LISEZ I SAMUEL, XVIII, 1 A
L'ami du chrétien, c'est le prochain, et le prochain c'est tout le monde. En d'autres termes, le chrétien, comme son maître, doit porter tous les hommes dans son cœur et travailler au bien de l'univers.
Est-ce à dire que le chrétien ne puisse avoir des amis particuliers ? Non, sans doute ; car au besoin l'exemple de David et de Jonathan sous la loi, l'exemple de Jésus et de Jean sous la grâce, prouveraient le contraire. Mais ce qui est parfaitement vrai, c'est que la foi chrétienne modifie ce qu'on appelle ordinairement l'amitié, et que rien ne diffère plus de deux amis dans le monde que deux amis en l'Évangile ; ce qui serait une preuve d'affection chez les uns passerait pour un indice d'inimitié chez les autres. Mais étudions la conduite de David et de Jonathan, et nous saurons ce que sont de véritables amis.
David se présente pour la première fois devant le roi Saul, et aussitôt, dit l'Écriture, « aussitôt qu'il eut parlé, l'âme de Jo- « nathan fut liée à la sienne, tellement que Jonathan l'aima comme « son âme. »
Voilà de ces paroles qui seules suffiraient pour nous faire aimer nous-mêmes Jonathan. Cet élan de sympathie épanouit le cœur. Nous en avons éprouvé de semblables, et nous sentions que dans ces moments nous étions meilleurs. Oui, nous sommes heureux à la fois d'éprouver et de voir éprouver, ne fût-ce pas pour nous, ces affections spontanées, instinctives, qu'un regard, un sourire, une parole font jaillir, et qu'on sent devoir durer autant que la vie. Il n'est pas nécessaire d'avoir des affaires ou des intérêts communs ; car il s'agit d'une communauté d'âme, et ce fonds reste inépuisable. Quand on n'aura rien à faire ensemble , ensemble on causera. Quand on n'aura rien à se dire, on restera du moins près l'un de l'autre, et s'il faut un jour se séparer, on sera toujours heureux de
savoir qu'au loin existe un ami qui pense, sent, aime comme soi. Ne me demandez pas pourquoi j'aime mon. ami plus que d'autres aussi savants, aussi riches, aussi saints ; je n'en sais rien. Peut-être en est-il qui valent mieux que lui, mais non pas pour moi. Ai-je donc tort de suivre cette impulsion? Je ne puis le croire ; car elle est au fond de ma nature, et je me rassure quand j'apprends que Jésus, qui donna sa vie pour les croyants de tous les siècles, affectionna l'apôtre Jean d'une manière toute particulière, et nomma Lazare son ami.
Pourquoi cultivons-nous donc si peu ce sentiment de sympathie à sa naissance, et le laissons-nous quelquefois s'évaporer par un frivole motif de respect humain qui nous empêche de dire ce que nous sentons ? Les hommes qui nous vont bien ne sont-ils pas assez rares pour qu'il vaille la peine de les saisir au passage, et de leur révéler le sentiment qui peut-être à notre insu fait écho dans leur cœur ? Sans doute nous devons respecter en nous cette pudeur de sentiment qui ne veut pas qu'on jette son amitié à la tête d'un homme ; mais nous devons aussi nous dire que, si notre affection est réelle, désintéressée, profonde, elle trouvera des accents pour réveiller des sympathies.
Mais qu'on ne se méprenne pas sur le sens de ces paroles. L'amitié dont je parle est celle des chrétiens ; deux amis en dehors de la foi ne sont pas des amis ; ce sont des compagnons d'affaires ou de plaisir. « Qui se ressemble s'assemble, » dit un proverbe populaire, et l'on s'assemble pour faire le mal comme pour faire le bien. D'autres fois, ce n'est pas la ressemblance, mais la différence qui unit. Le caractère faible s'attache au fort, parce qu'il éprouve le besoin de s'appuyer autant que l'autre le désir de commander. Mais qu'on s'unisse pour cause de ressemblance ou d'opposition, le motif d'union, pour le monde, est toujours de suivre d'autant mieux ses propres goûts et ses passions. Vous appelez tel homme votre ami parce qu'il vous supporte, vous flatte, vous applaudit. S'il prend votre défense, même contre la vérité, vous le nommerez un intime ; s'il intrigue, s'il ment en votre faveur, vous exalterez son dévouement. Non, nous le répétons, s'unir ainsi ce n'est pas être des amis, mais des associés d'intérêt, des compaguons de plai-
sir, des complices de passions, et, prendre alors le nom d'amis, c'est le souiller comme le manteau précieux jeté pour le couvrir sur un cadavre corrompu.
Ah ! ce n'est pas un complaisant que Jonathan cherche en David ; non, pas même un témoin de ses légitimes plaisirs. A l'heure du danger, il éloignera son ami et affrontera pour lui la colère et les dards de son père; et quand il apprendra que l'Eternel l'a choisi pour occuper le trône où lui-même comptait monter, point d'envie, point de lutte ; mais la simple demande d'être mis après lui, afin d'être près de lui. Hélas! il n'en sera pas ainsi ; Jonathan partagera le sort de son malheureux père ; il sera vaincu, massacré ; il mourra misérablement loin de son trône et de David, et cependant l'histoire ne nous laissera pas un soupir de lui qui vienne ternir sa pure et sainte amitié pour celui qui le prive d'un royaume !
Pourquoi cela? le texte sacré va nous le révéler. Jonathan savait que David était F élu du Seigneur, et ce fut devant l'Eternel qu'ils se jurèrent amitié ; en un mot cette affection se nouait en Dieu.
Ainsi le chrétien aime son ami, non pas seulement parce qu'il trouve dans sa société des joies de cœur, mais il l'aime aussi sans retour sur lui-même, et s'attache à lui dans la pensée de le servir. Il s'en occupe en vue du temps, mais encore en vue de l'éternité, et ce dernier point de vue caractérise surtout son amitié. S'il l'aimait pour ce monde de péché, il croirait peut-être devoir se montrer indulgent pour ses faiblesses. Mais non, il l'aime pour un monde meilleur, et son premier soin est de l'avertir quand il fait le mal ; il lui dévoile ses défauts, lui fait des reproches; et s'il n'en est pas écouté il revient à la charge, lui présente de nouvelles observations, de nouveaux reproches, lui déplaît, s'il le faut, afin de le sanctifier.
Oui, voilà le double devoir des amis chrétiens : donner et recevoir des avis, et même des réprimandes. On l'a souvent dit : nous nous faisons illusion sur nous-mêmes, parce que, si la conscience nous apporte sa lumière, la passion met à l'instant son bandeau sur nos yeux. Nul ne peut être bon juge et partie bien jugée ; nul ne peut se voir marcher ; tandis qu'un ami qui nous approche, qui nous suit dans notre cœur et dans notre maison, cet ami nous connaît mieux que
nous-mêmes. Je dirai même que notre amitié n'aura de prix qu'autant qu'elle sera franche, intime, courageuse de part et d'autre. Qu'avons-nous besoin d'un ami qui nous parle à demi-mot, qui hasarde un conseil timide et jamais une répréhension ? Le monde et la famille, dans nos frottements avec eux, ne nous ont-ils pas déjà révélé nos faiblesses et jeté leurs censures ? Sans doute, et tout cela ne nous a pas guéris, parce que les censures du monde et de la famille nous paraissent trop intéressées pour être justes ; nos adversaires ou nos parents nous blâment parce que nous les blâmons, et dès lors nous n'avons guère de docilité pour leurs leçons. Mais un ami qui ne peut être soupçonné de mauvais sentiments à notre égard, unami qui pourrait se taire et qui parle, cet ami sera toujours mieux écouté. Son affection pour nous est le bouclier qui le couvre contre nos répliques. Nous sentons qu'il a le droit de tirer sur nous sans que nous ayons celui de nous plaindre de lui. D'abord il nous est pénible de l'entendre ; mais à la fin il nous force à réfléchir, parce que toujours nous revient cette pensée que c'est notre bien qui l'inspire, que c'est son amitié qui parle, et, si nous ne cédons pas à ces doux motifs, c'est que rien au monde ne devait être capable de nous faire céder.
