‹ Le culte du dimancheChapitre 14 sur 34 · LISEZ I CORINTHIENS XV · texte numérisé non relu

LISEZ I CORINTHIENS XV

« Si nous n'avons d'espérance en Christ que pour cette vie, dit saint Paul, nous sommes les plus malheureux des hommes. » En suivant cette pensée de l'Apôtre, on peut dire : « Si l'homme, supérieur à tous les êtres de ce monde par son intelligence et ses affections, sa parole et sa moralité, n'avait d'espérance que pour cette vie, ce roi de la création serait la plus misérable des créatures. »

D'abord, remarquez qu'il existe ici-bas des créatures dont la vie est plus longue que la nôtre, et si toutes nos espérances sont renfermées dans ce monde, le superbe éléphant parcourant les forêts, et l'aigle altier planant dans les airs avant notre naissance et après notre mort, ces êtres, nos serviteurs, sont mieux partagés que leurs maîtres. Leur développement rapide, leur décrépitude tardive, leur laissent entière une vie que notre longue enfance et notre hâtive vieillesse diminuent de moitié ; en sorte que nous ne jouis-

sons guère de toutes nos facultés que durant Je quart d'un siècle, que ces animaux savourent en entier.

Remarquez ensuite qu'en général les animaux sont bien moins sujets que nous aux maladies. S'ils souffrent, c'est pour un temps court, et cette première souffrance, une fois passée, revient rarement dans le cours de leur existence ; elle cesse d'elle-même, sans secours, presque toujours par le simple repos; tandis que nous, du berceau à la tombe, nous avons pour compagne inséparable la douleur. Sans doute nous ne sommes pas constamment étendus sur un lit, mais presque constamment tourmentés par quelque indisposition secrète, qui, pour ne pas se produire au dehors, n'en reste pas moins comme une épine dans notre vie. Il faut que nous passions la moitié de notre temps à nous précautionner contre le chaud et le froid ; la nourriture elle-même ne peut être prise qu'avec mille précautions : trop rare, elle laisse dépérir notre corps; trop abondante, ou même trop recherchée, elle nous ramène la maladie par une autre porte ; et après toutes ces mesures, nous passons encore à souffrir de longs jours que nos esclaves traversent florissants de santé. Et remarquez bien que ces maladies ne sont pas plus particulièrement le lot des peuples sauvages, privés des soulagements de la science. Non, elles sont d'autant plus nombreuses que les hommes sont plus civilisés ; nos douleurs croissent avec nos connaissances, et nous ne pouvons augmenter notre somme de savoir sans accroître notre somme de douleurs; nous apprenons à nous guérir, mais en même temps nous devenons sujets à plus d'infirmités. Est-ce à dire qu'il nous faille retournera la barbarie? Non certes; mais cela démontre encore mieux que, dans notre état normal, le développement continuel de nos facultés, nous sommes toujours plus exposés à des maladies dont les autres créatures, faites pour nous servir, sont comparativement exemptes. Mais poursuivons ce parallèle.

Que donnerait la terre à l'homme qui ne prendrait pas la peine de la cultiver? des épines et des chardons. Si le roi du monde veut manger, il faut qu'il gagne son pain à la sueur de son visage. Il ne se fatiguera pas pendant une moitié de sa vie pour se reposer durant l'autre moitié. Non, il labourera, sa vie entière; il travail-

lera chaque jour, s'il veut vivre le lendemain. S'il se permet quelque relâche, malheur à lui : il le paiera au prix de la faim. Si du moins ces occupations impérieuses et pénibles ne lui manquaient jamais ! Mais il ne peut pas se les promettre en tous temps : jeune, il n'est pas encore capable de les accomplir; vieux, il ne l'est plus, et dans la force de l'âge il ne trouve pas toujours de l'ouvrage. Plus il y a de luxe autour de lui, plus il lui devient difficile de soutenir son existence ; ce qui semblerait devoir augmenter son bienêtre tend à le diminuer. Est-ce à dire encore qu'il faille retourner à l'état sauvage? Non sans doute; mais cela démontre que dans la meilleure des conditions, la civilisation, notre sort est plus à plaindre que celui des êtres dispensés de ces pénibles travaux, si nous n'avons d'espérance que pour cette vie. Du moins, l'oiseau des airs ne travaille ni ne file ; il n'amasse rien dans les greniers, et toutefois il ne tombe pas à terre exténué de faim. Il se nourrit en jouant ; son pain est dans nos champs, son gîte sur nos arbres, son domaine dans l'espace sans fin; la plus grande partie de sa vie, il se repose ou voltige, joue avec, insouciance ou dort paisiblement; et lorsque l'homme laboure avec peine, sème avec tristesse et moissonne avec sueur, l'oiseau chante dans les airs et vient prendre à loisir sa part du grain qu'il nous a laissé le soin de cultiver. Il est vrai que certaines classes d'animaux sont soumises à des travaux pénibles; mais c'est encore par l'homme, qui ne peut pas même se suffire à lui-même, et cette exception ne fait que corroborer notre dire : qu'en général nous sommes obligés par la nature au travail dont la même nature dispense les êtres que nous nommons nos serviteurs.

Si du moins les avantages de ces êtres sur nous se bornaient à une vie longue, florissante et joyeuse, comparée à une vie courte, maladive et fatiguée ! Mais non ; notre infériorité la plus notable se trouve précisément dans la plus noble de nos facultés, celle que nous possédons seuls : la conscience.

