LISEZ I SAMUEL
L'homme est bien le même dans tous les siècles et dans toutes les contrées. Au milieu des lois, des habitudes les plus opposées, on reconnaît en lui la même nature, le même cœur. Cette observation s'applique à la famille comme à l'individu ; et, chose remarquable, l'intérieur d'Elkana, d'Anne, de Péninna et de leurs enfants semble être une copie anticipée des intérieurs de nos jours. Retranchez quelques circonstances qui tiennent aux mœurs de l'époque ; il vous restera les caractères qui chaque jour se heurtent avec vous. Alkana a deux épouses; il est de la famille sacerdotale; laissez-1 à ces accidents, ne voyez en lui que l'époux ordinaire ; dans Anne et Péninna, que deux femmes ayant, à différents titres de parenté, des droits sur son cœur : par exemple, deux sœurs, ou une épouse et une mère, et vous croirez être au XIXe siècle, en France, dans notre localité, dans notre maison peut-être. Aussi ne prendrai-je pas la peine de parler tour à tour de cette famille et de la vôtre. Je parlerai uniquement d' Alkana, et vous vous reconnaîtrez ; d'Anne, et vous verrez votre mère; de Péninna, et vous retrouverez votre sœur ou votre femme. Vous êtes tous, à un titre ou à un autre, des Alkana, des Anne, des Péninna; écoutez donc votre histoire ; aux noms propres que je prononcerai substituez vos propres noms, et peut-être trouverez-vous quelque profit à vous regarder dans cet antique miroir. Si nous avons choisi ce sujet pour aujourd'hui, c'est que la saison où nous sommes groupe plus étroitement les membres de la famille autour du foyer, et que pour nous heurter, hélas ! êtres vacillants que nous sommes, il suffit de nous rapprocher.
Alkana avait deux femmes, dont l'une s'appelait Anne et l'autre Péninna, et Péninna avait de la jalousie contre Anne. A nous qui vivons dans un temps où le mariage chrétien est en honneur, cette jalousie paraît bien excusable; mais rappelons-nous qu'à l'époque
dont il s'agit la. polygamie était dans les mœurs; et que Moïse, sans l'approuver, l'avait tolérée « à cause de la dureté de leurs cœurs. » Tout ce que nous voulons conclure de là, c'est que la jalousie entre deux épouses d'alors n'était pas plus excusable que le serait aujourd'hui la jalousie de deux femmes parentes d'un même homme à titre de mère et d'épouse, ou bien d'épouse et de sœur. Nous ne devons donc voir dans Anne et Péninna que deux parentes qui ont un droit égal sur le cœur d'Alkana.
Ces deux femmes dans la même maison ne se haïssent pas; mais seulement, nous dit le texte, elles sont jalouses l'une de l'autre. Peut-être même se font-elles un mérite de cette jalousie, qui prend son excuse dans une affection. Toutes deux veulent le bonheur du même être, du même homme; mais chacune veut le rendre heureux par ses propres soins et à sa manière. Elles ne le laisseront même pas libre de choisir lui-même son bonheur. Ce que l'une fait à bonne intention, l'autre le défait dans une intention également bonne. De là des observations, des paroles piquantes, des brouilles, des disputes. Celle-ci fait valoir l'ancienneté de sa parenté, celle-là l'intimité de son union ; et ni l'une ni l'autre ne veulent tenir compte du droit légitime de leur rivale.
