‹ Le culte et les fêtes d'Adônis-Thammouz dans l'Orient antiqueChapitre 113 sur 138 · Helbig, Musées de Ruine, I, p · texte numérisé non relu

Helbig, Musées de Ruine, I, p

LES MONUMENTS DU CULTE d’aDONIS

perpétuer jusqu’au cœur du monde moderne la légende touchante et l'image du dieu Adonis. Et, si certaines circonstances ont concouru malheureusement à la destruction d’un grand nombre de ces œuvres, il faut reconnaître aussi que bien peu de cultes antiques ont eu la bonne fortune d’une telle variété et d’une telle richesse de représentations figurées.

CONCLUSION

L’imagination enfantine et simple des peuples orientaux a conçu et créé ses dieux sous un caractère et des proportions, sinon toujours harmonieux, du moins toujours expressifs et précis, de telle sorte que le principe, l’idée, le dogme enfermé dans cette figure divine y demeure comme distinct et y transparaît dans toute sa clarté et toute sa nudité. Il nous aura donc sulïî d'avoir indiqué, dans leurs contours les plus marqués, les aspects multiples d’Adônis-Thammouz, pour que. de tous les symboles métaphysiques de ce mythe, de toutes les formes de ce culte et de tous les vestiges artistiques qu'il nous a laissés, se dégage d’elle-même et sans effort une conception synthétique du dieu dont les images flottantes et les incarnations diverses semblent tout d’abord voiler la véritable expression. En réalité, c’est à cette expression profonde et vivante qu’il nous faut revenir; c’est elle que doivent concourir à mettre en lumière tous les témoignages historiques, tous les monuments d’art qu’il est possible de grouper et d’ordonner autour d’une divinité. C’est là le but unique du savant et de l’historien, et c’est avec raison que Jules Soury écrivait, à propos des fouilles de Phénicie, ces lignes judicieuses : « Uniquement occupé en apparence à déblayer des nécropoles, à dessiner des bas-reliefs, à mesurer des sarcophages et à estamper des inscriptions, le savant digne de ce nom sait

CONCLUSION

retrouver sous la cendre des civilisations les plus lointaines quelques étincelles du feu sacré, certains vestiges des choses saintes à jamais évanouies. Le succès d’une mission archéologique peut même se mesurer au nombre ou à l'importance des découvertes de cette nature. Ce n’est certes point pour en extraire des blocs de pierre sculptés qu’on remue en tout sens le sein de la terre : c’est pour rendre à la lumière l’idée humaine qui s’y est empreinte1. » Nous voudrions donc qu’au delà des images brillantes, mais purement extérieures, de ce culte d’Adônis, on pût apercevoir la prodigieuse, multiple et universelle expression d’une divinité qui résume en elle des siècles d’efforts et de constitutions théogoniques, et qu’au delà encore de cette révélation religieuse, on pût deviner et sentir toute une humanité en marche, la voir s’agiter et s'organiser dans les ténèbres de ses premières luttes et de ses premiers travaux, prendre conscience d’elle-même et se hiérarchiser selon des lois naturelles et harmonieuses, pour se réaliser et s’incarner enfin dans ses arts, ses sciences et les images de ses dieux. Ainsi, par une évolution fatale, c’est dans cette physionomie divine, façonnée par l'incessant travail des générations successives, que vient se synthétiser et se condenser le code moral et social, non seulement d’un peuple, mais de tout un ensemble, de toute une famille de peuples, non seulement d’une époque, mais de tout un cycle, de toute une longue suite de siècles. Dans l’étroite perspective d’un temple se déroule, en formes vivantes, en évocations

1. Jules iSoury, La Phénicie { Reçue des Deux-Mondes , 15 décembre 1875, p. 807-808).

conclusion

précises et passionnées, toute une civilisation pleine de lumières et dont les croyances, les idées, les mythes, les sciences, les arts palpitent encore dans des vestiges éternels. De cet amas de poussières, de choses mortes, l’historien peut, à la clarté d’une légende divine dont il a pénétré le sens profond, faire resurgir toute une vie antique, avec son rayonnement, son labeur et sa joie. A travers les lentes et dures recherches des archéologues et des historiens, au delà des rares textes d’une épigraphie souvent obscure, s’ouvre l’éclatant spectacle d’une terre morte que la vie a reconquise, où s’agite et fourmille de nouveau, sous le regard émerveillé du savant, toute la fermentation féconde et superbe de l’Asie ancienne.

