Le curé de campagne
La contemplation de la nature est pour les âmes tendres et simples une source inépuisable de joies pures, de consolations puissantes, de méditations pieuses et salutaires. Le calme qui règne au sein d'une belle végétation, les riantes couleurs de la verdure, sa fraîcheur et ses parfums ont
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des résultats sympathiques sur lis sens de l'homme, el ces effets réagissent à la longue sur le moral; ils produisent nécessairement cette heureuse quiétude de rame, cette allégresse instinctive, ce contentement de soi-même qui font aimer la vie et qui sont l'état normal de toute créature en paix avec m passions et avec le monde.
Nulle part mieux que clans la Lorraine allemande, cette belle et riche portion de la France agricole, je n'ai ressenti des impressions plus fraîches, plus variées, plus profondes, a l'aspect des richesse^ de la nature. Ce n'est [tas (pie les sites de cette contrée fertile offrent des points de vue pins pittoresques, des effets plus imprévus, plus saisissants que ces pays de montagnes et de cascades où nos peintres voyageurs vonl chercher des modèles pour leurs tableaux. Au contraire, le paysage, peu moiitueui, n'offre d'autres élévations que des
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collines à la pente douée, couvertes de
forêts ou de belles moissons. Mais les ombrages v abondent; le soi, fertilisé par une foule de ruisseaux et par les mille détours de plusieurs petites rivières, telles que la Sarre , la Nied , i'Àlbe française et allemande, produit sans culture des saulaies qui enchantent le regard , et dont les rameaux encadrent le rivage de tous ces cours d'eau d'une double baie diaprée qui forme les [lus ra\issantes promenades que l'imagination puisse rêver.
Ce beau pavs alimente une nombreuse population qui se compose de villages et de bameaux très-rapprocbés les uns des autres. Les bourgades n'y sont pas rares non plus; mais ces petites villes , dont la plus importante ne compte pas trois mille habitants , et dont les maisons sont pour la plupart bâties en charpente et en terre, offrent, malgré l'agglomération de leurs demeures,
la même simplicité champêtre qui règne dans toute la contrée.
À u cœur de cette riche végétation , et tout près de la frontière du côté de la Prusse , il y a un petit village nommé Blies-Brucken , adossé contre une petite colline bien boisée et dont le communal se baigne dans l'Albe. Ce hameau a sa petite église proprement entretenue, grâce à la piété des fidèles, qui ne songent à leurs propres chaumières que quand il ne manque rien à la maison du Seigneur. Le desservant n'a pas moins de trois chasubles achetées à Metz, au moyen des souscriptions que se sont impesées tous les habitants; l'autel est garni d'une belle dentelle, et, chose presque incroyable, l'église est munie d'un orgue qui était tenu , à l'époque où j'ai vu Blies-Brucken, par un paysan aveugle qui ne savait pas trois notes de musique, mais qui apprenait avec une facilité extraordinaire tout ce qu'il enten-
dait exécuter sur les instruments des bourgades voisines. L'église, avec son orgue, son autel décemment paré, et son desservant revêtu de ses belles chasubles, était, on le conçoit, l'orgueil et la joie de la paroisse. Le curé était heureux , car le zèle de ses paroissiens le faisait riche, et le digne ecclésiastique, aussi simple dans sa manière de vivre qu'aucun villageois du hameau , employait sa petite aisance avec tant de discernement et de charité, qu'il n'y avait point de malheureux à Blies-Brucken.
Le bon prêtre avait songé plusieurs fois à fonder une école dans son village pour les vingt ou trente marmots qui restaient inoccupés pendant l'hiver. Mais chaque fois que cette velléité philanthropique lui était venue, le pasteur en avait été détourné par des réflexions de diverse nature. L'établissement serait coûteux , il faudrait donner des honoraires au maître , et les résultats de ces
sacrifices onéreux pour ses ouailles seraient peut-être de donner le goût de la science à de pauvres paysans qui quitteraient la charrue pour les livres , et déserteraient le hameau pour aller traîner dans les villes une existence de demi savant , c'est-à-dire une carrière de misère et de privations. Or , le curé était un homme de la vieille roche : il regardait l'ambition comme un fléau \ et tenait beaucoup ta ce que chacun vécût dans la condition où le ciel l'avait placé, labourant le sillon fertilisé par la sueur de ses ancêtres, pour mourir un jour paisiblement sous le toit qui devait abriter ses enfants.
Et d'ailleurs , depuis un temps immémorial , les enfants du village allaient s'instruire à l'ermitage, qui était situé à un quart de lieue de Blies-Brucken et à moitié chemin de Sarralbe, chef-lieu du canton, qui comptait deux mille habitants et quatre maisons
bâties en pierres. Le cénobite qui vivait dans cet ermitage, avec l'autorisation du pouvoir civil et ecclésiastique, était toujours un homme d'une austérité reconnue et d'une piété exemplaire ; il servait d'instituteur aux enfants de trois hameaux voisins , et ne recevait pour salaire que des offrandes eu nature, telles que des œufs, du grain ou du beurre. Son jardinet suffisait aux autres besoins de son existence éminemment frugale et ascétique.
