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LES MÉLANCOLIES PASSIONNÉES

A Jean Viol lis.

LE ciel pâlit. La terre humide et reposée Respire, Messager du matin, le vent pur Agite faiblement la vigne sur le mur Et d'une main timide entr'ouvre ma croisée.

Une lueur d'argent lustre l'herbe brisée, Car, des coteaux de l'est au val encore obscur. Dénouant ses cheveux de genêt dans l'azur, L'aube en riant chemine à travers la rosée.

Le brouillard se déchire aux branches du verger ;

Le soleil qui se lève y jette un or léger

Et baigne au bord du toit les grappes de glycine.

A l'orient d'un cœur nocturne, ainsi l'amour Déploiera son plumage éblouissant de cygne ; Et j'en ai peur comme une étoile a peur du jour.

VOICI dans le couvent voisin qui se recueille Le rosaire et le bruit d'abeilles des Avé ; Voici le vent du soir qui joue avec la feuille : O bien-aimée, un jour encor s'est achevé.

Joignons les mains, joignons nos cœurs, et, bouche à bouche, Puisque le tendre amour nous parle, écoutons-le. Rêvons. Vesper sourit, la colombe se couche, Et le tilleul embaume et baigne dans l'air bleu.

L'AMOUR nous fait trembler comme un jeune feuillage, Car chacun de nous deux a peur du même instant. « Mon bien-aimé, dis-tu très bas, je t'aime tant... Laisse... Ferme les yeux... Ne parle pas... Sois sage... »

Je te devine proche au feu de ton visage. Ma tempe en fièvre bat contre ton cœur battant, Et, le cou dans tes bras, je frissonne en sentant Ta gorge nue et sa fraîcheur de coquillage.

Écoute au gré du vent la glycine frémir.

C'est le soir; il est doux d'être seuls sur la terre,

L'un à l'autre, muets et faibles de désir.

D'un baiser délicat tu m'ouvres la paupière ; Je te vois, et, confuse, avec un long soupir. Tu souris dans l'attente heureuse du mystère.

LE ciel profond reflète en étoiles nos larmes, Car nous pleurons, ce soir, de nous sentir trop vivre. La brume est chaude, la plus blanche rose enivre, La chair baigne en un lac balsamique, et le calme

Nocturne ajoute à la confusion des âmes, La peine d'un lointain violon nous arrive En longs sanglots qui font la volupté pensive. On entend le jardin mystérieux qui parle.

Nulle haleine. Là-bas, le rossignol égoutte Ses perles vives; l'ombre est claire ; toute flûte Soupire... Il faut nous taire, il faut aimer, les heures

Ont suspendu leur vol à tes lèvres : écoute S'effeuiller en frissons de nacre sous la lune Les frêles hampes d'eau des cours intérieures.

JE te vois anxieuse et belle de pâleur ; Le sang fiévreux afflue et palpite à tes tempes. Ferme les yeux, prends-moi plus près de toi, sois tendre, Et que ma chair se fonde à ta bonne chaleur.

La force du désir gonfle ta gorge en fleur ; Un sanglot fait mourir tes caresses plus lentes, Et le bruit de nos cœurs tombe au fond du silence. Mes lèvres à tes cils cherchent le sel des pleurs ;

Un grillon chante, l'âtre est noir, la lampe éteinte. Tu m'attires vers toi dans un demi-sommeil Et mon baiser t'arrache une amoureuse plainte.

L'heure, comme un ruisseau dans les herbes, s'écoule;

Et je rêve d'un seuil accablé de soleil

Où le fidèle essaim des colombes roucoule.

J'ÉCRIS ; entre mon rêve et toi la lampe chante. Nous écoutons, muets encor de volupté, Voleter un phalène aveugle dans la chambre. Ton visage pensif est rose de clarté.

Tu caresses les doigts que je te laisse et songes : « Si vraiment il m'aimait ce soir, écrirait-il ? » Tu soupires, tes mains tressaillent, et tes cils Palpitent sous tes yeux en fines grilles d'ombre.

