PAYS D'EUROPE
Les Iles Britanniques
Coup d'œil rétrospectif. — La Fête. — Pèlerinages. — Exemples des grands. — Londres et la province : églises, chapelles, etc. — Petites notes. — Aujourd'hui.
Que l'Angleterre, en des temps meilleurs, ait aimé d'un grand amour la très douce Vierge Marie, c'est ce que le R. P. Bridgett a démontré dans un ou^Tage qu'il osait intituler " Le Douaire de Notre-Dame " {Our Lady's Douyry), comme si, en effet, l'Angleterre eût été l'héritage premier et principal, l'héritage privilégié entre tous de Notre-Dame. Ne discutons pas, mais remercions le P. Bridgett d'avoir montré à quel point le culte de la sainte Vierge, antérieurement au schisme du seizième siècle, s'était emparé des institutions, des coutumes et de toute la vie des fidèles de la Grande-Bretagne ; comment rois, princes, universités, collèges, ordres de chevalerie, corporations, reUgieux, prêtres, laïques, matelots, soldats, ouvriers, tout le peuple comme toute la noblesse, rivalisait de zèle pour la gloire de Marie ; comment égUses, chapelles, sanctuaires de toute sorte surgissaient de toutes parts en son honneur. Aujourd'hui l'Angleterre, dit-on, compte trois cent soixante-quatorze égUses dédiées à la sainte Vierge, mais qu'était-ce autrefois quand elle les avait presque toutes ? Un des plus beaux Uvres qui existe, ne serait-il pas ces Laudes Beatœ Virginis, poèmes d'un scribe anglais des premières années du xiii® siècle et que la Kelmscott Press a pubhés en 1896, avec toute la splendeur qui leur convenait ?
Or faudrait-il encore le dire ? le culte de la Fille appelle, amène toujours le culte de la Mère, et le fait a dû se reproduire dans les Iles Britaimiques. Seulement, ici, peut-être plus qu'ailleurs, les monuments qui l'attesteraient ont à peu près tous disparu. Nous dirons en autre lieu ce qu'il est advenu des œuvres d'art, et pour le quart d'heure, nous constatons la pénurie des documents scripturaires. Sauf quelques débris échappés comme par miracle à la destruction générale, que reste-t-il, par exemple des archives si précieuses de tant d'églises et surtout de monastères ? Souvenez-vous que l'Angleterre seule, au moment du schisme, possédait environ 800 monastères d'hommes et de femmes, ou couvents de frères mendiants, sans compter les chapitres des églises cathédrales et collégiales, ni les collèges et hôpitaux qui appartenaient à des moines, ni toutes les petites fondations que les grandes abbayes avaient essaimées autour d'elles.
Les regrets sont stériles et nous n'insistons pas. Il suffit d'ailleurs qu'il nous reste "quelques débris", comme nous venons de dire, et rappelons d'abord en mémoire, la chose pouvant être utile, quelques anciens souvenirs déjà consignés dans des études précédentes.
132 LE CULTE DE SAINTE ANNE EN OCCIDENT (il)
Un martyrologe anglais de l'époque du roi Alfred (871-901) présente en résumé, sous la date du 8 septembre, la Légende de la sainte Vierge : l'apparition de l'ange à ses parents, sa naissance miraculeuse et la rubrique du jour: " Naissance de sainte Marie, " est bien celle d'une fête, non d'une simple mémoire. Encore plus tôt, au tout commencement du ix^ siècle, le Félire d'jEngus annonce que Marie est commémorée au 8 septembre, et déjà au viii siècle, les statuts synodaux de saint Boniface parlent comme d'une fête de la " Nativité de Marie. "
Au même viii^ siècle, le même Félire d'Mngxis, ainsi que le Martyrologe de Tollaght, enregistrent la fête de " la Conception," et le Calendrier de Wirirchester, au xi« siècle, " l'Oblation de Marie au Temple. " Conception, Naissance, Présentation de la Vierge : il serait bien un peu naïf d'obser^'er qu'il était difficile eu ces trois fêtes de séparer la Mère et la Fille.
Au XII «^ siècle, saint Hughes, évêque de Lincoln, veut traverser de France en Angleterre; il prie sainte Anne — oui, elle-même — de lui accorder un vent favorable, et son historien ajoute que " c'était là un usage dont les marins de son pays ne se départaient jamais. "
Rappelons encore : une chapelle du xiii« siècle dans le prieuré de Walsingham près Norfolk ; la fête solennelle instituée en 1378 par le pape Urbain VI ; la chartreuse de Coventry fondée en 1381 par le roi Richard II, et revenons un instant sur la fête de la Sainte. Trois ou quatre poèmes que nous avons reproduits dans un précédent volume sont pour nous sur ce point d'une importance capitale, parce qu'ils prouveraient l'existence d'un culte public de notre Sainte au douzième siècle, non peut-être partout, mais au moins en quelques églises d'Angleterre. Winchester, par exemple, l'ancienne métropole, nous a conservé deux poèmes, l'un de 124, l'autre de 146 vers, qui sont, en même temps que des hommages de vénération, de très dévotes et touchantes prières, comme les séquences qu'on avait accoutumé de chanter aux jours de solennité ; comme celle que l'on chantait déjà à Cantorbery, et qui débute par ces mots très explicites :
Ad matris Anna? annua ExtoUenda praeconia, Confluât mente devota Redemptorum ecclesia.
Ce n'est donc plus une surprise de trouver cette même fête en d'autres églises, par exemple, à Saint-Albans au xiii» siècle ; à Oxford, à Sherborn, en Irlande, en Ecosse, au xiV siècle, et ici en passant, signalons pour Aberdcen un des plus beaux offices rimes que nous connaissions. Ce n'est pas non plus une surprise qu'une hymne d'Hereford nous dise au xy« siècle : Not^a festa, sed div ge^la, fête nouvelle mais dès longtemps célébrée ; ni qu'un de noH Pères, Thomas Stubbs, compose un Officiu-m cnmpletum cuni missa de noniinc Jem et Annœ ; ni enfin, que le pape Urbain VI, en 1378, exalte " l'af-
fectueuse dévotion " du peuple anglais à la Mère de la glorieuse Vierge Marie, et lui accorde en récompense, une fête " que tous les prélats et tous les fidèles du royaume pourront solennellement et dévotement célébrer-. "
Sources miraculeuses — Pèlerinages
Voudrait-on ne pas se scandaliser ? nous citerions ici, en la traduisant, une pièce curieuse qui date du temps de Cromwell, et qui met en lumière, tout en voulant s'en moquer, cette " affectueuse dévotion " dont le pape est charmé.
C'est par la poésie populaire, la ballade, la chanson, que Luther avait fait pénétrer dans les foules allemandes le goût des nouvelles doctrines et la haine de l'ancienne. Le moyen devait réussir en Angleterre, et Cromwell se garda bien de le négliger. Il avait même trois poètes gagés exprès pour cette besogne. C'est une de ces pièces sottement railleuses et impies, mais au fond inoffensives, qui va, pour le quart d'heure, nous servir de document :
1. To Walsingham a gadding To Canterbury a madding As men distraught of mind ; With few clothes on o\ir backs.
But an image of wax.
For the lame and for the blind, To Hampton, to Ipswich, To Hartforth, to Shoreditch With many mo' places of priée.
As to our Lady of Worcester, And the sweet Rood of Chester, With the Blessed Lady of Penryce.