‹ Le culte du dimancheChapitre 13 sur 34 · LISEZ SAMUEL, XXIV · texte numérisé non relu

LISEZ SAMUEL, XXIV

Au temps de sa prospérité, le roi David ordonne de faire le dénombrement d'Israël, et Dieu, irrité de cet ordre, fait mourir soixante et dix mille hommes de ce peuple dont le monarque était si fier.

Deux choses étonnent dans ce récit : d'abord que Dieu fasse tomber sur la nation le châtiment d'une faute que le roi seul avait commise. Nous ferons seulement remarquer sur ce point que le peuple aussi avait des fautes à se reprocher; car, vers la fin du chapitre, il nous est dit que « l'Éternel fut apaisé envers le pays. » Le pays donc avait été coupable. Ainsi, dans sa sagesse, Dieu faisait servir une seule punition à une double fin : à châtier David, et à châtier la nation. Pour punir le roi, Dieu ne fit pas tomber la mort sur les soixante et dix mille hommes qui se trouvèrent les premiers sous la main de l'ange exterminateur, mais il put diriger son ange sur soixante et dix mille hommes dignes de mort ; comme au dernier jour il saura bien distinguer les bons d'avec les méchants .

Toutefois supposez qu'il n'en ait pas été ainsi, et que, parmi les coupables, Dieu ait frappé des innocents. Qu'en serait-il résulté? Que ces hommes en mourant auraient passé de la terre au ciel, c'est-à-dire d'une vallée de larmes à un séjour de joies, de la souffrance à la santé inaltérable, de la misère au bonheur sans fin. Était-ce donc là un châtiment? Et quelque souffrance qu'il impose à un homme sur cette terre, Dieu n'a-t-il pas, au delà de la tombe, du temps et des biens pour le consoler de douleurs qui, prises isolément ici-bas, seraient une injustice?

Si nous ne sommes pas plus frappés de ces réflexions, c'est que notre foi est faible, et que nous avons peine à nous élever à une contemplation du ciel assez vive pour le préférer à la terre. Nous acceptons l'espérance d'un paradis, bien plus pour nous épargner

l'horreur du néant que par une vive persuasion de son existence. Si l'on nous donnait à choisir entre une vie éternelle terrestre, mêlée de toutes les misères dont nous avons souffert jusqu'à ce jour, probablement nous la préférerions encore à nos espérances d'avoir après la mort une vie sans fin, près de Dieu, pleine de santé, de joies et d'amour. Gela est si vrai que nous ne sommes jamais prêts à mourir, et que si Dieu nous avait laissé la liberté de fixer notre jour de départ pour notre céleste patrie, il est plus que probable que nous le retarderions indéfiniment. Oui, nous avons peu de foi, et pour un grand nombre d'entre nous il faudrait dire que nous n'en avons pas du tout. Ne soyons donc plus étonnés si nous avons peine à regarder la mort comme un bienfait. A la place d'Élie nous eussions détourné nos pas du char de feu, et préféré la terre que nous sentions sous nos pieds, au ciel que nous ne touchions pas.

Mais, en admettant que la mort ne fût qu'un acte de justice ou un bienfait pour ces soixante et dix mille hommes, on se demande encore pourquoi Dieu punit si sévèrement chez David le simple fait d'avoir ordonné le dénombrement de son peuple. Quoi! parce que le roi veut savoir combien de milliers d'hommes renferme son royaume, il devra supporter sept ans de famine, ou trois mois de fuite, ou trois jours de mortalité ! Quel mal David, en désirant connaître le nombre de ses sujets, faisait-il au peuple ou quel tort à Dieu? Aucun sans doute ; mais, par ce désir insensé, David se nuisait à lui-même ; et, en le punissant, Dieu lui accordait un véritable bienfait. Cela vous paraît étrange peut-être? Mais écoutez avant de prononcer.

D'abord il est évident que David ordonnant de compter ses sujets au moment de sa plus grande prospérité obéit à un mouvement de vanité ; il est fier de régner sur un si grand peuple, de marcher à la tête d'une si puissante armée. Treize cent mille hommes portant le glaive se meuvent à mon commandement ; comme ce spectacle est propre à flatter l'orgueil d'un roi guerrier! Tels sont bien les sentiments de David ; car Joab, son ministre, avant d'exécuter son ordre, lui dit : « Que l'Éternel augmente ton peuple, et que tes » yeux le voient; mais pourquoi prends-tu plaisir à cela? » Aussi,

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dès que le recensement est accompli, David, honteux de sa vanité satisfaite, s'écrie : « J'ai commis un grand péché! Éternel, j'ai agi avec folie, pardonne mon iniquité ! »

L'orgueil, voilà donc le sentiment secret qui dicta l'ordre de David, et l'orgueil, voilà ce qui pouvait le plus nuire à ses vrais intérêts, à ses intérêts éternels, en le rendant incapable d'amour et de sanctification. Oui, l'orgueilleux ne saurait ni se sanctifier ni aimer; par conséquent il ne peut être heureux. Telle est la pensée que nous voudrions développer.

La première condition pour se sanctifier, c'est évidemment de reconnaître qu'on manque de sainteté, c'est de se sentir pécheur; il faut avoir remarqué chez soi l'absence d'une qualité pour chercher à l'acquérir. Mais comment un orgueilleux, tout gonflé de la bonne opinion qu'il a de lui-même, pourrait-il songer à se corriger de défauts qu'il ne se connaît pas, et ambitionner des vertus qu'il croit avoir déjà? Impossible; ce serait vouloir qu'un fanatique détruisît lui-même son idole, ou qu'un guerrier enfonçât d'une main un poignard dans son sein, tandis que de l'autre il y suspend avec orgueil la croix d'honneur. Comment un roi se dirait-il en même temps : Je suis un puissant monarque, et je vais prier Dieu de m'aider; je suis digne d'admiration, et je vais me corriger; à moi la gloire, et en même temps l'humiliation; que les hommes m'encensent, et que Dieu me convertisse ; je suis à la fois vertueux et pécheur; je veux que chacun partage la haute opinion que j'ai de moi-même, et cependant ce que je suis, je veux cesser de l'être pour me sanctifier?

Non, encore une fois; c'est supposer en même temps les sentiments les plus contraires. L'orgueilleux doit avoir la prétention de rester ce qu'il est, autrement il se renierait lui-même; il ne peut se dépouiller d'imperfections qu'il ne pense pas avoir, ni acquérir des vertus qu'à ses yeux il possède déjà. L'orgueilleux, pour se justifier devant lui, devant les hommes et devant Dieu, doit se croire bon et grand tel qu'il est, et aiusi se fermer la voie vers la sanctification.

Pour mieux les comprendre, appliquez ces réflexions à David. Ce roi, dans un mouvement d'orgueil, fait dénombrer son peuple,

afin de pouvoir se dire avec satisfaction : « J'ai treize cent mille guerriers à mon service. » Maintenant, lorsqu'une nation voisine viendra lui déclarer la guerre, comment David pourra-t-il songer à demander à Dieu de venir à son secours, lui si fier de son peuple et si confiant en ses treize cent mille soldats? Au lieu d'implorer la force du Seigneur, ne sera-t-il pas induit à négliger les précautions qu'il aurait crues nécessaires avec une armée plus faible ? Par cela même qu'il s'estime puissant, ne sera-t-il pas tenté de courir à la rencontre de l'ennemi? ne sera-t-il pas plus prodigue de la vie de soldats qu'il voit si nombreux? et, comptant sur leur force, ne déploiera-t-il pas lui-même moins de valeur? Voilà donc la pensée de sa grandeur qui porte David à négliger les secours d'un Dieu dont il ne sent pas le besoin, à prodiguer les vies d'hommes qu'il voit si nombreux, et à négliger même son propre génie, qu'il juge ici plus que suffisant. Ainsi, il oublie son Dieu, expose ses semblables et s'affaiblit lui-même, uniquement parce qu'il est orgueilleux.

Mais laissons là David, et regardons le pharisien montant au Temple à côté du péager. Il ne prie pas, remarquez-le bien : il ne prie pas; au contraire, il rend grâce, c'est-à-dire qu'il ne pense pas avoir à parler de ce qui lui manque, mais uniquement de ce qu'il possède.

