‹ Le curé de campagneChapitre 2 sur 12 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

: Knap.

Parmi les enfants de six à douze ans qui allaient chercher pendant la saison rigoureuse quelques bribes d'instruction à l'er*mitage, il y en avait un, le plus chétif de tous , qui excitait l'intérêt particulier du ^\ iciix solitaire sans qu'il y parût aux regards de ses condisciples; car l'ermite s'abstenait de toute conversation avec ses jeunes élèves,

et tel était le respect des marmots pour leur vénérable instituteur ou l'indulgence

de celui-ci pour les enfants, que jamais une réprimande personnelle n'avait lieu dans l'école.

L'enfant dont il s'agit s'appelait Francis Knap ; il appartenait à une pauvre famille de journaliers de Blies- Brucken , et il avait de huit à neuf ans. À cet âge, les petits garçons des campagnes sont déjà utiles à leur famille ; ils vont couper du bois mort dans la forêt, ils mènent paître les bestiaux pendant 1 été , et ils aident même leurs parents dans leurs travaux champêtres. Mais Francis Knap n'était bon à rien; le pauvre petit avait un de ces tempéraments délicats et maladifs qui ne supportent aucune espèce de fatigue : le grand air l'enrhumait, le soleil lui faisait mal à la tète, une marche de quelques milles lui donnait une courbature. Le seul emploi pour lequel il eût été

bon eût été la garde d'un petit troupeau; mais Francis était si distrait et si rêveur, qu'il laissait ses bètes errer à l'aventure , au risque de commettre des délits champêtres , ou de les perdre dans les bois.

Le malheureux enfant, rudoyé par sa famille , pour laquelle il n'était qu'une charge inutile , honni et souvent maltraité par ses camarades , dont il ne pouvait partager les jeux , s'était fait des habitudes solitaires ; il passait des journées entières aux bords de l'Albe, dont il regardait couler l'onde paisible , comme si c'eût été la chose la plus curieuse du monde ; ou bien il s'asseyait à l'ombre de quelque buisson , sur la lisière du bois , et paraissait absorbé dans l'attention qu'il prêtait au chant des oiseaux. Mais malgré ce désœuvrement qui le rendait l'objet de l'animadversion des siens et de la pitié générale , jamais Francis ne paraissait s'inquiéter des petits incidents qui sur-

venaient daim le village ou dans les environs. Jl n'était point curieux comme les autres enfants du hameau, qui s'arrêtaient pour voir un chariot qu'on attelle ou des chiens qui se battent. Francis n'avait de goût que pour la solitude et le repos. Du reste, il était doux et résigné; il supportait sans se plaindre les taquineries des autres enfants; il recevait avec soumission les réprimandes qu'il avait la conscience de mériter, sans avoir le courage de faire ce qui eût été nécessaire pour les éviter , et il tolérait avec une patience plus que virile les tourments de la faim, seul tyran vraiment redoutable de sa jeune existence; car les parents de Francis étaient nécessiteux ; ils mesuraient la nourriture qu'ils donnaient à leur fils aux besoins apparents de sa nature paresseuse et chétive. D'ailleurs, malgré l'appétit qui l'aiguillonnait, l'enfant aimait mieux se priver d'un repas et rester tranquillement à l'ombre

de sa chère saulaie, que d'affronter, pour obtenir un morceau de pain noir , les reprochea qui l'attendaient inévitablement au retour de ses promenades quotidiennes.

Francis fut d'abord le plus mauvais des écoliers qui fréquentaient l'école de l'ermite; il pas<a . comme les autres, un hiver entier à épeler les premières paires d'une croix de par Dieu. îe livre classique et le cheval de bataille des magïsters de campagne à cette époque. 3!ais le jeune garçon, tout inhabile qu'il était au travail , avait une mémoire excellente ; l'été ne lui fit point oublier le peu qu'il avait appris, et au commencement de l'hiver suivant, il put assembler ses lettres et joindre les sxllabes de manière à former des mots. Ce fut seulement alors que Francis comprit le but des travaux qui lui étaient imposés, et dont il ne s'était acquitté jusque-là que machinalement. Du moment où l'écolier eut deviné l'importance de la

