JUGEMENT SUR LES EXTATIQUES
un prêtre, un religieux, par le Père J.-C. Debretjne, docteur en médecine de la Faculté de Paris ^ professeur particulier de médecine pratique, prêtre et religieux de la grande Trappe {Orne). Essai sur la théologie morale^ p. 329 et suiv.
Mesdames de Lazerat étaient venues aux eaux.
Dans Tétat de faiblesse de la mère, les médecins avaient ordonné de préférence les eaux de la Bourboule, moins fortes que celles du Mont-Dore, dont l'effet est souvent terrible, et qui peuvent tuer aussi bien que guérir.
La Bourboule n'est pas, comme les bains du Mont-Dore, à la naissance même de la vallée de la Dordogne ; elle est à huit kilomètres plus bas, dans une température légèrement plus douce, n'ayant que huit cents et quelques mètres au-dessus du niveau de la mer, pendant que les bains du Mont- Dore dépassent mille mètres. Les eaux de la Bourboule sont précieuses contre les rhumatismes invé-
térés : on y envoie aussi les natures énervées par les excès des plaisirs ou du travail. Le pays est ravissant : de toutes parts des promenades, dans des sites pittoresques sont une distraction à la vie monotone des eaux.
Mes protectrices allèrent se fixer là pour toute la belle saison.
J'avais, pour me rendre à la Bourboule, quatorze kilomètres à parcourir, au milieu du plateau accidenté, et par les pentes des puys nombreux qui tiennent au puy central, le mont Dore. Autant que mes devoirs de pasteur me le permettaient, je faisais ce doux pèlerinage auprès des deux femmes auxquelles je devais tant.
De grandes pertes de fortune, après la mort de M. de Lazerat, étaient venues les éprouver.
M. de Lazerat, avec d'immenses propriétés foncières, avait contracté des dettes considérables. L'usure exercée par des banquiers habiles auxquels, dans les derniers temps, il avait été forcé de recourir, avait fait à cette fortune une brèche énorme. Félicie me raconta ce malheur avec un courage de Romaine.
— Le nécessaire nous reste, me dit-elle ; qu'au- " rions-nous à demander de plus à Dieu? Seulement nous serons gênées pour faire le bien. Ce sera notre unique peine.
HO LE CCRÉ îm CAlâVAdm
Quelque temps avâïit la grande fête de Vasâvière, qui réonit plusieajrs milliers (f hômiïie» de taus les pointe de la montagne, Félicie et sa mère, qui éprouvait atKt eaïux un bien-être visible, se décidèrent à faire une petite excursion dâïia la pârrtie la plus curieuse e1 la ptas piWoTesque du Mont-Dore.
l'étude de nos-volcâiïs éteints imtéressait àti plus haut degré mesdaimes^ deLazerat; elles voulurent que leur savant, c'est ainsi qu'elles m'appelaient, fttt leur cicéreyfFe dans eirtte excursion géologique, au milieu des splendeurs de notre efcer pays. Nous prîmes joût. La saison était nïagnifique. C'est le temps- où le ministère sacerdotal offre le moins d'oecupation.
L'homme de la montagne ne se porte jamais mieux que lorsqu'il se livre aux travaux violents du coupage des prairi-es ou à la m'oisson des céréates, so^s un soleil torride- L'ardeur de ces IravaM, îa vie en plein air, ïe renouvellement du sang par les sueurs, l'usage des- fruits, abondants à la saison chaude, expiiqtient ce pWn»omèwe* Les vieillards, d'un autre côté, atteïident l'affâtomne pour tomber avec les feuilles.
Je n'avais doîie pas à craindare de quitter pour deux ou trois jours^ mcm presbytère, etmc^n ami, le curé de Saint-Donnat, don^t le viïfoege n'était
QUELQUES JOJES ^E COEUR H'I
éloigné du mien que de quatre kilonaèlres, s'était mis gracieusement à umtk service. Nous nou&reiftplacions saotaell-ement.
Félide était grande et forte. La natwe avait été pçodigue pour elle. Cette mâle intelligence avait compfis la vie dan» sesr réalités sérieuses. Je n y ai jamais rien rencontré des petitesses et des minauderies de la femaie. H fut convenu que, pour elle et pour moi, notre petit voyage de touriste se ferait à pied. Un de ces petits chevaux de montagne, qui sont si soMdes et si doux, devait servir à madame de Lazerat. Un guide conduirait la msodesie monture et posterait des vêtements chauds pour les soirées qui, d'ordinaire, sont trèsfroides dans les hautes régions. Des parasols pour les dames; un bâton ferré pour moi; quelques petites provisions; le marteau classique du minéralogiste; un album de papier buvard pour quelques plantes rares, tels furent les menus préparatife de ce pèletinage daMlanaontagne, autour de ce prodigieux entassemenit de coulées basaltiques et laviques dont sont formés le mont Dore et les pays qui V environnent.
