‹ Le culte du dimancheChapitre 5 sur 34 · LISEZ 2 SAMUEL, VI, 1 A · texte numérisé non relu

LISEZ 2 SAMUEL, VI, 1 A

L'arche du Seigneur, mise d'abord dans le temple de Dagon, où l'idole tombe et le brise devant elle; portée ensuite à Gath, où l'incrédulité des Philistins leur attire une terrible maladie ; envoyée plus tard dans une ville israélite, où d'indiscrets regards à son intérieur méritent la mort au peuple coupable, l'arche du Seigneur est enfin conduite chez Abinadab, et gardée par ses fils, Lévites, pendant plusieurs années. Toutefois, le peuple, et David lui-même, saisis d'un nouveau zèle, se décident à la transporter à Jérusalem. Un char est construit, l'arche y est déposée ; le peuple et le roi luimême, tous armés d'instruments divers, marchent à sa suite en chantant les louanges de l'Eternel. Près de l'aire de Kidon, sur un terrain uni, les bœufs attelés au char ont peine à se tenir; leurs pieds glissent sur la terre battue ; ils descendent, malgré leurs efforts pour s'arrêter ; le char, dans cette marche accélérée, perd son équilibre, l'arche sainte vacille, s'ébranle, s'incline ; Huza croit la voir tomber, et, Lévite conducteur de l'attelage, il lève promptement le bras pour la retenir. Mais, chose étrange! ce n'est pas l'arche, c'est Huza qui tombe, et qui tombe mort aux yeux de tout le peuple et de David terrifiés! Enfin, pour qu'il ne reste aucun doute sur la cause de cette mort, la Bible nous dit qu'Huza fut frappé par la colère de Dieu.

Mes frères, ce châtiment, qui jadis épouvanta tellement David qu'il ne voulut plus recevoir l'arche sainte dans sa maison, ne vous épouvante-t-il pas vous-mêmes encore aujourd'hui? Quel était le

crime d'Huza, et comment s'expliquer qu'il mérita la mort? Voilà ce que plusieurs d'entre nous se sont peut-être déjà demandé. Pour leur répondre, étudions notre texte de plus près.

Quel était le crime d'Huza levant la main pour empêcher F arche de tomber? On a répondu qu'Huza transgressait ainsi la loi de Dieu, défendant, même aux Lévites, de toucher l'arche sainte. Cette explication est, à la rigueur, suffisante pour fermer la bouche aux contredisants; mais j'ose dire qu'elle ne satisfait pas le cœur; et d'ailleurs, une semblable faute est excusée plus d'une fois dans la Bible. Ainsi, David lui-même avait touché aux pains de proposition, ce qui n'était permis qu'au grand-prêtre ; et sans doute Huza savait que pour cela Dieu ne l'avait pas puni. Nous savons nousmêmes que Jésus donne cet exemple pour absoudre ses apôtres, froissant quelques épis de blé un jour de sabbat. D'ailleurs, ce n'était pas pour la profaner, mais pour la soutenir, que la main d'Huza se porta sur l'arche. Fallait-il donc la laisser tomber? et comment la retenir sans la toucher? Huza se rappelle que la chute de Dagon dans son temple avait été le moyen employé par Dieu pour faire mépriser cette idole, et il craint, d'après ce jugement, qu'une semblable chute n'attire sur l'arche un semblable mépris. Nous ne saurions donc admettre que ce soit pour avoir touché l'arche que le Lévite fût frappé. Enfin, si nous allons chercher dans les Chroniques le récit parallèle, nous y lirons, non pas qu'il ait touché, mais seulement qu'il leva la main. Si le crime eût été dans l'attouchement, comment l'écrivain sacré aurait-il raconté la punition sans parler du crime? mentionné le mouvement du bras, circonstance insignifiante, en se taisant sur le toucher de l'arche qui constituait la faute elle-même ?

Non, le péché d'Huza n'était pas dans le contact de sa main et de l'arche sainte. Un mot du texte va nous aider à le découvrir. ïl est dit que Dieu frappa Huza à cause « de son indiscrétion ; » ce n'est donc pas à cause de sa désobéissance. Mais que signifie ici le mot indiscrétion lui-même? On appelle indiscret dans ce sens celui qui se mêle d'affaires qui ne le concernent pas, celui qui se donne un rôle au-dessus de sa portée, le serviteur qui prétendrait suppléer son maître dans son cabinet au lieu de le servir dans l'anti-

chambre; le geôlier qui monterait au tribunal du juge ; le prêtre usurpant à bonne intention le rôle de Dieu ; ou le prince lui-même se mêlant des sacrifices du prêtre, même pour assurer une victoire à la cause de son Dieu. Tel fut, par exemple, Saùl ; tel est ici Huza. Il pense pouvoir aider son Dieu, et Dieu l'en punit ; il estime que l'arche peut tomber, et Dieu le frappe de mort ! Il craint que l'Eternel ne suffise pas à faire respecter ses lois, ou qu'il les ait oubliées; peut-être même, en la voyant chanceler, conçoit-il un doute sur la sainteté de l'arche, et Dieu le renverse à l'instant lui-même dans la poussière, où son manque de foi lui montre déjà les tables de Sinaï.

Mais quelques-uns diront : l'homme n'est-il donc pas ouvrier avec Dieu, et même, en conduisant le char, Huza n'aidait-il pas l'arche à marcher tout aussi bien qu'en levant la main pour la retenir? Oui, sans doute ; mais il faut regarder au sentiment qui conseille la coopération; ce peut être l'obéissance ou la présomption. Nous pouvons travailler à l'œuvre de Dieu, ou parce qu'il nous l'a commandé, ou parce que nous craignons qu'il n'y suffise pas sans notre secours. Qui sait même s'il n'en est pas parmi nous qui en soient venus à considérer cette œuvre comme la leur propre, à oublier leur maître? Ainsi descendus d'un travail divin à une occupation terrestre, de tels hommes n'ont-ils pas agi comme si l'arche sainte pouvait tomber?

Pour mieux comprendre la différence que nous signalons entre les deux genres de secours offerts à Dieu, comparez celui qu'apporte David à celui qu'Huza veut donner : David jette dans les airs les sons de*sa harpe ; Huza met au service de l'arche sainte un bras prompt et vigoureux. En quoi les chants de David aident-ils la marche du char? En rien; et dans quel but le Lévite lève-t-il la main ? Pour tout sauver en préservant l'arche du mépris. Oui, mais David joue et chante, plein de confiance en l'Eternel, tandis qu'Huza lève le bras par défiance même! Son secours est trop grand, si je puis ainsi dire; ou, mieux encore, son secours est présomptueux, téméraire, insolent ; car il suppose que Dieu peut faillir !

Mais pourquoi tant insister sur ce sujet, nous dira-t-on ? C'est que le tort d'Huza est aussi le tort de bien des chrétiens de nos

jours, qui prétendent aider Dieu, si ce n'est même le suppléer. Jugez-en vous-mêmes.

Tel passage delà Bible nous parait étrange. Nous le considérons de plus près, et son étrangeté ne fait qu'augmenter à nos yeux. Nous en concevons des inquiétudes, non pour nous, mais pour d'autres ; nous serions peinés qu'une doctrine injustifiable au jugement de l'incrédule se trouvât clans la Parole de Dieu. Nous cherchons donc à l'en effacer, et, pour y réussir, nous mettons à la torture et notre esprit, qui ne comprend pas, et le passage étrange, qui ne peut y entrer. Nous le commentons, l'étendons, l'abrégeons jusqu'à ce qu'il cadre juste avec notre système, et alors nous sommes fiers d'avoir ainsi justifié la sainte Bible! Cette conduite diffère-t-elle beaucoup de la conduite d'Huza?

Une autre fois, la marche des affaires humaines est tellement à contre-sens de l'attente générale que chacun se demande s'il est bien certain qu'une Providence gouverne l'univers. Au croyant il suffirait de rappeler que les voies de Dieu ne sont pas nos voies, que Dieu tire le bien du mal, et qu'enfin ces coups, blessant notre corps, peuvent guérir notre âme. Mais à l'incrédule ces raisons ne suffisent pas; alors, pour le satisfaire, nous essayons d'en forger d'autrés; nous entrons dans son idée, c'est-à-dire que nous sortons de l'Evangile. Nous avons recours aux arguments de la sagesse humaine ; c'est-à-dire que nous ne comptons pas assez sur la puissance de l'Esprit-Saint pour faire accepter la vérité. C'est bien l'œuvre de Dieu que nous prétendons soutenir, mais avec le bras charnel du Lévite ; et n'est-ce pas avec son indiscrétion?