L'ermitage était un endroit charmant , un véritable Eden , qui réunissait dans un espace d'une médiocre étendue tous les genres de beauté naturels aux paysages de la contrée. Il était situé sur le sommet d'une petite colline ou plutôt d'une butte coupée en forme de taupinière, dont la base couvrait une centaine d'arpents, et dont le sommet, légèrement affaissé sur lui-même, présentait une plate-forme de quelques cen-
taines de pas détendue. Cette colline , revêtue d'excellentes couches de terre végétale , n'offrait aucune trace de culture autre que la portion nécessaire aux besoins personnels de l'ermite. Elle était couverte d'arbres espacés comme ceux d'un verger , et cependant assez voisins les uns des autres pour fournir un ombrage non interrompu. Au sommet, on voyait s'élever, au milieu d'une touffe de verdure, une jolie chapelle avec son campanile ; sur le versant du coteau se présentait la maisonnette de l'ermite, dont les murs, bien entretenus, étaient tapissés d'une vigne magnifique. L'Albe coulait au pied de ce monticule. On voyait à mi-cote, par-dessus les sorbiers, les acacias et les mélèzes, qui nuançaient admirablement leur verdure par groupes touffus et distincts , la nappe argentée de la rivière qui coulait paisiblement à l'ombre de ses vieux saules. Le soir , quand le soleil s'était caché derrière
la belle forêt de Bucknom, qui terminait l'horizon . la surface de l'Albe brillait comme un vaste miroir, et la teinte de la saulaie, plus vigoureusement arrêtée par le crépuscule, se reflétait avec une netteté parfaite dans les flots de la rivière. On apercevait alors de tous cotés une animation particulière h chaque portion qui complétait l' ensemble du paysage : la nature faisait entendre les mille voix harmonieuses de la création ; la brise , qui s'était saturée des fraîches émanations de la prairie , murmurait sous le feuillage; de joyeuses bandes de petits oiseaux se poursuivaient d'un bosquet à l'autre et rasaient quelquefois de leurs ailes la superficie de la rivière; çà et Là des poissons bondissaient sur les Cots en faisant jaillir L'eau , qui retombait en perles brillantes ; la cigale et le grillon faisaient entendre sous l'herbe leurs sifflements monotones, auxquels répondaient les murmures
plus discords d'une grenouillère; et à mesure que l'ombre , en s'épaississant . éteignait ee tableau magique ainsi que les murmures qui lui servaient d'accompagnement , on entendait dans les massifs les voix pleines et sonores des rossignols , qui s'apprêtaient à charmer le silenee de la nuit.
Oh ! que la nature était belle à contempler du haut de cette colline enchantée , à coté de l'ermitage, d'où j'apercevais parfois le vieux cénobite promener un regard mélancolique et profond sur la terre et dans l'azur du firmament î J'étais jeune alors, je ne comprenais pas l'éloquence muette de ce regard tout chargé des souvenirs d'une existence troublée. Je ne voyais que la création qui me remplissait l'àme d'une joie instinctive , et j'ignorais encore que la nature ne parie pas le même langage à l'imagination naïve d'un adolescent et au cœur tout meurtri du vieillard , qui a laissé un lambeau de sa
vie sur chacun des écaeils où l'ont poussé les orages d'une longue carrière.
Et puis, il faut le dire, la colline, ee paradis terrestre, ee résumé de toutes les séductions d'un charmant panorama , était revêtue d'un caractère qui dramatisait en quelque sorte ses beautés naturelles , et qui ajoutait la majesté d'une pensée pieuse à l'attrait matériel du paysage. Les sommités de eette butte servaient de cimetière à deux ou trois hameaux et au petit bourg de Sarralhe. L'ermite était le gardien des tombeaux qui s'élevaient autour de la petite chapelle; lui-même avait creusé leurs fosses . et, tous les soirs, sa voix s'élevait au milieu de ces simples monuments pour solliciter le ciel en faveur des morts qu'il avait tous connus durant leur vie.
11 régnait dans ces lieux; funéraires et enchantés une poésie mystique dont les populations voisines ressentaient vivement
l'influence. Ce n'était jamais sans une émotion respectueuse qu'un villageois mettait le pied sur cette terre consacrée , et , avant qu'il fût parvenu jusqu'à l'ermitage , ses pensées s'étaient dépouillées de toute préoccupation terrestre pour faire place aux impressions d'une piété sincère quoiqu'un peu obscurcie par les nuages d'une superstition traditionnelle. Chez les enfants, cette émotion était presque de la terreur. La colline formait à leurs yeux le chaînon qui liait le monde terrestre au monde invisible ; l'ermite , avec sa robe de bure et sa longue barbe blanche, vivant parmi les tombeaux, couchant , comme les morts , dans une bière , avec un sac de cendre pour oreiller, leur semblait un être qui n'avait rien de commun avec les choses de la vie. Et cependant cet homme , dont l'essence leur paraissait au moins douteuse, leur expliquait tous les jours , avec une patience vraiment ange-
lique, les hiéroglyphes de l'alphabet, qu'ils réussissaient à peine à comprendre pendant la durée de l'hiver , pour les oublier durant l'été, où chacun d'eux travaillait aux champs avec sa famille.