Qu'on nous comprenne bien. Sans doute, en admettant une autre vie, la conscience est facile à expliquer; mais rappelez-vous que nous sommes parti de la supposition contraire ; alors vous comprendrez que pour l'homme dont le tout est ici-bas, la conscience

soit un fardeau insupportable, et qu'au lieu de nous donner une prérogative sur les êtres qui en sont privés, elle nous rende cent fois plus malheureux. Que me sert cette notion du bien et du mal? Quels profits me reviennent des remords que j'endure dès que je veux suivre mes inclinations? Qu'ai-je besoin de cette moralité, que j'admire sans l'atteindre? Quel but ont toutes ces aspirations vers le beau et le saint qui s'élèvent dans mon cœur, si elles ne doivent pas aboutir à une autre vie? Aucun ; et, limitées à ce monde, ce ne sont plus que des épines sans fruits pour mon bonheur. Le travail, du moins, me donne du pain ; la maladie elle-même me prépare les joies du retour à la santé ; mais la conscience, qui exige toujours sans jamais donner; la conscience, qui me reproche le mal accompli dans les ténèbres comme celui fait en plein jour ; la conscience, qui me resserre entre ces deux haies d'épines : l'approbation des hommes et ma propre approbation, et qui ne me laisse pas sortir de cette voie étroite sans me faire sentir ses aiguillons, qu'est-ce que cette conscience sans un juge qui applique ses arrêts? Qu'estce que la conscience renfermée dans cette vie? un bourreau cruel, injuste, absurde, qui me torture sans profit, sans nécessité. Si du moins je pouvais m'en défaire en me plongeant dans l'incrédulité ! Mais non; j'ai beau me persuader qu'il n'existe rien au delà de la tombe, cette conscience resté attachée à sa victime. En vain je me dis qu'elle n'est qu'un préjugé, je ne puis m'en affranchir. Que je tombe et retombe dans le péché, je ne pèche jamais sans remords. L'incrédule avoué lui-même ne peut se débarrasser de l'importune. Cependant, si nous ne devons avoir d'espérance que pour ce monde, l'incrédule est dans la vérité; en sorte que cet homme qui est dans le vrai souffre d'un mensonge qu'il ne croit pas ; et, chose étrange, il se fait gloire de suivre sa conscience, de lui sacrifier ses intérêts, c'est-à-dire qu'il s'incline devant un piédestal sans statue, qu'il respecte une loi sans tribunal, et conserve volontiers dans son sein le serpent qui empoisonne sa vie!

Ces tortures de la conscience sont-elles aussi le partage des animaux? Non. Quand il ne s'agissait que des souffrances physiques, on pouvait dire que ces êtres y participaient avec nous ; mais les souffrances morales leur sont complètement inconnues. Qu'ils sui-

vent leurs goûts, leurs passions les plus effrénées; qu'ils dérobent, qu'ils tuent, ils n'en dormiront pas moins tranquilles. Jouir, jouir le plus possible, voilà leur seule pensée, pensée simple qu'aucun devoir ne- vient comprimer. Pour eux, plus de tiraillements avant le péché, plus de remords après. Que dis-je, le péché? il n'y a ni bien ni mal pour ces êtres; il n'y a que des jouissances plus ou moins abondantes, mais toujours légitimes.

Enfin, la vie de ces êtres qui s'écoule sans remords, sans inquiétude, sans travail, est encore exempte des craintes du néant. Sans doute l'animal ressent la maladie, mesure le danger, mais rien ne réveille en lui les terreurs qu'inspire la perspective d'une fin dont chaque instant rapproche l'être le mieux portant. A sa dernière heure, pas plus qu'à son premier jour, la brute ne pressent sa mort; elle jouit sans prévoir un terme à ses jouissances ; le présent lui semble garant de l'avenir, et si elle pouvait la concevoir, elle compterait dès ici-bas sur l'immortalité.

Est-ce là le sort de l'homme? Hélas! nous n'eussions pas songé sans doute à priser ce privilège de la brute si nous-mêmes n'en eussions pas été privés. Et remarquez bien que si les terreurs de la mort ne sont pas plus grandes chez vous qui parcourez ces lignes, c'est que sans doute vous avez une espérance plus ou moins vive dans un avenir. Mais représentez-vous l'homme tel qu'il devrait être si vraiment cette existence était son tout ; représentez-vous seulement un incrédule tel qu'on en trouve d'incomplets dans ce monde, et tâchez de vous figurer ce que doit jeter de tristesse sur sa vie cette longue perspective de la mort! Quand il était jeune, bien portant, il pouvait l'oublier ; mais dès qu'il atteint un certain âge, lorsqu'il se trouve malade ou faible, voyez la pensée de sa fin venir comme un fiel amer empoisonner toutes ses jouissances. Il ne peut pas voir un vieillard, un moribond, un cadavre, sans se dire involontairement : Voilà ce que je serai un jour; il ne peut échapper à un danger, traverser une maladie, sans songer qu'il aurait pu en mourir ; et quand il a pris toutes ses mesures et que toutes lui ont réussi, quand il est riche d'or et de santé, il faut encore qu'il se sente vieillir. Ces facultés qui baissent, ces mains qui tremblent, cette vue qui faiblit, tout lui crie : Tu peux mourir !

Ces douleurs plus fréquentes, ces cheveux blanchissants, ces joues amaigries, lui répètent : Tu dois mourir ! Il n'est pas jusqu'aux ombres de la nuit, aux feuilles de l'automne, aux ruines des édifices, qui ne disent et redisent à son imagination, toujours plus facile à troubler : Tu dois mourir ! Et je ne parle pas ici des terreurs du jugement qui, malgré lui, frappent plus ou moins tout homme; non, je ne parle que de cette horreur croissante d'une mort certaine, chaque jour plus rapprochée, qui, d'après son aveu même, jette cet incrédule de la vie au néant! Je parle de ces tressaillements involontaires qui le saisissent à la pensée que lui-même sera déposé clans cette terre froide pour y pourrir avec les planches de son cercueil ; pensée folle sans cloute, mais pensée dont l'incrédule moins qu'un autre ne peut se défaire et qui le fait frémir.