Mais, grâce à Dieu, une amitié vraiment intime a d'autres avantages que ceux d'une franche répréhension. Elle amène de ces épanchements qui soulagent un cœur trop plein , de ces confidences qui doublent les joies en les partageant , de ces conversations où l'on se plaît à jeter des pensées dans un cœur comme nous nous plaisons à lancer notre voix contre un écho qui nous renvoie nos paroles. Non, il n'est pas d'émotion plus douce, plus pure que de penser et de vibrer à l'unisson. Et de ces émotions toujours nouvelles, parce que le cœur est infini, on ne se lasse jamais ; dût-on se répéter dans ces entretiens, on s'y complaît encore. Les heures coulent sans efforts ; les cœurs s'unissent, se cimentent, et, avec le temps, arrivent de deux à ne faire qu'un ; les pensées de l'un passant dans l'autre, semblent s'agiter dans une seule tête qui réfléchit. Point de luttes de paroles ; on se comprend avec les mots imparfaits, et même avant d'avoir parlé. S'il y a dissentiment, on incline à penser que c'est par erreur ; on cher-
che le joint de la difficulté , et on le découvre. Si, malgré tout le *désir de s'entendre, on reste en désaccord d'opinion, on se retrouve encore unis par le sentiment et prêts à se supporter.
0 doux épanchements de l'amitié! union des cœurs jetés sur la terre pour faire comprendre le Ciel , pourquoi donc êtes-vous si rares, quand il ne faut que des cœurs pour vous goûter? Pourquoi, quand une source de joies vives, abondantes, gratuites, peut jaillir de toute âme, allons-nous demander à la matière de nous désaltérer? Le bonheur n'est-il pas à notre porte ? ne s'asseoit-il pas à notre foyer? ne nous tend-il pas la main et ne la serre-t-il pas avec étreinte? Qu'allons -nous donc au loin nous creuser des citernes crevassées ? Oui, Dieu est sage, Dieu est bon ; il a semé à pleine main lé grain d'une félicité que ni tempête, ni froid ne peuvent ravir à la terre. Le soleil peut brûler nos moissons, mais il ne saurait dessécher nos âmes ; le méchant peut nous ravir de l'or, mais il ne saurait nous ôter un ami. Pourquoi donc ne. voulons-nous pas du bonheur seul véritable, celui des affections? d'un bonheur qui ne coûte rien, l'union des âmes?
Pourquoi? — - Hélas ! parce que nous sommes encore terrestres, charnels, passionnés, et que ces joies de l'amitié, bien que douces pour nous, s'affadissent en présence des jouissances matérielles. Chose étrange ! nous qui trouvons du plaisir à tomber d'accord, nous en trouvons aussi à contredire ! nous qui sommes capables de goûter des affections pures, nous ne le sommes pas moins de nous livrer à des antipathies ! En nous se trouve une double source d'eau douce et d'eau amère : quand une onde tarit, l'autre coule? et par malheur l'amertume coule presque toujours.
Il faut donc bien se le dire , l'amour du péché est inconciliable avec une véritable amitié; et pour jouir de celle-ci, il faut guérir du premier. Ici, comme partout, sainteté et bonheur marchent ensemble ; sainteté et bonheur sont deux vrais amis, et deux amis inséparables. Mais étudions une nouvelle face de l'amitié.
Jonathan, nous est-il dit, fit alliance avec David parce qu'il l'aimait. Remarquez que ce Jonathan, offrant son amitié, était fils de roi, et qu'il l'offre à un jeune homme simple joueur de luth dans la maison de son père. Cette amitié était donc bien véritablement dé-
sintéressée. Aussi Jonathan éprouve-t-il aussitôt le besoin de se dépouiller en faveur de celui qu'il aime ; il ôte de sa propre personne et dépose sur son ami « son manteau, son épée, son arc, et jusqu'à son baudrier. »
Touchant oubli de soi-même, ingénieux moyen de marquer leur communauté de fortune, de vêtement et de défense; mais, remarquez-le bien, communauté établie aux frais de celui qui donne son amitié. On peut donc dire que le signe d'une amitié véritable c'est le dévouement.
Combien d'autres , au contraire , cherchent des amis dans de plus grands et de plus riches qu'eux. Combien qui se promettent d'utiliser telle relation et qui dans cette vue caressent l'homme qu'ils se proposent, non d'orner comme Jonathan, mais d'exploiter plus tard. Et vous appelez cela se faire des amis? Dites donc que vous cherchez des dupes ! dites que vous spéculez sur vos affections, ou plutôt que vous n'avez pas d'affection dans un cœur qu'inspire l'égoïsme ! Vous profanez le nom d'ami, et vous devriez rougir du lien qui fait votre vanité. Vous n'êtes pas les amis de ces hommes, vous êtes leurs protégés ; vous avez beau prendre le premier nom avec orgueil, le monde qui vous devine vous donne le second avec mépris.
Voulez-vous donc savoir si votre amitié est vraiment pure, si c'est une amitié que Jésus avouerait ? Voyez si, comme Jonathan, vous êtes disposés à vous dépouiller au besoin pour vos amis ; si c'est pour vous un plaisir que de leur faire plaisir , un bonheur que de les rendre heureux. Et il ne suffit pas de donner pour prouver que l'on aime ; mais voyez si vous êtes prêts à donner avec délicatesse, sans attendre qu'on vous en rende grâce, à l'insu même de celui qui reçoit, de manière à satisfaire votre cœur sans humilier le sien. Demandez-vous si vous l'aimeriez encore dans la misère, dans l'obscurité, et si jamais il ne risquerait, en frappant à votre porte, de vous devenir importun; demandez-vous si vous seriez capables d'aimer, non plus comme Jonathan, mais comme David, dont il me reste à parler.
Depuis longtemps l'esprit de l'Eternel avait abandonné Saiil pour reposer sur David. Jaloux de ses succès, le roi poursuit son
serviteur, lui tend des pièges, et malgré la générosité de celui-ci, qui plus d'une fois lui fait grâce de la vie, il cherche à lui donner la mort. Enfin Tannée de Saiil est détruite ; lui-même et son fils meurent sur le champ de bataille. David peut monter désormais librement sur le trône. Quel est son premier sentiment? Le voici : « Jonathan! s'écrie-t-il, mon frère! je suis dans Y angoisse pour » l'amour de toi ; tu faisais tout mon plaisir ; mon amour pour toi » surpassait celui qu'on peut avoir pour une femme. »
David monte sur le trône, et lorsque, après un long temps, on pourrait croire qu'il a oublié Jonathan, il s'informe au contraire s'il ne serait pas resté dans le royaume quelques membres de sa famille. On se livre à des recherches et l'on découvre un pauvre jeune homme, estropié des deux pieds, fils de Jonathan. Que fera David ? Verra-t-il dans ce dernier rejeton de la famille royale un dangereux prétendant à son trône? L'éloignera-t-il de sa cour? L'exilera-t-il de son royaume ? Non ; mais par amour du père il accueille le fils, le fixe dans son palais et veut que « chaque jour il mange à sa table. »
Enfin, plus tard, lorsque la dette de l'amitié semble acquittée, lorsque le peuple et l'armée ont oublié leur ancien roi et son fils, David, que poursuit un tendre souvenir, ordonne de recueillir les os de Saùl et de Jonathan , et les fait transporter avec pompe au sépulcre de Kis, leur père.
Touchante amitié qui survit à la mort ! dévouement sincère qui se montre encore sur les descendants ! souvenir pieux qui se reporte jusque sur une tombe ! Sans doute un chant funèbre sur la mort de Jonathan son ami coûtait peu à David , poëte ; une place à sa table réservée à l'enfant orphelin n'est pas une pesante charge pour David, roi ; des honneurs funèbres rendus par ses serviteurs ne donnaient pas grande peine au maître ; ce n'est donc pas au sacrifice qu'ici se mesure l'amitié, mais à ce souvenir persévérant, qui s'élève au-dessus de ce monde et monte vers les cieux.
Telle est l'amitié chrétienne : elle franchit la tombe et se nourrit de souvenirs qui doivent un jour se renouer avec de nouvelles réalités. Et c'est ici pour nous un moyen précieux déjuger notre
foi comme notre amitié. Aimons-nous ainsi ceux que nous avons perdus? ou leur mémoire s'évapore- t-elle avec le temps? Répondez à cette question, et vous saurez si vous avez cru et aimé.
VIIe DISCOURS.