Voici Adonis, avec ses formes etses noms innombrables, avec ses déesses parèdres, avec son cortège d’attributs et de symboles. Le héros hellénique s’est effacé. Fidèle à sa tradition mythique, l’antique Thammouz, dont l’origine se confond avec les origines des premiers peuples, ressuscite de nouveau, dissipe les brumes dont l’avait enveloppé une mythologie tardive et déjà inconsciente, et réapparaît dans sa forme élémentaire de dieu solaire. Principe éternellement agissant et éternellement rajeuni, il sort des entrailles mêmes de la terre, se confond avec les forces vitales de l’univers, avec les lois directrices des énergies de la nature. 11 déploie dans toutes les familles des êtres, de l’homme à la matière la plus inerte, sa fécondité infatigable, sa force de reproduction et d’éternité. Il est la matière vivante, où s’unissent le principe aclif et le principe passif de toute création, il est le dieu dont l’initiative victorieuse impose aux éléments sa

CONCLUSION

volonté toute-puissante ; mais — et c’est là l’explication de sa prodigieuse vertu sociale — il est aussi l’homme, l’homme actif, fécond, nourri de génie et d’espoir, l’homme fondateur de cités, et édifiant, sur les assises de ses temples, les lois équitables qui multiplient les prospérités, l’homme pacifique et laborieux, dont les Phéni ciens semblent avoir voulu réaliser l’idéal. Dès lors, le voici mêlé à toutes les entreprises et à toutes les actions des hommes : il préside aux industries des villes, il protège les travaux des campagnes, il s’assied à la proue des navires phéniciens et s’installe, porté par eux, dans les comptoirs et dans les îles. Il est devenu, par l’universalité de son action bienfaisante, une sorte de puissance favorable, associée aux tentatives humaines ; aussi l’entoure-t-on d’une vénération quotidienne et souveraine, d’un culte permanent dont chaque symbole apparaît comme une image de la vie du dieu. Ses temples se dressent, ses. fêtes se déploient; par l’immensité même de sa conception, il emplit d’une sorte d’ivresse vertigineuse l’imagination syro-phénicienne. Semblables aux premières pleureuses qui ensevelirent le dieu dans les plaines de la Chaldée, les femmes de Byblos se déchirent le sein, et troublent de leurs lamentations et de leurs prières le silence des nuits tragiques. Au seuil des temples, aux portes des maisons, dans les campagnes, le long de la mer, les cris et les plaintes se prolongent et se répondent de ville en ville : tout un peuple pleure son dieu mort. Dans les bois sacrés, à l’ombre des pins symboliques, dans le délire d’une musique douloureuse, la grande prostitution mêle aux hymnes les gémissements voluptueux des prêtresses et des courtisanes ; ailleurs,

CONCLUSION

les pèlerins, saisis d’une frénésie divine, se jettent au milieu des danses des prêtres et s’unissent au dieu par le sacrifice de leur virilité. Epuisés par l’exaltation de leur propre rêve, les fidèles s’anéantissent dans la conception sublime d’un mystère divin auquel ils participent, où ils pénètrent, et par lequel ils communient avec la divinité. Et pendant ce temps, au cœur du Liban, dans la vallée sombre et délicieuse d’Aphaca, Adonis ensanglanté expire sur le cœur d’Apbrodite, le fleuve roule le sang divin, et le sacrifice se consomme dans la douleur universelle. Puis, comme le flux et le reflux d’une vie intarissable, la joie et la lumière resplendissent de nouveau avec la divinité ressuscitée. La nature et les êtres brisent les ténèbres qui les enveloppent, les sèves gonflent les arbreset les plantes, le monde entier se délivre de la mort et semble renaître. Adonis rayonnant est sorti du tombeau, et il emporte les âmes des hommes dans l’ouragan de sa gloire.

