‹ Le culte et les fêtes d'Adônis-Thammouz dans l'Orient antiqueChapitre 5 sur 138 · DANS L’ORIENT ANTIQUE · texte numérisé non relu

DANS L’ORIENT ANTIQUE

INTRODUCTION

Sous les expressions les plus diverses, il est facile de retrouver, dans les religions orientales de l’antiquité, un principe identique, une source primitive et immuable d’où découlent les mythes, les cultes, les cérémonies, les plus opposés en apparence et soumis pourtant aux mêmes lois d’origine et d’évolution. En réalité, dans cette immense région de l’Asie Moyenne et de la Basse-Asie, enfermée dans le cercle des hauts plateaux, de la Méditerranée, des déserts Arabiques et de la mer Noire, dès les premiers temps du monde, une vie spéciale a pris naissance, s’est élaborée, s’est formée, a éclos en une floraison merveilleuse de religions, de philosophies, de mythes ; et peu à peu, dans cette terre ardente et tumultueuse, les civilisations les plus éclatantes et les plus différentes se sont constituées et heurtées, dans le renouvellement inépuisable des empires et des races. Nés du même sol, grandissant et se fortifiant sous les mêmes influences, ces peuples de l’Orient méditerranéen, malgré les divergences de vie et de besoins qui les distinguent, ont gardé, dès l’aube des temps historiques, le respect des mêmes prin-

LE CULTE ET LES FÊTES d’aDÔNIS-THAMMOUZ

cipes et le culte des mêmes forces naturelles. Subissant plus directement que tous les autres les influences favorables ou défavorables de la lumière et de la chaleur solaires, ils ont pris l’habitude instinctive de ramènera ces influences immédiates les phénomènes de leur vie. D'Egypte en Assyrie, de Perse en Asie Mineure, le même culte solaire forme le fond essentiel et commun des théogonies populaires; c’est là, en somme, l’idée centrale d’où rayonnent les mythes et les innombrables cosmogonies, aux formes toujours diverses, aux principes toujours identiques. Une fatalité plane sur cette évolution religieuse ; l’idée mythique est si vivante, si énorme, qu elle domine l’homme, l’assujettit, l'écrase, et peu à peu le réduit à n’être plus que le vague reflet des divinités qu’il a conçues, à ne plus vivre par lui-même, mais au contraire à abdiquer sa propre force et sa propre conscience dans la force et dans la conscience de ses dieux. C’est là un caractère commun à tous les peuples orientaux de l’antiquité. La même fatalité inébranlable triomphe dans l’architecture dogmatique de l'Egypte, dans la philosophie théologique de Zoroastre, dans la conception artistique des Assyriens et dans les mœurs phéniciennes. Il faut arriver jusqu’à la civilisation grecque pour voir l’homme se libérer enfin des formes extérieures qui l’asservissent, se retrouver et se comprendre lui-même, et garder dès lors en face de ses dieux, comme en face de ses créations artistiques ou philosophiques, le respect attendri, mais libre et souriant, qui convient à un peuple atliné et doux, conscient de sa force et de son génie.

Pour se rendre d’ailleurs un compte exact de cette élaboration ardente de formes religieuses qui s’épanouit

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dans les plaines de l’Asie Moyenne, il suffit de suivre attentivement la marche historique des peuples, qui, perpétuellement, ont sillonné cette région et ont imprimé en elle les mille caractères de leur propre vie. Du bassin mésopotamien1, qui semble bien être le centre actif, le cœur même de cette Asie Occidentale, naissent des mouvements périodiques d’idées et de croyances, qui s’ébranlent, se mettent en marche, commencent leur lente migration, dans le même sens et par les mêmes routes. Cette migration, arrêtée par les premiers contreforts des hautes montagnes de l'Asie Centrale, reflue vers l’Ouest, longe les fleuves transversaux qui descendent vers le Sud, inonde les déserts, escalade les plateaux de l’Arabie et de l’Asie Mineure, et, heurtée de tous côtés à la mer, côtoie les rivages, jusqu’au moment où elle envahit peu à peu les îles méditerranéennes. Les mythes et les légendes suivent les chemins des caravanes dans les déserts, s’éparpillent et se mêlent, et dès lors germent et s’épanouissent sous des figures nouvelles, sans rien perdre de leur sens primitif. Car, semblable à un organisme vivant, chacune de ces religions, née dans les ténèbres préhistoriques, se développe, se constitue, s’établit, puis décline et revit encore dans des ramifications innombrables. Chaque culte a sa vie propre, se propage par les migrations et les conquêtes, se transforme, évolue, et mêlé par une destinée inévitable aux