(LISEZ 2 SAMUEL, XIÏ, 1 A 14.)
Un riche et un pauvre étaient voisins ; c'est chose tout ordinaire. Le riche avait en abondance du gros et du menu bétail qu'il envoyait paître dans ses propres champs. Le pauvre n'avait pour toute fortune que des enfants et une brebis élevée au milieu de sa famille, mangeant dans la main de son maître, buvant à sa coupe et dormant sur son sein; pour ce pauvre homme c'était un enfant de plus dans la maison. Un étranger passe et demande l'hospitalité au riche, qui vient chez l'indigent, lui ravit sa brebis et la sert sur sa table à son invité pour s'épargner la dépense de la plus petite bête prise dans ses vastes troupeaux.
Au prophète, racontant cette histoire, David irrité, dit : « Cet homme mérite la mort; » et au roi, Nathan répond avec calme : « Cet homme-là, c'est toi. Tu as frappé Urie de l'épée et tu as enlevé sa femme. » Alors le coupable repentant s'écrie : « J'ai péché contre l'Eternel. »
On ne sait ce qu'on doit le plus admirer dans ce récit, ou la douce peinture de cette jeune brebis mangeant des morceaux de son maître, buvant dans sa coupe, dormant sur son sein, traitée par l'indigent comme sa propre fille ; ou bien ce trait admirable de Nathan, lancé contre David, condamnant le riche : Cet homme-là, c'est toi ; ou bien enfin la franchise du roi et la promptitude de son repentir.
Tous nous avons été frappés de ces beautés ; tous nous avons surtout admiré cette parole : « Cet homme-là, c'est toi. » Comment ne pas s'indigner en effet contre une telle injustice? comment n'être pas heureux en quelque sorte de l'habileté du prophète pour confondre le coupable? Non-seulement l'injustice nous révolte,
mais encore sa punition nous satisfait. Il y a pour nous une jouissance à voir le méchant pris clans sa propre parole. Nous aurions aimé être là, lorsque Nathan, étendant la main vers David, lui fit courber la tête sous cette parole : Cet homme-là, c'est toi !
Eh bien, mes frères, vous pouvez jouir de ce spectacle. Cette Bible que vous venez de lire tient ici lieu du prophète ; de ses pages s'élève cette parole à vous-mêmes adressée : Cet homme-là, c'est toi !
Oui, c'est vous qui lisez ces lignes, vous qui les écoutez, moi qui les trace. Croyez-vous donc que Dieu nous ait conservé ce récit pour faire comparaître un roi devant notre tribunal? Non; mais comme Nathan usait de précaution envers David pour arracher un aveu de sa bouche, de même Dieu use de prudence envers nous, et, tout en parlant de David, il s'adresse à notre conscience et nous dit : C'est toi. Sans doute, ce n'est pas toi qui fis mourir Urie et souillas Bathsébah ; mais c'est bien toi qui, d'une manière ou d'une autre, enlevas la brebis de ton frère pour t'en faire honneur ; toi coupable, non pas d'une seule, mais de cent injustices; toi souillé, non pas d'une seule, mais d'une multitude de pensées et d'actions ténébreuses et impures; toi qui convoites le bien d' autrui; toi qui, dans les affaires, ne crains pas de mentir afin de gagner plus; toi qui, pour justifier tes antipathies, répands des médisances, peutêtre des calomnies, sous prétexte que tu ne fais que les répéter ; toi qui profites de la gêne de ton frère pour lui imposer de dures conditions ; toi qui ne comptes pour rien de ternir un honneur au prix d'une volupté ; toi qui, pour faire un petit gain, ne crains pas d'exposer un frère à une grande perte; enfin toi qui, de mille manières, puises ton bien-être dans le malheur commun, et qui, pour posséder ou jouir, ne redoutes ni la peine, ni l'intrigue, ni l'injustice.
Certes, si dans ce moment chacun de nous devait répondre, on peut deviner qu'il dirait : tout cela est vrai de bien des gens ; cependant cet homme-là, ce n'est pas moi.
Telle est donc la grande différence entre David et nous : coupables comme lui, nous ne voulons pas, comme lui, le reconnaître. Mais peut-être est-ce moi qui rapproche à tort la vie de David de
notre vie, et vous qui repoussez à bon droit mon accusation d'injustice? Soit ; puisque vous ne voulez pas vous reconnaître dans votre portrait placé subitement sous vos yeux, cherchons ensemble d'où vient votre illusion.
L'injustice vous révolte, dites-vous, et vous voyez dans cette indignation une preuve que vous en êtes incapables. Mais remarquez que l'injustice qui vous révolte c'est celle des autres, celle qui tombe sur vous ou pourrait y tomber. Qu'une noble indignation vous saisisse à la vue d'une injustice, ce n'est là qu'un sentiment et non une action. Tout le monde en principe hait le mal, aime le bien ; ce qui n'empêche pas que tout le monde se plaigne qu'en général on néglige le bien et pratique le mal. Ne faites donc pas sonner trop haut votre indignation contre l'injustice des autres et regardez de plus près pour voir si elle ne serait pas aussi dans votre vie ; ne prenez pas une bonne impression pour une bonne qualité ; jugez-vous plutôt à l'œuvre.
Remarquez ensuite que ce que vous dites, vous, de votre haine pour l'injuste, chacun le répète pour lui-même, et que, d'un autre côté, chacun, comme vous, trouve qu'il y a beaucoup d'injustices dans le monde. C'est parfaitement vrai ; mais il ne peut pas y avoir un trompeur sans un trompé, un fripon sans une dupe ; une injustice suppose toujours un homme injuste et sa victime. Si tous se plaignent et que personne ne s'accuse, la moitié s'abusent donc nécessairement sur eux-mêmes, la moitié sont injustes sans le savoir, ou plutôt sans vouloir le reconnaître. Or, seriez-vous encore assez présomptueux pour soutenir que vous êtes toujours du bon côté, toujours dans la moitié innocente? Peut-on croire qu'il y ait dans le monde une partie sans cesse dupe et l'autre constamment dupée? N'est-il pas plus raisonnable de supposer que chacun tour à tour est victime et coupable ; aujourd'hui trompé, demain trompeur? La société se partage-t-elle en deux fractions distinctes, l'une blanche, l'autre noire ; ou bien en deux moitiés semblables et toutes deux tachetées? Le simple bon sens a déjà répondu : la plupart des hommes sont inconséquents et variables ; équitables dans une occasion, injustes dans une autre, et si vous n'êtes pas trop aveuglés par Y amour-propre, vous reconnaîtrez que vous êtes au rang de la
plupart des hommes. Je dirai plus : si quelquefois les autres sont injustes à votre égard, c'est malgré vous, tandis que, lorsque vous êtes injustes envers ceux, c'est de votre plein gré, et même leur opposition ne vous permet pas de l'être aussi souvent que vous le tentez et le désirez .
Au reste, je ne serais pas étonné si, malgré toutes ces réflexions, vous persistiez à vous croire d'une irréprochable équité. Il est probable que si, la veille du jour où parla Nathan, on était venu accuser vaguement le roi d'injustice, David eût repoussé l'accusation. Gomment s'est-il donc écrié le lendemain : « J'ai péché contre l'Éternel? » C'est que le prophète avait mis le doigt juste sur la plaie ; il avait nommé Urie gisant encore sur le champ de bataille et Bathsébah sur la couche adultère. Voilà la cause du succès de Nathan auprès de David ; et voilà la cause de notre insuccès auprès de vous. Si, au lieu de vous dire en termes généraux s'appliquant à tous les hommes : « Vous avez été injustes, » je pouvais, mis dans le secret de votre vie, signaler à chacun de vous ses injustices propres, peut-être alors, baissant les yeux, me diriez-vous aussi : « Silence, silence! cet homme-là, c'est moi! » Si je pouvais recevoir des confidences de ceux qui se plaignent de vous, et venir ensuite vous jeter leurs paroles à la face ; si je pouvais presser votre conscience et l'obliger à crier; si je savais quels souvenirs reviennent de temps à autre dans votre mémoire, vous troublent et vous poussent à chercher un palliatif au remords ; ah ! si je pouvais, comme Nathan, mettre aussi le doigt sur la plaie la plus profonde de votre vie , plaie que le monde ignore , mais que vous n'ignorez pas et qui peut-être, au moment où je parle, vous est cuisante ; oh ! alors, sans doute, je vous arracherais ce cri : « Silence ! silence! cet homme-là, c'est moi. »
Toutefois, je le sais, même après avoir fait l'aveu de votre injustice, vous auriez des excuses à présenter. Qui n'en a pas, des excuses? David lui-même n'aurait-il pas pu dire que ce n'était pas lui, mais l'ennemi, qui avait tué Urie; qu'il n'avait qu'envoyé cet officier au combat où l'appelait son devoir; que, s'il l'avait fait placer sur la ligne la plus exposée, c'est qu'il fallait bien que quelqu'un occupât cette place, et qu'après tout il pouvait en revenir
couvert de gloire? David n'aurait-il pas pu dire que c'était sans intention que vers le soir il était lui-même monté sur la terrasse de son palais, que c'était sans la chercher que ses yeux avaient rencontré la belle Bathsébah ; qu'il n'avait pas été maître des mouvements de son cœur, et qu'enfin il n'avait usé d'aucune contrainte ; que Bathsébah lui avait volontairement cédé ? Mais vous, entendant ces excuses, eussiez-vous été bien satisfait? Non ; car vousmême, tout à l'heure, admiriez la franchise de David et la promptitude de son repentir; et, mis à la place de Nathan, si vous aviez entendu sortir une excuse de la bouche du roi, certes vous auriez dit, selon votre coutume, que l'injustice vous révolte, surtout lorsque le coupable l'aggrave en cherchant à la justifier.