Un autre jour nous rencontrons un obstacle sur notre route, en accompagnant l'arche sainte, en conduisant une œuvre chrétienne, en travaillant enfin d'une manière quelconque à l'avancement du règne de Dieu. Comme c'est en agissant avec droiture et simplicité que nous avons échoué contre la malice des hommes, nous nous faisons presque un reproche de cette droiture et de cette simplicité, et nous voulons cette fois essayer de l'adresse et de la ruse. Sous prétexte de nous « faire tout à tous pour en gagner quelques-uns, » nous nous faisons tout à tous de manière à nous perdre avec les autres. Ce n'est pas assez. Pour gagner les mondains,

nous employons les mondains eux-mêmes à traîner le char qui porte l'Evangile. Parce que celui-ci est riche, nous le mettons en tête ; parce que celui-là est habile, nous en faisons un conducteur. Nous employons la foule à pousser par derrière, et nous finissons par nous confondre dans cette tourbe d'incrédules que nous prétendions diriger. Au milieu d'un tel cortège nous perdons la foi nous-mêmes, et nous copions ceux qui devaient nous imiter. Fautil donc s'étonner si Dieu laisse périr notre œuvre? N'est-il pas plus admirable que nous soyons encore épargnés par Celui qui punit Huza portant un bras incrédule au secours de l'arche sainte ?

Mais supposez que l'œuvre chrétienne à laquelle nous portons notre main marche longtemps triomphante et prospère ; supposez que nous ayons le temps de la narrer dans le monde et dans l'Eglise, de nous en réjouir nous-mêmes et d'en bénir Dieu ; supposez que, au milieu de ces longs succès, arrive un échec inattendu : aussitôt notre foi bouillonnante s'abaisse, notre zèle turbulent se calme, nous commençons à craindre d'avoir trop espéré, de nous être fait des illusions, d'avoir mis trop de confiance dans les promesses de l'Evangile ; nous concevons des inquiétudes pour l'œuvre de Dieu ; plus nous craignons, comme Pierre, plus nous nous enfonçons comme lui sous les eaux ; nous oublions que nous avons été appelés du Seigneur et que nous sommes toujours sous son regard. Alors nous perdons notre calme, nous agissons avec précipitation ; comme la main de Dieu se cache, nous avançons la nôtre ; comme il paraît agir moins, nous agissons plus. La fièvre de l'activité nous gagne : nous pensons, parlons et travaillons tout à la fois ; il semble en vérité que nous soyons seuls sur le navire, qu'il nous faille en même temps tenir le gouvernail, déployer la voile, et que les vents soulevés par Satan, ne puissent pas être apaisés par Jésus ! Faut-il donc s'étonner que Dieu nous laisse alors descendre sous les flots?

Et remarquez que je parle ici des chrétiens. Si j'avais voulu peindre le monde avec ses prétentions de venir au secours du Seigneur, de redresser sa Providence, de favoriser sa religion par ses institutions politiques et sa sagesse humaine ; ce monde, prenant doctement la place de Dieu, et disant que, s'il n'existait pas, il fau-

drait l'inventer, oh! si j'avais voulu parler d'un tel monde, j'aurais eu de tout autres choses à dire ; mais non, c'est Huza, le Lévite, qui nous sert ici de type, et c'est nous, chrétiens, qui malheureusement lui ressemblons.

Quelle folie est la nôtre ! L'Evangile vient-il de Dieu, ou bien n'en vient-il pas ? S'il en vient, que craignons-nous pour lui ? et s'il n'en vient pas, pourquoi lui donner une seule pensée? S'il est divin., Dieu le laissera-t-il périr? et, s'il ne l'est pas, le ferons-nous triompher ? N'est-ce pas la plus étrange des aberrations que de supposer Dieu insuffisant pour lutter contre le monde ou de compter sur le monde pour assurer le triomphe à Dieu? Mais faisons donc une bonne fois notre compte, asseyons-nous sur la pierre du chemin avant de nous mettre en voyage, et supputons le trésor de notre foi pour juger s'il nous conduira jusqu'au bout de la route. Craignons de perdre haleine en chemin. Fortifions -nous avant de partir, et ne courons pas à l'aventure.

Ah ! si nous avions plus de foi, si nous en avions seulement un grain de la véritable, comme notre activité chrétienne changerait de nature, comme le calme descendrait dans notre vie, l'ordre dans nos idées et le succès dans nos œuvres ; bien plus, je dirai : comme nos œuvres seraient plus abondantes, tout en nous fatiguant moins ! Il y a tant de charmes à s'abandonner à la main du Seigneur, à se laisser conduire en tout et partout ! Il est si bon de savoir ni hâter, ni ralentir le pas ; ni craindre, ni espérer ; mais toujours compter sur Dieu ! Il est si doux de voir sa main dans le revers comme dans le succès, dans les obstacles comme dans la marche facile. Nous en avons fait l'expérience, bien que, hélas ! nous ne sachions pas nous maintenir dans ces hautes régions de la paix, où, par moment, le souffle de l'Esprit nous a transportés. Mais puisque nous y avons déjà respiré avec tant de bonheur, pourquoi ne pas déployer les ailes de notre foi pour nous y porter encore? le passé nous est garant de l'avenir ; l'Evangile est toujours la puissance de Dieu ; l'Esprit-Saint n'a pas perdu de son efficacité ; c'est nous seulement qui laissons faiblir la foi dans notre cœur : tout le mal est là. Voyons donc si le dernier mot de notre texte ne nous fournira pas un remède.

Huza prétendit soutenir l'arche, et Huza fut frappé. David ne voulut pas la recevoir dans sa ville, et David ne fut pas béni comme Obed-Edom qui la laissa mettre dans sa maison. Ce dernier n'appela ni ne repoussa l'arche du Seigneur, il la reçut en toute simplicité, la laissant entrer et la laissant partir .

C'est quelque chose de semblable que nous avons à faire à l'égard des œuvres de Dieu. Laissons à Dieu lui-même le soin de les faire naître ; et, quand il les place devant nous, employons-nous-y avec ardeur. S'il les retire de notre main, ne veuillons pas les retenir; nageons avec le courant au lieu de prétendre le remonter. Tout en un mot : suivons Dieu sans marcher devant lui, ni nous faire tirer. Les temps portent presque toujours avec eux leurs signes, les événements leurs leçons ; c'est à nous de regarder et d'entendre. Ce qui rend pénible notre marche, c'est que d'abord nous résistons, ensuite nous voulons diriger, et nous finissons par faire fausse route. Prêtons donc une oreille attentive au moindre souffle de la conscience, portons un regard droit sur les ordres de sa sainte parole; et, par-dessus tout, consultons le Seigneur dans la prière; laissons-nous conduire ainsi par la main puisque nous sommes les enfants de Dieu et non ses conseillers.

Au moment de terminer, une pensée me frappe. Si vous ou moi nous nous étions trouvés sur la route de l'arche, et que David nous eut proposé de la recevoir dans notre demeure, n'aurions-nous pas reçu avec joie ce saint dépôt, portant avec lui les bénédictions du Seigneur? Mais que contenait cette arche? — La parole de Dieu. — Eh bien, l'arche sainte est dans notre demeure, la Bible est dans nos mains, sous nos yeux ; et, loin de nous le défendre, Dieu nous ordonne d'y regarder. Ah ! quand le Seigneur nous accorde un nouveau privilège, n'y répondons pas par une nouvelle désobéissance, mais allons chercher dans le contact de cette parole sainte, non la mort comme Huza, mais la vie éternelle qu'y donne Jésus- Christ.

XIe DISCOURS*

(lisez ROMAINS, X, 13 A 15.)

Dans quelques jours, nos diverses sociétés pour l'évangélisation du monde et le soulagement des infortunes vont célébrer leurs anniversaires. Dans ce moment elles adressent des appels aux chrétiens, et chacun de nous se dispose à leur répondre ; mais comment? Pour nous fixer à cet égard, nous parlerons aujourd'hui des œuvres d'évangélisation , et , dimanche prochain, des œuvres de charité.

Pour nous déterminer à soutenir une institution, il me semble que nous devons exiger deux conditions : qu'elle fasse une œuvre de Dieu et qu'elle la conduise avec succès. Or, l'évangélisation du monde est-elle une œuvre de Dieu, et les sociétés de notre patrie s'en occupent-elles avec succès? C'est ce que nous allons examiner.