1 . Le bassin mésopotamien est la dernière source certaine à laquelle puisse remonter l’histoire. A l’orient de la Chaldée et de l’Élam, il n’y a place que pour les hypothèses ou pour les conclusions incertaines de l’étude comparée des langues. Mais il demeure évident toutefois que les premières civilisations chaldéennes ou élamites ne sont ellesmêmes qu’une étape d’une migration orientale, sortie vraisemblablement de l’un des massifs montagneux de la Haute-Asie.

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cultes voisins, y puise des éléments et des attributs nouveaux.

Mais lorsque l’historien cherche à suivre, dans cet amalgame obscur, les traces de chacun de ces cultes, à déterminer les caractères distinctifs de chacun d’eux, il se trouve en face d’une telle confusion d’influences et de courants contraires, d’une telle accumulation de divinités aux dénominations diverses et aux attributs identiques, qu’il se voit contraint de retourner aux idées génératrices qui ont enfanté cette mythologie inépuisable, et d’enfermer en somme la foule de ces dieux dans les principes naturels d’où ils sont sortis. De l’Osiris égyptien à l’Iahveh juif, de la Cybèle phrygienne à l’Asthoreth phénicienne, il y a place pour un panthéon sans limites, mais dont le mythe primitif est assez simple et peut se condenser en formules assez précises. Ce qui a produit cette diversité des manifestations cultuelles, c’est non seulement la pénétration mutuelle de ces religions destinées à se rencontrer très vite et à se mêler, mais aussi le renouvellement incessant des couches ethniques, qui, modifiant les formes extérieures sans pouvoir ébranler tout à fait les idées fondamentales, a peu à peu accumulé les unes sur les autres les traces de chaque migration et de chaque constitution sociale. En réalité, tout cela se résume au total dans un mythe à la fois tellurique et solaire : la terre, modifiée et fécondée sous l'influence solaire, se déployant avec ses saisons, ses lois, ses phénomènes, puis, par une compréhension plus large, le monde avec ses astres, leur marche et leur influence, c’est là à peu près l’unique source de toute cette théogonie orientale, qui semble de prime abord si complexe et si confuse. Si l’on oublie un instant tous ces

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noms divers qui dispersent la pensée et la tiennent attachée à la fois à mille images différentes, et si l’on considère seulement l’idée essentielle qui en forme comme la structure intérieure, la substance vivante, on parvient vite à se convaincre à quel point toutes ces religions se fondent l’une dans l’autre, sous la grande action d’une force supérieure, inévitable comme une loi cosmique. Tout s’enferme dans ce culte solaire, qui demeure l’inépuisable source mythique de l’Asie ancienne, le centre d’où tout émane et où tout revient.