Eh bien, sachez que votre indignation est aussi celle de Dieu lorsque, vous pressant de confesser vos torts, il attend un aveu et reçoit une excuse. Pour votre aveu, il aurait un pardon; pour vos excuses, il ne peut avoir que mépris et colère ; et si vous y persévérez, rassurés par une longue attente, rappelez-vous qu'il ne vous a jamais dit que ce fût ici-bas que sa colère et ses mépris dussent se manifester.
Mais persisterez-vous encore à vouloir excuser vos injustices? Je vous écoute : que direz-vous? Que votre frère vous a provoqué? c'est possible ; mais vous n'en avez pas moins été injuste ; que tous les hommes en font autant et pire? je le crois ; mais vous n'en êtes pas moins injuste; qu'on vous a trompé vous-même? je n'en doute pas; mais, fût-ce envers ceux qui vous ont dépouillé, vous n'avez pas le droit d'être injuste. Votre injustice n'outrage pas seulement votre frère, elle outrage encore votre Dieu, et David n'a pas dit : J'ai péché contre Urie et Bathsébah, mais : « J'ai péché contre l'Eternel. » Eh bien, dites-nous quelle excuse vous avez à alléguer pour des transgressions d'une loi qui vous défend toute injustice, même celle d'un jugement téméraire, même celle d'un soupçon?
Oh ! combien nous avons de la peine à nous reconnaître coupables, même des torts les plus évidents, même envers Dieu, même quand nous savons que notre aveu peut amener le pardon! Que d'orgueil dans notre cœur et quel amour, hélas ! pour ce péché que
nous refusons de confesser dans notre vie passée, afin de rester libres d'y vivre à l'avenir ! Oui, je le sens plus que jamais, ce n'est pas moi qui puis vous arracher l'aveu de vos torts : il ne faut pour cela rien moins que le Saint-Esprit, comme il fallut à David un envoyé divin ; aussi je n'insiste plus et je me borne à prier le Dieu d'amour et de pardon de toucher votre cœur et de \q porter au repentir.
Et n'allez pas vous imaginer que ce soit un aveu vague, prononcé du bout des lèvres, que Dieu vous demande. Qui n'a pas dit dans le monde : nous sommes tous pécheurs? Non, mais il s'agit d'un aveu parti du cœur, d'un sentiment profond de votre culpabilité. Si vous l'ignorez encore, lisez au 51e psaume de David son hymne de repentance.
Voilà un repentir sincère, un repentir qui conduit à la grâce et au pardon. Est-ce le vôtre? je crains bien que non. Je crains surtout que vous n'en jugiez l'expression exagérée, ou du moins plus en rapport avec la vie d'un meurtrier et d'un adultère qu'avec votre propre vie. C'est possible, je n'ai pas le courage de disputer avec vous, mais je sais que l'homme repentant ne compte pas ses soupirs et ses larmes; je sais que, loin de les amoindrir, il grossit plutôt ses fautes; je sais qu'il ne s'examine pas sur un seul point de la loi, mais sur tous, et que sur tous il se trouve répréhensible. Après tout, peut-être êtes-vous moins coupable que d'autres; en tout cas, moins coupable que moi; mais, quant à moi, je l'avoue, je me frappe la poitrine à l'ouïe de chacun des points de la loi : sur ses dix articles, je ne saurais répondre à un seul. Où je n'ai pas violé la lettre, j'ai violé l'esprit du commandement : si je n'ai pas tué, j'ai haï; si je n'ai pas volé, j'ai été injuste ; si je n'ai pas porté de faux témoignage, j'ai menti.... Et croyez-vous donc que ces aveux ne me coûtent rien à faire ? Non, ils déchirent le cœur, d'où ils sortent ; mais je les dois à la vérité, je les dois à mon Dieu, je les dois surtout à Jésus, si je veux être par lui sauvé. Mais pourquoi les faire entendre ici ? Ah ! c'est que je vous les dois à vousmêmes, et que je voudrais, en les faisant, vous ouvrir la porte pour en arracher de semblables ; je voudrais vous montrer le chemin; je voudrais, passant le premier parmi les pécheurs, vous en-
traîner sur mes pas ; je voudrais vous tirer après moi sur cette route d'humiliation et de salut, et, s'il était possible, y marcher à votre place !
Mais non, c'est vous qui devez avancer devant le trône de grâce et présenter, non pas votre justification, mais vos aveux et votre repentir. Personne ne peut faire ce pas pour vous ; mais ce pas fait par vous suffit. Ne vous imaginez pas toujours que la religion soit une science difficile, compliquée ; non, elle est là tout entière : l'homme se repent, et Dieu pardonne ; l'homme se prosterne, et Dieu le relève, l'homme avoue son injustice, et Dieu le couvre de sa grâce. Cette vérité si simple, si grande, cette vérité qui brille à chaque page du Nouveau-Testament, se retrouve dans toutes les pages de l'Ancien, et en particulier dans ce verset de notre texte : « David dit à Nathan : J'ai péché contre i'Eternel. Et Nathan dit à >> David : Aussi l'Eternel a fait passer ton péché, et tu ne mourras » point. » Voilà toute la Bible, tout l'Evangile : l'aveu de l'homme et le pardon de Dieu. Et remarquez bien qu'il ne se fait pas attendre, ce pardon ; Dieu le donne à l'instant où l'aveu sort de la bouche du coupable. Le même verset contient le crime confessé et le crime pardonné ; repentir et grâce se lient comme le cri qui rébranle et l'écho qui lui répond. Ici point d'effort d'intelligence, aucune étude profonde ; mais un sentiment bien simple, le regret sincère du mal suivi d'une confiance sans borne en celui qui veut l'effacer. Je vous parlerais dix ans de ma vie que je ne vous dirais rien de plus : « Confessez vos fautes à celui qui est fidèle et juste pour les pardonner. »
Toutefois une dernière parole de notre texte mérite d'être encore étudiée. Nathan, après avoir annoncé son pardon à David, ajoute : « Cependant, comme en cela tu as donné occasion aux ennemis de » l'Eternel de blasphémer contre lui, à cause de cela le fils qui » t'est né mourra certainement. »
Ainsi, pour que les ennemis de l'Eternel ne puissent pas dire que Dieu n'exécute pas les peines portées par lui contre les transgresseurs de sa loi, ce Dieu fait tomber la mort non pas sur le coupable, il est vrai, mais sur son fils innocent. Vous comprenez sans doute qu'au delà de la tombe Dieu a pu traiter cet enfant avec
justice sans avoir égard au crime de son père, et faire de sa propre mort une véritable bénédiction, le conduisant d'une terre de souffrance sous un ciel bienheureux. Mais ce n'est pas le sort futur de l'enfant qui doit ici nous occuper, c'est la conduite de Dieu sur cette terre. Remarquez que cette conduite de Dieu pardonnant à David et faisant mourir son fils pour satisfaire en même temps sa bonté et sa justice est parfaitement semblable à celle du Dieu de l'Évangile, qui, pour sauver l'homme, tout en respectant sa loi vengeresse, détourne la punition de votre tête coupable pour la faire tomber sur Jésus innocent. Et voyez quelle conséquence découle de ce jugement : David a péché. Il sait que sa faute a donné la mort à son bien-aimé ; croyez-vous que le lendemain de cette mort il pourra, de gaieté de cœur, se souiller encore des crimes qui ont tué son fils? Et vous, qui maintenant savez que vos transgressions ont tué Jésus, pourrez-vous aussi, de gaieté de cœur, commettre de nouveau les péchés qui l'ont cloué sur une croix ? Ah ! il me semble suivre David dans ses nouvelles tentations, et l'entendre se dire : Comment retomberais-je à cette heure dans la faute qui hier a coûté la vie à mon enfant ? Gomment jouerais-je avec le poignard qui fut planté dans son sein ? Oui, voilà l'horreur du mal qu'inspirent le pardon de Dieu et la mort de Jésus. Si vous avez accepté ce pardon, si vous avez cru à l'efficacité de cette mort, vous aussi devez trembler à la pensée d'enfoncer par de nouveaux péchés de nouveaux clous dans les pieds et les mains de celui qu'une fois déjà vous avez transpercé. Voilà la marque de votre repentir comme de votre pardon : c'est, à l'avenir, votre sainteté.
