‹ Le cur solitaireChapitre 3 sur 13 · FENÊTRES SUR LA VIE · texte numérisé non relu

FENÊTRES SUR LA VIE

A Maurice Magre.

QU'ON ouvre la fenêtre au large, qu'on la laisse Large ouverte à l'air bleu qui vient avant la nuit ! Je voudrais, ah ! marchez autour de moi sans bruit. Entendre ce que dit l'automne à ma tristesse ; Car voici la saison où la sève s'épuise. C'est un des derniers soirs de septembre ; la brise Promène sur les champs les cheveux de la Vierge ; L'ombre des peupliers est longue sur les berges ; L'herbe humide vacille et tombe au fil des faux ; Les feuilles des rameaux frissonnent, le ruisseau

Bouillonne au loin d'écluse en écluse ; on entend L'écho sourd des fléaux qui s'abattent sur l'aire, Des voix, des pas d'enfants qui font craquer les faînes. Soirs de l'automne, soirs de douceur tendre et claire ! Septembre met l'anneau d'or rouge au doigt de l'an. Vous qui passez là-bas, connaissez- vous ma peine, La peine que je porte au fond de l'âme ? Elle est Pâle comme un soleil déclinant sur la vigne. Fraîche comme le grès d'une jarre de lait. Et frémissante aussi comme un duvet de cygne. Peine qu'on ne saurait nommer, chagrin sans cause D'orphelin qu'à la nuit nulle chanson ne berce, Pareille sous les pleurs aux fléchissantes roses Dont le calice est lourd de pluie après l'averse, Ma peine qui jadis ressemblait à l'hostie Éblouissante et nue au cœur de l'ostensoir, Cette peine est vraiment trop obscure ce soir : Qu'on ouvre la fenêtre au large, sur la vie !

CE soir après la pluie est doux ; soir de septembre Si doux qu'on en voudrait pleurer, si plein d'abeilles Qu'on fuit tout défaillant la pénombre des chambres. C'est un soir de septembre un peu triste, et c'est veille De dimanche, et c'est l'heure où ceux de la maison Viennent s'asseoir parmi les roses du perron. C'est un soir de septembre et veille de dimanche. On se tait ; la maison et les roses sont blanches. L'automne, enlumineur silencieux et lent, A déjà sur les murs rougi la vigne vierge.

La brise aux doigts furtifs fait trembler de l'argent

Sur la feuille, paupière agitée, et sur l'herbe ;

Avec l'angélus grave et résigné chemine

Le multiple retour, au lointain, des clarines ;

Des chariots de foin oscillent sur la route ;

Les peupliers d'or clair frémissent ; on écoute

Retomber le marteau sur le contre-heurtoir,

Et le plaintif appel des mendiants du soir.

Les fleurs lasses se font plus lourdes sur leurs tiges ;

Une étrange langueur, souffle à souffle, voltige

De l'aïeule, songeuse à cause de la mort,

A la vierge, pensive à cause de l'amour.

Nul ne parle ; la chair s'inquiète ; le jour

Impalpable s'efface et fond, comme un accord

Expire... Et la nuit monte, hélas ! au cœur des hommes.

A cette heure indécise où rampent les ténèbres,

La prière en secret nous écarte les lèvres,

Comme la source entr ' ou vre un sable amer ; nous sommes

Humbles, nous voudrions être pareils, mon Dieu,

A ce candide azur qui forme le ciel bleu

Et que nos reins, comme la chair des chastes veuves.

N'aient plus pour lit d'amour qu'une tombe où s'étendre.

Quand détacherons-nous notre cœur de la femme,

Pour employer à vous servir des forces neuves ?

O poignante douceur de ce soir de septembre !

A présent le silence est grand sur la campagne.

Il est tard, et voici que la nuit est venue

Et que nous frissonnons d'une angoisse inconnue.

O Seigneur, accablez notre âme et nos paupières

D'un sommeil plus pesant et plus sourd que la pierre

Faites autour de nous à travers l'ombre noire

Marcher à pas muets des heures sans mémoire.

Et que la paix des morts nous gagne, et qu'on oublie

Toute cette tristesse immense de la vie !