Chose étrange ! ces deux femmes ne puisent pas leur jalousie dans une préférence accordée par Alkana à l'une ou à l'autre, mais simplement dans ce fait que l'autre en est aussi aimée. Ainsi sont au milieu de nous telle mère et telle belle-fille ; ainsi telle épouse et telle sœur. Il semble que chacune s'estimerait heureuse de la négligence ou des mépris que son fils, son frère ou son époux marquerait à l'autre ; elles ne veulent pas tant être aimées que préférées ; leur joie est moins dans l'affection du maître de la maison que dans l'humiliation de leur rivale. Chacune dit de l'autre, par le fait sinon par des paroles : Qu'elle souffre et je serai contente. En effet, il n'est pas dit qu' Alkana préfère Anne à Péninna, mais simplement qu'il aime Anne; et, comme pour la consoler de n'avoir pas d'enfant, il lui donne dans la distribution de ses dons une part honorable. Eh bien, c'est précisément cet amour légitime pour une autre dont s'irrite Péninna ; c'est cet effort de son mari pour rétablir l'équilibre, cette consolation qu'il offre au malheur qui la blesse, et
cette épouse heureuse, loin de calmer la douleur de l'infortunée, lui reproche comme un crime son infortune. Ou plutôt ce n'est pas un reproche, mais une moquerie ; elle la pique, dit le texte, elle la pique et même fort aigrement. Dans une telle famille, on ne se hait pas, peut-être ; mais on se jalouse, on se blesse, on se tourmente mutuellement. Il suffit que celui-ci veuille une chose pour que celuilà veuille l'autre, et si le premier eût formé le désir du second, le le second eût exprimé le désir du premier. Ce ne sont pas des coups, mais des paroles qu'on se jette en passant. Chacun veut avoir le droit d'attaque, sans laisser à l'autre le droit de défense. Chacun sent ce qu'ont de blessant les paroles qu'on luj adresse, et ne s'aperçoit pas que les siennes sont plus blessantes encore. Il semble qu'on serait fâché de s'entendre; ce sont des petits mots et de longues bouderies ; de petits riens , causes de grandes disputes. On veut avoir raison, voilà tout. On met son plaisir à dominer si l'on est maître ; à résister si l'on doit obéir. On aurait eu tout aussi bon compte à laisser faire ; mais non : on préfère imposer sa volonté, son idée, au risque d'une discussion. On place la vie dans la lutte, le bonheur dans l'opposition, et l'on trouve une amère jouissance à blesser une volonté rivale ; si bien que, cherchant sa propre satisfaction dans le mécompte des autres, non-seulement on les rend malheureux, mais, on se rend malheureux soimême. C'est un homme qui frappe du poing un obstacle et qui se blesse la main ; c'est un combattant qui se jette sur son adversaire armé et qui pour le tuer se tue lui-même. Nous devenons ainsi nos propres ennemis, les destructeurs de notre félicité, les bourreaux de notre propre vie.
Ah ! si nous savions prendre la famille comme Dieu l'a faite, toute d'affection, de secours, d'union paisible, d'entretiens confiants et aimables ! si nous savions consulter avec humilité quand nous sommes faibles, instruire avec douceur quand nous sommes puissants, toujours supporter, nous qu'on supporte! si nous savions nous dire qu'avant tout nous sommes du même sang, qu'un jour peut-être il faudra nous séparer sur cette terre , et qu'alors isolés nous regretterons ces heures du foyer de famille ! si nous savions surtout nous dire que nous, qui ne voulons pas vivre paisiblement
ensemble et nous aimer quelques jours sur la terre, nous n'aurons pas d'autre bonheur que de vivre ensemble et de nous aimer pendant une éternité dans les cieux ! Oh ! certes alors nous laisserions tomber cette irritation incessante qui flétrit notre existence, arrête notre sanctification, et du paradis terrestre de la famillle fait un véritable enfer.
Anne est aimée de son époux ; cependant cela ne lui suffit pas. Sans doute elle ne lui fera pas de reproches ; mais elle versera des larmes, refusera de prendre de la nourriture, comme si sa tristesse ne devait pas aussi peser sur le cœur de son époux : comme si ses chagrins ne devaient pas réagir sur d'autres ; comme si son malheur ne devenait pas aussi le malheur de celui qu'elle veut rendre heureux !