science élémentaire à laquelle on l'initiait, et qu'il eut pressenti les ressources immenses que la lecture allait offrir à l'activité de son imagination, il manifesta un changement moral qui surprit ses condisciples et l'ermite lui-même. Huit jours suffirent au jeune écolier pour se perfectionner à peu près complètement et pour se mettre en état de lire couramment toute espèce de livre. Malheureusement la bibliothèque de l'ermite était presque aussi succincte que le reste de son mobilier : il ne possédait que l'Ancien- Testamcnt et la Yie des Saints. Francis reçut le dépôt de ces trésors avec une joie dont aucune expression ne saurait donner l'idée ; il s'enfonça dans l'histoire sainte , et les merveilles du premier âge du monde le rempli rent d'admiration. Les tableaux que l'Écriture sacrée mettait sous ses yeux faisaient sur sa pensée ingénue et déjà féconde une telle impression, qu'il lui semblait voir les

faits dont il lisait les récits. Il vivait avec nos premiers pères sous le beau ciel de la Palestine: il se passionnait pour les pieux héros des magnifiques épisodes de l'Écriture ; l'histoire de Joseph , les touchantes aventures de Tohie taisaient couler ses larmes , son cœur palpitait d'enthousiasme au récit des exploits de Judith et des Machahées ; la ruine de Bah v h me et les plaies dont la vengeance du ciel frappait un peuple ingrat le remplissaient de terreur

Francis lut d'un hout à l'autre les saints livres que l'ermite avait mis cà sa disposition ; puis il les relut avec la même avidité ; son esprit candide se satura de leur morale , son jugement se forma , et Termite s'aperçut facilement que l'enfant qu'on avait traité jusqu'alors comme un pauvre idiot devenait de jour en jour plus apte a une instruction sérieuse et lihérale.

Le solitaire , qui connaissait la manière

de penser du curé de Blies-Brueken au sujet des résultats que pouvait avoir l'instruction

imprudemment prodiguée à un enfant né pour les travaux des champs , fit une exception a ses habitudes sédentaires et se rendit chez le digne pasteur , afin de le consulter sur ce qu'il convenait de faire à l'égard du jeune Knap.

La présence de l'ermite au milieu du village fut pour les habitants un spectacle qui n'excita pas une médiocre surprise et fournit à toutes les ménagères de l'endroit un texte fécond pour les suppositions et les jugements ténébreux. Le curé lui-même ne reçut pas sans étonnement la visite extraordinaire de l'ermite , qui ne quittait jamais sa cellule que le dimanche pour aller entendre la messe et les vêpres à l'église de Sarralbe , d'où il ne sortait que quand les deux offices étaient terminés, c'est-à-dire après une séance de cinq a six heures.

DE CAMPAGNE. 3t

« Eli! mon frère, dit le euré d'un ton de cordialité voisin de la condescendance avec laquelle le clergé séculier de la contrée croyait devoir traiter un ancien moine qui n'était pas dans les ordres , ce n'est pas une faible considération qui vous a fait quitter la montagne pour venir jusqu'à Blies-Brucken honorer mon pauvre presbytère de votre présence. Dirai-je à Lisbeth de nous apporter quelques rafraîchissements? Le soleil est brûlant , et vous n'avez pour vous en garantir qu'un capuchon qui doit augmenter encore les inconvénients de la chaleur — Lisbeth , continua le bon ecclésiastique en éle\ant la voix, apportez-nous de l'eau, du vin et des verres , car je ferai volontiers raison au cher frère , et si vous avez encore quelqu'un de ces gâteaux de froment que vous savez si bien apprêter, je serai bien aise que le frère juge de votre mérite.

— Je vous rends grâce, M. le curé, ré-

pondit l'ermite en s'inclinant avec une humilité sincère; mon estomac ne supporte pas le vin, et je suis habitué depuis longtemps à ne prendre de nourriture qu'une seule fois durant la journée.

— Mon estomac , a moi , repartit l'ecclésiastique en se versant un verre d'eau et de vin , est un peu plus complaisant pour ce qui concerne la boisson ; mais (par compensation sans doute) il est plus exigeant que le vôtre en fait de nourriture , et nous aurions maille à partir ensemble si je lui faisais attendre l'heure du dîner , sans parler des deux collations qu'il a coutume de recevoir au lever et au coucher du soleil. Dieu est miséricordieux . mon frère , et ma santé n'est pas des meilleures. Je ne pourrais imposer à ma faible nature des privations aussi austères que ies vôtres. »

L'ermite s'inclina plus profondément encore que la première fois.

