LISEZ PSAUME CXXXIII
Gomme le Psalmiste, le monde juge l'union bonne et agréable ; car il dit que l'union fait la force, et nomme réunions ses plaisirs et ses fêtes. Cependant le monde et le Psalmiste parlent de deux unions bien différentes. Pour être fort et pour se divertir, le monde rassemble des hommes , le Psalmiste des frères ; le monde se contente d'une agglomération de corps , le Psalmiste veut la fusion des âmes. Chez le premier, des indifférents, des ennemis même s'unissent pour goûter un plaisir, vaincre un obstacle, gagner une bataille ; avec le second il ne peut s'agir que de s'aimer mutuellement et de faire du bien ; c'est donc d'une union spirituelle qu'il est ici question.
Entre ces deux genres d'union, un troisième est possible : celle entre ces deux classes elles-mêmes. Le chrétien recherche l'homme du monde pour lui communiquer sa foi, et l'homme du monde se laisse approcher du chrétien dans l'espoir d'éclaircir ses doutes. Mais quelque utiles et doux que puissent être de tels rapports, ce n'est pas d'eux que traite notre psaume, mais de l'union entre frères ; c'est donc sur l'union spirituelle et entre frères que nous porterons uniquement nos pensées.
Cette union spirituelle « est une chose bonne, » dit d'abord David. Oui, bonne pour nous frères les premiers. Rien ne fortifie la foi, rien ne développe la sanctification comme l'unité de pensée et de sentiment ; à sa rencontre l'âme s'éveille et s'y plonge comme l'oreille dans l'harmonie des instruments. Nous éprouvons le besoin de nous entendre, de nous répondre, d'agir de concert et de marcher de front. Avec cette disposition de cœur, une idée ébauchée dans l'esprit de l'un se complète dans l'esprit de l'autre, d'où elle ressort plus claire pour tous deux .Cette unité de sentiment donne force et confiance pour l'action, parce qu'elle montre que la pensée commune ne vient pas d'une tournure d'esprit individuelle, mais d'une inspiration plus sûre, plus
haute, celle du Créateur commun. C'est ainsi que le premier bon fruit que porte l'union des frères se trouve leur propre édification.
Le second, non moins précieux, tombe sur les gens du dehors. Les passions intéressées ou vaniteuses créent entre les hommes du monde des discordes si criantes, creusent des abîmes si profonds, que le spectacle de frères unis de cœur, de langage et d'action, ne peut manquer de les frapper. En eux, autour d'eux ils ne voient que haines, disputes, guerres ; comment donc, à leur entrée dans une société de frères, ne seraient-ils pas agréablement impressionnés en se sentant tout à coup plongés dans une douce et chaude atmosphère de simplicité, de franchise et d'affection ? Ici l'on ne se combat plus, on se donne la main ; ici on ne se dispute plus, on parle à l'unisson ; ici l'on ne travaille plus à de petite œuvres opposées, mais à une grande œuvre pour tous la même ; tous n'ont ensemble qu'un même but, avancer le règne de Christ ; qu'une même espérance, non pour leurs vieux jours, mais pour l'éternité ; tous portent la main dans un trésor commun sans craindre de l'épuiser, et ils en tirent les dons spirituels de leur Dieu, qui, distribués à chacun, concourent au bien de tous. Comment de telles scènes ne feraient-elles pas de bien à des spectateurs étrangers qui arrivent du monde fatigués de leurs luttes avec les hommes, des passions de leurs cœurs et des déceptions des terrestres espérances? Aussi, quand nous nous sommes informés comment telle personne était arrivée à la foi, avons-nous appris que c'était attirée par l'union des cœurs qu'elle avait remarquée entre des chrétiens, comme, hélas ! nous en avons vu d'autres repoussées à la vue de chrétiens se déchirant entre eux.
Mais ce qui nous intéresse peut-être davantage, cette union, qui est bonne, est de plus « agréable. » L'homme n'aime pas à vivre seul ; s'il s'éloigne par moment de ses semblables, c'est contraint par les nécessités du travail ou le choc des passions ; mais écartez ces obstacles, et l'homme se plaira bien plus encore en société, Or, l'union chrétienne, c'est la société moins la passion, c'est la fleur sans l'épine, le plaisir sans la peine. En effet, tandis que l'homme naturel distingue profondément entre lui et ses frères, s'enrichit de leur dépouilles et s'appauvrit par leurs gains ; tandis qu'il se grandit
de ce dont il les abaisse, ou s'abaisse de ce dont ils se grandissent, le chrétien, au contraire, vit des sacrifices, vit d'amour, vit des autres, nourrit son cœur de leur propre félicité, en sorte que se rapprocher de frères nombreux c'est accroître son bonheur. Il est heureux en eux; il s'enrichit sans les appauvrir; au contraire, en travaillant pour eux il travaille pour lui-même. S'il est des joies qu'on ne peut goûter que dans la solitude, il en est qu'on ne savoure que dans l'union ; les cordes d'une lyre, touchées une à une, rendent déjà des sons agréables ; touchées ensemble elles en rendent qui sont à la fois agréables et harmonieux. Il est dans notre cœur des échos qui ne rendraient jamais le son si la voix d'un frère ne venait y frapper ; notre pensée, retrouvée dans une autre âme, nous semble plus précieuse, plus digne de confiance ; nos expériences, refaites par d'autres, nous consolent si elles sont tristes, nous encouragent si elles sont douces ; l'union seule met en jeu toutes nos facultés, nous révèle toutes nos forces et fait jaillir des joies qui sans elle ne fussent jamais écloses. L'homme qui languit dans la solitude s'épanouit dès qu'il retrouve une face humaine. Que sera-ce s'il est chrétien, c'est-à-dire s'il a les pensées et les goûts de ses frères ? Que sera-ce si tous tendent au même but, en se donnant la main ? Que sera-ce surtout si chacun trouve son bonheur dans le bonheur de tous et une jouissance dans son propre dévouement? Ah ! si nous n'avons pas fait encore l'expérience de ces joies, n'accusons pas pour cela l'union de stérilité, mais nousmêmes de négligence, nous qui transportons dans la société chrétienne les passions du monde, et qui, rapprochés de corps, restons éloignés d'esprit ; nous qui sous un même toit, dans une même chambre, avons des pensées divergentes, vaniteuses, intéressées, hostiles peut-être ; nous qui tenons bien plus à n'avoir qu'une Eglise qu'à n'avoir qu'un cœur et qu'une âme ; nous plus occupés de ce qui nous divise que de ce qui nous unit. Si dans notre zèle religieux nous cherchions des frères à embrasser et non des adversaires à confondre, nous ne ferions pas dire au monde que nous n'avons qu'habillé nos vieilles passions d'un vêtement nouveau et transporté nos combats de la rue dans le temple ; alors surtout nous comprendrions que, si nous n'avons pas vu se développer dans
notre cœur toutes les joies promises par le Psalmiste à l'union chrétienne, c'est que nous les avons étouffées nous-mêmes.
Oui, et nous saisissons cette occasion de le dire : on se préoccupe beaucoup trop parmi nous d'opinions d'une importance secondaire et pas assez de l'essentiel, l'union des cœurs ; ou si, l'on s'en occupe, c'est encore en prenant la question par le mauvais bout, en demandant à chacun d'oublier ce qui le particularise ; on veut bien s'unir à vous, mais à condition que vous passerez exactement par le trou d'aiguille où l'on a passé soi-même. On ne vous aimera pas sans cela; que dis-je? on ne vous permettra pas même d'aimer. Eh ! de grâce, laissez-moi donc me mouvoir en liberté ; trouvez bon ce que vous faites en conscience, mais ne trouvez pas mauvais ce que je fais en conscience aussi ; je suis las, dégoûté de tous vos schibboleths ; je veux passer le Jourdain même avec une mauvaise prononciation, sans que vous ayez le droit de me trancher la tête de chrétien... Mais pardon, je tombe moi-même dans l'aigreur de ton que je reproche à d'autres ; tant il est vrai que ces questions secondaires nuisent à l'union des frères, à la sanctification des âmes, et étouffent l'amour dans le cœur. Détournons nos pas de ces montagnes de sable qui s'élèvent et s'écroulent successivement dans le désert de la dispute, pour marcher plus facilement vers le grand but du voyage, la sainte union des frères, qui, nouée sur cette terre, doit se perpétuer dans le ciel pendant une éternité. Mais écoutez la seconde parole de David dans ce psaume.