Je devine un chagrin secret, et je t'attire ;

Tu fais sous mon baiser un effort pour sourire,

Et voici que, longtemps, le cœur lourd de sanglots,

Silencieuse et sans vouloir être calmée,

Tu pleures, inquiète et jalouse des mots

Qui te parlent de notre amour, ma bien-aimée.

SOUVENT, le front posé sur tes genoux, je pleure. Plus faible que ton cœur amoureux, faible femme, Et ma main qui frémit en recevant tes larmes Se dérobe aux baisers de feu dont tu l'effleures.

« Mais, dis-tu, cher petit enfant, tu m'inquiètes ; J'ai peur obsciu-ément de cette peine étrange : Quel incurable rêve ignoré des amantes L'Infini met-il donc au cœur de ces poètes? »

Il ne faut plus parler, ma bien-aîmée. Ah ! laisse... La douceur de tes doigts à mes tempes me blesse. Sache qu'il est ainsi d'immenses nuits d'étoiles

Où j'implore, malgré mon cœur, que tu t'éloignes, Où ta voix, tes serments, ta bouche et ta chair nue Ne font qu'approfondir ma détresse inconnue.

Tu sommeilles ; je vois tes yeux sourire encor. Tagorge, ainsi deux beaux ramiers prennent l'essor, Se soulève et s'abaisse au gré de ton haleine. Tu t'abandonnes, lasse et nue et tout en fleur, Et ta chair amoureuse est rose de chaleur. Ta main droite sur toi se coule au creux de l'aine, Et l'autre sur mon cœur crispe ses doigts nerveux. Ce taciturne émoi flatte ma convoitise. Ta bouche est entr'ouverte et ton souffle m'attise Et le mien qui s'anime agite tes cheveux.

Vivant sachet rempli de nard, de myrrhe et d'ambre,

Tu répands tes parfums irritants dans la chambre.

Je te respire avec ivresse en caressant,

Comme un sculpteur modèle une onctueuse argile,

Ton corps flexible et plein de jeune bête agile.

La lumière étincelle à tes cils, et le sang

Peint une branche bleue à ta tempe fragile.

La courbe qui suspend à l'épaule ton sein

Emprunte aux purs coteaux nocturnes leur dessin.

Ta peau ferme a le grain du marbre et de la rose ;

Et moi je dis tout bas, pendant que je repose

Mon regard amoureux sur tes charmes choisis :

« La gazelle couchée au frais de l'oasis

N'est pas plus douce à voir que la femme endormie,

Et les lys du matin jalousent mon amie. »

LA maison serait blanche et le jardin sonore De bruits d'eaux vives et d'oiseaux, Et le lierre du mur qui regarde l'aurore Broderait d'ombres les rideaux

Du lit tiède où, mêlés comme deux tourterelles.

Las d'un voluptueux sommeil, Nous souririons, heureux de nous sentir des ailes

Aux premiers rayons du soleil.

Cette maison n'aurait sous l'auvent qu'un étage

Au balcon noyé de jasmins.

Les fleurs, le miel, ô mon amie, et le laitage

Aromatiseraient tes mains.

Un fleuve baignerait nos vergers, et sa rive

Cacherait parmi les roseaux Une barque bercée et dont la rame oisive

Miroite en divisant les eaux.

Nous resterions longtemps assis sur la terrasse, Le soir, lorsqu'entre ciel et champ

Le piétinant troupeau pressé des brebis passe Dans la lumière du couchant ;

Et nos cœurs répondraient à l'angélus qui sonne Avec la foi des cœurs à qui la vie est bonne.

Plus tard, sur le balcon rempli d'ombre, muets, L'oreille ouverte au brtiit des trains dans la vallée. Goûtant tout ce qu'un sage amour contient de paix, Nos âmes se fondraient dans la nuit étoilée.

Écoutant nos enfants dormir derrière nous, Pâle dans tes cheveux libres où l'air se joue, Ta main fraîche liée aux miennes : « Qu'il est doux, Qu'il est doux, dirais-tu, les cils contre ma joue.

Quand on sait où poser la tête, d'être las ! » Mes lèvres fermeraient ta paupière endormie.

Cher asile, jardin, maison rustique... Hélas !

