‹ Le culte du dimancheChapitre 16 sur 34 · LISEZ MATTHIEU, XXVI · texte numérisé non relu

LISEZ MATTHIEU, XXVI

« Mon à me est triste jusqu'à la mort. » Eh! comment la tristesse ne saisirait-elle pas Jésus en perspective des sombres événements qui se préparent? II va mourir, mourir d'une mort longue, douloureuse, lente à venir, comme le sang à couler goutte à goutte de ses membres sur la terre. Fils de Dieu, Jésus est aussi fils de l'homme; sa chair, comme la nôtre, est sensible à la douleur, et si nous ne pouvons souffrir une heure dans notre corps sans désirer un soulagement, comment Jésus, notre semblable, dont tous les désirs se transforment en prières, n'aurait-il pas demande que la coupe de la mort s'éloignât, si possible, de ses lèvres? surtout quand il ajoute aussitôt : « Toutefois que ta volonté soit faite, mon Père, et non la mienne. »

Oui, Jésus a conçu le désir de s'épargner de la souffrance : il a même prié pour cela, et son exemple nous autorise à former le même désir, à faire la même prière. Le chrétien n'a pas la stoïque prétention de dire que la douleur ne soit pas un mal en elle-même ; son cœur démentirait par chacun de ses battements précipités l'orgueilleuse assurance de ses lèvres. Jésus a soupiré sur Jérusalem, pleuré sur Lazare, gémi sur lui-même: il n'est pas venu refondre notre chair, mais notre cœur, et toute la résignation n'empêchera pas que la douleur ne soit douleur, et que celui qui la supporte ne désire en être délivré.

La tristesse de Jésus vient donc de sa mort prochaine et douloureuse. Mais en même temps que notre sentiment personnel s'accorde ici avec ce qu'indique la Parole divine, nous éprouvons toutefois une répugnance à penser que cette mort volontaire, cette

mort désirée, cherchée même, puisse être l'unique cause d'une tristesse aussi profonde. Nous trouverions même un tel abattement à l'occasion d'un sacrifice qui doit sauver un monde peu digne d'un simple homme ; comment ne nous en étonnerions-nous pas de la part du Fils de Dieu? Oui, Jésus doit avoir d'autres sujets de tristesse, et en consultant les paroles qui ont précédé et suivi celles qui nous servent de texte, nous trouverons sans doute quelque bonne explication.

Pendant le repas qui a précédé ces paroles : « Mon âme est triste jusqu'à la mort, » Jésus a prédi la trahison de Judas et en des termes qui mesuraient la profondeur de l'ingratitude du coupable : « C'est celui qui met la main au plat avec moi, » c'est-à-dire celui que je reçois à ma table ; ou, comme il le dit ailleurs : « Un de ceux que j'ai choisis. » Gomment une telle pensée n'aurait-elle pas attristé l'âme aimante de Jésus? Un homme qu'il appelait au salut dans le monde à venir et à l'apostolat sur cette terre, un homme qu'il avait nourri, instruit, aimé, et qui cependant levait une main meurtrière contre son bienfaiteur, son maître, son Dieu, non pour sauver sa propre vie ou pour gagner un monde, mais pour trente pièces d'argent; comment, dis-je, une aussi sordide avarice, une aussi noire ingratitude n'aurait-elle pas contristé le cœur de Celui qui ne savait qu'aimer et se dévouer?

Toutefois, si Jésus s'attriste sur Judas, fils de Satan, il s'attriste bien plus encore sur Pierre, qui doit finalement rester un enfant de Dieu et qui est à la veille d'un épouvantable péché. Jésus le sait, il le lui déclare immédiatement avant de parler de sa tristesse : « Je te dis en vérité qu'avant que le coq ait chanté deux fois, tu me renieras trois fois. » Ce Pierre si ardent qu'il dit être prêt à mourir avec son maître ; ce Pierre qui jadis eut assez de foi pour marcher un instant sur les eaux ; enfin ce Pierre qui doit un jour ouvrir l'Église à trois mille hommes par sa parole, et fermer sa vie par le martyre ; ce Pierre, si dévoué à cette heure même, si saint plus tard; ce Pierre, fils de Jona, doit cependant traverser une heure de honteuse faiblesse,- d'insigne lâcheté, et renier Celui qui, sur les flots, lui a rendu la vie. N'est-ce pas encore pour une âme comme

celle de Jésus un sérieux motif de tristesse que de prévoir une chute aussi profonde d'un ami tant aimé?

