‹ Le culte des héros et ses conditions socialesChapitre 177 sur 249 · Vie Tripartite, éd. Whitley Stokes, p. 28 s · texte numérisé non relu

Vie Tripartite, éd. Whitley Stokes, p. 28 s

nienne marque la fin de sa préparation ù l'apostolat. Aupaparavanl, le saint n'avait fait qu'étudier les Ecritures et que s'exercer h la pratique de l'ascétisme. C'est seulement lorsqu'il aborde dans l'Ile, que Dieu lui intime l'ordre de se consacrer désormais à l'œuvre d'évangélisation de l'Irlande. Le Bâton de Jésus est précisément le gage de ce que l'apôtre a été agréé par le Seigneur.

De plus, le voyage de notre saint dans la Mer Tyrrhénienne comporte des incidents qui appartiennent à des mythes d'initiation .

Au bord de la mer le futur apôtre découvre un lieu où vivent « trois autres Patrick », c'est-à-dire trois saints déjà glorifiés. Mais il ne peut entrer dans leur compagnie. 11 faut qu'il aille d'abord puiser de l'eau à une fontaine que garde un monstre. Alors seulement les trois saints le reconnaissent pour un des leurs et ils « nouent avec lui les liens de l'amitié spirituelle » K

Or, l'initiation héroïque de Ciichulainn comporte elle aussi une expédition sur les rives de la Mer Tyrrhénienne. Il y prend d'assaut une forteresse après en avoir vaincu les défenseurs qui sont des monstres. C'est à l'issue de cette expédition que la déesse initiatrice des héros établit entre lui et ses compagnons d'armes plus âgés que lui les liens de la fraternité du sang ^

1. Vie Tripavtite, version de Colgan, p. 121 s. (le te.xte irlandais de ce passage est perdu : cf. Whilley Stokes, Introduction à son édition de Tripartile Life) : n Quodam tcmpore dum csset S. l'atricius in mari Tyrrheno. vonit ad lociim in qiio erant 1res alii Patricii... et ab ois peliit licentiam cum eis commanondi. Responderunt se non vclle hoc permillere. nisi veiit ex vicino fonte aquam haurire. Erat cnini in iilo loco quajdam bostia... Patricius autom venit ad fontem, et beslia eo viso gcstiens dabat isetiliae signa... Post hfc aquam hauricns domum... retulit... Et cum iliis mansit annis septem, fœdusque spirilualisamiciliaî et confraternitatis inter se contraxerunt ».

2. Tâin B6 Cùalnge, p. 585 ss., 1. 4106 ss. — Cf. Zimmer, Kelliscfie Beitrâge, I, dans Zfl. far deutsches Allertum, XXXII (nouv. série, XX),

Mais c'est avant tout le nom de celui contre qui l'expédilion est dirigée, qui permetde reconnaître une parenté entre les deux légendes. Il se nomme Garman. Ce Garman, qui possède une forteresse sur le rivage de la mer Tyrrhénienne, n'est autre que saint Germain l'Auxerrois, le maître de saint Patrick, qui, suivant la légende irlandaise, habite les mêmes parages'. Il y a pénétration mutuelle de la légende hagiographique et des mythes irlandais d'initiation. Son résultat a été de faire de saint Patrick un initié pareil aux initiés irlandais. Il a pénétré dans un pays de Vie et il y a puisé à une fontaine qui ne peut être que l'ancienne Fontaine de Science et d'Inspiration.

Saint Patrick est assimilé aux navigateurs errants. — Le fait même d'avoir navigué dans la Mer Tyrrhénienne fait de saint Patrick un homme qui est entré vivant dans l'Autrc-Monde, pareil en cela aux navigateurs errants.

Une comparaison entre son voyage et les voyages analogues entrepris par d'autres saints nous montrera qu'il s'agit bien là d'une navigation rituelle qui mène dans le pays divin.

Le moyen que de très nombreux clercs irlandais ont mis en pratique pour découvrir des pays nouveaux où prêcher la foi, ou bien des contrées désertes pour y vivre en ermites.

1888, p. 308 ss. et G. Andier, Quid ad fabulas heroicas Germanorum Hiberni conlulerinl (thèse), Turonibus, 1897, p. 77 ss.

