LISEZ MATTHIEU VI
Vengeance! Ce mot a quelque chose de dur, d'amer, de barbare pour une oreille chrétienne. La vengeance paraît odieuse même à tout homme de sang-froid, ne fût-il pas chrétien. Aussi n'est-il que
peu de gens qui ne se détendent, comme d'une mauvaise action, d'avoir agi sous son impulsion. Et cependant, malgré cette horreur apparente pour la vengeance, malgré cette admiration pour l'oubli des injures, combien sont rares les hommes qui pardonnent! combien nombreux sont les hommes qui se vengent ! D'où vient cette contradiction entre la conduite et les principes? C'est que les uns appellent se venger répandre le sang, ruiner une fortune, souiller une réputation , ils ne pensent pas qu'on se venge aussi par une simple médisance, par une raillerie, par un sourire, par le silence même. D'autres appellent se venger rendre vingt fois plus de mal qu'ils n'en ont reçu, punir une parole par une action ; mais ils ne voient que justice à faire à leurs frères le tort qu'on leur a fait, à rendre froideur pour froideur, haine pour haine. Oh ! ce n'est pas ainsi que juge l'Évangile ; il ne distingue pas entre de grandes et de petites vengeances ; il condamne un mouvement de colère, un mot d'injure ; il veut que l'homme pardonne , comme Dieu pardonne, tout, toujours et de bon cœur. Si l'on vous frappe sur la joue, vous devez pardonner ; si l'on vous dépouille de votre manteau, vous devez pardonner ; si l'on se rit de vous, vous devez pardonner ; non pas seulement vous abstenir de violence contre votre ennemi, mais encore taire ses vices dans le monde, effacer l'injure de votre mémoire, chasser de votre cœur toute amertume ; vous devez au besoin laisser votre offrande devant l'autel pour aller tendre la main au coupable et vous réconcilier. Peut-être, ainsi défini, le pardon des offenses ne vous paraît-il plus aussi facile ; tel est cependant le pardon que vous demande Jésus-Christ. Je voudrais donc faire sentir à ceux qui se croient innocents sur ce point combien ils sont encore coupables, afin de leur faire mieux comprendre et pratiquer à l'avenir le sublime précepte de l'oubli des injures .
Rien n'est plus rare que de pardonner les offenses, rien n'est plus ordinaire que d'en tirer vengeance. Si tant d'hommes se font illusion sur leurs propres sentiments à cet égard, c'est d'abord qu'ils appliquent le mot de vengeance seulement à des actes de violence, et aussi longtemps que la haine ne se manifeste que par une froideur, un refus, une médisance, ils ne voient là qu'une irritation
bien excusable. Je veux le croire, vous n'avez jamais tiré de vos ennemis ce qu'on appelle une vengeance éclatante ; mais qu'est-ce que cela prouve? Qu'on ne vous a jamais fait une éclatante injure. Vous n'avez jamais songé à répandre une goutte de sang de votre plus grand ennemi : c'est que votre plus grand ennemi n'a jamais non plus tenté de répandre le vôtre ; il n'y a donc rien de généreux dans votre modération, ou plutôt il n'y a là aucune modération ; vous vous abstenez de ce dont il s'est abstenu ; ce que vous auriez fait dans le cas contraire, personne ne peut le dire. Ne parlez donc plus de ces haines manifestées de part et d'autre avec tant de violence; on peut outrager un homme sans ruiner sa fortune, sans flétrir son honneur , comme on peut s'en venger sans faire tant d'éclat ; mais ce n'en est pas moins une vengeance, vengeance condamnable comme la plus éclatante, car elle est toujours proportionnée à l'offense. Je le demande donc : ces petites injures, les avez-vous pardonnées? Vous avez appris que cet homme a retracé dans une réunion une faute de votre passé, qu'il a dépeint un travers de votre caractère ; il a même dénaturé la vérité, ajouté à vos torts. Sans doute son action est répréhensible, vous aviez le droit de lui en faire des reproches ; mais en même temps lui avez-vous pardonné? Ne vous êtes-vous pas vengé en divulguant à votre tour ses faiblesses ? Quand une occasion s'est présentée de lui nuire dans l'esprit de vos frères, l'avez-vous laissé échapper ? N'avez- vous pas, au contraire, trouvé un secret plaisir à répandre sur lui quelques médisances ? Je le demande : est-ce là un pardon ou bien une vengeance?
Un de vos frères a blessé votre amour-propre par quelques mordantes railleries ; il a tourné en ridicule votre personne ; peut-être a-t-il mis en doute vos talents, vos mérites. Lui avez-vous pardonné? Avez-vous cherché ce qu'il pouvait y avoir de vrai dans ses paroles? et avez-vous laissé fuir de votre mémoire ce qu'elles avaient de faux comme une plaisanterie sans importance? Ou bien, au contraire, est-il resté enfoncé dans votre cœur? N' avez-vous pas éprouvé un secret dépit? N' avez-vous pas cherché à vous venger par un de ces mille petits moyens qui se présentent à chaque pas dans la vie, mais que je ne saurais vous préciser ; peut-être en
lui renvoyant quelques paroles mordantes, en suspendant vos rapports avec lui, en évitant sa rencontre, en fuyant ses regards, et que sais-je encore! n'avez-vous pas voulu lui faire sentir ses torts par un geste de mépris, par un silence affecté? Je le demande, estce là un pardon ou bien une vengeance?
Par un refus de vous rendre service, un homme que vous aviez cru votre ami a trompé votre attente ; il vous a laissé dans le besoin; en vain avez-vous exposé vos circonstances pressantes, invoqué son amitié ; il a été sourd et aveugle. Hélas ! vous avez acquis une preuve de plus de l'égoïsme du cœur humain. Mais lui avezvous pardonné? La déception de votre espérance ne s'est-elle pas transformée en animosité? N' êtes-vous pas allé fouiller dans sa vie passée quelques autres traits d'avarice pour rendre son caractère plus odieux et justifier votre haine? Ne vous êtes-vous pas promis, si jamais le sort le mettait, lui dans votre position pénible, vous dans la sienne facile, de lui faire sentir à votre tour l'amertume d'un refus? Ne vous êtes-vous pas surpris même à lui souhaiter quelque revers? Encore une fois, est-ce là un pardon, est-ce là une vengeance? Et lors même que pas un seul des faits que j'ai supposés ne vous serait applicable, combien en est-il encore que votre conscience seule peut vous révéler ! Combien de dépits que les bienséances, vos intérêts, votre position vous obligent à comprimer ! Combien d'antipathies qui n'ont d'autres sources qu'une légère blessure à votre vanité ! Combien de haines impuissantes, combien de jalousies qui percent dans un seul mot! Combien de petites vengeances inaperçues de tous, excepté de vous qui les exercez! Oh! si l'on veut être sincère, qui osera dire avoir toujours pardonné et ne s'être jamais vengé? ou plutôt qui osera prétendre qu'il a accordé un seul véritable pardon et négligé une seule vengeance, sinon en acte, du moins en pensée?
