‹ Le curé de campagne, par l'abbéChapitre 17 sur 39 · LA GRANDE EPREUVE · texte numérisé non relu

LA GRANDE EPREUVE

J'avais admiré le développement qui s'était accompli dans l'intelligence de cette jeune femme quim'apparaissait, plus que jamais, grande et virile. Je la félicitai du travail qu'opéraient en elle l'étude et la réflexion. Elle vivait de la vie des penseurs et des esprits d'élite. J'étais fier d'elle.

Elle me répondit :

— Lionne, je vous dois cela. Je n'avais pas d'autres joies à apporter à votre cœur que celle de me sentir aspirer, comme vous, aux splendides labeurs de l'intelligence. Pour être digne de vous, j'ai lu, beaucoup lu. J'ai plus observé encore autour de moi que je n'ai lu, parce que le livre n'a pas la clarté des faits, et que la pensée voilée sous

des phrases a rarement une justesse rigoureuse.

— N'écrirez-vous jamais, Félicie?

— Non, mon ami; je ne sais même pas si je pourrais écrire.

— Mais vos lettres sont admirables de style.

— Tant mieux si elles vous donnent quelque plaisir. Mais des lettres ne sont pas le livre. Et je ne me sens pas la puissance de produire le livre.

Je ne blâme pas, certes, les femmes qui écrivent. Je crois qu'elles ont cette mission comme les hommes. Je crois même que Taffreuse inégalité qui nous sépare maintenant, au point de vue de l'éducation intellectuelle, disparaîtra rapidement. Un jour viendra où les livres n'auront pas de sexe. Pour moi, née à une époque singulière de transition, où le passé qui s'évapore garde prodigieusement de son influence, et où le présent n a pas toujours la vigueur qui affranchit, je me sens prise par des liens dont ma raison se révolte, mais que subit ma faiblesse.

Je laisserai couler rapides et tristes les années qui me seront faites maintenant. J'ai sacrifié, à un sentiment plus fort et plus doux, les offres de bonheur qui m'étaient faites dans le monde au temps de notre immense prospérité. Je suis trop fière pour aller rien mendier à ce monde qui m'admirait lorsque j'étais couronnée de l'auréole d'une

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grande fortune, et qui, probablement à celte heure, répondrait à nies avances par soii^dédain. Ma mission de sœur de charité auprfe de ma mère me suffit; et votre amitié vaut pour moi toutes les adorations du monde. Rien ne me blesse dans la médiocrité, comme rien ne m'avait aveuglée dans les jours prospères.

Je sais que je vous retrouverai toujours à l'heure où j'aurai besoin d'un cœur dévoué et fort.

Félicie s'arrêta. Il y avait dans sa voix, dans son attitude et dans son regard quelque chose de 5i angélique et de si grand, que je sentais le besoin de tomber à genoux devant cette créature aimée •dont Dieu m'envoyait l'aflection de sœur comme une compensation aux peines de ma vie. Je serrai sa main qu'elle me tendit avec un gracieux abandon* Mes yeux, qui se portèrent sur les ^ens, y trouvèrent une larme.

Il se fit entre nous, dans ce moment, un de ces silences qui durent peu, mais qui disent à la fois l'ivresse et le déchirement des cœurs.

Nous ne pouvions prolonger plus longtemps cette promenade au lac Madame de Lazerat nous avait donné deux heures pour notre course : nous voulions même hâter notre retour pour qu'elle n'eût pas une inquiétude. Nous étions alors à l'extrémité du lac, du côté des fontaines qui l'ali-

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mentent. Félicie se leva. Le sentier était si peu tracé, les pelouses quelquefois si inclinées, qu'elle devait me tenir la main fortement, s'appuyer même contre moi, pour ne pas glisser dans l'abîme qui, par un effet d'optique, semble attirer vers lui. Félicie sentait ce vertige, et il me fallait la soutenir.

Maintenant que tant d'années se sont écoulées depuis cette heure bénie, l'une des plus enivrantes de mon existence d'homme, que je n'ai pas à me montrer aux yeux de mon lecteur autre que ce que je fus à ce moment, comme dans toutes les épreuves de cœur que j'ai eues à subir, je dirai tout ce qui se passa en moi pendant que Félicie, avec une chaste familiarité, s'appuyait sur mon bras pour revenir au déversoir du lac.

J'éprouvâi l'une de ces grandes révolutions de l'âme que rien n'a préparées, et dont notre liberté est parfaitement insciente. Dieu m'est témoin que pas un regard, pas une pensée, durant notre doux entretien, n'avaient cessé en moi d'être à la hauteur du respect que je portais à ma sœur. Je me serais cru un misérable de toucher cette main autrement que pour y porter un sentiment pur, que Ton s'avoue devant Dieu et au pied de Tautel. Et tout à coup je sentis un homme nouveau en moi.

Je me trouvai transporté, par une espèce d'hal-

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