‹ Le culte des héros et ses conditions socialesChapitre 175 sur 249 · Cf. plus loin, p. 190. n · texte numérisé non relu

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les représentations irlandaises de la mort 189

Les morts nommés sont dans un état intermédiaire entre la vie et la mort qui correspond a la première SÉRIE DE RITES. — Lcs doux sories de rites funéraires correspondent î\ deux états du mort.

En effet, on n'est pas en présence d'un rituel composé simplement de deux parties, mais de véritables funérailles doubles, les unes provisoires, les autres définitives.

Tant que le corps repose sous le strofais la mort n'est pas complète. Le mort est dans sa maison, au milieu de ses parents '. Son Ame n'est pas encore détachée de son corps dans lequel le bain funéraire a môme introduit uue puissance spirituelle nouvelle. Ce n'est pas un cadavre sans vie, c'est un corps dans lequel la vie n'est qu'engourdie.

Le mort demeure en cet état jusqu'à l'enterrement. Son âme ne s'en va rejoindre les autres Ames des morts que par l'effet des rites de transport.

Or, c'est cet état intermédiaire entre la vie humaine et la mort définitive qui est prolongé au delà de l'enterrement pour les morts dont la personnaiité persiste. Leur âme demeure liée à leur corps. Ainsi le roi Loegaire annonce que debout, dans sa tombe, il attendra les ennemis jusqu'au jour erdathe, « c'est-à-dire, explique Tîrechan, jusqu'au Jugement Dernier-. Morts et vivants, ils régnent dans leurs

i. Muirchu, p. 287 : « in mcdio eorum... iacentem... (mortuum) uidit M.

i. Tircchân, p. 3u8 : « Nara Neel pater meus non siniuit inihi credere, sed ut sepeliar in cacuminibu.sTemro, quasi uiris consistentibus in beilo, quia ulunlur genliles in sepulcris armali prumptis armis, facie ad faciem, usque ad diem erdathe apud magos, id est, iudicii diem Domini. » — H. d'Arbois de Jubainville, Introduction à l'étude de la littérature celtique (Cours de littérature celtique. I), p. 18G ss. remarque avec raison qu'erdathe ne peut pas signifier «Jugement du Seigneur»: la croyance à un Jugement Dernier est entièrement d'origine chrétienne en Irlande, et les genliles ni les magi, c'est-à-dire les druides, ne pouvaient entendre par erdathe quelque chose qui leur était inconnu. — Ue plus, c'est co mbràlh qui est l'expression consacrée pour dire qu'un état doit durer jusqu'au Jugement, jamais erdathe. On ne rencontre même plus ce mot dans l'épopée. — Pourtant erdathe désignait cerlai-

tombeaux comme les Tuatha Dé Daiiann dans leur sïdh, ceux-ci ressemblant aux plus individuels des esprits dont nous avons traité dans le précédent chapitre.

Concentration des fêtes funéraires aux fêtes périodiques DU calendrier. — Les morts et les héros reçoivent un culte en tant qu'acteurs mt/thiques des fêtes. — Nous avons signalé plus haut que les morts avaient part aux fêtes. Il faut insister et noter à quel point.

Les fêtes périodiques attirent les rites funéraires.

Ceux-ci sont pareils aux rites de fêtes.

Le fait central de la cérémonie funéraire est un sacrifice suivi d'un festin. Comme aux fêtes ce sont des bestiaux qu'on tue^ et dont la chair est mangée pendant le banquet solennel.

Les jeux funéraires consistent surtout en courses, de même que ceux des fêtes.

Les éloges et les complaintes dont les morts sont l'objet ont leur pendant dans les légendes épiques dont la narration occupe, ainsi qu'on l'a vu, une grande place aux fêtes périodiques. Les rites de celles-ci comportent aussi des lamentations sur les dieux morts. On les appelle

nement un terme très lointain, peut-être la fin d'un grand cycle. Sinon, on ne conçoit pas son emploi dans la phrase citée ni son assimilation au Jugement Dernier par Tlrechùn.

1. Tochmarc Etdine dans Irische Texte. I. p. 122, version LV, § 8. dernière ligne. Cf. Kilkenny Archaeol. Journal, 1868-1869, p. 334 ; Whitley Stokes, Introduction à T/ie Triparlile Life, p. cl; Sullivan, op. cit.. p. cccx.xi. On sait par César, De bello Gallico, vi, 29, qu'aux funérailles des chefs gaulois on brûlait avec le mort ses esclaves, ses clients et ses animaux favoris. Il s'agissait probablement de faire accompagner le mort de tout ce dont il pouvait avoir besoin dans l'Autre Monde, et on ne saurait afQrmer que c'était d'un sacrifice. En ce qui concerne l'Irlande, un texte nous parle d'une pratique qui ressemble bien à un sacrifice humain : aux funérailles d'un chef. Fiachra. douze prisonniers de guerre sont enterrés vivants {Death of Crimttiann, l. c, p. 184; cf. Silva Gadelica, p. 543). Mais peut-être est-ce encore un fait isolé, un acte de vengeance par exemple.

môme « assemblées de lamentation », oenacli n-guba.