Maintenant contemplez d'un seul regard cette existence de l'homme, courte, maladive, fatiguée parle travail, tourmentée par la conscience, assombrie par la perspective de la mort, et ditesnous si cette vie est plus heureuse que la vie longue, florissante, libre, insouciante, sans regret, sans remords, sans prévision, de la brute notre inférieure. Dites-nous si le Dieu puissant et bon, qui voulut évidemment vous faire le roi de ce monde, a pu vouloir en même temps vous donner cette infériorité sur les êtres, vos serviteurs. Dites-nous s'il est possible d'admettre une telle contradiction : d'un côté tant de grandeur, de l'autre tant de faiblesse! de si hautes facultés intellectuelles et morales dans une vie si courte et si misérable ! Une telle royauté ne serait-elle pas une dérision? Et pouvons-nous croire que le Créateur, qui par ses bienfaits terrestres montre qu'il s'occupe de nous par-dessus tout, veuille notre bonheur? Pouvons-nous penser que ce Dieu soit resté si loin de son but envers sa créature privilégiée, tandis qu'il aurait comparativement dépassé ce but envers les autres êtres nos serviteurs ? Quoi ! la chair que je mange serait plus heureuse que l'être qu'elle est destinée à nourrir? Non, non, il faut qu'il y ait quelque part une explication à cette énigme, et cette explication se trouve simple, belle, complète, dans la reconnaissance d'une vie à venir. Oui, une vie à venir ; dès lors tout est expliqué dans ce problème, tout re-

prend sa place dans ce chaos. La pensée d'une vie à venir jetée dans le monde moral l'éclairé, comme le soleil jeté dans l'espace éclaire le monde matériel ; et de même que Dieu a dit jadis : « Que la lumière soit! » qu'il dise aujourd'hui : « Que l'éternité luise! » et aussitôt les ténèbres spirituelles se dissipent, nos craintes cessent, nos douleurs sont des épreuves ; notre conscience nous éloigne du mal, nous pousse à la sainteté; les terreurs de la mort nous conduisent à la foi, la maladie inspire la prière, le travail chasse l'oisiveté, mère du vice, lui-même père de la condamnation. La vie est courte; mais qu'importe qu'un voyage soit court quand il se termine aux cieux? Oui, notre destinée, misérable quand elle est enclose sur cette terre, devient belle, noble, quand elle a une perspective sur l'éternité. Même dès ici-bas, elle se grandit, se transforme et dépasse dès lors celle de tous les autres êtres. Avec une vie à venir je suis dès ce jour le contemporain de Dieu; je le connais, je l'aime, je vis à ses côtés aux siècles des siècles, tandis que ceux dont tout à l'heure j'enviais presque le sort sont rentrés dans le néant. Je suis faible ici-bas ; mais je le sais, et la brute s'ignore ; je suis faible, mais comme l'arbrisseau destiné à devenir chêne; je rampe, mais comme l'insecte qui se tisse une tombe pour renaître ailé et parcourir les airs; ma petitesse est d'un jour, ma grandeur éternelle ; ma faiblesse est matérielle, ma force est morale ; la brute a des instincts, j'ai de l'intelligence; elle a des penchants irrésistibles, j'ai des affections libres, et mes affections montent jusqu'à mon Créateur ! Oui, la vie à venir, voilà la clef d'or qui ouvre toutes les portes secrètes de la destinée humaine, et voilà pourquoi j'ai voulu, chers amis, mettre cette clef dans vos mains.

Une vie à venir... Mais que sera-t-elle cette vie? La conscience, comme la Bible, nous déclarent également qu'elle ne peut être la même pour tous : pour ceux qui obéissent à cette conscience et à cette Bible, et pour ceux qui les méprisent. Dieu nous dit, dans sa Parole et dans notre cœur : « qu'il rendra à chacun selon ses » œuvres ; la vie éternelle à ceux qui, persévérant à bien faire, » cherchentla gloire, l'honneur et l'immortalité ; mais qu'il y aura en » même temps de l'indignation et de la colère contre ceux qui sont » contentieux, qui se rebellent contre la vérité et obéissent à l'injus-

» tice. » Or, vous qui me lisez et moi qui vous parle, avons-nous toujours persévéré à bien faire? Ne nous sommes-nous jamais rebellés contre la vérité pour obéir à l'injustice? Hélas ! la question n'a pas besoin d'être développée pour être éclaircie ; vous et moi nous avons fait le mal, et c'est sur vous et sur moi que tombe dès lors la condamnation. Triste découverte ! aussi triste que la révélation d'une vie à venir était joyeuse ! Mais, grâce à Dieu, nous avons encore un mot à ajouter, et si le simple raisonnement n'a pas pu nous conduire au delà de la connaissance d'un avenir, heureux pour l'innocent, misérable pour le coupable, l'Evangile vient nous prendre à ce point, et nous enseigner qu'il y a pardon pour le pécheur repentant qui se jette humilié et confiant dans les bras de Jésus- Christ. Relevez- vous donc, mes frères un moment abattus ; relevezvous et prenez courage, c'est le Fils de Dieu qui maintenant veut vous soutenir, vous porter; pour tout dire, vous sauver de vos fautes, et qui, de ces deux perspectives ouvertes devant vous, désire fermer l'une, gouffre béant de souffrances sans fin, pour vous ouvrir l'autre, séjour radieux de gloire, de vie, de bonheur. Ne vous contentez donc pas d'espérer un avenir ; ce serait vous mettre en face d'un glaive à deux tranchants, l'un tourné vers votre ennemi, la mort, et l'autre tourné vers vous-mêmes ; mais avancez jusqu'à la foi, jusqu'à l'assurance du salut offert par Jésus-Christ, et là, là seulement, vous trouverez joie et sécurité.

Oui, joie et sécurité; mais rappelez-vous que cette joie et cette sécurité, si elles sont réelles, si elles viennent de Dieu, doivent être fécondes et faire jaillir du sol de votre vie des fruits abondants de sanctification .

XXXIXe DISCOURS.

(lisez PHILIPPIENS IV, 11, 12 ET 13.)

« J'ai appris à être content de l'état où je me trouve, » disait saint Paul. Mais de nos jours qui est content de l'état où il se trouve? presque personne, car presque tous s'efforcent d'en sortir.

On ne meurt plus où Ton est né ; la plupart abandonnent la profession de leurs pères; bien peu gardent toujours la première choisie; en tous cas, tous veulent, sinon changer, du moins grandir la leur, doubler leur fortune, arriver à un poste, acquérir une terre, vendre une maison, changer de place; mais rester où il est et ce qu'il est, non, personne n'y consent; tous, d'une manière ou d'une autre, montrent qu'ils sont mécontents de leur sort. Que faire pour les contenter? Cherchons.

