CHAPITRE PREMIER
LE RÔLE HISTORIQUE DES ADONIES
Si le culte d’Adônis-Thammouz, après s’être délivré des obscurités de son mythe primitif, est devenu rapidement, non seulement sur la côte phénicienne, mais dans toutes les régions de l’Asie Antérieure et de l’Europe Orientale, une sorte de religion commune, acceptée et comprise de tous les peuples, c’est surtout par ses fêtes, solennelles célébrations du dieu, que cette propagation a pu se développer sans trop d’obstacles. C’est, en effet, surtout par leurs manifestations extérieures, par leurs cérémonies rituelles, que les cultes frappent l’imagination des hommes et s’imposent à eux. Ces formes sensibles, plus ou moins grandioses, plus ou moins brillantes, revêtent, aux yeux des fidèles, quelque chose de la majesté et du caractère de la divinité, et déterminent, par une conséquence naturelle, la place de cette divinité elle-même dans l’adoration et le respect des peuples. Dès lors, on peut aisément comprendre quelle influence, quelle action prépondérante devaient exercer sur l’imagination ardente des foules orientales ces fêtes d’Adônis, qui, par leur éclat, leur solennité et leur durée, surpassaient toutes les autres manifestations religieuses du monde antique. Dans tous les pays
LES FÊTES DADÔNIS-THAMMOUZ
où était parvenu le culte du dieu, depuis les montagnes de la Haute-Asie jusqu'aux Iles Baléares, les Adénies avaient peu à peu acquis ce caractère de fêtes prédominantes que les Phéniciens leur avaient donné dès l’origine. Elles traînaient avec elles, dans les lamentations des flûtes, l’âme même de l’antique et radieux Thammouz, et elles en répandaient le mythe sacré dans les nations les plus diverses et les plus lointaines. Inséparables du culte lui-mème, c’était par elles qu’il se révélait, grandissait et triomphait, dans une sorte de magnificence, malgré les influences contraires, et l’on ne peut guère imaginer quel destin obscur et étroit eût été celui du dieu de Byblos, si le cortège bruyant et éclatant de ses pleureuses, de ses courtisanes et de ses prêtres n’avait pas célébré la commémoration régulière de sa passion, de sa mort et de sa résurrection.
Les Adénies de Byblos sont célèbres entre toutes. C’est là la ville sainte d’Adénis, près du lleuve aux eaux sanglantes, la ville centrale vers laquelle convergeaient tous les courants mythiques de la Syrie et de la Phénicie, où les peuples accouraient pour prendre part aux solennités. Ce port de Phénicie présentait le double aspect d'une ville commerciale où vivait toute une population de marchands et de marins, et d'une ville religieuse, peuplée de temples vénérés, pleine de souvenirs et de légendes mythologiques, et où, chaque année, une foule immense se pressait pour assisteraux fêtes du Thammouz. Le fleuve Adénis, qui se teignait de sang et marquait ainsi la mémoire de la mort du dieu et la date à laquelle le deuil commençait, était pour ces foules mystiques le miracle évident qu’elles venaient contempler et vénérer. A l’ho-
LE RÔLE HISTORIQUE DES ADÔNIES
rizon, s’étageaient les hauteurs sombres du Liban, et les forets mystérieuses où l’on racontait qu’Adônis était mort formaient un décor austère et religieux à la ville sacrée.
Avec les navires phéniciens, les Adônies passèrent la mer, envahirent les îles, et bientôt, dans tout le bassin méditerranéen, à des époques fixes, une même fête se célébrait dans le deuil et dans la joie. Dans l’Assyrie, dans l’Asie-Mineure, dans la Judée, dans l'Egypte, à Cypre, dans les îles grecques, et jusque sur les côtes occidentales de la mer, un même enthousiasme, un même délire soulevait les foules. Ce fut vraiment la conquête pacifique du monde. De port en port, le long de la côte méridionale de l’Asie-Mineure, puis d’ile en île, à travers l’Archipel, les chants de deuil traînaient leurs rythmes douloureux et voluptueux. Certaines villes étaient célèbres par la magnificence de leurs Adônies ou par certaines particularités du culte. A Antioche, sur l’Oronte, ces fêtes avaient un éclat spécial : c’est dans cette ville que Julien, arrivant pour y préparer son expédition contre les Perses, fut salué par les lamentations de toutes les femmes qui célébraient bruyamment la mort d’Adônis. A Elymaïs, on nourrissait des lions dans un temple célèbre d'Adônis \ et cet usage n’est peut-être pas sans rapport avec l’espèce de fusion qui s’était opérée, précisément dans la région d’Elymaïs, entre le culte d’Adônis et d’Aphrodite et celui d’Atys et de Cybèle, à laquelle, comme l’on sait, les lions étaient traditionnellement consacrés. A Sestos, en Thrace, il semblerait, à en croire Musée, que les Adônies eussent été parmi les plus brillantes du monde grec. L’auteur de
1 Ælian., Hist. animalium, XII, 33.
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LES FÊTES dAdÔNIS-THAMMOÜZ
Héro et Léandre affirme qu’on y venait de Cypre, de Cythère, de Phrygie, et même du Liban : « Bientôt revint le jour solennel où dans Sestos on célèbre Adonis et Aphrodite. De toutes parts se rendirent à cette fête sacrée les peuples qui habitaient les îles que la mer couronne ; ils arrivaient, les uns d’Emonie, les autres des rivages de Cypre. Aucune femme ne demeura dans les villes de Cythère : ceux qui dansent au sommet du Liban parfumé, les habitants de Phrygie, ceux d’Abydos, ville voisine, tous vinrent à la fête '. » Il faut certainement faire ici la part de l’exagération et de l’emphase poétiques; mais il n'en reste pas moins ce témoignage formel que, même dans les villes de la Thrace, les Adônies avaient un éclat assez grand pour attirer un nombreux concours de peuples. A Jérusalem, ou Salomon avait introduit le culte d’Astarté et des divers dieux phéniciens, les femmes passaient les nuits, selon le rite, à pleurer sur Thammouz le long de la muraille du temple \ Faut-il rappeler encore les Adônies de Cypre, alors que cette île tout entière semblait un vaste sanctuaire du dieu de Bvblos, celles d’Alexandrie, si étroitement liées à celles de Phénicie, comme le culte d’Osiris s’était lié à celui d’Adônis, celles enfin des côtes grecques, celles d’Athènes? En réalité, pendant plusieurs siècles, il n’était pas une ville de quelque importance qui n’eùt reçu, soit dans sa tradition primitive, soit mêlé à des éléments étrangers, le culte d’Adônis, et, par suite, la coutume de ses fêtes. Par la signification même de son symbole, à la fois large et puissante, le culie d’Adônis ne heurtait aucun des usages religieux des peuples voisins et se prêtait, au