‹ Le culte des ancêtres dans l'antiquité HébraïqueChapitre 45 sur 46 · DIEUX ANCÊTRES ET PAREJNTS · texte numérisé non relu

DIEUX ANCÊTRES ET PAREJNTS

Pour expliquer la forme spéciale de ces cultes de clan il suffît de se souvenir que le lien du sang, de la parenté est le seul que connaissent les nomades : quand deux hommes veulent faire alliance, ils établissent entre eux artificiellement le lien du sang. Il était dès lors naturel, presque nécessaire qu'à ce stade, le Sémite regardât le dieu dont il attendait aide et protection comme un membre de son clan, un être de même sang que lui, un parent.

Il n'est pas indispensable, pour expliquer ces croyances, de faire intervenir le culte des parents décédés; il suffît de la solidarité du clan. Les dieux ne sont pas adorés parce qu'on les tient pour des parents; on les tient pour des parents parce que l'on sait pouvoir compter sur leur appui.

D'autre part il ne nous semble nullement prouvé que le culte offert par un clan à un dieu parent ou ancêtre ait nécessairement exclu la vénération par ce même groupe d'un homme parent ou ancêtre, ou qu'il n'ait pas pu exister côte à côte, à une même époque, des groupes vénérant un dieuparent et d'autres ayant pour centre le culte d'un héros humain. En tous cas, déjà parmi les plus anciens noms de tribus arabes les noms d'individus figurent dans une très large proportion à côté de noms de dieux et d'animaux (1). Et il faut se rappeler combien la limite était mal déterminée à ces époques primitives entre l'esprit d'un mort, surtout d'un grand mort, d'un héros, d'un homme-dieu, et un dieu, c'est-à-dire l'esprit d'un arbre, d'une source, d'une montagne, ou encore un animal divin.

Cependant, d'une façon générale, le culte de l'ancêtre éponyme de clan et de tribu a dû se développer surtout après la décadence des vieux cultes de clan et grâce à leur décadence ; il satisfaisait, en effet, aux besoins particuliers auxquels avait répondu le dieu de clan, jusqu'au moment où il avait été supplanté par des divinités d'un caractère plus général. Ainsi dans les groupes portant des noms comme Ismaël (le dieu [du groupe] écoute), Israël (le dieu [du groupe] combat), Yakobel, Ishaqel, Yosefel, Yerahmeel, il est manifeste —

(1) NoLDEKE, ZDMG, ko (1886), p. 157-1(52. 166. 167.

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le sens même des noms Tindique — que le culte du dieu spécial a existé avant que l'on crût à l'existence d'un ancêtre humain appelé Ismaël, Israël, etc.. Cela est clair également dans les cas où le dieu-ancêtre lui-même l'ut dégradé au rang d'ancêtre humain (1).

Voici donc les conclusions auxquelles nous aboutissons en ce qui concerne le culte ancestral, tel qu'il a pu exister chez les Hébreux à l'époque lointaine qui précéda l'organisation patriarcale. Si le culte des éponymes de clans paraît s'être développé surtout à une période relativement récente, s'il V a des traces, à une date très ancienne, d'une crovance à la réincarnation qui tendait à empêcher un culte prolongé des aïeux, certains indices font penser cependant que l'on rendait dès l'époque du régime maternel un véritable culte non seulement aux morts en général, mais, d'une part aux ancêtres dans le sens que ce mot peut avoir dans les sociétés à filiation utérine, et d'autre part aux esprits des hommes qui pendant leur vie avaient fait j)reuve de quelque puissance surnaturelle.

(1) NôLDEKE, ZDMG, 40, p. 1(5(1. 1(57.

Pour préciser les résultats auxquels nous ont conduit ces recherches, sur le point spécial du culte des ancêtres, comme sur la question plus générale de la croyance à la vie future €t du culte des morts, il ne sera peut-être pas inutile de les comparer aux conclusions de MM. Stade et Sclnvally, d'une part, et de M. Griineisen, d'autre part.

Des deux premiers de ces critiques, nous nous séparons surtout sur deux points essentiels: 1° la crainte des esprits a dans une large mesure dicté l'attitude que les Sémites primitifs observaient à l'égard des morts : les rites funéraires ne sont pas tous des rites proj)itiatoires : ce sont en grande partie des rites préservatifs.

2" Le culte des ancêtres n'est pas le fondement premier de toute l'organisation sociale des Sémites : ni la famille patriarcale, ni la niispà/ià/i, qui, selon nous, est antérieure à la famille, ne sont nées de la religion ancestrale (1).

D'un autre côté, M. Griineisen, dans les trois parties dont se compose son ouvrage, aboutit aux trois conclusions suivantes : 1" « aussi haut que nous puissions suivre » les notions hébraïques sur la condition des morts, « partout la même conception des esprits trépassés comme une ombre et un néant ». 2" Les morts étaient pour les Israélites de pauvres êtres « sous-humains », dont le commerce était désagréable, auxquels on témoignait une pitié affectueuse, mais dont on n'attendait rien : de sorte qu'il n'y a pas eu chez les Hébreux de religion des morts. 3" Ils n'ont pas eu davantage de culte des ancêtres.

(1) Sur ces deux questions, M. Stade, dans la Biblische Théologie qu'il a publiée récemment (Tubingue, 1905, spécialement ji. 18.")-I88), maintient le point de Tue qu'il avait défendu dans sa Geschichte des Vol/tes Israël.