J'allai chercher mesdames» de Lazerat à la Bourboule; et le premier jour, après avoir déjeuné aux bains du Mont-Dore, dans un des nombreux hôtels de la ville^ à quelques pas de cette petite
église romane où s'était passé le grand drame moral de notre vie, église si curieuse, détruite aujourd'hui et remplacée par une œuvre où l'art a beaucoup à reprendre, nous gravîmes les hauteurs qui dominent la Grande-Cascade, en suivant la route qui longe l'ancienne voie romnine du mont Dore à Clermont.
Nous avions, à notre gauche, les puys trachytiques de Mareilh, de l'Angle, de Haute-Chaux, dont le plus élevé dépasse dix-sept cents mètres d'altitude, et à notre droite le long rebord septentrional de l'excavation prodigieuse qui forme la naissance de la vallée de la Dordogne et qu'un géologue hardi ne craindrait pas d'appeler le grand cratère du mont Dore. Tout ce rebord, de même nature trachytique que. le rebord méridional, se maintient comme lui dans ses pics, à une altitude de dix-sept cents mètres.
Nous étions là dans Taxe des puys de l'Auvergne, qui va du nord au sud. En suivant les hauteurs dépouillées du plateau, nous arrivâmes aux hurons, de Savielle. Nous appelons barons^ dans la montagne, ces lourds chalets bâtis en murailles épaisses et basses, recouverts de paille, qui logent les nombreuses vaches du pays, et où se fabriquent ces pains monstrueux de fromages qu'on appelle formes. Au midi des burons, nous décou-
vrîmes un cratère de volcan éteint, magnifiquement tapissé de verdure. Le cratère s'était formé au milieu de roches basaltiques. Nous n'avions plus qu'à descendre au village du Chambon, dans le voisinage des premiers granits intacts que nous offrirait cette région si tourmentée et si curieuse.
Nous nous trouvions au confluent de trois petits ruisseaux qui forment la Couze, dont les eaux remplissent le lac du Chambon que nous devions visiter le lendemain.
L'hospitalité nous fut donnée dans une modeste auberge du village. Je l'appelle modeste, et pourcause. J'allai demander un lit chez mon confrère le curé du Chambon. Madame de Lazerat et Félicie ne se plaignirent pas de leur couche grossière, elles avaient fait une longue course : le souper leur avait paru exquis, quoique fait d'aliments bien vulgaires; mais les bonnes truites du lac en avaient été le plat d'honneur. Après cela, elles n'avaient fait qu'un somme.
Dès quatre heures du matin, nous étions sur pied. Nous visitâmes, avant de quitter le Chambon, le curieux édifice roman désigné sous le nom. de Baptistère , qui se voit au milieu du cimetière du village. C est un édifice circulaire, dont le diamètre intérieur est de six mètres, et qui.
il4 EB eu»* ©s CAMPAGNE
est éclairé par trois fenêtres longues et étroites. tes archéologues se sent trompés sur la destination de ce petit roonument du douzième siècle : ee n'est ni un baptistère, ni une chapelle funéraire, mais bien une knterae des mcwrts, sorte d'^édificeSj communs dans les cimetières du moyen âge, où, par un sentiment de pieuse vénération, une lampe ardente était entretenue pendant la nuit. C'était le premier monument de ce genre que je voyais. Mais je savais qu'il en existait de semblables et de fort curieux dans le centre de la France.
De là, par le chemin: die la Dent-du-Marais, et en côtoyant le village de Varenne, nous- nous rendîmes au l*e du Ghambon, le plus grand et le plus célèbre de FAuvergne. 11 a dû sa formation à l'éruption du volcan du Tartaret, qui s'est faite dans la vallée- méhie de la Couie. Le volcan du Tartaret, au sommet rougeâtre, aux flancs abruptes, est Fun des^ plus intéressants à visiter. Il montre partout ses scories vigoureuses, comme s'il n'était que d'hie-r. 11 est venu se dresser entre deux escarpements, et formant avec ses laves un barrage à la rivière, it a déterminé ce bel amas d'eau limpide qui s'appelle le Chambon. Quand on se pla€e sur la chaussée naturelle que les laves .ont faite, on a devant sm. un ravissant paysage
formé, par la nature , dans toutes les <x>nditions que demandent les peintres pour la beauté de la perspective et la richesse des teintes. Au premier plan, ces laves entassées avec leurs scories d'un rouge sombre; au second plan, le iac, ses Ilots coïiverts d^arbustes, ses contours vigoureusement boisés; au troisième plan, des puys qui se détadient dans une chaude lumière et bordent les flancs de la délicieuse vallée de Chaudefour; enfin le colosse du Puy-Fenrand qui domine majestueusement de sa masse imposante le paysage, et qui garde encore çà et là, malgré les soleils brûlants, de petits glaciers. Tel est Taspect.