Laissez le pharisien de jadis et venez aux pharisiens de nos jours, et vous reconnaîtrez, en regardant autour de vous, que ce sont précisément les hommes les plus satisfaits d'eux-mêmes qui rejettent le plus vivement l'Évangile de grâce, comme ce sont eux qui prient le moins, ou plutôt qui ne prient pas ; remarquez que ce sont les orgueilleux qui, dans la société, sont les hommes les plus insupportables, par des défauts imperceptibles à leurs yeux et choquants pour tout le monde. Allez dire à cet homme qui se prétend honnête, qu'il doit se convertir ; il vous répondra que vous l'insultez! Et comment voudriez-vous qu'un être qui raconte tous les jours ses hauts faits d'intelligence, de moralité, de dévouement, pût en même temps imaginer qu'il a des progrès à faire en intelligence, en moralité, en dévouement? Gomment un homme qui met sa gloire à bien parler, à bien se vêtir, à bien se présenter, et

dans mille autres niaiseries, serait-il capable d'élever son esprit jusqu'à la notion du beau et de la sainteté? Enfin, comment un homme qui tient plus à l'opinion de ses semblables qu'à la sienne ; plus à la sienne qu'à celle de Dieu; un homme qui s'efforce ainsi de mettre l'apparence à la place de la réalité et de s'abuser luimême, comment voulez-vous qu'un tel homme songe à se sanctifier? Impossible, impossible, mille fois impossible! Et vous allez voir qu'il lui sera tout aussi impossible d'aimer.

En effet, l'amour, c'est l'oubli de soi-même en faveur des autres, c'est le sacrifice de sa volonté propre à une volonté étrangère ; et ce qu'il y a de remarquable dans ce sentiment, c'est qu'il produit le bonheur par cela même qui semble le rendre impossible, par l'abnégation de soi-même. L'amour, c'est peut-être encore mieux la transformation de la volonté de celui qui aime en la volonté de celui qui est aimé ; en sorte que pour l'homme qui aime Dieu, obéir à ce Dieu, c'est presque faire sa propre volonté, c'est être heureux ; comme en travaillant dans l'intérêt de ses frères, qu'il affectionne, il s'occupe encore de sa propre félicité.

Or, l'amour est-il possible à l'orgueilleux, qui veut au contraire que les autres pensent à lui, tournent leurs regards vers lui, l'admirent et chantent ses louanges? L'amour est-il possible pour un être qui se fait centre du monde, ne comptant les existences étrangères que par les rapports qu'elles ont avec la sienne? Enfin, l'amour est-il possible à un être qui, au lieu de vivre en autrui, veut qu'autrui vive en lui et pour lui? Non; l'orgueil est la quintessence de l'égoïsme. Sans doute cet égoïsme ne se manifeste pas sous la forme grossière de l'avarice ou de la volupté. L'orgueil est même parfois fort subtil, spirituel, éthéré; par l'orgueil l'homme se dépouillera de sa fortune, de sa vie même. Mais, comme dit l'Apôtre, donnât-il tous ses trésors aux pauvres et son corps pour être brûlé, il peut encore n'avoir pas la charité ; il n'est qu'une cymbale creuse qui retentit en son propre honneur.

Imaginez donc un orgueilleux aussi élevé que vous voudrez par l'objet de ses poursuites, toujours sera-t-il que cet orgueilleux n'agit qu'en vue de lui-même, et qu'au fond il n'aime pas et ne saurait aimer.

Prenez l'exemple cle David : il fait dresser l'état de son armée; ses hommes sont tous munis d'épées ; ils ont des chefs prudents comme Joab; ils reçoivent des récompenses; leurs familles sont gardées paisiblement dans des villes à l'abri de l'ennemi : c'est David qui l'a voulu ainsi ; le bien-être de tout ce peuple procède de ses soins, et au sein de cette prospérité le roi désire connaître le nombre des heureux qu'il a faits. Dieu excuse-t-il ce désir vaniteux par la considération de tout le bien accompli par David? Non; car ce Dieu voit que l'homme orgueilleux qui fait aujourd'hui compter ses sujets, jadis, par orgueil, a livré des combats, rassemblé l'armée, construit des villes, et que tous ces soins étaient au fond inspirés par le désir cle paraître grand aux yeux des nations. Le même roi qui avait élevé Urie au rang de capitaine l'avait envoyé plus tard à une mort certaine ; le même homme qui avait fait monter Bathsébah sur un trône avait commencé par la souiller. Il n'aime ni la femme qu'il déshonore ni l'époux qu'il fait mourir, il les sacrifie tous deux à sa passion, non par affection pour personne, mais par égoïsme pour lui-même : l'orgueilleux ne peut aimer.

Et maintenant, si l'orgueil comprimait chez David la sainteté et l'amour, Dieu ne devait-il pas extirper de son cœur la mauvaise herbe qui étouffait le bon grain? N'était-ce pas rendre un véritable service à ce roi que de le pousser ainsi, même avec une verge, dans la voie de l'humilité?

Mais est-ce donc de David qu'il s'agit ici? N'est-ce pas plutôt de vous-mêmes, mes frères? et ne comprenez-vous pas que, si j'ai pris le nom de ce monarque, qui ne pouvait m'empêcher de l'accuser, c'était pour arriver à vous, que je craignais de soulever contre ma parole, par une accusation trop directe contre vousmêmes, tant l'orgueil est grand, tant il est irritable, tant pour en guérir la plaie il faut la ménager !

Oh! l'orgueil, l'orgueil, voilà bien l'irréconciliable ennemi de notre bonheur, le principe de nos vices, de nos mécomptes, de nos souffrances morales! l'orgueil, jouissance acre qui corrode le cœur qui s'en nourrit! l'orgueil, qui nous rend un objet de risée ou d'envie pour ceux dont nous mendions les éloges! l'orgueil,

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que le Seigneur a en abomination dans un ver de terre qui ose lever la tête en présence d'un Être devant qui les anges se prosternent! l'orgueil, qui perdit Satan voulant s'affranchir, et nos premiers pères voulant être semblables à Dieu! l'orgueil, serpent qui prend toutes les formes, brille de toutes les couleurs pour séduire, et dont chaque morsure laisse un nouveau venin dans le cœur! Oui, je sens que l'orgueil est l'écharde de mon cœur, la ronce de ma vie; et si vous ne sentez pas ainsi pour vous-mêmes, ne vous rassurez pas pour cela, c'est tout simplement parce que vous avez trop bonne opinion de vous-mêmes pour vous apercevoir que vos prétentions dépassent vos mérites ; vous ne sentez pas votre orgueil précisément parce que vous êtes trop orgueilleux. Ne soyez donc pas surpris si Dieu emploie à votre égard les mêmes moyens qu'il employa pour David, s'il vous froisse, vous brise, vous écrase de sa main. Quand Dieu n'a pas réussi à vous sanctifier par la prospérité, par la santé, par le succès, ne trouvez pas étrange qu'il prenne, pour atteindre le même but, la seule route que vous lui ayez laissée. Il vous fait passer par l'humiliation pour vous conduire à l'humilité, source de sainteté, et ainsi de bonheur.

Oui, l'humilité, voilà le seul chemin qui puisse conduire des êtres comme nous, orgueilleux et égoïstes, à accepter la conversion, et par la conversion les affections spirituelles, source du vrai bonheur. 11 peut paraître dur à l'homme naturel de s'humilier, précisément parce qu'il est orgueilleux de sa nature ; mais une fois qu'il a traversé ce passage étroit et difficile, il y a pour lui des joies qu'il ne soupçonnait pas. Oh ! je sens que si je pouvais être humble, alors seulement je serais heureux. Plus de guerre avec mes semblables, dont les prétentions cessent de blesser les miennes ; plus de guerre avec ma conscience, que dès lors j'écoute, au lieu de la démentir ; plus de souffrance par mes passions, que j'étouffe en leur résistant ; mais la paix avec les hommes, courant après une gloire que je ne leur dispute pas ; la paix avec mon Dieu, pardonnant à qui s'abaisse ; la paix avec moi-même ; car je n'ai plus une double volonté, mais uniquement le désir de vivre dans la volonté de Dieu. Malheureusement, mon cœur n'est pas encore entièrement soumis; cette humilité ne le traverse que comme un éclair, et,

comme un éclair, disparait. Cependant je l'ai goûtée, je me le rappelle, et je voudrais la rappeler. 0 mon Dieu, si je pouvais être humble, véritablement humble ! Mais toi, Seigneur, tu peux me rendre tel, et je viens te le demander. Jésus, tu as été un roi débonnaire, tu as été humble de cœur; cependant tu étais alors mon Maître, mon Seigneur ; alors tu étais paisible et heureux ! Oh ! donne-moi de marcher sur tes traces ; que je me baisse pour mieux les suivre, jusqu'à ce que j'aie compris que c'est un honneur pour moi de me prosterner dans la poussière de tes pieds! Mais, hélas! Seigneur, je suis si désespérément orgueilleux que je crains même de tirer gloire d'une humilité passagère ; donne-m'en donc une réelle, profonde, persévérante, que tout le monde sente ; mais que je ne voie pas moi-même, afin de ne pas risquer encore de m'en enorgueillir ; que je sois humble, Seigneur, et je serai assez heureux !