« A Dieu ne plaise, dit-il, que les austérités de ma vie soient un reproche pour un vénérable prêtre dont l'existence tout entière a été , comme la vôtre , un modèle de vertus. Mais il est des iniquités dont la pénitence la plus dure peut seule alléger le fardeau....

— N'en dites pas davantage, mon frère, s'écria le digne pasteur qui avait déjà oublié le léger dépit que lui avaient fait éprouver les refus du solitaire. Vous êtes un saint homme, et votre présence, quel qu'en soit le motif, est une bénédiction pour ma demeure. Asseyez-vous et dites-moi ee qui vous amène.

— Je voudrais vous parler un moment du petit Francis Knap, le fds d'un habitant de Blies-Brueken.

— Un petit fainéant! dit le curé dont le front se rembrunit de nouveau ; ses pauvres parents ont bien de la peine à soutenir son oisiveté. C'est une brebis malade qui

gâtera le troupeau. La manière de \ivre de ee petit drôle est d'un exemple pernicieux pour les autres garçons du village , et puisque nous en sommes sur ee chapitre . je vous dirai franchement, mon frère, que j'ai appris avec surprise les encouragements que vous donniez à cette coupable nonchalance.

— Si vous jugez que ce soit de ma part une erreur , répondit l'ermite avec une timidité' qui n'avait rien d'affecté , je suis prêt à y renoncer et a la compter même au nombre de mes fautes. Mais permettez-moi de vous demander si vous connaissez bien le petit Francis.

— Par exemple ! dit le curé. Si je ne connaissais pas les garçons de Blies-Brucken î . . . Il est vrai que je vois celui-là moins que tous les autres, par suite de ses habitudes sauvages. Qu'y a-t-il d'extraordinaire en lui?

— Le pauvre enfant est d'une complexion

délicate et maladive , il ne peut pas aider ses parents dans les travaux des champs.

— C'est un malheur pour eux , car ils ne sont pas assez riches pour nourrir une houche inutile. Mais l'enfant, tout chétif qu'il est, pourrait rendre quelques petits services , ne fût-ce qu'en gardant les hestiaux ou en tillant du chanvre.

— Pensez-vous , M. le curé, que de semblahles occupations puissent assurer l'avenir de ce jeune garçon?

— Mais vous-même, mon frère, pensezvous que son oisiveté l'assure davantage ?

— Et si je vous disais , si je vous prouvais que cette oisiveté apparente a déjà porté ses fruits , et que Francis est dans une voie qui peut le conduire aussi loin qu'aucun homme n'a été.

— Vous voulez dire qu'il lit couramment sa croix de par Dieu ; je lui en fais mon compliment. Son père n'en sait peut-être pas

autant , mais il gagne honnêtement sa vie à labourer la terre.

— Dieu , dit Termite , a donné à chaque homme une vocation différente, afin qu'il pût accomplir convenablement sa mission parmi les innombrables travailleurs qui concourent, avec des moyens divers, au grand œuvre de la civilisation. Celui-ci qui aurait fait un mauvais artisan, parce que ses organes sont dépourvus de l'adresse nécessaire , devient un excellent cultivateur ; cet autre dont les forces ne sauraient suffire aux rudes labeurs de la campagne, possède une intelligence qui, aidée des ressources de la science qu'on acquiert avec l'étude , peut devenir une lumière parmi les hommes. C'est ainsi , M. le curé, que vous , qui êtes le fils d'un simple laboureur , vous avez été appelé par vos dispositions naturelles et par un concours de circonstances qui les ont heureusement secondées, à diriger

un troupeau dont vous êtes comptable envers Dieu. »

Ce raisonnement désarçonna l'argumentation que l'excellent ecclésiastique appliquait à la démonstration de sa théorie sur les professions traditionnelles, et il se rappela que toute règle comporte ses exceptions.

* Voulez-vous dire, mon frère, réponditil d'un air pensif, que le petit Francis , qui a toujours passé pour an malheureux idiot, ait réellement quelque intelligence et des dispositions qui l'appelleraient à des études sérieuses ?