Ainsi se déroule, dans des transports de joie et des accablements de douleur, la fête symbolique d’Adônis. Et voici le dieu maître du monde, étendant sur tous les peuples sa domination religieuse. Du Tigre à l’Ibérie, de l’Égypte à la Cappadoce, la même plainte rituelle fait gémir le monde antique. Les civilisations s’ouvrent à cette influence puissante : les mythologies, les philosophies, les moeurs, les traditions se transforment sous l’action nouvelle. D’ailleurs, à son étendue, à sa durée, à son éclat, il est aisé de mesurer l’influence sociale du culte d’Adônis. Il a façonné des nations entières dont il a été comme le génie intérieur : c’est ainsi que Byblos a peu à peu abandonné sa gloire maritime pour devenir la ville sacrée du

CONCLUSION

dieu, la « sainte Byblos », le lieu de pèlerinage vénéré de toute la terre et où affluaient les étrangers de tous pays. Ailleurs, le dieu a marqué son passage par des vestiges plus superficiels, mais toujours liés étroitement aux coutumes de la race et aux traditions populaires. 11 n’est pas un rivage de la Méditerranée qui n’ait vu quelque jour Adonis aborder en conquérant. Et on peut suivre encore cette marche éclatante aux traces qu’elle a laissées.

Le soin pris par le christianisme naissant de faire concorder ses dogmes et ses fêtes avec les dogmes et les fêtes du paganisme a singulièrement favorisé la transmission et la persistance de ces dernières traditions. Non seulement le christianisme a si habilement confondu ses cérémonies et ses mystères avec ceux des cultes antérieurs que ceux-ci semblaient survivre et se prolonger dans un rajeunissement triomphant, mais encore il leur a, le plus souvent, emprunté leurs formules et leurs symboles : la résurrection du Christ, les époques des fêtes chrétiennes, la concordance du mythe chrétien et des anciens mythes solaires, le sacrement du baptême, les divers symboles de la croix, de l’auréole, du poisson image de Jésus-Christ, etc., en somme, tout ce que l’on pourrait appeler l’architecture de la religion nouvelle a été, presque sans modification, transposé d'un monde dans l’autre. C’est d’ailleurs par cette transpositionmème que s’expliquent les rapides progrès d’une religion qui, loin de paraître détruire les anciennes croyances, les rajeunissait, et conduisait les esprits, par une pente insensible et un chemin comme voilé, vers une nouvelle conception divine.

CONCLUSION

Dans sa migration incessante, Adonis promenait à travers le monde l’âme ardente et voluptueuse de l’Asie. Par une sorte de syncrétisme obscur et instinctif, les divers mythes de l’Asie antique avaient peu à peu confondu leurs dogmes essentiels, et, à travers l’Adônis giblite, il était facile de deviner et de retrouver les lignes principales des croyances de la Haute-Asie, de l’Asie-Mineure ou de l’Egypte. Mais, dans sa physionomie générale, le culte du dieu de Byblos représentait vraiment l’expression la plus vivante, la plus solennelle, la plus complète du mysticisme oriental. L’exaltation religieuse de l’Orient antique s’y retrouve tout entière, avec sa frénésie sensuelle et sanglante, ses images de mort et de résurrection, de deuil et de lumière. Les contrastes les plus violents s’y heurtent comme à plaisir, la joie la plus exubérante succède sans transition à la plus profonde douleur, et, durant le même jour de fête, la prostitution des courtisanes et les voluptés sensuelles se mêlent aux mutilations des prêtres et des fidèles. Jamais nulle forme religieuse n’a plus étroitement embrassé la signification intime de son mythe et n’a porté à un plus haut degré le sens de sa réalité extérieure. Il ne s’y trouve aucun symbole, aucun geste, aucune parole, qui ne soit l’expression d'une idée cachée, laquelle ne se dévoile précisément que sous cette forme à demi ésotérique. C’est pour perpétuer l’image de la mort de Thammouz que les prêtres se châtrent, c’est pour célébrer l’éternelle puissance de la déesse que les vierges et les femmes de Byblos se soumettent à la règle inflexible de la prostitution. Le sang et la volupté, l’amour et la mort, ce sont les deux pôles de cette religion, comme ce sont ceux de bien d’autres formes religieuses,

CONCLUSION

et comme ce sont aussi ceux cle la vie et de la destinée humaines.