XXXVe DISCOURS.

(lisez psaume lxxxv, 10.)

Il est infiniment plus facile d'attaquer que de se défendre ; cela est vrai dans tous les genres de combats, mais peut-être plus particulièrement dans la lutte de paroles. Il suffit d'un mot pour faire une objection; des pages sont nécessaires pour .y répondre. Aussi les incrédules ont-ils habilement choisi la méthode la plus commode : au lieu de se défendre, ils attaquent les croyants. Pourquoi les croyants n'attaqueraient- ils pas les incrédules? Pourquoi, par exemple, au lieu de prouver qu'il existe un Dieu et que la Bible est sa Parole, n'obligeraient-ils pas leurs adversaires à prouver que ce Dieu n'existe pas et que la Bible est une parole humaine? Répondre, c'est donc se mettre dans la position la plus désavantageuse, et il faut se sentir fort de la vérité de sa cause pour accepter cette position. Pour être incrédule, il n'est besoin d'être ni savant ni moral : il suffit d'ouvrir la bouche et de dire : « Pourquoi? Pourquoi Christ a-t-il dû souffrir en expiation de nos péchés?

Pourquoi Christ est-il venu quarante siècles après Adam ? Pourquoi ne voit-on plus de miracles de nos jours? » Et remarquez que ces objections paraîtront d'autant plus solides que celui qui les écoute aura moins d'intelligence et (Je cœur pour comprendre les réponses.

N'importe ; nous, chrétiens, qui parlons non pour nous, mais pour eux, incrédules, acceptons la seule position qu'ils nous laissent, et comme nous ne voulons les vaincre que pour les sauver, ne nous plaignons pas d'un désavantage qui finalement ne nuit qu'à nos adversaires. Ne voulez-vous pas faire à la vérité un chemin plus facile pour arriver à votre cœur? c'est un malheur pour vous. Mais nous vous aimons trop pour ne pas profiter encore de la voie longue et pénible où vous nous poussez. Nous vous apportons un trésor : le salut. Si vous retardez notre marche, ce ne sera pas nous, mais vous que vous punirez. Nous allons donc répondre successivement à quelques-uns de vos pourquoi.

Et d'abord, « Pourquoi Christ a-t-il dû souffrir en expiation de nos péchés? ou comment les souffrances d'un être autre que le coupable peuvent-elles effacer les torts de celui-ci ? » Pour répondre plus clairement, je dirai d'abord que je n'en sais rien ; mais je ferai remarquer que là n'est pas la question. Ainsi, je ne puis pas dire comment la lumière du soleil éclaire mes yeux, ni comment mes yeux éclairés transmettent une idée à mon esprit. S'ensuit-il que le soleil n'éclaire pas, ou que mon esprit ne reçoive pas l'impression qui traverse mes yeux? Non. Ce qu'il faut montrer, ce n'est pas comment le fait s'accomplit,- ni pourquoi il est nécessaire ; mais c'est que le fait est réel, vrai, efficace; ce qu'il faut montrer, c'est que la Rédemption, comme le soleil, vient de Dieu, comme le soleil réchauffe, comme le soleil fait naître, croître et mûrir d'excellents fruits. Voilà tout ce qu'on peut raisonnablement demander.

Pour savoir si la rédemption de nos âmes pécheresses par le sang innocent de Jésus-Christ vient de Dieu, i! suffit de savoir si la Bible, qui proclame cette doctrine, en vient elle-même; et ici se présentent en preuve les prophéties antiques accomplies de nos jours, les beautés morales de la Parole sainte, la sublimité du caractère

de Jésus, les changements merveilleux amenés dans le monde par l'Évangile, et tout ce qui concourt à établir la divinité du Christianisme. Nous ne pouvons pas ici développer tous ces arguments ; mais nous avons voulu seulement faire remarquer que là devait se poser la question, et que dès qu'il était reconnu que la Bible était d'origine divine, il n'y avait plus à contester sur le comment et le pourquoi delà Rédemption. Or, est-ce ainsi que les incrédules en agissent? S'occupent-ils beaucoup d'examiner cette Bible, d'apprécier ses titres, de méditer ses apologies? Non; une objection leur monte à l'esprit, ou leur arrive même toute formulée par d'autres, et, parce qu'ils n'y trouvent pas une réponse, ils affirment avec assurance que la difficulté n'a pas de solution. Suivez cet incrédule de conversation en conversation, de jour en jour, de maison en maison, et vous lui entendrez répéter la question stéréotypée dans sa tête, sans qu'il s'avise jamais d'aller demander la réponse au livre ou à l'homme capable de la lui donner. ïl pose ses pourquoi, non pour s'éclairer, mais pour embarrasser autrui, et ses questions veulent dire : « Je vous défie de me répondre. » Certes, il n'est pas étonnant qu'on ne convainque pas un homme qui commence par se boucher les oreilles avec sa propre vanité. Quelle que soit la science qu'un homme étudie, il est certain qu'il n'y progressera pas malgré lui-même ; ses progrès seront en raison de ses efforts : s'il ne se donne aucune peine, il ne comprendra rien. Que sera-ce donc si, non-seulement il n'écoute pas le professeur qui l'instruit, mais s'il cherche à chaque mot à le mettre en défaut? Prenez des sciences la plus certaine, celle des mathématiques; pensez-vous qu'un élève y comprenne rien s'il se dit, avant, pendant et après chaque démonstration, que tout cela est faux ? Non ; les mots ne sont pas des dards aigus qui viendront se fixer malgré lui dans son esprit , ou des êtres vivants qui puissent lutter et renverser leur adversaire. S'il faut de la bonne volonté pour pénétrer dans toute science, pourquoi n'en serait-il pas ainsi, à plus forte raison, pour l'Évangile? Admettez un moment que le livre soit divin, et voyez s'il doit céder à votre exigence de vous convaincre malgré vous, malgré vos défiances, malgré l'insulte que vous lui faites de le supposer d'avance l'œuvre d'un imposteur. Quoi !

vous seriez en face de Dieu, vous lutteriez contre chacune de ses paroles, vous repousseriez ses efforts sur votre esprit, et ce Dieu devrait, selon vous, vous contraindre à l'écouter, le croire, l'aimer et lui obéir? C'est parce que vous l'insulteriez de vos défis, de vos moqueries, qu'il vous ouvrirait les yeux? Ah! reconnaissez que c'est une prétention par trop orgueilleuse, par trop absurde ! Laissez du moins tomber vos préventions, écartez votre orgueil, accordez une oreille attentive, consentez à être éclairés, et certainement vous le serez par l'Évangile. Je ne vous dis pas de le croire avant de l'avoir ouvert, mais de ne pas le contredire non plus avant de l'avoir lu. Lisez, sondez sans faveur, mais aussi sans prévention; demandez la lumière pour voir, et non pour souffler dessus et l'éteindre ; ou si vous en agissez ainsi, ne soyez plus étonnés de vous trouver encore dans l'obscurité.

Je suppose donc qu'on veuille écouter pour un moment , sans amour et sans haine, une voix qui s'élève en faveur de Jésus- Christ; et après avoir fait remarquer que nous ne sommes pas obligés d'expliquer le comment de la Rédemption, j'ajoute cependant que la Rédemption elle-même est la meilleure explication possible d'une difficulté réelle, puissante, que rencontrent sur leur route les incrédules aussi bien que les croyants. Cette difficulté, la voici : Notre conscience nous dit que Dieu est juste ; notre cœur ajoute que ce Dieu est bon. Mais comment ce Dieu juste et bon pourra-t-il se tirer de la position où nous-mêmes l'avons mis? Nous avons fait le mal, donc ce Dieu juste doit nous punir. En même temps, nous soupirons après le bonheur, donc ce Dieu bon doit nous le donner. Or, comment ce Dieu, bon et juste à la fois, peutil à la fois nous punir et nous rendre heureux? Voilà une question; nous aussi nous demandons pourquoi et comment. Que l'incrédule nous réponde î

Il nous dira : « Dieu est trop bon pour punir. » Et nous répondrons : « Alors il n'est pas juste, puisque la conscience nous déclare que le péché mérite punition, puisqu'elle nous dit clairement que le vice et la vertu ne sont pas tout un, puisqu'il est impossible que Dieu rétribue le bien ou le mal de la même manière sans être lui-même l'auteur du mal qu'il encourage, sans être menteur, en

menaçant de punition ici-bas celui qu'il récompensera là-haut. Alors la conscience n'a plus de sens ; il ne faut pas la croire; et pourquoi nous fierions-nous mieux à notre cœur, qui nous fait espérer le bonheur? »

Aimez-vous mieux supposer que Dieu punira tout transgresseur de la justice? Alors convenez que tous les hommes seront punis, et que ces générations sans nombre qui se succèdent sur la terre ne traversent le temps que pour aller s'engloutir dans une éternité de souffrances, et cette conséquence ne vous répugnera pas moins que la première.