Prenons d'abord au hasard un certain nombre d'hommes, un dans chaque classe de la société ; et, puisque tous à peu près sont mécontents, engageons-les à échanger leurs positions. Mettez-vous de leur nombre et prenez la meilleure de toutes. Depuis ce changement êtes-vous plus heureux? J'en doute, car vous êtes au poste qu'un mécontent a délaissé. Et celui qui maintenant occupe votre ancienne place est-il plus satisfait? J'en doute encore, car vous l'avez volontiers abandonnée ; et des dix, vingt mécontents qui auront ainsi permuté, lequel cessera de se plaindre? aucun, je pense, car chacun a pris la place d'un autre qui se plaignait. Le contentement que vous ne trouvez pas dans la position où vous êtes n'est donc pas mieux dans celle où vous désirez atteindre : seulement il faudrait que vous en fissiez l'expérience pour en être bien persuadés.

Non, le contentement n'est pas dans telle ou telle situation matérielle; il se trouve dans telle ou telle âme : il y a des charbonniers satisfaits et des monarques mécontents. C'est là une de ces vérités si bien constatées que chacun les prêche aux autres, mais chacun se garde bien de les pratiquer. « Croyez-moi, dit-on, restez où vous êtes : on change souvent pour être plus mal ; on sait ce qu'on tient, on ignore ce qu'on prendra ; il faut savoir se contenter; » et ce disant, le conseiller s'en va lui-même chercher fortune ailleurs. Si vous lui faites remarquer l'opposition qn'il met entre ses principes et sa conduite, il vous donnera mille bonnes raisons pour s'excuser. Pour lui c'est tout différent : il a de la famille, et il doit s'enrichir; ou bien il n'en a pas, et alors il peut s'exposer. Il est jeune, donc il doit travailler à s'élever; ou bien il est vieux, et il faut qu'il se hâte d'arriver. Supposez-le célibataire ou marié,

riche ou pauvre, malade ou bien portant, il trouvera toujours un excellent motif dans les deux situations contraires pour arriver à cette conclusion : changer, car il est mal où il se trouve.

Peut-être pensez-vous que je parle uniquement des gens du monde? Non, je parle aussi des chrétiens. Seulement ceux-ci donnent d'autres prétextes pour changer. L'un veut s'enrichir, dit-il, pour faire plus de bien; l'autre, obtenir un poste pour exercer une influence religieuse ; un troisième poursuit une faveur qu'il prétend faire tourner à la gloire de Christ ; il n'y en a pas un qui veuille convenir qu'il désire changer pour lui-même, et tous mettent leur caprice, leur inconstance, leur ambition, leur manque de foi sur le compte de Dieu. Au moins l'homme du monde avouait sa vanité, son intérêt ; mais bon nombre de chrétiens n'empruntent à l'Évangile que le droit d'alléguer des motifs évangéliques qui manquent de sincérité. Dans quelle page de la Bible ont-ils trouvé qu'il fût plus facile d'entrer dans le royaume des cieux assis sur un trône que dans une chaumière, ou que les abondantes aumônes du riche fussent plus agréables à Dieu que l'obole du pauvre? Non, l'Évangile a dit précisément le contraire; n'importe, ces chrétiens veulent servir Dieu à leur fantaisie, et pour cela changer de position ; tant il est vrai qu'ils cherchent un mieux pour eux-mêmes, et que dans leur état actuel ils se trouvent mécontents.

Quand donc se laissera-t-on persuader que l'état où l'on se trouve vaut autant et mieux que celui qu'on poursuit? Hélas! je crains que pour un grand nombre ce ne soit que lorsqu'ils en auront fait et refait l'expérience. Heureux celui qui n'attendra pas d'avoir parcouru le cercle de toutes les situations possibles dans sa sphère pour borner son ambition ! Heureux surtout s'il n'aspire pas à un de ces buts inaccessibles dont la vaine contemplation pendant toute sa vie dévorera la meilleure partie de son temps, de ses forces, de sa fortune! Mais plus heureux encore, si, profitant des expériences de ses pères, écoutant la voix de saint Paul, croyant à l'Évangile, il apprend par la foi chrétienne à se trouver dès cette heure, et pour toujours, content de l'état où il se trouve.

Vous l'avez dit cent fois vous-mêmes, le contentement ne saurait naître des circonstances extérieures, qui, favorables ou non, se

transforment si bien en habitudes que nous n'en sentons bientôt plus ni la douceur ni L'amertume. Le contentement est une affaire morale qui se passe au dedans: c'est une disposition d'âme qui peut appartenir au roi comme au mendiant. Mais où puiser ce contentement d'esprit? Saint Paul vous repond : en Christ: car « Je puis tout, dit-il. par Christ qui me fortifie. » Christ d'abord vous guérira de votre vanité, de votre luxe, de votre ambition, de vos craintes pour l'avenir, de vos appréhensions pour votre famille. En vous débarrassant de ces supertluites. Christ vous retranchera toutes les dépenses d'or, de temps, de fatigue qu'elles amènent : la même fortune suffira à des besoins diminues, la même intelligence à des affaires restreintes, la même prévoyance a votre avenir, remis aux soins de la Providence: et ainsi décharges de tant de préoccupations, vous posséderez assez pour fournir au nécessaire: vous serez paisibles, confiants, satisfaits.

Oh! si nous avions tout l'argent qu'ont absorbe notre luxe, nos plaisirs charnels, nos fausses et ambitieuses spéculations! Oh! si nous avions toutes les heures qu'ont dévorées nos inquiétudes, toute la santé qu'ont détruite nos pèches, certes nous serions aujourd'hui plus riches, plus paisibles, plus joyeux: peut-être nous semblerait-il alors que Dieu nous avait donne assez de provisions pour traverser la vie. et que c'est nous qui les avons gaspillées en chemin. Ouvrons doue les yeux, il en est temps encore: retranchons de notre vie. par la force de Christ, ces passions qui nous ont tant coûte dans le passe, et nous nous préparerons un meilleur avenir.

