Êzéchiel. vin
LE RÔLE HISTORIQUE UES ADONIES
contraire, aux adaptions les plus diverses. C’était en quelque sorte le point moral où pouvaient se rencontrer et se mêler des courants d’idées, de civilisations et de races, à un moment oii les événements historiques précipitaient la décomposition de l’ancien monde en le morcelant et le reformant. A ce moment, l’Orient tout entier connaissait Adonis : « Dans un grand nombre de villes, dit Julius Firmicus, s’est prolongée jusqu’à nos jours la coutume déplorable de pleurer Adonis, considéré comme l’époux de Vénus1. » Les villes de l’Hellespont, du Péloponèse, de la Grèce Continentale, des îles, suivaient les mêmes usages et célébraient la même fête.
Mais, dans ce culte universel, trois villes surtout, par leur situation géographique et leur importance historique, religieuse et politique, semblent marquer les trois grands foyers des fêtes d’Adônis : Byblos, Athènes, Alexandrie. Dès l’origine des siècles, Byblos est la ville sacrée d’Adônis : la légende du dieu et l’histoire de la ville se confondent; et, même à travers les premiers siècles chrétiens, Byblos demeure le centre de ce culte, le lieu marqué du souvenir et de l’esprit du dieu, à ce point que les nouvelles doctrines philosophiques ou religieuses, l’évhémérisme ou le christianisme, ne pourront qu’après de longs siècles en effacer les traces. C’est donc là, plus qu’en tout autre lieu, une tradition mémorable et respectée : le fleuve Adonis, le temple, les monts du Liban concouraient à donner aux fêtes de Byblos une réalité mythique plus précise et plus vivante. Au temps où le culte d’Adônis, après s’ètre installé dans les îles de l’Archipel et sur les
1. Julius Firmicus, De errore profan. rclig., cité par Movers, Die Phonisier, tome I", chap. vu.
LES FÊTES d'aDONIS-THAMMOLZ
côtes ioniennes, pénètre clans la Grèce proprement dite et s'établit, avec tout son cortège oriental, au cœur même de l’Attique, Athènes le reçoit et le célèbre à son tour. Sans doute, la célébration de ces fêtes fut laissée, à Athènes, aux femmes, et plus spécialement aux courtisanes et aux prêtresses d’Aphrodite, et les Adénies n’y ont jamais pris le caractère d'une fête nationale; mais le seul fait de l’introduction et du maintien des Adénies parmi le peuple grec, si glorieux de ses propres cultes et si indifférent aux cultes étrangers, du moins à l’époque où sa mythologie est définitivement fixée, montre la puissance d'extension et la marche irrésistible des fêles du Thammouz phénicien. Enfin, au moment où la civilisation grecque abandonne une terre et un peuple qui semblent épuisés de trop d’efforts et de trop de gloire, émigre dans les îles, et, déplaçant son centre même, l'établit au delà de la mer, à Alexandrie, c’est dans cette ville que nous retrouvons encore les fêtes adéniques, aussi vivantes et plus éclatantes que jamais.
Ainsi, dans la Grèce, dans la Phénicie et dans l’Egypte, le culte et les fêtes d’Adônis, sous des formes variables, mais pénétrées d'une idée religieuse toujours identique, se sont enracinés dans la foi et dans la tradition populaires. A Athènes et à Alexandrie, comme à Byblos, les Adénies sont devenues un usage fidèlement suivi, une fête célébrée en grande pompe, une sorte de coutume nationale. Ces trois villes, centres de trois civilisations différentes, s’unissant pour la célébration d’une même fête et l’adoration d’une même divinité, tout en donnant chacune au culte et aux cérémonies l’empreinte de son propre génie, mêlent ainsi trois vies différentes, trois caractères ethniques
LE RÔLE HISTORIQUE DES ADÔNIES
presque opposés, dans une idée commune et dans un mythe fondamental. C’est un spectacle étrange et à peu près unique dans l’antiquité que celui de ces trois civilisations si diverses dans leurs origines, dans leurs marches et dans leurs conceptions de la vie, venant ainsi se rejoindre et s’unir dans une forme religieuse. En réalité, c’est là un des effets les plus remarquables de ce syncrétisme qui a envahi le monde ancien, au moment où les races sémitiques et aryennes, où les nations de l’Europe et de l’Asie Occidentale, mises en contact permanent par le commerce ou par les guerres, ont échangé leurs dieux en même temps que leurs richesses et leurs sciences. Une sorte de confusion s’établit alors entre les mythes et les légendes religieuses des divers peuples, et chacun d’eux croit retrouver ses propres divinités dans les divinités analogues des peuples voisins. Les mythologies se pénètrent l'une l’autre, des éléments étrangers modifient les récits primitifs, et de ces multiples combinaisons syncrétiques sortent des dieux, non pas nouveaux en eux-mêmes, mais rajeunis par des formes et des caractères nouveaux et pour ainsi dire cosmopolites, ce qui leur permettra de voyager de nation en nation, sans qu’aucune d’elles puisse les renier tout à fait. C’est ce phénomène qui, en se produisant pour le mythe d’Adônis, a facilité la propagation de son culte et de ses fêtes jusqu’aux extrémités du bassin méditerranéen.
