‹ Le culte des héros et ses conditions socialesChapitre 79 sur 249 · XCIV PREFACE · texte numérisé non relu

XCIV PREFACE

peuvent paraître des survivances du totémisme ' mais dont il est difïicile de conclure que le culte celtique des héros se soit élevé sur une base de cullcs totémiques.

Héros et totems tiennent à des sociétés dont le clan est la base et sont unis aux hommes par les liens de la parenté lâche qui constitue clans et tribus. Entre leurs dépendants humains et le monde, c'est du coté des hommes qu'ils sont. Ressemblances et difl'érences de types sociaux; différences et ressemblances de synjboles sociaux ; relation des êtres imaginaires et des formes sociales ; le rapprochement des totems et des héros rappelle à la fin du livre, sous une forme concrète et pressante, son problème principal. S'il peut, à peu près, se poser en ces termes, les données manquent encore pour en formuler un énoncé plus précis. On parlera peut-être du clan héroïque comme on parle du clan tolémique. Sur les rapports de l'un à Taulre je souhaite que dautres nous renseignent. Mais ce n'est pas la tradition celtique qui les mettra en mesure de nous instruire là-dessus comme il faut.

H. Hubert.

1. Voici un fail qui me parait devoir être joint à la liste. Les habitants du comté d'Ossory, en Irlande, ont une réputation de lycanthropie, dont le plus ancien témoignage nous est donne par Giraldus Camiirensis; ils la doivent à la présence parmi eu.x dun clan descendant des loups (silinfaelchon), dont lancétre humain se nomme Laignech Faelad (fael, le loup). Dans le comté d'Argyll, les Cinel Loairn sont un autre clan du loup (gaélique loarn. loup) . Or le loup, ou plutôt le chien-loup, faelctiù, a sa famille mythologique : chien-loup de Manannan, chien-loup du Dispater gaulois. G. Henderson, Survivais in behef among ihe Cells. p. ITi). J.-A. Mac Culloch, The religion of Ihe ancient Celts, p. il8. Cf. H. Hubert, yoles d'archéologie el de philologie celtiques, I., Gweilgi, l'océan et le carnassier androphage, dans Revue celtique, 1913. p. 8 sqq.

ET SES COiNDITIONS SOCIALES

SAINT l'ATKK.K, UÉKOS NATIONAL DK LTRLANDE

En disant que saint Patrick est le héros national des Irlandais, nous n'entendons point que le culte rendu à notre saint soit la continuation directe d'un certain culte héroïque. Ce que nous avançons concerne la nature de la représentation qui est à la base de ce culte et la raison d'être de son caractère.

Or il est certain que j)Our ses fidèles irlandais saint Patrick est autre chose qu'un saint patron dans le sens que l'Eglise donne au mot, c'est-à-dire un élu qui intercède pour eux auprès de Dieu. C'est un héros.

L'analyse que nous aurons à faire pour le montrer servira en même temps à déterminer ce qu'est au juste un héros. Mais ce n'est pas pour nous dispenser d'une définition provisoire.

Emplois du mot héros. — Le mot héros a une double acception.

On l'emploie pour désif^ner les morts divinisés des diverses religions et plus particulièrement ceux du paganisme classique. Mais bien que celte acception prévaille dans la tradition scientifique, on y chercherait en vain une

CZARXOWSKI. 1

définition précise de la notion môme de héros. On la remplace par une explication génétique des cultes héroïques, dans lesquels on voit tantôt un dévcloj)pemcnt do celui qu'on rendait aux ancêtres ', tantôt une de formation des cultes funéraires ', ou bien encore des cultes dont la raison est dans le désir d'avoir des dieux d'essence humaine, plus accessibles que les autres et qui servent d'intermédiaires entre ceux-ci et leurs fidèles ^

A côté du vocabulaire des historiens, une tradition légitime du langage courant baptise héros tous ceux qui par une action d'éclat ont acquis le droit à l'admiration publique. Ainsi les hommes dont le courage se manifeste pour le bien de leurs prochains sont des héros. Sont encore des héros les grands capitaines, les fondateurs de villes ou d'états, les législateurs et, en général, tous les bienfaiteurs de l'humanité. Enfin on nomme héros les personnages qui détiennent un rôle de premier plan dans une suite quelconque d'événements historiques, aussi bien que les personnages imaginaires de la légende, de l'épopée, du drame ou du roman.

A première vue on est tenté de voir là deux catégories distinctes de héros ainsi que le font les savants allemands, qui réservent le mot Heroen pour les hommes divinisés et nomment les autres héros Heiden'. Mais

1. Par exemple Erwin Rohde, Psyché, Seelencult u. Unslerblichkeitsglaube der Griechen, 4» éd., Tubingen 1907, I, p. 135 ss. Cf. p. 170.

t. Ernst Lucius, Die AnfUnge des Heiligenkulius in der christlichen Kirche, hrsg. v. Gustav Anrich, Tubingen 1904 p. 20 ss. : le culte des héros s'explique par le culte des morts. Les âmes des morts sont considérées comme « esprits d'un ordre supérieur ». A plus forte raison les âmes de ceux qui pendant leur vie s'élevaient au-dessus du commun des hommes deviennent des esprits très puissants et qui reçoivent un culte particulier.

3. Par exemple Decharmc, Mythologie de la Grèce antique, 3» éd., Paris, s. d. p. 503 s.

4. Par exemple B. Symons dans le Grundriss der Germanischen Phi-

INTKODUCTION 3

rien ne justifie, à notre avis, une pareille distinction. On verra, en effet, que les deux acceptions du mot héros ont un fonds commun et que, par conséquent, on peut les ramener i\ une conception générale unique, dont nous allons d'abord énumérer les traits, quitte à revenir sur l'emploi le plus spécial du mol.

Le héros est l'incarnation d'une valeur. — L'idée qu'évoque le mot héi'os dans l'un et dans Taulre sens est toujours celle de la perfection.

"HccuT a en grec le sens d^honune parfait. Primitivement ce mot, qui veut dire protecteur, signifiait mâle,, guerrier', mais Homère remploie déjà dans un sens honorifique. Il appelle le héros àiAÛjAiov, sans bldmc, môme lorsqu'il parle d'un criminel comme Aigistlios". Hésychius glose Yifws par Suvaxôç, lo-yopôç, Yevvawç, o-£p6?% puis-sant, fort, bien-né, vénérable. Le titre de héros est pour Hésiode le synonyme d'une perfection telle, qu'aucun de ses contemporains ne peut le mériter et qu'il le décerne aux seuls personnages de l'épopée*.

Tous ceux qui ont étudié les héros ont constaté d'autre part qu'ils « résument », ainsi que le dit Lucius, « l'ensemble des qualités que l'on considère comme particulière-

loloffie de Hermann Paul, Strassburg 1893, vol. II, p. 4 s. : la légende des Uelden est de caractère historique, celle des Heroeii de caractère religieux (mylhisch). Les deux se trouvent mélangés dans l'épopée. C'est l'objet de l'analyse scientificiue de les distinguer.

\. Cf. Boisac(i, Diclionnaire étymologique de la langue grecque, s. v.

2. J.-Ellen Ilarrison, Prolegomena to llie study ofGreek Religion, p. 333 ss. Cf. Rohde, op. cit., I. p. 154, note 1, sur l'emploi du mot TJpu); chez Homère.

Page 1