La prospérité d'une religion n'est pas toujours une preuve de sa vérité, car une religion peut s'établir sur la terre par deux puissances bien différentes : la puissance de l'homme ou la puissance de Dieu; et, quelque florissante que soit une croyance, on pourra toujours dire que rien ne garantit qu'elle ne soit pas une œuvre humaine. L'homme a une volonté et un pouvoir; s'il échoue souvent, il réussit quelquefois. Ne serait-il pas possible que l'œuvre qu'on nous présente comme divine ne fût qu'une œuvre humaine couronnée cette fois du succès? Reconnaissons-le, ce raisonnement est juste. Mais si nous montrons qu'une œuvre n'a pas prospéré par la volonté de l'homme, qu'au contraire elle s'est accomplie sans le secours de cette volonté, malgré cette volonté, ne sera-t-il pas évident alors que cette œuvre s'opère par une volonté supérieure à celle de l'homme, par la volonté de Dieu? Eh bien, ce sont là précisément les destinées de l'évangélisation du monde. Cette œuvre

* Nous avons déjà développé quelques-unes des idées de ce discours dans les Archives du Christianisme, en 1834.

s'accomplit sans le secours de la volonté de l'homme et malgré cette volonté; dès lors, nous sommes en droit de conclure que cette œuvre est celle d'une volonté supérieure à l'homme, l'œuvre grande et sainte de Dieu lui-même. En voici plus d'un exemple.

A l'occasion de quelques petits différends de commerce, une guerre eut lieu récemment entre les Iles-Britanniques et le Céleste- Empire. S'il fut jamais évident que l'évangélisation était loin de la pensée de ceux qui l'ont préparée, c'est bien dans cette circonstance. Ce que le gouvernement anglais voulait introduire en Chine, ce n'était pas la Bible, mais l'opium; non la vie, mais la mort. Et cependant, quel a été le principal résultat de sa victoire? Cinq ports de la Chine ouverts à toutes les nations chrétiennes; l'abolition des lois pénales contre les indigènes embrassant l'Evangile, le libre accès à des milliers de Bibles et à de nombreux missionnaires. Bien plus et bien mieux: aujourd'hui un rebelle, poussé par l'ambition, renverse trône et idoles, fait imprimer et répandre la Bible sans qu'on sache pourquoi , et se fait ainsi le serviteur aveugle mais puissant de la future évangélisation. Sans doute, c'est encore bien peu pour des contrées contenant le tiers du genre humain; mais l'écluse est ouverte, le courant chrétien se précipite, le pays doit être un jour inondé; et, ce que nous avons voulu surtout constater, c'est que l'œuvre chrétienne accomplie l'a été sans que le vainqueur l'ait voulu, sans que le vaincu y ait songé; l'entrée refusée par l'un et conquise par l'autre à l'opium s'est finalement trouvée une porte ouverte à l'Evangile, son contre-poison.

Si vous désirez contempler un spectacle moins éloigné et une preuve plus facile à constater, tournez les yeux vers l'Orient, aujourd'hui champ de bataille où va se décider l'avenir de l'Europe et de l'Asie. Que veulent ces empereurs et ces rois en présence? Le Sultan, conserver son empire; le Czar, transporter sa capitale de Saint-Pétersbourg à Constantinople ; les monarques d'Occident, arrêter le flot qui pourrait un jour couvrir l'Allemagne, la France, l'Angleterre et les Indes. En tous cas et à coup sûr, aucun d'eux ne songe à répandre l'Évangile. Et cependant jusqu'à ce jour, de

ce conflit de prétentions qu' est-il sorti? Ce que personne n'avait cherché ni prévu : sous la pression de l'opinion publique, sous 1! influence d'une atmosphère chrétienne invisible, mais puissante, l'Empire turc se transforme : les armées sont tenues en échec, mais la civilisation avance; les forteresses tombent, se relèvent pour tomber encore, mais le christianisme marche sans jamais faillir; l'esclavage est aboli; la liberté des cultes proclamée; des temples protestants, des édifices catholiques construits ; des taxes, pesant sur les chrétiens, abolies ; des fonctions, réservées jusqu'à ce jour aux Musulmans, accordées à nos frères. Des chrétiens commandent dans l'armée turque, des chrétiens siègent devant des tribunaux mahométans; des chrétiens sont consultés, obéis, et le sort de l'empire est en leur pouvoir. Des missionnaires et des Bibles partis d'Amérique, d'Angleterre, de France, sillonnent en tous sens déjà ce nouveau champ de leur commun Maître ; l'œuvre est commencée, et quoi qu'il arrive elle sera poursuivie. Certes personne n'oserait dire aujourd'hui comment se terminera cette lutte entre les puissances terrestres ; mais ce que nous osons prédire avec confiance dès maintenant, c'est que la cause de l'Évangile sera tôt ou tard gagnée en Turquie, et celle du Coran tôt ou tard à jamais perdue.

Maintenant, ramenez vos pensées sur notre propre patrie, en commençant par une de ses colonies. Lorsque, en i830, nos flottes se dirigeaient sur la côte nord de l'Afrique, que voulaient les deux partis en présence ? un petit prince voulait conserver son autorité sur une ville; une grande nation semblait vouloir venger une insulte, mais cherchait en réalité à étendre sa puissance, à favoriser son commerce ; un roi, plus tard découronné, voulait raffermir par une victoire sa couronne déjà chancelante. Tous avaient en vue des intérêts humains. Alger fut acquis à la France ; notre patrie, puissante en Europe, posa un pied ferme en Afrique. L'œuvre fut accomplie. Quel en fut le résultat? Des émigrations de peuples chrétiens sont allées se mêler aux disciples de Mahomet, porter parmi eux leur industrie, leurs idées, leur religion; et aujourd'hui des chrétiens y prêchent la Bonne-Nouvelle, des églises s'élèvent, des écoles chrétiennes s'établissent; l'œuvre de l'évangélisation du

nord de l'Afrique commence, et s'empare de la conquête faite par le commerce, l'ambition et la gloire humaine. Qui avait prévu et préparé ce résultat? Est-ce l'homme? Non, sans sa volonté, malgré sa volonté, l'œuvre s'est accomplie; c'est que l'évangélisation du nord de l'Afrique, comme celle du monde, est l'œuvre de Dieu.

Et sans aller si loin, ni dans le temps ni dans l'espace, regardons autour de nous et comparons ce qu'est la France religieuse d'aujourd'hui avec ce qu'était notre patrie il y a quinze ans, alors que l'Évangile était encore muré dans notre église protestante. Un correspondant d'un de nos journaux religieux demande aux lecteurs de cette feuille s'il n'y aurait rien à faire pour porter la lumière au sein des masses ténébreuses de ces trente millions de catholiques romains. Huit jours plus tard, une voix lui répond par l'offre de 500 francs pour cette œuvre encore indéterminée. Quelques amis suivent son exemple, une société se forme ; bientôt elle envoie ici des pasteurs, là des évangélistes, partout des colporteurs; plus tard elle ouvre des écoles ; quelques mois d'existence doublent et une année triple ses ressources. La Suisse avait devancé et la Belgique a suivi cet exemple. Dans notre patrie même, la province imita la capitale. Bien plus, des hommes, qui avaient commencé par décrier l'évangélisation, réduits au silence, finirent par évangéliser à leur manière. Aujourd'hui le nombre des églises et des écoles fondées par ces diverses sociétés est près d'atteindre à la moitié de celles entretenues par l'Etat; en quinze ans l'Évangile a conquis en France la moitié de ce qu'il avait mis trois siècles à conquérir! Mais tout cela se fait-il avec l'appui de l'homme? Non, au contraire, malgré ses persécutions, malgré les efforts du clergé romain, le mauvais vouloir de l'autorité, les intrigues, les procès et la prison. A l'heure où j'écris, cinq affaires judiciaires sont entamées, dix colporteurs bibliques ont leurs livres saisis, vingt pasteurs sont en lutte, et, au milieu de ces tracasseries de tous genres, l'Évangile avance; tel département, hier noir de catholiques, s'illumine aujourd'hui de cinq ou dix lieux de culte, flambeaux évangéliques ; et si l'évangélisation ne marche pas plus vite, ce n'est pas que les populations manquent à nos évangélistes, mais les évangélistes aux populations.

Maintenant, prononcez; voici la question : Quand l'évangélisation s'avance ainsi sur tous les points du globe à travers mille obstacles, ou bien inaperçue des hommes qui la poussent, peut-on croire que cette évangélisation soit l'œuvre de l'homme? Non, les hommes la méprisent, et toujours elle avance; les hommes la repoussent, et elle poursuit sa marche.; les hommes la combattent, et cependant elle prospère. Oui, l 'évangélisation chrétienne court, triomphante, à la conquête du globe, sans la volonté de l'homme, malgré la volonté de l'homme; c'est que levangélisation du monde, comme le germe de nos moissons, comme le cours de nos fleuves, comme la lumière du soleil, est vraiment l'œuvre de Dieu.