C’est qu’en effet, par son réalisme même, le culte d’Adônis aboutissait logiquement à n’être plus qu’une glorification de la nature et de la vie, qu’une divinisation de l'effort humain et des lois qui le régissent. Il suffit de rappeler cela pour montrer la vanité et le non-sens des reproches que certains historiens ont l’habitude d’adresser aux fêtes religieuses du monde ancien. Ces usages de la prostitution obligatoire et de la castration, si éloignés des habitudes modernes, leur apparaissent comme une monstrueuse souillure de ces cérémonies antiques. Mais n’est-ce pas là surtout qu’il faut prendre un soin attentif de ne juger une civilisation que d’après les règles qu’elle s’est choisies à elle-même, et non d’après les usages et les mœurs de la société moderne? N’est-ce pas le cas de se souvenir que, depuis les Adônies de Byblos, le monde méditerranéen a été traversé et transformé par des influences nouvelles? Sur les mêmes terres où avait fleuri Adonis, le christianisme a inauguré une morale et une conception de vie où étaient préconisés et proposés des règles et des principes nouveaux. Le christianisme a créé la notion du péché, en opposant à la morale naturelle du monde paien une morale artificielle et arbitraire, c’est-à-dire conçue et formulée en dehors de la nature. Les peuples anciens, qui avaient pour unique souci moral de se développer et d’agir le plus harmonieusement possible dans le sens indiqué, tracé, voulu par la nature, ne s’inquiétaient guère de se construire des règles de vie qui, œuvre d un homme, eussent été plus injustes et moins certaines. Il est donc bien difficile déjuger les fêtes antiques au nom

CONCLUSION

de la morale chrétienne, et l’on peut dire que pour comprendre et juger sainement les divers phénomènes de la vie païenne, il faut avoir en quelque sorte l’âme païenne. Celui qui entre dans cette civilisation si multiple, si vivante, si harmonieuse, et dont les formes diverses, ébauchées dans les ténèbres des premiers temps sur les pentes de la Haute-Asie, ont abouti aux incomparables réalisations de l'art et de la philosophie helléniques, celui qui mesure cette prodigieuse évolution d'une mythologie aussi riche et aussi belle avec les sentiments qu’a déposés en lui le lourd héritage de vingt siècles de christianisme, commet non seulement une inévitable série d’erreurs, mais, ce qui est plus grave, une série d’injustices volontaires. Il faut parcourir le monde ancien comme le vieil Hérodote visitait les peuples barbares : bien que nourri et fier des traditions de son pays et de sa race, il allait de ville en ville en contemplant toutes choses avec une curiosité infatigable, mais sans rien blâmer, comprenant qu’il lui était impossible de juger sans injustice, d’après les usages d’Halicarnasse, les coutumes et les mœurs de l’Egypte ou de la Perse.

Enfermant ainsi toutes les tendances naturelles dans le cadre étroit d’un mythe religieux, le culte d’Adônis prend l’ampleur d’une théogonie primitive. Déjà on y voit transparaître le grand principe de la philosophie antique, que tout ce qui vient de la nature est bon et beau, qu’il faut l’écouter et la suivre, adorer le monde tel qu’il est, avec toutes ses forces et tous ses dieux, car la nature ne se trompe pas, elle ne pèche pas, elle est la mère et la conductrice de l’humble humanité, elle seule connaît les lois mystérieuses de la vie. Mais voici encore, au delà même

CONCLUSION

de cette grande loi, se dessiner et grandir la lente élaboration, non plus d’un peuple, non plus d’une nation, mais de tout un ensemble, de toute une famille de peuples, de toute une race. Quand les premiers adorateurs du Thammouz babylonien émigraient vers l’Occident en emportant dans leurs bras les images de leurs dieux, ils apportaient à des terres nouvelles, en même temps qu’une religion, toute l’âme de leur civilisation et tout le souffle et la volonté de leur génie. Et dans les ramifications successives qui propageaient son nom et son culte jusqu’aux confins du vieux monde, Adonis demeurait le symbole divin de toute une humanité en marche. Ainsi ce n’était plus seulement un temps ou un pays qui se révélaient dans cette forme religieuse. Tel qu’il avait été conçu par les pâtres de la Chaldée, le dieu se transmettait, avec sa légende, ses attributs et ses symboles, comme un héritage humain.

Plus éternel que les temples, les dieux et les peuples, le fleuve sacré de Byblos roule encore, aux jours marqués, le sang d’Adônis-Thammouz, perpétuant ainsi, indifférent à l’oubli des hommes et à l’indifférence même, l’ancien miracle qui se renouvelle chaque année avec la régularité d’une loi cosmique. Ce qui subsiste avec lui, au milieu de la même lumière et de la même nature vibrante et douce, c’est l’esprit du dieu, dans sa gloire, sa volonté et son action. Dans le soleil du printemps flotte encore le sourire de la divinité ressuscitée, image admirable d’une humanité qui se succède à elle-même sans s’épuiser jamais, et qui, à travers les siècles, ressuscite encore dans la face rayonnante de son dieu.

APPENDICES

APPENDICE I

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