LISEZ JEAN III
Une affection nous est d'autant plus précieuse que celui qui nous l'accorde est plus élevé en puissance ou plus recommandable par ses vertus. D'après cette règle, essayons d'apprécier l'amour qui nous est offert dans le texte que vous venons de lire. .
D'abord quel est celui dont l'Évangile nous offre l'amour ? Est-ce un de ces grands hommes que les peuples vénèrent, et dont les
vertus ou la science ont laissé après .eux sur la terre une brillante trace de lumière? Non, il y a ici plus qu'un homme, qu'un sage, qu'un philosophe. Est-ce un roi puissant de ce monde qui désire nous donner la première place dans ses affections, et les plus hautes marques de distinction et de gloire au milieu d'une cour brillante? Non, il y a ici plus qu'un roi, sa cour et ses honneurs. Est-ce un être céleste, un messager des cieux, qui veuille nous aimer, nous protéger et nous ouvrir la connaissance de ce inonde de merveilles qui échappe à nos yeux? Non, il y a ici plus qu'une intelligence céleste. Celui qui nous aime est plus qu'un sage, plus qu'un roi : c'est un Dieu ! un Dieu unique, souverain arbitre de l'univers, resplendissant de gloire, de puissance et de sainteté. L'homme est sa créature; les rois ne sont que poussière devant le soleil de sa gloire; les anges par milliers le servent et lui obéissent. Celui qui nous aime est l'Etre des êtres, le Seigneur des seigneurs, le Saint des saints ; Celui qui nous aime est un roi, mais un roi dont la terre est le marchepied ; son trône est dans les cieux ; son règne s'étend sur l'univers entier. Celui qui nous aime est une intelligence céleste, mais une intelligence céleste aussi élevée au-dessus des anges que les cieux sont distants de la terre, que l'orient est loin de l'occident. Pour lui la mer est sans abîme, le ciel sans hauteur, le soleil sans éclat, les ténèbres sans obscurité, les siècles sans durée; pour lui mille ans sont comme un jour, un jour comme mille ans. Voilà, mes frères, voilà Celui qui nous aime, qui veut notre bonheur, qui vient au-devant de nous, nous ouvre les bras, nous sourit tendrement; voilà, mes frères, le Dieu qui a tant aimé.
Mais qui donc ce Dieu a-t-il tant aimé? Le monde, répond notre texte. Jésus ne nous dit pas : Dieu a tant aimé ses enfants, Dieu a tant aimé les hommes; mais Dieu a tant aimé le monde ; comme s'il voulait par ce mot relever encore la grandeur cle l'amour de Dieu en le rapprochant du peu de mérite de l'objet de cet amour. C'est ce monde qui est blâmé, censuré, condamné dans mille passages cle ce même Évangile. Ce n'est donc pas que ce monde soit digne cle cet amour ; mais Dieu a voulu épuiser sur lui tous les trésors de ses miséricordes. Ce n'est pas que les hommes aient seulement recherché, désiré, demandé cette affection ; mais c'est Dieu qui
les a aimés le premier. Ce monde que Dieu a tant aimé, c'est ce monde qui semble ignorer l'existence de Dieu, si rarement il y pense *et tant il est absorbé par les choses d'ici-bas. Ce monde que Dieu a tant aimé, c'est ce monde qui aime si peu son Dieu, qui trouve une place dans son cœur pour mille objets terrestres, imparfaits, méprisables, et n'en a pas pour son Créateur, son père, son ami, son Dieu, qui répond aux bienfaits par son ingratitude, à l'amour par son indifférence, aux conseils salutaires par d'insolents mépris. Ce monde que Dieu a tant aimé, et qui du moins devrait obéissance aux ordres de son maître, c'est ce monde qui méprise sa divine Parole et refuse d'obéir aux préceptes de sa loi. Foi, sanctification, charité, voilà son devoir; incrédulité, péché, égoïsme, voilà sa conduite. Tel est le monde que Dieu a tant aimé ! Oh ! prodiges d'amour ! quelle bouche humaine pourrait vous exprimer ! quelle âme pourrait vous peindre ! Pour moi, j'y renonce, et me contente de m'écrier : Que d'amour! mon Dieu! que d'amour!