Mais, dira-t-on, cette œuvre que vous nous présentez comme s' accomplissant sans la volonté de l'homme, n'est-elle pas entre les mains des hommes eux-mêmes? N'est-ce pas par la volonté et ia puissance de ces missionnaires que cette évangélisation fait des progrès? Non, ces missionnaires ne sont que des instruments dans la main de Dieu ; ils vous l'avouent eux-mêmes ; ils plantent et arrosent, mais Dieu seul donne l'accroissement à leur œuvre ; et si vous en voulez une preuve, écoutez-nous quelques instants.

Il y a deux siècles qu'une œuvre du même genre, la conversion des Indiens de l'Amérique méridionale, fut entreprise par une société religieuse, vaste, riche, puissante, qui comptait dans son sein les princes de l'Église et les rois de l'Europe, par la Société de Jésus. La conversion au catholicisme et la civilisation de ces peuplades entre les mains de ces hommes instruits, riches et adroits, réussit d'abord au delà de toute espérance. Les sauvages étaient devenus des hommes intelligents et industrieux ; des ateliers de tous genres s'étaient élevés, des armées s'étaient formées, des habitations avaient été construites. Tout prospérait, lorsqu'un accident imprévu contraignit les Jésuites à abandonner ces établissements ; et aussitôt ces peuplades sauvages, livrées à elles-mêmes, abandonnèrent leur industrie, leurs habitations, leur vie paisible, leur nouvelle religion, pour aller vivre dans leurs forêts, insouciantes et libres. Pourquoi donc cette œuvre ne s'est-elle pas maintenue? N'était-elle pas aussi la conversion des païens? N'était-elie pas soutenue par

une riche et puissante société? Oui ; mais cette conversion extérieure à l'Évangile n'était réellement qu'une conversion à l'Église de Rome; cette soumission apparente à Jésus-Christ n'était qu'une soumission au pape; et, dès lors, l'œuvre croula, l'œuvre fut anéantie. Ce n'était pas l'œuvre de Dieu. Et ce que ces missionnaires romains n'ont pu faire, il y a deux siècles, avec leurs richesses, leur puissance et leur science, les missionnaires évangéliques l'ont accompli sans puissance, sans richesses, sans science humaine ; un seul livre à la main ! Mais ce livre était la Bible ; et la Bible est la Parole de Dieu. — Où donc est maintenant l'influence de l'homme dans l'évangélisation du monde? En vain je la cherche; je ne la trouve nulle part; et ici encore je répète avec conviction : L'évangélisation du monde s'accomplit sans la volonté de l'homme, malgré cette volonté ; cette évangélisation est donc l'œuvre de Dieu.

Voulez-vous un exemple dont vous-mêmes ayez été témoins? Voyez l'île de Taïti, déjà convertie par nos missionnaires : on y porte la messe protégée par le canon ; on essaie d'y faire goûter le catholicisme à la faveur des fêtes, de la musique et de l'eau-de-vie, et, malgré ces appâts si puissants pour le cœur de l'homme, la tentative romaine échoue au milieu des triomphes militaires. Ces persécutions réveillent au contraire la piété; les indigènes se serrent plus que jamais autour de la Bible, et les efforts pour déraciner la foi évangélique du milieu de ces contrées ne servent qu'à la développer dans les cœurs !

Enfin vous faut-il un exemple de ce que peut cet Évangile quand on le laisse paisiblement tomber et croître au sein d'une population? Jetez un dernier regard sur des îles voisines de Taïti. Il y a cinquante ans, les Sandwich n'étaient peuplées que d'hommes sauvages, errant nus dans les bois comme des bêtes féroces, ne se réunissant que pour porter la guerre à leurs voisins, dont ils dévoraient la chair après la victoire. Toute leur religion consistait à sacrifier à quelques idoles des victimes humaines. Des enfants précipités dans des gouffres, jetés au milieu des flammes, ou lancés dans les airs et reçus sur des piques, étaient pour eux des moyens de plaire à la Divinité. Aujourd'hui, c'est-à-dire cinquante années plus

tard, par l'influence cle l'Évangile, ces hommes ont quitté leurs forêts, élevé des habitations commodes, vêtu leurs personnes, étudié des arts mécaniques et l'agriculture. De nombreuses écoles existent au milieu d'eux, où hommes et femmes, enfants et vieillards, roi et sujets viennent étudier la Parole de Dieu. Des imprimeries y sont établies et nous envoient leur littérature. Ce peuple, naguère sans lois, en a fait aujourd'hui lui-même contre le meurtre, le vol, l'adultère et la débauche. Les femmes qui, il y a peu d'années, se livraient aux grossières passions des équipages européens, vivent maintenant dans la pureté, dirigent leurs maisons, élèvent avec soin leurs enfants et cherchent leur bonheur dans les joies domestiques.

Telle est la nature de l'évangélisation : elle est divine ; et tels sont ses résultats clans le monde : des centaines de milliers d'âmes converties. Mais savez-vous maintenant quel est le nombre de ces âmes qui restent encore à convertir dans les contrées païennes, sans compter celles qui sont parmi nous? Cinq cents millions de païens couvrent encore la terre ! cinq cents millions d'hommes qui attendent le salut de Christ; cinq cents millions d'hommes qui vous demandent l'Évangile ; cinq cents millions qui meurent jour après jour dans l'impénitence pour aller comparaître, pécheurs, devant le tribunal du Dieu vivant ! Vous qui avez tant reçu, sans avoir mérité plus que cette masse d'hommes, vous, élevés dans un pays paisible, civilisé, instruit, vous à qui les péchés ont été pardonnés, vous pour qui Christ est mort sur la croix, vous qui avez tout reçu gratuitement, ne ferez-vous rien pour cinq cents millions d'hommes privés de tous ces biens? Ah ! si l'un de ces pauvres sauvages, comprenant toute sa misère, pouvait se présenter à vous et vous dire : Pour l'amour de Jésus ton Sauveur, donne-moi une Bible, que j'y puise comme toi le salut! donne-moi une Bible, que j'y cherche le pardon de mes péchés ! donne-moi une Bible, que j'apprenne à fuir la colère éternelle ! une Bible, mon frère, pour l'amour de Jésus! elle peut me sauver! la refuseriez-vous? Non, ou bien il n'y aurait en vous ni l'âme d'un chrétien ni le cœur d'un homme. Eh bien, ce cri que ce païen ne peut vous faire entendre, parce qu'il ne connaît pas sa misère, les missionnaires qui l'entourent vous l'adressent

pour lui : une Bible, chrétiens, et vous pouvez contribuer au salut d'une âme! Qui de nous n'entendra pas cet appel? Quel riche ne voudra pas retrancher de son superflu le prix d'une Bible? Quel pauvre ne pourra pas s'unir à d'autres pauvres pour prendre, même sur son nécessaire, le prix d'une Bible? Quelle femme chrétienne ne voudra pas donner une heure de travail chaque mois pour acquitter le prix d'une Bible? Chrétiens, nous ne voulons pas vous presser davantage. Cette Bible est dans vos mains; elle vous a été donnée de Dieu, et, après y avoir puisé tant de trésors célestes et éternels, vous ne refuserez pas à une âme qui a faim de la parole de vie une parcelle de vos biens périssables; ce que vous aurez donné vous sera rendu au centuple, et de plus la vie éternelle dans le sein de votre Dieu !

XIIe DISCOURS.

(lisez GALATES, VI, 10.)

On a longtemps reproché aux protestants français de n'avoir pas fondé des établissements de charité. A ceux qui nous adressaient ce reproche nous aurions pu répondre qu'ils étaient les vrais coupables, car, pour que les protestants de France pussent exercer la charité envers leurs frères, il aurait fallu d'abord qu'on les laissât vivre, qu'on ne confisquât pas leurs biens, qu'on leur accordât les droits de citoyen et qu'on tolérât leur culte. Ce n'est pas aux galères, en exil, dépouillé, bâillonné, qu'on peut songer beaucoup à fonder des établissements de charité pour ses frères, et voilà cependant ce qu'ont été depuis la réforme jusqu'à la fin du siècle dernier les protestants français. Mais cette réponse nous ne voulons pas la faire , nous aimons mieux dire comme Jésus : « Venez et voyez. » Venez à Paris, à Saverdun, à Nîmes, à Montauban, à Sainte-Foy, à Orléans, et voyez : hôpital pour les malades, refuge pour les repenties, asile pour les orphelins, hospice pour les vieillards, écoles pour les pauvres. Voilà l'œuvre de la foi protestante

depuis qu'elle n'est plus comprimée ; cela ne vaut-il pas bien vos Sœurs de Charité ?