Mais alors même que Dieu nous laisserait dans la position étroite mu nous sommes, serait-ce un motif pour nous plaindre'? Si nous allons puiser nos forces en Christ, dans la lecture de sa Parole, dans la prière faite en son nom, n'apprendronsnious pas qu'un passereau ne saurait tomber a terre sans la volonté de notre Père céleste, que tous nos cheveux sont comptés, et qu'ainsi notre état, quel qu'il soit, est permis de Dieu? N'apprendrons-nous pas que si Dieu nous y retient, c'est qu'y rester nous est bon'.' Des lors n'apprendrons-nous pas a vouloir ce que Dieu veut, a marcher la main dans la sienne, même au bord d'un précipice, confiant en sa puis-

sance et sa bonté, sachant que cette épreuve même nous fortifie pour mieux marcher? Certainement; et alors cherchant le sens de cette volonté divine, expliqué par notre position elle-même, nous le trouverons ; nous serons heureux de le comprendre et heureux d'obéir : car notre maître ne sera plus une aveugle destinée, mais un père tout bon, un Dieu tout-puissant.

Allez plus loin. Admettez que votre position pénible se prolonge, même que votre mal soit incurable; n'apprendrez-vous pas en Christ que le terme de tous les maux est proche, et qu'une santé inaltérable, une vie sans fin, un bonheur sans trouble, vous attendent à deux pas? Ah! quelle différence, à cet égard, entre vous, chrétiens, et l'incrédule! La pensée qui vous calme le trouble. « Mes maux font finir, pouvez-vous dire, et mes joies commencer. » « Mes maux vont finir, doit-il penser, et mon néant leur succéder. » « Souffrir et mourir! » dit-il; et vous : « Souffrir et vivre! » « De mon lit de souffrance je tombe dans la terre, » s'écrie l'incrédule ; et vous : « De mon lit de douleur je monte dans les cieux ! » Aussi, dès ici-bas, pour lui des terreurs, pour vous du calme; pour lui le désespoir, pour vous l'espérance, la foi, le bonheur.

Mais, hélas ! je sens qu'ici la parole ne saurait me suffire ; je suis impuissant à retracer le contentement intérieur que donne Christ. C'est là ce qui se sent, mais ne peut se dire ; c'est là ce qui ne s'exprime que par ces soupirs inexprimables du Saint-Esprit. Je sais bien que par Christ je suis calme, même au milieu de la tempête; que les événements imprévus ne peuvent me surprendre, ni les volontés humaines m'effrayer; je sens bien qu'il est doux de se laisser voguer sur un bâtiment dont Dieu tient le gouvernail ; de pencher à droite, à gauche, en avant, en arrière, sous les flots agités, quand on sent Jésus sur la barque; j'éprouve tout cela; mais comment vous le dépeindre? impossible! Et c'est là ce qui me prouve encore mieux que ce contentement me vient de Christ ; car un homme n'aurait pu me le donner. Je trouve bien de la joie à m'humilier devant Dieu, à baiser la main qui me frappe; j'ai bien expérimenté que les épreuves étaient bonnes pour mon âme, et qu'il y avait de la saveur jusque dans la fatigue qu'un bon maître

m'imposait; j'éprouve bien qu'il y a plus de bonheur pour moi à vivre pauvre et ignoré près de Dieu qu'au milieu des hommes, riche et honoré. Mais comment voulez-vous que je vous décrive des joies spirituelles, indicibles, célestes? Non, cela m'est impossible, et j'adore en silence l'Auteur de tant de félicité, trouvant dans mon impuissance même un indice de plus que c'est bien Christ et non la parole humaine qui me fortifie.

Aussi, lecteur, me suis-je dit souvent qu'au lieu de vous envoyer des exhortations, j'aurais dû prier mon Dieu pour vous faire plus de bien, et cette pensée m'est revenue plus vive quand j'ai voulu parler d'une de ces expériences du Saint-Esprit que le Saint-Esprit seul explique ; j'ai continué à vous adresser la parole, dans la persuasion que ce serait précisément dans ma faiblesse que Dieu se plairait à manifester sa force, et que je puis tout par Christ, qui me fortifie.

Venez donc à mon secours, non plus en lisant seulement ces lignes, mais en priant vous-même l'Esprit Saint de vous faire comprendre ce que j'ai voulu dire plus encore que ce que je vous ai dit. Que ma faiblesse vous profite à vous-même; dites-vous qu'il y a quelque chose de divin dans cet Évangile, puisque l'homme ne saurait le communiquer, et allez demander directement à Dieu une pleine intelligence de ces paroles : « J'ai appris à être content de l'état où je me trouve. »

Là, paisiblement assis en face de ce livre, peut-être goûtez-vous, lecteur, les pensées que je viens de jeter dans votre esprit ; mais dans une heure, dès que vous serez sorti du calme de la méditation pour rentrer dans le bruit du monde, dès qu'une contrariété, petite ou grande, sera venue vous barrer le passage, votre àme ne risque-t-elle pas de se troubler? Songez-y! Ce n'est pas à certains moments, c'est toujours que saint Paul sait être content de l'état où il se trouve.

Peut-être demain, mécontent de votre sort, direz-vous qu'il est décidément trop rude pour se faire accepter; peut-être direz-vous que vous eussiez soutenu l'épreuve jusqu'à tel point; mais qu'au degré de violence où elle est parvenue, elle dépasse vos forces. Prenez .sarde! C'est dans la faim, la nudité, la misère, que saint

Paul sait encore se contenter. Si vos épreuves dépassent vos forces, elles ne dépassent pas les forces de Christ, où vous devez puiser. Paul n'a pas dit : « Je puis tout par moi-même, » mais : « tout par Christ, qui me fortifie. »