1. Cf. Windisch, Tdin, note 7 à la p. .184. — Garman n'est pas un nom irlandais. C'est le latin Germanus. — Notre poème montre comment des éléments qui appartenaient à la littérature ecclésiastique sont venus déformer l'ancien mythe d'initiation. La Mer Tyrrhénienne y a remplacé le pays divin, et l'initiateur des saints, l'évéque Germain, qu'on croit avoir habité ces parages, devient un guerrier féroce, que les jeunes héros doivent vaincre chez les dieux. — Il faut rapprocher de ce Garman = Germanus tous les autres Garman des légendes irlandaises. Tous ils doivent leur nom à saint Germain, par exemple celui dont on a parlé à propos de la fête de Garman.

a été de s'en aller i\ Tavenlure dans une barque sans rames ni gouvernail.

Adamnan rapporte l'hisloire de deux moines partis dans ces conditions à la recherche d'Iles désertes. L'un d'eux, Cormac hi'ia Liathain, dut môme entreprendre trois fois le voyage avant de trouver ce qu'il cherchait dans une des Orcades \ Suivant les chroniques anglo-saxonnes une barque dépourvue de moyens de direction et qui portait trois clercs irlandais fut rejetée un jour à la côte de Cornouailles sous le règne d'Alfred le Grand -.

11 s'agit ici de l'ancien rite païen christianisé.

C'est ce que montre expressément un passage de Muirchu. On y voit saint Patrick abandonnant au jugement de Dieu un converti chargé de trop grands crimes, Maccuil Maccu Grege. Il est condamné à s'embarquer dans un canot sans gouvernail et sans avirons. Si le Seigneur lui fait gr;\ce de la vie il devra prêcher la foi, là où la main de Dieu l'aura conduit^.

Certes, les voyages des clercs irlandais n'ont pas tous comme celui-ci un caractère pénal'. Néanmoins ils s'en rapprochent tous par le fait que l'idéa d'expiation est tou-

1. Sancfi Columbx Vila auctore .\damnano, lib. I, cap. 20 et lib. II, cap. 42 dans Colgan, Triadis Thaumalurgx... Acta.

2. Florence de Worcester, cité par O'Flaherty, Ogygia, III, 24.

3. Muirchu, p. 288 : a Non possum iudicare (dit saint Patrick à Maccuil). scd Deus iudicabil. Tu lamen egredire nunc inermis ad mare et transi uelociler de rcgione hac ilibL-rnensi, nihil tollens lecum de tua subslantia, pra?ter uile et paruum indumentum quo possit corpus tuum conlegi, nihil guslans nihilque bibens de fruolu insola? huius, habens- (que hoc) insigne peccati lui in capite tuo {Genèse, IV, lo). Et postquam pcruenics ad mare, conliga pcdes tuos conpede ferrée et proiece clauim in mare, et initie le in nauim unius pcllis absque gubernaculo et absque remo. » — La nauis unius pellis désigne un currach, c'est-àdire un bateau fait d'une ou de plusieurs peau.x tendues sur une armature de bois; cf. Joyc.;, op. cit., Il, p. 423 ss.

4. <' Uabensquc hoc insigne peccati lui in capite tuo », loc. cit. — La manière dont Maccuil est vêtu, l'entrave en fer qu'il doit porter, tout ceci indique bien un pénitent.

jours présente à priori dans les œuvres chrétiennes.

D'ailleurs, les conditions nuimes du voyage des clercs en font toujours une espèce d'ordalie. Dieu épargne et mène au but ceux qu'il juge dignes de le servir. Avant leur mort ils sont déjà des élus. En effet, tous sont vénérés comme saints ^

VoiU\ donc des saints ou des clercs en odeur de sainteté qui ressemblent aux héros partis pour Mag Mell. On verra que leur parenté avec ceux-ci est encore plus intime.

Ils courent les mêmes aventures. Un ermite, que Mael- Duin a découvert dans une île, et saint Finnbarr ont tous deux rencontré en mer un homme marchant sur les flots et qui déclare à saint Finnbar, que la mer est une plaine fleurie ^ La légende de saint Finnbar donne à ce personnage le nom de saint Scuithin, mais évidemment il s'agit de Manannan mac Lir. Celui-ci tient exactement les mêmes proposa Bran mac FebaiP.

Les saints navigateurs visitent des îles dans lesquelles on reconnaît le vieux pays des dieux. Ainsi Maccuil débarque

1 . Ainsi le grand criminel Maccuil est lui-même devenu « episcopus et antistes Arddaî Huimnonn », Muirchu, p. 289.

2. Imram cuirech Mael-Duin, loc. cit., l 33. — Martyrology of Donegal, éd. J.-H. Todd et Will. Reeves (O'Donovan, traducteur), Dublin. Irish ArchcBol. and Cellic Society, p. 5.

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