VIIIe DISCOURS.
(lisez i rois, depuis x, 23, jusqu'à xi, 8. )
Une circonstance, toujours la même dans l'histoire des trois premiers rois d'Israël, me frappe vivement: Saiil, David, Salomon, tous trois d'abord irrépréhensibles devant Dieu, tombent tous trois plus tard dans des fautes graves : le meurtre, l'adultère et l'idolà-
trie. Dieu avait-il donc eu tort de prendre Saùl derrière la charrue, David au milieu de ses troupeaux et Salomon, dans l'enfance, pour les élever au trône? Non ; le tort était à Saiil, à David, à Salomon, qui, pris si bas, n'avaient pas su monter si haut sans éprouver le vertige des grandeurs et tomber dans les abîmes du crime. Supporter la prospérité est plus difficile que soutenir l'indigence. C'est ce que tout le monde dit ; mais, hélas ! c'est ce que, presque personne ne croit réellement; car, en répétant qu'il est dangereux d'être haut placé, la plupart des hommes aspirent à s'élever encore. Prenez-les à tous les échelons de la fortune, et vous les trouverez tous la main tendue, le pied levé pour atteindre au degré supérieur. Là, questionnez-les, et, en faisant effort pour monter, ils vous répondront que le bonheur est dans la médiocrité. Comment expliquer cette contradiction? Le voici : c'est la conscience qui vous répond, et c'est la passion qui monte. Aussi chacun conseille-t-il la modération aux autres, en s' abandonnant lui-même à d'ambitieux projets, et tout cela avec une naïve sincérité : si bien qu'à cette heure où je voudrais persuader à chacun ici que la prospérité est dangereuse, je crains que, tout en acceptant cette règle générale, vous n'y posiez une seule exception : vous-mêmes. N'importe, je parlerai; et si, même après cet avertissement, quelqu'un se trompe encore, c'est qu'il l'aura voulu. Pour bien juger des effets de cette prospérité sur le cœur humain, parcourons donc successivement l'histoire de Saùl, de David et de Salomon, avant et après leur élévation.
Avant, Saùl dit à Samuel, qui lui prédit sa future royauté : « Ne » suis-je pas Benjamite, de la moindre des tribus d'Israël, et ma » famille n'est-elle pas la plus petite de toute la tribu de Benja- » min? » Avant, lorsqu'il n'est encore que désigné par Dieu et désiré par le peuple, Saùl se cache tout confus, et c'est parmi le bagage qu'il faut l'aller chercher. Avant, encore roi sans royaume, général sans armée, Saùl, en face d'un parti qui le dédaigne, garde un humble silence et ferme l'oreille aux paroles de mépris.
Mais attendez qu'une première victoire le porte à la tête d'une puissante armée ; laissez Goliath tomber et les Philistins s'enfuir ; que Saùl s'habitue à l'autorité royale , et vous verrez après cette
élévation l'ingrat monarque haïr l'enfant qui l'a délivré, usurper la charge du sacrificateur qui l'a fait roi, et préférer une pythonisse à Dieu, une mort honteuse à une vie éprouvée. Ainsi, avant sa prospérité, humilité, foi, modération ; après, orgueil, impiété, suicide. De Saùl passons à David.
Avant son élévation, c'est un berger qui reste aux champs et n'ose pas même venir se mêler à ses frères pour offrir un sacrifice. Avant, c'est un jeune guerrier qui se confie, non à sa fronde, mais à l'Eternel. Avant, c'est l'adversaire généreux, qui, surprenant Saûl endormi dans une caverne, lui laisse la vie et coupe un pan de son manteau, témoin de son humanité. Enfin , avant son arrivée au trône, c'est le compatissant vainqueur qui pleure la mort de son ennemi et punit son meurtrier.
Mais revenez plus tard , lorsque l'habitude des grandeurs est prise, lorsque David peut se promener sur la terrasse de son palais et contempler les bains de ses jardins ; revenez quand le roi n'a qu'un mot à dire pour faire d'un général d'armée un complaisant de cour et envoyer un officier sous les murs d'une ville ennemie ; et vous verrez, après cette élévation prodigieuse, David faisant enlever une femme, massacrer son mari ; David à la fois homicide et adultère !
Faut-il vous rappeler aussi Salomon, qui, partageant encore le trône avec son père, pardonne Adonija révolté, mais qui, des qu'il règne sans partage , punit de mort le même Adonija et ses complices? Salomon qui, avant ses victoires, son commerce, ses alliances, élève un temple magnifique au vrai Dieu, et qui, enivré de gloire, comblé de richesses, saturé de plaisirs, livre sa vieillesse à trois cents concubines et son cœur à leur idolâtrie? Non, il serait superflu de multiplier les exemples empruntés à l'histoire ; un dernier plus convaincant que tous , nous suffira : notre propre exemple.
Oui, quelle que soit notre position sociale, nous avons tous expérimenté l'action énervante de la prospérité. Si l'on était venu nous dire, dans notre humiliation, qu'un jour nous serions orgueilleux; si l'on nous avait annoncé, pendant une maladie, qu'en santé nous oublierions le Dieu que nous implorions alors; enfin, si, au milieu
de notre misère, on nous avait prédit notre ingratitude au sein de notre future prospérité, non, certes, nous n'eussions jamais voulu le croire ; nous nous serions indignés contre le prophète de malheur, et cela même avec sincérité.
Mais arrive le jour où nous sortons de notre état de dépendance, nous retrouvons la santé, la fortune nous arrive ; et, sans savoir comment, un changement inattendu s'opère en nous. La tiède atmosphère du bien-être relâche notre cœur, efface nos bonnes intentions, nous amollit et nous endort. Notre esprit, libre des soucis que nous donnait jadis le besoin, erre aujourd'hui à l'aventure, s'approche de toutes les idées, s'ouvre à tous les désirs, écoute la tentation et tombe dans le mal. Dieu, ne pesant plus sur nous par l'épreuve, est oublié ; nous le prions moins parce que, affranchis, nous pensons en avoir moins besoin. Pleins de notre propre importance, il nous semble que les hommes, la Providence même, doivent traiter avec nous comme avec une puissance. Les contrariétés que nous supportions jadis nous irritent chaque jour plus vivement, et nous sommes de moins en moins réjouis de voir s'accomplir nos volontés. Dès lors il n'y a plus de bride à nos convoitises ; notre cœur est une maison ouverte à tous les vents , toutes les pensées le traversent, l'agitent et y jettent le désordre. Que maintenant l'occasion du péché se présente, qu'une étincelle partie de l'enfer vienne tomber sur cette poudrière comble, notre cœur sautera et couvrira le monde des débris informes de nos mille passions.
Gomment, nous jadis si bien intentionnés, nous jadis si modestes, si faciles à contenter, avons-nous pu devenir sous la prospérité si pleins de nous-mêmes, si exigeants, si ingrats, si coupables ? Je n'en sais rien ! je m'y perds ! Je constate seulement un fait, et je dis à tous, à moi comme à vous : Voilà les tristes résultats de la prospérité.
