UNE RENCONTRE ÉTRANGE
Il m'avait fallu beaucoup plus d'adresse, pour ne réveiller aucun soupçon dans Tesprit de Félicie sur rétat misérable auquel était réduit son cher Lioune. Si elle eût su TafFreuse vérité, elle serait venue m'arracher à cette vie honteuse à ses yeux 0t me dire : Venez avec moi et emmenons votre mère; vous partagerez mon pain.
Or, c'est ce que je ne voulais à aucun prix.
R.entrer à Clermont, prêtre interdit, pour aller vivre de la générosité d''une femme de cœur sur laquelle cet acte de noble courage eût attiré les railleries abjectes du vulgaire, entendre dire... Non! non! Jamais, je n'eusse imposé ce martyre à ma sœur!
11 était donc sage qu'elle acceptât la fable, crue par ma mère, de ce fameux poste au ministère des finances. Dans ses lettres, elle trouvait bizarre que nous eussions deux ménages, que j'habitasse Paris et ma mère Vaugirard. Elle me raillait, à ce sujet, de ma science en économie domestique. Même, à travers bien des ménagements, je croyais découvrir qu'elle suspectait un peu cette séparation bizarre, comme si j'eusse eu à voiler quelque intrigue. Elle ne me disait pas cela évidemment. Mais certaines réticences de ses lettres me faisaient craindre qu'elle n'eût cette pensée malheureuse.
Je lai expliquais, le moins mal que je le pouvais, que mon extrême sobriété rendait ces deux ménages moins coûteux, que je n^avais à Paris absohimfint qa'nD etbiae* qui ne mt coûtait presque rîen; qu'eu définitire, mon domicile était à Vaogirard, qaej'èlwslàétedettp; que ma mère, d«os ses lettres, ex^raîtbeaueoup le peu de temps qii6 je lui consacrais par semaine. Vxrm^'je bien cott^ vaincue? C'était douteux. Ceux qui aiment sont peu faciles à tromper. Qui faltere passit amantem?
Du reste, die reconnaissait que mes lettre étaient toujours affe^ueoses et qu'elle me retrouvait, malgré les dwilowenses épreuves permises peur la: Providence, tout mon cœur de vingt-cinq ans. Peu à peu, je vis dans ses lettres verenvt la
sécurité. Elle voysdt trop 4e sentiments doux et aimants dominer toute mon âme, envers elle et envers ma mère, pour garder longtemps une idée pénible qui eût élé une injure à ma vertu.
Je fus donc enfin tranquillisé complètement de ce côté, <x)mme je Tétais du c6té de ma mère qui, <îertainement, ne viendrait jamais me dépister sous mon étrange costume, avec Ténorme chapeaa <#e cuir bouilli, avec la grande souquenille bleue tooibant sur les talons et garnie de boutons de cuivre, au poste des voitures de la rue Monthabor.
• Je revenais un jour d'une très-longue cours», harassé et ennuyé» n'ayant fait encore qu'un pelîit déjeuner de pain et de fromage sur mon siège, lorsque, dans la rue de Rivoli, à deux pas de fei station de ma voiture, en face de la porte cochère du ministère des finances, je fus appelé :
— Arrêter, cocher!
Je fis approcher ma vwture de PÀrcade. Une f€œme, mise avec une élégante sirapKcîté, ouvrit la portière, me jeta ce mot :
— ^^ Vaugirard, Grande-Rue, n** 17f
Et nK>ntant, referma la portière.
— C'est Félicie! me dis-je à Finstant. Cest elle ! La maison de la Grande-Rue de Vaugirard, W f 7 ^
oà demeurait ma mère était étroite et basse. Elle ^appartenait à un jardinier dont la femme tenait
boutique sur le devant. Ils logeaient au premier. Le second, était occupé par ma mère; et deux petits ménages de pauvres femmes habitaient la mansarde, Félicie seule au monde pouvait aller là. J'étais perdu. Tant de précautions, et je dois dire tant d'ennuis, pour voiler à ma mère et à cette amie l'abjection dernière où était tombé ce prêtre, naguère à leurs yeux dans une position honorée, se trouvaient en pure perte. Que faire?
Mille pensées roulèrent dans mon esprit durant le trajet. Toutes ces pensées ne faisaient pas honneur à mon génie inventif. Tantôt je me disais : Je vais m'envelopper le visage pour ne pas être connu, et m'arrêtant, je déclarerai à cette dame qu'étant pris d'une violente douleur, je ne puis pas la conduire plus loin.
Tantôt je me proposais, la dame une fois descendue devant la maison de ma mère, de donner un violent coup de fouet à mes chevaux et de partir, sans dire un mot qui pût me faire reconnaître.