Mais écoutez la douce réponse d'Àlkana : « Anne, pourquoi « pleures-tu? Pourquoi ne manges-tu point? Pourquoi ton cœur « est-il toujours triste? Ne te vaux- je pas mieux que dix fils? »
Parole admirable de vérité ! parole pleine du sentiment le plus tendre : « Ne te vaux-je pas mieux que dix fils ? » Alkana, par son union féconde avec Péninna, sait ce qu'Anne ignore. Il sait qu'un enfant que nous désirons avant de le posséder, et qui nous émeut si agréablement le cœur à sa naissance, nous attriste bien souvent en avançant en âge ; il sait que cet enfant que nous espérons devoir être riche en qualités aussi longtemps qu'il est à naître, quand il est né laisse découvrir chaque jour un nouveau travers ; il sait qu'on en reçoit l'indifférence en retour de l'affection, l'égoïsme en échange du dévouement, et l'ingratitude à l'heure où l'on en espère la reconnaissance. Tandis que, d'un autre côté, il sait que son affection d'époux pour Anne devient chaque jour plus profonde, qu'elle s'accroît par le partage des joies comme des épreuves, et qu'il suffit à deux époux de vieillir ensemble pour mieux s'aimer. Il sait que pour lui du moins le bonheur d'Anne ferait son bonheur ; qu'il pourrait au besoin vivre de privations avec elle, travailler pour elle, plus , hélas ! que ne le feraient bien des fils ; aussi trouve-t-il dans son cœur ces paroles attendrissantes : « Anne, pourquoi pleures-tu ? Pour- « quoi ne manges-tu point? Pourquoi ton cœur est-il toujours « triste? Ne te vaux-je pas plus que dix fils? »
Mais non : ce qu'Anne veut, c'est ce qu'elle n'a pas; de ce qu'elle a, elle ne sent plus le prix. Ce qu'Anne désire, c'est ce que ni la fortune, ni la volonté de son mari ne peut lui donner ; quant à l'affection qu'il ofve, elle la regarde comme une chose due ; elle n'en tient pas compte, et continue à pleurer.
Ah ! si dans sa sévérité Dieu voulait la punir de son ingratitude en lui retirant cet époux affectueux ! si elle avait à pleurer sur un malheur réel et non sur un imaginaire, alors elle comprendrait l'injustice de ses amers sentiments! Sur la tombe d'un mari, elle mesurerait ce que dans la vie il était pour elle. Il lui faudrait une affliction véritable pour effacer son semblant d'affliction. Nous, ses juges, peut-être la lui aurions-nous envoyée; mais « les voies de Dieu ne sont pas nos voies; » sa miséricorde n'est pas notre colère, et ce Dieu de bonté trouvera d'autres moyens de ramener Anne à de meilleures pensées.
Anne monte à Silo, et trouve, assis près du tabernacle, ce sacrificateur Héli, dont il nous est dit, au commencement du récit, que ses deux fils étaient là près de leur père, et dont le chapitre suivant nous apprend la coupable négligence envers ses deux criminels enfants. Héli, comme tant de pères, tombe dans l'excès contraire où nous avons vu tomber Anne. Il ne songe pas à demander comme elle un fils qu'il n'a pas; il ne s'inquiète pas même assez de ceux qu'il a. Héli, comme tant d'autres pères, s'occupe de sa profession ; c'est même, dans ce sens, un fidèle serviteur de Dieu; il est attentif à la conduite d'une étrangère qui prie, et oublieux de la conduite de ses enfants qui se perdent. Sans doute, la pensée qu'il remplit une charge importante l'excuse à ses propres yeux ; sans doute, il se dit qu'il donne par son activité elle-même de bons exemples à ses fils, qu'il travaille pour eux, prie pour eux; et il endort ainsi sa conscience, qui, mieux écoutée, lui ferait pressentir ces paroles que l'Eternel lui adressera plus tard : « Pourquoi as-tu » honoré tes fils plus que moi? Les enfants de ta maison mour- » ront à la fleur de l'âge; tes deux fils périront un même jour; » je m'établirai un sacrificateur fidèle, et tes descendants vien- » dront se prosterner devant lui pour mendier un morceau de » pain. »
Je ne sais si cette conduite négligente d'Héli envers ses fils produit sur vous, pères, l'effet qu'elle produit sur moi; mais je vous avoue que je frémis intérieurement toutes les fois qu'elle me revient à la mémoire. Peut-être un jour mes enfants, négligés par leur père, sortiront de la ligne du devoir; peut-être ces défauts de caractère acceptés par moi avec trop d'indulgence grossiront, grossiront encore jusqu'à ce que je ne puisse plus les dompter ; et alors mes enfants grandis s'affranchiront de leur père, mépriseront ma volonté, se riront de mes prières, blasphémeront le Sauveur que j'adore! Peut-être... Oh! mon Dieu, mon Dieu! non! non! qu'il n'en soit pas ainsi! Détourne ce malheur de mon âge mûr; donne-moi, donne-nous, à nous tous, pères et mères, une sainte vigilance, une active sévérité, et que nous ayons le courage de faire pleurer jeunes ceux qui pourraient nous faire pleurer vieux. Non pour nous, Seigneur, mais pour eux, apprends-nous à maîtriser leur corps afin de sauver leur âme; épargne-leur le sort d'Hophni et de Phinées, et à nous la destinée d'Héli !