Mais non; vous n'accepterez ni l'une ni l'autre de ces deux opinions extrêmes ; vous admettrez que Dieu prendra un milieu entre sa justice et sa bonté, pour les concilier. Soit; mais comment? C'est ici qu'est le nœud de la question. Comment concilier deux choses contraires, le feu et l'eau, la justice divine, que nos péchés contraignent à nous punir, et la divine bonté, que notre cœur sollicite à nous rendre heureux? Et remarquez que la difficulté n'a pas été créée par Dieu, mais par l'homme. En Dieu, la justice et la bonté s'allient fort bien; mais c'est notre péché qui trouble cette union. Il est vrai que Dieu pourrait nous anéantir sans que nous eussions le droit de nous plaindre ; mais toute notre nature se soulève à cette pensée, et notre cœur repousse avec terreur cette conclusion de notre péché. Un instinct puissant, irrésistible, nous dit que Dieu doit avoir ménagé un moyen pour nous mettre hors de peine. Il faut qu'il nous ait tendu un câble pour nous tirer du précipice où nous sommes tombés ; mais quel est ce cordage, tissu d'amour et de justice? Comment le saisir? Si l'incrédule le sait, qu'il le dise!

Qu'on le reconnaisse : l'homme fait, en général, bon marché de la justice; et, soit en abaissant le niveau de la moralité exigée par la loi, soit en ébranlant la digue de la justice divine, il parvient facilement à se persuader qu'il passera sans en trop souffrir, chargé du bagage de ses fautes, par la brèche qu'il a faite aux attributs immuables de son Créateur. Il dit que Dieu est indulgent, qu'il pardonnera; mais il ne remarque pas que l'indulgence envers le transgresseur, c'est de la faiblesse, et que le mot pardon est emprunté à l'Évangile. Oui, Dieu pardonnera, je l'admets comme

vous ; mais pardonnera-t-il sans raison ? Et quand vous m'aurez i ndiqué sa raison pour pardonner, me direz-vous ensuite si ce pardon profitera à tous les hommes indistinctement ; à ceux qui le connaissent comme à ceux qui ne le connaissent pas ; à ceux qui l'acceptent comme à ceux qui le repoussent? Oui, je le veux supposer, Dieu pardonne; mais pourquoi et comment? Puisque l'incrédule aime les questions, en voilà une ; qu'il y réponde !

Étrange contradiction! Ces mêmes hommes qui veulent que l'Évangile leur rende raison de>.tout, sont ici d'un accommodement incroyable ! Quand ils ont prononcé ces mots : « Dieu nous pardonnera, » ils pensent avoir tout dit. Ce pardon de Dieu blesse sa justice et sa véracité; n'importe : il pardonnera. Ce pardon sans motif est un effet sans cause ; n'importe : Dieu pardonnera. Ce pardon n'impose aucune obligation, et ainsi encourage au péché ; n'importe : Dieu pardonnera.

Ici l'incrédule nous arrête et dit : « Non ; nous croyons que Dieu ne pardonne qu'à la condition que nous nous conduisions mieux à l'avenir. » Mais je vous réponds qu'un pardon qu'il faut acheter par sa conduite n'est plus un pardon : c'est le paiement d'un marché. Et, d'ailleurs, dites-moi : depuis que vous répétez que Dieu vous pardonnera, pourvu que vous vous conduisiez mieux à l'avenir, vous êtes-vous mieux conduits que par le passé? avez-vous rempli la condition imposée? Eh! non, vous le savez bien; vous êtes toujours les mêmes! Donc, d'après votre système, vous n'êtes pas encore pardonnés.

Voici donc le point précis où le Christianisme se sépare de toutes les religions sorties e!tt cerveau humain; et, remarquez-le bien, ici l'Évangile fait précisément ce qu'on le défie de faire : il donne le pourquoi et le comment. L'Évangile donc, aussi bien que l'homme naturel, proclame le pardon ; mais tandis que l'homme naturel le réclame sans pouvoir alléguer un motif en vertu duquel Dieu l'accorde, l'Évangile, au contraire, dit que Dieu pardonne en vertu de la satisfaction fournie par Jésus-Christ. Une dette avait été contractée ; le débiteur insolvable présente l'or d'un ami qui paie à sa place ; et dès lors le créancier est satisfait. De cette transaction résulte que la justice et la bonté divines sont conciliées, que le Sau-

veur donne l'exemple d'un dévouement admirable, et que le chrétien racheté se sent porté à l'obéissance par l'amour; en sorte que du seul fait de la Rédemption jaillissent la justice de Dieu, l'exemple de Christ et la sanctification de l'homme ! Me contesterez-vous le premier de ces résultats? Du moins vous ne nierez pas les seconds. Vous reconnaîtrez que le Fils d'unDieu, donnant sa vie pour les sujets coupables de son Père, est un trait admirable, un dévouement sans égal , un exemple entraînant ! Vous reconnaîtrez que ce sacrifice a produit, sur les cœurs de ceux qui le croient, l'effet que produit toujours une véritable reconnaissance : l'amour et la soumission ; vous reconnaîtrez qu'il n'est pas d'êtres plus moraux, plus saints dans le monde que les vrais chrétiens, et qu'un arbre qui a pour fruit la sainteté, pour racine le dévouement, doit avoir pour séve la vérité. Ou trouvez-moi dans l'univers une grande erreur produisant un grand bien, ou convenez que la Rédemption, régénérant les peuples, est un principe vrai, fondé en Dieu, inexplicable, comme la séve, dans sa nature intime, mais justifié par la beauté de son feuillage et la saveur de ses fruits.

Voilà comment la bonté et la vérité se sont rencontrées, comment la justice et la paix se sont entre-baisées. Il n'y avait pas seulement difficulté à concilier la bonté de Dieu, qui voulait notre salut, et sa véracité, qui exigeait notre punition; mais il y avait aussi à mettre d'accord la justice et la paix chez l'homme; il fallait faire tomber la justice sur une victime, et rendre en même temps la paix à notre conscience, nous punir en Christ et nous rendre heureux en nous-mêmes. Paisibles et heureux, comment ne deviendrionsnous pas saints? Aussi, dans notre texte, David, après avoir annoncé le pardon des pécheurs, ajoute-t-il : « Mais que jamais ils ne retournent à leur folie ! »

Et l'histoire montre qu'en effet les vrais croyants n'y sont pas retournés. C'est ici une preuve de fait qui répond à tout. Élevez contre la doctrine chrétienne toutes les objections que vous voudrez, je répondrai toujours : Cette doctrine a changé la face du monde, sanctifié les enfants et les vieillards, les riches et les pauvres, les ignorants et les savants; elle a ruiné l'esclavage, relevé la femme, affranchi les peuples, abrité les malades et fait couler la

charité plus ou moins abondante dans tous les cœurs, même dans les cœurs de ses adversaires, qui auraient honte aujourd'hui de trop résister au courant de bienfaisance établi par l'Évangile sur la terre. Et si vous pouviez douter que cet adoucissement général des mœurs dans nos siècles modernes fût un fruit du christianisme ; si vous ne vouliez y voir qu'un résultat d'une civilisation purement humaine, je vous dirais : Voyez si tel peuple, par exemple celui de la Chine, notre contemporain, tout aussi avancé que nous dans les arts et les sciences, voyez si ce peuple présente la même moralité, lui qui emprisonne ses femmes, étouffe ses enfants et noie ses vieillards ! Non, la Rédemption seule, l'union de la justice et de la miséricorde en Christ seul a pu, comme le dit le Psalmiste, engager les pécheurs à ne plus retourner à leur folie.

Non, Seigneur, nous ne voulons plus retourner à notre folie ; nous avons été trop misérables loin de toi, pour être tentés de t'abandonner ! Près de toi nous sommes si bien, si heureux, si paisibles ! H y a tant de douceur à se savoir sauvé ! La joie est un ressort si puissant pour nous porter au bien, et ce bien lui-même nous devient dès lors si doux et si facile ! Mais, Seigneur, notre confiance faiblit par intervalles ; malheureusement, nous ne savons pas nous tenir unis à toi ; prends-nous donc la main, tendre Père ; serre-la fortement dans la tienne, et que cette étreinte nous fasse encore mieux sentir que nous sommes en sûreté, que nous ne risquons plus de tomber dans l'abîme, nous qu'un Père conduit, nous qu'un Dieu reconnaît pour ses enfants !