Sur ces trois points nous nous trouvons en désaccord complet avec Tauteur. Nous différons également de lui dans l'interprétation de plusieurs des rites funéraires que nous considérons avec lui comme des rites préservatifs : il nous paraît que l'on visait moins à tromper l'esprit qu'à fuir son contact redouté.

Selon nous, non seulement la croyance à la survie des morts et la crainte de ces âmes, mais le culte des trépassés remonte chez les ancêtres des Hébreux à la plus haute antiquité.

Dès la période où la fdiation se comptait en ligne féminine, où il n'y avait pas encore de famille organisée, et où la mispâhâh était la véritable unité sociale, ce culte des morts se présentait sans doute sous les formes spéciales du culte des héros et de la vénération des parents décédés.

Ce n'est toutefois pas le culte des ancêtres qui a pu être la cause déterminante de la transformation du mode de filiation et de la constitution de la famille patriarcale : ce bouleversement de la base de la société, qui s'est accompli avant la séparation des peuples sémitiques, a dû être amené surtout par des motifs d'ordre social, et non proprement religieux. Il n'en est pas moins vrai qu'il se constitua chez les Hébreux un culte des ancêtres paternels, et que, au cours de la longue période d'organisation patriarcale qui précéda le yahvisme, ce culte contribua puissamment à donner à plusieurs des institutions familiales d'Israël leur forme particulière .

Nous avons cru devoir renoncer à déterminer si cette religion a été la religion primitive des Sémites. Il nous a sufïi (le constater que, aussi haut qu'on puisse remonter, on la trouve à côté des autres formes de la religion sémilique : culte des arbres, des sources, des pierres, des montagnes, des animaux, des astres. La crainte et la vénération des esprits trépassés a été chez les Sémites, comme dans la plus grande pai-tie de l'humanité, l'une des manifestations priiuordiales <lii sentiment religieux.

La religion sémitique po])ulaire a dû être, depuis un temps immémorial, à peu près ce qu'elle est encore dans

les mêmes régions, en dépit des révolutions sociales et religieuses qui ont transformé les idées des classes qui pensent, mais, pour les couches populaires, n'ont guère fait que changer les noms sans modifier les rites ni les croyances. Le culte des ouélis^ oii se mêlent l'adoration des esprits locaux, la vénération des morts, spécialement des héros et des ancêtres, les vieux cultes dedans et de tribus, nous donne probablement une idée assez exacte de ce que devrait être la religion primordiale des Sémites.

Essayer de reconstituer cette religion première des Sémites ne constitue certes pas toute la tâche ni la tâche principale de l'historien des religions sémitiques. Retracer les origines d'un phénomène social, ce n'est pas en fournir une explication complète. Gela est vrai surtout dans le domaine de la relio-ion, où le rôle des individualités devient d'autant plus considérable que l'on s'élève à des formes religieuses plus hautes.

Ce n'est pas dans cette religion populaire, à peu près semblable chez les Sémites à ce qu'elle était dans le reste de l'humanité, qu'il faut chercher les traits caractéristiques de l'âme religieuse de la race : ils y sont tout au plus à l'état d'ébauche. Cette religion populaire fait partie du fond commun, encore à peine ditférencié, qu'on retrouve chez lesraces les plus diverses. L'originalité du génie sémitique ne s'est accusée qu'avec le création de types religieux plus complexes, tels que les religions ethniques. Elle a acquis son plein développement dans quelques consciences d'élite, dans lésâmes des prophètes d'Israël qui ont introduit dans le monde le monothéisme moral : c'est à ces formes supérieures des religions sémitiques qu'il faut aller, si l'on veut retrouver la physionomie spéciale du génie religieux des Sémites et déterminer l'apport fécond qu'il a fourni au développement général de l'humanité.

.Mais, même au point de vue de l'étude de ces religions supérieures, la connaissance de la religion populaire est d'une importance capitale pour l'historien; d'al)ord parce qu'elle constitue le sol d'oii sont sortis par évolution, par suite de l'intervention plus ou moins active d'individualités

puissantes, les organismes religieux plus (complexes et plus originaux ; — en second lieu parce que cette religion populaire forme une sorte de religion sous-jacente, toujours vivace, et qui ressaisit les masses dès que la prise qu'ont pu avoir sur celles-ci les religions plus hautes vient à s'afFaiblir ; — •enfin parce que ces manifestations religieuses élémentaires ont exercé leur action sur la religion supérieure qui les rencontrait sans cesse devant elle, soit que celle-ci combattît les vieilles « superstitions », soit qu'elle s'en assimilât tel ou tel élément.

C'est ce qui s'est vérifié dans les rapports du yahvisme €t du culte des morts. Après avoir essayé d'extirper la vénération des esprits trépassés et jusqu'à la croyance à leur existence, en même temps que l'adoration de la pierre, de l'arbre vert et des collines, le yahvisme finit par adopter certains éléments de la vieille religion des morts : sous la forme de l'espérance de la résurrection et de l'immortalité, il s'appropria la croyance à la survie ; et le culte même des trépassés se glissa dans la doctrine officielle sous les espèces de la prière des vivants pour les morts et de l'intercession <les morts, spécialement des pères, pour les vivants.

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