Mais c'est à d'autres que je dois parler ici, et ceux-ci n'ont pas besoin que je les justifie à leurs propres yeux. Ce dont ils ont besoin, c'est d'être excités à donner pour le soulagement de tant d'infortunes. Pour cela je ne leur dirai pas : Vous avez déjà fait quelque chose, faites encore davantage, non ; mais, contrairement à l'habitude, je leur dirai : Vous avez fait le plus, comment ne feriez-vous pas le moins ? Et si cette parole n'est pas suffisamment claire, vous allez bientôt me comprendre.

Il y a quelques années, la Grèce gémissait sous le joug musulman ; ses cris d'abord étouffés grossirent, traversèrent l'Europe et vinrent frapper votre oreille. Émus au récit de ses malheurs, vous n'avez eu qu'une voix pour demander son affranchissement et lui envoyer des secours. Ainsi vous avez soutenu l'étranger et vous avez bien fait.

Plus tard, quand des sociétés de Bibles et de Missions se sont formées, vous avez voulu contribuer à la diffusion de la vérité sur les quatre parties du monde. Ainsi vous avez concouru à la civilisation des païens, au salut de leurs âmes, et vous avez bien fait.

Oui, vous avez bien fait d'étendre vos compassions sur l'esclave grec jusqu'au sein de l'Asie et sur le stupide Hottentot à travers les sables de l'Afrique. Mais aujourd'hui vous ferez mieux encore en portant vos secours à ceux qui sont à vos portes, à ceux qui parlent votre langue, à ceux que votre patrie a vus naître. Vous avez entendu la voix qui venait de loin, n'entendriez-vous pas la voix qui vient de près? Vous vous êtes émus au récit des misères des étrangers, ne le serez-vous pas à celui des misères de vos concitoyens? Vos secours pour parvenir en Afrique traverseront-ils la France sans y laisser quelque chose? et les nécessiteux de votre patrie pourraient-ils dire, en les voyant passer devant eux : Voilà du pain et des vêtements qui vont au loin à des inconnus, et qui nous laissent, nous rapprochés et compatriotes, dans le froid, la misère et la faim ? Non, c'est la charité, j'aime à le croire, qui a ouvert vos cœurs à l'étranger, et la charité l'ouvrira plus large encore pour les enfants de votre patrie, pour les amis de votre pays, pour ceux

qui vivent à côté de vous et qui ont avec vous une même contrée pour berceau et pour tombe. Mais permettez-moi de vous donner un second exemple .

Placés comme vous l'êtes au milieu d'une population presque entièrement catholique, protestants, vous avez été plus d'une fois appelés au secours des membres de l'Église romaine ; votre main s'est tendue pleine et abondante vers la bourse d'un collecteur du bureau de bienfaisance, d'une Sœur de Charité et même d'un curé de paroisse. Vous avez voulu ainsi prouver votre tolérance ; vous avez fait comprendre que vous aviez de la charité même pour ceux dont vous déploriez les erreurs ; vous avez fait cela, et vous avez bien fait. — Mais si vous avez fait cela pour des hommes étrangers à votre église, ne le ferez-vous pas pour vos frères en la foi? pour ceux qui sympathisent avec vous dans tous leurs sentiments religieux? pour ceux qui avec vous ont un même Sauveur, lisent une même Bible? pour ceux qui vous appellent frères sans restriction aucune? pour ceux qui peuvent et veulent prier pour vous, vos familles et vos églises ? pour ceux qui avec vous ont une même espérance céleste? pour ceux que vous pouvez rencontrer dans la vie assis sur le même banc, dans le même temple, devant la même table, à la même communion ? — Dites : Que penseriez -vous d'une mère de famille qui, laissant sa maison en désordre, ses enfants affamés ou malades , irait au dehors offrir son pain aux passants ?

Mais peut-être ai-je à combattre une toute autre difficulté ? Peutêtre en est-il parmi vous qui seront disposés à me dire : Les nécessiteux que vous nous recommandez sont loin ; il en est de plus rapprochés ; vos protégés sont pauvres sans cloute, mais ce ne sont pas nos pauvres ; nos pauvres sont dans notre propre église, dans notre ville, et c'est à eux que nous ferons bien de porter nos secours.

Oui, « ce ne sont pas nos pauvres, » voilà l'expression qui caractérise bien l'objection qu'on nous présente. Mais, moi, je vous demande : Qu'appelez-vous vos pauvres? quelle est la condition à remplir pour avoir droit au titre de votre pauvre? Est-ce d'habiter votre maison, de venir frapper à votre porte? est-ce de circuler dans vos rues? est-ce le droit qu'acquièrent des demandes répétées, importunes? Prenez garde ! cette question n'est pas aussi oiseuse

qu'il vous le semble; un oui pourrait bien être la réponse à faire, et ce oui serait l'aveu d'une triste vérité. Oui, pour bien des gens, « nos pauvres » signifie ceux qui sont sans cesse à nous fatiguer de leurs demandes , et auxquels il faut bien donner pour s'en débarrasser ; « nos pauvres » signifie ceux auxquels nous n'oserions refuser sans rougir, parce qu'ils sont là affamés devant nos tables chargées, à demi nus en face de nos manteaux et de nos fourrures ; « nos pauvres » signifie ces administrateurs de charité qui nous sollicitent une liste à la main, où il faut bien placer son nom à côté de tant d'autres, sous peine d'être désignés comme plus riches et plus avares ; « nos pauvres » signifie, (j'ose à peine le dire !) nos pauvres signifie ceux qui courent nos rues, rôdent autour de nos fermes, sans mœurs et sans ressources, auxquels il faut jeter un morceau de pain, si l'on ne veut pas qu'ils nous l'arrachent de vive force ; « nos pauvres, » c'est-à-dire ceux qu'on redoute, ceux dont on a peur ! Ah ! si ce sont là ceux que vous appelez vos pauvres, ne décorez pas du nom de charité le motif qui détermine votre aumône ; un autre nom la caractériserait beaucoup mieux. En donnant à ces pauvres, c'est à vous que vous pensez ; ce n'est pas de la charité, c'est de l'égoïsme ; et si ce sont là vos pauvres, je comprends bien que ceux pour qui je parle ne soient pas de leur nombre. Mais si c'est à l'Apôtre que j'adresse cette question : Qui sont nos pauvres ? il me répond : « Faites du bien à tous, mais surtout aux domestiques de la foi.» Ce n'est donc pas ici une question de localité, mais une question de foi ; et votre charité chrétienne, pour se faire sentir, ne doit pas demander qui est près, qui est loin : mais qui est mon frère, qui est ma sœur. Il doit y avoir plus d'affection entre deux chrétiens habitants des deux pôles qu'entre deux voisins séparés par la foi ou l'incrédulité. Ce n'est pas aux enfants de sa propre mère que Jésus donne le nom de frères, c'est à ses disciples qui font la volonté de Dieu. Et ce ne seront pas les habitants d'une même ville, d'une même demeure, qui seront placés dans le ciel, car l'un sera pris et l'autre laissé, dit la Bible ; mais ce seront ceux qui dans toutes les nations s'appliquent à la justice et sont agréables à Dieu. Or, les orphelins, les vieillards, les malades, au nom desquels je parle, sont vos frères, vos condisciples en

Jésus-Christ et vos cohéritiers célestes ; ils espèrent vivre à côté de vous, non pas dans cette ville, mais dans la Jérusalem céleste; non pas durant quelques jours, mais pendant toute une éternité. Voilà ceux qui doivent s'appeler vos pauvres, alors même qu'ils ne touchent pas à votre cité, à vos quartiers, à vos demeures... Mais, que dis-je , ces pauvres sont vos pauvres dans tous les sens de ce mot, même dans le sens que je repousse ; ce sont les pauvres de votre propre ville, les orphelins de votre propre église, les vieillards qui peut-être ont servi votre enfance ; car ces asiles divers s'ouvrent aux infortunés de tous genres que vous-mêmes pouvez y diriger; ces établissements n'appellent pas seulement vos secours; ils réclament aussi vos orphelins, vos indigents, vos vieillards, pour vous rendre d'une main ce qu'ils auront reçu de l'autre ; tout l'avantage qu'ils ambitionnent, c'est lapeine d'administrer pour vous, de surveiller pour vous et d'instruire pour vous ces infortunés.