Mais à ce monde qu'a donné ce Dieu pour preuve de son affection? Il a donné son Fils unique, répond encore mon texte. Ah! pour être mieux compris, je voudrais avoir à ne parler ici qu'à des pères et à des mères. Je suppose que vous ayez un fils, un fils unique; je suppose qu'un ami... mais non, je suppose qu'un ennemi vienne vous demander cet enfant pour le conduire en exil sur une terre étrangère... non, je suppose plus : je suppose qu'il vous demande votre fils pour le jeter dans un cachot et l'y charger de fers... Je suppose mieux encore -.«cet homme, sous prétexte de se guérir d'une maladie mortelle en se désaltérant dans le sang, vient vous demander votre fils unique pour lui plonger un poignard dans le sein. Lui donnerez-vous votre enfant? Non, mille fois non ! Il me semble vous voir d'un bras entourer votre fils, de l'autre repousser cet homme, et lui dire : « C'est impossible, impossible ! Cet enfant est la chair de ma chair, le sang de mon sang, les os de mes os! Prenez ma fortune, prenez mon temps, prenez ma santé, arrachez-moi la vie; mais laissez-moi, laissez-moi mon enfant! » Eh bien, si vous, homme pécheur, pouvez aimer ainsi un enfant pécheur comme vous, dites, comprenez-vous combien Dieu, qui est amour, doit aimer le Fils unique sur qui repose toute son affection?
Si vous le comprenez, mesurez, à cette heure, l'amour de ce Dieu pour vous-même : ce Dieu vous a donné son enfant ; il t'a envoyé sur cette terre d'exil, non pour partager vos joies, mais pour s'abreuver à un calice d'amertume. Humiliations, mépris, insultes, il a tout souffert de la part de ce monde qu'il venait sauver. Ce Fils vous a été donné par son père pour être livré à la mort, non à une mort tranquille sur un lit de ropos, entouré de ses amis, consolé par leurs paroles, regretté et pleuré de ceux qui entourent sa couche funèbre, mais d'une mort cruelle sur une croix infamante, au milieu de ses ennemis, aux acclamations d'une populace barbare, insulté, outragé par une grossière soldatesque. Voilà le don que le Ciel fait à la terre, voilà le témoignage de son amour pour nous. Dieu a aimé ce monde plus que l'Agneau sans tache, plus que le Prince de la vie, plus que son Fils ! Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils au monde.
Si la grandeur de Dieu, l'indignité du monde et le don précieux qui nous a été fait sont propres à peindre l'amour dont nous avons été aimés, cette peinture est encore bien pâle auprès de celle que présentent les derniers mots de notre texte : « Afin que quiconque croirait ne pérît point, mais eût la vie éternelle. » Pour sentir toute la grandeur de l'amour de Dieu, il faudrait pouvoir mesurer l'immensité d'un tel bienfait, une vie éternelle! Que de choses dans ce mot! Pénétrons, s'il se peut, la portée qu'il a dans la bouche de Jésus. D'abord il nous apprend que notre avenir est une vie ; mais gardons-nous de confondre cette vie avec celle dont nous jouissons ici-bas. Pour bien des gens, fournir aux besoins de la nature, se livrer au repos ou aux occupations de ce monde, aller, venir, naître, croître et vieillir, voilà la vie ; mais ce n'est pas celle qui nous attend dans le ciel. Dans ce monde même il en est une autre bien supérieure. La vie qui seule en mérite le nom, c'est l'exercice de nos facultés morales et intellectuelles ; s'élever à la contemplation des merveilles de cet univers, s'efforcer de comprendre les secrets de la nature, trouver dans une fleur un remède aux souffrances, lire dans les cieux les révolutions des astres, c'est vivre; se livrer aux douces affections de notre cœur, épancher ses pensées dans le sein d'un ami, serrer son fils dans ses bras, travailler au bonheur
d'une épouse chérie, aimer enfin, c'est vivre; élever son âme au Dieu qui la créa, méditer la divine Parole, faire monter vers le Ciel une ardente prière, c'est encore vivre. Dès ]ors vous comprenez que la vie c'est le bonheur, et le bonheur dans ce qu'il a de plus pur, de plus réel. Dans ce sens, il n'est sans doute aucun de nous qui n'ait plus ou moins vécu. Que chacun donc rappelle à son esprit les courts instants d'une telle existence dont il a joui ici-bas, qu'il les réunisse pour en former un nombre continu de jours heureux ; que l'adolescent joigne au jour où il fit son entrée dans l'église le jour où ses parents lui donnèrent quelques marques éclatantes de leur tendresse ; que l'épouse réunisse à l'heure