Le roi prophète compare l'union des frères à « l'huile précieuse qui, répandue sur la tête d'Aaron, découle sur ses vêtements. » Étudions cet emblème de l'union.
L'huile adoucit tout ce qu'elle touche. Jadis, en Orient, on la versait sur les blessures pour calmer les douleurs ; de nos jours, époque d'industrie, on la jette sur mille rouages pour en faciliter les mouvements. Tels sont bien aussi les effets moraux de l'union entre frères. Quels que soient ses rapports avec ceux du dedans, le chrétien aura toujours à souffrir de ceux du dehors ; en paix d'un côté, il sera en guerre de l'autre, et, alors même qu'il ne se défendrait pas, il serait assuré de recevoir des blessures dans cette lutte avec les hommes du monde. Ici trompé, là calomnié, plus loin
tourné en ridicule, il aura nécessairement à souffrir de la part des hommes. La Providence elle-même le soumet à des épreuves. Contre toutes ces douleurs, il aura sans doute sa foi, sa Bible, la prière; mais, hélas! souvent la foi faiblit, la Bible s'oublie, la prière cesse, et le chrétien affligé ne peut plus se soutenir. C'est ici que le baume de l'union fraternelle sera précieux pour calmer les douleurs cuisantes du monde et de l'épreuve. Comme alors une main amie pressant la nôtre nous fait de bien ! comme les sympathies qu'on nous témoigne, nous soulagent, et comme les encouragements d'un être bien-aimé nous relèvent et nous lancent en avant ! Si un frère ne venait alors à notre secours, qui donc y viendrait ? Serait-ce le monde, avec sa main pesante, envenimant la plaie qu'il veut guérir? le monde qui nous dit que les hommes sont méchants, sans nous apprendre que Dieu est bon ? le monde qui nous rappelle que nous devons tous mourir, sans ajouter que c'est pour tous revivre? Non, c'est un frère qu'une foi commune enseignera à bander nos plaies par l'espérance, un frère nous montrant le ciel, séchant nos larmes et nous rappelant que Dieu châtie précisément ceux qu'il aime.
Mais l'huile qui se verse sur les plaies du malade se répand aussi sur des rouages compliqués pour en diminuer les frottements. C'est peu de chose qu'une goutte d'huile, et cependant elle éteint des bruits criards, elle fait fonctionner en silence la machine, qui, sans elle, s'userait et se briserait peut-être. De même, un peu d'esprit d'union jeté sur la société chrétienne rend ses rapports plus faciles et plus doux. Regardez de près un de ces ingénieux et puissants mécanismes des temps modermes ; vous y trouverez des pièces petites et grandes, fortes et faibles, apparentes ou cachées ; des rouages de toutes les formes, dans des positions diverses, et même marchant en sens contraire. Cependant ce monde de leviers, de ressorts, de chaînes, de dents, d'écrous, si divers, concourent à une action unique, sans bruit, sans résistance, parce qu'un peu d'huile s'insinue dans toutes les parties. Tel est l'effet de l'onction spirituelle parmi les chrétiens. Dans l'Église, assemblage de pierres précieuses, d'or, d'argent, de paille, de chaume, où les parties vivantes se meuvent, se croisent, et parfois marchent aussi en sens con-
traire, dans cette société essentiellement libre, spontanée, active, comment ne pas se heurter, se briser au passage, si quelques mains n'y viennent verser l'huile sainte de l'union? Qu'arriverat-il si personne ne cède dans une rencontre, ne fléchit sous un effort, ne glisse sous une aspérité? Que chacun reste rigide et sec comme la barre de fer, et des cris discordants, des luttes terribles, des ruptures bruyantes détraqueront bientôt l'édifice et le feront voler en éclats. Mais que, pour prévenir ces catastrophes, le chré tien, ici, jette une parole conciliante; là, cède de ses droits ; ailleurs, excuse un tort; partout, fléchisse et s'efface; alors ces pièces diverses se façonneront les unes sur les autres, et de leur diversité même naîtra l'unité d'action.
Sans doute il n'est pas un lecteur qui n'approuve ces paroles, et chacun trouve bon que l'huile soit versée sur la machine ; mais qui veut en faire la dépense? Voilà la grande difficulté. Il se rencontre quelquefois dans nos demeures un gond criard qui depuis bien des jours déchire l'oreille; dès que nous l'entendons, nous nous promettons d'y porter remède en y versant une simple goutte d'huile; mais la chose est si facile que nous renvoyons toujours au lendemain. Tels sommes-nous aussi dans nos rapports avec nos frères ; d'avance, nous nous promettons d'être doux ; mais quand l'occasion s'en présente, nous restons aigres, entiers, cassants. Il nous serait si facile de céder un peu, nous disons-nous quand on ne nous demande rien ; et dès qu'il nous faut le faire, c'est aux autres que nous le demandons. Oh ! quelle n'est pas notre faiblesse, notre impuissance ! et combien est juste la dernière pensée du Psalmiste, que, pour rester unis, nous devons tire/ notre force de Dieu ! Etudions donc encore ce verset.
Ici l'union est comparée à la rosée ; or , la rosée descend des cieux sur la terre, qu'elle rafraîchit et féconde. Douce et fidèle image de cet esprit d'union que Dieu seul peut donner aux hommes, Ne nous reposons donc pas sur nous-mêmes, mais appelons le Seigneur à notre secours, qu'il répande sur nous son esprit de bénignité, de patience, d'amour ; qu'il en mette une source dans notre propre cœur, afin qu'à notre tour nous puissions en répandre sur nos frères. « C'est là, dit en terminant David, c'est là que l'Ëter-
» nel a mis la bénédiction et la vie à toujours. » Oui, c'est cet esprit d'union qui fera notre joie au milieu des armées célestes, et qui seul, comme la charité, diamant dont il n'est qu'une face, persistera clans nos cœurs alors que l'espérance et la foi n'existeront plus. Être seul, c'est déjà vivre; mais s'unir, c'est de plus être heureux .
XXe DISCOURS.
(lisez GENÈSE, III , 19.)
L'homme, né pour le travail, soupire après le repos. Si le genre humain cessait de travailler, dans quelques jours la terre serait dépeuplée, et cependant le genre humain n'a pas de prétention plus générale que de vivre sans travailler. Comment s'expliquer Topposition entre cette nécessité et ce désir ? En reconnaissant que le travail pèse sur l'homme pécheur comme une malédiction, et que le repos ne lui sera donné que dans la vie où disparaîtront le péché et la faim. C'est ainsi que partout la Bible efface d'un mot les difficultés que la sagesse humaine ne sait que faire jaillir. Oui, prétendre se reposer en deçà de la tombe, c'est contrevenir aux plans de Dieu, c'est jeter le trouble dans notre vie terrestre, le travail pour le temps, et manquer le but qui nous est assigné dans les cieux, le repos pendant l'éternité.
Mais, qu'on le remarque bien , c'est du travail que je parle et non de l'activité, du travail imposé par les besoins de la vie, et non d'une activité libre, source de félicité. Creuser un sillon est une fatigue pour l'homme, créer un monde est une joie pour Dieu. Je le répète donc, c'est du travail que je vais parler. Je voudrais vous convaincre que vous auriez tort de prétendre vous en décharger, et que l'instinct qui vous pousse au repos ou vers une activité libre doit être refoulé sur cette terre pour n'éclore que dans les cieux.
Je l'ai dit, l'ambition la plus générale, c'est d'arriver à ne plus travailler, et pour y parvenir on se tue de peine. Quand, après de
longs efforts, on commence à craindre de ne pouvoir jamais arriver au repos dans ce monde, on se prend à demander pourquoi Dieu n'a pas fait la vie plus facile, pourquoi la terre ne produit pas spontanément ses moissons, pourquoi l'atmosphère n'est pas généralement assez douce pour nous dispenser de tant de précautions contre ses intempéries, pourquoi notre cœur n'est pas assez robuste pour nous épargner des inquiétudes et des souffrances.