Jusqu'à présent je n'ai parlé qu'à votre conscience en rappelant le devoir qu'impose la qualité de compatriote et de coréligionnaire. Mais je puis en appeler à votre cœur, car je parle en faveur de vieillards impotents, de malades incurables, et, les plus à plaindre, déjeunes détenus. Chacune de ces circonstances est déjà un désavantage ; que sera-ce donc que leur triste réunion sur une même tête ? Pour le comprendre, comparez à cette position celle de tant d'autres infortunés : qu'un homme soit entouré de parents ; s'il est pauvre seulement, c'est déjà pour lui une calamité. Pauvre, cela veut dire sans amis, privé de vêtements, de demeure, exposé à la faim ; pauvre, cela signifie abandonné à soi-même, méprisé qui que l'on soit, et méprisé précisément parce qu'on est pauvre. Qu'un enfant soit riche, s'il est orphelin, il excite la compassion. Qui remplacera cette mère attentive? qui tiendra lieu de ce père dévoué? L'argent donne des serviteurs, mais l'argent ne donne pas un père et une mère. Jamais une maison étrangère ne lui vaudra le foyer de famille où l'affection embellit tout, excuse tout, supporte tout. Avec de l'or il trouvera l'abondance, le luxe, la science, des amis de sa fortune ; mais avec de l'or on pleure encore la perte d'un cœur aimant. Qu'une femme soit à la vigueur de l'âge ; par le fait seul qu'elle est femme, dans une société telle que la nôtre,

elle a bien des motifs pour nous porter envie : plus dépendante de l'opinion , moins libre dans ses volontés, elle passe sa vie à attendre et à obéir. Mais que sera-ce si vous réunissez deux ou trois de ces infortunes, si vous êtes à la fois pauvre et infirme, vieillard et malade, femme et orpheline? Pauvres qui m'entendez, vous avez du moins des bras vigoureux pour gagner votre vie ; mais que feriez-vous si l'on vous retirait encore ces forces? Enfants qui manquez d'expérience, vous avez du moins un père, une mère, pour fournir à vos besoins, mais que seriez-vous, faibles et chétifs, si la mort vous enlevait ensemble votre père et votre mère ? Orphelins qui êtes là, vous avez quelque fortune et ainsi des amis, ou du moins vous avez la santé et le travail, richesse du pauvre ; mais si vous perdiez en un jour fortune, amis, force et travail, dites, orphelins qui êtes là, que feriez-vous? Iriez-vous de porte en porte demander du secours? Non, vous n'oseriez pas ! et en eussiez-vous le courage, vous verriez que la porte se referme souvent malgré la main vide qui veut la retenir ! Que feriez-vous donc ! Vous mourriez de froid, de misère et de faim ; ou bien vous apprendriez peutêtre que quelques amis chrétiens se sont émus à l'histoire de vos malheurs, qu'ils vous ont élevé une demeure , choisi des maîtres, et qu'ensuite ils sont allés d'église en église tendre pour vous la main devant vos frères air nom de Jésus -Christ ; et à cette nouvelle vous béniriez ce Jésus qui aurait inspiré cette pensée d'amour ; vous béniriez ces amis qui l'auraient exécutée; vous béniriez ces frères qui auraient donné leurs offrandes. Eh bien, vous tous qui m'écoutez, vous n'êtes pas cela; non, vous n'êtes pas à la fois pauvres et enfants, vieillards et infirmes, femmes et orphelines ; mais ce que vous n'êtes pas, d'autres le sont ; ce que je viens de supposer pour vous est une triste réalité pour eux, et ces divers infortunés font ce que vous auriez fait : comme ils allaient mourir de froid, de misère ou de faim, ils ont trouvé des chrétiens qui, comptant sur le concours de leurs frères, leur ont donné maison, maîtres et parents. Déjà ils bénissent Jésus qui a inspiré ces œuvres de charité, déjà ils bénissent ceux qui les ont entreprises; il ne leur reste plus qu'à bénir ceux qui les auront soutenus, et nous avons quelque confiance que ces bénédictions-là tomberont sur vos têtes.

» Toujours donner, toujours donner, diront quelques personnes » avec humeur; toujours donner, à la fin on se lasse et s'épuise. » Aujourd'hui aux orphelines, demain aux indigents, plus tard » pour les sociétés de Bibles ou de Missions ! Pour y suffire il fau- » drait avoir des mines d'or !» Et à l'expression d'ennui et de regret qui accompagne ces paroles on comprend que « toujours donner, » pour ces personnes, est un véritable supplice. Mais écoutez-nous.

Il est un Etre pour lequel donner, toujours donner, paraît être l'occupation de préférence; et vous, qui de Lui avez tout reçu, vous en savez quelque chose : donner l'existence à des milliers d'êtres depuis des milliers de siècles, voilà sa joie et sa vie; et quand ces êtres ont reçu l'existence (et c'est de vous que je parle, mes frères), quand ce Dieu vous a donné l'existence, 11 vous donne encore la santé qui la conserve, les parents qui l'embellissent, les biens qui la rendent plus douce. Après vous avoir tant donné, Dieu aussi pouvait bien s'arrêter et se dire : « C'est assez que de donner la vie, le mouvement et l'être à des millions de créatures auxquelles je ne dois rien. » Mais non, donner, toujours donner est sa seule pensée; cette vie terrestre n'était pas assez longue à son gré, et il vous a donné une vie éternelle. Cette terre n'était pas assez belle pour vous, et il vous a ouvert le ciel! Donner, toujours donner, a été sa devise. Habitués à tant recevoir de lui, vous avez oublié la source de ces dons, et maintenant votre ingratitude s'élève pour dire : Dieu de bonté, mais de justice, arrête-toi; l'homme, couvert de tes bienfaits, se révolte contre toi, t'oublie, te méprise, et tombe dans le péché. — Non, s'écrie ce Dieu par sa Parole, donner, toujours donner! et si l'homme tombe dans le péché, je lui donne mon pardon, je lui donne mon Fils, je lui donne en pur don la vie et l'éternité. Donner, toujours donner, c'est la vie de Dieu! — Incrédule par sa nature, l'homme refuse de croire au don de ce Fils et de ce ciel, il laisse là l'Évangile et garde son péché, il repousse le Sauveur et retient son orgueil ; il s'est tellement éloigné de son Dieu que par lui-même maintenant il ne peut plus y croire, et son endurcissement s'élève et crie à Dieu : Tu as assez attendu, retire ta patience; frappe l'homme qui refuse de croire à ton amour et qui croit à sa

propre vertu! Puisqu'il ne veut pas du ciel que tu donnes, laisselui ton enfer qu'il mérite! — Non, répète Dieu par sa Parole, donner, toujours donner! Si les hommes ne veulent pas croire, je leur donnerai mon Esprit pour les conduire à la foi; s'ils ne se convertissent pas aujourd'hui, je leur donnerai encore la journée de demain, et s'ils me repoussent, je reviendrai encore à leur lit de mort leur offrir mon pardon ; ils comprendront peut-être alors que pour moi donner, toujours donner, c'est tout; car mon nom, c'est amour et charité !

Mes frères, ce n'est pas moi qui vous prie de donner; ce ne sont pas non plus vos frères infortunés ; c'est le Dieu qui vient de vous parler! Voyez ce que vous avez à faire. Pour moi, il ne me reste qu'un vœu à exprimer : c'est qu'après tant de dons, Dieu vous en fasse encore un : qu'il vous donne la charité!

XIIIe DISCOURS.

(lisez matth. xxvii, 39 a 45.)