qui la vit au pied des autels l'heure fortunée où elle ouvrit les yeux sur un fils nouveau-né ; que le vieillard rassemble les instants de joie pure semés sur sa longue carrière. Sans doute, nous ne pourrons faire ainsi qu'un nombre bien petit de ces jours fortunés ; pour quelquesuns, peut-être, ces jours ne seront que quelques heures; mais, du moins, ces heures seront douces, heureuses, enivrantes; toutes ces joies, toutes ces émotions réunies feront une vie courte, il est vrai, mais une vie de délices. Eh bien, une vie entière composée de ces heureux instants n'est qu'une mort comparée à la vie céleste : c'est le songe et la réalité, c'est l'ombre et son objet, c'est la terre et le ciel. Partageant ici-bas les destinées d'un corps méprisable et plein d'infirmités, notre àme, dans le ciel, libre de toute entrave, goûtera le bonheur dans toute sa plénitude. Cette vie est semée d'afflictions, de peines, de souffrances ; la vie céleste n'aura ni deuil, ni cris, ni travail, et toute larme y sera essuyée. Dans cette Aie nos connaissances sont imparfaites, nous voyons les choses comme par un verre obscur; dans la vie céleste nous verrons face à face, les mystères des cieux nous seront découverts. Cette vie, malgré nos efforts, est encore souillée d'imperfection, de vice et de péché; la vie céleste est l'héritage des saints, le séjour des anges, le royaume de Jésus et le trône de Dieu. Et quel sera le ternie d'une aussi douce vie? Son terme, mes frères? l'éternité! Si vous voulez vous faire une faible idée d'une vie éternelle, ajoutez à la durée de votre vie celle de vos pères, à celle de vos pères le siècle précédent; à ce siècle ajoutez d'autres siècles, accumulez générations sur généra-
tions, remontez d'âge en âge, de siècle en siècle ; ajoutez encore, multipliez toujours, et cet amas de siècles dans la vie éternelle se perd comme un point dans l'espace, un grain de sable dans l'Océan, une seconde sur le cadran de l'éternité. Une vie est éternelle! Oh ! mon Dieu ! quand j'y pense, mon imagination s'égare, mes pensées se confondent. Une vie éternelle! une vie éternelle! mon Dieu, que faut-il faire pour l'obtenir? Parle, Seigneur, parle, que veux-tu de nous? Te faut-il nos biens, nos affections, nos vies? Nous te sacrifierons tout! Commande, et nous obéirons... Que clis-je? nos biens, nos affections, nos vies? Est-ce là ce que Dieu réclame pour nous donner la vie éternelle? Non, la seule condition est encore dans notre texte : «Afin que quiconque croirait... » Quoi ! il me suffit de croire pour obtenir une vie éternelle ? il me suffit de ne pas retirer la main pour recevoir? en sorte que le ciel, le bonheur, l'éternité sont des dons purs et gratuits? Oh! je reconnais bien là la condition seule digne d'un Dieu puissant et bon. Oui, ce Dieu savait que mon cœur égoïste n'aurait jamais soupçonné qu'on pût donner une vie éternelle; il savait que ce cœur incrédule aurait peine à croire de lui-même sans y être expressément invité; et, pour qu'il ne nous eût pas ouvert inutilement les trésors de son amour, ce Dieu a posé une condition qui vient précisément enlever le seul obstacle qui pût nous arrêter. Crois, crois, nous ditil, et tu seras sauvé! Oh! qu'il est vrai que les voies de Dieu ne sont pas nos voies, et que son cœur n'est pas notre cœur! De ce don magnifique d'une éternité céleste, ai-je le droit d'être surpris quand Celui qui me l'offre m'a déjà tant donné sur la terre? Non, Seigneur, tu m'aimes, et moi je ne sais pas même comprendre ton amour! Oh! élargis mon cœur, grandis mon imagination, fais entrer dans mon âme la conception de ta puissance et de ta bonté, afin de me faire accepter tes dons. Mon Dieu! que je sache combien tu m'aimes pour qu'à mon tour j'apprenne à t'aimer et à t' obéir.
Voilà comment Dieu a aimé les hommes! Voulez-vous savoir, maintenant, comment les hommes ont répondu à cet amour ? Écoutez.
En entendant ces promesses pour une vie à venir, les uns ont
dit dans leurs cœurs : « Qu'on nous rende seulement heureux sur cette terre, en nous donnant en abondance biens, plaisirs, santé et longue vie; nous ne demandons rien de plus; nous aimons mieux jouir dans le temps qu'espérer pour l'éternité. » Voilà les incrédules. Insensés, qui n'ont pas vu qu'un seul reproche de leur conscience méprisée réclamait un juge pour l'avenir, comme l'existence d'un seul brin d'herbe exigeait un créateur dans le passé.