Et cette sorte de combinaison syncrétique, imprimant au culte d’Adônis le caractère universel et commun des grandes théogonies primitives, n’est ni artificielle ni momentanée ; elle ne consiste pas dans une apparence plus ou moins réelle, dans une juxtaposition, sans raison et sans logique, d'éléments divers; elle est au contraire
LES FETES d’aUÔNIS-THAMMOU *
profonde, essentielle, venue de l’âme même du mythe. Les croyances telluriques des populations agricoles, les mythes solaires, les souvenirs et les récits légendaires des civilisations antérieures et des premiers efforts humains se fondent ici dans un dogme unique, réalisé luimême sous une forme expressive et large ; et ainsi constitué, ce dogme, par la force même de toutes les tendances religieuses qui ont concouru à le former, acquiert une puissance et une influence souveraines sur les peuples, qui peuvent tous y retrouver quelque trace de leur propre génie national. Chez la plupart d’entre eux, cette influence se révèle dans toutes les formes de leur développement : dans leur philosophie, dans leur histoire sociale, dans leurs usages et dans leurs mœurs. Et, comme le mythe d’Adonis est essentiellement solaire, c’est dans le calendrier de ces peuples qu’on en trouve les vestiges les plus précis. Le calendrier syro-phénieien et le calendrier hébreu portent un mois du nom de Thammouz, qui correspond à juillet, et qui formait le quatrième mois de l'année syro-chaldéenne, commençant elle-même à l’équinoxe du printemps, et le dixième mois de l’année syro-macédonienne, dont Tisri (octobre) était le premier. A Paphos,en Cypre, un mois était appelé Aôos, un des noms d' Adonis. A Séleucie, le mois Adonisios tombait à l’automne et correspondait à août et septembre.
Toutefois, malgré ce mois consacré à Adonis, il est difficile de déterminer d’une façon exacte l'époque des Adônies. La question est très controversée, et les documents historiques qui pourraient la résoudre présentent des affirmations et des témoignages contradictoires. A Byblos, la fêle devait commencer avec la saison des pluies,
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qui détrempaient la terre rougeâtre des rives du fleuve Adonis et semblaient ainsi l’ensanglanter, — c’est-à-dire vers la fin d’octobre ou le commencement de novembre. Pourtant le voyageur Maundrell fut témoin du phénomène le 17 mars’, et Renan au commencement de février1 2. A Cypre et dans un grand nombre de villes, la fête de deuil commençait à l’équinoxe d’automne — 23 septembre — et la fête de la résurrection huit jours après — 1er octobre. Or, dans le calendrier syro-macédonien, le 1er octobre étant le premier jour de l’année, les Adônies étaient célébrées durant les huit derniers jours de l’année, et celte date serait confirmée par les témoignages d’Ammien- Marcellin 3 4, déclarant que les Adônies se célébraient à Antioche après l’entier accomplissement de l’année, et de Théocrite, qui met dans la bouche d’une aède ces paroles significatives : « Après le douzième mois, les Heures aux pieds délicats ont ramené Adonis des bords de l’Akhérôn\ » C’est encore à l’appui de cette même opinion que vient s’ajouter un autre texte d’Ammien-Mareellin, qui nous rapporte que l’empereur Julien arrivant à Antioche à l’automne, pour y passer l’hiver et préparer son expédition contre les Perses, entendit à son entrée dans la ville les lamentations des Adônies5. De son côté, l’auteur du De Dea Syria affirme que les grandes fêtes syriennes — et il s’agit là évidemment des Adônies —