Enfin Jésus venait de dire en parlant, non pas d'un ou de deux de ses apôtres, mais de tous : « Je vous serai cette nuit une occasion de chute; car il est écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. » Il est inutile d'insister, et il est facile de comprendre que si la trahison de Judas, le reniement de Pierre, pouvaient attrister Jésus, l'abandon honteux de tous ses disciples devait blesser son cœur bien plus profondément encore.

Voilà donc les causes de la tristesse de Jésus : elles sont nombreuses, puissantes, saintes; et, si une se rapporte à lui-même, trois se rapportent aux autres, à ses frères ; bien plus, à son meurtrier! Maintenant faisons un retour sur nous-mêmes.

Nous aussi, comme Jésus, et bien plus souvent que lui, nous sommes tristes; mais en avons-nous des motifs aussi nombreux? Grâce à Dieu, il est bien rare que le Seigneur, qui ne fait la plaie que pour la bander, nous frappe de deux glaives à la fois ; c'est ordinairement une à une qu'il nous envoie les épreuves : aussi une seule est-elle bien suffisante pour nous attrister. Au premier vent notre âme fléchit comme le roseau sous la tempête ; elle crie comme lui et porte ses gémissements aux alentours. Dès qu'un nuage nous cache le soleil de la prospérité, nous courbons la tête; tout se peint en noir autour de nous ; il nous semble qu'un éternel hiver soit venu engourdir notre vie; nous n'avons plus goût à rien; nous mettons fin à nos meilleurs projets ; les maux d'autrui s'effacent tous ensemble devant le nôtre unique. Non contents de pleurer, nous voulons que le monde pleure avec nous et sur nous; nous ne retrouvons la parole que pour l'entretenir de nos maux ; et s'il ne nous témoigne pas assez de sympathie, nous nous indignons contre lui, et tombons dans une tristesse encore plus profonde.

Nos motifs de tristesse sont-ils aussi sérieux que ceux de Jésus ? Avons-nous à pleurer sur un traître livrant notre vie, sur un ami reniant nos bienfaits, sur des frères nous abandonnant dans le danger? Hélas ! il ne nous en faut pas autant pour être tristes, et nous le sommes souvent sans cause que nous puissions assigner. C'est même chose assez ordinaire pour nous que de dire dans ces mo-

— mi —

ments : « Je suis triste sans savoir pourquoi ; j'en cherche le motif et ne le trouve pas. » C'est presque à nos yeux une position intéressante que celle de la tristesse; nous nous en ferions volontiers gloire ; il nous semble qu'être triste annonce quelque chose audessus du vulgaire, et qu'il n'y ait qu'une âme noble qui puisse s'affliger sans sujet. Aussi, dans dételles heures, faisons-nous étalage de ces sentiments vaporeux, et mendions-nous une certaine commisération. Le plus souvent, toutefois, nous avons un motif réel de nous attrister, mais si léger qu'à peine nous osons nous l'avouer à nous-mêmes ; qui sait même s'il ne tire pas toute sa force d'une circonstance qui devrait nous le faire bénir? Ainsi, Dieu nous avait toujours maintenus dans la prospérité, tout nous avait réussi, et nous étions habitués à ce bien-être comme à une chose toute simple qui nous était due. Mieux nous étions traités, plus nous étions exigeants ; notre couche était si douce qu'une plume a fini par nous blesser. Honteux devant notre conscience, nous n'avons osé nous plaindre, ni articuler nos griefs contre Dieu ou nos frères; et alors, sous le nom de tristesse, nous avons fait entendre des murmures, mendié la commisération, et pleuré peutêtre au milieu de notre bonheur. Presque toujours, quand nos tristesses avaient quelque chose de grave, les motifs en étaient pris en nous-mêmes et non dans nos frères. A la place de Jésus, sans doute, nous eussions bien demandé que la coupe de mort s'éloignât de nos lèvres ; mais cette coupe ne nous empêche pas de songer à Judas, à Pierre, aux apôtres.