Quelques-uns parmi nous me répondront-ils qu'à ces faits, malheureusement trop vrais, se rencontrent d'heureuses exceptions?
Oui ; c'est précisément ce que je vous disais moi-même tout à l'heure; chacun imagine les exceptions afin de se faire excepter ; il mentionne tel et tel tout haut , pour faire penser et en pensant à
lui tout bas. Se justifie qui voudra, pour moi je n'en ai pas le courage, et je répète que rien n'est énervant pour l'âme comme la prospérité. Je le dis de moi; je le dis de vous, qui que vous soyez, et je porte cette affirmation plus loin encore que, sans doute, vous ne le pensez.
Je n'ai parlé jusqu'ici que d'une prospérité toute matérielle; d'un accroissement de fortune, de plaisir ou de santé. Mais je crois que Satan prend occasion même de notre prospérité spirituelle , d'une victoire sur nos passions , d'une approbation chrétienne , d'un succès quelconque dans le bien, pour nous pousser au mal, par une infernale confusion de ce qui flatte notre homme naturel avec ce qui réjouit en nous le chrétien. Il semble que dans ces moments de saint triomphe l'ennemi de notre âme redouble de rage, multiplie ses efforts, brouille toutes nos idées, et au nom d'une joie chrétienne autorise un orgueil mondain , un relâchement dans la conduite, comme si nous avions droit à une indulgence plus grande à l'avenir par compensation pour nos hauls faits dans le passé ! Nierez-vous aussi cela pour vous-mêmes ? Direz-vous toujours que vous faites exception ? Tant pis ; car vous n'en n'êtes pas moins coupables que ceux qui l'avouent pour eux ; seulement vous vous connaissez moins.
Pour moi, c'est l'amertume dans le cœur que je confesse que telle est ma pente. En vain je voudrais le nier, un nouvel assaut de Satan viendrait bientôt me donner à son tour un démenti. J'aime donc mieux avouer ma misère et chercher les remèdes que j'y puis apporter.
Et d'abord cette découverte que la prospérité a pour effet de corrompre le cœur justifie la conduite de Dieu plaçant la grande majorité des hommes dans la pauvreté, la douleur et l'humiliation. L'homme supporte mieux l'épreuve que le triomphe ; voilà pourquoi le Dieu qui laisse souffrir est un Dieu de bonté. Sans doute, si ce Dieu avait affaire à des êtres meilleurs, à des êtres pour qui le bienfait serait toujours un motif de reconnaissance, et non pas une occasion d'ingratitude, il pourrait sans danger verser sur notre tête une corne d'abondance. Sans doute, si la santé du corps était toujours mise au service de la sanctification de l'âme, Dieu
se plairait à nous la conserver florissante, et bien probablement ce Dieu ne refuse ni la santé, ni les joies aux anges incapables d'en faire mauvais usage. Mais quand je vois que la souffrance est mon meilleur maître pour m'apprendre à prier, l'humiliation, ma conseillère la plus persuasive pour me sanctifier, alors je reconnais la dure nécessité où j'ai mis Dieu de me faire souffrir et de m'humilier. Je découvre la bonté de ce Dieu jusque sous les coups de sa verge, et je pleure à la fois de douleur et de repentir. Oui, mon Dieu, la discipline à laquelle tu me soumets par l'épreuve est la meilleure pour moi ; hélas ! c'est peut-être la seule que je puisse supporter.
Courage donc, frères qui soupirez après l'affranchissement de quelques épreuves temporelles; elle n'est pas le signe de la colère, mais de l'amour de votre Dieu. Le soulagement qui serait doux à votre corps serait dangereux pour votre âme. Supportez avec résignation un traitement salutaire. Cherchez à comprendre ce que Dieu veut de vous, et dites-vous bien qu'il retirera sa main pesante de dessus vos blessures lorsqu'il vous jugera capables de soutenir la prospérité.
Si les hommes éprouvés sont enclins à penser que Dieu les oublie, au lieu de voir dans leur épreuve un témoignage de l'amour de ce Dieu, les hommes prospères s'imaginent volontiers au contraire que leur état florissant de santé, de considération ou de fortune, est un indice que Dieu les approuve, et cette erreur n'est pas moins grave que la première. Non, vous l'avez cent fois remarqué vous-mêmes : le méchant règne ici-bas. Si le mal abonde de toutes parts, c'est que les riches, les puissants, les heureux du inonde sont ceux qui, par leur prospérité même, pèsent le plus sur la société , et si vous êtes de ceux qui prospèrent , vous ne faites probablement pas exception. Dieu vous supporte à force de patience ; mais il ne vous approuve pas. Si rien n'arrive sans sa volonté, ce n'est pas à dire qu'il fasse lui-même ce qu'il vous laisse faire. Ce n'est pas infailliblement lui qui vous a enrichis ; c'est peutêtre Satan ! Ce n'est pas lui qui vous honore; c'est le monde, ou peut-être l'Eglise, mais l'Eglise trompée, et qui, vous connaissant mieux, vous jetterait ses mépris. Ce n'est pas Jésus qui vous donne
toujours vos succès spirituels aux yeux des hommes ; ce pourrait bien être votre vanité qui les a préparés et qui les accomplit. Rappelez-vous cette terrible apostrophe du Sauveur adressée à certains hommes qui avaient fait même des prodiges en son nom : « Retirez-vous, ouvriers d'iniquité, je ne vous ai jamais connus ! » Songez que ces paroles ne seront prononcées qu'au delà de la tombe, et qu'elles s'adresseront à des hommes que des gloires évangéliques auront couronnés sur la terre, à des hommes qui, à cette heure, sont ici-bas dans l'Eglise chrétienne en pleine prospérité!
Mais je ne veux plus distinguer entre les infortunés et les heureux du siècle. J'adresse à tous, pour finir, une réflexion utile dans toutes les positions.
Si nous ne connaissions de Jésus sur la terre que sa naissance et sa mort, nous pourrions penser qu'en venant ici-bas il n'a voulu que nous donner une leçon d'humilité en naissant dans une crèche, et nous sauver en mourant sur une croix. Mais entre ces deux événements se trouve une vie pleine d'humiliations et de souffrances ; quelle peut en être la raison? Puisque c'est la mort du Christ qui efface nos péchés, n'aurions-nous pas pu être sauvés par lui sans qu'il fût méprisé des Juifs, chassé des synagogues, insulté par des soldats, conspué par des valets? Cette existence errante, douloureuse, méprisée, n'aurait-elle pas pu couler paisible au sein de l'abondance et des respects? Pourquoi donc le Fils de Dieu a-t-il préféré vivre dans l'abaissement? Sans doute parce que cet état, pour lui comme pour nous, était l'état le plus favorable à la sanctification. Il lui fallait des douleurs pour s'exercer à la patience, des insultes pour se faire à l'humilité, des besoins pour inspirer la prière, et même des tentations pour apprendre à résister. Ce qui fut utile à Jésus doit nous être nécessaire, et c'est un privilège, non une punition, que d'être traités comme le Fils de Dieu : l'humiliation lui fut bonne, elle nous le sera; la souffrance l'a sanctifié, elle nous sanctifiera, jusqu'à ce que, dépouillés de ce corps débile qui réclame le régime de la souffrance, nous soyons au ciel devenus incorruptibles, même dans la prospérité.
En parlant ainsi, je n'oublie pas que l'épreuve bonne à l'âme est dure au corps, et qu'il reste pénible à notre homme naturel de
s'y soumettre. Mais, hélas! il ne dépend pas de moi de changer la nature des choses, de faire que l'homme ne soit pas une créature déchue, de mettre d'accord ses passions et son devoir ; en un mot, de dédoubler notre être. Je sympathise avec vos souffrances , car je les partage , et je voudrais que Dieu pût nous en dispenser ensemble. Mais, encore une fois, c'est demander l'impossible, aussi longtemps que nous n'aurons pas déposé notre pauvre humanité.
Courage donc, acceptons ce joug salutaire; craignons même d'en relâcher les liens et d'être mis en possession d'une liberté dont nous ne tarderions pas à abuser, pour courir à travers champs à la rencontre de toutes les tentations et de tous les péchés.
IXe DISCOURS.
(lisez job, xix, 23 a 27.)