Mais je vous entends : vous avez des excuses qui vous justifient ; votre cas est une exception; voyons donc vos titres (des titres à la vengeance !). N'importe, examinons toujours, et vous prononcerez ensuite.
Ecoutez cet homme offensé plusieurs fois par la même personne ; il vous dira : On peut bien oublier une première injure; mais une
seconde, une troisième, je ne saurais les supporter; je veux lui faire sentir que ma patience a des bornes et que je ne me laisserai pas toujours manquer impunément. Ecoutez celui-ci, vivement blessé dans ses intérêts, dans sa réputation : On peut pardonner une légère offense, dit-il, mais celle dont je me plains est trop grave ; elle demande un châtiment. On peut pardonner, dit un troisième, un tort qui a été provoqué par quelque tort de notre part ; mais jamais je ne fis aucun mal à cet homme ; il n'a reçu de moi que des bienfaits ; je n'ai reçu de lui que des outrages ; rien ne justifie sa conduite; ses procédés à mon égard sont d'une injustice criante. Je ne saurais les excuser.
Oui, j'en conviens, l'offense dont vous vous plaignez est injuste, elle est grave, elle a été répétée; oui, je l'avoue, votre colère est légitime, votre vengeance ne sera que justice; arrachez œil pour œil et brisez dent pour dent ; votre ennemi ne pourra se plaindre, ni le monde vous blâmer. Mais vous qui invoquez la justice quand sa balance penche pour vous, vous ne la repousserez pas sans doute quand elle prononcera contre vous-mêmes. Eh bien, Dieu accepte votre justice et votre vengeance, il fait usage de votre poids et de votre mesure. Toutes vos actions seront par lui soumises à un sévère examen. Gomme votre frère envers vous, vous envers Dieu, vous avez été injustes, vous avez répondu à ses bienfaits par des outrages, vous lui avez rendu le mal pour le bien ; de lui vous tenez ce pain qui vous nourrit, ces parents qui vous aiment, cette terre qui vous porte, ce soleil qui vous éclaire ; vous avez tout reçu de sa bonté : votre fortune et votre santé, vos plaisirs et vos affections, ét à tout cela vous avez répondu par l'ingratitude. De cette vie bien des jours s'écoulent sans que vous songiez à lui en rendre grâces ; de cette fortune vous accordez à peine quelques parcelles pour nourrir ses pauvres ou avancer son règne ; de ces plaisirs vous avez abusé par des excès et l'impureté ; de ce temps, de cette semaine dont il réclamait un jour, vous lui avez à peine donné une heure. Votre ingratitude et vos désobéissances sont aussi de criantes injustices, et Dieu non plus ne peut les excuser. Comme votre frère envers vous, vous envers Dieu, vous avez commis des injures graves qui ont blessé les intérêts de ses enfants et
outragé sa propre gloire. Combien de fois n'avez-vous pas porté contre vos frères des jugements téméraires? Combien de fois d'amères médisances ne se sont-elles pas échappées de vos lèvres? Et quant à votre Dieu lui-même, combien de fois avez-vous pris son nom en vain dans des imprécations? Combien de fois n'avez-vous pas exposé son Évangile au mépris par des paroles inconsidérées, par votre indifférence, par votre incrédulité, vos vices peut-être ? Vos injures aussi demandent châtiment. Comme votre frère à votre égard, vous à l'égard de Dieu, vous avez répété vos offenses, chaque jour enfreint un de ses commandements, chaque jour ajouté à vos iniquités; si vous vivez encore, ce n'est pas à votre innocence, mais à sa longanimité, que vous en êtes redevables. Dieu, non plus que vous, ne saurait supporter une seconde, une troisième offense ; Lui aussi vous fera sentir que sa patience a des bornes ; Il se vengera un jour, et sa vengeance sera d'autant plus terrible qu'il l'aura plus longtemps différée. Et de quoi vous plaindriez-vous? Dieu ne vous traite-t-il pas avec justice? Ce que vous faites pour d'autres, ne peut-il pas le faire pour vous? Auriez-vous plus le droit d'offenser impunément un Dieu que vos frères ne l'ont de vous offenser, vous, hommes? Vos désobéissances à votre Créateur sont-elles moins fréquentes que les injustices de vos semblables envers vous? Le tort que vos paroles légères peuvent faire à l'Évangile est-il moins grave que celui qu'une médisance peut porter à votre réputation? Non; la vengeance est juste entre vos mains, elle est juste entre les mains de Dieu ; votre colère est légitime, celle de Dieu est légitime aussi. Voilà le droit de Dieu, sa main puissante est là pour l'accomplir; qu'il dise un mot, la peine tombe sur le coupable ; qu'il retire son souffle et vous êtes anéantis. Venez donc au tribunal de ce Dieu qui doit vous rendre selon vos œuvres ; venez, il ouvre le code de sa Parole et il vous dit : « Mon » fils, donne-moi ton cœur; viens, viens; tes péchés fussent-ils » rouges comme le cramoisi, ils sont blanchis comme la neige ; » lors même que ton père et ta mère t'abandonneraient, je ne t'a- » bandonnerais pas, moi, l'Éternel ; je ne veux pas ta mort, pé- » cheur, mais ta conversion et ta vie ; il y a compassion par devers » moi; fatigué et chargé viens à moi, je te soulagerai; c'est moi
» qui efface tes iniquités; par tes œuvres tu étais perdu, par ma » grâce te voilà retrouvé ; je ne veux plus me souvenir de tes » transgressions, je les jette au fond de l'océan; autant les cieux » sont distants de la terre, autant ma miséricorde est grande. Con- » sole-toi, console-toi, mon peuple; je t'ai tant aimé, toi et le » monde, que je vous ai donné mon Fils, afin que quiconque croi- » rait en Lui ait la vie éternelle ; mon fds, entre dans la joie de » ton Seigneur! »
Voilà ce que fait pour vous Dieu devant sa loi, criant vengeance : sa main levée devrait lancer la foudre, elle s'abaisse pour vous appeler par une caresse ; sa voix irritée pourrait prononcer une condamnation, elle ne proclame qu'une grâce sur toutes vos fautes, et vous, aujourd'hui à ses pieds, couverts de péchés, dignes de mort, vous recevez son pardon et son salut !