Vous comprenez que je ne dis pas que nous n'ayons jamais pleuré sur d'autres que sur nous-mêmes ; je pourrais dire au contraire qu'il nous est arrivé d'avoir à leur égard des tristesses exagérées. Ni le temps, ni l'Évangile n'ont pu fermer certaines plaies faites par la perte d'un parent ou d'un ami. Nous avons fait de notre douleur un état habituel, de nos larmes une nourriture, je dirai presque que de nos sentiments, tout respectables qu'ils étaient, nous avons fait parade. Comme Rachel, nous n'avons pas voulu être consolés, nous nous sommes enveloppés dans nos souvenirs, et par amour des morts nous avons fait souffrir les vivants ; par affection pour la créature, nous avons repoussé la main conso-

Jatrice du Créateur. La tristesse s'est changée en habitude, et Ton s'est cru tendre parce qu'on n'était pas chrétien.

Ce qu'il y a de pire dans ce genre de tristesse, c'est qu'elle s'étale au nom de l'amour et s'en autorise pour combattre le devoir; c'est qu'elle impose ses exigences sans scrupule à ceux qui l'entourent, bien qu'ils n'en soient pas les causes; c'est qu'on change en mérite pour soi ce qui est un véritable tort envers Dieu, et qu'on arrive à négliger des devoirs réels pour en remplir d'imaginaires. Les pharisiens dressaient des sépultures magnifiques aux prophètes morts, mais ils persécutaient Jésus vivant ! Sans doute il est un temps pour verser des larmes, mais un temps aussi pour écouter les consolations ; et, tout en reconnaissant qu'à leur origine de telles tristesses sont respectables, j'affirme que, prolongées, bruyantes, exagérées, elles deviennent coupables d'ingratitude et d'égoïsme.

Si nos motifs de tristesse ne sont pas graves comme ceux de Jésus, sont-ils du moins toujours saints et légitimes? Hélas! c'est ici surtout que nous avons à rougir en ouvrant notre cœur ! La plupart de nos tristesses prennent leur source dans nos passions satisfaites ou contrariées : satisfaites, ces passions nous laissent des remords; contrariées, elles nous irritent, et, dans les deux cas, n'osant pas les avouer, nous voilons le remords et la contrariété sous une tristesse qui nous semble plus avouable parce qu'elle n'est pas définie, parce que nous pouvons en taire les motifs, et parce qu'enfin nous nous croyons intéressants dès que nous souffrons. C'est ici la tristesse précisément contraire à la tristesse selon Dieu. Nous nous affligeons, non d'avoir commis le péché, mais d'en souffrir après l'avoir commis, ou de n'avoir pu le commettre ; notre regret est pour le mal, non pour le bien ; et nous serions joyeux si nous étions plus libres de courir à la perte de notre âme. Mais comment faire cet aveu à nous-mêmes ou aux autres? Non, aussi gardons-nous le silence, notre tristesse devient plus profonde; et parce que nous n'articulons pas de plaintes, nous laissons prendre pour de la résignation ce qui est un péché de plus : le refus d'avouer nos torts.

Nous insisterons sur ce point parce qu'il est d'une importance

capitale. Le péché, maladie morale, amène un malaise dans notre âme comme la maladie physique dans notre corps : seulement, nous ne voulons pas nous l'avouer, et nous cherchons à nous distraire. Si cette douleur de la conscience persiste, nous lui cherchons une autre cause, et pour nous justifier à nos propres yeux, nous en accusons les circonstances ou les hommes : aussi faisonsnous volontiers retomber les effets de cette tristesse sur ceux qui nous entourent. Nous devenons d'autant plus insupportables que nos fautes plus graves devraient nous rendre plus humbles, et nous nous croyons justifiés quand nous avons dit que nous sommes ennuyés ou de mauvaise humeur.