Il y quatre mille ans, sous le ciel d'Arabie, non loin d'une maison en ruines, un lépreux couché sur la terre, environné de ses amis venus pour le consoler, s'écriait après avoir répandu l'amertume de son âme : « Oh ! que ne puis-je maintenant graver mes » discours avec un burin de fer sur une lame de plomb ou sur la » pierre, pour les transmettre à la postérité! » Qu'allait donc dire de si magnifique l'homme qui voulait conserver ses paroles à la contemplation des âges avenir? Le voici : « Pour moi je sais que » mon Rédempteur est vivant, qu'il restera le dernier sur la » terre, et qu'après que ma peau sera détruite je verrai Dieu de » ma chair, je le verrai moi-même, de mes yeux, moi, et non pas » un autre ! »
Et ces paroles ont été écrites il y a quatre mille ans ! vingt siècles avant la venue de ce Rédempteur sur la terre! Ce n'est pas saint Paul, c'est Job qui s'écrie : « Je sais, oui, je sais que mon Rédemp- » teur est vivant! Lorsque ma peau sera détruite, je verrai Dieu » dans ma chair, de mes yeux, moi, et non pas un autre! » Il y a dans ce transport d'allégresse anticipée, dans cette vision de
Christ deux mille ans d'avance, quelque chose qui saisit l'imagination ; on éprouve le besoin de relire ce passage pour s'assurer qu'on ne s'est point trompé; on regarde au titre du livre pour se convaincre qu'on est bien aux premières pages de Y Ancien-Testament , et non pas aux dernières du Nouveau ; enfin on reste confondu d'étonnement quand on ne peut plus douter que cette parole tout odorante de Christ et d'Évangile remonte bien réellement à quatre mille ans ! Mais c'est peu que d'avoir lu cette parole ; il faut l'approfondir, et c'est ce que nous allons essayer.
Le lecteur qui connaît le livre de Job s'étonne d'un contraste que présente ce passage avec ce qui le précède et ce qui le suit. Frappé dans sa famille et dans sa personne, Job accepte d'abord avec résignation les maux venant, dit-il, du même Dieu qui lui donna jadis les biens. Plus tard, il confesse encore son péché, en demandant toutefois, avec amertume, pourquoi son juge le punit aussi sévèrement. Mais tout à coup, comme s'il venait de reconnaître, sous une influence soudaine de l'Esprit-Saint, combien ses murmures sont coupables, le patriarche s'arrête, se recueille et s'écrie : «Oh! » si ce que je vais dire à cette heure pouvait être gravé par le bu- » rin sur la pierre! Oui, je sais que mon Rédempteur est vivant, » que mes yeux le verront! » Et presque aussitôt Job, retombant de cette hauteur, de la vision spirituelle, exhale une longue plainte contre ce même Dieu qu'il se réjouit de revoir un jour.
Hélas! la contradiction de Job est celle de nos chrétiens, tour à tour croyants et incrédules, saints et pécheurs, priant aujourd'hui le Dieu oublié par eux hier ; espérant, craignant, mêlant les larmes aux sourires ; changeant comme un ciel d'automne où le soleil et les nuages se chassent tour à tour. L'histoire de Job est celle de David interrompant ses Psaumes pour courir à l'adultère; l'histoire de Pierre jurant fidélité à Jésus quelques heures avant de le renier ; celle de saint Paul déplorant sa pratique du mal au milieu même de son amour pour le bien, et s'écriant avec horreur : « Qui me délivrera de ce corps? » à l'heure même où plein de joie il ajoute : Je rends grâce à Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur !
Quelle misère que la nôtre ! que nous ne puissions pas nous maintenir un jour entier dans l'atmosphère paisible de la foi! qu'à
chaque instant, sans savoir d'où ni comment, la tentation tombe sur notre cœur, le mal sous notre main, avant que nous ayons eu le temps de songer à nous en garantir! Dans le même jour, heureux en Jésus, misérables dans le monde ; contents de vivre et dégoûtés de la vie; colères et pacifiques, croyants et incrédules, saints et pécheurs, plus mobiles que les flots, et ne laissant pas plus qu'eux de traces de nos agitations de chaque jour sur la surface du lendemain. C'est là une vacillation humiliante qui devrait bien nous apprendre à nous défier de nous-mêmes pour nous tenir plus constamment sous la dépendance du Seigneur. D'autre part ce mélange de bien et de mal en nous est bien propre à fortifier notre foi languissante, car il proclame la vérité des doctrines évangéliques ; c'est un signe de notre double nature, une trace de notre chute et une preuve de l'action de l' Esprit-Saint sur notre cœur corrompu. « On ne tire pas le pur de l'impur, » dit ailleurs le livre de Job ; ce n'est donc pas de Dieu que viennent nos tentations et nos péchés, comme ce n'est pas de nous-mêmes que procèdent nos bonnes pensées et nos bonnes actions. Dieu agit par moment sur nous, et par moment nous abandonne à nous-mêmes ; de là cette confusion, inexplicable pour quiconque n'admet pas la corruption naturelle de l'homme et sa régénération possible par l'Esprit-Saint. Mais poursuivons.
Job parle de sa mort : « Lorsque ma peau sera détruite, » dit-il ; et il parle de sa résurrection, car il ajoute : « Alors je verrai Dieu en ma chair. » Quelques personnes se plaignent que l'Ancien-Testament ne parle pas assez clairement de la vie à venir. Je leur demande ce* qu'on pourrait dire de plus clair que ces paroles : « Quand ma peau sera détruite, je verrai Dieu en ma chair. » Estce là une simple présomption, une faible espérance? Job dit : « Je sais; » non pas je pense, mais je sais; non pas j'espère, mais je sais; non pas je doute, mais je sais, je sais que je verrai Dieu!
Ne croirait-on pas entendre David disant dans un de ses Psaumes : « Je sais en qui j'ai cru? » ou saint Paul s' écriant : « Je suis » assuré que ni la mort, ni la vie, ni les choses présentes, ni les » choses à venir ne pourront me séparer de l'amour que Dieu m'a » témoigné en Jésus-Christ? « Je sais, » dit Job; « je sais, » dit
David; » je suis assuré, » dit Paul. N'est-ce pas toujours la même foi pleine d'assurance?
Oui, telle est la nature de la foi chrétienne : ce n'est pas une espérance, c'est une profonde conviction ; elle n'est pas suspendue au bout d'une longue et pesante chaîne de raisonnement que sa longueur et que son poids eux-mêmes peuvent rompre ; non, cette foi part avec élan de l'âme, elle se prouve à elle-même et s'inquiète fort peu que les hommes la confirment ou la nient ; elle a conscience d'elle-même ; elle se sent vivre, et comme un grand philosophe le disait de lui, elle dit d'elle-même : « Je me sens, donc je suis. » Mais entendons-nous bien : la foi chrétienne n'a pas seulement la conviction qu'elle existe comme foi ; mais la foi chrétienne a la conviction qu'elle est la vérité, en sorte que, lorsqu'elle se fait jour dans un cœur, elle l'éclairé, le calme, le rend heureux. Nous disions tout à l'heure qu'il arrive au même homme de croire et d'être incrédule; mais sa foi et son incrédulité ne viennent pas s'unir dans son cœur à la même heure, de manière à produire un mélange qu'on pourrait appeler le doute. Non, le doute, c'est encore l'incrédulité; quand la foi est là, on la sent, elle agit; on ne songe pas à en constater l'existence avec la main ni avec l'esprit ; elle parle à l'âme au nom de Dieu, et cela suffit. C'est ainsi que Job et David ont pu dire : « Je sais,» et saint Paul : « Je suis assuré.»
Une telle vivacité de foi se trouve-t-elle en vous? ou bien vous paraît-elle une exagération? Dans ses élans votre foi vous montret-elle le ciel ouvert comme à saint Etienne? vous fait-elle désirer de déloger de cette terre comme saint Paul? ou bien n'est-elle qu'un palliatif pour endormir vos craintes de la mort,' un voile pour vous dérober la perspective du néant, et l'acceptez- vous comme une douce illusion dorant une triste vérité? En un mot, dites-vous comme le monde : Il est consolant de croire, ce qui veut dire qu'il est bon d'être trompé, et que, quand on ne peut plus retenir la vie, il faut accepter la foi comme un pis-aller? Que chacun de nous s'examine et prononce pour lui-même ; mais que tous se rappellent que la foi véritable doit arriver à dire comme le patriarche : « Je sais; » et comme l'apôtre : « Je suis certain. »
Maintenant, quel est l'objet de la foi de Job? Est-ce uniquement sa résurrection ? Non ; car on ressuscite aux peines éternelles comme à l'éternelle vie ; on peut voir Dieu pour reposer dans son sein ou pour tomber sous sa main. Non, Job connaît autre chose que la vie à venir; il connaît son Rédempteur.