Maintenant ainsi pardonnés par votre Dieu, mais offensés par votre frère, venez avec moi auprès de ce coupable lui infliger la juste punition de ses outrages ; préparez des paroles poignantes pour lui faire sentir ses torts ; venez, le moment est bien choisi pour lui crier vengeance ; entrez, il est là; il vous attend déjà peutêtre; sur son lit de mort, pâle, oppressé, pleurant sur sa vie; il va paraître devant Dieu ; mais, avant qu'il parte, donnez-lui votre malédiction, et qu'il l'emporte devant son juge comme un titre de plus à la malédiction divine. Ensuite, restez encore là un instant; cet homme va rendre le dernier soupir et vous sentir le remords poindre dans votre cœur. Malgré vous vont s'élever dans votre mémoire le souvenir de ses qualités, les circonstances qui atténuent ses torts, ce que vous aviez fait peut-être pour les provoquer, et par-dessus tout cette pensée : Il est mort, mort! Oui, un jour cette prophétie sera pour vous de l'histoire; si ce n'est aujourd'hui, demain, plus tard; mais un jour inévitable, et ce jour-là vous comprendrez les paroles qu'aujourd'hui peut-être vous ne faites qu'entendre.
Mais peut-être ne voyez-vous là qu'un tableau fait à plaisir, qui ne doit rien changer dans la direction de votre vie. Peut-être pensez-vous pouvoir continuer à écouter des exhortations au pardon dans une église et continuer à haïr dans le monde; peut-être irez-
vous encore dans sa maison prier votre Dieu, chanter ses louanges, recevoir son corps et son sang ; peut-être croirez-vous pouvoir vous parer de son nom, tout en conservant pour vos frères une juste animosité. Ah! si vous ne pouvez chasser de votre cœur cette haine, n'usurpez plus un nom qui n'est pas le vôtre, un nom que vous deshonorez, le nom de chrétien, qui est tout pardon et tout amour. Votre profession de christianisme n'est qu'un mensonge ; si vous étiez disciples de Christ, vous feriez les œuvres de Christ ; votre foi n'est plus qu'une hypocrisie ; si vous croyiez que Jésus est venu gracier des coupables, vous ne parleriez pas, vous coupables, de punir des frères; vos prières, votre culte, vos chants ne sont que de vains simulacres ; si vous aimiez Dieu, vous ne haïriez pas ses enfants ; si vous lui demandiez son Esprit d'amour, vous n'auriez pas un esprit d'animosité; si vous étiez chrétiens, vous plaindriez vos ennemis sans les haïr, vous seriez affligés de les voir outrager Dieu par leurs fautes envers vous; si vous étiez chrétiens, vous prieriez pour eux afin qu'ils reconnaissent leurs torts, s'en repentent et en obtiennent le pardon ; si vous étiez chrétiens, vous les reprendriez avec douceur, leur montreriez le tort qu'ils se font à eux-mêmes, et s'ils repoussaient vos paroles conciliatrices, vous leur pardonneriez encore ; si vous étiez chrétiens, vous vous rappelleriez que Christ sur la croix, à la vue de ses bourreaux, n'ayant plus qu'un souffle de vie, s'écria encore : « Mon Père, pardonneleur, car ils ne savent ce qu'ils font ! » Rappelez-vous donc qu'aussi longtemps que la haine sera dans votre cœur, ce sera une preuve que Dieu ne vous a pas encore pardonné, que vous n'êtes pas ses enfants, que vous êtes encore sous le poids de vos péchés et de la condamnation. Vous pouvez bien chercher à vous faire illusion, dire que vous aimez ceux qui vous aiment; les péagers aussi aiment ceux qui les aiment, et Jésus les nomme gens de mauvaise vie! Vous pouvez bien dire qu'en hommes religieux vous montez régulièrement au temple ; le lévite et le grand-prêtre aussi montaient régulièrement au temple, tout en laissant le Samaritain étranger baigné clans son sang. Vous pouvez dire que vous faites des aumônes ; les pharisiens aussi faisaient des aumônes et ils crucifièrent Jésus-Christ! Vous auriez observé tout le reste de la loi
que, si vous haïssez, vous n'êtes pas chrétiens! Aimer vos ennemis, voilà le critère infaillible pour savoir si vous êtes pardonnés et sauvés ; bénir ceux qui vous maudissent , prier pour ceux qui vous persécutent, voilà la marque inimitable de la foi en Jésus- Christ.
Mais votre sang bouillonne-t-il encore au souvenir d'une injure? Des désirs de vengeance traversent-ils encore votre esprit? Soit, conservez votre haine; au sortir de cette lecture, allez en répandre le venin sur vos frères ; mais avant de vous retirer, venez redire avec nous la prière que chaque jour vous répétez ; suivez du cœur les paroles que nos lèvres prononcent : « Notre Père qui es au » cieux, que ton nom soit sanctifié; que ton règne vienne; que ta » volonté soit faite sur la terre comme dans le ciel . Donne-nous » aujourd'hui notre pain quotidien. Pardonne-nous nos offenses » comme nous les pardonnons à ceux... » Quoi! vous n'osez achever? Etes-vous donc exempts de péché ? Votre vie est-elle donc pure? Vous n'oseriez le prétendre. Redites donc avec nous : « Pardonnenous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés... » Encore vous vous arrêtez?... N'avez-vous donc pas besoin d'un pardon? Ne voulez-vous pas le demander à Dieu? Eh, dites-le-lui donc : « Pardonne-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Ah ! vous n'oseriez pas! C'est que pour la première fois vous saisissez le sens de ces paroles; c'est que vous sentez la contradiction qu'il y aurait entre les mots de votre bouche et les dispositions de votre cœur ; vous comprenez que dire à Dieu de vous pardonner comme vous pardonnez, ce n'est pas lui demander un pardon ; c'est appeler sa vengeance, c'est prononcer votre condamnation ! Poursuivez donc maintenant, si vous en avez le courage, vos frères de vos médisances, de vos mensonges; haïssez, puisque la haine a tant d'attrait pour vous; mais songez que, chaque fois que vous répéterez cette prière : « Pardonne-nous nos offenses comme nous les pardonnons à ceux qui nous ont offensés, » vous mentirez à Dieu, ou vous lui demanderez de vous pardonner comme vous pardonnez, c'est-à-dire de vous punir, de se venger, et au jour de la punition et de la vengeance vous n'aurez rien à dire : il aura exaucé vos prières ! En
vous chassant de sa présence, vous précipitant dans les ténèbres, il vous traitera comme vous l'aurez réclamé; il vous pardonnera comme vous aurez pardonné. Redites maintenant, redites : « Mon Dieu, pardonne-moi mes offenses comme je les pardonne à ceux qui m'ont offensé ! » Ah! par pitié pour vous-mêmes, ayez pour les autres ce support dont vous avez si grand besoin ; n'invoquez plus cette justice qui serait votre condamnation ; oubliez cette vengeance dont les coups vous anéantiraient! Par pitié pour vous-mêmes, hâtez- vous de pardonner ; craignez que le soleil ne se couche sur votre colère : peut-être se lèverait-il sur votre tombe! Pardonnez, faites grâce, vous avez si grand besoin de grâce et de pardon! Au nom de votre vie de péché, au nom de Jésus-Christ sauveur, au nom du Dieu de miséricorde, pardonnez ; pardonnez à des hommes, à des frères, et vous montrerez ainsi vos titres au nom de chrétien !