Enfin, remarquez qu'il ne s'agit pas de vous résigner, mais d'être content; non d'accepter votre sort, mais de vous en réjouir. L'incrédule lui-même courbe la tête sous la fatalité; mais le chrétien seul peut lever des yeux mouillés de larmes vers Dieu pour le bénir! « Soyez toujours joyeux, » dit ailleurs le même Apôtre; car toujours, partout et en toutes choses, il y a du bien pour nous, si nous savons l'y chercher. Chrétiens pardonnés, enfants de Dieu, frères de Christ, nous ne sommes plus des coupables devant un juge, des patients en face d'un échafaud, mais des amis d'un Dieu, des héritiers de son royaume, des rois ses parents, qui devons régner éternellement à ses côtés. Les souffrances qu'il nous envoie dans ce monde ne sont donc pas pour nous des punitions, mais une heureuse discipline nous préparant à plus de félicité. Courage donc, joie, prière et actions de grâces au Dieu qui change ainsi pour nous la faiblesse en force, l'épreuve en jouissance, et qui brise le flot de nos tribulations terrestres contre l'inébranlable rocher de notre confiance en lui pour cette vie et pour l'éternité. Regardez à Paul, malade à Milet, persécuté à Ephèse, emprisonné à Jérusalem ; à Paul, si pauvre qu'il travaille la nuit, si méprisé qu'il est repoussé de la synagogue comme de l'aréopage; à Paul, battu de verges, meurtri de pierres, mis en jugement, naufragé, traînant des fers pendant deux ans dans les rues de Rome, et toujours content de l'état ou il se trouve ! Regardez à Jésus, conspué par des* valets, abandonné du peuple, suivi par Judas ; à Jésus, sans un lieu pour reposer sa tête, entouré de pièges, vivant, lui saint, au milieu d'une race perverse, et cependant possédant toujours son âme par la patience ! Regardez à Job, privé de sa fortune, de sa famille, de sa santé, et disant encore : « L'Éternel l'avait donné, l'Éternel l'a ôté ; que son nom soit béni ! » Mais aimez-vous mieux regarder un peu plus tard à la vie du même patriarche et à ses blasphèmes? Eh bien, écoutez la réponse de Dieu par la bouche d'Elihu : « Me condamneras-tu pour te justifier? » Regardez les Israélites, nour-

ris de la manne du désert, abreuvés de l'eau du rocher et murmurant contre Dieu jusqu'à l'heure où des serpents font taire les plaintes de l'ingratitude pour arracher les cris d'une véritable douleur.

Ces exemples d'épreuves acceptées avec joie et de mécontentements punis avec sévérité dans la Bible restent-ils sans effet sur vous? Regardez donc à vos côtés, et vous verrez des misères cent fois plus profondes que les vôtres, et que vos plaintes vous ont cent fois plus méritées qu'à ceux qui les endurent ! Ah ! ce qui vous manque pour être contents, ce n'est pas un plus grand bien-être, mais à vous une maladie sévère, qui vous fasse apprécier la santé dont vous jouissez ; à vous la perte d'un second être bien-aimé, pour vous faire sentir le prix de ce qui vous reste aujourd'hui de douces affections. Prenez garde que vos murmures continuels ne réveillent pas l'indignation du Dieu qui vous laisse encore tant de bienfaits dédaignés.

Oh ! non, Seigneur, qu'il n'en soit pas ainsi ; ouvre nos yeux sur les biens dont tu nous entoures ; fais-nous sentir le danger de ceux dont tu nous prives, et que nous apprenions enfin à te dire : « Nous sommes contents de l'état où tu nous laisses ; disette ou abondance, que ton nom soit béni ! »

XLe DISCOURS.

(lisez MARC XVI, 15.)

Qui doit travailler à l'évangélisation du monde? « Les pasteurs, » répondent les uns ; « les missionnaires, » ajoutent les autres, et « les comités, » disent les plus zélés; plus « vous-même, » crierons-nous à notre tour; car le devoir d'annoncer l'Évangile pèse sur tous les chrétiens. Jésus, après avoir choisi ses douze apôtres, envoie encore soixante et dix autres disciples. Dans les lignes qui précèdent cet envoi, il appelle à l'accompagner un homme qui veut aller ensevelir son père, et il en réprimande un autre qui avant de le suivre demande seulement à prendre congé de sa fa-

mille. Un peu plus haut, dans le même chapitre, il accepte la collaboration même d'un étranger qui chasse les démons en son nom, bien qu'il ne marche pas avec ses apôtres. Enfin, les foules témoins de ses miracles vont d'elles-mêmes raconter de toutes parts les effets merveilleux de sa puissance. Oui, ceux que Jésus envoie et ceux qu'il n'envoie pas témoignent à l' envi, en allant tous annoncer l'Évangile, que le devoir, ou plutôt le privilège, en appartient à tous les croyants.

Et à le bien prendre, n'y aurait-il pas de la cruauté, lorsqu'on se trouve dans une voie de salut, à rester muet en présence de la foule qu'on voit à ses côtés dans une voie de perdition ? Quel bienfait plus grand peut-on rendre à son semblable que de sauver son âme? Et quel bienfait coûte moins que de lever le doigt et d'ouvrir la bouche pour indiquer un chemin ? Pauvres et riches, ignorants et savants, ne peuvent-ils pas également raconter le bien que Jésus a fait à leurs cœurs, exhorter à lire le saint Volume dont ils ont eux-mêmes ressenti les douces influences? Et si l'on s'estime faible prédicateur, ne trouvera-t-on pas toujours un auditoire à sa portée? D'ailleurs si l'on ne peut parler, ne peut-on pas toujours tendre un livre, un traité, s'employer de mille manières qui, pour être plus humbles, n'en sont pas moins efficaces? Oui certes, et il n'est pas besoin d'insister sur des vérités si resplendissantes d'évidence.