Félicie et madame de La2erat Tadmirèrenl beaucoup. Il y a dans l'instinct de perception de lax femme une sensibilité délieate des formes et descouleurs que l'homme n'a pas au même degré..
On s'étonne que les plus grands paysagistes ne soient pas des femmes.
Il n'y avait que deux kilomètres pour aller du kc du Chambon aux belles ruines du château de Murols, que George Sand appelle « une des plus hautaines forteresses de la féodaUté. » Rien n'est imposant comme cette masse qui semble soudée aux roches basaltiques qui la portent et qui a été bâtie de leurs dépouilles. Je n'irai pas refaire la description que George Sand en a don-
née. Nous allâmes prendre, au milieu de ces ruines, tapissées de belles plantes, un petit déjeuner apporté par notre guide.
Le reste du jour fut consacré à Tétude des terrains et à l'herborisation, sur le chemin qui devait nous conduire à Besse, où nous attendait un hôtel confortable. J'ai gardé un doux souvenir de ces petites vallées si encaissées et si fraîches qui s'appellent vallée du Cheux et vallée de Maloussière, où nous trouvâmes une splendide végétation. Qui connaît ces noms si obscurs? Qui ira jamais y chercher l'image oubliée de Félicie? Nous passâmes comme des ombres sur ces petits sentiers tracés par des pâtres, sans attirer d'autres regards que ceux des grandes vaches rouges, qui paissaient dans le voisinage des burons, et ceux des faucheurs qui affdaient bruyamment leurs faux d'acier, dont le tranchant étincelait au soleil.
Soyez bénies, paisibles vallées dont nous butinâmes, des heures entières, les plantes rares qui aiment cette ombre et ces hauteurs ! Aujourd'hui, après des années de luttes et de souffrances, vous êtes l'image douce de mes plus purs bonheurs sur la terre. Vous êtes entrées largement, pour votre part, dans les compensations que la Providence ménage aux âmes éprises du vrai et du beau, au milieu des lâchetés et des hypocrisies dont
ces âmes ont tant à souffrir de la part des hommes.
En arrivant à Besse, nous vîmes exploiter en grand une carrière de magnifique lave fortement colorée d'oxyde de fer. C'était l'extrémité d'un immense courant lavique qui était descendu du volcan de Chambourgaet, un des plus remarquables contre-forts du grand massif. La petite ville monumentale de Besse a été construite, au seizième siècle, de cette belle lave qui garde, sous le ciseau, des arêtes fines et qui a quelque chose de moins attristant aux regards que les autres laves de l'Auvergne.
Encore quelques centaines de mètres à gravir et nous étions à Besse. Il était temps. La chaleur du jour avait été extrême. Madame de Lazerat était épuisée et Félicie, elle-même, commençait à souffrir de cette température si élevée.
I£ LAC PAYIN
Nous partîmes le lendemain de Besse, Nous avions à parcourir le même chemin que j'avais suivi la première fois que j'avais si imprudemment bravé la tempête neigeuse.
Qu'il y avait loin de cette délicieuse journée^à la journée néfaste où je manquai périr avec ma mère I Tout était à présent charme et enivrement dans la nature. Les massifs de framboisiers, le long de la route, répandaient leurs parfums; les bois de hêtres que j'avais vus dépouillés, tordus par les rafales, formaient des coupoles aux courbes variées, d'un vert noir et profond, sous lesquelles régnaient la fraîcheur et le mystère. Nous aperçûmes ces belles futaies sur notre gauche, à notre sortie
LE LAC PAVIN ii9
de Besse. Â droite se creugait une vallée firolbnde sillonnée, d'une znanière biLarre, par une longue €oulée «de lave ^i seDd)le encoore aaj<Msrd'hui supporter avec regret le manteau de verdure dont rhomme, avec sa culture ebslinée, chetdie i la couvrir. Les àem. versanls de cette vallée por-^ taîenl une herbe abondsorte que Ton eoupait de k faux en beaucoup d'endroits. Une vapeur imprégnée de doux arômes .s ekvait du fond de cette vallée €ft se mêlait à la Irise du matin, qui nous arrivait pure, après s'être promenée sur les courants d'eau limpide et sur les pdoiases. C'était un «îivrement
Jamaas la nature ne m'avait envoyé des sensa-tiens plas suaves; c'est que jamais je ne l'avais contemplée en mêlant mon amom* pour elle à l'amour enthousiaste de ces deux intelligentes femmes qui la comprenaient autant qoe moi |)eut*-être, mais qui s'en impressionnaient phis vivement.