Oh ! que notre cœur est habile à déguiser ses véritables sentiments! Gomme il sait les vernir dès qu'il les a reconnus et comme nous savons tirer parti, même de ce qui devrait nous humilier! Mais tous ces faux semblants tromperont-ils Celui qui sonde le fond des âmes? Tromperont-ils seulement les hommes qui savent lire sur notre visage le contraire de ce que disent nos lèvres? Non, car nous-mêmes ne nous laissons pas tromper par eux. La clef de notre cœur est un passe-partout qui ouvre tous les cœurs, et tel homme qui veut nous paraître intéressant par sa tristesse ne parvient qu'à se faire juger ridicule, égoïste ou ingrat. Mais si nous devinons si bien nos semblables, disons-nous que nos semblables nous devinent nous-mêmes, et que nos tristesses ne les trompent pas mieux que les leurs ne parviennent à nous tromper. Et alors même que nous parviendrions à séduire nos frères comme nous parvenons à nous faire illusion à nous-mêmes, réussirons -nous jamais à tromper Dieu sur nos sentiments les plus intimes? Ah! prenons garde qu'à la fin ce Dieu, irrité de nos gémissements sans douleur, ne nous envoie quelque véritable cause de tristesse. Prenons garde qu'il ne dissipe par une épreuve réelle une infortune imaginaire, pour nous faire sentir notre ingratitude. Les Israélites au désert, méprisant la manne, demandèrent les oignons d'Egypte ; Dieu leur envoya des serpents ! et ce ne fut qu'alors qu'ils s'écrièrent : Nous avons péché contre le Seigneur. De même nous dédaignons les bienfaits de Dieu qui sont sous notre main, nous versons des larmes sur le pain qu'il nous donne. Le Dieu du désert

pourrait bien nous le retirer, et nous faire sentir alors les douleurs de la faim. Tout ce que nous possédons est un don de Dieu, et par conséquent tout doit être pour nous sujet de joie et de reconnaissance ; il n'y a que ce qui vient de nous-mêmes qui puisse nous attrister. Retournons donc notre regard en dedans, étudions-nous, cherchons sous la tente de notre cœur l'interdit, cause première de nos tristesses ; arrachons-le de notre sein, et jetons-nous aux pieds de Celui qui nous pardonnera de l'avoir gardé jusqu'à ce jour. Voilà le véritable et unique remède à la tristesse produite par le péché : c'est notre aveu, suivi du pardon de Jésus-Christ. « Aussi longtemps que je me suis tu, dit le psalmiste, je n'ai fait que gémir; mais ensuite j'ai dit : Je ferai confession de mes transgressions à l'Éternel, et alors tu as enlevé la peine de mon péché. » Ce qu'a fait le psalmiste, c'est ce qu'a fait encore l'enfant prodigue. Rentrant en lui-même, il s'est dit : « Combien y a-t-il de gens chez mon père qui ont du pain en abondance, et moi je meurs de faim! Mais voici ce que je ferai; je me lèverai, j'irai vers mon père, et lui dirai : Père, j'ai péché contre le Ciel et contre toi; je ne suis pas digne d'être appelé ton fils; traite-moi comme un de tes esclaves; » et pour l'enfant prodigue comme pour le psalmiste, la tristesse fut changée en joie au festin du pardon .

Voilà la tristesse selon Dieu, la tristesse qui produit la repentance, et, remarquez la bonté de Dieu, voilà la tristesse qui se change en chant d'allégresse. Oh! ne soyons donc pas plus longtemps durs envers nous-mêmes, ingrats envers notre Père; entrons dans ses vues de miséricorde.

Oui, Seigneur, donne-nous de comprendre ton amour; élève nos regards de cette basse terre vers ton ciel radieux ; porte nos cœurs vers des pensées hautes et saintes ; rappelle-nous les travaux sans nombre qui nous entourent; emploie-nous à l'avancement de ton règne en nous et autour de nous. Hélas! Seigneur, c'est souvent l'inaction qui produit notre tristesse; occupe-nous donc à faire le bien à l'avenir. Pardonne notre passé, donne-nous l'assurance de ce pardon par le témoignage de ton Saint-Esprit; remplis-nous des joies de ton salut, montre-nous par la foi dans

ton ciel notre place, notre trône, notre couronne; que nous nous élancions vers ce but, et nous ne songerons plus à pleurer en chemin.