XXIVe DISCOURS.
(lisez ROMAINS, VIII.)
Les questions qui ont agité l'Église sont si nombreuses qu'on s'effraie à la seule pensée d'en dresser le catalogue. Et cependant, en y faisant bien attention, on s'aperçoit que toutes viennent aboutir à cette alternative : le ciel est-il mérité par l'homme ou donné par Dieu? Ainsi les uns estiment l'homme dans un état de chute, les autres le croient dans son état normal ; de là les premiers tirent l'impuissance de l'homme pour se sauver soi-même, les seconds, au contraire, sa force pour arriver à la pratique du bien et ainsi à la possession de l'éternité. Prenez la question de la foi et des œuvres, c'est encore celle du ciel mérité par l'homme et donné par Dieu. Prenez la question de la prédestination; c'est toujours Dieu sauvant sans la participation de l'homme, ou l'homme se sauvant sans la participation de Dieu. Ce serait donc à tort qu'on s'effraierait de la multitude des questions religieuses : une seule bien résolue devient la clef de toutes.
Mais d'où peut venir cette multitude d'opinions diverses, moyennes, mitigées, qui compliquent toutes les questions religieuses? C'est que, entre ces deux opinions extrêmes : le salut vient de l'homme et le salut vient de Dieu, ou bien : le salut s'obtient par la foi et le ciel se mérite par les œuvres ; entre ces deux questions extrêmes, on se plaît à s'en créer d'intermédiaires. Ainsi les uns vous disent que l'homme est mauvais, mais pas radicalement; les autres, que l'homme est sauvé par la foi, mais à condition qu'il y joindra les œuvres ; et ainsi du reste. Si bien que l'esprit s'égare dans cette forêt d'opinions, dont chaque rameau s'embarrasse dans le rameau voisin et barre le passage à l'explorateur cherchant la vérité. Mais saint Paul, du tranchant de sa parole, fait tomber toutes ces branches et laisse le chemin facile devant vous : « Si c'est par la grâce, clit-il, ce n'est plus par les œuvres, autre- » ment la grâce ne serait plus une grâce ; et si c'est par les œuvres, » ce n'est plus par la grâce, autrement les œuvres ne seraient plus » les œuvres. »
Ainsi nous sommes débarrassés de toutes ces opinions moyennes, au nom desquelles on vient nous dire qu'entre la lumière et les ténèbres il faut prendre le juste milieu du crépuscule, et nous n'avons plus qu'à choisir entre les deux alternatives que l'Apôtre vient de poser. Il y a plus : cette question, résumé de toutes les autres, la Parole de Dieu la résout encore. Est-ce par la grâce ou par les œuvres, lui demandez-vous? Et elle vous répond, en propres termes : « Vous êtes sauvés par la grâce et non par les œuvres, afin » que personne ne se glorifie. »
Mais ce qui épouvante ceux qui repoussent le salut par la grâce, c'est la pensée que cette doctrine est dangereuse et autorise le péché. Remarquez d'abord que ces personnes n'éprouvent pas cette crainte pour elles-mêmes, mais pour les autres. L'objet de leur terreur, ce n'est pas les fautes qu'elles pourraient commettre, mais les fautes que commettraient à leur côté, et peut-être à leurs dépens, leurs voisins. Elles se représentent d'avance la société mise en péril par des hommes qui, se confiant en leur foi, ne s'inquiéteraient plus de veiller sur leur conduite, et qui, à force d'orgueil, ne verraient plus leurs vices et tomberaient dans le crime.
A cela nous répondrons d'abord qu'il ne s'agit pas d'examiner une croyance par rapport aux autres, mais par rapport à soi. Si vous avez peur du mal que ces croyants pourraient faire, c'est en vue de vous et non pas d'eux; votre crainte m'est suspecte ; je ne la crois pas un guide sûr pour conduire à la vérité. Je vous en prie, examinez plutôt la question pour vous-mêmes ; admettez un moment que Dieu vienne vous dire dans ce moment, pendant cette lecture, et vous dire à haute et intelligible voix : « Maintenant, il » n'y a plus de condamnation pour toi qui te confies en Jésus- » Christ; ton salut est assuré; ni la vie, ni la mort, rien ne peut » te séparer de mon amour; tu es éternellement sauvé. » Je le demande, en entendant cette déclaration, vous sentirez-vous disposés à outrager votre Dieu? Son amour ferait-il naître votre haine? Son bienfait développerait-il votre ingratitude ? Plus il serait miséricordieux pour vous, plus rebelles seriez-vous envers lui? Dites, vous, vous-mêmes, agiriez-vous ainsi? Non, non, répondriez-vous, si vous pouviez prendre la parole; ma joie serait si grande qu'il me semble que je fondrais en larmes de repentir, que mon cœur s'amollirait au feu de tant d'amour, et, si cette déclaration de mon Dieu devait me changer en quelque manière, ce serait en me rendant meilleur.
Je ne pense pas vous avoir flattés pour avoir plus de facilité à vous vaincre. Je suppose que votre conscience ne me dément pas. Voilà ce que vous auriez senti ; je dis plus : voilà ce que vous avez déjà fait dans des occasions analogues. Rappelez- vous une de ces circonstances de voire vie où vous avez reçu quelque bienfait de la part d'un ami ou même d'un étranger; n'avez-vous pas éprouvé pour lui un mouvement de reconnaissance? ne l'avez vous pas remercié? n'avez-vous pas ressenti le besoin de lui témoigner votre amour par vos attentions, vos obligeances, et, quand vous l'avez pu, en lui rendant service pour service, bienfait pour bienfait? Eh bien, ce que vous avez fait pour l'homme, ne le feriezvous pas pour Dieu? Ce que vous avez fait pour le don de quelque objet terrestre, ne le feriez-vous pas pour le don du ciel? Oui, vous le feriez, ou vous seriez un monstre d'ingratitude; c'est ce que je neveux pas supposer.