Mais revenons vers Anne en prières, et reposons nos regards par une conduite directement contraire à celle du grand-sacrificateur. Anne promet à Dieu et se promet à elle-même que, si elle obtient un fils, elle le consacrera dès sa naissance au service du Seigneur. Sans doute cette offrande n'a rien d'extraordinaire, et toutes les mères, avant comme après la naissance de leurs enfants, forment un semblable vœu. Toutes veulent que leurs enfants soient des modèles de sagesse; mais toutes, comme Anne, y travaillentelles après l'avoir désiré? Anne prie d'abord, mais ensuite elle agit ; elle accomplit son vœu : elle conduit son fils dès le bas-âge au Tabernacle pour vaquer au service de l'Eternel. Croyez-vous donc qu'il n'en coûtait rien à son cœur de mère de se séparer de son enfant? Celle qui avait tant pleuré pour avoir un fils qu'elle ne connaissait pas encore devint-elle donc insensible dès qu'elle le connut? Non ; mais c'est précisément parce qu'elle l'aime véritablement qu'elle s'en sépare et le place sous l'aile du Seigneur. Elle sait que cet enfant lui vient de Dieu, que ce Dieu qui exauça la mère fera le bonheur du fils ; et dût-elle souffrir de son absence, elle y consentira, non par indifférence, mais par une profonde
affection. Samuel restera dans la maison de Dieu; il apprendra à lire sa Parole, à prier, à croire, à trouver la voie du salut. Il se sanctifiera, consolera par ses vertus les vieux jours de sa mère, et un jour, montant au ciel, ira la rejoindre pour toujours, ou pour toujours l'attendre dans le sein de Dieu. Gomment donc Anne serait-elle triste désormais? Gomment hésiterait-elle à rendre pour un peu de temps le fils qui lui a été donné et qui plus tard lui sera donné de nouveau pour une éternité? Non; ne vous étonnez donc pas d'un sacrifice qui n'en est pas un, et qu'un cœur chrétien saura comprendre et imiter.
Recueillons cette impression salutaire ; allons plus loin et disons-nous qu'il n'est de bonheur véritable dans une famille qu'alors qu'elle se consacre elle-même tout entière au service de Dieu. Sans doute il ne s'agit pas d'imiter dans sa forme la consécration de Samuel par sa mère, mais nous pouvons la suivre dans son esprit. Que notre demeure soit le Tabernacle de Dieu; nos enfants et nos pères, des sacrificateurs; et nos entretiens, des prières, des lectures, des chants en rapport avec notre éternel avenir. Nous n'avons pas besoin d'être tous prêtres, mais d'être tous chrétiens.
Quelquefois fatigués des troubles de votre intérieur, vous demandez quels seraient les moyens d'y ramener la paix. Ces moyens se réduisent à un : la foi, la piété, Jésus reçu dans tous les cœurs de votre famille. N'attendez pas de nouvelles expériences pour le croire ; celles que vous avez faites doivent vous suffire ; et si ce n'est pas assez, jetez un coup d'œil sur ces familles du monde incrédules et misérables. Voyez : on y est riche peut-être, honoré peut-être, instruit peut-être, enfin on y brille au dehors; mais pénétrez à l'intérieur, écoutez ces cris, ces disputes, voyez ces désordres, contemplez ces haines cachées à l'ombre d'une muraille, et peut-être vous convaincrez-vous enfin qu'il n'est de paix, de joie, de bonheur que dans la foi chrétienne, parce qu'elle enrichit cette terre des biens qu'elle va puiser aux cieux !