Tout cela me paraissait ridicule. Il me vint à l'idée, ce qui semblait plus raisonnable, que la dame, à mille heues du soupçon que le cocher qui la conduisait chez la mère de Lionne fût Lionne lui-même, ne s'occuperait guère de ma personne, que d'ailleurs je n'avais qu'à me grimer un peu,
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ébouriffer mes cheveux eu les ramenant sur mon front d'une manière ridicule, me renfoncer le menton dans ma cravate blanche, parler le français de Marseille, ou celui d'un jockey anglais, et que, certes, elle ne me reconnaîtrait pas.
Je passai, en me disant ces choses, le pont de la Concorde ; je suivis le côté de la place des Invalides qui conduit au boulevard, je traversai la rue de Sèvres et je fus bientôt sur la route de Vaugirard. Là, seul avec elle sur le chemin, laissant mes petits chevaux suivre leur allure habituelle, je me demandai s'il n'était pas plus sage de m'arrêler, de lui dire : Voilà votre ami! voilà où l'a réduit la misère! Il a voulu vous déguiser sa honte; pardonnez-lui!
Je savais à Félicie l'âme grande. Mon aveu ne l'eût certes pas blessée. Je n'eus pas le courage d'en venir là. Ce que je fis, c'est que me retournant, comme pour regarder derrière ma voiture, et jetant, avec la rapidité de l'éclair, au-dedans ce regard scrutateur auquel les cochers sont si habiles, quand ils veulent reconnaître leur monde, je vis en plein son visage et je reconnus, à ne pas me tromper, Félicie.
Ce qui se passa dans mon âme bouleversée, depuis ce moment jusqu'à mon arrivée devant le fatal numéro 17, je ne saurais le rendre aujourd'hui.
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Pauvre amie! Elle était là. G^taînement, éBà était dans une inqttiétode mortelle. Elle avait M voir ma mère. Ma mère lui avait dit : il est employé au ministère des fifiafioes ; allez le demander là! Elle n'avait pas manqué d*ajouler : Je ne le vois presque pas mon fils, quelque bon qu'il soit pour moi; mais il est si occupé au ministère î
Et Félicie arrivée chez le concierge de Thôtél des finances avait dû recevoir cette réponse terrifiante : Nous n'avons ici aucun employé du nom Àe Lioune. Elle savait que je ne me donnai» pas d'autre nom. On eût d'ailleurs fait la même réponse si elle eût demandé M. Bertbomieux. Quelle -devait être, au moment même, sa torture! Son visage m'avait paru bouleversé. J'étais cruel. Et une voix intérieure me disait : Lâche, arrête^toif ne tue pas ce que tu aimes!
Malgré cela, j'étais retenu par un sentiment d*ufle autre force. c< INoo, me disais^e, il faut <îu'elle ignore tout. »
Ma tête se prenait. Une hitte terrible se passait en moi. Quel était le plus sage? Continuer mon rôle, ou tout dire et lui demander le secret pour ma mère?
Je me posais toBjows cette doubte alternative, lorsque, atteignant les premières miadsons de Tau- :girard, mon œil aperçut le n* 17.
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Je m'aorcêtai hâeciiôt devant la maison de ina
imère.
Getie fois» je me roîdfe contre naoÂHOiéme.
-r- Ne», je ne dirai rien,
Malheureussement mon trouble était tel, j'étais si peu sQdiire de mes idées» que j'coibiîai ma belle* résolution de me grimer, de parler le français de Marseille et de me rengorger dans ma cravate» Je sautai du siège. J'ouvris la portière. Félieie ne me regardait pas. Elle avait tiré une pièce d'or d'une petite bourse.
— ^ Cocher, payez-vous l
Et elle me r^arda.
€e mol : Cocher, payez-vous !' sortant d'une telle bouche fit sur met l'effet d'une décharge électrique. Je me troubâai : parobablemenl je devins pâle comme un mort. Je cherchai ma bourse : je l'ouvris. Je me trouvai manquer de monnaie. Force me fut de dire :
— Je n'ai pas de monnaie, madame.
Et ma voix était tremblante.
— mon Dieu ! c'est vous, Lionne ! Pauvre ami ! •
— Oui, c'est moi! devais-je dire. Taisez-vous! ne faites rien deviner à ma mère. Vous saurez tout.
J'eus l'horrible courage de répondre à cette sœur bien aimée :
— Vous VOUS trompez, madame. Vous me pre-^ nez pour un autre.
Et, sans attendre sa réponse, je courus dans la rue comme un fou, demandant de la monnaie.
J'en trouvai heureusement. Je revins.
Félicie était immobile, pâle, défaite, broyée par une profonde douleur.
Je lui tendis son argent.
— Voilà, madame!
Et baissant les yeux comme un criminel, je sautai sur mon siège.
— Lioune, mon ami, je ne me trompe pas : c'est bien vous! Pourquoi ne pas me parler?
J'entendis à peine ces derniers mots. Je fouettai mes chevaux avec force et je partis.
Mais, mon Dieu, que j'avais souffert!