La sentence est portée, le Sanhédrin l'a dit : Jésus doit mourir; il est conduit à Golgota, cloué sur une croix, donné en spectacle au peuple, aux soldats et aux prêtres. Celui qui s'est dit le Fils du Très-Haut ne fait plus de miracles ; il est là, humilié, misérablement suspendu à un bois, et la foule triomphante lui crie : « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix et nous croirons en toi ! »

Et vous, mes chers lecteurs, vous reportés à dix-huit cents ans en arrière de notre époque, vous, sur Golgota, témoins de cette scène, incertains si Jésus était ou non un envoyé céleste, ne lui auriez-vous pas peut-être aussi demandé, comme preuve de sa mission, de descendre de la croix pour vous convaincre et vous donner la foi? Et cependant il ne l'a pas voulu. Pourquoi? N'aurait-ce pas été un argument invincible? Qui établit le mieux la divine mission de Jésus, qu'il descende de la croix ou qu'il y reste fixé? « Qu'il en descende, » direz-vous sans doute, et moi je vous réponds : « Qu'il y reste. »

Si ceux qui lisent ou entendent ces paroles pouvaient m' interrompre maintenant, il me semble que quelques-uns me diraient : Mais ne comprenez-vous pas que, si Jésus, les pieds et les mains transpercés de clous enfonces dans le bois, et ainsi solidement suspendu, ne comprenez-vous pas que, si Jésus, dans cet état, avait réussi à descendre de sa croix, par ce fait seul il eût fait un miracle, et que ce miracle, vu de tous, les aurait tous convaincus, convertis, contraints à croire malgré eux, et qu'il aurait bien fallu se rendre à une telle évidence? Pourquoi donc Jésus ne descend-il pas de la croix? — Pourquoi, dites-vous? Attendez, je vais bientôt vous le dire. Mais, avant de vous répondre, laissez-moi vous dire que ce miracle n'aurait pas converti les Juifs incrédules, et en voici la preuve. Un jour, Jésus, au milieu des grandes troupes qui le suivent, guérit un homme aveugle et muet, en sorte qu'à l'instant ce même homme voit et entend. Les Juifs sont témoins de ce prodige ; ils ne peuvent le nier, ils l'ont vu de leurs yeux ; l'homme es en leur présence ; il est venu aveugle et muet ; maintenant il s'en va voyant et parlant. Que font ces Juifs ? Nient-ils le miracle? non ; croient-ils et se convertissent-ils? non. Que font-ils donc? Ils disent à Jésus : Tu as fait un miracle, mais tu l'as fait par la puissance de Satan... Je vous demande, que pouvait faire Jésus pour convaincre de tels hommes? Guérir dix aveugles au lieu d'un? ressusciter vingt morts au lieu d'un? Mais ces hommes n'auraient-ils pas encore répondu : Tu as fait vingt miracles, cent miracles, c'est vrai; mais tu les a faits par le pouvoir du démon? Et aujourd'hui ces mêmes Juifs, devant ce même Jésus, le défiant de descendre de la croix, s'il leur avait accordé leur demande, ne lui auraient-ils pas crié : Oui, tu es descendu, mais descendu par la puissance de Satan? Tu n'es pas le Fils de Dieu, mais un démoniaque, et nous allons te lapider. Ma supposition n'est ni téméraire ni hasardée : je juge les Juifs d'après eux-mêmes ; ce qu'ils avaient fait la veille, ils l'auraient fait le lendemain, et si Jésus, descendu de la croix plein de vie, était venu se jeter à leurs pieds pour les supplier de se rendre à l'évidence, les Juifs l'auraient qualifié de démon et ne se seraient pas convertis.

Contre ma supposition qu'avez-vous à répondre? Pensez-vous

qu'un miracle de plus n'était pas inutile? que d'ailleurs le moment eût été bien choisi? que Jérusalem, préoccupée de ce jugement, le peuple en foule accourant sur Golgota, les sacrificateurs, les prêtres, les scribes venus aux pieds de la croix, étaient des circonstances précieuses dont il aurait fallu profiter, dans l'espoir que ce dernier prodige de la descente de la croix aurait été plus efficace que tous les autres, et dites-vous encore : Pourquoi Jésus n'est-il pas descendu de la croix? — Pourquoi? Attendez, je vais bientôt vous l'apprendre ; mais, avant de vous répondre, laissez-moi vous dire que, ce nouveau et dernier miracle se fût-il accompli, les Juifs n'en auraient pas cru davantage, et en voici la preuve : ils réclament un dernier prodige; eh bien, le voici plus grand, plus éclatant que celui qu'ils demandent. Jésus ne descend pas de la croix, il y reste et expire; mais aussitôt le voile du temple se déchire avec violence ; Golgota tremble sous leurs pieds ; les morts sortent de leurs tombeaux, et, revêtus de leurs linceuls, ils se promènent sous leurs regards ; le ciel en deuil se voile de ténèbres, le soleil retire sa lumière; la nature entière, triste, pleure la mort du Fils de Dieu. Frappés d'épouvante et d'admiration, les soldats romains qui, quelques heures auparavant, couvraient Jésus de railleries, se partageaient ses lambeaux, les soldats romains venus pour le garder s'écrient : Certainement celui-ci était le Fils de Dieu! Le centenier lui-même, un païen, à ce spectacle rend gloire à Dieu dans son cœur, et laisse échapper ces paroles : « Cet homme était juste ! » Ces prodiges sont-ils assez grands? Eh bien, les Juifs ont-ils cru? se sont-ils convertis? Non ; une heure plus tard, les pharisiens ont demandé des soldats pour entourer le sépulcre ; en parlant de Jésus àPilate, ils l'appellent un séducteur; les prêtres paient les gardes du sépulcre pour répandre un mensonge et restent incrédules malgré leur conviction ! Que faire pour implanter la foi dans de pareils hommes? Fallait-il renverser le temple au lieu de déchirer le voile? ouvrir un millier de sépulcres au lieu de quelques-uns? anéantir le soleil au lieu de l'obscurcir? Mais ces Juifs auraient bouché leurs oreilles au bruit du temple croulant sur sa base comme ils les ont fermées à celui du voile lacéré par l'orage; ils auraient fermé les yeux devant des milliers de morts ressuscités

comme ils l'ont fait devant le fils de la veuve de Nain, devant Lazare, devant Christ, devant les quelques-uns qui alors même parcouraient les rues de la ville sainte ; ils auraient nié la disparition du soleil comme ils ont nié les ténèbres qui vinrent l'obscurcir, et plutôt que d'y croire ces incrédules auraient allumé des flambeaux pour faire mentir Dieu et remplacer l'astre du jour! Encore une fois, ma supposition n'est ni téméraire ni hasardée; je juge les Juifs d'après eux-mêmes, et Jésus serait descendu vivant de la croix, les mains cicatrisées, le sein transpercé, qu'ils n'auraient pas mieux cru qu'ils ne l'ont fait au bruit du voile se déchirant, à la vue des morts sortant des sépulcres, du soleil se couvrant de ténèbres; ils l'auraient repris, recloué sur la même croix, avec les mêmes clous, et la même incrédulité dans le cœur.

Peut-être commencez- vous à penser, comme nous, qu'un miracle de plus n'aurait pas converti un Juif de plus. Mais si, nous transportant à Golgota, au jour et à l'heure de la crucifixion, nous eussions adressé ces mêmes réflexions à la foule juive, pensez-vous qu'elle se fût laissé persuader aussi facilement que vous? Non ; il me semble l'entendre nous poursuivre toujours de ces mêmes paroles : « Mais pourquoi Jésus ne descend-il pas de la croix? S'il est le Fils de Dieu, qu'il descende, et nous croirons en lui; nous ne voulons pas tant de miracles; nous n'en voulons qu'un seul, qu'il descende! Pourquoi ce Jésus ne descend-il pas de la croix? » — Pourquoi? attendez, je vais bientôt vous le dire. Mais d'abord, peuple juif, laisse-moi te parler. Toi que je trouve aux pieds de la croix, insultant un être qui, à tes yeux, est au moins un malheureux à plaindre ; toi qui, ce matin, devant le tribunal de Pilate, criais à plein gosier : « Crucifie-le ! crucifie-le ! » et qui, au magistrat païen désireux de pardonner, répètes ton cri de rage : Crucifie-le! crucifie-le! » peuple inconstant, n'est-ce pas toi qui, hier, aux portes de Jérusalem, courais au-devant de Jésus, jonchais de fleurs sa route et criais : « Hosana ! hosana ! gloire au fils de David? » N'est-ce pas toi, peuple ingrat, que ce Jésus nourrissait au désert quand tu manquais de pain? N'est-ce pas toi qui voulais alors le faire ton roi, le mettre sur un trône? Peuple lâche, qui insultes au malheur impuissant, n'est-ce pas toi que ce Jésus guérissait

dans les rues de Jérusalem? à toi qu'il rendait la vue, la parole, la santé, la vie? Toi qui l'outrages, ne le préservais-tu pas naguère de la vengeance d'Hérode et de la fureur des prêtres auxquels aujourd'hui tu prêtes la main? Peuple inconstant, lâche et ingrat, qui crucifies aujourd'hui celui que tu encensais hier, tu es bien toujours le même, le peuple de tous les siècles, renversant le lendemain l'idole que tu dressais la veille, te mouvant comme une machine au gré des grands et des scribes qui te trompent. Tu veux avilit tout des émotions puissantes, crimes ou vertus, et tu viens à Golgota en foule, te poussant, te heurtant, pour voir expirer un homme dont jadis tu écoutais les paroles avec admiration. Si tu voulais finir par crucifier Jésus, il ne fallait pas commencer par l'adorer ; alors ta conduite conséquente mériterait quelque attention ; mais après tant de contradictions avec toi-même, comment veux- tu qu'on écoute ta parole et sympathise avec tes railleries?