Les quatre kilomètres qui nous séparaient du iac Pavin ne nous avaient pas coûté plus d'une keure de marche. Le soleil, ievé depuis quelques moments, nous était caché par les hauteurs des pays que nous avions toujours à notre gauche. Leurs grandes ombres s'étendaiwit au delà de nous dans la vallée où mugissait le torrent ifoi
reçoit les eaux glacées du lac. En face était le volcan de Chambourguet sç dressant avec orgueil et s'échelonnant en étages de scories voilées par des bois et par la verdure.
Aux Cabanes de Gelât nous fîmes notre déjeuner frugal. Comme il est difficile d'arriver à cheval au lac Pavin, madame de Lazerat ne voulut pas en tenter l'ascension.
— Je resterai aux Cabanes, nous dit-elle. Je me reposerai en attendant que tombe la chaleur qui m'a beaucoup fatiguée hier.
Alors Félicie et moi nous quittâmes la route, et, prenant un petit sentier, nous gravîmes l'escarpement qui sert de chaussée au lac Pavin. Nous étions à douze cents mètres d'altitude. Nous aUions trouver les eaux limpides et les beaux ombrages.
Ce lac Pavin est réellement une merveille, et, quoique tous les voyageurs en parlent, il n'est pas assez vanté. Tel que Félicie et moi nous le vîmes alors, il avait une rudesse virginale d'aspect, une sauvagerie, si je puis prendre ce mot, qui en faisait quelque chose à la fois d'étrange et de merveilleux. A cette époque, il avait dans toute l'Auvergne la renommée d'être insondable. Un abîme d'eau sans fond, quel mystère! quand le génie de l'homme est parvenu à sonder les mers les plus
profondes ! Depuis, le cher lac, il a perdu ses terreurs. La science est venue, la science qui se présente partout avec son flambeau. Elle a placé un batelet sur le lac, et ce batelet y est encore. Elle a jeté la sonde, et la profondeur incommensurable, au centre du cône volcanique rempli d'eau, s'est trouvée réduite à quatre-vingts et quelques mètres. La science a fait plus. Le lac n'était pas poissonneux : elle a bâti un barrage qu'elle a grillé ; elle a élevé auprès une petite maisonnette où se trouve un gardien ; le lac a été peuplé de truites qui deviennent splendides de grosseur et de finesse de chair, grâce à des eaux si pures ; et ces truites pêchées se placent sur les grandes tables au Mont- Dore, à Clermont, à Paris même. civilisation, tu viens déflorer nos lacs, nos bois, nos solitudes ! Rien n'est sacré pour tes hardiesses. Mais tu centuples les biens que la Providence généreuse a départis à l'homme; tu es la grande dispensatrice de ces biens, pour qu'ils arrivent en parcelles jusqu'aux plus petits, jusqu'aux plus délaissés d'autrefois. Quand des hommes misérables et ingrats t'insultent et te méconnaissent; quand» ils veulent te maudire au nom d'une rehgion dont le dogme élevé repousse ce mensonge et ce blasphème, je viens dire qu'ils ^ont des traîtres à cette religion, à laquelle ils prêtent leur ignorance et
iSâ LE CVRt DE CÂ^ffiAGNE
leor fsffiatisfflae , et que tu « l'œuvre divine et incessante dm génie éternel qui goïiverne les mondes.
