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Au Général LYAUTEY
en respectueux hommage
INTRODUCTION
Caractère populaire et antéislamique du culte des grottes au Maroc. — Ce qu’il faut entendre par grottes : cavernes profondes, abris sous roche, et grottes imaginaires. — Bibliographie.
Le culte des grottes au Maroc est un culte essentiellement populaire, et populaire dans toutes les acceptions du terme. Il est suivi surtout par les campagnards et les petites gens. En vain le chérif Si Abd-el-Haï el-Kittani a pu sanctionner un jour de sa très haute autorité, en affirmant que le prophète Daniel y avait son tombeau, le culte rendu au kehf ’l ihoud de Sefrou, les docteurs de l’Islam voient d’un mauvais œil, comme toute chose où ils sentent les restes de l’antique paganisme, la vénération de la foule pour de tels sanctuaires. Seuls, les plus avisés d’entre eux, à l’exemple d’el-Kittani, comprenant qu’ils ne les pourraient supprimer, ont tenté de les ramener à l’orthodoxie. Les citadins lettrés rougiraient de pareilles dévotions. Il existe bien, aux portes même de Fès, une grotte sacrée : elle est à l’usage des toutes petites gens, et plus encore des bédouins de la campagne environnante : à telles enseignes qu’elle s’ouvre seulement les jours de marché à l’adoration publique.
Par contre, les grottes tiennent une place considérable dans les croyances du peuple. Assurément, et c’est un des premiers points que nous établirons, chaque grotte n’est pas forcément une grotte sacrée : il existe même certaines régions où le culte en semble inconnu. Mais ces régions sont rares, et partout où s’ouvre une grotte sacrée, les fidèles y viennent en grand nombre. Le culte peut se oé-
lébrer tous les ans, à date fixe, en de grandes fêtes religieuses qui durent plusieurs jours, et rassemblent parfois la population de toute une contrée ; ce sont les moucems (i maûsem ) bien connus dans toute l’Afrique du Nord; ou bien les fidèles y peuvent venir faire leurs dévotions particulières tout au long de l’année. On va y sacrifier, y déposer quelque offrande, y passer la nuit ; et en échange, on demande des grâces, qui sont d’ordres divers. Ce culte n’est pas particulier aux populations musulmanes ou à celles qui se prétendent telles : les Juifs peuvent avoir leur grotte sacrée. A Sefrou, Musulmans et Israélites ont chacun une caverne où ils vont prier ; si les premiers dédaignent le kehf ’l ihoud, ils n’en méconnaissent pas la sainteté, et leurs coreligionnaires de Bahlil, village voisin, y viennent faire leurs dévotions. Le cas n’est pas rare, dans l’Afrique du Nord, de sanctuaires communs aux deux religions.
Dans toutes ces grottes sacrées, sauf rares exceptions, comme aux grottes de Sefrou ou d’el-Maqta’, près de Fès, on ne pénètre pas. C’est à l’entrée, ou tout près de l’entrée, que se font les sacrifices, que l’on interroge l’oracle ou que les malades s’endorment. Et cela nous fait songer, dès l’abord, au culte des cavernes, tel qu’il se pratiquait dans l’antique Berbérie. Le rapprochement serait à faire à chaque instant : l’un est bien l’héritier de l’autre. Ainsi les Berbères d’autrefois n’allaient point très avant dans la grotte où ils adoraient le dieu Bacax ; c’est près de l’entrée que toutes les traces du culte ont été relevées.
Tl y aurait d’ailleurs fort souvent impossibilité matérielle à pénétrer très loin dans la caverne, objet de la vénération populaire : elle peut être une petite excavation creusée dans une paroi rocheuse, un simple abri sous roche, moins encore : il arrive parfois qu’elle n’existe pas; du moins, qu’elle n’apparaisse pas à nos yeux. Elle est article de foi, et cela suffit : le culte, les croyances sont lés mêmes dans tous les cas. Par ce titre de culte des
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grottes, il faut entendre aussi bien le culte des abris sous roche ou des grottes supposées : pour l’indigène, c’est tout un, et je croirais même volontiers que, dans tous les cas, la grotte supposée est plus importante que la grotte visible. N’est-ce pas là encore un trait commun avec les anciens cultes du pays ? Si Bacax était adoré dans une caverne véritable, le dieu du Chettaba n’avait qu’une excavation ; Ifrou, dont le nom évoque pourtant si nettement l’idée d’une grotte (if ri), recevait les hommages de ses fidèles devant un simple abri sous roche. Sans doute on supposait par derrière une souterraine demeure.