Ve DISCOURS.
(lisez APOCALYPSE, X, 5 ET (3.)
Un mois déjà s'est écoulé depuis que nous avons commencé ce Culte; et ce mois est la douzième partie d'une année dont vingtcinq ou trente restent à peine dans notre vie ! Mais c'est hier, semble-t-il, que nous avons reçu et formé des vœux de bonne année; c'est hier que nous avons visité ces amis, embrassé cette famille. Oui, c'est hier, et cependant un mois s'est écoulé ; encore onze semblables, et l'année sera finie; encore vingt ou trente de ces années, et la mort sera là, saisissant nos corps, aujourd'hui pleins de vie ! Quelle rapidité dans la fuite du temps ! Gomme il avance dans sa marche uniforme! Et qu'il ne soit pas possible de l'arrêter un jour, une heure, une minute! Que les mots que je prononce à cette heure soient autant de secondes retranchées sur ma vie ! et que je descende vers la mort plus certainement et plus vite que le rocher détaché du haut de la montagne ne roule vers la plaine! Cette pensée est effrayante ; mais elle est dans le vrai, et nous devons la contempler. Nous faisons de notre temps un emploi si frivole que, le plus grand service qu'on puisse nous rendre, c'est de nous enseigner à compter nos heures.
Vers la fin du monde, un ange, posant un pied sur la terre, l'autre sur l'Océan, criera : « Il n'y a plus de temps ! » Mais ce cri de l'ange doit retentir pour nous bien avant cette époque ; un jour qui n'est pas loin, puisqu'il est dans notre vie, un jour nous dirons avec certitude : Demain, ce soir, dans une heure, pour moi, il n'y aura plus de temps ! Supposez que ce jour soit venu pour nous ; quel souhait formerions-nous alors? Probablement celui d'Ezéchias : que notre vie fût prolongée. Et dans quel but? afin de racheter par une sainte activité le temps perdu. Alors nous paierions quinze ans de vie du prix de tous nos biens ; pour les obtenir, nous prendrions l'engagement d'être saint, pur, vigilant ; nous promettrions tout pour obtenir un sursis impossible à l'heure de notre mort.
Eh bien, aujourd'hui, ce vœu se trouve exaucé. Nous sommes en santé; nous avons mieux que quinze ans assurés; nous en avons un nombre qui, par cela même qu'il est indéterminé, rend le calme à notre âme. Ne ferons-nous pas de ce temps l'usage que nous projetions tout à l'heure sur notre lit de mort? n'emploieronsnous pas nos heures plus saintement que nous ne l'avons fait jusqu'à ce jour? Hélas ! ce serait parfaitement raisonnable ; et cependant, j'en ai la triste conviction, si nous quittions à cette heure notre siège pour rentrer dans la vie active, nous reprendrions le cours de nos futilités. Notre âme est comme engourdie; la fuite rapide du temps nous semble une vérité bonne à remplir une causerie, un sermon ; mais nous ne songeons pas le moins du monde à en tenir compte dans notre conduite. C'est en perdant nos heures que nous regrettons nos heures perdues; c'est dans de vaines conversations le soir, dans un repos prolongé le matin, c'est en restant inactifs que nous déplorons notre coupable inaction. Et ce qu'il y a de plus étrange, ce n'est pas nous que nous accusons de rester en place, c'est le temps que nous accusons de fuir. Nous sommes presque vains de nos sages réflexions ; nous poussons un soupir et nous restons immobiles, comme si nos regrets avaient tout réparé.
Combien de fois vous, moi, nous tous n'avons-nous pas dit : « Comme le temps passe! comme la vie s'en va! Je touche au soir et je n'ai rien fait depuis ce matin! » — Et le lendemain, avons-nous mieux employé nos heures? — Non; mais le soir encore nous avons dit : « Comme le temps passe ! comme la vie s'en va! Je touche au soir et je n'ai rien fait depuis ce matin! » Et nous nous habituons si bien à répéter chaque jour la même chose que cette pensée traverse notre esprit sans y laisser la plus faible impression.