D'autre part le caractère rituel de la mort des morts qui gardent leur personnalité les raproche des dieux sacrifiés. En effet, on a vu que les personnages en question meurent d'une mort semblable à celle des dieux, ou bien que les dieux sont cause de leur mort, ou bien encore qu'il s'agit de personnages sacrés, c'est-à-dire, qui participent à la nature des dieux.

Aussi ces morts sont-ils attirés par les fêles d'une manière irrésistible. On a vu que ce sont les seules dates assignées à la naissance, à la mort et aux exploits des héros. On oublie les dates réelles, s'ils ont réellement vécu. Un exem[)le topique de cette attraction est fourni par la comparaison de deux relations de la mort d'un roi de Leinster, dont l'une se trouve dans le Chronicon Scotorwn, du xii'' siècle, et l'autre dans les Annales des Quatre Maîtres qui ont été compilées au xvii" siècle ^ Le premier de ces textes dit simplement que le roi se tua en tombant. Dans le second cet événement a déjà une date, et c'est précisément la fête de l'Oenach Colmain.

En définitive la fôte funéraire se confond avec la fête périodique. Elle aurait dû être répétée aux anniversaires de la mort. Or, jamais on n'entend parler d'anniversaires p£Îreils, autres que ceux qui coïncident avec une grande fêle du calendrier.

Ainsi les morts ne reçoivent im culte qu'en tant qu'ils se confondent avec les acteurs mythiques des fêtes. Celui qui s'adresse aux morts nommés est le même que celui dont sont l'objet les personnages individuels des mythes, les dieux. Quant aux morts anonymes, ils tiennent dans la célébration des fêtes la même place que la foule anonyme des génies.

1. Chronicon Scotorum, ad annum 941 ; Annals of Ihe Four Masters, ad annum 940.

Par là môme se trouve juslifice Tassimilalion des dieux et des génies de fôtc aux morts et aux héros.

Les REPRÉSENTATIONS IRLANDAISES DES MORTS ET SAINT

Patrick. — Nous avons vu que saint Patrick et sa légende se rattachent à l'ensemble de la mythologie et de la religion païennes par l'intermédiaire des acteurs mythiques des fêtes et de leurs légendes. Nous allons voir la légende du saint se rattacher également au système de croyances et de rites qui vient d'être étudié. Ce n'est certes pas uniquement parce que saint Patrick en tant que saint est un mort, qu'il a pris la physionomie que nous lui connaissons, mais c'est parce qu'il est un maître des morts pareil aux dieux irlandais et que. tant par sa légende que par son culte, il peut être assimilé aux héros du paganisme gôidélique.

Saint Patrick est un m.aitre des morts. — En effet, saint Patrick ouvre aux âmes des morts irlandais les portes de l'éternité bienheureuse.

Il leur a permis d'éviter les obstacles qui retardent leur entrée immédiate dans le Paradis en rendant le Purgatoire accessible aux vivants. Le fameux Purgatoire de saint Patrice, dont l'apôtre a ouvert lentrée, est une région souterraine, où quiconque pénètre en état de grâce et sort victorieux des épreuves qui l'y attendent, est certain d'avoir sa place marquée d'avance dans le paradis*.

Sur le Mont Aigle saint Patrick se fait accorder la faveur de délivrer immédiatement autant d'âmes des tourments de l'enfer, qu'il en faut pour couvrir le ciel à perte de vue

1. Selmar Eckleben, Die âllesle Schilderung vom Fegefeuer des heiligen Palricius, Halle a. S., 1883; Ph. de Félice, L'Autre Monde, Paris, 1906, chap. II et m.

du côté de la mer et du coté de la terre. Dieu permet ensuite au saint de faire sortir de l'enfer d'abord sept âmes, puis douze, chaque samedi et sept chaque jeudi, et le jour du Jup^ement Dernier saint Patrick sauvera sept Ames damnées pour chaque fil de sa cagoule'.

Mais ces privilèfçes ne suffisent pas à Tapôtre. Il demande et il obtient d'être le seul juge des Irlandais au Jugement Dernier, tandis que les autres hommes seront jugés par Jésus-Christ". Aussi le jour de la résurrection des corps tous les Irlandais se réuniront auprès du tombeau de leur apôtre, à Down, pour se rendre sous sa conduite au lieu du Jugement^

Dans ces légendes la représentation des Ames des morts est bien la même que dans les mythes païens. En effet, les âmes en question se confondent avec celles qui ne sont pas encore incarnées.

