‹ Le Culte de sainte Anne en OccidentChapitre 88 sur 294 · HOLLANDE · texte numérisé non relu

HOLLANDE

La nuit se clôt. La paix devient religieuse . . . Alors un grondement naît, grandit, monte et tonne. . . Je t'aperçois enfin, fumeuse en cet automne, Amsterdam ! ô cité sonore et glorieuse ! . . .

Les Guides de voyage ne parlent pas un langage moins magnifique, et qu'a donc de particulier la Hollande pour émouvoir à ce point les artistes, artistes de la plume, comme ceux du pinceau ou du burin ? A propos et en passant, sait-on qu'il n'y a pas de prix pour le moindre carré de papier signé on non signé d'un graveur des Pays-bas ? — la facture ne trompe jamais. C'est M. Vitet qui l'affirme et les américains corroborent — au moins pour ce qui est du prix.

Aux agréments du style s'ajoute chez M. Jean d'Ardenne, notre guide, l'intérêt du sujet, et nous l'écoutons avec un double plaisir :

" Sur la frontière de Belgique, près de Westcapelle, la puissante tour de Sainte-Anne apparaît, et plus loin le beffroi de l'Ecluse (Sluis en Hollandais) montre son chapeau à pointes multiples. De hautes bornes indiquent la limite des deux pays.

" Sint-Anna-Ter-Muiden ! C'est déjà toute la Hollande en ce qu'elle a de grâce champêtre, de douce et souriante tranquillité. Ce petit village de Sainte- Anne qui se présente tout de suite à la frontière semble souhaiter la bienvenue au voyageur, et lui donner un échantillon du pays, échantillon que sa modestie ne rend que plus séduisant. Une place minuscule, proprette, avec la fontaine commune à l'écusson de la cité, le soleil, la lune, une ancre et cette inscription S. P. Q. S. A. T. M. (Sejiatus Populusqiie Samtœ-Annœ-Ter-Muiden), le Sénat et le peuple de Sainte-Anne-Ter-Muiden ; alentour les maisonnettes avenantes que l'on sait et un déhcieux cadre de jardins, de frondaisons touffues !

" Puis l'énorme tour hantée par le vol de corneilles croassantes. Elle se dresse dans une paix somnolente émergeant des prairies et des vergers. Elle a l'air gênée ; sa propre masse l'embarrasse ; on dirait qu'elle se demande pourquoi eUe est plantée là, dominant quelques bicoques pareilles à des jouets de Nuremberg et quelques troupeaux vautrés parmi les herbes le long des rigoles bordées de saules.

" C'est toujours la même histoire : le polder qui s'étend ici jusqu'au rempart de l'Ecluse était le lit du Zwynn. Ce paisible village zélandais, plongé dans un sommeil de ruminant au milieu de grands pâturages silencieux, s'élevait jadis au bord d'une eau profonde, sillonnée de vaisseaux. Sainte-Anne était la forteresse qui commandait la rive occidentale du port, et qui repoussa la première attaque dirigée par Maurice de Nassau en 1604, lorsque les Hollandais entreprirent le siège de l'Ecluse i."

Un livre en appelle un autre, et après le Gxiide aux descriptions enchanteresses, il convenait de consulter l'histoire pure et simple. Sainte-Anne-Ter- Muiden et Sluis, ou l'Ecluse, sa voisine, prenaient alors tout l'intérêt des lieux célèbres, célèbres comme par exemple, tous les champs de bataille, car en effet toutes deux avaient été témoins jadis de luttes héroïques. L'histoire nous

rappelait en particulier la grande bataille navale engagée ici en 1340 entre Edouard II d'Angleterre et Philippe de France, et si désastreuse pour notre mère-patrie. I^s quatre cents vaisseaux français montés par quarante mille hommes durent en effet se retirer devant la force ennemie, après neuf heures d'une lutte tlésesjîérée et la perte de quinze mille combattants. Quatre mille Anglais avaient péri, mais la victoire leur restait.

Le guide fiorianesque et l'histoire tout à fait épique, c'était plus qu'il n'en fallait pour nous pousser vers Sainte-Anne-Ter-Muiden, alors qu'une année (1892), nous en étions si près, c'est-à-dire en Belgique.

Un 28 juillet, à Sint-Anna-Ter-Muiden, il n'y a guère de " corneilles croassantes, " mais il y a bien tout le reste qu'a promis le Guide : les " rigoles bordées de saules, " les " bicoques pareilles aux jouets de Nuremberg, " le S. P. Q. S. A. T. M. ; il y a la forteresse, " au moins en esprit, mais en réalité " l'énorme tour hantée " — hantée par notre imagination. Elle est énorme en effet, et vraiment imposante avec sa masse carrée pouvant mesurer trente pieds de face sur une hauteur proportionnelle, et ses doubles contreforts aux quatre angles.

Il est difficile de dire l'impression que produisent ces monuments d'un autre âge quand, surtout comme celui-ci, ils entrent dans le domaine d'une étude qui vous tient au cœur ; qu'ils semblent en quelque sorte vous reconnaître, et prendre une voix pour vous parler d'un sujet qui leur est cher comme à vous! " Il faut avoir un passé à soi, a-t-on dit, pour goûter le langage des ruines " mais il ne fallait qu'un tout petit peu de dévotion à sainte Anne pour comprendre et sentir ce que nous disait la grosse tour de Saint- Anne-Ter-Muiden.

En somme, elle aussi n'est plus qu'une ruine, car où est allée l'église qui l'enveloppait ou la supportait ?

A côté, à notre gauche, une construction en brique relativement récente, toute petite, avec tout juste deux fenêtres, venait tant bien que mal s'y ajuster, terminée à l'autre bout par une miniature de sacristie ou de vestiaire.

A l'intérieur — car fort heureusement la porte de la tour était ouverte et nous avions pu entrer — à l'intérieur, au-delà du vestibule formé par la tour elle-même, nous trouvions, au lieu d'une nef l'égliso et d'un autel, une salle carrée de vingt pieds à peu près, avec une chaire-pupitre au fond — ces horribles conunodités de l'éloquence protestante— et des Bibles sur les bancs. La chère 8int-Anna de Hollande était froide, petite, mesquine, presque sans âme.

Revenu au dehoi-s, nous essayions do nous consoler en reconstruisant par la pensée le vieux sanctuaire. D'ailleurs des lignes de soudure descendant des quatre côtés de la grande tour nous y aidaient, en dessinant parfaitement les anciennes nefs. La tour, nous semblait-il, avait dû occuper le centre de l'édifice, tandis qu'à ses quatre pans venaient s'abouter des ailes, formant, ainsi placées et réunies, une parfaite croix grecque. Quant à la date, chose importante, le monument jugé par ce qui en restait devait être du xiv^ siècle finis.sant.

Allion.s-nous repartir sans rien plus savoir ? Il devait y avoir dans l'endroit des gêna renseignés, au moins un pasteur, et sans discuter les chances d'une

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