Car nous rêvons quand il faut vivre, ô mon amie !

AH ! le navrant sourire où monte un flot de larmes, Et nos cœurs douloureux et lourds qui battent l'heure ! Détourne ton visage et laisse-moi. Qu'il pleure, Le pauvre enfant blotti sur ton sein, pauvre femme !

Dérobe-moi tes yeux : les suprêmes regards Brisent la faible force amoureuse en sanglots. La lampe jaunit ; vois, poindre entre les rideaux. Amer et gris, le jour étemel du départ.

Épargne-moi les mots charitables qui mentent Si mal, qui font si mal en vain, ô mon amante ! Adieu, sache me dire adieu, tout simplement.

Mais la femme est adroite à duper la douleur, Et je rêve, apaisé par ton courage aimant. Qu'une mère sourit à son enfant qui memi.

ENCORE un peu ta bouche en pleurs, encore un peu Tes mains contre mon cœur et ta voix triste et basse ; Demeure ainsi longtemps, délicieuse et lasse. Auprès de moi, ma pauvre enfant, ce soir d'adieu.

Les formes du jardin se fondent dans l'air bleu, Le vent propage en l'étouffant l'aveu qui passe ; L'heure semble étemelle au couple qui s'enlace, Et l'ivresse de vivre unit les chairs en feu :

Ah ! qu'il nous faut souffrir, ce soir, ma bien-aimée ! Doigt par doigt, jeu pensif, j'ouvre ta main fermée ; Nous n'osons pas songer à l'approche du jour.

Tu sanglotes, ta calme étreinte se dénoue ; Et sur la pauvre humihté de notre amour Le ciel, nocturne paon étoile, fait la roue.

MA douce enfant, ma pauvre enfant, sois forte et calme. Pense à Dieu, pense à notre amour étemel. Lève Les yeux, souris, et vois, d'un battement si faible Mes cils mouillés répondre à ton sourire pâle.

Dis-moi : Je t'aime, encor : Je t'aime, et puis ne parle Plus ; les mots font mal à ceux qui vont mourir. Laisse Ta gorge se gonfler sur mon cœur, à mes lèvres Laisse ta main qui tremble en essuyant des larmes.

Tristement, âprement, nos bouches s'enveloppent Dans un dernier baiser surhumain qui sanglote. Et maintenant, adieu, tout est fini. Silence.

Une feuille en tombant fait ombre sur la lune. Des pas. Un souffle d'air. Et le calme nocturne Est si pur, si profond, que nos âmes s'entendent.

JE t'apporte, buisson de roses funéraires, Ces vers, à toi déjà lointaine et presque morte, O douloureuse enfant qui passes dans mes rêves ; Moi qui t'ai vue heureuse et belle, je t'apporte Ces vers, comme un bouquet de lys sur ta beauté. Tu sus trop tôt que l'homme est âprement mauvais. Et le sel de la vie à ta bouche est resté. Ton sourire autrefois s'ouvrait en ciel de mai, Et les voiles de tes paupières renfermaient Des prunelles d'azur pareilles sous les cils

A des vierges en fleur dans l'ombre nuptiale.

Et quelqu'un te laissa solitaire, Ariane

Sur la grève, vouée à l'éternel exil !

La chaude volupté qui couvait dans ta chair

Trempait d'un flot de pourpre ardente et magnifique

Ton teint si délicat qu'il semblait tissé d'air.

Et ton âme faisait frémir tes lèvres fines.

Je t'ai secrètement aimée, ô pauvre fille,

Dans tes heures de joie, à tes heures de peine

Surtout, et j'ai pitié de toi puisque je t'aime.

Ces vers voudraient pleurer la splendeur de ton corps

Qui ne connaîtra pas l'amour : accepte-les,

Et dans ton morne exil sois longtemps belle encor,

Comme un joyau royal dans un coffre scellé.

Adieu, tu ne peux pas m' aimer, tu ne dois pas

Savoir... J'aurais voulu m'endormir dans tes bras.

Hélas ! il faut pourtant recommencer à vivre !

Adieu, mélancolique enfant, âme automnale.

Ciel du soir traversé de colombes plaintives,

O belle et douce et pure et soUtaire femme.