Pour sentir la folie de ces souhaits, supposons-les exaucés et même dépassés. Supposez que le pain vienne se placer de luimême sur notre table, le vêtement sous notre main ; supposez qu'en naissant nous recevions infuse toute la science que le plus grand génie ait jamais acquise avant sa mort . Nous voilà, si vous voulez, dès le berceau, grands, forts, nourris, vêtus, savants, sans que nous ayons même à lever un doigt; que feriez-vous alors de votre temps ? L'emploieriez-vous tout entier à chanter les louanges de votre Dieu, à méditer sa Parole, à sanctifier votre vie? Non, probablement; car, si quelques instants donnés à tout cela vous paraissent déjà si longs , combien plus trouveriez-vous fastidieuses des journées entières passées à glorifier votre Dieu ! Complètement affranchis de tout besoin personnel, iriez-vous au secours de vos frères? Ce serait inutile, car vos frères, comme vous, n'auraient besoin de rien, si ce n'est de sanctification, et vous venez de voir que vous n'aimeriez guère à vous en trop occuper. Que feriez-vous donc de ces longues journées vides de travail et même d'étude ? Je devine votre réponse : vous les consacreriez aux mêmes jouissances qui vous sont si précieuses aujourd'hui; et, toujours dans les plaisirs, pensez-vous, vous seriez toujours heureux. Mais ne voyez-vous pas que la plupart de vos joies actuelles viennent précisément des nécessités permanentes ou des suspensions passagères du travail ? Ne voyez-vous pas, par exemple, que le repos du septième jour, si doux après l'œuvre accomplie durant la semaine, n'aurait plus de prix pour vous et même se transformerait en ennui? Ne comprenez-vous pas que vos jouissances de table sont agrandies par la fatigue qui les précède? que celles de vos études tirent leur douceur précisément de ce que vos efforts dissipent les ténèbres autour de vous, et que l'air pur des champs frappe plus
agréablement la poitrine qui sort de l'atelier ou de la chaumière? Enfin, n'entrevoyez-vous pas déjà que pour vous, dans ce sens, toujours jouir serait ne jouir jamais? Mais j'ai mieux à vous dire. Au lieu d'une supposition, je vais vous présenter l'expérience.
Il existe autour de vous des riches qui pourraient aisément se dispenser de travailler et qui cependant travaillent comme deux pauvres. Vous qui les voyez se donner tant de peine vous dites qu'ils sont fous, et qu'à leur place vous sauriez mieux jouir de la fortune, ne fût-ce qu'en prenant du repos, ou tout au plus vous élevez-vous à cet adage philosophique : que l'ambition n'est jamais satisfaite, et que plus on a, plus on veut avoir. Il y a du vrai dans votre observation, mais il y a encore plus de faux. Ces hommes ne sont pas si fous que vous le pensez ; en définitif ils sont meilleurs juges que vous de ce qui les rend heureux, et c'est avec plaisir qu'ils cèdent au besoin d'occupation que leur impose la nature ; peut-être lui donnent-ils une application fausse, mais le principe en est bon. Un instinct les porte vers l'action, et pour y résister ils auraient à souffrir. Croyez-vous donc qu'aussi bien que vous ils ne savent pas faire le compte de leur fortune, sentir le poids du travail et la saveur des plaisirs? Cependant ils laissent le plaisir et cherchent le travail, ou plutôt ils placent leurs joies dans leurs travaux.
Mais à côté de ces riches occupés s'en trouvent d'autres qui, par préjugé, par paresse ou par erreur, suivent la route que vous indiquiez vous-mêmes. Ils ne travaillent pas ; en sont-ils plus heureux? Connaissez-vous quelque chose de plus triste qu'un désœuvré? de plus vain que son babil? de plus petit que ses pensées et de plus embarrassant pour tous que sa personne? — Il ne sait pas se divertir, direz-vous. Soit. Eh bien, voici un riche qui passe sa vie dans les amusements ; suivez-le après quelques années de jeunesse : voyez comme il se fatigue pour se réjouir, comme il s'ennuie à s'amuser, et surtout remarquez comme les voluptés du corps abrutissent son âme, la souillent et la tuent à la longue! — Mais il faut savoir varier ses plaisirs, direz-vous. — Oui, il faudrait savoir ce que personne n'a su jusqu'à ce jour, savoir l'impossible, car nos sens limités se fatiguent et s' émoussent ; et vous ne vous
faites illusion à cet égard que parce que vous n'en avez pas encore usé jusqu'à la satiété. — Il faut de la modération, direz-vous encore. — Sans doute, vous répondrai-je, et c'est précisément ce qui vous ramène à ma conclusion : l'homme pour goûter les plaisirs doit les rendre rares, et pour les grandir il doit d'abord travailler.
Mais pourquoi chercher dans une supposition impossible, celle de l'homme déchargé de tout travail, des preuves d'une vérité que nous trouvons dans notre vie toute occupée? Consultez votre propre expérience, et vous reconnaîtrez que le repos prolongé vous énerve, vous assoupit et vous endort ; convenez que les nécessités de la vie, au contraire, vous réveillent, fécondent votre esprit, et que vous leur devez vos meilleures œuvres comme vos plus vives jouissances. L'homme est comme le balancier d'une pendule que met en mouvement le ressort du travail . Aussi longtemps que ressort ou contre-poids le sollicite, le balancier marche, s'élève, et ne redescend d'un côté que pour monter de l'autre. Mais retirez le ressort au balancier en mouvement, et vous verrez les oscillations diminuer de hauteur, se ralentir de plus en plus et tomber enfin dans l'immobilité du repos. De même retranchez l'impérieux travail qui le pousse, et l'homme agira toujours moins, ralentira sa marche, jusqu'à ce qu'il tombe aussi dans un honteux repos. Un coup de doigt accidentel peut bien remettre le balancier en mouvement pour quelques minutes, mais il n'y a que le ressort toujours tendu qui le fasse marcher longtemps ; de même une circonstance fortuite venant du dehors lancera bien l'homme dans une activité passagère, mais il n'y a que le travail imposé par une nécessité constante, tiré de sa nature intime et voulu par son Créateur, qui puisse régler et maintenir en lui une activité salutaire.
Je n'ai fait sentir jusqu'ici du travail que l'utilité pour nos plaisirs matériels, parce que ce sont ceux auxquels nous tenons le plus ; mais que n'aurais-je pas à dire si je voulais démontrer son impérieuse nécessité pour développer notre intelligence et pour échapper à la souillure ! Sans les besoins de la vie matérielle, le sol fût resté en friche, nos pensées engourdies ; nos arts et nos sciences
ne fussent jamais nés. Sans le travail obligé, notre cœur tourné vers le mal se fût approché plus encore de tous les vices, ayant plus de loisir et plus d'occasions pour s'y plonger. Notre cœur est la barre de fer qu'attire l'aimant du mal ; il se tourne constamment et se tient fixe de ce côté dès que la puissante main du travail cesse de l'en tenir éloigné. C'est dans nos jours de désœuvrement que nous trouvons le plus de fautes, et le monde, qui ne sait plus ce que c'est que sanctifier le dimanche, a fait du jour de repos un jour de débauche. Pour nous arracher au mal, il faut nous arracher à nous-mêmes, nous ôter notre liberté; il faut que nous traînions le boulet des travaux forcés.
Mais ce serait une triste sagesse que celle qui nous ferait accepter le travail comme un besoin de notre nature sans nous rappeler qui nous l'a imposé. Qui donc jadis a dit à notre premier père : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front? » C'est Dieu ; et cette circonstance va tout grandir. Si la terre, devenue stérile, eût contraint au labeur sans que Dieu fût intervenu, l'homme, en travaillant, n'eût fait que se soumettre à la nécessité ; mais, en donnant un ordre, Dieu transforme cette nécessité en obéissance, et ouvre ainsi au travailleur un horizon tout nouveau : l'obligation matérielle s'efface devant l'obligation morale, et le travail sur la terre ouvre une perspective sur les cieux .