Au lieu de déployer cette activité personnelle, que font la plupart des chrétiens pour l'évangélisation? Le voici : ils donnent de l'argent. Certes ils font bien en cela ; mais ils pourraient faire beaucoup mieux, et, tout en continuant leur offrande, donner encore leur temps, leur influence, leur activité, enfin leur personne. La culture de l'Évangile dans les cœurs est à la fois si précieuse et si variée, elle s'approprie si bien à toutes les saisons et à tous les terrains, que sur le plus petit champ de travail elle peut au besoin absorber dix et vingt ouvriers. Il suffit pour cela de descendre de l'évangélisation des masses à l'évangélisation des individus. Une seule plante qui produit la vie éternelle vaut bien la peine d'être cultivée. Mais, hélas ! que de terrain en friche autour de nous ! Que d'ouvriers qui dorment sur le sol! Combien sont rares les groupes de travailleurs ! Dans la plupart de nos églises on se con-

tente de parler des société religieuses, de lire leurs rapports, de former des souhaits ; mais songer à les imiter, mais à leur donner un concours, non point. Ce n'est pas notre affaire, dit-on ; c'est l'affaire des comités. — Mais de qui ces cômités tiennent-ils leur mission? de leur zèle. Pourquoi votre zèle ne vous donnerait-il pas la même mission? Vous n'avez, dites-vous, ni les talents ni l'influence de ces hommes, soit; mais on ne vous demande pas non plus de faire autant. Ceux-ci portent leur action sur le monde entier, ceux-là sur un continent, d'autres sur leur patrie, d'autres sur leur département, leur ville ; pourquoi ne porteriez-vous pas la vôtre sur votre bourg ou votre hameau? Les âmes immortelles sont-elles moins précieuses là qu'ailleurs? Quelqu'un est-il mieux placé que vous pour agir sur le point où vous êtes ? Attendez-vous que tel comité lointain vous envoie un missionnaire, quand vous et vos voisins pourriez en remplir le rôle? Et si vous ne le pouvez pas vous-même, pourquoi ne vous uniriez-vous pas pour en donner la mission à un homme Ijbre et qualifié? Comprenez-vous quelle immense action les chrétiens auraient dans notre patrie si tous prenaient ainsi la tâche de l'évangélisation à leur charge personnelle, et comme ce levain mis sur tous les points de la pâte en ferait vite lever la masse? Ah! quand on pense à tout ce qui pourrait se faire et qui ne se fait pas, on se demande avec tristesse si tant d'hommes qui se nomment évangéliques le sont autrement que de nom !

Que faut-il donc faire? diront quelques-uns. Je ne puis vous répondre en vue de votre position sociale ; mais je crois que si vous voulez bien chercher, vous trouverez vous-mêmes quel genre d'activité chrétienne vous convient, sans que vous ayez besoin de suspendre vos travaux habituels, ni de quitter votre maison. Si vous ne pouvez prendre une décision seuls, unissez-vous à quelques frères pour méditer en commun, et soyez certains qu'avant peu le Seigneur vous enverra sa réponse. A l'un il dira : « Tu peux distribuer des traités religieux; » à l'autre : « Tu peux tenir un dépôt de bons livres ; » à un troisième : « Tu peux placer des Bibles ; » à celui-ci : « Collecte pour cette institution chrétienne ; » à celui-là : « Rassemble des voisins pour leur faire une utile lecture ;

entretiens avec des amis un colporteur chrétien; fonde une bibliothèque populaire ; fais circuler, à défaut de plus, de simples feuilles de maison en maison. » Oh ! ce n'est pas l'ouvrage qui manque, ce sont les ouvriers. Christ l'a dit : « La moisson est blanche; mais où sont les moissonneurs? »

Si l'œuvre est si grande, d'où vient qu'elle est tant négligée ? C'est qu'on manque de foi. On veut bien croire que nos missionnaires ont des succès auprès des populations sauvages ; que nos évangélistes se font écouter avec plaisir des catholiques romains, à l'autre bout du royaume ou dans la ville voisine; mais que de tels résultats soient possibles dans notre propre localité, sur tel ou tel homme de notre connaissance, par notre propre instrumentais, c'est ce qui nous semble impossible, et, sous prétexte d'insuffisance, nous déclinons le devoir ; en indiquant de loin l'obstacle, nous estimons l'avoir démontré infranchissable. D'ailleurs , où trouver les ressources nécessaires? « Si nous allions commencer sans pouvoir continuer! nous disons-nous tout bas; ensuite, que d'oppositions nous risquons de soulever autour de nous, même de la part de ceux à qui nous chercherons à être utiles! Enfin, toute la responsabilité pèsera sur nos propres personnes, et un jour peutêtre serons-nous couverts de confusion et de dettes pour l'œuvre du Seigneur. »

Ce dernier mot vient de répondre à toutes les objections. Si vous avez de la foi, et si c'est bien l'œuvre du Seigneur que vous avez en perspective, il est impossible que le Seigneur la laisse périr entre vos mains. Dites plutôt que vous croyez travailler seul ; dites encore que votre conscience vous reproche de contempler cette œuvre plus dans ses rapports avec votre propre gloire qu'avec la gloire de Dieu, et alors nous comprendrons vos craintes, votre inaction et votre désir de marcher par la vue, et non par la foi.

Cependant, pour éviter un écueil n'allons pas tomber dans un autre, et afin de connaître celui-ci, portons nos regards sur les navigateurs évangéliques qui s'y trouvent échoués.

On a fait dans le monde chrétien un étrange abus de ces mots : « Marcher par la foi. » Sans doute une telle marche est selon l'É-

vangile ; sans doute, lorsque Dieu trace clairement devant nous un chemin dont nous ne pouvons nous écarter sans infidélité, nous devons nous y tenir, quoi qu'il en coûte de fatigue à nos pieds, bien que nous soyons sans bâton et sans provision pour la route, sachant que l'ouvrier est digne de son salaire, et qu'étant les ouvriers de Dieu, nous pouvons attendre de lui des secours indispensables à une œuvre qui est sienne. Mais, nous le demandons à tous ceux qui se vantent de marcher par la foi, est-ce bien là leur cas? La route qu'ils se sont tracée leur a-t-elle. été réellement imposée par Dieu? Cette route, peut-être difficile, n'a-t-elle pas été choisie par eux-mêmes, parce qu'à certains égards elle était selon leur goût, et surtout parce que sur le but qui la terminait était posée l'idole de leur propre vanité à côté et au-dessus de la gloire de Dieu? Parlons sans figure.