— Hélas î dit le solitaire en souriant , je suis un médiocre juge en pareille matière, car vous n'ignorez pas, M. le curé, qu'un pauvre cordelier n'avait pas besoin d'une grande science pour faire un excellent moine de son Ordre, et sous le rapport de l'instruction comme pour le reste j'étais l'un des derniers de notre maison. Mais le peu d'ex-

périence que m'ont donnée les années suffit pour apprécier les dispositions de cet enfant , et ma visite avait pour but de les recommander à votre examen particulier.

— Hom! repartit le bon prêtre, votre humilité est une leçon pour moi. Si les cordeliers n'étaient pas un Ordre savant , je ne suis pas non plus un grand Grec ; j *ai un peu oublié mes classiques depuis trente ans que j'habite Blies-Brucken , où je trouve peu d'occasions , comme on le croira facilement , de me servir de cet idiome , et je ne sais pas trop si je suis en état d'examiner à fond les dispositions extraordinaires de votre écolier. Nous allons le faire appeler cependant , et nous l'interrogerons ensemble.

— Faisons mieux , M. le curé : la soirée est belle; une promenade à quelques centaines de pas de Blies-Brucken et l'air frais de la rivière vous prépareront pour cette nuit un sommeil agréable. Au lieu de mander

près do nous le petit Francis, qui s'intimiderait en arrivant en notre présence , allons le chercher dans sa solitude. Je sais où le trouver à cette heure de la journée : le soleil va descendre derrière la saulaie , et l'enfant est à son poste.

— A son poste. . . Le soleil. . . dit le bon curé en prenant son chapeau pour suivre Fermite qui était déjà sur le seuil de la porte ; que voulez-vous dire, mon frère? »

Un sourire doux et mélancolique vint illuminer un instant la sombre et sérieuse physionomie du solitaire.

« Il faut que vous sachiez, M. le curé, répondit-il d'une voix émue comme celle d'un père qui parle d'un enfant chéri , il faut que vous sachiez que , pour nous autres amis de la solitude , la nature est loin d'être muette comme elle l'est pour les hommes qui vivent en société. La création a des voix qui conversent avec nos pensées , elle a des concerts

qui charment nos oreilles , des spectaeles qui enchantent nos regards. Elle a, comme la créature, des soupirs, des larmes, des colères ; elle se trouble et se calme , s'agite et se repose , s'endort et s'éveille , comme l'humanité qui vit par elle et près d'elle, ainsi qu'un enfant sur le sein de sa nourrice. Le petit Francis, qui comprend cette mystérieuse animation et qui est un respectueux admirateur' des merveilles de la terre et du ciel, est en ce moment sur la montagne, dans une clairière qui domine une vaste étendue de paysage. Tous les soirs, lorsque j'élève mes pensées et mes hommages vers le Créateur, je vois la pensive et tranquille figure de l'enfant tournée vers le soleil, dont les derniers rayons étincellcnt à travers les saules de la rivière... Heureux l'enfant qui jouit dans la paix d'une àme pure des sublimes enchantements de cette heure ineffable!...

— Mon frère, dit le curé en souriant, nous pensons tous deux de même à l'égard de la création ; mais la nature et moi , \o\ ezvous, nous sommes de vieilles connaissances qui depuis cinquante ans et plus se sont dit tout ce qu'elles avaient à se dire. Blies-Brucken est Lien situé , ses environs sont agréables ; j ai vécu tranquille, sinon parfaitement heureux , dans le pays qui m'a vu naître ; mes cendres reposeront en paix sur votre colline, près de la poussière de mes aïeux; que Dieu en soit loué î Quant aux arbres et au soleil , ils ont bien leur mérite , quand ils nous préservent l'un de l'autre , c'est-à-dire quand le soleil neutralise la fraîcheur souvent dangereuse des ombrages de cette vallée , et quand les arbres nous offrent un abri de verdure pendant l'ardeur des jours d'été. 3Iais, à vrai dire , je ne m'occupe guère de tout cela. Je ne me promène que pour raison de santé, je ne rêve que dans mon lit, et mes

pensées ainsi que mes regards sont pour les créatures de Dieu qui sont confiées à ma direction. Ce serait un pauvre berger que celui qui garderait son troupeau en contemplant les astres et le firmament.