XLIIP DISCOURS.

(lisez isaïe, lui, 1.)

« Qui a cru à notre prédication? » Personne, semble dire lsaie en posant la question elle-même. Hélas! quand on voit de nos jours un si petit nombre de croyants noyés dans la foule des auditeurs, on est bien tenté de se dire aussi : « Qui a cru à notre prédication? » Sans doute, ce peu de succès pourrait s'expliquer par la faiblesse ou les infidélités des prédicateurs eux-mêmes ; sans doute on pourrait encore dire qu'il n'y a rien d'étonnant dans un fait qui confirme la prédiction de Jésus sur la multitude des appelés et le petit nombre des élus ; mais après ces concessions on reste encore persuadé qu'une partie des obstacles à l'efficacité de la prédication de l'Évangile se trouve chez les auditeurs et qu'il serait possible de les faire disparaître. Quand on voit des personnes de tout âge, de tout sexe, de tout rang, venir depuis longtemps écouter la Parole de Dieu sans paraître y rien comprendre, sans se douter même qu'elles n'y comprennent rien, on ne peut se défendre d'un sentiment de tristesse; alors naît chez le prédicateur le désir de connaître ces obstacles pour les signaler à ses auditeurs, et les engager à les faire disparaître. Essayons donc ensemble une recherche qui peut vous rendre fructueuses non-seulement la parole que vous allez entendre aujourd'hui, mais encore toutes les prédications de l'Évangile.

Lecteur, quelles causes s'opposent en vous à ce que nos prédications y portent des fruits de foi et de sanctification? Jésus indique la première, celle dont découlent toutes les autres. « La lumière, dit-il, est venue dans le monde; mais les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que (et voici la cause), parce que leurs œuvres étaient mauvaises. » Gomme le mal-

faiteur souffle sur le flambeau qu'une main importune apporte dans l'ombre dont il s'enveloppe, de môme le pécheur ferme les yeux aux clartés que l'Évangile jette sur la passion qu'il désire conserver.

De cette première cause, l'amour du péché, découlent toutes celles qui chez l'auditeur s'opposent à l'heureuse influence de la prédication. Ainsi, la prédication ne portera jamais de fruits chez un homme si cet homme ne prie pas; et comment prierait-il contre un mal dont il ne veut pas être guéri? Dès qu'on veut garder sa passion, comment demander à Dieu de rendre efficaces les discours qui viennent la combattre? La Parole de Dieu portera-t-elle des fruits malgré la volonté de son auteur? Ou bien Dieu changerat-il ses décrets éternels, et vous enverra-t-il ses dons de foi et de sanctification sans obtenir de vous les prières qu'il en réclame? Non, pas plus que le riche ne songe à secourir l'indigent qui refuse de demander.

Vous vous trompez, voudraient sans doute nous répondre quelques personnes ; nous prions Dieu de nous faire profiter des instructions que nous venons recevoir de sa Parole, et pour preuve nous vous en donnons \h prière que chacun de nous prononce, les mains jointes, la tête inclinée, en commençant notre culte public, le dimanche. Hélas ! cette récitation d'une formule, loin de me convaincre, ne sert qu'à me rappeler un nouvel obstacle mis à l'influence de la prédication. En quittant vos demeures pour vous rendre dans la maison de Dieu, que venez-vous y chercher? Vous êtes-vous dit : Nous allons puiser des instructions pour fortifier notre foi, avancer notre sanctification? Non, vous vous êtes dit : C'est aujourd'hui le jour du Seigneur, il faut aller au temple ; c'est un devoir envers Dieu; tout bon chrétien doit lui consacrer au moins une heure le dimanche. Et par scrupule de conscience, pour acquitter une dette envers Dieu, vous êtes allés à l'église, vous avez récité quelques mots de prière; ensuite vous vous êtes assis et levés avec les autres, vous avez chanté un psaume, écouté un sermon, suivi des lèvres une liturgie, reçu la bénédiction, et votre travail religieux une fois accompli, vous vous êtes retirés soulagés comme un homme qui dépose un fardeau. J'ai