Un chrétien se sentant quelque activité a voulu l'employer dans une carrière qui ne fût ni trop étroite ni trop obscure. Il aurait pu, proportionnant son travail à ses forces, agir seul, sans dépenses, dans sa petite sphère, à la grande œuvre de Dieu. Mais non; il lui a fallu quelque chose de plus vaste, de plus élevé ; et dès lors, sans se demander s'il trouvera des bourses ouvertes pour réaliser ses projets, il s'est mis à chercher autour de lui ce qu'il pourrait créer par lui-même et soutenir par d'autres. Arguant de l'excellence de l'œuvre plus que de sa nécessité, comptant sur le concours d'autrui, qu'en aucun cas ses propres sacrifices n'auraient pu remplacer, il a ouvert la tranchée, jeté les fondements, commencé la tour, sans pouvoir l'achever, et alors, avec des accents de détresse, il a crié de toutes parts : « Venez à mon secours, c'est par la foi que j'ai marché. » N'était-ce pas plutôt avec témérité?

Une autre fois, plusieurs frères se sont réunis pour créer une œuvre utile, qui d'abord a prospéré, parce qu'elle avait été entreprise dans un esprit de dévouement. Mais le succès a enhardi ; on a voulu joindre une seconde œuvre à la première, non qu'il y eût beaucoup d'analogie entre les deux, mais afin d'accroître l'intérêt par la nouveauté. Sans trop se demander si cet agrandissement était selon la prudence chrétienne, on l'a décidé, maintenu , et les secours ne sont pas arrivés. Alors on s'est effrayé, on s'est plaint

d'un public abandonnant des frères qui avaient marché par la foi, ou plutôt qui avaient devancé Dieu lui-même.

Inutile sans doute d'entrer dans plus de détails ; un homme n'a pas besoin d'entendre distinctement toutes les lettres de son nom pour comprendre que c'est lui qu'on appelle et pour retourner la tête. Nous supplions donc ceux qui se sont plus ou moins reconnus de rentrer en eux-mêmes et de se demander si c'est là marcher par la foi ou tenter le Seigneur. Qu'ils examinent si c'est l'œuvre de Dieu ou la leur propre qu'ils ont à cœur; qu'ils se demandent si ce ne serait pas parce que Celui à qui appartiennent l'or et l'argent en juge ainsi qu'il les prive des secours nécessaires, et peutêtre arriveront-ils à se réformer, eux et leurs travaux, de manière à rouvrir les trésors des bénédictions célestes.

Avant de terminer, nous voudrions poser un critérium auquel il fût facile de reconnaître la différence qui existe entre marcher par la foi et tenter le Seigneur. Nous allons l'essayer.

Il y a plus d'un siècle que quelques missionnaires moraves partirent, sans autres ressources que leurs bras, pour évangéliser le Groenland. Arrivés sur cette terre aride, ils durent travailler pour vivre; ils le firent, parce qu'ils voulaient vivre pour évangéliser. Mais le succès ne répondit pas à leurs efforts. Les sauvages, loin de les écouter, se moquèrent d'eux, leur refusèrent les plus petits services, et en retirèrent égoïstement tout ce qu'ils purent de biens et de sciences temporels. Pendant quatorze ans, ces missionnaires prêchèrent dans le désert. Ils ne convertirent pas une âme, et cependant ils restèrent là, continuant courageusement leur évangélisation! Voilà ce que nous appelons « marcher par la foi ; » aussi, cette œuvre fut-elle bénie, et de nombreux Groënlandais gagnés à l'Évangile.

Quelle différence essentielle y a-t-il donc entre cette persévérance et celle des œuvres en souffrance dont nous parlions tout à l'heure? C'est que dans celle-ci, pour se soutenir dans leur attente, les missionnaires en appelaient à eux-mêmes, à leurs efforts, à leurs sacrifices, et qu'ils se bornaient à entreprendre ce qu'euxmêmes pouvaient accomplir ; tandis que dans les œuvres ci-dessus mentionnées, c'est sur les autres et leurs sacrifices que comptent leurs fondateurs.

Quand donc, pour le bien de vos frères, pour la gloire de Dieu, vous persévérerez dans une voie difficile, ne comptant que sur vous, alors vous marcherez véritablement par la foi, et Dieu ne vous manquera pas. Mais si vous comptez, pour accomplir vos travaux, sur des bras étrangers, dans ce cas vous tentez le Seigneur, et vous risquez bien de succomber avec vos appuis.

Sans doute nous ne prétendons pas que chacun doive s'isoler et travailler seul selon ses ressources : il y a longtemps qu'on a reconnu que l'union fait la force. Mais ce que nous voudrions, c'est qu'en présence d'un danger on cherchât à l'éviter lorsqu'on est en compagnie de ses frères, ou, si l'on croit devoir l'affronter, qu'on s'élançât seul à sa rencontre. Ne demandons pas aux autres plus que nous ne sommes disposés à faire nous-mêmes, et surtout ne cherchons pas notre satisfaction propre dans des travaux que nous disons avoir commencés et poursuivis uniquement pour la gloire de Dieu.

Toilà donc les deux écueils entre lesquels nous devons conduire la barque qui porte le Sauveur : un manque de foi d'une part, une présomption téméraire de l'autre, une défiance de Dieu et une tentation du Seigneur. Une telle navigation est difficile, et toutefois nous dirons à tous : « Courage, persévérance, prière. Ces difficultés sont en vous ; il dépend donc de vous de les faire disparaître. Veillez sur votre cœur, en travaillant de vos mains; alors Dieu purifiera vos intentions douteuses, comme il bénira vos travaux chrétiens. » — A l'œuvre, chers frères; jamais les circonstances ne furent plus favorables dans nos campagnes, où tout un peuple, fatigué de ses superstitions, se tourne vers vous et vous demande ce qu'il faut faire et croire. Il n'y a plus devant vous, apôtres de la vérité, les bûchers de la primitive Église, les dragonnades de la réformation; il n'y reste qu'une nation bienveillante pour votre Eglise, vous demandant vos temples et vos pasteurs. A l'œuvre, chers frères ; les circonstances ne furent jamais si sérieuses dans nos villes, où des masses incrédules, avides de jouissances et sentant la force de leurs bras, s'ébranlent déjà pour bouleverser la société, au risque de s'ensevelir sous ses ruines, n'ayant rien à perdre et tout à gagner. Ouvrez à ces hommes les trésors de la foi

pour y puiser la paix de la conscience, l'amour de leurs frères et l'assurance du salut, sources du vrai bonheur pour cette terre et pour les cieux.

XLIe DISCOURS.

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