D'autres on dit : « Parlez-nous moins de tous ces dogmes et un peu plus de morale ; un peu moins de nos péchés, ce qui nous abaisse, et un peu plus de notre dignité d'homme, ce qui nous relèvera. Aveugles, qui n'ont pas compris qu'ils ne sont grands qu'à la mesure de la morale humaine, de cette morale que chacun abaisse ou élève à sa propre hauteur, qui n'interdit que ce qu'on ne veut pas faire, et n'exige que ce qui coûte peu ; cette morale que chacun façonne sur son caractère, ses goûts, ses passions; mais ils n'ont pas vu que la morale qui doit leur être appliquée est celle de la Bible, qui demande d'aimer Dieu de tout son cœur et son prochain comme soi-même, de pardonner les offenses, de bénir ses ennemis, d'éviter même un regard, même une pensée de convoitise; morale qui, lorsqu'un homme s'abuse au point de ' se croire irréprochable, lui reproche par cela même d'être orgueilleux.
D'autres ont dit, au contraire : « Oui, nous sommes de misérables pécheurs; oui, Christ seul peut nous sauver; oui, la vie éternelle est un don gratuit.... » Et, tout en parlant ainsi, ces hommes nouveaux sont restés à peu près ce qu'ils étaient jadis ; parlant de Dieu et agissant pour le monde; déplorant leur misère spirituelle en y restant plongés ; criant à Dieu : « Que ton règne vienne, » sans oser le répéter aux hommes ; souscrivant aux sociétés bibliques sans placer eux-mêmes une Bible; lisant des discours, des rapports à ceux qui les savent d'avance par cœur, et oubliant d'en parler au monde, qui n'en sait rien. Voilà nos chrétiens ! 0 mon Dieu, mon Dieu, quand je compare notre vie à nos principes, quand je vois tant de misères, tant de langueur, tant de péchés à côté de si magnifiques espérances, je me dis : Est-il bien vrai, est-il bien vrai
que nous ayons cru? est-il bien vrai que nous attendions une vie éternelle, une vie dans le ciel, une vie heureuse, une vie près de toi? Seigneur, pardonne tant d'ingratitude! Après nous avoir fait rougir, apprends-nous à t' aimer ; que ce ne soit plus en paroles, mais en réalité; que nous aussi nous sachions, au besoin, te donner, non pas un fils unique, un ciel, une vie éternelle, mais au moins notre pauvre cœur et un peu d'activité sainte pendant cette vie de quatre jours !
XVe DISCOURS.
(lisez marc xvi, 9-15.)
« Pourquoi Jésus-Christ, après sa résurrection, ne s'est-il mon- » tré qu'à ses disciples? Pourquoi par exemple, le dimanche ma- » tin, à l'ouverture du sépulcre, les anges qui roulèrent la pierre » n'ont-ils pas entonné la trompette pour appeler au sommet du » Calcaire tous les habitants de Jérusalem à contempler sa ré- » surrection ? Les plus incrédules se seraient rendus à une telle » évidence et le peuple de la ville sainte aurait cru en Jésus- » Christ. »
Qui de vous n'a pas entendu faire cette réflexion et qui de vous ne l'a pas faite lui-même? — Eh bien, soit, je veux admettre que cette résurrection en présence de cette foule de spectateurs eût converti toute la ville de Jérusalem, voisine de, Golgota; mais qu'aurait prouvé ce miracle pour les Juifs habitant les points éloignés de la Palestine? Cette foule de témoins oculaires aurait-elle suffi pour convaincre les absents? « Nous l'avons vu, auraient-ils » crié à leurs compatriotes : Nous en sommes certains ; nous étions » là un million de témoins : croyez-en notre parole; nous l'avons » vu, vous dis-je ! » — « Cela est possible, auraient répondu avec » calme les autres villes, vous l'avez vu, mais non pas nous ; vous » l'avez vu et vous pouvez le croire ; de même quand nous le » verrons, nous le croirons aussi. » — Que répondre à cela? Jésus n'était pas venu appeler à la foi seulement les Juifs de la capi-
taie, mais tous ceux du royaume. Voilà donc la résurrection opérée en présence d'un million d'hommes, qui ne prouve pas plus pour la nation que la résurrection opérée devant quelques apôtres et quelques femmes. L'objection ne fait que changer de place, dira-t-on; Jésus, après être sorti du tombeau, pouvait parcourir toute la Palestine, se montrer dans toutes les villes où il était connu ; à une telle apparition il n'y aurait eu rien à répondre, et la nation entière serait devenue chrétienne. — Soit. Mais cette apparition de Jésus dans l'étroite Palestine, qu'aurait-elle prouvé sur la vaste étendue de l'empire romain? Toutes les villes, toutes les bourgades de Galilée et de Judée auraient crié d'une voix unanime : « Nous » l'avons vu, nous en sommes certains, nous étions là dix millions de » témoins, » que les peuples d'Italie et de Grèce auraient répondu avec ironie : « Cela est possible, vous l'avez vu et vous devez le » croire ; quand nous l'aurons vu nous-mêmes, nous le croirons » aussi. » — Et vous, enfants d'Israël, qu'auriez-vous répondu? Jésus n'était pas venu convertir seulement le peuple d'Abraham, il voulait appeler à lui toutes les nations de la terre, les Gentils comme les Juifs, les Scythes comme les Barbares ; voilà donc encore la résurrection, manifestée à toute une nation, ne prouvant pas plus pour le reste de l'univers qu'opérée en face d'une seule ville.
