ACTE PREMIER, SCÈNE II
ROSE
Si tu as compté sur moi, eh ! bien malheureusement, tu t'es trompée. D'abord, même si je te donnais raison, j'estimerais que je n'ai pas le plus petit droit de chercher à exercer mon influence sur Daniel dans ce sens-là. Tu sais, quand on a vu travailler quelqu'un comme je l'ai vu travailler, quand on l'a presque vu penser, on est fixé, je t'assure... Pour un homme comme Daniel, écrire n'est pas un passe-temps, c'est sa raison d'être, et je ne sais trop ce qui pourrait compter davantage.
MADAME CHAMBLEY>
Oh !
ROSE
Ne crois pas que j'exagère. Là où il s'agit d'une œuvre, ces petites raisons personnelles doivent disparaître.
DANIEL
Allons, Rose...
ROSE
Dès le moment où l'on exprime... Je ne sais pas si tu saisiras ce que je veux te dire... on... oui... oui, il me semble que l'on consacre. Daniel, tu dirais cela mieux que moi.
DANIEL
Laisse, je t'en prie.
ROSE
Cette pauvre tante Solange, tu sais que je l'aimais bien, maman, mais ce n'est pas attenter à sa mémoire
que d'emprunter à sa vie ou à son caractère quelques traits qui rendront plus vivante une figure idéale.
MADAME CHAMBLEY
Enfin si on allait jusqu'au bout de cette théorie.." ce serait effrayant... A ce compte, même dans votre vie à vous, il n'y aurait plus rien de sacré.
DANIEL
Qu'appelez-vous sacré ?
MADAME CHAMBLEY
Ce qu'on ne révèle à personne.
DANIEL
Ah ! eh bien ! écoutez, mère, j'estime, moi, au contraire, et Rose est persuadée comme moi que tout ce qui, dans notre vie à tous les deux, aura valu la peine d'être retenu, je le consacrerai en l'exprimant. Elle disait bien tout à l'heure : ce qu'il n'est pas permis de révéler, c'est ce qui ne vaut pas la peine d'être dit.
ROSE
Tu sauras, maman, que ces temps-ci Daniel achève une pièce dont les principaux personnages ne sont pas sans rapport avec nous deux... oui, avec lui et moi. Et même... faut-il le dire ?
DANIEL
Comme tu voudras.