Nous eûm^s la joie de trouver le lac da^s sa beauté immaccdée. Le sentier que nous avions suivi était à peine reooamaiasable, tant la pelouse se hâte, sur ces oetndres de volcan, à eifaoer tes pafi de l'homme qui est venu la fouler. L'échaacruare par laqudle s'échappât les eaux était la mêffi>e qu'aux âges antéhuiaaakis,* quand, sou-s le poids d«s laves en fusiont, un des rebords du craitère avait cédé et laissé la lave brûlante s'ée<mler au lein. Une magniâ(|ue forêt d'aigres, de toutes les essences des montagnes et de {m& les âges, était luxuriaete sur les bords, qui s'élèvent à plus de trente mètres aai-éessus du^ niv<eau 4es eaux. Le roi de cette mystmeuse .forêt était le hêtre, recouvert de scm feudiage vert noirâtre, et présentant ses^akènes velues qm renferment la faîne, noisette triangulaire d'uni goût parfait, tant redierchée par les jeunes enfants de la montagne, et dont on fait une huéle si douce- Après Jte hêtre, les sapins, qui • ne peuvent plus dépasser cette altitude. Puis le sorbier :a«x graippes de corail. Au-dessous de /ces maîtres, tous les arbustes des régions alpi-aes : le chèvrefeuille artore, les genêts à fleurs d'or ; ^nfin, plus délicates et plus humbles, les plantes
qui naissent au-dessous des arbustes, les valérianes roses, les beaux géraniume bleus, les spiréas à feuilles dentelées; tout était là, comme on aime à retrouver le grand jardin de la nature, avant que la main de Thomme le mutile, quand le pied foule les cadavres vermoulus des vieux arbres dans les troncs desquels ont poussé des arbres adultes, quand l'harmonie divine des êtres n'a encore été troublée par rien et que l'œil cliarmé devine qu'il jouit de leurs beautés virginales, à la fois dans tout leur épanouksement et dans tout leur mystère*
En nous approchant du lac, nous savions, selon les Ixaditions aatiques, qu'il était imprudent d'y lancer des pierres qui, tombant dans ses profondeurs, développeraient au-dessus de nos têtes des nuages dont ne tarderait pas à s'échapper la tempête. Nous nous gardâmes bien de troubler la paix de ces eaux« Toutes ces légendes des vieux temps étaient dues à l'ignorance ^s |)hénomène$ naturels, dont beaucoup ont cessé. Autrefois on le voyait bouillonner, parce que le eratère, comme dans certaines parties de la baie de Naples, laissait échapper des gaz qui remontaient à la surface de l'eau. On respirait sur les bords de cbajudes exhalaisons, comme aujourd'hui dans les chambres latérales du temple de Pouz-
zoles. Le sol est allé se refroidissant avec lenteur; mais la légende est restée.
Beau lac, qui comptes tant dans mes plus doux souvenirs, tu es heureux que l'industrie humaine se soit emparée de toi ! Tour à tour objet de la terreur et de la curiosité de longues générations humaines, tu es aujourd'hui pour la ville de Besse une fortune. Dans la suite des âges, ta chaussée naturelle, corrodée chaque année par la chute des eaux de ton déversoir, fût devenue un jour trop faible pour soutenir ton poids ; elle se fût effondrée avec fracas en inondant la vallée. L'industrie humaine, qui a besoin de toi, te munira d'un mur en glacis indestructible. Déjà même elle se prépare à faire servir tes eaux, par un aménagement habile, aux besoins de la Limagne, dans les grandes sécheresses des étés. Tu seras une mamelle bienfaisante au milieu de la solitude, dont le génie humain transportera le produit intarissable dans les plaines.
Nous ne devions quitter le lac que vers les quatre heures de l'après-midi. Nous avions donc à lui consacrer une demi-journée entière. Une bien vive jouissance nous venait au cœur, le bonheur d'être ensemble dans cette ravissante solitude, de nous dire nos pensées les plus intimes, de vivre de cette vie qui ne sera plus douce dans
la patrie céleste, que parce qu'on y possédera la beauté ineffable dont les êtres les plus parfaits icibas ne sont qu'une image. Nous comprenions cela, et nous n'avions pas besoin de nous le dire.
C'était un grand jour dans notre vie où l'intelligence avait ses voluptés pures autant que le cœur.
Avant la chaleur du milieu du jour, nous fîmes l'exploration complète de ce grand monument des anciennes convulsions du globe, que la nature a changé en une oasis admirable de fraîcheur. Un problème se présentait à Félicie : Comment arrivait au cratère la masse d'eau qui en sortait chaque vingt-quatre heures, et que je lui appris à évaluer en mesurant le canal du déversoir.
— Vous résoudrez le problème, lui dis-je; étudiez bien.
Nous remontâmes extérieurement les bords élevés du cratère, qui vont, s'appuyant à l'est, à un autre volcan appelé le Montchat.
Nous joignîmes ensuite le Montchat (1) luimême, dont le cratère desséché était très-visible et
(i) La plupart des Guides et des cartes gravées estropieut horriblemeut les noms. Le volcan de Montchat est écrit dans les cartes Monlchalme; le Pujr de Paillari, l'un des pitons du mont Dore, est mis sous le nom de Puy de Pailhet; le lac d'Esliavadoux est appelé Estivadoux. Il faut corriger ces erreurs d'après les gens du pays, qui évidemment connaissent les noms véritables.
admirablement conservé. Ce volcan domine le niveau du lac de deux cents mètres.