— Vous connaissez vos devoirs , répondit l'ermite en soupirant , et vous les remplissez dignement; vous êtes un homme utile dont le ciel bénit les travaux ; moi je ne suis qu'un pauvre vieillard qui achève dans la méditation et dans la pénitence le court intervalle que Dieu a placé entre les orages de la vie et le repos éternel. Puisse l'emploi de ces jours de merci racheter les erreurs d'une existence mal occupée, pour ne rien dire de pis!

— Vous êtes l'exemple et l'édification de la contrée, mon frère, » repartit le curé, qui, dans ses relations avec l'ermite, était toujours partagé entre le soin de maintenir son autorité ecclésiastique sur le solitaire en

plaçant les devoirs de son ministère au-dessus des austérités surérogatoires du cénobite et le regret d'avoir humilié un homme dont il vénérait la piété sincère et les modestes vertus.

Ce fut en devisant de la sorte que l'ermite et le curé arrivèrent jusqu'au pied de la colline , qu'ils gravirent lentement et non sans faire de fréquentes stations, car l'ecclésiastique , bien que moins âgé d'une quinzaine d'années que le solitaire, n'était point habitué aux fatigues de la marche. Quand ils eurent gravi le versant de la petite montagne et qu'ils furent entrés dans l'ermitage, le curé , en se plaçant à l'unique fenêtre de la cellule, ne put retenir un cri d'admiration devant le magnifique panorama qui se déroulait à ses regards.

« Vous avez raison, mon frère, s'écria-t-il, et je conçois à présent l'enthousiasme d'un homme qui habite une pareille retraite entre

les magnificences de la terre et la poudre des tombeaux. La grandeur de Dieu se manifeste dans ses œuvres , et sa majesté se répand sur eet imposant spectacle !

— Hosanna in excelsis Deo*, répondit l'ermite.

— J'aperçois votre disciple , continua le curé en s'appuyant sur la croisée ; le voila devant nous, sous ce platane; il est couché fort à son aise sur le gazon. Mais ? quoique sa posture n'annonce nullement des dispositions h la prière, il est aisé de voir que ses méditations sont plus graves et plus profondes qu'il ne serait naturel de l'attendre d'un enfant. »

Francis Knap était couché sur le talus d'un monticule couvert de mousse; l'un de ses bras était étendu , et l'autre soutenait sa tète 5 ses traits pales et amaigris indiquaient

* Gloire à Dieu au plus haut des cieux.

une organisation débile ou une souffrance permanente; et cependant son regard, en se portant successivement sur toutes les parties du paysage , n'était chargé d'aucune mélancolie. L'enfant souffrait sans impatience, parce qu'il croyait que ses maux étaient inhérents à l'existence; sa résignation était une affaire d'habitude et d'instinct qui était complètement exempte de cette sorte de compassion que les malheureux accordent toujours à leurs infortunes , et les douleurs de sa jeune vie ne l'empêchaient pas de rêver un de ces avenirs que les imaginations adolescentes savent si bien créer.

« Francis Knap ! dit le curé , en s' avançant vers l'enfant , qui n'était pas à plus de soixante pas de l'ermitage, et qui se leva sur-le-champ quand il entendit son nom.

— Me voici , M. le curé, répondit Francis en saluant respectueusement.

— Francis, à quoi rèvais-tu quand je t'ai appelé?

— Je rêvais que j'étais le curé de Blies- Brucken.

— En mon lieu et place? petit drôle! Et moi, où étais-je?

— Vous étiez mort.

— Je te suis obligé de la supposition.

— Mais vous aviez alors quinze ans de plus qu'à présent, et moi aussi.

— Ainsi tu me donnes quinze ans à vivre?

— Quinze et cinquante-six que vous avez , cela fait soixante-onze.

— Le fait est qu'à soixante-ojize ans , un homme n'est plus guère bon à grand'chose... Pardon , mon frère , ajouta le curé en se tournant vers l'ermite, j'oubliais que vous en avez soixante-dix. Mais c'est la faute de ce petit impertinent qui nous fait dans ses

rêves la part de ce qui nous reste à vivre

Dis-moi , continua l'ecclésiastique en s'a-

dressant à Francis, n'as-tu jamais rêvé que tu étais ermite?