XXXVIe DISCOURS.

(lisez LUC XV, 11 A 32.)

C'est à tort qu'on appelle ce récit : l'histoire de l'enfant prodigue; il serait mieux nommé : l'histoire des deux enfants. En effet, il est dit : « Un père avait deux fils; » en supprimant l'un, on change donc la portée de la parabole. Quand on dépeint l'enfant prodigue, chacun est enclin à dire : « Ce n'est pas moi ; » mais

en ajoutant la peinture de son frère à la sienne, chacun sera bien obligé de choisir son portrait. N'ètes-vous pas le plus jeune des fils? vous êtes donc rainé. N'est-ce pas vous qui avez fui la maison paternelle? c'est donc vous qui êtes resté. Mais remarquez qu'il faut que vous soyez l'un des deux ; car Jésus n'a pas dit que le père de famille, image de Dieu, eût trois enfants.

Oui, ces deux fils sont, dans l'intention du Sauveur, les types des deux classes d'hommes qui l' écoutaient dans ce moment : les péagers, gens de mauvaise vie, venant à Jésus pour être sauvés, et les pharisiens, la secte la plus exacte, attachés au temple de Jérusalem, maison de Dieu. En étendant la pensée de Jésus jusqu'à nos jours, tous les hommes qui sont ici réunis autour de sa Parole se divisent donc en deux classes, et vous êtes tous semblables au fils le plus jeune ou bien au fils aîné. Que tous donc écoutent avec intérêt ce que Jésus dit de ces deux enfants, et que chacun ensuite choisisse sa propre histoire et sache ce qu'il est devant Dieu. Aujourd'hui nous parlerons de l'enfant prodigue; dimanche prochain, de son frère.

Le plus jeune dit à son père : « Donne-moi la part du bien qui doit me revenir. » Voilà bien l'image du jeune homme entrant dans la vie, et demandant, comme une chose qui lui est due, sa part dans les biens de ce inonde. Ce qu'il ambitionne, ce n'est pas l'amour de son Père céleste; ce qui lui plaît, ce n'est pas de lui parler dans des prières, de correspondre avec lui par sa Parole; non ; c'est que ce Dieu lui donne abondamment des jouissances terrestres. Le même homme qui ne croit pas en Dieu pour lui demander le ciel croit en lui pour lui demander la terre; il estime même que ce Dieu doit donner sans se faire prier ; s'il ne se juge pas suffisamment doté des biens d'ici-bas, il murmure, blasphème, Dieu lui fait tort. S'il reçoit assez pour vivre au jour le jour, il se plaint encore de n'en avoir pas provision pour l'avenir; et quand, enfin, il nage dans l'abondance, il part sans songer même à remercier son père !

Ce second trait n'est pas moins fidèle : « Quand il eut tout ramassé, dit Jésus, il s'en alla dans un pays éloigné. » Oai, l'homme ne veut pas goûter les joies de ce monde sous le regard de son

Dieu; il semble qu'il ait peur que ce père ne lui reproche le mauvais usage qu'il en veut faire. Aussi, peut-on dire que plus il aime l'argent et le plaisir, plus il s'éloigne du Seigneur. C'est, au fond, un aveu de ses mauvaises intentions; c'est dire que Dieu ne pourrait pas l'approuver, et convenir ainsi qu'il n'est pas digne d'approbation. Un fils vivant en débauché sous le toit de son père craint les reproches, se sent mal à l'aise par le contraste de sa vie dissipée et de la vie calme du vieillard ; de même l'homme du monde fuit la présence de Dieu dans l'église, dans la Bible, dans la prière, parce qu'il craint d'y entendre des paroles de blâme et d'y sentir les aiguillons de sa conscience. Aussi, comme l'enfant prodigue, fuit-il la maison paternelle, pour aller dans un pays lointain, dissiper son bien dans le péché.

Sans doute, en partant, ce jeune fils ne se dit pas : « Je m'éloigne pour vivre en débauché ; » mais : « Je m'éloigne pour être plus libre. » Si son père lui eût prédit qu'il mangerait son bien avec des femmes de mauvaise vie, certes il eût repoussé l'accusation et protesté sincèrement de son désir de vivre, sinon en saint, du moins en sage. Oui, l'homme qui laisse son Dieu pour courir le monde ne croit pas, à son départ, pouvoir jamais tomber dans le vice ou dans le crime ; seulement, il s'avoue qu'il désire plus de liberté qu'il n'en trouverait clans un couvent ou dans une église. Nous ne sommes pas tous parfaits, dira-t-il ; moi, je me contente d'être un galant homme. Il part, avance, s'égare, et avec le temps se trouve bien loin de la loi de Dieu, et même de ses propres résolutions. D'abord, il n'a négligé que les pratiques religieuses; il s'est seulement abstenu du culte domestique pendant la semaine, du service divin le dimanche et de la méditation de la Bible. Le mal est-il donc si grand? Non; qui travaille prie, et, quand on a bien travaillé, il faut bien se distraire et s'amuser. Alors, il accepte des distractions et des plaisirs, non plus selon la mesure de sa fortune, qui diminue toujours, mais selon la mesure de sa conscience, qui va toujours s' élargissant. Quand son or n'y suffit plus, il s'industrie à se divertir à bon marché, aux frais d'autrui, n'importe comment, pourvu qu'il jouisse ; et ainsi il passe de la licence à l'injustice, de l'oubli de Dieu à l'oubli de ses frères ; il ne voit

plus que lui, ses affaires, ses plaisirs; il use son âme dans le péché, comme l'enfant prodigue son bien dans la débauche.

Lien fatal, qui lie toutes les misères les unes aux autres! Quand l'enfant prodigue a dissipé toute sa fortune, survient une famine ; quand la famine est là, pour ne pas mourir de faim, il vend sa liberté ; en service, il passe au dernier rang des serviteurs : il garde des pourceaux, et... ô honte ! il ne peut pas même prendre sa part dans l'auge de ces immondes créatures! Son maître aime mieux nourrir ses bestiaux, qu'il vendra, que son domestique, qui lui coûte un salaire. Était-il possible de descendre plus bas? Et cependant cette chaîne fatale n'est qu'une fidèle image de la chaîne indissoluble qui unit les vices les uns aux autres. Quel que soit aujourd'hui votre état moral, soyez-en sûrs, si vous n'êtes pas dans la maison de votre Père céleste, cet état ne peut qu'empirer; en accumulant de nouveaux jours dans votre vie, vous y entasserez de nouveaux péchés. Aussi, lorsque Jésus invite l'accusateur qui se croit sans péché à jeter la première pierre contre la femme adultère, les plus âgés sortent les premiers. Non-seulement vos péchés croîtront en nombre, mais en énormité, celui qui vous choquait hier ne vous choquera plus demain : on s'habitue à la laideur morale en vivant avec elle. J'ignore jusqu'à quel point vous êtes descendus ou descendrez ; mais, en fussiez-vous encore à vos premiers pas dans le mal, vous devez avoir déjà reconnu, par votre expérience, qu'on s'enfonce toujours plus bas dès qu'on a mis le pied dans ce bourbier.

Mais, en nous représentant le jeune homme parti riche d'or et d'espérances, et arrivé, à travers la débauche, jusqu'à la plus extrême misère, le Sauveur n'a pas voulu seulement montrer la pente inévitable du péché, mais aussi ce qui se trouve au fond de cet abîme : le malheur. L'enfant prodigue n'est pas seulement vicieux, il est souffrant ; et c'est par ses vices qu'il a été conduit à la souffrance. Voilà certainement ce que vous aussi avez expérimenté. Dites-nous : avez-vous trouvé dans le monde tout le bonheur que vous y aviez rêvé? Ses biens vous ont-ils rendu autant qu'ils avaient promis? Vos péchés, doux en perspective, n'ont-ils pas été amers une fois accomplis? Après tant d'efforts pour être