Aussi suis-je à cette heure bien embarrassé pour faire sentir le prix du temps à des personnes blasées sur tout ce qu'on peut leur présenter à ce sujet, et qui se sont dit vingt fois à elles-mêmes ce que je viens de leur répéter. N'importe, je dois parler ; et malheur à qui, ne tenant aucun compte de cette parole, qui n'est encore qu'un avertissement de la Bible, s'endormirait jusqu'à ce que,
sortant de la bouche de Fange, elle se soit transformée en une sentence de condamnation : « Il n'y a plus de temps ! »
Je l'ai déjà dit, ce qui rend le temps précieux, c'est qu'il est court, c'est qu'il va finir. Mais ce qui vous en fera mieux encore sentir le prix, c'est l'importance des œuvres dont vous pouvez le remplir. On estime ordinairement le temps à la valeur de ce qu'il peut produire pour cette terre; ainsi l'on dit volontiers qu'une journée passée dans l'inaction ou le plaisir est une journée de travail perdue, que c'est quelques francs retranchés de notre avoir, et l'on ne songe à rien de plus.
Mais la vie nous a-t-elle donc été donnée pour manger et pour boire? Le .Ciel n'en est-il pas le but, et ce but n'enchérit-il pas toutes les heures qui s'y rendent? Une de vos heures perdues n'est pas seulement un morceau de pain dont vous privez vous ou votre famille; c'est encore, c'est surtout une heure enlevée à votre sanctification, nourriture de votre vie future. Sans doute le temps perdu dans ce monde n'abrégera pas votre existence dans le monde à venir, mais il y changera certainement votre condition ; chaque minute de votre temps pèse sur votre éternité. Il y aura proportion entre votre sanctification sur la terre et votre félicité dans les cieux ; en sorte que vos heures perdues ici laisseront du vide dans votre âme là-haut. Pensez-vous que le brigand sur la croix, bien que pardonné, sauvé, mis dans le Ciel pour avoir cru quelques instants avant sa mort, sera placé sur la ligne de saint Paul, qui aura dépensé trente ans de sa vie dans une dévorante activité? Non, non. Sans doute un même ciel renfermera tous les élus; mais il y a plusieurs demeures dans la maison de notre Père ; il y aura donc plusieurs classes d'élus pour les habiter. Celui qui remplit sa vie de saintes pensées, d'actions généreuses, et arrive dans le Ciel chargé de ces fruits abondants, ne saurait partager son trône avec celui qui, bien que réellement sauvé, ne l'a été qu'avec peine et « comme à travers le feu. » Sans doute c'est par la foi, non par les œuvres, que nous sommes sauvés; mais prenez garde de ne pas faire de cette pensée un oreiller de paresse. La foi, moyen de salut, doit être aussi une semence de sanctification; votre vie est l'arbre oii Dieu viendra non-seulement chercher, mais encore compter
les fruits. De l'un de ses serviteurs il reçut dix talents, de l'autre cinq, parce qu'il en avait donné dix à l'un et cinq à l'autre à faire valoir. Il vous demandera donc en juste proportion du nombre d'années qu'il vous aura données. Chaque branche de l'arbre doit rapporter sa charge, comme chacune de vos années son talent. Dans la végétation, chaque mois de l'année a son jet particulier à donner : le printemps ses feuilles, l'été ses fleurs, l'automne ses fruits. De même chaque saison, chaque mois, chaque jour de votre vie a sa tâche à remplir ; et si les feuilles ne peuvent pas renvoyer leur pousse en été, ni les fleurs leur développement en automne sans nuire à la récolte des fruits et les exposer à manquer en hiver, vous ne sauriez renvoyer l'œuvre d'aujourd'hui à demain, celle de cette année à l'année prochaine, sans exposer votre sanctification arrivant imparfaite et avortée à l'heure de la mort. Toutes vos heures sont prises; vos jours sont comptés, comme les cheveux de votre tète ; un seul que vous laisseriez tomber en terre laisserait son vide sur toute votre éternité.