OUEL est ce lied qui fait son nid dans mon silence Et qu'une femme au loin, délicate, apprivoise ? Ah ! quel lied monotone a crispé mes mains moites Au long des draps léchés de flamme agonisante ?

Nulle ne berce mon chagrin et ne me parle. Ailleurs, je le sais bien, au fond de claires chambres. Les mères ont des voix apaisantes qui chantent Pour endormir les enfants tristes dans leurs larmes.

O cris des nouveau-nés vers les larges mamelles! Quand sentirai- je ainsi rouler en lourdes vagues Les seins, dorés comme l'automne et les rivages, De la féconde épouse aux lèvres maternelles ?

Lied calme, écho lointain d'anciennes musiques. Chapelet que les doigts d'amoureuses égrènent, Buire d'où s'évapore un philtre léthargique, Cil du page oublié dans le lit de la reine ;

Recèles-tu le sens secret de ma jeunesse Qui se fane à vouloir des voluptés phtisiques. Et qui se pleure et qui déchire par faiblesse Sa chair païenne avec la haire catholique ?.,.

L'hmnble et doux grillon chante aigûment dans la cendre ;

Son cri plaintif contient l'immense été : les routes

Et la plaine où les blés pacifiques déroulent

Leurs flots lourds j usqu'aux monts où les soleils descendent .

Un voile de sommeil m'enveloppe et m'apaise ;

A fleur d'ombre je sens trembler des lueurs d'aube;

Je devine à travers mes yeux clos une chose

Qui palpite et qui meurt ; et n'est-ce pas ma peine ?

OUE la nuit m'enveloppe et dorlote ma peine De toute sa bonté, de toute sa douceur ; Que les flocons légers de la neige à mon cœur S'enroulent comme au noir rouet la blanche laine.

La chambre est une tendre aïeule qui me berce Des chansons qui berçaient mon enfance première, Et ces chansons font battre et mouillent mes paupières, Avec l'anxiété des feuilles sous l'averse.

C'est déjà le sommeil où soupirent les choses, Une agonie indéfinie et le silence Et l'ombre où l'on entend tinter d'un timbre étrange L'horloge au cadran jaune enguirlandé de roses.

Nue et câline, sous son voile de dentelles, L'heure aux doigts sourds, au pas flexible, ah ! vienne-t-elle, Qui fait mourir les feux au fond des chambres lasses, Qm fait mourir l'amour dans la cendre des âmes.

PARFOIS, sur les confins du sommeil qui s'achève, A l'heure oùl'âme est triste et flotte aubasdu rêve, Un souvenir d'amour nous étreint à la gorge, Vivant et si profond qu'on en voudrait mourir. Le cœur, rempli de pleurs voluptueux, déborde ; Ou mord en sanglotant les draps, la chair sans force Se fond dans la langueur exquise de souffrir : « Mon enfant, mon enfant d'autrefois, mon enfant ! D'où reviens-tu vers notre lit, ma bien-aimée ? Sèche à ma bouche en feu tes paupières mouillées

Et referme tes bras sur mon corps doucement.

O ma maîtresse, enfin, te voilà revenue.

Tendre comme aux beaux jours de notre amour, et nue.

Mêle sans me parler tes larmes à mes larmes

Et que leur chaude pluie entre en nous Jusqu'à l'âme.

Que faisais-tu, sans moi, si loin ? as- tu souffert.

Prié, passé les mers, hélas ! peut-être aimé ?

Mais qu'importe ! au bon pain il faut le sel amer ;

Ton cœur bat sur mon cœur et nos bras sont fermés.

Et ton émoi me fait revivre ma jeunesse.

Mon enfant, mon enfant, ô maîtresse, maîtresse ! »

L'âme ainsi se souvient et chuchote en rêvant Comme un arbre agité murmure sous le vent.