heureux, F êtes- vous? Ne me parlez pas de votre attente pour l'avenir; car qui sait même si vous aurez un avenir? Mais vos plans dans le passé n'ont-ils pas à peu près tous été renversés? Le vice qui vous avait promis le plaisir ne vous a-t-il pas légué le remords? La considération humaine, qui devait gonfler votre cœur, n'a-t-elle pas laissé votre âme vide? Les affections, même les affections légitimes de famille et d'ami, n'ont-elles pas eu des épines, et ce qu'elles vous ont donné de saveur n'est-il pas beaucoup moins que vous n'en attendiez? Pour m'en tenir au péché lui-même, s'il vous a faits heureux, pourquoi regretter de le voir dans votre passé? Pourquoi le cacher dans votre présent? Si vous êtes heureux par lui, pourquoi dérober aux autres cette source de bonheur pour l'avenir? Non, non ; vous souffrez ; et si vous ne voulez pas en convenir, c'est qu'avec vos souffrances il faudrait avouer leur cause; c'est qu'en vous disant infortunés, il faudrait vous dire pécheurs. Vous taisez un mal dont la source est honteuse, et vous êtes plus souffrants que vous ne voulez le dire. Ce qui vous empêche encore d'en convenir, c'est que vous comptez être plus habiles à l'avenir et être heureux même avec votre cœur dégradé. Etrange illusion ! C'est à la même source qui vous a donné jusqu'ici une eau amère que vous espérez puiser une eau douce désormais ! Vous avez été malades par le péché, et par le péché vous comptez être guéris! Mais si l'avarice, l'orgueil, l'impureté, ont troublé votre âme hier, la même avarice, le même orgueil, la même impureté, ne lui donneront pas le calme demain, la joie l'année prochaine, la félicité à vos derniers jours ! Jamais le chardon ne portera de figues, mais toujours des épines ; jamais le péché ne produira le bonheur, mais toujours la tristesse et le remords. Comprenez-le donc comme l'a compris l'enfant prodigue, et comme lui venez vous asseoir pour faire le compte de vos voies dans le passé et pour l'avenir.

Au plus fort de sa misère, l'enfant prodigue, étant rentré en luimême, se dit : « Combien y a-t-il de gens aux gages de mon père qui ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim ! »

Oui, pauvres fils pécheurs, sachez-le bien, il y a dans l'Église de Christ des hommes qui ont été moins largement partagés que

vous des biens de ce monde, et qui cependant sont plus heureux que vous. Ce sont peut-être des serviteurs et des servantes, mais serviteurs et servantes servant avec amour; ce sont des gens simples, sans fortune, sans science, mais riches et savants dans la foi, et qui dès lors sont en paix. Croyez-vous que ce pauvre paysan changerait ses croyances chrétiennes pour vos trésors? pour un trône? contre l' univers? Non; proposez-le-lui, et il vous dira : « Que me servirait-il de gagner le monde entier, si je perdais mon âme! » Tous ces serviteurs du Père céleste sont calmes, satisfaits, joyeux; seulement ils ne font pas de bruit de leur félicité; ils vivent heureux loin de vous, et vous ne vous en doutez même pas ! Venez donc dans la maison de votre Père, mais venez-y avec les dispositions du fils que vous allez entendre parler.

« Je me lèverai, dit-il, et je m'en irai vers mon père, et je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le Ciel et contre toi ; je ne suis pas digne d'être appelé ton fils ; traite-moi comme un de tes mercenaires . »

Voici le nœud de toute cette histoire : c'est le sentiment du péché réveillé chez l'homme; c'est l'aveu de son indignité devant Dieu, et la demande, non d'un héritage dû, mais d'un pardon accordé, d'une place quelque humble qu'elle soit, pourvu qu'elle se trouve dans la maison du Père .

Aussi cette requête de mendiant est-elle ce qu'il est le plus difficile à tirer de la bouche de l'homme. Qu'il ait péché, il en conviendra; qu'il ne soit pas heureux, tout aussi bien; mais pour se dire indigne de Dieu, indigne du ciel, pour demander une place de faveur parmi des esclaves, non, non, cela est trop dur, ne le lui demandez pas !

Soit ; nous ne voulons ni ne pouvons contraindre personne à des aveux dont on ne sent pas la vérité ; que chacun donc parle selon son cœur, et puisque vous n'êtes pas disposés à dire comme l'enfant prodigue : « Je ne suis pas digne d'être appelé ton fils; traitemoi comme un esclave, » voyons quel langage vous consentez à tenir en revenant à Dieu. Je pense pouvoir le deviner, je vous suppose à la place du fils, repentant, et je vous entends dire : Mon père, j'ai péché, mais non pas grièvement; je t'ai offensé, mais tu

n'as pas trop à te plaindre. Je reviens donc prendre ma place dans ta maison, auprès de toi comme ton fils, au-dessus de tous ces serviteurs.

Comment pensez-vous qu'un père, simple homme, recevrait ces paroles? Quant à moi, il me semble le voir, rouge d'indignation, vous répondre : « Orgueilleux, tu reviens à moi couvert des haillons de la misère, et le corps exténué par le vice; tu as mangé ton bien loin de moi, en méprisant mes conseils et mes ordres ; et maintenant tu oses mesurer l'insulte que tu m'as faite! tu oses dire que tu ne m'as pas trop offensé ! tu réclames une place qui ne t'appartient plus, et tu méprises ces petits qui ont du moins humblement obéi dans ma maison! Retire-toi, misérable, va redemander ton bien à ceux qui l'ont dévoré. Qu'on le chasse, et que jamais il ne se représente à mes yeux ! »

Et si tel doit être le langage d'un homme envers son fils orgueilleux, quel ne devra donc pas être le langage d'un Dieu envers le pécheur qui ne veut pas s'humilier? Le mal paraîtra-t-il moins grave au Saint des Saints qu'à la faible créature? Si le père terrestre se trouve insulté par ces paroles, le Père céleste ne le sera-t-il pas? Le fils désobéissant sera-t-il mieux reçu parmi les anges que parmi des hommes? Voyez donc avec quelles paroles vous croirez devoir aborder votre juge offensé. Pour moi, j'éprouve le besoin de lui dire : « Mon père, j'ai péché contre le Ciel et contre toi. Je ne suis pas digne d'être appelé ton fils, traite-moi comme un de tes mercenaires ! » Et maintenant écoutez la réponse, non supposée, mais réelle que Dieu fait entendre à l'ouïe de cette humble requête : « Apportez la plus belle robe et l'en revêtez ; mettez-lui un anneau au doigt et des souliers aux pieds ; amenez le veau gras, tuez-le, mangeons et réjouissons-nous, parce que mon fils que voici était mort, et il est revenu à la vie; il était perdu, et il est retrouvé. »

Quelle ne dut pas être la joie de cet enfant prodigue revenant demander comme une grâce d'être mis au rang des serviteurs, et qui se voit traité comme un fils bien-aimé! Il demande à être esclave, et on le fait maître ; il veut être le dernier, et l'on le porte à la première place! Je le demande : quelle ne dut pas être la joie de cet enfant !

Quelle ne doit donc pas être la joie d'un homme qui, se sentant pécheur, revient à Dieu lui demander grâce, et qui trouve dans l'Évangile, au lieu d'un simple pardon, le don d'une vie éternelle, heureuse, s 'écoulant au milieu des anges et dans le sein de Dieu ! Ah! sans doute, cette joie, bien plus encore que celle de l'enfant prodigue, doit être profonde, inexprimable... et cependant cette joie, offerte à tous ceux qui entendent ces paroles, n'a peut-être pas même effleuré leurs cœurs ! Hélas ! on les écoute comme un souffle qui passe dans les airs, comme une cymbale retentissante, mais non comme une parole divine, non comme un souffle du Saint- Esprit. Oh! je vous en supplie, écoutez donc, écoutez la réponse de Dieu au pécheur humilié et repentant : Tu es pauvre, je t'enrichis; tu es coupable, je te pardonne. Que la justice de Jésus te couvre; que mon esprit te change; entre dans mon ciel, et que mes anges se réjouissent, car tu étais perdu, et te voilà sauvé, gratuitement sauvé !

Oh ! si ces paroles pouvaient retentir, non pas seulement à votre oreille, mais dans votre cœur, si vous pouviez les écouter comme sorties de la bouche de Dieu, si vous pouviez y croire et les accepter pour vous-mêmes ! oh ! certes, alors vous seriez heureux de vous retrouver tout à coup, vous mendiants, dans le palais d'un Dieu; vous coupables, subitement pardon nés ; vous morts et perdus, à l'instant ressuscités et sauvés ! Vous aussi vous prendriez place à ce banquet céleste où toute larme est essuyée, toute faute effacée; vous aussi vous tressailleriez de la joie d'un ange, en pensant que le ciel vous est assuré pour l'éternité!

Mais, hélas! c'est une conviction que l'homme ne saurait faire passer dans votre âme. Aussi éprouvons-nous en finissant le besoin de nous adresser à Dieu lui-même, pour qu'il vous fasse comprendre et croire la vérité que peut-être vous n'avez encore fait qu'écouter!

XXXVIP DISCOURS.

(lisez LUC XV, 11 A 32.)

Dimanche dernier, nous avons étudié la conduite de l'enfant prodigue; étudions aujourd'hui celle de son frère, et surtout comparons attentivement ces deux vies ; car c'est dans leur rapprochement que Jésus a mis le premier enseignement de cette parabole.

