LE CYCLE MYTHOLOGIQUE IRLANDAIS
Les invasions mythiques et saint Patrick. — I. Saint Patrick est un étranger. — Leur parenté est môme plus intime encore. La légende de saint Patrick répète des épisodes essentiels de la mythologie irlandaise. Bien mieux, elle est un chapitre supplémentaire de celle-ci.
Tout d'abord, remarquons que notre saint est un étranger, et qu'il est venu en Irlande par mer.
A première vue, il n'y a ici rien qui ne soit strictement historique. Les missionnaires qui venaient prêcher l'Evangile aux Gôidels ne pouvaient évidemment prendre une autre route. Quant à l'origine de saint Patrick, elle est mentionnée plusieurs fois dans la Confession et YEpître.
1. Cf. en particulier The Pursuil of the Gilla Decair, éd. Standish OGrady dans Silva Gadelica, vol. Il (traductions) p. 292 : les guerriers de Finn, le grand héros du Leinstcr, passent leur temps à chasser de Beltaine à Samhain, et de Samhain à Beltaine ils jouissent de l'hospitalité des hommes d'Irlande. — Sur les périodes de quatorze, neuf, sept et trois jours, cf. Hogan, Calh Ruis na Rig for Boinn, p. 3 et p. 19 ; Tàiîi, éd. citée, p. 2't s. et p. 271: Acallamh na Senorach, éd. O'Grady dans Silva Gadelica, passim; Neuvaine des Ulates, loc. cit., etc.
2. Cath Muifjhe Léana, loc. cil. — Sur les nombres cinquante et trois cf. Loth, L'anne'e celtique, dans Revue celtique, XXV, p. 113 ss. — Cf. H. d'Arbois de Jubainville, épopée celtique, index des noms communs, sous trois, cinquante et cent cinquante (trois fois cinquante). Les dieux et les héros irlandais vont par trois Cf. Kuno Meyer, The irish Triads, (Todd Lectures Séries, Dublin), les figurants des légendes, guerriers, femmes, enfants, les bestiaux, etc., vont par cinquante et trois fois cinquante.
Mais ce détail a néanmoins une grande importance mytholog-iquo, à toi point qu'il est probablement le germe de l'évolution mythique de notre légende. C'est à lui que saint Patrick doit pour une bonne part sa priorité sur les autres saints Irlandais, qui eux aussi ont étudié en Gaule cl sont revenus en Iilande, et dont certains y ont môme précédé l'apùlre^si l'on en croit leurs légendes. Aucun de ces vieux saints n'est célèbre comme grand convertisseur. C'est qu'ils leur manquait un prestige que la croyance irlandaise attachait, pour des raisons que nous allons voir, i\ la qualité d'étrangers.
II La venue de saint Patrick est l'avènement et un Règne. — Remarquons encore que l'évangélisation de l'Irlande par Patrick est représentée comme l'avènement d'un Règne nouveau. Ce règne remplacera celui des démons et de leurs suppôts, les druides.
On l'attend avec anxiété, et dès longtemps il est Fobjet de prophéties. Un homme tonsuré viendra par mer pour construire des villes, édifier des églises, et planter des croix en tel nombre, qu'elles pourraient remplir un royaume. Il détrônera les rois et les chefs, il ruinera la puissance des druides et son règne durera en l'éternité'.
1. Par exemple un desdeu.x saints Ciaran, cf. Betha Ciar ain, ùan^ Silva Gadelica.
2. Muirchu, p. 274, donne une traduction latine des vers que les druides avaient composés pour prédire la venue de saint Patrick. La Vie Triparlite, éd. Stokes, j). 34, en donne le texte irlandais :
Ticfa tâilcend lar muir meir- Tête rasée viendra par la mer
cenn (?) furieuse (?)
a brait toUcend, a chrand croin- son manteau percé au haut, son
chend : bâton recourbé au sommet;
a mias inairthiur a tigi sa table à l'iisl de la maison ;
fris{g)erat a mûinler huili toute sa famille lui répondra :
A7nen, amen. Amen, amen.
L'Hymne de Fiacc, l. c, p. 314, dit que dans les clans d'Irlande avait cours une projthétie qu'un Régne nouveau viendrait et durerait jusqu'au jugement Dernier. — Cf. Muirchu, p. 28i : les druides disent au
III. Itinêl'aire de saint Patrick. — Enfin il y a lieu de tenir compte de rilincraire suivi par saint Patrick avant de débarquer en Irlande.
Cet itinéraire comprend une visite aux îles de la mer Tyrrhénienne.
Ici encore le point de départ de la légende est un fait consigné dans les Dicta Patricii. Mais il y a loin de l'austère Lérins aux îles merveilleuses des Vies. Elles sont une sorte de paradis terrestre.
La vie et la jeunesse y fleurissent sans souffrir de la fuite du temps. Patrick débarque en une île, dans laquelle un jeune couple attend sa venue depuis le temps que le Dieu incarné passa parmi les hommes. Jésus a commis les deux jeunes gens à la garde de son bâton avec mission de le remettre à Patrick, en môme temps que de signifier au saint l'ordre de devenir l'apôtre des Irlandais.
A proximité est un mont où le Seigneur en personne confirme cet ordre à saint Patrick*. Celui-ci se met donc en route et débarque en Irlande dans Plnbher Boinne^ Arrivé là il entreprend immédiatement la conquête de l'île à la Foi. Il arrive le même soir à Tara et y terrasse le paganisme en une bataille décisive.