Mais revenons à nos cultes d’aujourd’hui. Je n’ai pas prétendu faire un corpus de toutes les grottes, vraies ou supposées, qui sont, au Maroc, entourées d’un respect plus ou moins grand, ou prêtent à des cérémonies rituelles ; ce serait encore impossible actuellement. Mais déjà nous possédons assez de documents, et assez typiques, pour pouvoir nous rendre compte, ainsi que j’ai tenté de le mettre en lumière, de ce fait que le prétendu culte rendu aux grottes est en réalité un culte rendu aux j noun, c’est-à-dire aux innombrables génies protéiformes qui peuplent l’air, la terre et les eaux nord-africaines, et dans lesquels le Berbère personnifie les forces occultes, les influences bienveillantes ou funestes qu’il sent dominer sa vie. Les documents qui peuvent être utilisés dès aujourd’hui viennent de toute l'étendue du territoire marocain, depuis la frontière algérienne jusqu’à la côte atlantique, depuis le pays des Jbala jusqu’à celui des tribus les plus reculées de l’Anti- Atlas. La similitude des rites et des croyances qu’on trouve attachés aux cavernes dans des régions aussi diverses permet de ne point regarder comme téméraire un essai de dégager de tous ces faits quelques idées générales valables pour l’ensemble du pays marocain. Si j’ai résisté à la tentation d’étendre cette généralisation à toute l’Afrique du Nord, ce n’est pas faute de la croire légitime, c’est seulement pour ne pas dépasser les limites de ce travail.
J’ai eu l’occasion de visiter moi-même un certain nombre des grottes marocaines ; en ce qui concerne les autres, j’ai eu recours, pour une bonne part, aux documents déjà imprimés (i) ; enfin, des informateurs dont les dires ont
(1) On trouvera les principaux éléments de cette documenta tion écrite dans les ouvrages suivants :
René Basset. — Contes populaires berbères (Paris, 1887). — Nédromah et les Traras (Paris, 1901).
S. Biarnay. — Etude sur les dialectes berbères du Rif (Paris,
Edm. Doutté. — Magie et Religion dans l'Afrique du Nord (Alger, 1909). — En Tribu (Paris, 1914).
Drummond Hay. — Le Maroc et ses tribus nomades, trad. franç. (Paris, 1844).
Ch. de Foucauld; — Reconnaissance au Maroc (Paris, 1888).
E. Laous(t. — Etude sur le dialecte berbère des Ntifa (Paris,
1918) . — Mots et choses berbères (Paris, 1920).
Léon L’Africain. — Description de l'Afrique, éd. Schefer (Paris, 1897, t. II).
Michaux^Bellaire et Salmon. — Les Tribus arabes de la vallée du Lekkous, 3e partie ( Archives Marocaines, t. VI, 1906). Michaux-Bellaire. — Le Gharb ( Archives Marocaines, t. XX, 1913). Moulieras. — Le Maroc inconnu, t. II, Exploration des Djebala (Paris, 1899).
Stuimme. — Dichtkunst und Gedichte der Schluh (Leipzig, 1895). Voinot. — Oudjda et l'Amalat (Oran, 1912).
Edw. Westermarck- — The Moorish Conception of Holiness (Baraka), Helsingfors, 1916.
Articles :
A. Blazquez. — Estudios marroquies, in Rivista de Geogra\fia colonial y mercantü (t. XV, 1918, fasc. II).
L. Brunot. — Cultes naturistes à Sefrou ,( Archives Berbères, t. III, 1918, fasc. 2).
Lieut. Desnottes. — Notes sur la région d'itzer ( Haute Moulouya) ( Arch . Berb., t. IV, 1919).
Dr Herber. — Mythes et légendes du Zerhoun (Arch. Berb.. t. I, 1915-1916).
Joannis. — Excursion aux Grottes de Moulai Ahmed ou du Zegzel ( Bulletin de la Soc. de Géog. et d'Arch. d'Oran, t, XXXVI, 1916).
G. Trenga. — Les Branès (Arch. Berb., t. I, 1915-1916).
X. Lécureul. — Les quatre plus grands pèlerinages du Nord marocain (Revue du monde musulman, t. VI).
Ouvrages et articles d’ordre plus général :
René Basset. — Recherches sur la religion des Berbères (Revue de l'histoire des religions, t. LXI. 1910).
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été soigneusement contrôlés m’ont renseigné sur les cérémonies qui se célèbrent auprès de quelques grottes situées dans des régions où notre conquête n’est pas encore parvenue. Ces pays ne sont pas les moins intéressants. Etant les plus impénétrables, ils sont aussi ceux où se sont le plus fidèlement conservées les traditions anciennes ; ils nous réservent d’abondantes moissons.
St. Gsell. — Histoire ancienne de l'Afrique du Nord (t. I, Paris, 1913).
Le P. Lagrange. — Eludes sur les religions sémitiques (Paris, 1905).
P. Saintyvbs. — Les grottes dans les cultes magico-religieux (Paris, 1918).
J. Toutain. — Les cavernes sacrées dans l'antiquité grecque, in Bibl. de vulgarisation du musée Guimet, t. XXXIX (Paris, 1913). — Les cultes 'païens dans l'empire romain, t. III, Les provinces africaines (Paris, 1914).