Quand Patrick s'apprête à descendre du Mont Aigle, une troupe innombrable d'oiseaux blancs l'entoure pour recevoir sa bénédiction. Ce sont les âmes des saints irlandais, non seulement de ceux qui sont morts ou des saints présents, mais encore des saints futurs *. Et Tirechân affirme que les enfants non encore nés faisaient entendre

1. Vie Tripartile, éd. Whitley Slokcs, p. 112 ss : Homélie du Lebar Brecc, loc. cit.. p. 474 s. : Colgan, Vila IV", p. 43, col. 1. Cf. Tirechân, p. 322, cilé note 4.

2. Continuateur de Tirechân. Tripartile IJfe, II. p. 331 ; Hymne de Fiacc, dans Thésaurus l'alœohibernicus, II, p. 317, p. 319. — Suivant les Vies plus récentes, le privilège en question a été obtenu par saint Patrick sur le Mont Aigle.

3. Hymne de Fiacc, loc. cit.. p. 319 : immut illathiu in 7nessa regait fir hErend dobralh.

4. Tirechân, p. 322 s. « Kt exiit Patricius ad cacumina mentis super Crochan Aigli et mansit ibi xl diebus et xl noclibus. El graues aues fuerunt erga iilum et non poterat uidere faciem cœli et terrse et maris, quia llibcrniaî sanctis omnibus prœterilis, pracscntibus, fuluris Deus dixil : asccnditc, o sancli, super montcm, ad benecidcndos Iliberniaî populos ut uideret Patricius fruclum sui laboris ». — CI. Vie Tripartile, éd. Whitley Stokes, p. 114.

à saint Patrick des appels pour qu'il vint en Irlande et les libérât ^

Ainsi notre saint est un maître et un conducteur des âmes de TAutre Monde, analogue aux dieux psychopompes du panthéon irlandais.

Saint Patrick a pénétré dans l'Autre Monde d'une MANIÈRE RITUELLE. — Si saint Patrick commande ainsi sur les chemins de l'Autre Monde, c'est qu'il en a lui-même forcé rituellement les portes.

11 s'était armé pour le faire des vertus du jeûne.

Le jeûne est en Irlande un rite analogue au jeûne rituel des Hindous ou des Chinoise Jeûner contre quelqu'un est un moven de contrainte, dont les saints usent largement vis-à-vis des chefs. Son efficacité est telle que la seule menace de le mettre en pratique amène à résipiscence les plus récalcitrants^.

1. Tirechân, p. 310 : « causa filiorum clamantium clamore raagno (quorum) uoces audiuit (Patricius) in utero matrum suarum dicenlium : ueni sancte Patrici, saluos nos facere ». — Cf. Vie Tripartite, éd. Whitley Stokes, p. 134 : Patrick, baptise deux femmes, Crebriu et Lesru. C'est elles qui lavaient appelé du sein de leur mère, lorsqu'il séjournait encore dans les lies de la Aler Tyrrhénienne. La même légende se trouve aussi dans une glose du manuscrit du Liber Ilymnorum, dit des Franciscains, au verset 8 de l'Hymne de Fiacc, T/iesaurus Palœohib, II, p. 312. — Les deux femmes en question sont vénérées comme saintes, patronnes de Cell Fargland en Hùi Amalgada (sur cette localité, cf. O'Donovan dans Hy Fiachrach, Index).

2. Cf. Tamasia, Il Dharna, dans Rivista scientifica del dirifto, 1897, II, p. 76; W. Hopkins, On the Hindu custom of dying to redress a grievance. dans Journal of the American Oriental Society, 1901, p. 146, ss.

3. H. d'.\rbois de Jubainville, La procédure du jeûne en Irlande dans Rev. Celtique, VII, p. 2ih ss., a étudié le rite en question comme moyen de coercition judiciaire. C'est en réalité un rite qui peut avoir les buts les plus divers. Ainsi on l'emploie pour évoquer les morts : Imtheacht na Tromdhaimhe, éd. Owen Conellan dans Transactions of the Ossianic Society, V, Dublin, 1860. — En jeûnant trois jours saint Ciaran fait baisser le niveau d'un lac dans lequel avaient été jetés les cadavres d'assassinés : Betha Chiarain, dans Silva Gadelica, p. 7 s. — Saint Molaise. en jeûnant écarte une épidémie : Vie de saint Malaise, ibid.,

Or saint Patrick a jeûné contre le Christ. Sur le Mont Aigle il menace le Ciel lui-inômc de jeûner, tant que ses demandes ne seraient pas exaucées. Il subit pendant quarante jours les supplices de la faim. ÏS'i les tourments que lui infliij^ent des démons, ni les consolations des anges ne viennent à bout de son obstination. Enfin, effrayé de voir un aussi grand saint jeûner éternellement et menacé d'être abandonné par tous les habitants du Paradis, qui ne veulent pas qu'une honte pareille rejaillisse sur eux, Dieu entre en négociations. 11 accorde sucessivcment à saint Patrick tous les privilèges qu'on vient d'énumérer.