« Mais, dira encore un esprit opiniâtre, puisque Jésus était vrai- » ment le Fils de Dieu, il devait, après sa résurrection, se montrer » non-seulement à quelques disciples, à une ville, à un peuple, » mais au monde entier qu'il voulait convertir; quelques miracles » de plus sur tous les points du globe ne lui eussent pas beaucoup » coûté ; pourquoi n'en avoir pas opéré, durant son séjour sur la » terre, à Athènes, à Rome, en Europe, en Asie? pourquoi n'avoir » pas employé un moyen si facile de convaincre les peuples et les » rois, les simples et les savants de tous les points du globe? » — Soit encore : voilà Jésus parcourant la terre dans toute son étendue ; il n'y aura pas un seul hameau qui ne soit témoin de quelques-uns de ses prodiges ; eh bien, qu'est-ce que cela prouve pour le siècle suivant? La génération témoin du miracle passe; une nouvelle lui succède et dit à ses pères : « Vous avez vu, croyez ; quand » nous aurons vu, nous croirons , aussi. » Et si Jésus opérait pour
celle-ci le même prodige, une troisième pourrait encore réclamer à son tour; en sorte que, pour satisfaire tous les siècles écoules jusqu'à nous, Jésus aurait dû se montrer d'âge en âge; et fût-il descendu sur la terre il y a cent ans, que nous, aujourd'hui, devrions nous refuser a croire. Qu'il vienne pour nous, cela ne suffira pas non plus; il lui faudra revenir pour nos enfants, nos petits-enfants, jusqu'à la fin du monde; car tous auront le même droit de dire : « Je croirai quand j'aurai vu. »
Pour satisfaire ceux qui regrettent que les apôtres aient été seuls témoins de sa résurrection, voici donc ce que Jésus aurait dû faire : se montrer à tout Jérusalem, à toute la Palestine, parcourir toutes les contrées de la terre, opérer partout de nouveaux miracles, et enfin dans chaque siècle redescendre sur la terre pour convaincre par ses prodiges les générations qui se succèdent ici-bas.
Je pourrais m'arrêter ici et faire sentir l'extravagance de pareilles prétentions ; mais non, je cède encore sur ce point et suppose que Dieu ait accompli ces prodiges dans toutes les contrées, dans tous les siècles ; qu'en serait-il résulté? Pour cela toutes ces contrées et tous ces siècles se seraient-ils convertis? Non. Tous les hommes verraient le Sauveur sortir de son tombeau qu'ils n'auraient pas plus de confiance en Jésus-Christ ; ce prodige ne prouverait rien que l'Évangile ne prouve déjà, et cette déclaration d'Abraham se vérifierait à la lettre : « S'ils n'écoutent pas Moïse et les » Prophètes, ils ne seraient pas mieux persuadés quand même » quelqu'un des morts ressusciterait. » Cette parole vous surprendelle, et vous en faut-il la preuve? Écoutez.
Les soldats qui virent l'ange rouler la pierre et le Sauveur sortir du sépulcre furent-ils convertis? Non ; ils allèrent tremblants annoncer la résurrection aux sénateurs, et pour quelques pièces d'argent consentirent à répandre un mensonge; malgré ce miracle ils ne crurent donc pas en Jésus-Christ. Les sénateurs qui apprirent de la bouche des gardes que Jésus était sorti miraculeusement du sépulcre ne nièrent pas le fait, puisqu'ils payèrent pour garder le secret; ils étaient donc persuadés de la résurrection ; pour cela furent-ils convertis? Non; ils mentirent effrontément et répandirent le bruit que les disciples de Jésus étaient venus de nuit enlever le
corps de leur maître ; malgré leur certitude ils ne crurent donc pas non plus en Jésus-Christ.
