ESSAI DE LUTTE
J'avais ramené mes chevaux à leur écurie, et bondissant jusque dans ma mansarde, je m'étais habillé à la hâte.
Puis, descendant dans la rue, j'avais pris une voiture de remise et j'avais dit au cocher :
— Vaugirard, Grande-Rue, nM7. A l'heure!
rapidement, et bon pourboire!
Mon homme avait compris; et sa forte bête, libre dans sa course dans des quartiers peu fréquentés, fit avec une rapidité étonnante la route de Vaugirard.
Je montai chez ma mère : Félicie y était encore* Elle avait eu trop de prudence pour dire la triste vérité à ma mère. Elle s'était contentée de lui ap-'
prendre qu'elle ne m'avait pas trouvé, parce quej'étais sorti probablement pour affaires. J'avais pressenti cette réserve, et je l'abordai comme si notre rencontre chez ma mère eût été fortuite.
J'eus beau me donner de l'aplomb, elle ne fut pas dupe. La femme ne se laisse pas tromper.
Son entretien fut des plus affectueux. Que de choses nous nous dîmes pendant près d'une heure ! Quels souvenirs tristes et doux à la fois nous rappelâmes! Je ne pourrais pas reproduire cela aujourd'hui. L'âme refoule ces parfums dans des replis intimes du cœur, comme si elle craignait d'en perdre la moindre effluve. Plus tard, on ne retrouve plus œ qui a été dit : ce sont mystères des âmes qui ont souâGèrt.
— Je vous conduirai à votre hôlel, dis-je à Fé« lide. Mère, demain je tous ramènerai mademoiselle de Lazerat et nous dînerons eosemide. Faites un peu de luxe pour noiis recevou*.
J'embrassai ma mère, et. nous montâmes en Vitture.
— Lîoiiiie, vous avez été bien ercitel! Oh!
mon ami, vous pensiez donc que vortre sœur n'avait pas l'âme assez grande pour supporter une douleur que vous supporter voas-roême arec tant de courage? Je devrais ne plus vous aimer!
J'essayai de lutter.
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— Maîs,'Féliciè, je ne comprends pas ce que
vous dites.
— Alloits doiftc! je ne prends pas le change. Votre trcHible t(his a trahL Puis, cette prétendue place dams un ministère où yotre lyorn n'est pas connu.
— L'imbécile concierge se trom^pe sourenl sur les noms. Vraiment, je ne sais pas à quoi vous faites allusion.
— Que voîis ayez déguisé votre triste position à votre mère, c'était d'an bon fils, }e le comprends. Mais RM», je suis forte, je puis tout entendre. Ah ! les monstres, voilà à quoi ils vous ont réduit I
Je me défendais mal, évidemnient J'insistai cependant sur des ressembUiDces« ËUe me ré»
pondit :
— Allons, allons! les cœurs qui aiment ne se trompent pas. Votre voix, vos traits, votre physionomie qui ne ressemble à nulle autre, tout cela, sans parler de votre pâleur subite, de votre trouble, vous a trahi.
Je vis enfin que mon obstination tournait au ridicule. Je m'écriai :
— Oui, Félicie, c'est vrai. Je suis celui à qui vous avez dit : Cocher, payez -vous! Voilà où l'Église de France trouve réduit aujourd'hui l'un de ses prêtres. Pardonnez-moi, mon amie. J'ai eu
peur de votre cœur généreux. Je n'ai: pas voulu vous imposer un fardeau.
En ce moment même, avant d'aller plus loin, je refuse obstinément de vous être à charge avec ma mère. Je suis fait à la douleur : laissez-moi à mon humiliation.
Je ne pus coHvaincre Félicie. Elle partit pour Clermont avec l'idée fiévreuse de m'arracher à ma vie misérable. Mais Dieu a ses desseins impénétrables; le chrétien, et surtout le prêtie, doit les adorer et s'y soumettre. Ma mère reçut une lettre de Clermont. On lui apprenait que mademoiselle de Lazerat venait de mourir d'un anévrisme.
Je restai atterré. Félicie était morte, et la dernière impression qu'elle avait reçue avait sans doute causé sa mort. J'avais bu mon calice jusqu'à la lie! I