Cette réponse eut peut-être réduit au silence le peuple qui criait : « Descends de la croix ; » mais après lui venaient les sacrificateurs et les scribes répétant les mêmes paroles, et s'ils ont redit à Jésus les injures et le défi de la populace, nous pouvons supposer qu'à nous aussi ils auraient su faire une réponse ; il me semble les entendre nous dire : « Que ce peuple juif soit inconstant, ingrat et lâche, c'est possible; mais ce n'est pas de lui qu'il s'agit; jusqu'ici vous avez raisonné, argumenté en sa faveur et accusé le peuple; mais, de grâce, répondez une seule chose : Pourquoi, pourquoi Jésus ne descend-il pas de la croix? » — Pourquoi? Attendez, je vais bientôt vous le dire; mais répondez vous-mêmes, sacrificateurs, prêtres et scribes, qui êtes-vous? N'est-ce pas à vous que Jésus a dit si souvent : Race de vipères, hypocrites, sépulcres blanchis au dehors et pleins de pourriture au dedans? N'est-ce pas vous qu'il accusait d'avarice, d'orgueil, d'impureté? vous qui vingt fois avez cherché à le faire périr parce qu'il dévoilait vos vices au peuple que vous trompiez, vous qui lui tendiez des pièges pour l'accuser de révolte auprès du gouverneur, de blasphème d'après Moïse, de cruauté devant le peuple? N'est-ce pas à vous qu'il a fermé vingt fois la bouche quand vous l'interrogiez sur la loi, quand vous l'accusiez de violer le sabbat, quand vous ameniez devant lui une

femme adultère condamnée par vous et par lui pardonnée? N'est-ce pas votre haine pour sa sainteté dévoilant votre formalisme, votre vengeance contre sa sévérité condamnant vos vices, qui vous ont portés à l'accuser, le juger, le condamner et le pendre à ce bois? Devons-nous beaucoup de confiance à des hommes inspirés par la colère et courant au meurtre au nom du Dieu de miséricorde ? Si vous aviez eu un vrai zèle pour cette loi de Dieu dont vous vous dites les défenseurs, vous auriez examiné lentement, et non à la hâte, de jour, et non de nuit, Moïse et les Prophètes à la main, si Jésus était ou n'était pas le Christ ; si vous aviez eu un peu de foi à cette Parole de Dieu, vous auriez désiré et non redouté qu'il fût en effet le Sauveur d'Israël. Mais non, son arrêt était porté dans votre cœur avant qu'il fût articulé par Gaïphe; vous aviez juré sa mort, et dès lors un Judas, des faux témoins, des mensonges, des calomnies, tout vous était bon ! Et vous, au nom du Dieu de vérité et d'amour, vous portez une sentence de mensonge et de meurtre ! Cependant je veux admettre qu'à vos yeux Jésus fût coupable, que vous ayez cru bien faire de l'envoyer à la mort ; mais qu'êtes-vous venus faire ici, sur le lieu du supplice? Est-ce donc un spectacle à réjouir le cœur d'un prêtre que la vue d'un homme qui expire dans une cruelle agonie? Est-ce donc les paroles d'un sacrificateur que des paroles de moquerie, d'insulte et d'ironie? Quoi! vous dites à Jésus de descendre, et vous avez la persuasion qu'il ne le peut pas ! Vous le nommez le- Christ, le roi d'Israël, et vous le croyez un imposteur! Ah! si vous aviez dans le cœur quelque sentiment digne de votre Dieu, au lieu de tout cela, ne plaindriez-vous pas celui que vous blâmez? ne prieriez-vous pas pour celui que vous outragez? Sacrificateurs du Dieu de miséricorde, votre place est au temple ; dans ce moment vous devriez offrir des taureaux et des génisses pour apaiser le souverain Juge de celui qui, selon vous, a mérité la mort. Mais non, vous êtes là, au pied de la croix, repaissant vos yeux du triomphe de votre haine; vous délectant à la vue du sang que vous avez tant souhaité voir couler, et, peu satisfaits de cette horrible vengeance, vous l'aggravez par la torture de vos paroles outrageantes, de vos rires moqueurs ! Prêtres du Dieu vivant, estce là votre place? Ce jour est pour vous le jour le plus saint de l'an-

née, et vous abandonnez le temple, l'autel, le sacrifice, votre Dieu, pour venir voir expirer des criminels et vous mêler à la vile populace? Prêtres du Dieu vivant, indignes de ce nom, devons-nous beaucoup de confiance à vos paroles, à vos accusations? Pouvons-nous sans horreur écouter et répéter avec vous ces paroles impies et dérisoires : « Descends de la croix et nous croirons en toi? »

À ces mots, les prêtres furieux, le peuple irrité se réunissent pour nous vociférer cette réponse : « Il ne s'agit pas de nous, il s'agit de Jésus ; vous ne répondez pas ; dites, dites-nous pourquoi ne descend-il pas de la croix?» — Pourquoi? je vais bientôt vous le dire; mais d'abord écoutez-moi. S'il ne descend pas de la croix, voyez ce qu'il y fait; vous, vous l'injuriez, et lui à vos injures répond par le silence; vous, vous oubliez que c'est le jour de la préparation du sabbat, et lui entonne le psaume de David : Eloï, Eloï, lama sabactani? vous, vous abandonnez vos affaires, votre famille, qui vous attendent, et lui recommande sa mère à son ami, et s^on ami à sa mère; vous, vous lui donnez du fiel à boire, vous transpercez son sein d'une lance et vous le maudissez, et lui prie pour vous. « Oh! mon Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu'ils font! »

« Mais, pour la dernière fois, laissez là, laissez là tout ce qui vous éloigne de notre question ; pour la dernière fois, pourquoi Jésus n'estil pas descendu de la croix? » Pourquoi, dites- vous? pourquoi? Ah ! malheureux, le voici, pourquoi! écoutez : c'est pour vous, pour votre bien, pour votre salut éternel ! Pourquoi? parce qu'il voulait vous sauver, malgré vous, parce que sa mort expiatrice devait effacer vos péchés ! Pourquoi? parce que, s'il était descendu de la croix, la vengeance de Dieu aurait toujours pesé sur vos crimes, et qu'en y restant il apaisait la colère de votre juge, vous réconciliait avec votre Père ; il a voulu non se sauver, mais vous sauver! Il a voulu, non se conserver la vie, mais vous donner la vie éternelle ! Pourquoi? parce qu'il ne voulait pas s' épargner à lui-même des souffrances, mais qu'il voulait vous arracher, vous, aux tourments de l'enfer! S'il était descendu il ne serait pas mort, le sacrifice n'aurait pas eu lieu, et vous seriez encore, dans vos fautes, condamnés pour une éternité! Mais il a voulu mourir afin qu'il vous res-

tàt encore après lui, après vos injures, après votre crime, qu'il vous restât encore un moyen de pardon sur la terre, et un intercesseur dans le ciel. — Pourquoi? parce qu'il vous aime malgré vous, plus que vous, plus que lui-même, et que, lorsque vous croyez lui arracher la vie, lui vous la donne, et tandis qu'il aurait pu, d'un seul acte de sa volonté, descendre de sa croix, confondre vos paroles orgueilleuses, briller à vos yeux de tout l'éclat de sa divinité, il a mieux aimé rester sur cette croix, entendre vos blasphèmes, dévorer vos insultes, s'anéantir devant vous, hommes, lui Dieu, afin de vous pardonner, de vous sauver, de vous bénir, de vous donner une vie éternelle ! « Oh! Jésus, malheur à nous si tu fusses descendu de cette croix ; malheur à nous, couverts de péchés; malheur à nous, sans avocat auprès de notre Juge ! Que serions-nous devenus si ton Père nous avait traités comme nous l'avons mérité, nous, pleins d'ingratitude envers notre Créateur, d'injustice envers nos frères, d'impureté en nous-mêmes? que serions-nous devenus abandonnés à notre propre justice, nous, injustes devant le Dieu de sainteté? Oh ! malheur à nous, malheur à nous, si tu n'étais pas mort sur la croix pour porter la malédiction due à nos crimes ! et béni sois-tu, Seigneur, pour être resté sur cette croix, où nous aurions été obligés de monter à ta place et pour une éternité ! Béni sois-tu pour n'avoir pas exaucé la demande insensée de ces juifs incrédules ; béni sois-tu, toi qui es mort pour nous, toi qui nous pardonnes, qui nous ouvres le ciel si nous croyons en toi ! »

XIVe DISCOURS.

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