Mais, direz-voîis peut-être, les gardes qui avaient insulté Jésus sur la croix, les sénateurs qui l'avaient condamné, tous avaient un intérêt à repousser la vérité, tandis que nous, étrangers à leurs crimes, nous ne demandons pas mieux que d'être persuadés, et pour cela la vue d'un miracle nous suffirait. Et moi je réponds d'après Jésus, à ceux qui forment ce souhait : Vous vous trompez vous-mêmes ; c'est précisément vous qui demandez des miracles qui par des miracles ne vous laisseriez pas persuader ; et vous en verriez un éclatant à cette heure que pour cela vous ne croiriez pas mieux en Jésus-Christ. Mon dire vous étonne? Encore une fois écoutez.
Je suppose que, placés au milieu d'une plaine immense dont les limites iraient se confondre à l'horizon avec le ciel, vous voyiez tout à coup un livre, lancé de la voûte du firmament, venir tomber à vos pieds ; vous l'ouvrez ; c'est la Bible ! Le miracle n'est-il pas évident? Concluriez-vous pour cela que le christianisme est divin, que vous lui devez obéissance ? Croiriez-vous en Jésus-Christ? — Oui, je le pense, ce serait là votre premier mouvement. Mais attendez un instant, laissez l'imagination se calmer, la froide raison revendiquer ses droits. « Il est vrai, direz-vous, j'ai vu tomber » ce livre, mais suis-je bien assuré qu'il soit tombé du ciel? Ne » serait-ce pas une illusion? Dans un siècle où le génie humain » invente tant de mervéilles, quand je vois quelques grains de » salpêtre lancer une masse d'airain à une lieue de distance, qui me » garantit qu'une nouvelle force découverte dans la nature n'a pas » été entre les mains de l'homme l'instrument qui a lancé ce vo- » lume à mes pieds? Puisque l'homme parvient à s'élever dans les » airs et se dérobe par fois à mes regards dans les nuages, qui » m'assure que ce n'est pas de lui que ce livre m'est venu? Qui » me dit... » Et vous ferez encore mille conjectures plus ou moins vraisemblables : le doute naîtra dans votre esprit, se développera lentement et finira par éteindre même l'évidence. Mais que dis-je? mon assertion est-elle donc entièrement gratuile? Non, je n'ai inventé que la forme, le fond est une vérité. Vous avez vu des mi-
racles, vous en voyez tous les jours, et ils ne t'ont pas sur vous la plus légère impression. Faut-il les remettre sous vos yeux? Si un homme vous annonçait aujourd'hui un événement européen qui ne dût avoir lieu que dans dix ans, et que dix années plus tard l'histoire vérifiât l'exactitude de ses paroles, vous diriez, sans doute : C'est un miracle. Si, au lieu de placer à dix ans l'accomplissement de sa prophétie, cet homme le portait à dix siècles, le prodige serait encore plus évident à vos yeux; si ensuite, au lieu de prédire un seul fait, il en annonçait deux, dix, vingt, et que tous fussent rigoureusement accomplis, pourrait-il vous rester le moindre doute? Eh bien, Jésus a opéré poiir vous, sous vos yeux, des prodiges encore plus éclatants : ce n'est pas un seul événement qu'il a prédit; on peut vous en citer cinquante; ce n'est pas après un siècle que ces prophéties se sont réalisées, c'est après deux mille ans ; les faits sont sous vos yeux, vous pouvez en juger : d'un côté voici l'Évangile qui renferme ces prédictions écrites il y a dix-huit siècles, de l'autre voici les événements qui les vérifient et qui se passent sous vos yeux :
L'Évangile a dit : << Une partie d'Israël est tombée dans l'endur- » cissement jusqu'à ce que la multitude des Gentils soit entrée dans » l'Église. » Et aujourd'hui vous voyez les Juifs refuser obstinément de reconnaître Jésus-Christ pour le Messie, tandis que les idolâtres le reçoivent comme leur Sauveur.
L'Évangile en parlant des Gentils a dit : « Il en viendra d'Orient » et d'Occident, du Septentrion et du Midi, qui entreront dans le » royaume de Dieu. » Et aujourd'hui nos missionnaires amènent au royaume de Dieu les païens depuis la baie d'Hudson jusqu'à la Nouvelle-Zélande, depuis le cap de Bonne-Espérance jusqu'à la Tartarie.