Or l'aube a moissonné les étoiles, le jour Déjà contre la vitre étend ses ailes grises, Et dans son lit le solitaire obscur et triste Pleure encor sur le vain fantôme de l'amour. O rêveur, tu dormis trop longtemps, lève-toi ! Range ta lampe éteinte et rouvre la fenêtre, Que le vent du matin te baigne et te pénètre Avec l'arôme jeune et vierge du sol. Vois, L'Orient au-dessus des collines s'allume ;

Le firmament doré s'emplit comme une coupe

Où la lumière à flots ruissellerait. Écoute

Le métal des marteaux tinter sur les enclumes,

Les cloches bourdonner dans leurs ruches de pierre,

Et le peuple rouler son fleuve de rumeurs :

Noblement, sous le dais sonore des prières,

La probe humanité retourne à son labeur,

Et la chair du divin Artisan se consomme.

Descends parmi la foule en marche, apprends des hommes

Qu'on peut vivre chargé d'amour et de douleur.

Toi qui, subtilisant l'art viril en malade,

Secret orfèvre, autour d'un esprit sombre enlaces

Les magiques anneaux de cristal des syllabes.

Ah ! lève-toi, Lazare, et romps tes bandelettes !

Que, miroirs élargis, tes prunelles reflètent,

Pour faire au fond des cœurs chanter le sang plus fort.

Le funèbre soleil du royaume des morts ;

Et, comme un enfant nu trempé dans une eau vive.

Avec un grand frisson plonge-toi dans la vie !

QUI de vous n'a connu les soirs où l'on écoute L'orgueil gronder en soi comme un orgue funèbre, Les soirs d'ombre et d'effroi, d'impuissance et de doute Qui remuent au plus bas du cœur la cendre amère ? Alors on est haineux et dur comme Satan, On crispe en dieu tombé ses poings contre le ciel, On voudrait voir finir le monde dans le sang Et tout l'azur crever en déluge de fiel. Or vient, très ignorante et très douce, une femme Dont le corps jeune est frais comme l'eau des fontaines.

Sa bouche rit et chante et murmure : « Je t'aime, Je t'aime, fais-moi place aux côtés de ton âme ; Je suis la bonne alcôve où tu pourras dormir. Voici mes seins gonflés de chair pour te nourrir ; Viens dans mes bras profonds, homme, éternel enfant. Que je te berce, hors de l'espace et du temps. » Elle dit et s'enroule, anxieuse et lascive, — Le chèvrefeuille ainsi frissonne autour du cippe — Elle s'enroule et tremble autour de notre orgueil. Cependant sa tendresse a forcé notre accueil Et dénoué les nœuds qui nous serraient le cœur. Le sang tumultueux fait bourdonner les tempes. On sent courir en soi comme une vie ardente ; Et, les yeux enfouis dans ces genoux de femme, Défaillant à mourir d'une immense langueur. Le mauvais orgueilleux frémit et fond en larmes.

LASSE et les cils battants, heureuse, elle se penche, Abandonne son corps au bras qui le soutient, Ouvre à demi des yeux que le plaisir éteint. Et frissonne en offrant sa jeune gorge blanche Aux baisers du héros qui tremble à ses genoux.

Hélas ! Tu sais pourtant qu'elle est fertile en ruses, Tu sais qu'en laissant voir tes larmes tu l'amuses Et que son cœur te trompe à chacun de ses coups :

Et tu mets à ses pieds ta plus fière tendresse ! « Maîtresse, lui dis-tu, douce et belle maîtresse, Blotti dans le brûlant oreiller de ta chair, J'attends, ce soir, avec un grand orgueil amer, Que ta lampe s'éteigne et que tu me trahisses. Femme, joie incertaine et perfides délices, Soulève mes cheveux pesants sur tes bras lisses ; D'un charme sûr endors le héros résigné Qui berce dans ton Ht sa force humiliée. »

Tu parlais ; et sa main, des tiennes déUée, Aux Phihstins furtifs déjà t'a désigné.

Dans l'ombre de l'alcôve où la trahison rampe Samson, las de l'effort, abdique, et, dédaigneux, Frémit sous l'acier froid qui le baise à la tempe. Il sommeille et sourit, rêve et ferme les yeux. Pardonne... et Dalila lui tranche les cheveux.

Oublieux des labeurs ardus et de la lutte, Ainsi l'homme souvent qu'une fausse douceur Presse de renoncer son destin et son cœur S'abandonne soudain à consommer sa chute. Les chaudes voluptés enivrent son remords.