Le plus jeune fils abandonne la maison, tandis que le plus âgé y reste. Mais ces deux conduites, opposées par les actes, n'auraientelles rien de semblable par les sentiments? Les deux frères ne pourraient-ils pas avoir poursuivi le même but : la satisfaction de leurs propres désirs, l'un en partant pour dissiper son bien en débauché, l'autre en restant pour l'accroître en avare? Tous deux ne seraient-ils pas dès lors également coupables d' égoïsme ; égoïsme impur ou sordide, mais toujours égoïsme? J'incline à le croire. Si l'enfant resté avait eu plus d'affection filiale que l'enfant parti, il n'eût pas songé à trouver mauvaise la conduite de son père : il se fût montré heureux de son bonheur ; et au lieu de lui reprocher une réception bienveillante à son fils repentant, il fût venu s'asseoir entre les deux pour prendre part au festin, ne fût-ce que par déférence pour ce père bien-aimé. Mais non. Dès qu'il sait son frère de retour, il s'irrite; quand son père l'invite à la fête, il refuse ; il ose le blâmer même d'avoir pris plaisir à revoir son jeune enfant; il lui reproche la dépense d'un repas; il le boude, l'accuse d'injustice, presque de dureté à son égard, lui si dur envers son pauvre frère ! Non, un tel homme n'aima jamais que lui-même, et s'il est resté dans la maison, c'est pour un motif intéressé, et non par dévouement.

Il est vrai que pendant de longues années il n'avait jamais contrevenu à l'ordre de son père. Il le dit du moins, et nous voulons le croire. Il est vrai encore qu'à l'instant même nous le voyons revenir de la campagne, où sans doute il s'était livré à des travaux

utiles, nous aimons à le supposer. Mais faites-y bien attention, et vous verrez qu'il travaille, non en fils, mais en esclave; non par reconnaissance, mais en vue du salaire; non pour enrichir son père, mais pour s'enrichir lui-même. Car remarquez qu'il distingue trèsbien entre la fortune du vieillard et sa propre fortune. Il lui reproche de ne lui avoir jamais donné un chevreau pour se réjouir avec ses amis, comme si les troupeaux appartenant au père n'appartenaient pas aussi à l'enfant. Il lui fait sentir que depuis tant d'années il le sert, comme s'il eût travaillé pour un étranger en esclave mercenaire. Il ne lui vient pas à l'esprit, ou plutôt il ne lui monte pas au cœurtle se considérer avec l'auteur de ses jours comme ne faisant qu'un; de confondre leurs deux volontés; d'accomplir son commandement comme commandement donné par lui-même à luimême, de manière à s'approprier en quelque sorte les plans, les idées, les espérances que poursuit le chef de famille, et à- le seconder, non pas en vue de ce qui pourra lui en revenir, mais pour être agréable à celui dont il est tant aimé.

Ce n'est pas tout encore. Non-seulement il manque d'affection pour le père, mais il porte envie au jeune fils. Que cet enfant qu'on supposait perdu soit retrouvé, que cet adolescent qu'on croyait englouti pour toujours dans le gouffre du vice vienne à la repentance, tout cela le touche fort peu. Il ne tient compte que d'une chose, c'est que le ressuscité occasionne de la dépense dans la maison ; c'est que l'affection du père va se porter sur deux. Il voit déjà son héritage diminué; c'est là surtout ce qui l'irrite, et certes il aimerait mieux que ce frère vivant fût mort que ressuscité, perdu sans retour dans le vice que retrouvé repentant. Il ne dépend pas de lui qu'il ne soit renvoyé, chassé, clût-il retomber dans la débauche, et de la débauche dans le désespoir.

Sans amour pour le vieillard, sans compassion pour l'enfant, cet homme, si rigide pour les autres, est-il au moins sévère envers lui-même? Tant s'en faut ! Je ne veux pas lui reprocher son désir de se divertir avec ses amis aux frais du chef de la maison, ce qui prouve que si lui n'a pas cherché le plaisir comme le jeune prodigue, c'était moins par sagesse que par économie; je ne veux pas m'arrêter à son exagération mensongère accusant l'enfant prodigue

d'avoir dissipé absolument tout le bien de son père ; je ne m'arrêterai pas non plus à l'insolence qui lui fait dire, en parlant d'un coupable : « C'est ton fils, » au lieu de le nommer son frère, ce qui était tout aussi vrai et plus respectueux. Non, je ne m'appesantirai sur aucun de ces détails ; je ferai seulement remarquer son orgueil démesuré. Il parle de ses services, des services rendus à un père! Il parle de son obéissance durant de longues années, comme s'il y avait un grand mérite à remplir son premier devoir ! Ce n'est pas tout. Tandis qu'il se vante ainsi d'être irréprochable, il ose accuser son père d'injustice, lui donner à comprendre qu'il •encourage le débauché au lieu de le punir. Quand il arrive, à l'ouïe des chants et des danses, au lieu de s'approcher pour juger par lui-même quelle peut en être la cause, étonné, presque fâché, il envoie un serviteur. Quand il sait son frère de retour, il s'indigne! Lorsque son père, avec une bonté touchante, vient le prier d'entrer, il s'y refuse, et dès qu'on l'engage à prendre part au festin, il censure, lui fils ingrat, un tendre père au milieu des effusions de son cœur. Est-ce assez d'orgueil que de prétendre mieux se conduire que tous ceux de la maison, même que celui qui lui donna la vie, et dont l'expérience devait obtenir au moins les égards d'un fils qui refuse son amour !

Voici donc le portrait de cet homme en trois coups de pinceau : sans amour pour son père, envieux envers son frère, orgueil en lui-même. Trouvez-vous que tout cela vaille beaucoup mieux que la vie désordonnée du jeune fils? Ah! sans doute l'enfant prodigue est coupable, et bien loin de nous la pensée de l'excuser; mais s'il est coupable, au moins il le sent, il se le reproche, il revient, il s'humilie, il se punit lui-même, et demande la honte de l'esclavage comme une faveur. Mais son frère aîné n'avoue ni son orgueil, ni son envie, ni son manque de respect, d'affection. Il est pécheur, et il se croit saint; il est haineux, et il s'estime juste ; il censure un père qu'il prétend avoir toujours servi; il lui refuse de prendre part à un festin au moment où il dit n'avoir jamais violé ses ordres. Ah! je commence à penser que les longues années d'obéissance et de services dont il se vante pourraient bien n'être pas aussi pures qu'il veut le faire entendre, et si j'en juge par le seul instant où

nous le voyons agir et parler, je suis bien tenté de croire que celui qui blâme son père, celui qui refuse d'obéir à un ordre aussi doux que d'assister à une fête, qu'un tel être n'a pas été un modèle de soumission, et qu'il ne se juge tel que par l'orgueil débordant de son cœur.

Non, ces deux fils ne valent pas plus l'un que l'autre : l'un a fait le mal loin, et l'autre près de son père ; l'un a été licencieux, l'autre avare; l'un désobéissant en quittant la maison, l'autre en refusant d'entrer dans la salle du festin ; tous deux en méprisant les exhortations du chef de famille; tous deux en lui demandant son bien sans lui donner leurs cœurs ; tous deux coupables d'indifférence et d'ingratitude ; et ce que tous deux ont mérité, c'est exactement la même colère, la même condamnation. L'aîné ne vaut donc pas plus que le plus jeune, ni le jeune plus que l'aîné.

Mais pourquoi donc le père donne-t-il la préférence à l'enfant prodigue? Le voici : c'est qu'au moins l'enfant prodigue de retour sent ses torts ; il les déplore; il s'humilie et demande à servir pour marquer son amour. Chez lui, du moins, il y a du cœur, des larmes, de la confiance et de l'humilité. Voilà ce qui plaît ace père, et voilà pourquoi l'enfant prodigue repentant est préféré à l'enfant économe et orgueilleux.

Mais déchirons ce voile de la parabole, et derrière le père de îamille et ses enfants, sachons voir Dieu et les hommes, Dieu et nous-mêmes. C'est ici le lieu de le rappeler : lecteur, vous devez choisir entre ces deux modèles; vous êtes semblable à l'enfant prodigue ou semblable à son frère. Jésus ne nous a pas mis sous les yeux un troisième fils auquel vous puissiez prétendre ressembler.