Mais est-ce bien d'un Rédempteur pour ses péchés que parle ici le patriarche ? Si vous en doutez, écoutez ce qu'il dit ailleurs: » Gomment l'homme mortel se justifierait-il devant le Dieu fort ? S'il » veut plaider avec lui, il ne lui répondra pas sur un seul article » .de mille. Quant à moi, j'ai péché. Pourquoi, ô mon Dieu, n'ôtes- » tu pas mon péché? Je demanderais grâce à mon juge. Mes pé- » chés sont liés comme un faisceau ; tu as assemblé mes iniquités ; » tu me fais recevoir la faute des péchés de ma jeunesse. »
D'ailleurs, de quoi, si ce n'est de ses péchés, Job avait-il besoin d'être racheté? Quelle autre richesse que l'innocence pouvait lui ouvrir le ciel et lui faire voir son Dieu ? Étaient-ce ses dettes d'argent sur la terre que son Rédempteur devait acquitter? Était-ce une seconde vie terrestre qu'il devait lui faire obtenir? Évidemment non, puisque, après avoir parlé de son Rédempteur et de sa mort, Job se trouve devant Dieu. Sa vie rachetée n'est donc pas sur la terre, mais au ciel, non dans le temps, mais pendant l'éternité. Or, dans le ciel et pour l'éternité, sont-ce des biens matériels qu'il faut apporter pour vivre heureux? N'est-ce pas plutôt la sainteté? Et, dès lors, ce qu'il faut acquitter, n'est-ce pas le péché?
Oui, c'est d'une rédemption de ses péchés que parle Job deux mille ans avant la publication de l'Évangile, et ce qui nous reste à découvrir, c'est quel était ce Rédempteur dont il nous parle deux mille ans avant la venue de Jésus-Christ.
Observez d'abord que dans ce passage le Rédempteur est mis sur la même ligne que Dieu lui-même : « Je sais, dit Job, que mon Rédempteur est vivant et que je verrai Dieu. » Oserait-on dire que ce Rédempteur de Job fût un homme ou bien un ange, quand il en place le nom à côté de celui de son Créateur, et que le premier est auteur d'un salut qui conduit devant le second ? Non ; cela nous paraît impossible. D'un autre côté, la désignation du Rédempteur et de Dieu sous deux noms différents ne suppose-t-elle pas deux per-
sonnes différentes? Et s'il s'agissait ici d'une identité, Job n'eût-il pas dit plutôt : Je sais que mon Rédempteur est vivant et que je le verrai ? Mais non, il distingue son Dieu de son Rédempteur.
Ainsi, d'un côté le Rédempteur de Job ne saurait être une créature : il est placé trop près de Dieu ; d'autre part, les deux noms supposent deux personnes. Je suis donc conduit à reconnaître dans ce passage le Dieu Père et Fils du Nouveau-Testament. En quoi consiste la ressemblance, en quoi la distinction ? Sans doute, Job n'en avait pas une vue claire sous l'ancienne économie, puisque nous ne l'avons pas même encore sous la nouvelle ; mais il me suffit ici d'avoir fait remarquer que le Rédempteur de Job est celui des chrétiens, pour tirer de ce rapprochement une précieuse conséquence.
Quel sujet de joie s'élève de cette étonnante harmonie entre l'ancienne et la nouvelle alliance, entre les apôtres et les patriarches ! N'est-il pas bien doux de retrouver mot à mot l'Évangile dans le livre le plus ancien du monde? N'est-ce pas une puissante confirmation de la vérité de la grande doctrine du salut par la croix? N'est-ce pas une preuve que les deux Testaments ont été écrits sous la même inspiration descendant du ciel comme une rosée, toujours la même à des siècles d'intervalle? Oui, et je bénis mon Dieu d'avoir projeté la lumière de Christ sur les siècles passés comme sur les siècles à venir, non-seulement parce qu'ainsi dans tous les temps des hommes mes frères ont pu s'y réjouir, mais encore parce que ma propre foi se fortifie sous un soleil que je vois briller dans tous les âges et sur tout l'univers.
Mais arrivons aux dernières paroles de notre texte : « Je le verrai moi-même, dit Job, de mes yeux, moi, et non pas un autre. »
C'est donc nous, nous-mêmes qui verrons Dieu! moi qui vous parle ! moi, peut dire chacun de ceux qui écoutent, moi, je verrai Dieu ! Oh ! quelle magnifique vision ! la vision dans la gloire de Celui qui créa le monde, sema les étoiles et qui gouverne l'univers ! Et ce sera moi-même qui verrai tout cela ! Ce ne sera pas moi transformé en un nouvel être, revêtu d'un autre corps, ayant d'autres yeux, mais ce seront les mêmes yeux, qui dans ce moment lisent ce livre, qui contempleront ce Dieu ! Seulement, ce corps, ces yeux,
aujourd'hui corruptibles, auront alors revêtu l'incorruptibilité. Ce sera moi, avec mes souvenirs, avec mes affections, et dès lors avec mes amis de cette terre. Je ne perdrai aucune de mes facultés actuelles ; au contraire, elles auront pris l'énergie qui convient à l'éternité. Je me ressouviendrai de ma vie terrestre, et, comme icibas déjà le temps transforme les souffrances passées en souvenirs mélancoliques et doux, bien mieux, dans le ciel, mes souvenirs de la terre seront-ils purifiés de toute amertume. Nous nous reposerons de nos peines, nous contemplerons sans danger nos anciens périls. Nous porterons nos regards sur les tempêtes de l'ancien monde, sans terreur, assis sur le rivage de l'éternité. Vous me direz : Vous souvient-il de nos lectures pieuses sur la terre? et je vous répondrai : Il m'en souvient, je me souviens de ces douces heures de culte et de prière, de ces mouvements en moi de l'Esprit de Dieu qui me donnait la paix et la joie. Gomme nous étions heureux dans ces élans de foi vive, montant de la terre où nous étions vers le ciel où nous sommes ! Comme nous aurions payé cher alors et volontiers un coup d'œil jeté sur cet avenir, présent à cette heure ; sur ces anges, nos frères; sur ce Jésus, assis là, près de son Père ! Et cependant, comme nous étions loin de nous figurer ce que nous voyons et sentons ! Je me retrouve bien le même être, mais tout est ici différent de ce que je m'étais figuré. C'est bien moi, moi-même, qui, de mes yeux, vois, comme nous le disait Job sur la terre, c'est bien moi qui contemple mon Rédempteur, mais mon Rédempteur cent et cent fois plus aimable et plus aimant que je n'avais pu le concevoir. Oh ! ce n'est qu'ici et qu'à cette heure que nous pouvions comprendre cette parole : Dieu est amour !
Mais, hélas! mes frères, je retombe sur la terre, mes yeux parcourent encore un livre; ils ne contemplent pas encore mon Dieu. Encore quelques jours d'exil, et puis la patrie; encore quelques heures de foi, ensuite la vue. Patience, courage et persévérance; quand l'abattement nous reviendra, rappelons-nous que c'est nous, nous-mêmes, et non pas un autre, qui verrons Dieu. Rappelonsnous que nous avons un Rédempteur, et que, pour Job lui-même, ce n'était pas une probabilité, mais une certitude qui lui fit dire, deux mille ans avant la venue de Jésus sur la terre : « Je sais.» Com-
ment ne le dirions-nous pas, nous, deux mille ans après? N'allons pas nous imaginer que nous soyons placés trop bas sur l'échelle des êtres pour monter jusqu'à Dieu ; car Celui qui releva Job le prit sur la cendre et lui donna plus qu'il n'avait jamais eu, plus qu'il n'avait jamais espéré ! Il a su du néant nous conduire à la vie ; ne saura-t-il pas de la terre nous conduire aux cieux !
Xe DISCOURS.