Maintenant, pourquoi ne voulez- vous donc pas supposer que ce que vous auriez fait, d'autres sont capables de le faire? Pourquoi ne voulez-vous pas admettre que, si tous les hommes croyaient véritablement avoir reçu le ciel en don pur et gratuit, ces hommes en éprouveraient une vive reconnaissance féconde en bonnes œuvres ?
Je veux en appeler, non plus à une supposition, mais à des faits. Il existe des hommes qui croient être sauvés par la grâce de Dieu; vous en connaissez de tels; pouvez-vous dire qu'ils aient tiré de cette doctrine les conséquences que vous redoutez? Pouvez-vous affirmer que, parce qu'ils se croient sauvés, ils soient devenus plus méchants? Serait-ce aller trop loin que d'affirmer le contraire et de déclarer que leur vie s'est modifiée en bien, qu'elle s'est purifiée depuis le jour où ils ont admis cette nouvelle foi? Remarquez bien qu'il ne s'agit pas de savoir si ces hommes sont devenus parfaits, aucun d'eux n'a cette prétention, mais s'ils ont fait quelques progrès qu'ils ne faisaient pas dans une autre période de leur vie.
Je sais qu'on a cherché des réponses à tout, et qu'ici, par exemple, on a dit : les hommes sont inconséquents, et c'est malgré le principe du salut par la foi, et non en raison de ce principe, qu'ils se sont sanctifiés.
D'abord cette réponse est commode, car elle peut se tourner contre tout le monde. A ceux qui la font, on pourrait dire aussi : vous êtes inconséquents; c'est malgré et non pas en raison de votre principe du salut par les œuvres que vous n'êtes pas pires.
Ensuite ce serait raisonner bien plus juste de dire : on agit selon les principes qu'on a, que de dire : on agit selon les principes qu'on n'a pas.
Enfin, Jésus lui-même a dit : « Le bon arbre ne peut pas porter » de mauvais fruits, ni les mauvais arbres de bons fruits. »
Mais ce que je désire surtout vous faire remarquer, c'est que je n'ai pas prétendu que la simple admission dans l'esprit du salut par la grâce dût nécessairement produire de bonnes œuvres, comme si l'admission d'une théorie quelconque pouvait avoir une force en elle-même qui fit faire le bien. Ce que j'ai prétendu, c'est
que, si le salut par grâce est la vérité, il faut nécessairement qu'après avoir donné ce salut Dieu complète son œuvre en sanctifiant celui qu'il a sauvé; il faut qu'il lui donne son Saint-Esprit pour le faire avancer dans la sainteté, comme il le lui a donné pour lui faire accepter le salut par la foi. Autrement le salut ne serait plus par la grâce, il ne serait plus complet; Dieu aurait commencé l'œuvre sans l'achever, et c'est ce que dit clairement sa Parole : « Jésus nous a été fait sagesse, justice, sanctification et rédemp- » tion. » Quand donc j'affirme que Dieu nous sauve par grâce, j'entends que par grâce aussi il nous sanctifie et nous donne la force de faire les bonnes œuvres.
Je pense vous avoir montré que le salut par la grâce ne conduit pas à négliger les bonnes œuvres, qu'au contraire lui seul donne les forces pour les faire. Mais en cela je n'ai fait peut-être que placer sous vos yeux ce que vous admettiez déjà vous-mêmes. Oui, la prédication de l'Évangile n'a pas été vaine depuis quelques années, et l'on peut dire que ces idées se sont aujourd'hui tellement popularisées que leurs opposants eux-mêmes sont obligés d'y souscrire, en partie du moins, en paroles peut-être, sinon en vérité. Mais ce que j'ai surtout à cœur de faire comprendre, c'est que le chrétien peut arriver, non-seulement à la confiance, mais encore à la pleine assurance qu'il est sauvé. Croire sans être assuré, ce n'est pas croire, c'est espérer, et l'espérance ne suffit pas. L'espérance s'abaisse ou s'élève, brille ou disparaît; l'espérance suppose aussi la crainte que l'assurance ne connaît pas. Celui qui ne fait qu'espérer peut languir dans la vie chrétienne ; celui qui est certain marche rapide et plein de joie. Mais qui peut donc être certain de son salut? — Vous, vous-mêmes qui le demandez, et, pour vous en convaincre, écoutez les raisons que la Parole de Dieu va vous donner. Suivons ensemble, une à une, quelques expressions du chapitre qui nous sert de texte.
« Il n'y a donc maintenant, dit saint Paul, aucune condamna- » tion pour ceux qui sont en Jésus-Christ. » — Vous l'entendez : « maintenant aucune condamnation ; » non pas à dater de votre mort, non pas à partir de demain, mais dès maintenant. Et ce n'est pas de tel ou tel péché que vous êtes absous, ce n'est pas cle fautes
dites légères, de vos égarements de jeunesse ou de tout autre âge, de telle sorte que, soustraits à une condamnation, vous soyez encore exposés à telle autre. Non; il n'y a condamnation ni sur ce point, ni sur d'autres; il n'y a, dit saint Paul, aucune condamnation. Le salut est donc certain.
Au verset 15, Paul ajoute : « Vous n'avez pas reçu un esprit » de servitude pour être encore dans la crainte; mais vous avez reçu » l'Esprit d'adoption par lequel nous crions : Abba! c'est-à-dire, » Père ! » — Ce verset marque bien la distance qui sépare le salut par les œuvres du salut par la grâce. Celui qui attend un salaire travaille dans un esprit de servitude, alors même qu'il remplit sa tâche, et, comme le plus souvent il ne l'accomplit pas, il doit, en attendant la récompense, qui sera peut-être une punition, se sentir agité par la crainte. Mais un homme adopté comme fils par son Dieu, et ainsi assuré par testament de l'héritage du ciel, peut traverser cette vie d'attente dans la paix et dans la joie. Il n'était rien dans la famille de Dieu, et aujourd'hui le voilà fils adopté. Comment ne pas aimer son père et comment ne pas lui obéir? Plus l'héritage est assuré, plus son amour est vif, plus son obéissance est grande; et certes, il n'est pas d'héritage mieux assuré que celui promis par Dieu, ni d'adoption plus ferme que celle signée par notre Père céleste avec le sang de Jésus-Christ! Oui, votre salut est certain.
Verset 26 : « L'Esprit lui-même intercède pour nous. » — Ce n'est donc pas sur nos prières, mais sur les prières que l'Esprit de Dieu forme en nous, que repose notre salut. Or, cet Esprit risquet-il de se lasser? Ses prières peuvent-elles être imparfaites, elles qui sont des soupirs qui, dans le langage de l'homme, ne peuvent s'exprimer? Non, notre salut et certain.
