‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 14 sur 39 · FIN DU ROMAN DE LA STIGMATISÉE · texte numérisé non relu

FIN DU ROMAN DE LA STIGMATISÉE

siasme pour la thaumaturge de La Tour fut à son paroxysme. Le peuple a des épidémies de ce genre, qu'il s'agisse de charlatans ou de prétendues saintes. C'est chez lui une rage. Il ne souffre pas même, quelquefois, qu'on Taverlisse.

Mes braves gens de Picherande, trop rapprochés du siège des miracles, s'en étaient moins émus que les contrées plus lointaines. La renommée fait plus de bruit à de grandes distances. Cependant, à force de voir passer deg charretées d'impotents qu'on traînait au miracle, ils se dirent qu'ils seraient bien maladroits de ne pas tirer profit, pour eux-mêmes, du privilège que la Providence accordait à leur canton. En huit jours, tout mon village était bouleversé. On ne parlait que de neuvaines, et la fine thaumaturge ne manquait pas de dire aux gens de Picherande que j'étais un saint et qu'il fallait me faire dire beaucoup de messes.

Tout cela me fut rapporté : elle voulait acheter mon silence par une ridicule flatterie. Je n'étais pas un saint, et je ne voulais pas plus longtemps être complice de son vilain métier.

Je dévoilai tout; j'expliquai très-bien à mes braves gens comment se passaient ces beaux prodiges, comment venaient les morceaux de sucre et les pommes cuites, et comment on pouvait être facilement stigmatisé. Je pris l'affaire par la rail-

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lerie; je fis rougir les Jiomnies de mon village, d'ima crédulité que je pardonnai» à peine à de petites filles. Il n'en fallut pa^ davantage. Le coup était porté.

Une réaction terrible contre les prétendu^^ n»racLeg conniiença dan» le pays. Peu à peu, la lumière se fit. J'avais dévoilé l'imposture.

Un beau jour même, la sainte de La Tour quitta sa maison ; on l'ainena à Clermont dans un éta-^ blissement spécial ovi ell^ devint mère» L'opinion publique, à cette occasion, jeta la faute sur le curé, qui n'était coupable, j'en suis sûr, que d'imprudence.

Ainsi se termina le roman de l'extatique.

Mais le pauvre curé de La Tour ne put jamais rna pardonner d'avoir fait découvrir les supercheries de cette fille. Il eut la maladresse de dire, à tous mes confrères du canton, que je lui avais n^anqué de parole, ne voyant pas que cette accusation cotitre moi était un aveu de sa part ou d'une incroyable faiblesse, ou d'une complicité. Je m'étais fait de lui un ennemi implacable.

JUGEMENT SUR lES EXTATIQUES

« Rien n^esft sauvent plus dangereux pour les eonfessewrs inexpérimeiïtés que ces ténébreuses mysticités, ces voies insolites dans lesquelles certaines filles ou dévoles nerveuses et hystériques se croienl ou se dissent engagées par Tesprit de Dieu. Ces apparences spécieuses et séduisantes inspirent Raturellement de Tintérêt à des hommes peu instruits et peu diVfiants. La pénitente devient Tobjet d'une attention, d'une étude et même d'une vénération spéciales; efUe s'en aperçoit bientôt^ son amour-propre s'en flatte et son oi^eil s'en nourrit ; elle se <iompo9e -avec une finesse et une astu€e dont les femmes seules sont capables, joue son rMe avec une habileté et un tact qui résistent

quelquefois à Tépreuve de la science, et trompent parfois même les hommes les plus pénétrants, comme nous l'avons vu plus haut. Bientôt des rapports suivis s'établissent entre la pénitente et son confesseur ou son curé. Celui-ci y attache une grande importance, compose des mémoires sur la vie de sa thaumaturge, consigne dans son journal tous ses gestes et actes; ses visions, ses révélations, ses extases, ses miracles, tout est soigneusement écrit. L'orgueil de la dévote s'en accroît encore, monte toujours, arrive à son comble. Elle domine et fascine, par son art prestigieux, l'esprit de son crédule confesseur. Un extérieur grave et recueilli, un regard modeste, une attitude humble, un air mystique, une voix perfidement douce, un accent sentencieux et prophétique, tout est habilement mis en œuvre. L'imagination échauffée et brûlante de la fille exalte immensément son système nerveux; tout son moral en- est vivement ébranlé, circonstance qui détermine souvent une explosion d'accidents et de spasmes hystériques; quelquefois même, pour se rendre plus intéressante encore, elle les fait naître elle-même ou les simule au besoin. La voilà donc haletante, palpitante; elle étouffe, se pâme, s'agite ; c'est un élan d'amour mystique qui lui suffoque le cœur et embrase la poitrine. Soudain les soins les plus empressés lui

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