« Ün ne peut vivre dans un rapport intime avec la nature, dit Jules Soury, sans se sentir pénétré de terreur ou d’admiration, sans exalter les forces de l’univers. Entre toutes ces forces, la plus puissante est sans contredit le soleil, le feu du ciel, le père de notre feu terrestre, cause unique et suprême du mouvement et de la vie sur cette planète. Nul besoin de raisonner pour comprendre que c’est la vie même et comme le sang de notre père céleste qui court dans les veines de la terre, notre mère. C’est elle qui tressaille dans les plaines où l’air humide et chaud courbe mollement les herbes; c’est elle qui rampe dans le buisson, qui s’élève dans le chêne, qui jette aux solitudes les petits cris joyeux des oiseaux sous la nue ou dans les nids feuillus; c’est elle qui, dans les mers ou dans les eaux courantes, sur les monts, dans les bois, palpite dans tous les corps, aime avec tous les êtres. Toute cette vie terrestre, toute cette chaleur et toute cette lumière ne sont qu’effluves du soleil. « Nous sommes, » a dit Tyndall, non plus dans un sens poétique, mais » dans un sens purement mécanique, nous sommes des » enfants du soleil. » Ce que la science, de nos jours, a

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constaté, la raison des anciens hommes l’avait compris d’instinct.

» Loin, bien loin dans le passé, alors que n’existait aucune métaphysique, les hommes adoraient le feu et rendaient un culte au soleil. Au fond des religions sémitiques comme au fond des religions indo-européennes, les principaux mythes sont des mythes solaires. Avant de chercher à deviner, on contempla, on décrivit, on chanta l’univers dans des hymnes et dans des cosmogonies dont quelques parties sont venues jusqu’à nous.

» Le soleil, la lune, les planètes et les étoiles fixes, les montagnes, les rivières et les végétaux, l’orage, le vent, la foudre, le feu, toutes les forces de la nature furent divinisées, adorées, surtout redoutées, et devinrent pour l’homme, comme aujourd’hui encore pour certaines races inférieures, des créatures douées de vie, de sentiment et d’intelligence.

» De plus, ce qui naît, se développe et n’arrive à la maturité que pour décroître et mourir (la terre et ses productions, par exemple), fut regardé comme dépendant de ce qui subsiste éternellement, sans altération ni vieillesse, comme le ciel et les astres. On distingua donc dans la nature une cause active et une cause passive, et la divinité, d’après une analogie tout humaine, fut conçue comme mâle et femelle. Ainsi, chez les Sémites, Baal et Baalath, la force active qui crée, conserve et détruit, la force passive qui conçoit, engendre et enfante. Le symbole de la puissance créatrice de la nature fut universellement représenté dans les sanctuaires et sur les monuments religieux. L’unité fondamentale des deux genres de la divinité fît souvent passer les attributs de la divinité

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mâle à la divinité femelle, et réciproquement : de là les divinités hermaphrodites ou androgynes de la Syrie et de la Phénicie. Parfois même, comme dans le temple d’Hiérapolis de Syrie, un troisième être symbolisait l’unité des dieux 1 . »

C’est là, en effet, que se résume, dans son schéma primitif, toute la floraison religieuse qui s’est épanouie dans l’hémicycle de la Méditerranée orientale. Ammon, Phtab, Osiris, Melkarth, Baal, Eshmun, Adônis-Thammouz, Ormuzd, Atys, toutes les déesses correspondantes, et toutes les divinités qui gravitent autour de ces divinités principales, tout ce peuple innombrable de dieux, qui a rempli de sa vie les races sémitiques, s’absorbe et s’unifie dans cette religion primordiale du soleil générateur et du feu terrestre. Toutes ces émanations divines apparaissent à la surface de l’histoire comme les fruits divers d’une même terre ; mais leur origine est identique, et dès lors il devient aisé d’en saisir l'idée mythique et la signification précise.

Aucun des peuples qui se sont répandus sur le littoral de la Méditerranée ne semble être autochtone. Il suffirait, d’ailleurs, pour s’en convaincre, de se rapporter à la tradition commune, qu’on retrouve chez chacun d’eux, et qui les fait venir d’un Orient plus lointain et plus mystérieux, où l’histoire ne pénètre pas. Partis sans doute du cœur des régions chaldéennes ou peut-être même des pentes montagneuses qui bornent l’Asie Moyenne, ils se sont peu à peu avancés, suivant la marche du soleil, vers des terres plus attirantes, et à mesure que de nouvelles couches ethniques naissaient derrière eux, leur migration s’accomplissait,

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