BIBLIOTHECA Ottavien»»*

Et, vaincu par le miel de ta bouche embaumée, Il se laisse lier les poings, ô bien-aimée, Et courbe en soupirant sa tête désarmée Devant l'harmonieux mensonge de ton corps.

NE mêle pas l'esprit aux choses de la chair. Sache, aux moments secrets où le corps est en fête, Redescendre à l'obscur délire de la bête. Tumultueux et sourd et fort comme la mer. Laisse gronder tes sens en orgues de tempête, Et que sous l'onde en feu de tes baisers halète L'orgueilleuse impudeur de la beauté parfaite. Il faut qu'au fond des soirs lourds et silencieux Où la bouche à la bouche enfin veut être unie, Tu puisses concentrer tout en toi l'harmonie

Qui fait chanter le char des niiits sur ses essieux,

Que l'éternel effort des êtres t'aide à vivre

Au delà du désir humain, que ton sang ivre

Murmure comme l'eau, les blés et la forêt :

Emplis-toi, comme un broc qu'on plonge au puits, d'un trait ;

Alors la nuit d'amour éteindra ta pensée,

Ta chair que la nature étreint en épousée

Bourdonnera sans fin d'une immense rumeur :

Sois simple et grand; ton grain porte un monde, semeur !

Le ciel des premiers jours rit dans la femme nue Pour qui l'adore avec les yeux naïfs d'Adam ; Mais lorsque, à tisonner le désir moins ardent, L'esprit rêve un baiser de saveur inconnue. Le Démon dans l'amour comme un ver s'insinue. Aussi reste le fort qui se rue au tournoi. N'obéis qu'au superbe instinct ; que ton émoi Éclate en grand sanglot d'aveugle. Garde-toi D'ouvrager le plaisir charnel comme un orfèvre. Évite que ta lèvre, agile à ce jeu mièvre, En papillon lascif erre autour de la lèvre. Évite les langueurs où le toucher subtil A fleur de peau palpite à peine comme un cil. Et les baisers que l'on suspend avec paresse, Et le regard plus délicat que la caresse :

Que ta fougue ingénue et puissante d'amant Ignore l'âcreté des larmes libertines ; A raffiner le vieil amour trop savanmient Tu trouverais l'Enfer au fond de tes courtines, Car le Maître des eaux, de la terre et des cieux, Qui souffle le pollen sur le pistil, n'assure L'auréole et la paix étemelles qu'à ceux Pour qui la volupté ne fut pas la luxure.

A la mémoire d'Albert Samain.

AVEC ses espaliers de luxure et de fastes Le jardin merveilleux où règne ton infante Dans la grande lumière étage ses terrasses Et domine mon val aux vergers de silence.

Val paisible où le vol léger des feuilles lentes Soupire sous l'adieu d'un ciel d'automne chaste... Au bord des sources dont l'azur miroite et tremble Les tourterelles d'or trempent leurs ailes lasses ;

Parmi le clair chagrin des trembles qui s'égouttent, Le groupe harmonieux des amantes écoute Décroître au fond des bois l'humain sanglot des cors ;

Et, dans la brume où le poète aux doigts pensifs De roses sans parfum enguirlande les ifs, Plane l'impérial épervier de la Mort.

fES rossignols chantaient sur le tombeau d'Orphée.

L'âme de l'univers vint aux lèvres des choses. La mer qui se mourait de langueur, soulevée Comme une jeune gorge en volupté, la mer Caressante roula de l'écume et des roses Et des rameaux légers de myrte sur la rive. Les lumineux vergers d'étoiles au ciel clair S'émurent, les forêts d'ombre furent plaintives.

-^ 110 ^>- Les rossignols chantaient sur le tombeau d'Orphée.

La poussière des morts tressaillit dans les urnes, La pente d'un coteau secoua ses rosées, Tout frémit ; le matin semblait venir déjà. Une vague amoureuse en voguant rapprocha Le chœur triste et voilé des Sirènes nocturnes. Bercé par le soupir des eaux vives, un pâtre Dont la lune argentait le visage rêva Que d'invisibles doigts se posaient sur sa flûte. La terre près des cieux était paisible et pâle, Et dans une vapeur de brumes et d'effluves La mer proche faisait sonner sa grande voix.