VIEILLES femmes des champs, vos âmes sont plus simples Que la brebis qui bêle et l'angélus qui tinte, Et vos yeux, ignorants du rêve, sont naïfs Comme le bleu passé des faïences anciennes.

L'automne est là qui fait les vieilles gens pensifs. Votre bras tremble à puiser l'eau quotidienne. Et la source qui fuit et murmure à vos pieds Confond votre visage avec les feuilles mortes.

La Vierge tend ses fils de la vigne aux rosiers.

La lumière du jour est pâle sur les portes.

C'est l'automne, le soir, et vous êtes assises,

En oraison pour vos défunts, contre l'église.

L'enclos silencieux sent la mort ; des colombes

Y viennent becqueter la terre autour des tombes.

Et le vent sur le mur effeuille encore des roses.

Là, marqués pour la vie éternelle, reposent

Les moissonneurs dorés qui jadis vous aimaient

Dans l'ombre violette et chaude autour des meules.

Quand vos époux, chargés du parfum de la glèbe,

Entre leurs bras vous renversaient, faibles aïeules,

Dans les miroirs déjà troubles de vos prunelles

La campagne, le ciel et le soleil tournaient ;

Puis l'amour vous fermait les yeux comme un sommeil.

Et vous voici, ce soir d'automne, dans le vieil

Enclos à réciter lentement le rosaire

Pour les bons laboureurs qui dorment dans la terre.

Le soleil, d'un sinistre et long rayon sans feu.

Fait briller vos doigts secs et vos bagues d'épouses ;

Il sombre. Le couchant s'obscurcit peu à peu.

Le vent nocturne, plein de soupirs inconnus,

Entre les tertres noirs lustre l'herbe qui bouge.

Et la fraîcheur scintille au front des croix de pierre.

A l'Occident demeure une pâle lumière.

Il est tard ; tout se tait. La nuit au large flux

Couvre d'un sable d'or les plages du ciel bleu. Les aïeules vers leurs foyers vont et se traînent ; Et cependant, plus haut que la ténèbre humaine, Leur âme lasse aspire à l'aurore suprême Qui bientôt les fondra dans le soleil de Dieu.

LE ciel est pur, l'eau transparente, et l'air du soir Léger comme un baiser fugitif sur ma joue. Le vent dans mes cheveux semble un enfant qui joue, Et je vais, parmi l'herbe encor chaude, m'asseoir En face du limpide et pensif horizon. Haleine de la nuit qui dévale, silence, Espace où d'un agile essor l'âme s'élance, Sohtude ! Une cloche aux derniers nids répond. Dans les champs où le soir traîne ses voiles bleus Un attelage au pas sûr et lent se balance.

Le soleil met de l'or sur les cornes des bœufs,

Le soleil qui descend au delà des collines

Verse l'adieu de ses rayons mélancoliques

Sur la mouvante mer sans fin des moissons mûres

Dont la houle, semblable au vaste rêve humain,

Roule, se gonfle et meurt et frissonne et murmure

Vers la ligne de ciel qu'elle n'atteint jamais.

Je regarde, et mon front retombe dans mes mains

Comme un fruit délicat s'abrite sous ses feuilles.

O silence des soirs d'été, profonde paix

Où, comme en un miroir, l'esprit qui se recueille

Voit flotter l'horizon nocturne du passé !

Nous nous sommes aimés un jour, et ce fut vain

Comme un rosier sur un tombeau. Je me souviens ;

J'écoute bourdonner en moi l'amour ancien ;

J'ai peur de cette guêpe impossible à chasser.

Cœur lacéré, pareil à l'arbre qui renforce

En vieilhssant les noms gravés sur son écorce,

Quand pourrons-nous aimer sans mémoire ? En quel lit

Saurai-je enfin trouver le véritable oubli ?

Le soleil sur les blés et les coteaux se couche,

Mais ses rayons mourants me rendront-ils la bouche

Comme eux voluptueuse et large et tiède et rouge

De l'amante qui m'a pressé dans ses bras forts ?

Les épis aux lourds flots fauves me rendront-ils

Ses cheveux déroulés sur elle en ondes d'or ?

Les coteaux dont la nuit découpe le profil N'ont pas l'inflexion charmante de son corps, Et les parfums de fleurs que ces plaines exhalent Ne sont pas doux à respirer comme son âme.