— J'ai tp&mé l'explication, me dit-elle. Le Montchat et le lae- Pavin sont la même montagne. Le Montchat, couvert de neiges pendant huit mois de l'année, attirant même continuellement les nuages au temps d'orages et de pluies, s'imprègne d'eau comme une immense éponge. Le vaste cratère du Pavin est comme une saignée profonde faite à ses flancs qui reçoit Fexsudation de la masse supérieure.
— C'est <^k, lui dis-je, et si nous sommes étonnés de ia quantité d'eau qui sort en torrents de ces montagnes, c'est que nems apprécions de nos yeux et que nous mesnrons même ces cours d'eau, pendant qu'il n'y a pas de moyens pratiques de nous rendre compte des neiges et des pluies qui s'absorbent dans ces pitons.
J'ajoutai que les puys du mont Dore, recouverts de tous côtés d'une épaisse pelouse comme le Montchat, sont admirablement appropriés à cette fonction absorbante des eaux qui tombent ou de la neige qui se fond. Cette herbe très-ténue forme des myriades d'équilles qui retiennent les eaux. La couche épaisse des pelouses est, à la lettre, une immense éponge. C'est un des problèmes les plus intéressants de l'économie orographique du globe.
LE LAC PAVIX 127
Cependant le soleil s'était besuoconp élevé à Fhorizem. Du sommel du Montctiat^ nous avioûs au midi une vue sf^lendide de monitagiies que rien ne boraaii^ excepté, derrière nous, le massif du mont Dbfe. A rextrème horizon, k chaîne des puys avait pour hmite le Plomb dut Cantal. Cest undes panoramas les plusriehes, que surpasse encore celui qu'om a autour dfe soi quand on fait rasccfDfiien du Puy de Sancy, qui dépasse le Montchat de einq cents mètres». Nows descendîmes sous les frais ombrages qui bordent au midi le lac PdATÎn. Nous étions là adossés, à de bettes ro«faes recouvectes de lichens; la verdure allait jusqu'aux bimis mêmes diu latg qm, peu profond à k disrlance de* deui ou trois mètres, s'abaisse ensuite et ne laisse plus voir que la masse azurée de ses eaux^ réflécteseant, diaas une circonférence régulière de ein^ naille mètres, la couronne luxuriante de sa végjétation..
— Que nous sommes bien là! me dit Félicie.
Pourquoi cette splendide solitude n'est-elle visitée que de qudques- touristes? Pourquoi de jolis chalets, espacés sur les versants des puys dePercussa, de Montchat, de Montrivière, ne s'élèvent-iis pas pour donner asile, pendant quatre mois de villégiature, à ces milliers d'hommes qui s'entassent dans les. plainesy sous une zone torride, pendant
qu'ici, à rexeeption de quelques heures du jour, souvent même rafraîchies par la brise, on a mieux que le printemps à la température trop variée, on a le spectacle grandiose des montagnes, des promenades ravissantes, les eaux vives, et de l'air pur à donner aux poumons? Des sentiers gracieux d'un facile entretien seraient tracés aux contours de ces jolies mamelles de la terre. Le paradis terrestre est ici; et le paradis, ce sont les lieux du globe où le corps moins pesant s'imprègne de l'air bienfaisant des grandes hauteurs.
Jean-Jacques Rousseau a parlé de bains d'air. Pourquoi n'a-t-on pas pris ce mot à la lettre? Il est pour moi une révélation. Ici, en effet', le corps se sent dégagé d'un poids; la respiration est plus facile, les muscles ont plus de souplesse; tous les organes essentiels à la vie fonctionnent mieux; on sent que l'alimentation la plus simple sera pour le palais une volupté ; qu'un doux sommeil , pris n'importe où, donnera un bien-être inconnu.
riches, vous ignorez ces choses! El ce sont de pauvres pâtres qui, sans les comprendre, jouissent de ces profusions de la nature qu'il faudrait se procurer à prix d'or.
J'étais sous le charme de la parole de ma sœur.
— Pauvre Lioune, continua-t-elle, est-ce que tous nous ne prenons pas la vie à rebours? Est-ce
que nous ne nous jetons pas dans les mille dédales de la vie factice? Je ne suis qu'une femme attachée à l'existence douloureuse d'une mère. J'ai là une tâche noble que le cœur me rend douce. Dieu y a ajouté* votre chaude tendresse de frère. Avec ces deux biens, qui sont pour moi les biens suprêmes, je n'ai pas à en demander d'autres à la Providence. Mais enfin, il m'est permis de rêver.