La Bible a dit : « Je ferai courir la maison d'Israël parmi les na- » tions comme le blé est remué dans un crible, sans qu'il en tombe » un seul grain. » Et aujourd'hui il n'y a pas un seul peuple sur la surface de la terre, peut-être pas une seule ville en Europe qui ne renferme quelques Juifs dans son sein, et tandis que les Barbares du Nord, qui sont venus se répandre en Europe, se sont confondus avec les habitants de nos contrées à tel point qu'il serait
rait impossible aujourd'hui de les distinguer , les Juifs restent au miiieu des nations un peuple à part ; il semble qu'il soit écrit sur le front des enfants d'Israël : Voilà un Juif; aussi la Bible avaitelle dit : « Ils courront parmi les nations sans qu'il en tombe un » seul grain. »
Jésus a dit : « Jérusalem sera foulée aux pieds par les nations; » or depuis huit siècles et de nos jours encore elle est au pouvoir des Musulmans.
Jésus a dit : « 11 s'élèvera de faux Christs. » Et l'on a vu au milieu des Juifs répandus dans l'empire ottoman, en un seul siècle, quatorze faux Christs s'élever.
Jésus a dit : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne » passeront point. » Et aujourd'hui la parole de Jésus-Christ est répandue sur tous les points du globe.
Jésus a dit : « Cet Évangile du royaume sera prêché sur toute » la terre habitable. » Et aujourd'hui le christianisme est prêché dans les quatre parties du monde, ét Ton compte trois cents millions de chrétiens.
Mais en vérité je me lasse de citer. Ces prédictions sont-elles claires? — Se sont-elles accomplies? — Avez-vous, oui ou non, lu la Bible qui les prononce? — Avez-vous, oui ou non, vu les événements qui les vérifient? — Direz-vous que le hasard peut faire concorder quelques paroles de Jésus avec un fait de notre histoire? Mais il n'y en a pas un, je vous en cite dix, et j'aurais pu en ajouter vingt autres. — Direz-vous que les hommes peuvent ménager un accord entre les paroles d'un siècle et les actions d'un autre? Mais ce n'est pas en' un siècle que ces prédictions ont reçu leur accomplissement, c'est durant dix-huit siècles, et chaque jour y ajoute un nouveau trait ; ce ne sont pas de petites circonstances que l'homme puisse arranger à son gré : ce sont des faits qui tiennent à l'histoire du monde entier. — Direz-vous... Oui, vous direz encore bien des choses ; vous direz que tout cela n'est pas bien certain ; vous direz qu'il ne faut se rendre qu'à l'évidence, et c'est précisément là ce qui prouve la vérité de ce que je n'ai pas craint d'avancer : eussiez-vous vu le plus éclatant miracle, vous trouveriez encore un prétexte pour douter; comme le dit Abraham, si
vous n'écoutez pas les Prophètes, alors même qu'un mort ressusciterait vous ne seriez pas persuadés, et Jésus, qui sortit du sépulcre à pareil jour, il y a dix-huit siècles, pourrait sortir à l'instant du sein de la terre, sous vos pieds, sans que pour cela vous crussiez mieux en Lui.