Un éclair de chaleur fouille le crépuscule : Ainsi le souvenir me déchire et me brûle.

Dans ces soirs de splendeur pacifique où l'on souffre A sentir sa bassesse et sa pauvreté d'homme, Où l'esprit aveuglé de lumière tâtonne, Où le cœur enivré d'azur et d'air étouffe. On a des mots d'enfant qui pleurent et supplient Vers ce vaste univers qu'on voudrait croire Dieu. « Ah ! dit-on, rempHr l'orbe immense de la vie. Ouvrir comme l'étoile un jour sur d'autres cieux, Comme le roc porter le fer, l'or et le feu, TressailHr au printemps nouveau, pousser des feuilles, Être la brume, l'eau du puits, le fruit qu'on cueille, Vivre enfin sans se voir vivre ! Puissante mère, Prends-moi, terre des morts, terre des blés, ô terre ! Mêle mon corps vivant à ta grande poussière ! »

Mais la Nature avec orgueil poursuit son rêve :

Elle n'alliera pas notre sang à ses sèves.

Le jeune avril, le bel été, le vieil automne

Mènent leur ronde autour du linceul de l'hiver

Sans savoir qu'ils font naître, aimer et souffrir l'homme.

Dans sa joie égoïste et pleine, l'univers

Reste sourd au désir fraternel de la chair ;

L'âme contre le noir grillage qui l'enferme

S'élance, oiseau captif, et se brise les ailes :

Nous ne connaîtrons rien de la Mère étemelle.

Et nous aurons un mal secret de la voir belle,

D'épier vainement l'obscur travail des germes

Dont la sourde harmonie échappe à nos oreilles ;

Nous ne mûrirons pas dans les grappes des treilles.

Ni dans le fruit, ni dans le blé, ni dans la pierre ;

L'eau nous refusera son étreinte, le chêne

Ne nous livrera pas la nymphe qu'il enchaîne,

Et si nous prions trop le soleil, sa lumière

Calcinera nos yeux à travers nos paupières.

La Nature, d'un geste ennuyé de marâtre. Écarte notre soif de ses larges mamelles. Elle va ; nos amours, nos rêves et nos peines Etendus à ses pieds craquent comme les faînes Eclatent sous les pas indifférents du pâtre.

Et pourtant, sous le ciel des soirs d'été sans fin, Encor, toujours, jusqu'à la nuit où le Destin Voudra fermer les yeux à l'humanité lasse, D'autres viendront, pareils à moi dans leur chair veuve, Le cœur amer d'un vieil amour resté vivace. Voir, parmi les corbeaux qui volent vers sa face, Le soleil se coucher sur des moissons heureuses.

CHARME indéfinissable et fin, le soir d'été Se glisse, souffles, fleurs et voix, par les fenêtres. Comme sa paix se pose en baume sur les lèvres ! Comme son calme apprend aux âmes la bonté ! Il est profond, il est limpide, son azur Enseigne que, miroir du ciel, le cœur soit pur ; Il est le visiteur invisible qui passe, Se penche, et dont les doigts de douceur entrelacent, Comme aux roses des murs ils mêlent les glycines. Notre sourire humain à nos douleurs divines.

Il parle ; il nous remplit de tendresses confuses,

Pour rien, pour la chanson d'un pauvre qui s'éloigne,

Ou pour une fumée au ciel, pour une voile

Sur la mer. Le soir seul est notre hôte, on refuse

D'ouvrir aux Passions qui frappent à la porte ;

L'âme qui laisse au loin s'affaiblir leurs voix fortes

Répand un chaste éclat d'étoile solitaire,

Mais devant la muette ivresse de la terre.

Devant le Dieu caché qui déborde la vie.

On pleure, on s'agenouille, on joint les mains, on prie.

Souffles, voix... On croyait écouter Dieu qui parle. Quand le seul vieil instinct charnel, hélas ! chuchote. Le soir est plein de bras ouverts, de lèvres chaudes. D'yeux trop grands qu'on voudrait fermer avec des larmes. Des murmures venus du fond de l'ombre appellent... Le jardin défaillant cède à l'universelle Volupté qui ravit les sphères dans leurs orbes. La brise en effeuillant des roses fuit, agite La treille ; l'air bleuit, les rossignols accordent Le fébrile cristal de leurs flûtes magiques ; L'herbe ondule au vent, l'eau bruit, et de la cime Aux branches basses, l'arbre éperdu balbutie Des mots que le désir secret de l'homme achève. L'heure est comme une vierge avant les noces ; puis

La dernière clarté remonte au ciel : la nuit

Frissonnante descend sur le jardin qui rêve ;

Elle se pose, endort l'herbe ; l'arbre s'apaise ;

Et désormais, parmi l'immobile feuillage.