Voulez-vous donc donner au travail toute sa portée : inspirezvous d'une pensée plus haute que le besoin ; dites-vous qu'en travaillant vous obéissez à Dieu, vous vous rendez utile à vos frères, et vous vous façonnez vous-même pour un monde meilleur. Cherchez le rapport de votre petite œuvre avec l'œuvre générale de l'univers ; élevez votre tâche ; dites-vous qu'à l'exemple du Créateur vous créez aussi, et que tous ces filets d'eaux se croisant sur la terre forment enfin l'Océan qui porte à d'autres rivages le navire du genre humain. Dites-vous cela, non pour grandir votre importance, mais pour encourager vos mains à l'œuvre, et vous faire mieux sentir le besoin de la bénédiction de Dieu. Vos travaux accomplis dans cet esprit donneront du sérieux à votre vie, du prix à votre temps, et porteront la sanctification dans votre âme. Vous ne serez plus l'artisan de la nécessité, mais l'ouvrier de Dieu; plus
l'esclave qui bêche sous le fouet du maître, mais le fils qui travaille à l'exemple du père ; et l'œuvre qui fait suer le front du mercenaire répandra la joie dans votre cœur. Ce n'était pas pour gagner sa vie que Jésus voulut naître chez un charpentier, mais pour honorer le travail ; ce n'était pas pour se procurer du pain que saint Paul tissait de la toile, mais pour faire respecter l'Évangile en n'acceptant rien des Églises. Vous, de même, regardez plus haut que les nécessités de cette vie; même en travaillant pour y satisfaire, ennoblissez votre tâche par la pensée de Dieu, et, sans travailler moins, vous serez plus heureux et plus saint.
« Qui travaille prie ». dit un monde incrédule, heureux de se dispenser ainsi de la prière ; mais prenez garde que ce n'est pas ici notre pensée. Ceux qui citent ce proverbe impie mettent par là Dieu au service du travail, tandis que je voudrais vous faire mettre le travail au service de Dieu. Ils veulent abaisser le ciel au niveau de la terre, et je voudrais élever la terre à la hauteur du ciel. Disons mieux, ces hommes voudraient faire disparaître la religion pour laisser régner la matière; mais l'Évangile veut, au contraire, en attendant que disparaisse la matière, commencer dès ici-bas le règne de la religion. Travaillez donc, mais travaillez en priant; travaillez au milieu des hommes, man en vue du Seigneur; travaillez ici-bas, si vous voulez vous reposer dans les cieux.
Oui, le repos des cieux; car autant il est vrai qu'ici-bas l'homme doit travailler, autant il aime à penser qu'il se reposera là-haut. « Heureux ceux qui meurent au Seigneur, dit la Parole ; car ils se reposent de leurs travaux, et leurs œuvres les suivent. » Or, le travail manuel, accompli par obéissance à Dieu, est aussi une œuvre agréable au Seigneur. Le repos, la paix, le calme des cieux, ces mots font déjà du bien sur la terre. Alors les conditions de notre existence seront changées : plus de corps périssable à nourrir ; plus de larmes à essuyer; « il n'y aura plus de travail, dit le dernier livre de la Bible ; car ce qui était auparavant sera passé, » et nous pourrons jouir en paix, sans inquiétude, de ce repos après lequel nous aurons si longtemps soupiré. Mais que ce mot ne nous fasse pas illusion : si nous avons distingué l'activité du travail, nous pouvons la rapprocher du repos. Le travail n'est pénible sur la terre
que parce qu'il faut l'accomplir sous peine de mort, et l'activité libre n'est dangereuse ici-bas que parce que notre nature corrompue la transforme en péché. Mais clans le ciel, où l'activité ne sera plus nécessaire au maintien de notre existence, et où notre corps ne sera plus sollicité au mal, l'activité libre se conciliera très-bien avec le repos , elle sera même une source de joie, une imitation du Dieu qui agit, non par nécessité, mais par amour. Pensez- vous donc que les anges soient dans une contemplation éternelle et silencieuse? Non; l'Évangile nous les montre chantant les louanges du Saint des saints, volant à travers les mondes pour accomplir les ordres de leur Dieu. Dans cette société active et heureuse, en quoi consistera notre activité? Je l'ignore; mais elle sera dans un ciel, au milieu des anges, en face de Dieu, et cela me suffit. Heureux si, comme les séraphins, je vole aux ordres de mon Dieu ; heureux si, comme le dit saint Paul, je juge les anges; heureux si, sur une harpe d'or, je chante des louanges; heureux si, comme les esprits célestes, je regarde ceux que j'aime ; toujours heureux, moi pauvre petite créature, aujourd'hui habitué à la terre et alors transporté dans les cieux! 0 mon Dieu, fais de moi ce que bon te semble ! Seulement que je contemple ta face, que je t'aime, que je t'imite et que je sois saint ; alors je serai toujours assez heureux.
Courage donc, mes compagnons d'œuvre sur la terre ; la fatigue dure un jour, le repos doit durer une éternité ; le travail vous est imposé, non par l'homme, mais par Dieu; non-seulement il nourrit votre corps, mais il concourt à sanctifier votre âme. Travaillez, et votre conscience sera plus tranquille, travaillez, et vous imiterez les Apôtres, Dieu lui-même; travaillez, et vous serez utiles à vous, à vos frères ; semeur dans le vaste champ du monde, vous n'y jetez qu'un seul grain ; mais c'est de grains que se composent les épis de la moisson. Encore une fois, courage; vous êtes ouvriers avec Dieu, et ce compagnon de travail, si vous l'en priez, bénira l'œuvre de vos mains. Oui, qu'il bénisse l'œuvre de vos mains !
XXIe DISCOURS.
(lisez MARC XVI, 19.) .
Un jour, le quarantième après sa résurrection, Jésus réunit ses apôtres et leur dit de le suivre jusqu'à Béthanie, sur le mont des Oliviers. Là, après leur avoir donné ses ordres et sa bénédiction, le Sauveur, soutenu sur les ondes d'une nuée resplendissante, s'éleva lentement de terre, et, suivi des regards des apôtres, il monta vers le ciel, pour s'asseoir à la droite de Dieu.
En lisant ce récit, ne vous êtes-vous pas dit plus d'une fois que c'était une manière bien douce de quitter la terre ? Et quand, faisant un retour sur vous-mêmes, vous vous êtes dit que c'était par la maladie, la mort et la tombe qu'il vous faudrait passer pour arriver au céleste séjour, ne vous êtes-vous pas surpris à regretter que votre départ de ce monde ne dût pas être semblable à celui du Sauveur? Je le pense. La mort a, même pour le croyant, quelque chose de si triste, et, au contraire, l'ascension d'un être vivant quelque chose de si agréable à notre imagination, que, s'il nous était possible de choisir entre ces deux modes de quitter ce monde, certes nous n'hésiterions pas ; nous payerions même volontiers fort cher pour éviter le passage du sépulcre et prendre celui à travers les espaces éthérés. Qui ne donnerait dix ans de sa vie pour ne pas mourir et pour disparaître dans les airs, comme le fit Jésus ?
Hélas ! ce désir, qui paraît si raisonnable, est cependant une folie, et alors même qu'il pourrait être réalisé, cette ascension n'atteindrait pas le but que nous nous serions proposé. En effet, qu'estce qui nous épouvante dans la mort ? Ce n'est pas la souffrance passagère de l'agonie ; car, si cette agonie n'était qu'une crise d'une maladie nous laissant dans cette vie et sur ce monde, nous n'en serions guère effrayés. Nous avons été malades, nous le serons probablement encore ; mais ces maladies de quelques heures , de quelques jours même, sont acceptées par nous sans beaucoup de terreur. Pour la plupart, nous avons déjà supporté des douleurs
aussi cuisantes que celles dont le corps humain peut soutenir l'expérience. Mais entre souffrir et mourir il y a pour nous un abîme. Nous rachèterions avec joie la mort par des années de douleur. Non, ce n'est pas la maladie, c'est la mort qui nous épouvante! C'est notre descente dans la terre froide, c'est la suspension de notre vie, c'est l'incertitude de ce qui se passera pour nous au-delà de la tombe. Aurons-nous en partage la vie ou le néant, le bonheur ou la souffrance? Voilà pourquoi nous ne voudrions pas mourir.