Les rossignols chantaient sur le tombeau d'Orphée.

La terre se mêlait aux cieux comme un sourire Se mouillerait de pleurs. Des colombes ouvrirent En un soyeux essor leurs ailes sur la lune. Et le souffle d'un faune à travers la feuillée Longtemps fit tournoyer de bleus duvets de plumes. La brise de la mer soudain flatta les arbres. Et, baiser par baiser, courut de cime en cime.

Un tiède espoir gonflait la poitrine des marbres. Tout se tut, tout chantait cependant : car dans l'hymne Pieux des rossignols sur le tombeau d'Orphée, Les ravins et les monts et la terre et les eaux. L'univers éperdu reconnaissait l'écho De la divine Lyre à jamais étouffée.

COMME un roseau plaintif au bord de la rivière, Tu gémissais : « O le méchant seigneur Hamlet ! Pourquoi m'a-t-il trahie et se peut-il qu'il ait Tué, lui qui m'aimait, Polonius mon père ?

Adieu donc, tendres jours de joie et de lumière Où ma vieille nourrice à mon côté filait. » Tu dis ; et ton beau corps de roses et de lait Rendit, en s'y plongeant soudain, l'onde plus claire.

Les libellules, l'aile humide, par essaims. Effleurèrent tes yeux, clos, hélas ! et tes seins, Parmi le flot dont les remous chatoient et virent.

Ta couronne de fleurs des champs se délia ; Et l'amour depuis lors éprouve ceux qui virent Descendre au fil de l'eau ta bouche, Ophélia.

LA nuit, quand le vieux chêne aux flancs jaloux sommeille, La nymphe forestière en sort comme une abeille, Légère, frémissante, heureuse de baigner Dans l'air vierge son corps trop longtemps prisonnier De l'infécond amour du geôher séculaire. Ses pas font soupirer la mousse humide, elle erre, A cette heure où les bois profonds n'ont pas d'échos, Sous les arbres obscurs recourbés en berceaux. Elle songe ; elle prête une oreille incertaine Au vent qui fuit de feuille en feuille, à la fontaine

Qui tinte goutte à goutte au creux de son rocher.

Soudain elle tressaille, et cesse de marcher,

Et demeure, éblouie, au bord d'une clairière

Qui creuse là dans l'ombre un cirque de lumière.

Sous la lune, éclatante et large nappe d'or,

Endormi près d'un feu couvert qui fume encor,

Un bûcheron couché figure un dieu de marbre.

La nymphe qui le voit se glisse d'arbre en arbre.

L'épie, hésite, approche enfin, penche le front,

S'agenouille, et, fermant les yeux, d'un geste prompt

Jette un baiser craintif sur une âpre moustache ;

Puis, pour miroir prenant le plat d'un fer de hache,

Elle tresse des brins d'herbe dans ses cheveux,

Se peigne, ou, variant la grâce de ses jeux.

Hausse les bras, attire un rameau plein de force,

Étreint avec un long frisson la froide écorce,

Se balance, et, laissant sa tête défailHr,

Regarde au firmament les étoiles pâlir.

Déjà l'aube en ouvrant ses vastes ailes blanches

Dessine sur le ciel les noirs contours des branches.

La forêt par degrés renaît de son sommeil,

Et bientôt d'un rayon oblique le soleil

Empourpre au flanc d'un chêne une serpe enfoncée.

L'arbre saignant trahit la dryade blessée.

Expirante, les doigts tranchés, frappée au cœur,

Par la voix du feuillage elle nomme sa sœur.

« Hélas ! le temps pieux n'est plus, gémissent-elles,

Où la foi des humains faisait des immortelles !

Alors la source vive offrait au faune en feu

Sa bouche épanouie en urne de lys bleu,

Les montagnes, les bois, les antres, les ravines.

Étaient le Hbre heu de nos amours divines,

Et l'homme, saintement rêveur comme un enfant,

Écoutait battre un cœur dans l'univers vivant ;

Alors il respectait des dieux dans la nature.