rempli mon devoir, vous êtes-vous dit ; maintenant je suis libre de songer à mes affaires. Mais la pensée que vous ayez un fruit spirituel à retenir de tout ce qui a été dit ne s'est pas même présentée à votre esprit ; vous n'êtes pas venu demander quelque chose pour vous, vous êtes venu donner à Dieu; vous n'avez pas prétendu recevoir une grâce, vous avez cru accomplir une tâche. Est-il donc étonnant encore que vous n'ayez pas emporté le germe de foi ou de sainteté que vous n'êtes pas venu chercher? Et cette prière dont vous parliez tout à l'heure, est-elle autre chose qu'un anneau de cette froide chaîne de cérémonies que vos mains, votre tête, vos lèvres, parcourent comme les grains d'un chapelet?

S'il est des hommes qui viennent à l'église pour assister au culte et non pour entendre la Parole, il en est d'autres qui s'y rendent, au contraire, uniquement pour la prédication, mais qui n'en reçoivent pas une plus heureuse influence. Ils viennent chercher, non de l'édification, mais des émotions, comme ils iraient en demander à une lecture, à un récit, à un théâtre; ils veulent être ici tour à tour attendris ou effrayés, comme ailleurs intéressés ou égarés. Si vous leur parlez avec calme, simplement, bien que ce soit de leur propre salut, ils se retirent mécontents ; si vous leur arrachez une larme, dût-elle être stérile, n'importe, ils seront satisfaits. De devenir meilleurs, ils s'en inquiètent peu; être émus, amusés un moment, c'est tout ce qu'ils désirent. Ils sont là pour entendre, non la Parole de Dieu, mais la parole de l'homme, non pour être jugés par la prédication, mais pour juger le prédicateur. Ce ne sont pas les Juifs écoutant saint Pierre, et lui criant, touchés de componction : Homme, frère, que ferons-nous ? mais ce sont les Athéniens' prêtant une oreille distraite à saint Paul, pour en causer ensuite entre eux comme de la nouvelle du jour. Ils pourront dire si vous avez parlé avec plus ou moins d'élégance; si votre ton de voix, votre geste, ont été justes ou faux ; désigner le point où vous avez été fort, celui où vous êtes resté faible ; mais quant aux grandes vérités que vous avez prêchées, quant à leur application à leurs propres âmes, ils n'y ont pas même songé. Ils ne sont pas venus pour cela; ils sont venus chercher des fleurs : comment emporteraient-ils des fruits?

Cependant tous ne s'attachent pas uniquement à la forme ; quel-

ques-ims s'inquiètent aussi du fond. Malheureusement, ils s'en préoccupent non pour eux, mais pour les autres; ils ne viennent pas à l'église, ils y amènent leur famille; quand le prédicateur parle, ils n'entendent jamais ce qui les concerne, mais ils appliquent avec discernement à chacun ce qui lui convient. Si vous êtes prédicateur, ces hommes viendront vous conseiller tel sujet, vous fournir un texte ; car ils ont remarqué tel ou tel travers dans la société, et ils seraient si heureux que le monde voulût se convertir ! Comment voulez-vous être guéri en faisant traiter l'àme d'un autre? Ne voyez-vous pas que cet autre demande exactement le même remède, précisément pour vous? Aussi le monde fourmille de réformateurs et manque de réforme, et tout en irait bien mieux si chacun voulait commencer par soi-même. Non-seulement cette manie de régenter les autres prive ceux qu'elle possède du bienfait de leurs leçons, mais encore elle rend ces leçons stériles pour leurs élèves. En effet, personne, en fait de morale ou de religion, ne veut accepter pour soi ce que l'instituteur ne prend pas pour lui-même. Soyez certains que les plus faibles intelligences savent discerner que vous-même ne croyez ni ne pratiquez ce que vous leur dites de pratiquer et de croire ; en sorte qu'au lieu de leur être utile, vous leur nuisez ; vous leur enseignez l'hypocrisie, rien de plus. Ainsi, de proche en proche, le mal descend du père à l'enfant, du maître au serviteur, de la ville au village; et à la vue de cette incrédulité devenue générale, le prédicateur dit au sage de ce siècle dans l'amertune de son cœur : Voilà votre ouvrage, grands philosophes; jugez de la vérité de vos principes par la moralité de leurs résultats !