Mais supposez que notre vœu d'ascension fût exaucé ; supposez qu'à un jour inconnu nous fussions enveloppés comme Jésus d'une nuée resplendissante, et qu'aux yeux de ceux qui nous entoureront à cette heure suprême nous disparussions dans les airs; qu'en résulterait-il de plus certain pour ceux qui resteraient après nous sur la terre? Nous serions montés dans les espaces ; mais où serions-nous allés? à la vie ou au néant? à la joie ou à la tristesse? Personne ici-bas n'en saurait rien ; pour tous nous aurions disparu, et voilà tout; ce serait une autre manière de mourir, rien de plus. Même incertitude, même angoisse pour les survivants ; il y aurait encore quelque chose de plus triste pour eux dans cette ascension que dans la mort. L'ascension emporte tout, corps et àme : la mort laisse au moins le corps. Si elle le dissout avec le temps, elle n'empêche pas qu'on n'y puisse concevoir un germe qui se conserve et qui, déposé dans la terre comme le grain de blé, ne puisse en sortir après une saison de la durée d'un monde. En un mot, la mort laisse quelque chose ici-bas, l'ascension n'y laisserait rien. Pourquoi donc préférerais-je disparaître en montant qu'en descendant? N'est-ce pas toujours disparaître ? et, avec une apparence égale, n'est-ce pas toujours s'évanouir? Oui, peu m'importe d'avoir pour tombe la terre ou l'espace; ce qui m'effraie, c'est de mourir; or, mourir, pour moi, c'est quitter ce monde, cette vie, sans savoir ce que je vais devenir ou si même je continue à vivre. Je puis rencontrer le néant en haut et en bas, dans l'ascension comme clans la mort ; en me donnant le choix, vous ne me tirez donc pas de ce qui fait mon supplice : l'incertitude de mon avenir.
Pour vous mieux convaincre de la vanité de ce désir d'ascension, essayez d'une autre supposition , et vous arriverez toujours au
même résultat. Supposez que, non plus comme Jésus, mais comme Élîe, vous quittiez la terre sur un char de feu, tandis que vos amis, vos parents, comme Elisée, vous contempleraient de ce bas monde; amis et parents qui restent n'y gagneraient rien en lumière sur leur propre avenir ; toujours cette terrible incertitude. Car si vous quittiez ainsi la terre, c'est ainsi que la quitteraient tous les hommes, ce serait chose ordinaire, le sort commun ; et ce qui vous frappe aujourd'hui d'admiration, parce que c'est une exception, ne vous frapperait plus alors , car ce serait un autre genre de disparition, un autre genre de mort, la mort de tout le monde ; ce serait ce que vous appelez une loi de la nature et non plus un miracle. L'effrayant, c'est-à-dire l'incertitude de la route que prend ce char lumineux, resterait tout entière, et c'est toujours là ce qui fait l'épouvantail de la mort.
Oui, l'incertitude, voilà ce qui nous épouvante ; et quand nous formons un souhait, soit de rester sur cette terre, soit d'en partir autrement que par la mort, tout cela revient à dire que nous voudrions être certains de notre avenir. Or, ce souhait, ainsi exprimé, est-il réalisable? Non, et c'est ce qu'il importe de bien se persuader. Non (du moins dans le sens où on l'entend), non, il n'était pas sage que Dieu nous donnât la certitude de notre avenir. C'eût été renverser tout ce qui existe, et en particulier détruire la nature de l'homme ; c'eût été nous transformer en mercenaires, tandis que nous sommes appelés à devenir des êtres moraux et aimants. Nous donner dès ici-bas la certitude matérielle de notre avenir, c'était nous fermer la porte des cieux, c'était, en un mot, nous empêcher d'être jamais heureux ; c'est ce que nous allons essayer de faire sentir.
Pour vous faire une idée de l'influence qu'exercerait sur nous cette certitude matérielle acquise dès ici-bas, représentez-vous le monde à venir, ciel et enfer, comme une contrée séparée de vous par un simple fleuve : vous êtes sur un bord, la vie éternelle est sur l'autre. De votre rivage, couvert d'épines, peuplé de malades, souillé de crimes, vous contemplez sur l'autre rive, resplendissant au soleil, le trône de Dieu, les harpes d'or de ses anges ; vous entendez les célestes concerts, vous êtes témoins des transports d'à-
mour de tous ces êtres pour leur Créateur ; dans leur foule vous reconnaisez d'anciens amis, qui vous crient combien ils sont heureux. Complétez ce tableau : vous apercevez au delà, non moins distinctement, un amas de ténèbres que perçent çà et là des langues de flamme et des têtes de démon. Vous y reconnaissez tel homme, tel femme, et vous entendez leurs pleurs et leurs grincements de dents. Est-ce assez d'évidence? Ce spectacle frappe chaque jours vos yeux. Êtes-vous assez certains? Je le pense. Eh bien, que feraient de vous cette évidence et cette certitude ? des peureux qui fuiraient le péché pour éviter l'enfer; des spépulateurs qui vendraient leur part de la terre pour acheter le Ciel ; des mercenaires, mus par la crainte ou l'intérêt, qui accompliraient matériellement les actes requis par Dieu, mais qui les accompliraient sans amour ; des faiseurs d'aumônes sans charité; des martyrs de leur corps sans dévouement ; des esclaves avides de salaire, tremblant sous la verge et incapables d'un sentiment noble, précisément parce que la récompense et la punition seraient évidentes sous leurs yeux, sous leurs mains. En un mot, vous ne seriez plus des êtres moraux, mais des machines à bonnes actions. Vous seriez comme cette foule qui se presse sur la place publique où se dresse un échafaud ; vous éprouveriez le sentiment de cette population des bagnes qui, à genoux, la tête baissée, obéit, mais obéit sous la bouche du canon, à la lueur de la mèche allumée. Vous ne seriez plus des hommes, vous n'auriez plus de moralité, et, par conséquent, vous seriez aussi incapables d'être heureux que la. plante qui porte de bons fruits. Voilà ce que la certitude et l'évidence feraient de vous.
Mais pensez-vous que l'attrait de la récompense assurée obtiendrait de vous un meilleur résultat que la crainte de la punition ? Voyez donc, voyez ce qui fait déjà dans les affaires de ce monde la récompense promise : suivez ces compétiteurs qui se disputent un prix ou qui même peuvent en obtenir chacun un différent ; étudiez depuis l'enfant sur le banc de l'école jusqu'au guerrier en face de l'ennemi, et dites-moi si ces récompenses, qui font des prodiges de science, de courage, d'industrie, ont jamais fait des cœurs aimants, des âmes nobles? Non , elles font naître l'ambition pour
soi-même, la haine pour les rivaux, parfois le crime, pour atteindre le prix de la vertu ! La vertu mise à prix ! Mais c'est contradictoire ! mais c'est absurde ! mais c'est impossible ! Le prix et la récompense manufacturent des actions, mais ils ne régénèrent pas un cœur ; et s'ils le modifient, c'est pour le rendre pire, plus avare et plus ambitieux. L'amour n'a rien à faire avec le calcul, et ce n'est que par l'amour, le dévouement, que vous, être moral, pouvez être heureux. Encore une fois voici les résultats de la récompense rendue évidente et du châtiment mis sous les yeux. Je le demande : est-ce là ce que Dieu devait faire? Non ; aussi ne l'a-t-il pas fait. L'évidence matérielle est impossible; il n'y a que l'évidence morale que nous puissions atteindre, et, pour y parvenir, voyons où nous devons passer.
« Jésus fut enlevé au ciel, » dit notre texte. D'après la Bible, il y a donc un ciel . Nous avons reconnu que nous ne devions ni le voir ni le toucher dès ici-bas. Comment donc saurons-nous qu'il existe? — Par la foi. — Et que demande de nous Jésus pour nous y transporter? — La foi. — Qu'est-ce donc qui deviendra pour nous, nonseulement le mobile de l'action, mais encore de l'amour? — Toujours la foi. En sorte que, si nous croyons que le ciel existe et que Jésus nous l'a gratuitement donné, nous deviendrons capables d'agir et d'aimer. Mais cette foi est-elle le contraire de l'évidence et de la certitude ? Faudrait-il, comme on l'a dit, croire une chose parce qu'elle serait absurde ? Non, mille fois non ; la foi aux vérités chrétiennes repose sur des bases solides : l'histoire, la conscience et l'action du Saint-Esprit lui-même sur le cœur du croyant ; seulement ces bases solides, ces preuves, cette évidence, cette certitude, au lieu d'être matérielles sont morales ; je puis les montrer et les faire toucher, non à celui qui a des yeux et des mains, mais à celui qui a un cœur et une conscience. Si ce n'était pas votre cas, je renoncerais, je l'avoue, à vous convaincre. Si au contraire vous êtes susceptibles d'amour, si vous êtes capables de repentir, si vous avez un sens pour apprécier le beau et le bon, contemplez la vie et la doctrine de Christ , et vous serez gagnés.