Eh bien ! mon rêve perpétuel, mon grand rêve, et on y arrivera quand on aura parcouru tout le cercle de la civilisation artificielle où se plongent nos contemporains, c'est de faire entrer grandement la nature dans nos joies sérieuses. J'adore ce qu'il y a de vrai dans la civilisation, la science, la philosophie, l'art, l'aspiration incessante au bien, au vrai, aubeau. Ce sont les magnifiques conquêtes du génie humain qui sont allées, comme l'avoir des familles économes, s' entassant au profit des générations de l'avenir. Cette richesse s'accroîtra encore; mais par l'heureuse innovation de faire servir largement les biens matériels, les plus humbles, les plus dédaignés en apparence, aux bonheurs paisibles de l'âme.
Sur cela, n'en déplaise, mon ami, à vos prêtres, je suis en complet désaccord avec la théorie, tant vantée en paroles, de la souffrance. Cette théorie, pardonnez-moi ce blasphème apparent, cette théo-
rie est tout nettement païenne; elle appartient à ee fatalisme farouche qui écrase l'âme sous les duretés de la douleur physique et des maux imposés par lea hommes. On &'est moqué de la formule : la réhabilitation de la chair. Rien n'est plus conséquent, selon moi, avec la substance même de la doctrine de rÉvangile. Rien de moins ascétique que la doctrine de Jésus; rien de moins ascétique que la pratique même que le révélateur en a faite. Esl-ce qu'il n'est pas venu délivra toute chair? Et ne s»ait-il pas singulier que la délivrance proclamée par le sang coulant sur le Golgotha se changeât en cet anathème contradictoire : Tu auras toujours à souffrir?
11 y a dooe, selon-moi, tout un nouveau point de vue sur lequel il faudra eaai venir à proposer le chriâlianismer : le bonheur possible dans la vie humaine réalisé parles jouissances légitimes rapportées à Di^ comme à leur source.
L'ascète me dit : Voilà ui^ fleur ravissante de couleurs, enivraate de parfums. N'y touche pas : c'est une sensualité. Baisse la paupière, misérable condamné; ne t'arrête pas à la volupté qu'elle apporte à tes yjeux!
Je lui réponds : J'admire la fleur el j'adore Dieu dans la perfectioa de cette œuvre délicate de sa toute-puissance» Je m'enivre de tous les parfums
de la fleur et j'aime Dieu, en le bénissant d'avoir attadié une joie pure à celte sensation, qu'il semble avoir voulu me ménager à chaque pas que je fais dans les campagnes.
Qui est plus chrétira, de l'ascète ou de moi? Qui adore mieux? Qui aime ti bénit mieux, après l'avoir mieux comprise^ la Providence que je trouve partout prodigue de ses biens?
Comprenez-vous qu'au moment où toutes les tendances du génie humain se portent à améliorer le monde physique, une théorie reh'gieuse serait acceptable, laquelle serait la condamnation perpé^ tuelle de l'instinct irrésistiWe qui entraîne les masses?
C'est donc un christianisme attrayant qui seuil pourra retenir, dans le groupe de l'Église, les masses prêtes ù s'en détacher sans retour, et non pas le christianisme des stylites amaigris, des cénobites qui ne lavent jamais leur robe, des flagellants qui frappent la chair pécheresse.
Si le prêtre ne comprend pas cela aujourd Aui,. il perdra l'Égtise pour des siècles.
Donc\ c'est le côté accessible et pratique sous lequel seul l'Église puisse espérer de se faire aocepter encore. Le moyen âge avec ses folies» ses^ extravagances monacales, ses saints suspendus en l'air, ses extatiques livrés aux violents ébranle-
ments nerveux, ses distinctions enfantines de gras et de maigre, qui permettent la grasse poule d'eau le vendredi saint, et qui vous font plonger en enfer pour une misérable tranche de porc salé, dur et ranci, a tué pour jamais cette religion s'en prenant aux genoux, aux épaules et aux estomacs humains. C'est fait maintenant. Tous les jésuites, tous les missionnaires du monde, tous les moines, s'ils revenaient parmi nous, et avec la réaction religieuse qui s opère, ils pourraient revenir (1), échoueront dans la restauration de ce passé contradictoire avec les tendances modernes. Cela est d'une évidence éclatante pour moi.
Si j'étais homme, et si j'avais l'honneur du sacerdoce, je voudrais prêcher cela au point de vue chrétien. Les théories phalanstériennes ont été accompagnées de bien des extravagances. Cela est déjà complètement jugé. Mais si les hommes qui avaient combiné la vie commune, avec la théorie des attractions, avaient mis dans leur plan une église, un curé, un vicaire, un sacristain par phalanstère, dépendant des évêques et de Rome, le clergé catholique n'aurait pas jeté de si grands cris contre ces novateurs. Il y eût regardé à deux fois avant de proscrire un système, très-discutable de
(i) Ils sont revenas.
sa nature, je le reconnais, mais qui eût livré le monde moderne à son influence.