Mais ce n'est pas en vue de nous seuls que notre temps est précieux, c'est aussi pour la multitude qui s'agite autour de nous; et ce n'est pas non plus parce que nous pouvons lui donner un pain périssable, mais surtout parce que nous pouvons lui distribuer la nourriture qui ne se corrompt point.
Quelle pensée sérieuse que celle-ci : autour de nous des milliers d'âmes vivent et meurent sans avoir conscience d'elles-mêmes ! Des milliers d'âmes tombent à chaque instant dans les ténèbres, au milieu des pleurs et des grincements de dents ! A chaque seconde une vie expire; à chaque seconde une âme s'envole; à chaque seconde un frère tombe vivant dans l'enfer! tandis que nous, inoccupés, nous laissons tomber l'une après l'autre des milliers de secondes sans nous soucier de ces milliers d'êtres perdus ! Un mot d'avertissement à l'un, un exemple à l'autre, une feuille mise dans la main d'un troisième eussent peut-être jeté dans leurs cœurs la semence de vie; nous aurions ainsi pu dépenser, à sauver des âmes, des heures que nous gaspillons en paroles oiseuses, en lectures frivoles, dans mille petits riens !
Un homme nonchalamment assis sur le rivage voit d'instant en
instant descendre sur le fleuve des malheureux se débattant au milieu des flots; quelques-uns rappellent ; d'autres lui tendent les bras; les plus faibles passent en silence sous sa main, emportés par le torrent. Cet homme soulève légèrement la tête; il voit ses semblables passer là vivants et s'engloutir un peu plus loin; il voudrait bien les sauver, mais il voudrait aussi dormir ! il voudrait bien saisir leurs bras, mais il n'a pas le courage de leur tendre la main. Il lui faut ses heures de repos; il laisse retomber sa tête appesantie et ferme les yeux, en se disant qu'il aura le temps d'en sauver d'autres demain !
Voilà ce que nous faisons tous autant que nous sommes. Etendus sur le rivage de l'éternité, où s'engloutissent à toute heure des hommes nos semblables, nous leur jetons un regard de compassion, nous les comptons avec sympathie au fur et à mesure qu'ils tombent dans le gouffre ; mais nous n'avons pas le courage de nous lever, et nous passons notre temps dans un stupide repos dont chaque seconde dévore une âme ! Epouvantable pensée ! et cependant juste mesure de notre paresse et de notre lâcheté!
Maintenant, qu'on ne se méprenne pas sur le sens de mes paroles. Je n'ai pas voulu dire que nous dussions tous passer notre vie à la recherche des âmes qui se perdent; pas plus que je n'ai voulu dire, il y a quelques instants, que nous dussions perdre de vue nos propres besoins dans cette vie pour consacrer toutes nos heures à travailler directement pour la vie à venir. Mais ce que j'ai voulu, c'est faire sentir le prix immense d'un temps que nous jetons aux quatre vents; ce que j'ai voulu, c'est mettre en contraste la valeur réelle du temps et le mépris que nous en faisons ; et ce que je voudrais ainsi, ce n'est ni de vous faire ermites ou missionnaires, mais de vous apprendre à compter, épargner et employer vos heures.
N'allez pas non plus dire qu'on ne peut pas s'ensevelir dans un travail assidu et pénible : ce n'est pas davantage ce que Dieu vous demande; ce qu'il veut, Lui, c'est que chacune de vos heures soit remplie d'une manière utile, bien que variée. Vous vivez, vous pensez, vous parlez bien à toutes les heures; pourquoi ne pourriez-vous pas penser utilement, parler de bonnes choses et vivre en
Dieu? On ne vous demande pas d'accomplir minutieusement telle ou telle œuvre, mais d'agir constamment durant une vie si courte et dans un monde où il y a tant à faire.