Non, la lumière ne manque pas sur la révélation ; mais nos passions soufflent sur la lumière, et comme nous avons déjà pressenti que les gardes ne se convertirent pas à Jésus-Christ ressuscité, parce que l'amour de l'argent leur ferme les yeux, comme nous avons déjà deviné que les sénateurs ne se convertirent pas parce que la peur d'être accusés de déicide leur ferma les yeux; de même, s'il en est parmi vous aujourd'hui qui ne croient pas encore, qu'ils se le disent bien : c'est parce qu'ils portent dans un coin de leur cœur une passion qui ne veut pas en sortir pour faire place à la foi. Gela est si vrai que celui qui repousse la religion de Christ accepte la religion du monde. Pourquoi? Serait-ce que les dogmes de celle-ci soient plus admissibles, plus faciles à croire? Non ; car en admettant une vie à venir, la religion du monde suppose une résurrection générale ; or la résurrection future de tous les hommes n'est pas plus compréhensible que celle déjà accomplie de Jésus-Christ. La première repose sur une espérance de notre cœur; la seconde sur des témoignages qu'on peut vérifier. Si ce n'est pas pour ses dogmes que l'incrédule préfère la religion mondaine à la religion chrétienne, c'est donc pour sa morale? Oui, voilà le mot de l'énigme : l'incrédule préfère la morale du monde à la morale de Jésus-Christ, parce que la première proclame que charité bien ordonnée commence par soi-même, tandis que la seconde confond les intérêts de nos frères avec les nôtres, fait de leurs privations nos privations, de leurs souffrances nos souffrances; et l'homme qui aime à faire le bien quand il ne lui en coûte rien , l'homme n'hésite pas à choisir entre ces deux morales celle qui fléchit le plus docilement devant ses penchants et ses goûts. Le Dieu du monde ne demande aux hommes que quelques rares pensées pour le Ciel et pour lui ; ils peuvent, dans cette vie, s'occuper surtout de cette vie; quand ils seront dans l'autre ils auront le temps d'y songer ; ce Dieu est un Dieu indulgent, qui ne pu-
nira pas les hommes pour avoir cherché le bonheur où ils ont cru le trouver ; s'ils se sont trompés sur la terre, il les pardonnera dans le ciel. Mais le Dieu de la religion de Jésus-Christ est un Dieu qui rapporte tout à sa gloire, qui veut que l'homme l'aime de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée; il pardonne, dans cette vie, jusqu'à la dernière heure ; mais, après la mort il n'a plus de pardon ; et l'homme qui préfère les plaisirs de la terre, qu'il voit, aux délices du ciel, qu'il espère, croit au Dieu indulgent de ce inonde, et nie le Dieu sévère et saint de l'Évangile. C'est donc parce que la religion du monde tolère l'égoïsme, pardonne l'oubli de Dieu, que l'homme la reconnaît pour vraie; c'est donc parce que la religion de Jésus-Christ condamne l'égoïsme, exige une pensée constante de Dieu, que l'homme l'accuse d'être fausse. Oh ! si l'Évangile avait dit : Recherchez avant tout l'or, les plaisirs et la gloire humaine , et le royaume des cieux vous sera donné par-dessus, il n'y aurait pas tant d'incrédules; les miracles de Jésus-Christ ne seraient pas si souvent mis en doute. Si l'Évangile avait dit : Que l'homme s'aime lui-même de tout son cœur, de toute son âme, de toute sa pensée, car son amour n'ajouterait rien à la gloire de Dieu, cet Évangile n'aurait pas tant d'adversaires, ses dogmes ne paraîtraient plus obscurs, le monde le recevrait à bras ouverts, et, s'il y a aujourd'hui quelques croyants et des masses incrédules, il n'y aurait plus alors qu'un petit nombre d'incrédules et des foules de croyants. Mais non, l'Évangile a dit le contraire, et dès lors l'Évangile a été repoussé. L'Évangile a dit : « Amassez-vous des trésors dans les cieux; » mais l'homme qui aime les trésors de la terre, l'homme qui croit tout obtenir dans ce monde au prix de l'argent, qui ne voit de sécurité contre le besoin et la maladie que dans l'argent , de paix, de plaisir, de bonheur que dans l'argent, qui veut de l'argent pour le présent, qui veut de l'argent pour l'avenir , qui veut en amasser pour en jouir pendant sa vie et en laisser après sa mort ; dès lors, l'homme importuné par les préceptes de l'Évangile, condamnant son avarice, a repoussé ce livre et s'est fait incrédule. L'Évangile a dit : A Dieu seul la gloire, et à l'homme confusion de face ; il n'est que néant, qu'il se pare d'humilité ; mais l'homme qui veut qu'on lui croie des
talents, des vertus, du génie, l'homme qui veut se montrer, alors même qu'il est assis au dernier rang , l'homme blessé d'être estimé si peu par l'Évangile, a repoussé ce livre et s'est fait incrédule. Parce que l'Évangile censurait ses désordres, le libertin a repoussé ce livre et s'est fait incrédule. Parce que l'Évangile condamnait ses rapines, l'homme sans probité a rejeté ce livre et s'est fait incrédule; tous, par leur orgueil, leur libertinage, leurs injustices, ont montré jusqu'à la dernière évidence que la source de leur incrédulité est dans leur cœur, et que, s'ils n'aiment pas Jésus-Christ, c'est qu'ils aiment le péché.
Tenons-nous donc en garde contre ce cœur ami du mal ; au lieu de porter nos regards avec amour sur des tentations dans l'avenir, portons-les avec regret vers nos fautes passées ; ainsi, loin de réveiller la passion, nous ferons naître le repentir, et, pressés par le besoin d'un pardon, nous serons heureux de croire en Jésus- Christ, mort pour nos péchés, ressuscité pour notre justification.
XVIe DISCOURS.