Je voudrais donc que l'Église maintenant, sans proclamer la théorie phalanstérienne, rompît avec l'ascétisme impuissant du moyen âge ; que des formes nouvelles, une discipline autre que celle dont la théorie ascétique est la base, fût adoptée par elle. « Une expansion différente de Tidée chrétienne en raison des tendances différentes de l'humanité » : telle serait la formule.
. Il n'y aurait donc plus à continuer dans la théorie religieuse celte prédication glaciale qui fait prendre en dégoût aux masses l'enseignement chrétien. Une des plus choquantes contradictions du catholicisme disparaîtrait.
N'est-il pas bizarr« qu'un jour de solennité, à Clermont, j'aille m'établir dans la nef de la cathédrale, le plus près que possible de la chaire, vers les deux heures de l'après-midi, pour que bientôt, après le chant d'une psalmodie latine, à laquelle les chantres gagés qui s'en acquittent ne songent pas même, un prêtre quelconque vienne, du haut de la chaire, me développer des théories de perfection idéale, de renoncement à toutes choses, de mortification de la chair, lorsqu'il est connu de tous que nil'évêque qui préside la solennité, crosse et mitre, ni les respectables chanoines bien rem-
bourrés contre le froid dans Leurs stalles, m monsieur l'orateur lui-roénie, qui be donne larg«m«»t dans sa vie intime le plus de douceurs qu'il peut, ne réalisent en rien la mortifica:tion effrayante, la renoncement absolu, la perfection angélique qui nous est ainsi prêcbée?
Ne voiis semble-t-il pas que votre chaire chrétienne s'est changée en une espèce de tribune académique, où l'on expose des théories scientifiques ou littéraires qui n'ont rien à voir avec la vie morale du monde?
Je ne sais pas si je rends bien ma pensée; mais le contraste qui me choque naît, logiquement, de l'impuissance de ce que nous appelons l'Église enseignante de réaliser, en quoi que ee soit, l'austère morale de la souffrance désiçiée, aimée, recherdiée comme moyen rigoureux de salut, qu'elle prêche à nous, pauvres gens du terre-à-terre, qui somn^es appelés l'Église enseignée. Il doit s'ensuivre, entre cette Église qui n'a pas le droit de la parole et celle qui dit tout «e qu'il lui plaît, ca sous-^ntendu misérable : Ce qui vous est enseigné là est magni^ fique; mais c'est bon dans les sermons et dans 1^ livres; vous voyez que nous-mêmes nous ne réalisons pas ces respectables idées. Au fond, ne vous gênez pas trop et faites comme nous.
Eh bien ! je dis que cela est déplorable; que c'est
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un prinâpe de déconsidération irremédiabie pour le clergé; que deux ou trois siècles d'une vie ndi^ gieuse ainsi eotendue sont le suîeide suprême de ia corporation qni ne comprend pas l'oeavre con* tradictoire et antinomique à laquelle elle s^épnise*
O mon ami, lors même que dans votre carrière de prêtre vous n'auriez feit que jeter le germe de cette vérité saisissante parmi vos frères, pour qu'il arrive dans quelques inteU^genees droites et qu*un jour, comme le fennent, au sein de ce monde ecdésiastique, si routinier et regardant toujours en arrière, l'idée de réforme qu'il renferme, gonfle pour ainsi dire au sein du christianisme et y règne enfin toute-puissante, vous auriez devant Dieu une grande gloire.
Non, il n'est pas possible qu'il y ait contradiction entre la nature et la foi; autrement la nature créée de Dieu, embellie avec magnificence par lui serait le mal, et ce Dieu prodigue de jouissances pour l'homme les placerait sous l'œil de la créature fascinée pour que, attirée à chaque instant, elle pèche et consomme sa réprobation. Je ne connais pas de plus grand blasphème contre Dieu, et je plains de tout mon cœur les malheureux qui le font du haut de leur chaire et en face de leurs autels.
Que votre sœur Félicie en soit venue là, que
VOUS la surpreniez à faire de la théologie révolutionnaire, cela doit vous étonner, mon cher Lioune. Certainement nos grand'mères ne pensaient point à tout cela : elles avaient à raccommoder les hauts-de-chausses et les pourpoints de leurs maris, et le soir à surveiller le rôt. Cela prouve que le monde marche, que l'humanité moderne (et que sera-ce dans l'avenir?) veut sortir de Tornière, et qu'une rehgion, quelque divine qu'on veuille la reconnaître, a ses conditions rigoureuses de renouvellement dans son appUcation aux besoins d'une civilisation nouvelle.