Mais je m'arrête, car ce n'est pas à des incrédules que je parle ; je suis en face d'hommes qui portent et affectionnent le nom de
chrétiens. Peut-être ont-ils peu de foi ; mais enfin ils en ont, ils en désirent davantage, et ce que je dois leur indiquer, c'est un moyen d'en acquérir. Je vais donc l'essayer.
Pour avancer vers la certitude morale d'un avenir et du salut, il faut croire, avons-nous dit ; et maintenant nous ajoutons que, pour avancer dans la foi, il faut avancer dans la sanctification. La foi, il est vrai, est le principe de la vie chrétienne ; elle est, qu'on me permette cette expression, le sang qui anime notre corps moral. Il semble donc qu'on ne puisse pas donner le conseil de se sanctifier afin de croire. Sans doute, si je parlais à des incrédules, cette objection aurait du poids ; car ce serait à leurs yeux comme si je demandais à un cadavre de marcher. Mais je parle à des hommes qui ont un peu de foi, un peu de ce sang dans les veines, et je leur dis d'agir pour se procurer la santé, d'agir pour se fortifier, d'agir pour accroître même ce principe de vie. Plus vous serez saints, mieux vous comprendrez l'Évangile, la miséricorde de Dieu, l'étendue de vos péchés, l'immensité du sacrifice de Christ. Plus vous serez saints, plus vous serez humbles, plus vous prierez, et plus abondante sera la mesure de foi que vous recevrez. Plus vous serez saints, plus vous désirerez l'être, plus vous laisserez agir Dieu sur vous, moins les passions obstrueront le passage de la foi dans votre cœur, et, comme dit Jésus, si vous voulez faire la volonté de son Père, .vous reconnaîtrez que sa doctrine vient de Dieu. En vous sanctifiant, vous croirez.
Admirable sagesse du Dieu qui a voulu que la sainteté produisît la foi, comme la foi produit la sainteté, et qu'ainsi, dès que nous sommes entrés dans le champ de l'Évangile, nous pussions travailler avec succès par quelque bout que nous commencions : chaque sillon recevra sa semence, chaque coup de bêche remuera la terre. Soit que notre bras s'abaisse ou s'élève à la pompe, l'eau monte toujours sur la terre. C'est le grain qui pousse nuit et jour, que le laboureur dorme ou veille, et sans qu'il sache comment ; en sorte qu'à la fin de l'année il a une moisson mûrie et abondante , des quelques poignées qu'il a semées et que même il tenait de son Maître.
Courage donc, chers amis, croyons pour nous sanctifier ; sanc-
ti fions-nous afin de mieux croire. Ne nous préoccupons pas du comment pousse le blé spirituel, mais semons et recueillons ; prions et veillons tout ensemble. Demandons la foi, mais sanctifions-nous sans attendre. C'est Satan qui nous fait dire : si j'avais plus de foi, je ferais ceci ou cela ; faisons, et en faisant la foi s'accroîtra. Quand les Apôtres eurent vu Jésus s'élever vers le ciel et que leur foi s'en fût accrue, ils ne restèrent pas là; mais, selon le conseil de l'ange, ils sortirent de la contemplation pour rentrer à Jérusalem, dans la vie active ; et quand ils furent arrivés, ils ne cessèrent pas de prier, parce qu'ils avaient déjà cru ; au contraire « ils persévérèrent, » dit le texte, ils persévérèrent dans la prière ; c'est ainsi qu'ils reçurent de nouveau l'Esprit-Saint qui leur donna un nouveau courage, source de nouvelles et puissantes actions. Suivons les Apôtres : après la contemplation de la vérité que nous avons étudiée aujourd'hui, rentrons dans la Jérusulem de l'activité chrétienne pour travailler, jusqu'à ce que nous revenions nous retremper dans la méditation et la prière.
XXIIe DISCOURS.
(lisez actes, il, 1 à 39.)
Dans la semaine qui vient de s'écouler, plein de la pensée qu'aujourd'hui j'aurais à parler du fait miraculeux qui signala la première Pentecôte chrétienne, je me suis mis en présence du chapitre que vous venez d'entendre, je l'ai lu avec attention, et je me suis dit : Que pourrais-je écrire pour dimanche? Dès les premières lignes du texte, il est parlé du Saint-Esprit dont furent remplis les Apôtres ; plus loin , du Saint-Esprit annoncé parle prophète Joël et répandu sur toute chair, c'est-à-dire sur tous les hommes, et enfin plus bas encore du Saint-Esprit promis par Dieu à tous ceux qui se convertiraient à Jésus-Christ : aux Juifs qui sont là ; à leurs enfants, et à tous ceux qui sont éloignés dans les siècles à venir ! Certainement, dans un jour semblable, en face d'un tel chapitre, je ne puis, me suis-je dit, ne pas parler du Saint-Esprit. Et cepen-
dant je n'en ai pas le courage ! Je sens qu'il y a là un obstacle hors de moi; parler du Saint-Esprit reçu par les Apôtres, hommes tous spéciaux et nécessaires à l'établissement du Christianisme, soit ; mais parler du Saint-Esprit répandu sur toute chair, offert à tous les hommes, et par conséquent du Saint-Esprit offert à ceux qui seront là, dimanche, pour écouter mes paroles; parler de tout cela, oh ! non, c'est impossible. Je vais soulever une foule d'objections, remuer une masse d'incrédulité, et je sens déjà d'avance son poids énorme m'écraser. Je leur citerai les autorités de David s'écriant : « Mon Dieu, rends-moi ton Esprit de sainteté ; » de Jésus disant : « Votre Père céleste ne donnera-t-il pas son Saint-Esprit à à ceux qui le demandent? » de Jacques ajoutant : « Demandez l'Esprit de sagesse ; » De Paul affirmant que les chrétiens « sont régénérés par le baptême du Saint-Esprit ; » oui, je citerai toutes ces autorités ; mais ces paroles glisseront sur leurs cœurs comme l'eau sur du marbre. A quoi me servira de leur donner des témoignages sans valeur pour eux, de leur alléguer un livre auquel les uns croient si peu, auquel les autres ne croient pas? — Je les exhorterai à vivre purement en leur rappelant que leur corps est le temple du Saint-Esprit ; je les consolerai dans leurs afflictions en leur offrant le secours de cet Esprit qui soulage nos cœurs par des soupirs inexprimables ; mais ces paroles seront entendues sans être comprises, écoutées sans être crues. Le Saint-Esprit, à leurs yeux, c'est un mot qui est bien placé dans la Bible, qui peut encore se prononcer à la fin d'une prière, tomber de loin en loin du haut de la chaire ; mais en faire le sujet d'un discours entier, mais en parler dans le monde, mais le regarder comme une réalité, mais lui donner une place dans nos pensées aussi bien que dans nos affaires et dans nos plaisirs, oh ! non, non, pour eux, c'est presque chose ridicule ; et, si je vais leur parler longuement du Saint-Esprit, ils jugeront exagéré chez un prédicateur chrétien ce qui se trouve dans chaque parole de Jésus-Christ. Que faire devant une telle inconséquence? Que dire à des hommes qui admettent la Bible dans son ensemble et qui en repoussent les vérités présentées l'une après l'autre? Que faire ? Oh ! quelle déplorable incrédulité ! Comme elle prouve bien elle-même que nous avons besoin du Saint-Esprit !