Verset 28 : « Or, nous savons que toutes choses concourent au » bien de ceux qui aiment Dieu. » — Si toutes les choses concourent à notre salut, laquelle pourrions-nous donc craindre? L'Esprit de Dieu nous soutient contre le péché ; la souffrance nous détache de ce inonde ; les méchants nous exercent à la charité ; la tentation produit la patience, et, si par malheur nous succombons, le péché amène encore en nous une humiliation plus profonde, et nos chutes
provoquent pour l'avenir plus de vigilance. Tout rend donc notre salut certain.
Versets 29 et 30 : « Ceux qu'il avait auparavant connus, il les a » aussi prédestinés ; ceux qu'il a prédestinés, il les a appelés ; ceux » qu'il a appelés, il les justifie, et ceux qu'il a justifiés, il les a » aussi glorifiés. » — Quelle plénitude d'œuvre ! De toute éternité Dieu nous connaît ; avant la création du monde il nous prédestine au salut; depuis notre naissance il nous a appelés; aujourd'hui il nous justifie, et enfin nous promet la gloire des cieux! C'est-à-dire que de toute éternité Dieu s'est occupé de nous, s'en occupe encore, et nous assure qu'il s'en occupera toujours! C'est-à-dire qu'il pense à nous, nous crée, nous donne la justice, nous assure la gloire, et forge de sa main les anneaux de la chaîne d'or à laquelle notre sort est suspendu. Lequel donc pourrait se rompre! Aucun ! Notre salut est certain !
Verset 31 : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? » — Oui, je le demande avec saint Paul, si Dieu combat à nos côtés, qui pourra nous vaincre? Seraient-ce les hommes qu'un souffle anime à peine? Serait-ce Satan, créature révoltée, mais foudroyée, et qui, pendant la durée de ce monde, se débat dans sa dernière agonie ? Serait-ce nous-mêmes que Dieu soutient et porte? Non, les hommes, Satan, nous-mêmes serons vaincus par Celui qui nous a tous créés, et notre salut est certain !
Verset 32 : « Lui qui n'a point épargné son propre Fils, mais » qui l'a livré pour nous tous, comment ne nous donnera-t-il pas » toutes choses avec lui? » — Sans doute, et si Dieu ne nous avait donné qu'un ange pour sauveur, nous pourrions croire que son amour pour nous est limité. S'il n'avait donné qu'un monde à chacun de nous, nous pourrions dire que sa toute-puissance lui rendait facile un tel don, et nous pourrions conclure que ce don d'un monde, d'un astre, d'un soleil, ne prouve pas encore que Dieu n'ait rien à nous refuser. Mais quand ce Père donne son Fils bien-aimé, que n'est-il capable de donner? Ce n'est plus sa puissance, c'est son amour qui fait l'offrande, et cet amour dépasse celui même qu'on a pour son enfant! Oui, notre salut est certain !
« Qui accusera les élus de Dieu? c'est Dieu lui-même qui les jus-
titie. » — Devant un tribunal, le représentant de la justice vous accuse d'un crime ; l'avocat de votre partie adverse vous en convainc; vos juges eux-mêmes s'élèvent contre vous au terme du débat; mais, avant la sentence, à la place du Gode, la puissance législative qui l'a décrété vient substituer une nouvelle loi et s'écrie : J'absous le coupable, je le justifie, je change mon arrêt de mort en un arrêt de vie. — Qui dans l'enceinte s'élèvera contre la loi vivante? Seraient-ce les juges, ou votre adversaire, ou le représentant de la justice, tous venus pour obéir au législateur? Non, la loi des œuvres est changée en une loi de grâce, et c'est Dieu qui justifie. Mon salut est certain !
« Qui condamnera? Christ est mort! >> Voilà la victime de la loi; voilà le salaire de ma faute. De plus, « Christ est ressuscité ; » de plus, « il est monté à la droite de Dieu ; » de plus, « il intercède pour nous! » — Quelle succession de garanties, quelle accumulation de titres ! « Christ est ressuscité ; » sa mort expiatoire a donc été acceptée de Dieu ? « Il est assis à la droite de Dieu ; » il est donc bien placé pour protéger ses amis? « Il intercède pour nous ! » C'est Christ notre Sauveur qui prie et prie Celui même qui veut nous sauver. Il demande à Dieu ce que Dieu veut donner; comment n'en serait-il pas exaucé? Christ est mort jadis; mais il prie maintenant, en sorte qu'à toute heure, à l'heure même, Jésus prie dans le ciel pour nous, tandis qu'ensemble nous prions sur la terre. Encore une fois, notre salut peut-il être plus certain? Non, non! Aussi saint Paul triomphant s'écrie-t-il : « Je suis assuré » (c'est-à-dire certain) que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les » principautés, ni les puissances, ni les choses présentes, ni les » choses à venir, ni les choses élevées, ni les choses basses, ni au- » cime autre créature ne pourra nous séparer de l'amour que Dieu » nous a témoigné en Jésus-Christ Notre-Seigneur ! »
xxv wsçoes.
( LÏS&Z .1EAN, X, 1 A f>. )
Jésus estrici comparé à un berger, et ses disciples à des brebis. La distance entre l'homme et la brute est grande sans doute ; mais celle entre Jésus et nous n'est pas moindre. Si l'homme a une âme vivante que l'animal n'a pas, Jésus a un esprit vivifiant que n'a pas l'homme, et, à le bien prendre, l'abîme entre deux créatures est bien moins profond que celui qui sépare une créature de son Créateur. Un million de brebis ne valent pas un berger, des milliards d'hommes ne valent pas Jésus-Christ. Quelle conscience droite oserait mettre en comparaison tous les troupeaux d'Abraham avec l'âme de sa dernière servante? De même, qui oserait comparer toutes les générations passées, présentes et futures de pécheurs, qui ont souillé la terre, à Jésus, le Juste, le Saint, le Dieu? Personne. Eh bien, ce berger que vous voyez à la tête de son troupeau qu'il pourrait dépouiller de sa toison pour se vêtir, priver de la vie pour se nourrir, ce berger se jette dans la gueule du lion pour le satisfaire, et sauver ses brebis, pauvres et viles créatures. Ce Jésus Dieu, qui pourrait nous demander de travailler pour sa gloire et nous laisser ensuite 'tomber dans le néant d'où nous sommes sortis, ou nous abandonner à la condamnation que nous avons méritée, ce Jésus, Dieu donne sa vie pour nous. « Personne, dit-il, ne me l'ôte, je la donne de moi-même. »
Mais, hélas ! cette vérité nous a si souvent été présentée qu'elle ne nous impressionne plus. Faisons donc effort pour en raviver l'effet par la comparaison du Sauveur. Un homme riche possède un nombreux troupeau qu'il mène paître lui-même, non par intérêt, mais par affection. Tandis que, paisiblement assis, il veille à quelques pas sur ses brebis, une bête féroce s'élance de la forêt voisine et fond sur le troupeau. Le berger pourrait fuir; car, que lui importe un agneau de plus ou de moins? Mais non, il les aime tous ; il se lève ; il court au-devant du monstre, et, loin de se défendre,
Lui donne son propre corps à dévorer pour laisser aux brebis le temps de regagner la bergerie. Gomment quai ifierez-vous une telle conduite? C'est de l'affection jusqu'à la folie, diriez-vous. Oui, eh bien, c'est la folie de Jésus, la folie de la croix; c'est l'amour poussé si loin que nous ne pouvons plus le comprendre, et que trop souvent, comme la stupide créature que le berger a voulu sauver, nous fuyons la vue de Golgota, ou bien nous en restons impassibles spectateurs.