Or, le noyau de la mythologie irlandaise, en tous les cas de ce que Ton appelle le cycle mythologique irlandais, qui comprend toute l'histoire des dieux, mais auquel se rattachaient par des liens étroits les autres cycles, les cycles
roi Loegaire d'éteindre à tout prix le feu de Pâques allumé par saint Patrick, sinon le nouveau venu regnabit m œtermnn.
1. Vie Tripartite, éd. Stokes, p. 28; Colgan, Vita Uh , c. 23.
2. Muirchu, p. '27'J ; Tlrechân, p. 306; cf. les autres Vies. Suivant Muirchu. saint Patrick essaya d'abord de débarquer près de Wicklow, mais repoussé par les habitants, il se retira dans une lie voisine de la côte, la Patricks Island actuelle, et de là il alla en Ulster, puis à l'embouchure de la Boyne [loc. cit., p. 275 s.). — Cf. plus loin, litinérairc et le double débarquement des Tùatha Dé Danann.
épiques, est la représentation d'une série d'invasions, venues, comme la mission de saint Patrick, d'outrc-mer, d'un pays qui ressemble aux îles de la mer Tyrrhénienne, et ayant suivi à peu près le môme itinéraire. La suite de ces invasions constitue un corps d'annales fabuleuses, et leurs différents épisodes rhythment le cycle annuel des saisons.
Les invasions mythiques de l'Irlande. — Dans toutes ses versions connues l'histoire des invasions est identique dans ses grandes lignes, et partout elle est représentée comme l'histoire la plus ancienne de l'Irlande. Entre les textes qui lui sont consacrés, le plus circonstancié est une vaste compilation du xi" siècle, intitulée Lebar na Gabala, ou Livre des Conquêtes^
L'Irlande a subie en tout cinq invasions successives.
La première fut celle de Partholorr. Il venait de l'Espagne, qu'il avait été obligé de quitter après avoir tué son père.
1. Une édition de ce texte, la première, est annoncée par M. Macalister. Une traduction française in extenso, peu recommandable, a été publiée par M. Lizeray. Nous nous sommes servi du résumé publié dans Le Cycle mythologique irlandais {Cours'de littérature celtique, II), par d'Arbois de Jubainvillc. — Les autres textes sur les invasions mythiques de llrlande sont : VHistoria Britonum, attribuée à Nennius ; l'Histoire d'Irlande de Geoffrey Kealing. qui florissait au xvip siècle; un poème d'Eochaid hûa Flainn, mort en 984. qui énumère les envahisseurs, mais ne donne que très peu de détails.
i. Suivant le Lebar na Gabala. Parlhoion n'aurait été que le second des envahisseurs. Avant lui vinrent en Irlande Cessair et Fintan. Mais l'histoire de cette invasion est une addition tardive. Les textes plus anciens, comme Nennius, ne la mentionnent pas. De plus, suivant un texte du ix« siècle, le récit de Tûan mac Cairill, « personne n'occupa l'Irlande avant le déluge ». Or les compilateurs du Lebar na Gabala commencent l'histoire de Partholon par les mêmes mots, bien qu ils fassent venir Cessair en Irlande quarante jours avant le déluge. Cf. H d'Arbois de Jubainville,C'yc/e Mylhol , p. 66 s. ; The Story of Tûan mac Cairill, éd. Kuno Meyer. dans Alfred Nuit et Kuno Meyer, The Voyage of Bran, II. Londres 189". p. 286, § 4 (version du Ms La«rf 610, de la bibliothèque Bodléienne d'Oxford). — Nous n'avons donc pas tenu compte de la légende de Cessair.
CZARNOWSKI. 7
Bel, roi de ce pays'. Le jour de son arrivée on Irlande est le jour môme de la fôte de Bel, la fôle de Bellaine^
Le pays que Parlliolon venait coloniser avec ses compagnons était déjà occupé par une autre race, les Fomôraig. C'étaient des gens à lète de chèvre, qui n'avaient qu'un œil, un bras et un pied. Partholon eut à les combattre.
Sa race créa des lacs, des rivières et des plaines. Après quoi elle fut entièrement emportée par une épidémie qui commença le jour môme de Bellaine et qui ne dura que jusqu'à la fin de la semaine. Le lieu de cette catastrophe fut Sen Mag, la Plaine Antique^ la seule qui existât avant l'arrivée de Partholon en Irlande, et où toute sa tribu s'était réunie afin de procéder sans difficultés aux enterrements ^ Mais, suivant une autre tradition, ce lieu est la Plaine de Breg*, ce qui ne contredit d'ailleurs aucunement la première; Sen Mag était une contrée purement mythique, celle où se réunissent et meurent les dieux, par conséquent une contrée qui peut être localisée en tout endroit de quelque importance religieuse. Or, celle de la Plaine de Breg est exceptionnelle, c'est le centre religieux de l'Irlande païenne ^
L'histoire du second envahisseur de l'Irlande, Nemed^, (le Sacré'), répète celle de Partholon. C'est encore un
1. H. (l'Arbois de Jubainville, Cycle Mythol., p, 37, et p. 38.
2. Le Glossaire de Cormac, qui a été rédigé au x« siècle, dit que beltine veut dire feu de BU, un dieu païen. Sanas Cormaic, éd. Kuno Meyer, p. 12, sous : Belllaine. — Cf. Kuno Meyer, Tochmarc Emire, dans Bev. Celt., XI, p. 443 : Bel est le dieu de Beltaine.