Vous l'avez compris, de tels hommes et beaucoup d'autres n'admettent pas la divinité de la Parole qui sert de base à nos prédications. Dès lors on peut dire que pour eux nous raisonnons en l'air : c'est un avocat qui défend une cause au nom d'une loi qui n'existe pas. Son juge l'écoutera peut-être bien sans l'interrompre, mais sans être persuadé. Et pourquoi refusent-ils d'admettre la divine origine de ce livre? A les en croire, c'est parce qu'il renferme des choses étranges, contraires à leur raison, qui blessent leur sens intime; mais en réalité, c'est leur orgueil que blesse ce livre. La

Bible les qualifie de pécheurs, et ce mot leur déplaît; la Bible les dit perdus par eux-mêmes, et ils s'estiment méritants; l'Évangile leur offre une grâce, et ils pensent avoir droit à une récompense ; l'Évangile leur dit qu'ils doivent naître de nouveau et naître par le Saint-Esprit; eux se trouvent bien tels qu'ils sont, ou si l'évidence les contraint à l'aveu de quelque travers, ils croient pouvoir s'en corriger eux-mêmes. Enfin toutes les doctrines chrétiennes prennent le cœur naturel à rebours et le font crier ; comment donc s'en approcheraient des hommes qui redoutent avant tout l'humiliation? Non, la Parole de Dieu est hérissée de pointes aiguës pour l'orgueilleux; de quelque côté qu'on l'approche, elle pique, irrite celui qui ne l'aborde pas avec soumission; à chaque page elle demande la foi, et c'est précisément cette foi que l'orgueilleux lui refuse ! Que les auditeurs incrédules ne soient donc pas trop surpris du peu d'influence qu'exercent sur eux des prédications évangéliques.

Enfin, car nous aurons le courage de tout dire, quelques-uns vont plus loin : comme ils ne sont pas dans la foi, ils doutent de la foi de celui qui leur parle. A leurs yeux, il remplit sa tâche; monté en chaire, il faut bien qu'il prêche. On veut voir en lui deux personnages : l'homme du monde et le prédicateur chrétien; on s'attend donc à ce qu'il parle dans la société d'une manière, et dans la chaire d'une autre ; on trouve tout naturel que dans l'église il revête une robe, joue un rôle : il fait son métier, c'est convenu; et bien qu'il dise des choses dont il doute lui-même, on le lui passe en vue de ses bonnes intentions... Avec une telle opinion du prédicateur, comment profiter de sa prédication?

Mais tous les torts sont-ils donc du côté de ceux qui écoutent, aucun du côté de ceux qui parlent? Hélas! comme presque toujours, les torts sont partagés; à chacun de ceux de l'auditoire on pourrait en trouver un correspondant chez les prédicateurs. Ainsi, quand vos pasteurs ont reconnu que l'amour du péché était la source de votre incrédulité, la crainte de vous blesser leur a ôté le courage de vous le dire. Au lieu de parler, comme saint Paul, avec hardiesse, ils ont, comme Jonas, reculé devant le devoir de déclarer à Ninive sa condamnation, et leurs ménagements n'ont abouti qu'à vous endormir dans une fausse sécurité. Quand les prédica-