N'avez-vous jamais, comme l'enfant prodigue, abandonné en pécheur scandaleux la maison de notre Père Céleste ? N'avez-vous jamais vécu dans une incrédulité avouée? N'êtes-vous jamais tombé profondément dans le bourbier du vice? Soit; je veux le croire. Donc vous n'êtes pas l'enfant prodigue ; vous êtes le frère aîné, homme rangé dans votre vie extérieure, accomplissant matériellement vos devoirs religieux, faisant des aumônes, patronant les sociétés religieuses, élevant bien votre famille, travaillant nuit et jour, vivant dans l'économie, mais accomplissant tout cela pour vous-

même, et non pour Dieu; faisant tout cela le sachant bien, vous l'exagérant même, et vous en sachant beaucoup plus de gré à vousmême qu'à Dieu. Oui, vous faites des œuvres comme le fils aine, mais vous en êtes fier; vous vous en vantez à vous, aux hommes, à Dieu, et vous attendez le ciel pour votre récompense. Oui, je veux le croire, vous avez obéi des pieds et des mains aux commandements du père de famille comme le fils aîné; mais quand ce Père Céleste a comblé un autre homme des biens de ce monde, vous avez porté envie à celui-ci; il vous a paru qu'il y avait injustice à verser des bienfaits sur un grand pécheur. Oui, vous êtes toujours resté attaché à votre Église ; vous avez depuis votre jeunesse fréquenté le culte public, soutenu les institutions de charité, et, comme le fils aîné, vous estimez être un enfant de Dieu ; mais parce qu'un pécheur scandaleux veut aujourd'hui sortir du monde et venir prendre place dans l'église à vos côtés, vous vous indignez; vous ne voulez pas croire que Dieu puisse et veuille le traiter à votre égal, le recevoir dans le même ciel ; il vous semble que ce soit vous abaisser. Vous voulez bien que les honnêtes gens qui ont servi Dieu, et qui comme vous n'ont jamais contrevenu à ses commandements, soient comme vous traités en fils dignes de leur père; vous voulez bien partager avec eux, prendre place à la même table ; mais que Dieu ramasse dans les grands chemins des pécheurs scandaleux et repentants, des fils perdus pour les appeler vos frères, voilà ce qui vous blesse ; vous ne voulez pas entrer ; il faut qu'ils sortent ou que vous sortiez ! Ce salut gratuit vous déplaît, offert aux autres qu'il relève, offert à vous qu'il abaisse. Si l'on vous dit que tel misérable pécheur a été reçu en grâce, vous répondez avec un sourire amer et incrédule que cet homme a vécu dans la débauche. Si l'on vous offre à vous, fils aîné, le festin du même salut, l'indignation vous monte au visage, et, comme le fils aîné, tout en refusant un grand festin donné par grâce, vous réclamez un pauvre chevreau mérité par votre obéissance. Oui, j'en conviens, vous avez servi, mais en esclave, sans amour. Oui, je l'avoue, vous avez travaillé, mais pour vous, non pour Dieu. Oui, je le crois, vous avez eu une vie plus décente que d'autres, mais aussi un cœur plus égoïste et plus envieux; vous n'avez ni fui la

maison de votre père, ni vécu clans le désordre, comme l'enfant prodigue; mais, comme l'enfant prodigue, non plus vous, vous ne vous êtes pas repenti ; vous n'avez pas même cru avoir besoin de repentir; vous vous êtes jugé homme honnête, irrépréhensible ; pour tout dire, vous avez été insupportablement orgueilleux!

Mais refusez-vous de vous reconnaître dans ce portrait du fils aîné? Soit; vous êtes donc l'enfant prodigue couvert de honte et de péchés, ayant vécu' loin de Dieu, au sein de la débauche. Ne voulez-vous pas vous reconnaître tel? Convenez donc que vous êtes le fils aîné, pharisien strict et orgueilleux, servant Dieu, mais impitoyable pour vos frères; obéissant, mais sans amour. Repoussezvous encore cette comparaison? Alors dites-nous donc qui vous êtes, à qui vous ressemblez ; car enfin entre les deux fils il vous faut bien choisir. Si vous n'êtes pas l'un, vous êtes donc son frère ; ou bien osez dire que la Bible s'est trompée!

Non, vous ne voulez être ni l'enfant prodigue qui a eu besoin de repentance dans le passé, ni son frère aîné qui en a besoin à l'avenir. Vous ne voulez ressembler ni à l'un ni à l'autre; vous voulez faire votre portrait vous même, et pour cela vous empruntez des traits aux deux visages. A vous en croire, vous avez de l'enfant prodigue le cœur chaud et aimant, l'humilité et la confiance; mais ni la fuite ingrate, ni les péchés scandaleux. Vous avez du fils aîné les longs services et l'irréprochable obéissance; mais ni l'égoïsme, ni la dureté, ni l'orgueil. Aussi ne voulez-vous pas d'un ciel donné par grâce, niais d'un ciel conquis par vos œuvres. Vous refusez d'entrer au festin de l'enfant prodigue, et vous réclamez le chevreau que vous avez si bien gagné. Pour tout dire, vous êtes parfait, vous n'avez pas eu à vous repentir, et vous ne voulez pas vous repentir !

Ah! tant d'absurdités ne frapperont-elles pas enfin vos yeux? Ces exorbitantes prétentions n'apparaîtront-elles pas enfin ce qu'elles sont, de l'orgueil, un coupable orgueil, le premier de vos traits de ressemblance avec le fils aîné? Ne comprendrez-vous pas enfin que, puisque le chrétien est une nouvelle créature, il faut que vous soyez déjà converti, ou que vous vous convertissiez?

que, puisque le salut est par grâce, il faut qu'on vous ait déjà gracié ou qu'on vous gracie; en un mot, que votre pardon doit se trouver dans votre passé ou dans votre avenir ; que ce pardon de Dieu suppose des péchés de vous, et de grands péchés, précisément par cela même que vous ne pouvez les effacer vousmême.

Mais, puisque vous ne voulez pas choisir un de ces deux portraits pour l'emporter comme le vôtre, nous allons faire le choix pour vous, et déposer dans votre conscience l'image que vous ne voulez pas prendre vous-même.

Non, vous n'êtes pas l'enfant prodigue : car son trait distinctif, c'est de se connaître lui-même, de s'avouer coupable, indigne, condamné devant Dieu; non, vous n'êtes pas l'enfant prodigue : car si vous aviez senti vos torts, si vous les aviez confessés, et qu'à cet aveu Dieu vous eût répondu dans votre cœur par l'assurance de votre pardon, oh ! si vous aviez assisté à la fête splendide du salut gratuit, si vous vous étiez vu d'avance dans le ciel, sauvé par la foi, certes vous n'auriez pas oublié ce festin, cette grâce : ce ne sont pas là des choses qui sortent de la mémoire. La conversion du chrétien est l'événement le plus saillant de sa vie ; vous ne vous rappelez pas la vôtre, donc vous n'êtes pas converti ; vous ne reconnaissez pas avoir été un grand pécheur, donc vous ne vous connaissez pas, vous n'êtes pas l'enfant prodigue.

Le plus probable, c'est que vous soyez le fils aîné. Etsavez-vous quelle est ma première raison pour le croire? c'est que vous ne le croyez pas ; en effet, comme vous, le fils aîné ne se connaissait pas, comme vous il s'estimait juste, tout en étant impitoyable ; comme vous il s'abusait sur son propre compte ; et ce qui l'empêchait de s'apprécier à sa juste valeur, c'était justement cet orgueil qui vous aveugle. Gomme la connaissance de soi-même était le caractère distinctif de l'enfant prodigue, de même le caractère distinctif de son frère c'était de s'ignorer; et si vous me dites encore : Je ne me reconnais pas dans le portrait de cet homme triste et orgueilleux, je vous répondrai : C'est précisément cela : le fils aîné ne se reconnaissait pas non plus ; c'est donc bien vous-même !

Oh ! qu'il est difficile, qu'il est difficile d'ouvrir les yeux d'un

homme qui veut les tenir fermés ! Mon Dieu, je sais que cela m'est impossible, et je te supplie de venir à mon secours. Toi, Seigneur, qui parlas avec tant de douceur à ce fils révolté, toi qui l'invitas à entrer, même après son refus, je t'en supplie, parle, parle aux hommes qui entendent ces paroles ; montre-leur la folie qu'il y a de repousser une invitation gratuite de ta part ; attire-les toi-même, ouvre-leur la porte, donne-leur pour un instant par la foi le spectacle d'un ciel peuplé d'anges, rempli de joies, durant les siècles des siècles ! Redis-leur toi-même que c'est là leur partage, et que pour y entrer ils n'ont à laisser à la porte ni or ni argent, ni œuvre ni mérite, mais la triste dépouille de leur orgueil pour être revêtus de la splendide justice de Jésus-Christ ! Mon Dieu, donne-nous de croire le ciel placé trop haut pour être escaladé par nous, et de sentir le besoin pour nous d'y être transportés.

XXXVIIIe DISCOURS.

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