Ainsi que quelques autres ouvrages et récits de voyage, touchant moins directement au sujet qui nous occupe, et que l’on trouvera cités en note, chaque fois qu’ils ont été utilisés.
Je n’ai malheureusement pu me procurer deux articles qui auraient présenté un certain intérêt pour ce travail :
Johnston. — Morocco, Londres 1902 (récit d’une visite à la grotte de Lalla Taqandout).
Edw. Westermarck. — The nature of the Araib Ginn, as illustrated by the présent belief of the people of Morocco, in Journal of the anthropological Society (Londres, 1899).
Je dois un particulier remerciement à M. Laoust, professeur à l’Ecole supérieure d’Arabe et de Berbère de Rabat, qui a bien voulu me communiquer les épreuves de ses deux ouvrages : Etude sur le dialecte berbère des Ntifa, et Mots et Choses berbères, non encore parus au moment où ces lignes ont été écrites; et à M. Brunot, directeur du Collège musulman de Fès, qui m’a communiqué, notamment sur la grotte d’El-Maqta’, de très intéressantes observations.
La vénération et la crainte des cavernes sont générales : il est cependant des exceptions. — Le troglodytisme ; sa grande extension ancienne, ses vestiges actuels. — Beaucoup de cavernes sacrées sont des lieux de culte récents. — Il est des régions, rares, où ce culte n’existe pas, et d’autres où toutes les grottes ne sont pas objet de vénération.
Il est d’expérience courante, pour qui habite l’Afrique du Nord, que les indigènes de cette contrée éprouvent en général pour les grottes, ne fussent-elles l’objet d’aucun culte spécial, un sentiment de crainte très marqué. Les plus hardis n’y pénètrent qu’avec une visible répugnance; à l’ordinaire, ils se refusent absolument à accompagner, même à quelques pas de l’ouverture, les Européens, quand ils ont consenti, ce qui est rare, à les guider jusqu’à l’entrée. La grotte, si peu profonde qu’elle soit, leur inspire un sentiment de terreur religieuse qu’ils n’arrivent pas à surmonter.
Cependant, il convient de remarquer tout d’abord que cette crainte des grottes, pour générale qu’elle soit dans l’Afrique du Nord, souffre de notables exceptions, et n’est peut-être pas l’héritage d’un passé aussi lointain qu’il peut sembler à première vue. Sans vouloir prétendre qu’il s’agisse d’un sentiment récent dans la race, il n’en est pas moins évident qu’il fut un moment où cette crainte n’existait pas, du moins où elle était infiniment moins intense et moins généralisée qu’au jourd’hui; et de ce stade il reste encore des traces.
L’Afrique du Nord fut par excellence un pays de troglodytes. L’abondance des revêtements calcaires recouvrant la surface du sol, favorables entre toutes les roches à l’action des eaux qui y creusent aisément leurs galeries, a déterminé, en bien des points, la formation d’innombrables grottes, généralement peu profondes, où l’homme, à plusieurs époques, a cherché un refuge. La grotte, sous ces climats, offre un abri presque confortable : plus, bien souvent, que la tente ou la hutte de branchages. Elle est fraîche l’été, relativement chaude l’hiver. La sécheresse du climat rend moins redoutable qu’ailleurs l’humidité, le principal inconvénient de ce genre d’habitations. La roche tendre se laisse aisément travailler, facilitant ainsi l’aménagement, et permettant même le percement de nouvelles galeries, le jour où la caverne primitive devient trop étroite ; chose précieuse dans un pays où la guerre sévit toujours, elle est d’une facile défense, contre les hommes comme contre les fauves. Ces demeures souterraines ne furent pas seulement occupées par les races anciennes qui se succédèrent sur la terre d’Afrique à l’époque de la pierre taillée, les races qui précédèrent l’arrivée des Berbères. Ceux-ci, à leur tour, ne se firent pas faute de les utiliser. Doit-on accepter l’étymologie qui ferait venir du mot berbère signifiant grotte, if ri, le nom d’A/ri et celui d’ Africa ? La chose n’est pas impossible, et l’Afrique, dans ce cas, la Tunisie d’aujourd’hui, serait le pays des Troglodytes. Il est difficile de croire que le nom des Beni-Ifren, l’une des grandes familles des Zenata, ne signifie point les Troglodytes, et ne leur vienne pas de leurs premières habitations, quand on voit maintenant encore donner le nom d’Aït-Ifri à des gens du Dades qui vivent dans des grottes. Il n’est guère de caverne, de celles même qui sont entourées aujourd’hui d’une crainte superstitieuse, voire qui sont le siège d’un culte caractérisé, où le moindre sondage ne mette au jour des débris, non seulement anciens, mais d’une époque rela-