Le cœur ivre et gonflé reste seul inquiet.

Hélas ! aimer, aimer encore, aimer toujours...

On lutte à peine, et sur l'appel de la chair lâche,

Sincèrement, comme on pleurait, comme on priait,

On reprend la chanson impure de l'amour.

Fièvre du sang qui va créer, mélancolie

De l'âme qui se sent mortelle et se délie

Et se fond dans un lourd sanglot de volupté !

Vers l'immense tristesse et l'immense bonté.

Vers la femme, fruit d'or où brûle tout l'été,

On tend ses mains enfin plus simplement humaines,

Et la nuit bienheureuse alors, paisible et pâle,

Emportant la terrestre idylle sous son aile.

Autour de ses tremblants enclos d'étoiles mène

Le chœur mystérieux des heures nuptiales.

Du seuil de sa prison chamelle, l'âme écoute Venir le soir ; porteur d'un message angélique Il chemine vers elle et l'enveloppe toute De parfums, de tendresse, et d'ombre et de musique.

L'âme, attentive au pas du visiteur nocturne, A dépouillé ses vieux désirs comme des feuilles ; Et, docile au divin semeur, elle recueille La cendre et le sommeil qu il puise dans son urne.

Le soir silencieux souffle à souffle s'écoule.

Son amoureux émoi ferme les jeunes roses

Et berce, d'un baiser furtif qu'à peine il pose,

La langueur des ramiers qui longuement roucoulent.

Le soir mêle les voix claires aux robes blanches ; Il fait rire d'échos en échos les collines. Le soir d'or se suspend à l'âme qu'il incline Comme le fruit trop lourd fait se ployer la branche ;

Il attriste l'adieu du soleil sur les tuiles, Et sa grave rumeur recueille au bord des routes La limpide chanson qui tinte, goutte à goutte, Des lèvres sior la chair et de l'eau sur l'argile.

Le soir souple s'enroule au rouet des servantes. Et l'aïeule aux cheveux d'hiver, aux mains d'automne. Remplit sa cruche au puits d'argent clair qui frissonne Et sa prunelle obscure aux étoiles naissantes.

... O soir d'amour, soir de bonté, qui pacifies Les visages amers et durs des misérables, Soir divin dont le simple angélus ineffable Terrasse les genoux d'orgueil devant la vie,

Arrête la clarté de tes mondes en marche Sur le front des porteurs de lyres et des sages, Dont les rêves profonds s'ouvrent comme des arches Au-dessus du funèbre et sourd fleuve des âges

Où notre nef d'exil s'engouffre à toutes voiles ; Tandis que Dieu, pensif, d'un invisible geste, Versera pour leur soif dans la cuve céleste Les fruits de l'âme humaine et des grappes d'étoiles.

LE soir léger, avec sa brume claire et bleue, Meurt comme un mot d'amour aux lèvres de l'été, Comme l'humide et chaud sourire heureux des veuves Qui rêvent dans leur chair d'anciennes voluptés. La ville, pacifique et lointaine, s'est tue. Dans le jardin pensif où descend le repos Frissonne avec un frais murmure un épi d'eau Dont la tige se rompt parfois au vent nocturne. Des jupes font un bruit de feuilles sur le sable. Des couples amoureux se parlent à voix basses ;

Les roses que leurs doigts songeurs ont effeuillées Répandent une odeur enivrante de miel.

Un pâle jour occupe encor le bas du ciel Et mêle, charme étrange et confidentiel, De la lumière en fuite à de l'ombre étoilée.

Que me font les soleils à venir, que me font L'amour et l'or et la jeunesse et le génie !... Laissez-moi m'endormir d'un doux sommeil, d'un long Sommeil, avec des mains de femme sur mon front : Ah ! fermez la fenêtre ouverte sur la vie !

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