messes étaient annoncées par le valet aux confrères, et ceuxci devaient y assister sous peine de cinq escalins d'amende. De plus ils étaient tenus," en l'honneur de Dieu et de madame saincte Anne," de se confesser trois fois par an, aux fêtes de Noël, de PAques et de l'Assomption, chaque absence étant punie d'une amende de quatre escalins.

Les mystères les plus fréquemment joués étaient la Passion de Notre Seigneur, l'Adoration des Mages, la Résurrection, les Sept Œuvres de Miséricorde. Sans la perte des archives, détruites dans un incendie en 1497.

CHAJkIBRES DE RHÉTORIQUE 107

nous saurions ce qui valut à cette confrérie d'être placée, en 1431, au premier rang des institutions similaires de l'ancien comté de Hainaut. Mais la chronique locale nous a conservé le souvenir de la fête de sainte Anne, toujours célébrée avec grand éclat sur la place publique, où un théâtre était dressé pour la circonstance ; de même celui des somptueuses processions de la Kermesse, où, comme en 1533, quatorze chars allégoriques étaient traînés chacun par quatre ou six chevaux. Sur les chars étaient figurés : Bethléem et les circonstances de la Nativité de Jésus-Christ ; des scènes de la Passion, le Crucifiement, le Christ apparaissant à Madeleine, la vie de sainte Ursule, de saint Laurent ou de saint Hubert, et notamment l'allégorie biblique de la tige de Jessé.

Il reste quelques rares productions littéraires de la Rhétorique d'Enghien, parmi lesquelles nous distinguons une requête en vers adressée au magistrat de la ville en vue d'obtenir la permission de faire une collecte pour l'ornementation de la chapelle. Ce document mérite d'être cité :

" A vous pères de la communauté, je demande au nom de sainte Anne, de ne pas rejeter cette requête. Les maîtres de la chapelle Sainte-Anne remontrent respectueusement, qu'ayant remarqué le grand amour que le Dieu tout-puissant leur témoigne en daignant prendre, tous les mois et les jours de grandes fêtes, son lieu de repos ou tabernacle dans notre chapelle pour y donner son corps précieux à la communauté, ils ont remarqué aussi le mauvais état de l'autel où le Dieu grand et tout-puissant doit se reposer. Depuis quelques années. Dieu y a pris son lieu de repos ; cependant nous voyions la chose à contre-cœur et nous ne pouvions y remédier, car nos revenus insuffisants ne nous le permettaient pas. Ce qui nous a engagés à mettre la main à l'œuvre, ce sont quelques dons que des personnes dévotes ont faits pour cet objet. Impuissants à achever notre ouvrage, nous prenons notre recours vers vous, et vous prions de nous permettre de faire une quête par la ville et de tendre notre plateau, dans l'enceinte de l'église, pendant les offices divins, les dimanches et jours de fêtes. Ce faisant. Dieu et la sainte mère Anne vous rendront le tout au triple. Nous prions le magistrat d'écouter favorablement notre demande, et nous espérons que la chose sera agréable à Dieu et à la communauté ". "

Cette requête fut favorablement accordée le 12 novembre 1678. Cette date est consignée dans une inscription chronogrammatique encore visible aujourd'hui sur le plafond plat qui remplace l'ancienne voûte de la chapelle : heILIge ANNA Weest nV besCherMster Van VWe

Ce qui signifie : "Sainte Anne, soyez à présent la protectrice de vos serviteurs," et donne, en additionnant les majuscules, la date qu'on vient d'indiquer.

Au dix-huitième siècle, la chambre solennisait encore la fête de sa patronne par une procession dans les rues de la ville. Aujourd'hui, il ne reste plus de cette association littéraire, autrefois si brillante, qu'une confrérie purement religieuse qui a son siège en l'église paroissiale de Saint-Nicolas.

108 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)

Une chambre tout aussi ancienne que celle d'Enghien était la célèbre ommegang de Tamise, dans la Flandre orientale. Un chroniqueur en fait déjà mention dès le commencement du quatorzième siècle. Des amateurs ayant pour devise "Ootmcedig verz.emdt" (humblement assemblés) et pour blason sainte Anne avec la Vierge et l'enfant Jésus, assis dans un pavillon formé de branches de vigne, ont tenté de la ressusciter au commencement du xix<= siècle**.

Une anciemie peinture sur bois du musée d'Anvers représentant le blason de la Chambre de Lien*e, dite Het Jennetten Blœmken (Le Narcisse) nous reporte encore assez loin dans le passé. On y voit au centre sain te Anne avec la Vierge et l'enfant Jésus. Les quatre angles sont chargés d'écussons offrant les armoiries d'Espagne, celles de la famille de Berchem et de la ville de Lierre.

Précieuses reUques que ces blasons des vieux temps et qui constituent des documents historiques d'une valeur indiscutable ! S'ils restent muets sur les détails, au moins ils donnent la certitude sur le point essentiel du patronage de sainte Anne.

La Sainte reparaît encore dans les armoiries de la Chambre de Rousbrugge- Haringhe, en compagnie de la Vierge et de saint Joachim. Entre elle et le >aint, s'élève une branche de lys d'où s'échappe un gracieux enfant Jésus, surmonté de la de\àse : Troostverwachters, Confrères attendant consolatwn^.

Sainte Anne était aussi la patronne de la gilde des O.woozele (Innocents) de Staden, et de la Rhétorique de Middelburg. ^L Minard van Hoorebeke décrit ainsi un méreau de cette dernière confrérie : " Sur la face, l'arbre de Jessé ; sur les branches inférieures, dans le feuillage, sont assises sainte Anne et la Vierge Marie. Plus haut, entre les branches, se trouve une banderolle déroulée sur laquelle on lit la devise de la société : " In minne. gro. " Au-dessus de la banderoUe, l'enfant Jésus tenant dans la main gauche le globe terrestre surmonté d'une croix, et bénissant la terre de la main droite ; entre une bande unie à l'intérieur et une autre à l'extérieur, se lit de nouveau la devise : In minnen groiende (Croître en amour), puis le millésime 1592, terminé par un bourg. — Le revers contient un écusson bien travaillé avec plaque destinée à recevoir le numéro d'un membre de cette chambre, et entre une bordure comme celle de la face de l'avers, on Ut les noms des directeurs : Roelant. I-Prinse-Isaac, D. V. Dekcn, terminés par un bourg accosté de deux étoiles"."

A Vilvorde, la Chambre de Rhétorique avait pris le nom de Goude-Blœm (/a Fleur d'or), et pour devise : Niet sonder God, in liefde grœyende (Rien san^ Dieu, croissant dans V amitié). Son écusson offrait la représentation de ses patronnes, sainte Anne et sainte Elizabetli. D'après l'historien des Environs de Bruxelles, M. Wauters, le 2 juin 15G0, la gilde ouvrit un concours où se rencontrèrent les chjunbrcs suivantes : La Rose de Louvain, le Livre et la Fleur de blé de Bruxelles, la Pivoine de Malines, la Grappe de raisin de Berchem, la Petite Fleur de fève, et V Arbre croissant de Lierre. La Rose rcm|>orta le prix du prologue ; la Pivoine celui de la belle entrée ; la Fleur de blé, le second prix du jeu ; la Grappe de raisin le prix du blason*'.

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