Mais que faire, direz-vous peut-être, que faire pour remplir nos heures de loisir? Je crains bien que quelques-uns de ceux disposés à poser cette question ne cherchent plutôt à se justifier qu'à s'instruire. Toutefois, je leur adresse une réponse bien simple : Faites comme faisait Jésus-Christ, prenant occasion de tout pour accomplir le bien et prononcer des paroles utiles. Quand vous êtes embarrassés de votre temps, demandez-vous ce que Jésus à cette heure aurait fait à votre place, et soyez sûrs que votre conscience répondra. Que pouvait faire Jésus lorsqu'il venait, fatigué et altéré, chercher du repos et une onde fraîche au bord d'un puits? Il pouvait parler à la Samaritaine de l'eau qui jaillit en vie éternelle.— Que pouvait faire Jésus, de nuit, seul, sur une montagne solitaire? Il pouvait méditer et prier. — Que pouvait faire Jésus, les mains liées, en présence d'un huissier lui donnant un soufflet? Il pouvait, par une réponse digne et calme, réveiller sa conscience. — Que pouvait Jésus sur la croix, les membres torturés , à son heure d'agonie? Il pouvait exhorter le brigand, pardonner ses bourreaux et prier encore son Père. — Les apôtres ont-ils manqué d'occupation après Jésus? — Saint Paul, travaillant nuit et jour, at-il été embarrassé cle son temps? — Quel chrétien s'est jamais plaint de n'avoir rien à faire? lequel ne dirait pas plutôt : « Gomment suffire à tant de choses? » Voyez les ignorants que vous pouvez aider dans votre maison ; écoutez les gémissements de ce malade que vous pouvez consoler à deux pas de votre demeure ; regardez ces jeunes gens qui passent et courent sur la voie des plaisirs à la perte de leurs âmes, et jetez sur leur route la barrière d'une pensée religieuse. N'allez pas même si loin : tournez vos regards sur vous-mêmes ; voyez si vous n'avez plus rien à apprendre dans la Bible ou dans quelque science ; plus de prière à faire à votre Dieu, plus de méditations à nourrir dans votre cœur pour arriver enfin à vous guérir d'une passion qui vous tyrannise. Dites donc plutôt que vous avez trop à faire, et retournez-vous alors vers Celui qui, par sa force, vient au secours de toute infirmité.
Ah! si vous connaissiez les joies d'une vie active, le bonheur qu'on éprouve à voir une œuvre bonne naître et se développer sous ses mains ; si vous saviez combien il est doux, le soir, de pouvoir se dire qu'on a bien rempli sa journée ; certes, vous secoueriez cette paresse et vous vous trouveriez finalement plus heureux et plus saints dans une incessante activité que dans cet indigne repos.
Mais je m'arrête et me plais à supposer que tous nous désirons mieux employer notre temps à l'avenir. Pour cela, que faire? Deux choses : d'abord, chaque jour, à chaque instant, nous poser cette question : « Que puis-je faire, non pas demain, non pas ce soir, « mais maintenant, que puis-je faire de bon et de bien? » Sans doute la réponse n'amènera pas toujours une œuvre grande, mais au moins une œuvre utile; et c'est avec des œuvres utiles, petites, mais constamment répétées, qu'on finit par produire une grande et belle vie ; tandis que c'est en aspirant à de grands travaux qu'on se justifie de les renvoyer de jour en jour jusqu'au jour qui n'a pas de lendemain.
Une seconde règle qui sauverait beaucoup du temps que nous perdons serait de nous demander, avant de commencer tant d' œuvres inutiles que le monde jette sous notre main : A quoi bon ? à quoi bon cette parole ? à quoi bon cette lecture ? à quoi bon cette course ? à quoi bon ce repos? Si notre conscience nous poursuivait ainsi d'heure en heure dans tous les recoins de notre existence, nous nous lasserions peut-être bientôt de vivre ainsi paresseux et tourmentés. Nous trouverions que mieux vaudrait se lever et agir que de rester dans un repos plus fatigant pour l'âme que l'activité ne le serait pour le corps.
Courage donc! éveillez-vous! levez-vous, il est jour, et songez que la nuit va venir ! Ou plutôt, rappelez-vous cette parole de l'Ange : « 11 n'y a plus de temps. » Que chaque matin, chaque soir, à toute heure, ce cri retentisse à votre, oreille : encore quelques jours, encore quelques heures, et le monde fuira sous mes pieds; pour moi, tout à l'heure, il n'y aura plus de temps !
VIe DISCOURS.