Encore si nous avions l'intelligence et l'affection de ces brebis chaque jour témoins du dévouement de leur berger pour leur choisir les meilleurs pâturages, porter la plus faible, panser la blessée et courir après celle qui s'égare! Ces brebis du moins s'attachent à leur maître; à son approche elles lèvent la tête, et, ne le vissentelles pas, elles le devinent à sa voix. Qu'un troupeau étranger entende ce même appel, il ne s'y rendra pas, tandis que les brebis du maître l'écoutent avec plaisir, le reconnaissent de loin, se rendent au premier cri.
Oui, cette circonstance est remarquable : que Jésus parle dans -^'Évangile, et aussitôt le cœur attentif du chrétien découvre un sens clair, où l'esprit de l'incrédule ne saisit que des mots inintelligibles et peut-être fatigants. L'oreille chrétienne écoute les discours de Jésus comme la plus suave des musiques ; ces promesses lui vont au cœur ; ses menaces, sans lui inspirer la crainte, impriment en lui un saint respect et le font songer aux dangers de ceux qui vivent hors de la bergerie. Les paroles de l'Évangile ne sont-elles cependant pas les mêmes, que ce soit l'incrédule ou le croyant qui les lise? Comment se fait-il donc qu'elles soient si différemment entendues, ou plutôt que l'un comprenne et non pas l'autre? Donnez à ces deux hommes un livre quelconque, mais un livre autre que la Sainte-Écriture ; à coup sûr, tous deux en saisiront le sens ; peutêtre l'un y pénétrera- t-il plus avant que l'autre, mais enfin tous deux attribueront la même pensée à l'auteur. Cependant dès qu'il s'agit de la Bible, il n'en est plus ainsi : les uns admirent ce que les autres prennent en pitié ; ceux-ci reconnaissent la voix d'un Dieu où ceux-là n'entendent que celle d'un homme ; telle page, lumineuse pour les premiers, est obscure pour les seconds. Bien
plus, le même homme devenu chrétien a fait les deux expériences ; avant qu'il eût été appelé parle Sauveur, il restait froid en face des mêmes paroles qui, aujourd'hui, l'émeuvent ; à cette heure, il se demande comment il a pu jadis être assez stupide pour ne pas saisir ce qui est si clair à cette heure. Mais bientôt il revient de sa surprise et s'explique son passage des ténèbres à la lumière par l'action du Saint-Esprit sur son cœur.
Pour mieux apprécier cette pensée, demandez-vous si un homme du monde, quelque érudit qu'il fût, pourrait reconnaître un mot de son auteur favori transporté dans l'ouvrage d'un autre auteur? Non. C'est cependant là ce que peut faire un chrétien pour un seul mot de son Maître. Faites plus : en conservant la pensée, changezen l'expression ; l'érudit sera bien plus embarrassé pour la rendre à son écrivain ; mais, faites entendre au chrétien des pensées évangéliques même dans les termes du monde, et le chrétien reconnaîtra le bien de son Sauveur ; tant il est vrai de dire de lui que, brebis divinement instruite, il connaît la voix de son divin Berger.
Mais si le troupeau connaît son conducteur, celui-ci connaît bien mieux encore les êtres qu'il conduit. Jésus nous dit même : « Il les appelle par leur nom. » Des voyageurs rapportent qu'en Orient les bergers ont l'habitude de donner un nom à chaque membre du troupeau, et qu'il leur suffit de le prononcer pour que celui qui le porte vienne à l'appel du maître. C'est à cette coutume que Jésus fait ici allusion ; et remarquez combien il est doux de penser que Jésus nous connaît plus particulièrement, nous connaît par nos noms propres, nous connaît, vous et moi ! Nous ne sommes pas pour Jésus ce que serait pour son propriétaire une pièce d'or au milieu de ses richesses, ou bien pour son général, un soldat au sein de son armée ; pièce d'or ou soldat appréciés comme unité dans un grand tout. Non, Jésus nous connaît nous-mêmes; nous, individuellement ; nous par notre nom, en sorte que, de même que le berger fait lever une seule tête dans le troupeau à son appel, de même Jésus nous distingue chacun dans la foule et pourrait nous appeler nommément . Il nous suit du regard ; il veille sur nous ; il nous désigne à son Père et prie pour nous en particulier. Nous, si petits, connus d'un être si grand ! Nous, si ingrats aimés d'un
être si bon ! Nous, tellement oublieux du Sauveur sur la terre, présents à sa mémoire dans les cieux ! Que notre nom soit connu de Jésus, entendu par les anges, prononcé devant Dieu et inscrit en toutes lettres dans le livre de vie, oh ! voilà de ces pensées qui transportent l'âme de joie et mouillent les yeux de larmes. Hélas ! pourquoi les pensées de Dieu ne sont-elles pas plus souvent nos pensées ?
Si Jésus nous connaît d'une manière si particulière, il ne peut donc pas nous oublier, nous perdre de vue, et nous abandonner à notre propre direction ou bien au hasard des événements. Aussi en avons-nous fait plus d'une fois l'expérience. Par moment, les affaires de ce monde s'arrangent si bien, à notre convenance, qu'il semble qu'elles soient dirigées en vue de nous-mêmes. Nous ne voyons pas la main qui les pousse, mais elles nous suivent ; et, tout étonnés, nous nous écrions : « Qui l'aurait prévu ! » Qui ? demandezvous? Celui qui aurait véritablement cru que Jésus le connaissait par son nom .