11 y avait dans les habitudes de l'ermite , et à son insu, divers détails qui eontri •• huaient , il faut le dire , à entretenir la vivacité des impressions tant soit peu superstitieuses des bons villageois. Par exemple, lorsqu'il survenait un orage pendant l'été, le pieux solitaire, suivant un usage qui s'est perpétué dans les campagnes jusqu'au commencement de ce siècle, sonnait la cloche de la chapelle. Ce tintement, qui s'entendait au loin , ajoutait une sorte de solennité aux hruissements formidahles de la tempête. Il semhlait alors entendre deux voix qui se confondaient dans un dialogue surhumain : celle de la Divinité offensée qui s'expliquait par le tonnerre et celle de
L'humanité qui empruntait les accents du campanile saint pour fléchir, par une
prière incessante, la colère céleste. Les habitants de la contrée s'unissaient d'intention h cet hymne symbolique , et comme la foudre n'était jamais tombée, de mémoire d'homme, dans le voisinage des habitations, les villageois avaient la conviction profonde que la cloche de l'ermitage les mettait à l'abri de tout danger.
Ce n'était pas tout. L'ermite, que j'ai connu dans mon enfance, était un ancien moine d'un couvent dont les règles étaient très-sévères. Le pieux solitaire, loin de se croire dégagé, par la dispersion de sa communauté, des devoirs qu'il* accomplissait autrefois dans le cloître . y ajoutait un accroissement d'austérités. 11 couchait tout habillé dans un coffre qui devait un jour contenir sa dépouille mortelle; il marchait sur de simples sandales qu'il fabriquait
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lui-même, ne portait qu'une robe pour tout vêtement ; en été comme en hiver et pendant la imit, il se levait pour aller dire ses offices à la chapelle. Il allumait les cierges de l'autel et chantait compiles et laudes comme s'il eût été assisté de tous ses frères en Dieu. Les paysans . qui ne connaissaient rien de ces usages, et qui, tout aussi complètement , ignoraient les habitudes nocturnes du cénobite , savaient seulement par des récits vagues qu'avait faits quelque voyageur attardé dans la campagne (récits considérablement annotés et amplifiés), qu'a certaines heures de la nuit, on entendait sur la montagne des psalmodies étranges qui semblaient partir des entrailles de la terre. On disait aussi que parfois les vitraux de la chapelle au milieu de l'obscurité profonde paraissaient tout d'un cou]) illuminés.
Je laisse à penser ce qu'on ajoutait de suppositions mensongères à ces faits, sinon
inexplicables, du moins dépourvus do l'interprétation qui les eût rendus tout naturels. Je passe les processions qui aï aient été distinctement aperçues à travers les vitraux de la chapelle, lorsque sans doute l'ermite allait d'une place à l'autre de la petite église ; les cris et les gémissements qu'on avait distinctement entendus, et qui n'étaient vraisemblablement qu'une déviation de l'effet acoustique de la mélopée naturellement traînante et peu harmonieuse des hymnes du solitaire. Je laisse également dans le silence toutes les légendes absurdes que l'oisiveté des veillées d'hiver avait créées et qui formaient l'historique de l'ermitage. Mais à part ces superstitions qui avaient leur côté respectable au point de vue purement mondain , parce qu'elles n'étaient que l'excès inoffensif d'un sentiment profondément religieux , l'ermitage était en grand renom de sainteté dans tout le canton. Les popula-
tions de dix lieues à la ronde faisaient des pèlerinages à la montagne pour obtenir de la pluie pendant les grandes sécheresses de l'été ; de pauvres familles s'y rendaient pieds nus, afin de supplier le ciel pour la guérison d'un enfant malade; on y faisait des vœux qui étaient toujours scrupuleusement accomplis; on y récitait de longues et ferventes prières pendant lesquelles on voyait parfois les fidèles les plus zélés se tenir debout les deux bras étendus en croix, et les pèlerins, exaucés ou non, avaient une confiance entière dans le résultat de leur pieuse démarche. Coutumes respectables et patriarcales dont les habitants des villes n'ont plus aucune idée , mais qui sont encore observées dans les campagnes de quelques provinces privilégiées, telles que la Vendée, la Bretagne et l'Alsace, où la civilisation n'a point encore répandu tout le venin de ses progrès.