— Jamais, répondit l'enfant. Il est possible cependant que je le devienne lorsque j 'aurai vieilli à mon tour , quand mes parents seront morts, et que je n'aurai plus d'amis autour de moi.

— Ex ore infantium , dit l'ermite avec un sourire mélancolique ; voilà une vocation divulguée.

— Après tout , dit le curé , je commence à croire que cet enfant est un brave garçon ; il a quelque chose dans la tète et dans le cœur. C'est une digne ambition que celle de devenir ecclésiastique et de s'en tenir à sa paroisse , lorsqu'il serait si facile de désirer la cure de Sarralbe , qui rapporte deux fois davantage.... Mais peut-être, Francis, t'arrangerais-tu de la place de l'abbé Tirlier?

— Je n'y ai jamais pensé, reprit l'enfant. Je veux vivre et mourir à Bkes-Brucken ,

pour soigner mes parents et les récompenser des sacrifices qu'ils font pour moi actuellement en me nourrissant à ne rien faire.

— Bien dit , mon garçon ! mais les perdrix ne tombent pas toutes rôties dans la bouche , et pour devenir curé de Blies-Brucken , quoique ce soit un poste bien modeste, il faut beaucoup travailler.

— Tant pis , dit l'enfant , car je ne suis pas fort.

— M. le curé veut dire étudier, interrompit l'ermite , qui connaissait mieux que l'ecclésiastique le sens que l'imagination abrupte de Francis attachait aux paroles.

— Étudier dans les livres î s'écria le petit paysan; lire les mots qu'on ne comprend pas, pour apprendre des choses que personne ne sait que les savants ! . . . Mais les livres coûtent de l'argent. Je sais par cœur ceux que le bon Père m'a prêtés; il n'y a que les enfants riches qui peuvent étudier , et Dieu qui

m'a fait pauvre veut, sans doute, que je reste ignorant.

— Dieu veut que les hommes s'aident entre eux. C'est là L'essence du divin précepte de la charité.

— Je ne demande pas l'aumône, M. le curé; je ne demande rien à personne. Mes parents me Font hien défendu , et ils n'avaient pas besoin de le faire , car je n'en ai pas la moindre envie. Je sais bien qu'on dit dans le village que ma fainéantise me conduira un jour à la mendicité; mais j'espère bien que Dieu me fera la grâce de mourir avant d'y arriver.

— Tu ne me comprends pas, mon garçon, continua le curé avec une bienveillance toujours croissante. La charité recommande l'aumône, mais ce n'est qu'une des moindres obligations qu'elle nous impose. Elle prescrit aux hommes de s'aider entre eux suivant les moyens des uns et les nécessités qu'é-

prouvent les autres. Or, quel besoin éprouves-tu , par exemple ?. . .

— J'ai toujours faim, répondit Franeis d'une voix plaintive en baissant la tète. Mais je n'en ai jamais rien dit.

— Pauvre enfant!.... je parlais d'un besoin spirituel ; mais je n'oublierai pas celui-là. Je voulais dire qu'il te fallait des livres, je t'en donnerai. Je voulais dire aussi qu'il te fallait un instituteur pour diriger tes nouvelles études, je le serai, faute d'un meilleur, car notre bon frère n'enseigne pas le latin.

— Remercie M. le curé, mon fils, dit l'ermite en prenant la main de Francis. Tu viens de faire le premier pas dans la carrière que Dieu t'appelle à parcourir. »

Mais l'enfant était déjà aux genoux du bon ecclésiastique , dont il baisait la main avec la ferveur de la reconnaissance ; puis il se tour-

na vers l'ermite , qui leva ses bras amaigris vers le eiel.

« Mon Dieu , dit-il , permettez que ce soit moi qui consacre cet enfant à votre culte , et bénissez les efforts de ce vénérable ecclésiastique pour le rendre digne de cette sainte profession.

— Amen ! ajouta le curé en ramenant sur son front les cheveux gris qui couvraient imparfaitement ses tempes (ce qui était chez le digne prêtre un signe d'embarras manifeste). J'ai bien peur d'avoir pris une tache au-dessus de mes forces , mais , Dieu aidant , 'je m'en tirerai le moins mal que je pourrai. »

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