« Quand il les a mises dehors, ajoute notre texte, il va devant elles. » Ce n'est pas ainsi qu'en agissent tous les bergers. Quelquesuns, au lieu d'aller devant le troupeau, le suivent et le font avancer à coups de fouet. De même, jadis, nous avions pour conducteur le berger de Màdian, Moïse, la loi à la main, nous menaçant sans cesse de punition. Aussi était-ce en tremblant qu'alors nous essayions d'obéir; mais aujourd'hui nous avons changé de maître, bien que nous tenions la même direction. Les menaces du législateur surSinaï ne nous poussent plus ; c'est l'amour du Sauveur sur Golgota qui nous attire. Jésus passe devant, nous montre la route, nous appelle, nous soutient, et, au besoin, nous porte dans ses bras. Après une chute sur le chemin, nous n'entendons plus un dur reproche du maître, mais une douce exhortation qui nous donne la force de nous relever et de marcher? ce n'est plus le cri de la colère, c'est l'appel de l'amour. Aussi n'est-ce plus la marche incertaine de la peur, mais la marche assurée de la liberté ; nous ne regardons plus avec un soupir à la limite du devoir ; nous voudrions pouvoir la dépasser; nous n'enregistrons plus nos bonnes œuvres; nous savons qu'il n'y en aura jamais trop et toujours assez ; notre
désir, et non plus notre tâche, c'est de suivre Jésus. Jadis, raccompagner de loin nous semblait suffisant ; nous nous contentions d'être dans le troupeau, fût-ce parmi les attardés; aujourd'hui notre bonheur serait d'atteindre au premier rang, de toucher à Jésus, de placer nos pieds sur ses traces, de marcher à ses côtés, notre main dans la sienne, assurés que nous sommes que le suivre est une joie et non une fatigue, et qu'il nous mène dans le pâturage du Ciel et non à la boucherie de l'enfer!
Oui, voilà ce qui a transformé le troupeau : c'est la certitude que, maintenant, il ne peut plus être voué à la mort, ou plutôt la certitude qu'une vie éternelle lui a été donnée ! Les appels, les cris, les coups de Jésus ne peuvent être des punitions, ni même des menaces ; ce sont des encouragements , des moyens pour vaincre les difficultés. Nous pouvons avancer sans regarder de côté ni au loin; car nous avons l'assurance qu'il n'y a ni précipice autour de nous ni abîme au terme de la carrière. Nous savons que nous allons droit au "Ciel, et voilà ce qui change en plaisir la sanctification que nous demande le Seigneur.
« Mais les brebis, dit Jésus ne suivront point un étranger; » en d'autres termes, les chrétiens refuseront d'obéir à toute autre voix qu'à celle de Jésus-Christ, ou du moins qu'à celle qui répétera ses paroles aussi fidèlement que l'écho des montagnes répète le cri du berger. Dès que le disciple de Jésus a reconnu la voix de son maître, il en retient si bien l'accent divin que tout autre lui paraît dur et discordant. Celui qui a compris l'Évangile sent qu'il possède la vérité. Vous seriez dix mille à lui dire le contraire que vous n'ébranleriez pas sa conviction ; vous seriez le génie le plus sublime, vous auriez compté les étoiles, que votre savoir pas plus que votre nombre n'aurait d'autorité sur son esprit. Il sait, pesez bien ce mot, il sait en qui il a cru, et cette science, ou pour mieux dire cette conscience qu'il est dans la vérité, n'est pas moins inébranlable que la terre sur ses fondements. Présentez-lui toute autre doctrine que celle de l'Évangile, entourez-la des séductions de l'éloquence et de la poésie, il restera froid, dédaigneux de vos paroles; il aura pitié de vous. « Telle doctrine n'est pas conforme à l'Évangile, » répondra-t-il ; et pour lui tout sera dit.
En présence de cette fermeté de foi, mettez l'oscillation constante des hommes du monde. Ceux-ci vous diront qu'ils cherchent la vérité sans être encore certains de l'avoir trouvée; ou, s'ils éprouvent un moment d'enthousiasme pour leur idole, attendez un peu, et l'enthousiasme se calmera. Le plus sage d'entre eux modifie ses pensées avec l'âge, accommode ses principes aux circonstances ; c'est même en cela qu'il place sa sagesse ! Aussi, à la merci des événements, il avance et recule, espère et craint, vogue à tous vents de doctrine, jusqu'à ce qu'il aille échouer sur l'écueil de la mort, où il reconnaît la vanité de son passé. Quel homme du monde a conservé sa philosophie, de l'école à la tombe? et quel chrétien, au contraire, n'a pas gardé la croix de Jésus, du jour de sa conversion au jour de son triomphe sur la mort ?
Ah ! cette différence seule devrait ouvrir les yeux de ceux qui cherchent encore la vérité, et leur faire sentir qu'elle est nécessairement où se trouve la conviction profonde, et surtout la conviction sanctifiante.
Oui, c'est à ce dernier trait qu'on reconnaît Je mieux la vérité : c'est qu'elle sanctifie ; et la simple réflexion dit que celui-là seul pourra résister à ses passions dont les principes resteront inébranlables ; si mon esprit doute, ma vie varie ; si mon cœur espère, déjà ma conduite s'améliore ; si mon âme croit, mes actions se transforment. Que sera-ce donc si je crois jusqu'à la certitude, si je crois jusqu'à la pleine assurance ? Ce sera la reconnaissance pour mobile et la sainteté pour vie.
« Jésus leur dit cette similitude, ajoute l'Évangéliste, mais ils ne comprirent point ce qu'il voulait dire. » Hélas ! peut-être se trouvet-il aussi parmi ceux qui nous lisent des hommes qui n'ont pas compris non plus la parabole de Jésus et qui ne trouvent dans cette nourriture ni force, ni saveur. Ces personnes peuvent se diviser en deux classes : celles qui ne comprennent pas aujourd'hui, ne comprendront pas demain, mourront impénitentes et seront finalement rejetées ; de telles personnes il peut s'en trouver en face de ce livre, ou ce livre dans la main ! Sont-elles à notre droite, à notre gauche? Sont-elles de nos parents, de nos amis? Que dis-je ! seraientce celles mêmes qui se font cette question? Pensée terrible et bien
propre à réveiller quiconque n'est pas encore dans le sommeil de la mort.
Mais parmi ceux qui n'ont pas compris Jésus est une autre classe, ceux qui le comprendront un jour, ceux que Jésus mentionne en disant plus loin : « J'ai d'autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie; il faut aussi que je les amène et elles entendront ma voix. » Vous donc, élus de Dieu non révélés, vous encore mêlés au monde, connaissez qui vous êtes, sortez de cette foule; Jésus vous appelle, entendez votre nom dans le cri de votre conscience! Détachezvous du troupeau corrompu des hommes, sachez que vous êtes un racheté, un bienheureux, un ange, futur habitant du Ciel ! Relevezvous de la boue de la terre ! Enfant de Dieu, sens ta dignité, réponds à l'amour de Jésus, et vis ici-bas comme fils adopté du Prince qui règne dans les Gieux !
XXVIe DISCOURS.