Ensuite, je me suis demandé : D'où vient cette incrédulité? Comment se fait-il qu'une promesse aussi réjouissante soit repoussée? Ne devrait-on pas s'attendre à voir une offre aussi précieuse acceptée avec empressement, ou, s'ils n'osent pas y croire, ne devraient-ils pas au moins être désireux d'être convaincus? Gomment se fait-il donc que, lorsque je viens leur exposer cette vérité si douce que Dieu veut leur donner son Esprit, qu'un trésor inappréciable est sous leur main, comment se fait-il que ce sujet de joie soit pour eux un sujet d'ennui? que mes preuves leur soient suspectes même avant d'avoir été entendues? et que, si même je réussis à leur montrer un rayon de vérité, ils aient peur d'être gagnés et qu'ils se hâtent de fermer les yeux à la lumière? Gomment ! et pourquoi cela? Est-ce que ces hommes auraient des preuves que ce Saint-Esprit n'existe pas ou qu'il ne peut pas leur être communiqué? Non, car, s'ils peuvent déclarer qu'ils ne l'ont pas reçu, ils ne peuvent pas affirmer qu'on ne peut le recevoir. D'ailleurs, ces hommes n'ont pas étudié cette question ; c'est chez eux un parti pris, une opinion arrêtée d'avance; ils n'ont d'autre raison que celle-ci, qu'ils ne veulent pas y croire. Pourquoi donc cette incrédulité? Est-ce parce qu'ils sont certains que les Apôtres n'ont pas reçu ce secours miraculeux? Non ; pour eux ce peut être là l'objet d'un doute ; mais ils ne peuvent pas s'en dire certains. Est-ce qu'ils savent pertinemment que tous les hommes qui, depuis les iVpôtres à nos jours, ont affirmé avoir reçu le même secours, sont tous indignes de confiance ou faibles d'esprit? Non, car à peine dans l'auditoire se trouvera-t-il quelques personnes informées qu'il ait jamais existé des hommes ayant cette prétention, et ils seraient bien surpris si on leur disait aujourd'hui que Pascal, mathématicien profond, Newton, révélateur du système du inonde, Leibnitz, philosophe, Bacon, savant, Haller, grand physicien, croyaient aux dons du Saint-Esprit ; et s'ils ignorent les paroles de ces grands hommes, ils n'ont donc pas de preuves que cette croyance se loge seulement dans de pauvres têtes. Pourquoi donc, me suis-je encore demandé, toujours méditant dans mon cabinet, courbé sur ma Bible, pourquoi cette incrédulité? — Alors, mille bruits du dehors, que ma préoccupation ne m'avait pas jusque-là permis d'entendre,
vinrent frapper mon oreille : des cris divers d'hommes, tous appelant le travail et la fortune, se croisaient dans les airs ; le pavé de la rue retentissait sous la roue pesamment chargée par l'industrie et sous l'équipage élégant de l'heureux du siècle. Mes yeux voulurent voir ce qu'entendaient mes oreilles, et un regard me montra une foule empressée courant dans tous les sens à des affaires qui semblaient hâter leurs pas et occuper leurs têtes. L'homme du peuple fléchissait sous le fardeau qu'attendait le commerce ; des amis se croisaient sans avoir le temps de se parler ou de se voir ; des femmes se regardaient, mais pour juger de leur parure. Ici des étoffes sans prix et sans nombre, là des ameublements fastueux dont un débris aurait nourri une famille ; plus loin, le bruit sonore d'un métal qui frappait toutes les oreilles et faisait retourner toutes les têtes; ailleurs, le pain quotidien du riche venu des quatre parties du monde pour charger sa table. La foule allait, venait, entrait, sortait; les mots d'argent, d'affaires, de plaisirs, s'échappaient de toutes les bouches et semblaient répétés comme par autant d'échos à autant de portes. — Au milieu de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants si sérieusement occupés, un jeune homme passait, une Bible à la main, partout offerte et partout repoussée ; d'autres affaires étaient bien plus pressantes, d'autres livres étaient bien plus intéressants. Alors je retombai sur mon siège, et je suivis de la pensée ces hommes que je ne pouvais plus suivre des yeux ; je voyais ceux-ci réunis pour parler affaires, gesticulant avec feu; cherchant à se duper, se plaignant les uns des autres, rouges de passion et de colère. Je voyais ceux-là devant un tribunal, s'accusant de fraude, de mauvaise foi, de mensonge, et leurs juges obligés, pour donner raison à l'un des partis, de choisir celui des deux qui avait les torts les moins graves. D'autres couraient à des distractions bruyantes pour s'étourdir en fatiguant leur corps, comme s'ils avaient peur d'être un moment seuls en face d'eux-mêmes et de leurs pensées. D'autres, s'enveloppant de mystère, allaient se perdre dans les ténèbres et se livrer à des jouissances grossières et sensuelles. C'est ainsi que je voyais l'intérêt, le plaisir, le luxe, la passion et le vice absorber les forces de corps et d'esprit d'une population entière, le matin et le soir, le jour et la nuit, la semaine
elle dimanche, dans le présent en action, dans l'avenir en espérance. Alors, sortant de ma rêverie, j'ai compris pourquoi cette incrédulité, pourquoi celte antipathie pour les choses spirituelles, pourquoi ce sourire incrédule au seul mot de Saint-Esprit! Gomment prêter une oreille attentive aux choses du Ciel lorsqu'on est tellement étourdi par le bruit de la terre? Gomment trouver place dans la même tête à des projets sans fin pour ce monde et à des espérances sans limite pour l'éternité? Gomment s'occuper avec activité de deux travaux dont un seul dépasse toute l'énergie humaine? Et surtout comment faire marcher de front deux passions qui s'excluent l'une l'autre, comment aimer en même temps Dieu et le monde, servir l'un sans négliger l'autre; comment mettre avant tout la fortune et le plaisir, qui font oublier Dieu, et mettre encore avant tout Dieu, qui fait oublier le plaisir et la fortune? Impossible, impossible! L'homme du monde sent cette impossibilité tout aussi bien que l'homme de l'Evangile, et voilà pourquoi il éloigne tout ce qui pourrait le distraire des soins que réclame son maître; pourquoi il repousse cette pensée d'un Esprit saint, lui qui aime une vie commode ; pourquoi il écarte l'offre d'un Esprit pur, lui qui se complaît dans des pensées de volupté ; pourquoi il nie d'avance l'influence d'un Esprit sanctifiant, lui qui se croit assez moral pour n'avoir pas besoin d'être réformé, et d'un Esprit de lumière, lui qui se croit une intelligence assez haute pour pénétrer sans révélation Dieu et ses mystères. Ce Saint-Esprit offert condamne sa vie, humilie son orgueil, l'appelle à des sacrifices ; tout cela lui coûte, lui déplaît, le froisse dans ses goûts, et alors il trouve plus facile de nier, et voilà pourquoi tant d'incrédulité ! Oh! quel abîme de misère dans cet homme ! Gomme ce cœur est rusé et désespérément malin, pour qu'il puisse parvenir au nom de la raison à repousser ce que la raison le sollicite d'admettre ! Quel besoin de régénération chez ce futur habitant du Ciel qui ne s'occupe que de la terre ! Quelle urgente nécessité de réveiller cette âme créée pour la sainteté et l'amour, qui s'endort sous les chaînes d'un corps vendu au péché et à l'égoïsme! Oh ! quel besoin, quel besoin nous avons tous de recevoir le Saint-Esprit.