Mais son génie athée aujourd'hui nous torture.

Aux travaux de la forge il a vaincu Vulcain ;

Il l'enferme, il l'attelle à ses monstres d'airain.

Ses coins, sa serpe fourbe et sa hache qui vibre

Dénudent jusqu'au cœur nos chênes fibre à fibre.

Il a dompté la mer fougueuse, il a dompté

La foudre, et les torrents servent sa volonté.

Hélas ! l'heure est fatale et nos plaintes sont vaines,

Car la sève immortelle abandonne nos veines. »

Or, tout à coup, pendant que les nymphes du bois

Accordent leurs soupirs et confondent leurs voix,

La forêt, soHtaire et d'aurore baignée.

Répercute le bruit puissant d'une cognée.

^^SSf)

POUR couronner la blonde enfant aux yeux d'azur, De toutes la plus chaste ensemble et la plus belle, Car sa gorge orgueilleuse a pour hôte un cœur pur, Que l'azur du bleuet au fauve épi se mêle.

Quand le ciel d'août torride accable les moissons, Qu'au sein des blés houleux s'enfoncent les faucilles, Son labeur et sa force étonnent les garçons, Sa sévère beauté rend jalouses les filles.

Le blé tombe ; elle va, courbant les reins. Son bras D'un geste calme fauche à pleins faisceaux les tiges. Elle avance ; derrière elle le chaume est ras : Les pauvres seuls pourront glaner sur ses vestiges.

Son sillon large au bord du ciel ilhmité Se p erd. Elle s'arrête et relève son buste ; Et sur l'horizon pâle où brûle tout l'été Le poète croit voir surgir Cérès auguste.

Les jeunes moissonneurs sont pensifs, ne sachant Qui d'entre eux, au prochain automne, élu par elle, Dénouera cette gerbe intacte, honneur du champ, Où le bleuet d'azur aux blonds épis se mêle.

DANS ton décor naïf tu m' apparais, Jenny, Doux fantôme où revit la romance, ouvrière Qui brodais en levant parfois sur l'infini Des cils rêveurs et deux yeux purs pleins de prière-

Ta mansarde fleurie ouvre sur l'Orient ; Prompte à quitter ton lit de vierge, tu vois naître L'aube qui te regarde à son tour en riant Arroser, ô Jenny, les lys de ta fenêtre.

A ton poignet glissant déjà ta boîte au lait, Devant le bruit que font tes colombes entre elles Tu hausses ton bras nu pour suspendre au volet La cage de ces tourterelles.

Puis tu descends d'un pas léger d'ombre ou d'oiseau L'escalier pauvre où flotte une triste lumière, Svelte fille, et ta main balance le réseau Que va gonfler d'achats modestes la crémière.

Assise à ta croisée et sa plus fraîche fleur,

Tu covirberas, Jenny, tout le jour, sur l'ouvrage

Ce cou dont un ruban relève la pâleur.

Ce front blanc qu' un bandeau de noirs cheveux ombrage ;

Tout le jour, détournant tes songes du baiser, Au lieu d'un compagnon fidèle qui t'enlace, Sur tes chastes genoux tu sentiras peser

La toile âpre aux doigts qu'elle lasse.

Mais que le soir, voilé de bleu, sur la cité Répande sa tendresse obscure et son mystère, Ton cœur secrètement alors sollicité Regrettera l'amour et d'être solitaire ;

Et, réduite aux langueiirs d'un plaisir décevant, Sombre, avec un soupir de feu, la nuit venue, Tu laisseras le souffle insidieux du vent Émouvoir d'un désir amer ta gorge nue.

DEUX papillons faisaient l'amour sur une rose. Voyant venir notre ombre ils s'enfuirent soudain De la fleur, où leur couple aérien se pose Quand il descend du ciel de mai dans le jardin.

Un moment tu suivis des yeux leur vol qui danse ; Puis sur mon cœur cachant ton front vite abattu Et mêlant de soupirs ta tendre confidence : « Que n'avons-nous comme eux des ailes ! » me dis-tu.

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