Saint Patrick est un initié pareil aux initiés irlandais. — Le pouvoir de saint Patrick sur le monde des âmes est d'autre part la conséquence du fait qu'il y est entré à la manière des initiés irlandais.

Le saint possède un bâton, le fameux BaculusJesu\ qui

p. 21. — Sainte Monnine jeune pour qu'un poêle muet recouvre le don de la parole : Félire Oenfjusso, commentaire du Lebar Brecc, au 6 juillet, p. cxvi. — Employé contre des personnes, le jeûne était un rite de maléfice. Ainsi la foudre frappe le roi breton Gortigern qui avait laissé saint Germain l'Auxerrois jeûner trois jours au seuil de sa forteresse ; texte de LU, cité par d'Arbois de Jubainville, Zoc. c>t.. p. 245, note 1. — Les douze princijiaux saints d Irlande jeûnent pour amener la vengeance de Dieu sur le roi Diarmaid mac Cerbhaill : Vie de saitil Malaise, loc. cit., au bas de la p. 31 et p. 32. — Une fois trois jours de jeûne passés, rien ne peut plus arrêter les effets du rite, pas même le saint qui l'a pratiqué : The Baille of Cairn Conaill, éd. Whitley Stokes, Zfl. fiir Cellische l'hilologie. III, p. 209. t laçjmenlartj Aniials. dans Silva Gadelica, vol. des trad., p. 442 s., ad annum 702. — Mais on peut se préserver des effets du jeûne en jeûnant soi-même. Ainsi fait saint Ciaran contre lequel tous les autres saints d'Irlande s'étaient mis à jeûner. Ils vou. laient le faire mourir, parce que sa sainteté les rejetait eux-mêmes dans l'obscurité. La moitié de l'Ile le vénérait comme un chef spirituel : Félire Oetif/usso, commentaire du Lebar Brecc, au 9 septembre. Cf. Heiue Celtique, XXXI, p. 2bi et XXXIV. p. 240.

1. Giraldus Cambrensis, Topugraphia Ilibernica, éd. citée, p. 180 : « Inler universos Iliberniae baculos lignea^que naturœ sanctorum reliquias, virtuosus ille et famosus, quem Baculum Jesu vocant, non immerito primus et prœcipuus esse videlur. Per quem vulgari opinione sanctus Palricius venenosos ab insula vcrmes ejecit. Cujus siquideni

est une clef de l'Aulre-Monde. C'est en traçant du bout de ce bftton un cercle sur le sol que Patrick fait se découvrir rentrée de son Purgatoire ^ Or ce bâton ressemble aux rameaux et aux baguettes magiques des initiés irlandais.

C'est un rameau de vie. Un jour l'apôtre ressuscite un mort païen pour le temps nécessaire à son baptême, en perçant sa pierre tombale de son bâton, et lui ouvre ainsi l'entrée dans la vie éternelle-. Les esprits de la mort, les démons, fuient les idoles qu'ils habitaient à la seule menace du bâton de saint Patrick ^.

Il vient du pays de la vie. Saint Patrick Ta reçu des mains d'un couple éternellement jeune dans son île de la Mer Tyrrhénienne, qui est, on l'a vu, identique au pays divin des mythes irlandais. C'est le propre bâton de Jésus- Christ ', source de toute vie pour les chrétiens, comme l'Arbre de Mag Mell est la source de vie pour les païens.

Enfin, comme les rameaux des magiciens, le Baculits Jesu est le gage d'une initiation.

En effet, la visite de saint Patrick à l'île de la Mer Tyrrhé-

tam incertus est ortus quam certissima virtus. Nostris aulem temporibus et nostrorum opéra nobilis hic thésaurus ab Archmatia (id eslArdmacha) Dubliniam est translatus ». Il s'agit donc bien d'un bâton et non d'une croi.x, comme le feraient croire les bacliall qu'on conserve acluellement en Irlande comme reliques des saints. Sinon Giraldus aurait dit crux. Cf. note d'O'Donovan dans Connais Translation, p. 18, aumolfîac/ia^Z : ce mot signifie aussi croix. C'est sans doute celle double acception qui a fait considérer des croi.x processionnelles comme anciens bâtons de saints irlandais.

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