Enfin, décidé à parler de ce Saint-Esprit, quoique effrayé de
l'obstacle de tant d'incrédulité, je me suis demandé : A de tels hommes que puis-je dire pour les convaincre? Comment leur persuader que ces secours de l'esprit de Dieu sont réels et efficaces ? J'ai cherché ce comment... et je l'ai cherché en vain. Je leur retracerai, me suis-je dit, cette effusion du Saint-Esprit sur le peuple le jour de la Pentecôte, et je leur dirai que, si les disciples du Ier siècle l'ont reçu, ceux du XIXe peuvent bien le recevoir. Mais ils diront en eux-mêmes : Qui de nous a vu ces Apôtres, ces langues de feu, cet Esprit et tous ces miracles? — Eh bien, non; je leur ferai comprendre que, s'ils nient ce fait miraculeux, par cela seul ils accusent la Bible de mensonge, ils renversent tout le christianisme, dont les vérités sont étroitement liées entre elles. — Mais ils répondront que c'est bien possible et que mieux vaut nier tout le christianisme que de croire au Saint-Esprit. — Eh bien, voici ce que je ferai : je leur citerai le témoignage d'hommes nombreux, pris dans tous les siècles, qui ont connu cet Esprit par leur propre expérience. — Hélas ! ils penseront que c'est là le fruit d'une imagination exaltée ou maladive. — il me reste encore un moyen : je leur présenterai avec calme des raisonnements qui convaincront leurs esprits en attendant que Dieu touche leurs cœurs. • — Mais à chaque argument celui qui est décidé à ne pas croire trouvera une objection dont il se contentera, et tous mes efforts seront perdus. — Alors je me suis dit : Quelle est donc ma faiblesse, que je ne puisse pas même faire passer une idée dans l'esprit de mes frères ! que je sois impuissant pour leur persuader ce que je sais, ce que je sens être certain ! que je ne puisse pas faire reconnaître une vérité si douce, si importante ; une vérité qui leur ouvrirait un trésor de foi, de sainteté, de bonheur, qui réagirait sur leur vie et leur éternité ! Que toutes mes paroles aillent se briser contre leurs cœurs, comme les vagues de l'Océan contre le roc du rivage ! Oh ! quelle faiblesse en moi, quelle pauvreté d'intelligence. Oh! mon Dieu, mon Dieu, quel pressant besoin j'éprouve que tu viennes à mon secours, que ce soit toi qui parles par ma bouche, toi qui instruises, toi qui inclines les cœurs! Combien j'ai besoin que tu m'accordes ton Saint- Esprit ! — Alors une émotion indéfinissable s'est emparée de moi ; mon cœur a battu plus vite, les pensées se sont pressées dans ma
tête, mes yeux se sont mouillés de larmes... Alors j'ai su ce que j'avais à vous dire. Je leur raconterai naïvement dimanche, me suisje dit, ce qui m'est arrivé aujourd'hui ; je leur retracerai ces angoisses du prédicateur devant sa Bible, cherchant comment il obtiendra leur confiance ; je leur montrerai les difficultés innombrables que sans y songer ils présentent à la prédication de l'Évangile ; ils verront que c'est en eux, et non dans la Parole de Dieu, que se trouvent les pierres d'achoppement qui renversent leur foi ; et sans ni' inquiéter du succès de ma parole, je leur dirai simplement : Ecoutez ! Pour régénérer le cœur de l'homme naturellement plongé dans l'incrédulité et le péché, et le faire vivre à la foi et à la sainteté, la Bible vous déclare que Dieu donne son Saint-Esprit; et jugez-en vous-mêmes : parmi les hommes, un homme est capable d'influer sur son frère par des raisons, des conseils, des lumières ; Dieu serait-il moins capableque l'homme d'agir sur sa créature? Non, Dieu donne son esprit. Sondez vos misères spirituelles, le peu de lumière que vous trouvez en vous-mêmes pour connaître votre avenir, l'impuissance où vous êtes d'arracher une seule passion de votre cœur, une seule mauvaise habitude de votre vie; l'antipathie naturelle que vous éprouvez si souvent pour les pensées religieuses, et comprenez que cette maladie morale exige un remède, que cette profonde misère appelle un secours, et vous croirez que Dieu donne son Saint-Esprit. Jetez les yeux sur votre vie passée, cherchez-y les jours trop nombreux de souffrance, de larmes , d'angoisses; dites-nous, vous, les plus incrédules, dites, n'avez-vous alors jamais prié comme malgré vous ? et n'avez-vous jamais été exaucés? Rappelez-vous ces miracles de votre propre expérience, dont le souvenir fut malheureusement bientôt effacé par les affaires du monde, et vous croirez que Dieu donne son Saint-Esprit. Parcourez l'histoire du Christianisme, qui, après avoir été enseveli avec Jésus à Golgota, ressuscite à Jérusalem dans une chambre haute, parmi douze hommes du peuple, et qui bientôt vit et se multiplie sur tout le globe, en sorte que votre réunion actuelle, à dix-huit siècles de distance, en est elle-même un témoignage, et comprenez qu'une œuvre si vaste, partie d'une origine si étroite, n'a pu se développer et vivre ainsi que parce qu'à ceux qui l'ont entreprise Dieu a donné
son Saint-Esprit. Ici-bas un homme a compassion de son frère malheureux ; et s'il peut soulager une misère, sécher une larme, consoler un cœur, il le fait quelquefois. Dieu manquerait-il de la compassion qu'il a mise au cœur de cet homme ? Laisserait-il sans secours ses créatures plongées dans la plus grande des misères, la misère morale? Ne recueillerait-il pas la plus précieuse des larmes, la larme du -repentir? Ne consolerait-il pas le plus triste des cœurs, le cœur qui redemande au Ciel l'objet qui a quitte la terre? Ce Dieu serait-il moins secourable que l'homme et ne communiquerait-il pas les dons de son Saint-Esprit? Pourquoi cet élan involontaire de l'âme qui fait fléchir le genou sur tous les points du globe? Pourquoi ce cri instinctif dans le péril : « Mon Dieu, mon Dieu! » Pourquoi cette croyance commune à tous les peuples que le Ciel peut inspirer la terre? C'est tout simplement parce qu'au fond de notre âme un instinct plus fort que l'incrédulité se révèle dans ces moments où nous redevenons ce que Dieu nous avait faits avant que le péché eût étouffé notre nature première, et que cet instinct de prière nous crie de la part de notre Créateur que Dieu donne son Saint-Esprit. Oh ! ayez pitié de vous-mêmes et ne vous privez pas du plus grand des secours contre les misères de cette vie ; vos plaies sont assez larges, ne les déchirez pas encore de votre propre main ; laissez l'Esprit de Dieu y verser un baume cicatrisant. Ce monde, avec son cortège de plaisirs, d'espérances, de fortune, de vaine gloire, vous a trompés jusqu'à ce jour ; il ne vous a donné le bonheur qu'en perspective, et n'a laissé dans votre passé que des regrets; dans le présent, vous l'avouez, il ne vous rend pas heureux ; acceptez donc le secours de l'Esprit de Dieu, qui vivifiera tout autour de vous, et qui fera couler la paix et la joie même sur ces jours où le monde vous délaisse. — Vos affections se sont multipliées; à une espérance trompée s'est joint un revers inattendu , une perte prématurée, une souffrance dans votre corps ou dans votre âme ; chaque jour en vieillissant vous apprenez qu'ici-bas vivre c'est souffrir ; laissez donc l'Esprit de Dieu répandre dans vos cœurs la foi à un avenir meilleur, l'espérance d'un ciel et d'une éternité d'amour. Dans les moments où vous êtes sincères avec vous-mêmes, lorsque la maladie, la crainte de la mort vous entr'ouvrent les yeux, votre
vie de péchés vous effraie ; devant vous se dresse une légion de souvenirs, inconnus aux hommes, mais trop bien connus de Dieu. Vous vous faites un moment votre juge et vous tremblez vousmêmes en récapitulant vos oublis du Créateur, votre indifférence pour vos frères, votre ingratitude pour vos parents, vos mensonges journaliers, vos pensées et vos actions impures; acceptez donc l'Esprit de Dieu qui dans l'avenir régénérera votre vie et qui pour le passé vous fera sentir l'assurance du pardon par Jésus-Christ. Le vide du monde, l'amertume des afflictions, le poids du péché, tout vous presse, vous convie à demander, à recevoir ce que vous sentez n'être pas en vous-mêmes : une force puissante pour croire, aimer et se sanctifier.
Hélas ! c'est en vain peut-être que je vous presse ; mais je m'adresserai pour vous-mêmes à Celui qu'on ne presse jamais en vain, à toi, mon Dieu, qui dans un jour pareil envoyas ton Saint-Esprit pour transformer de pauvres Israélites ignorants et pêcheurs en des hommes pleins de science et de sainteté. Oh! qu'aujourd'hui encore tes entrailles paternelles s'émeuvent à la vue de ces nouveaux Israélites ; envoie la lumière dans ces esprits, ton amour dans ces cœurs, la sainteté dans leur vie, et que pour eux ce jour soit une véritable Pentecôte. Et toi Saint-Esprit, qui jadis, à la voix d'Ézéchias, rendis la vie même à des os desséchés, donne aujourd'hui la vie spirituelle à ceux qui ne la soupçonnent pas même ; n'attends pas qu'ils t'appellent, viens toi-même; pénètre leurs cœurs, fais-toi sentir et goûter; alors ils céderont peut-être et croiront en toi, lumière et vie, en toi, amour et sainteté, en toi Saint-Esprit !
XXIIIe DISCOURS.