teurs ont remarqué en vous cette démangeaison dont parle saint Paul d'entendre des choses agréables, dans la crainte de n'être pas écoulés en vous parlant avec simplicité, ils se sont efforcés de revêtir leurs idées de formes neuves, vives, frappantes, et peutêtre ont-ils ainsi fortifié votre penchant pour les paroles vaines, sans vous faire mieux goûter la seule chose nécessaire. D'autres fois, quand les prédicateurs ont vu que les arguments puisés dans la Bible faisaient sur vous peu d'impression, et que vous n'aviez d'oreilles que pour ceux tirés de la sagesse humaine, ils ont eu le tort de descendre sur votre terrain, de raisonner avec vos idées, de partir de vos principes ; et il en est résulté qu'en écartant pour un moment l'autorité de la Parole divine, ils vous ont conduits à supposer que la Bible était, pour eux comme pour vous, un livre où l'usage oblige à prendre un texte, des citations, des formes, mais non le livre de Dieu, dont l'autorité pèse seule plus que toutes lés raisons humaines. Enfin quand les prédicateurs se sont aperçus que vous vouliez voir en eux deux hommes, l'un parlant de l'Évangile dans l'église, l'autre parlant du monde dans la société; lorsqu'ils ont vu qu'il était si difficile d'aborder les sujets religieux hors du temple, ils ont eu la faiblesse de taire leurs pensées les plus intimes, et, tandis que la vérité bouillait dans leur cœur, de vous parler d'affaires insignifiantes, de pluie et de beau temps! Oh! malheur à nous prédicateurs qui par cette lâcheté vous avons laissé croire que nous n'avions rien de mieux à vous dire, et qu'en effet la religion dont nous ne parlions plus hors de chaire, n'était pour nous qu'une affaire de métier ! Sachez donc à l'avenir que si hors de nos fonctions nous nous taisons trop sur l'Évangile, ce n'est pas qu'il ne soit dans notre cœur ; mais c'est que nous sommes retenus par un coupable respect humain; sachez désormais que ce que nous vous disons ici, nous voudrions vous le dire dans vos demeures, dans vos fêtes, à votre table ; qu'à l'avenir, notre présence seule, notre silence lui-même, vous rappellent ce que nous vous disons aujourd'hui. Si nous vous parlons encore de choses indifférentes, dites-vous : « C'est qu'il n'ose pas m'entretenir face à face de son Évangile; c'est une preuve qu'il a peu de courage pour le service de son Maître ; mais c'est une preuve aussi que je

suis moi-même à ses yeux bien éloigné de la vérité, dont il craint de m'ouvrir la bouche. » Oui, nous voulons à l'avenir écarter ces raisonnements humains, pour nous appuyer sur la Parole infaillible et pénétrante qui saura bien trouver le chemin de votre cœur ; nous voulons vous parler non en orateur, mais en homme; non en prédicateur, mais en frère; vous prenant par la main, causant avec vous comme d'une affaire sérieuse et non d'une vaine spéculation de l'esprit.

Et vous-mêmes, chers frères, aidez-nous dans une tâche aussi difficile; n'opposez plus à nos paroles les obstacles que vous y avez mis jusqu'à ce jour. Venez à la prédication de l'Evangile comme un malade qui veut être guéri ; priez avec nous, non pour la forme, mais avec sincérité, pour que le Saint-Esprit descende dans vos cœurs; inquiétez-vous moins delà forme de nos discours, et plus des vérités qu'ils renferment. Il s'agit ici de salut, d'éternité; il s'agit de vous-mêmes ; ne soyez donc pas vos propres ennemis en luttant contre la main bienveillante qui vous bande vos plaies. Nous ne sommes, nous prédicateurs, que des vases de terre, mais des vases qui vous apportent le trésor de l'Évangile; notre voix n'est qu'un écho, mais un écho qui répète les promesses sorties de la bouche d'un Dieu. Oubliez-nous nous-mêmes, mais rappelezvous le pardon, la grâce, le ciel que nous venons vous offrir. Ouvrez vos mains, et soyez enrichis; ouvrez vos cœurs, et soyez heureux; acceptez la paix, la joie, l'amour dont le Saint-Esprit veut remplir vos âmes, et vous trouverez alors assez éloquent l'ambassadeur qui vous aura remis vos titres à l'éternelle félicité.

Et toi, Seigneur, sans qui tous nos efforts seraient inutiles, toutes nos paroles vaines, viens à notre secours, aide celui qui parle, aide ceux qui écoutent, et que tous nous recevions avec humilité l'instruction de ta Parole sous l'influence de ton Saint- Esprit.

XLI Ve DISCOURS.

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