CHAPITRE XII
Conversions.
Les paysans qui portaient le corps inanimé de l'invalide se rendirent à la maisonnette qu'il habitait depuis son arrivée au village , et ils le déposèrent sur son lit . L'abbé Knap fit placer Martorès dans une petite pièce qui servait de cuisine , où il fut gardé à vue pendant qu'on allait chercher le maire pour l'interroger et signer son incarcération. L'ecclésiastique avait, comme un grand nombre de curés de campagne , quelques notions de
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médecine et de chirurgie; il examina l'infortuné lieutenant et reconnut avec un inexprimable plaisir que la vie n'était pas éteinte en lui. Le vieux militaire n'était qu'évanoui ; le sang dont sa figure et ses habits étaient inondés provenait d'une hémorragie nasale ; mais on voyait aux déchirures qui sillonnaient la partie supérieure du corps et aux larges ecchymoses qui couvraient les joues et la tête chauve du vétéran , que la lutte avait dû être sérieuse et acharnée.
Les soins intelligents de l'abbé Knap furent couronnés d'un plein succès, et Pierre Schunck reprenait ses sens au moment où survenaient à la fois le maire de Blies-Brucken, qu'on était allé arracher à sa charrue pour le revêtir de son écharpe officielle , et le médecin de Sarralbe qu'on avait été quérir pour constater le décès du lieutenant.
« Eh bien î après tout , dit le maire en entrant, il parait qu'il n'y a pas mort
d'homme, et j'en sais bien aise pour Martorès qui est un digne garçon.
— Merci du compliment, répondit le lieutenant d'une voix affaiblie. J'en suis bien aise aussi pour Martorès, et je suis tout aussi disposé que vous à dire que c'est un digne garçon... qui fait les choses en conscience. Mais vous me permettrez de prendre pour moi la félicitation que vous aecorclez à Pedro; car, s'il n'y a pas mort d homme , vous conviendrez que c'est moi qui en profite le premier.
— Voila, sur ma foi, dit le médecin en riant , un moribond qui a la parole assez nette. Est-ce la fièvre qui le fait parler ainsi? Le délire....
— M la fièvre ni le délire, docteur, répliqua le lieutenant. Qu'on m'aille chercher cette mauvaise tète de Martorès , et devant lui j'aurai deux mots a dire à M. le curé , qui voudra bien , au préalable, recevoir les
remerciements d'un pauvre soldat pour ses bons soins. »
Martorès , qui avait entendu l'injonction du lieutenant , entra de lui-même. Ses traits étaient mélancoliques , mais ils n'exprimaient ni confusion , ni repentir , et il avait eu le temps de faire disparaître le désordre de ses habits, quoiqu'on ne lui eût pas permis d'effacer le sang et la poussière dont ils étaient maculés.
« Pedro, lui dit le militaire, nous avons été trop vifs tous les deux. Si tu t'étais expliqué avec plus de politesse , je t'aurais tout aussi bien compris...; mais non, je me connais et je crois que tu as eu raison. Il me fallait une leçon , elle a été bonne et j'en profiterai , je te le jure sur ma croix d'honneur. En attendant , voici ma main pour preuve que je ne t'en veux pas. »
Quand les deux antagonistes eurent opéré ainsi une réconciliation complète, le maire
voulut se retirer , le vétéran l'en empêcha. « Un instant , ML le maire , sécria-t-il , vous aurez tout le temps de labourer demain; il ne saurait y avoir trop de témoins ici pour entendre ce que j'ai à dire. 31. le curé , continua l'invalide en donnant à sa voix une inflexion voisine de l'attendrissement, je sais tout. Vous êtes un vénérable... non vous êtes un saint , et je suis indigne de la peine que vous avez prise , à vos risques et périls , pour racheter ma pauvre àme des griffes du diable. Mais puisque , telle qu'elle est , vous n'en avez pas fait fi , je vous la donne pour que vous la rendiez digne du bon Dieu. La religion qui inspire des dévouements tels que le vôtre mérite bien qu'on fasse quelques efforts pour rentrer dans son giron. A l'avenir je serai un autre homme; M. le curé recevra ce soir ma confession , et dimanche prochain , si le docteur est un habile homme , il me mettra en éuR d'aller entendre la messe à l'église. »
Pendant que Pierre Schunek parlait ainsi , le curé pressait la main du soldat avec la ferveur d'une véritable reconnaissance, et de l'autre il essuyait les larmes dont sa figure était inondée.
« M. Schunek, dit le maire en pliant son écharpe pour la mettre dans sa poche , vous êtes un brave homme , vu qu'il n'y a pas d'affront pour un bon militaire d'être aussi un bon chrétien. Vous êtes cause que nous avons eu des torts avec M. le curé, parce que nous ne devinions pas la fin de la chose ; mais nous irons tous lui en demander pardon, et à genoux s'il le faut, car , comme vous le disiez , c'est un saint.
— Vous avez trop de bonté , mes amis , murmura le curé en détournant lui peu la tête; je ne suis dans tout ceci que l'instrument de la volonté de Dieu , qui manifeste sa puissance quand le moment est venu. »
A partir de ce jour , Pierre Schunek de-
vint , en effet , an antre homme ; sa conversion était sincère, elle fut durable; et l'invalide , après avoir été pendant longtemps un objet de scandale pour le pays , en devint l'exempte, sans cesser pour cela d'être le militaire franc et jovial dont le caractère avait séduit toute la jeunesse du canton.
L'abbé Knap avait jugé nécessaire de communiquer la lettre du marquis de Balmasèrez à son fils. La nouvelle de sa ruine et le sentiment de son insuffisance pour réparer un tel désastre firent une impression profonde sur le caractère impétueux de l'e.ifant : sa fierté se brisa sous le dénuement qui venait l'écraser ; il comprit ce qu'il devait aux bontés du seul protecteur qui lui restait au monde , et l'exemple de Pierre Schunck aidant à l'efficacité des réflexions que lui saggérait sa nouvelle position , il en résulta un changement notable dans les habitudes du jeune garçon , qui sembla s'humi-
lier devant sa destinée. L'abbé Knap n'apporta aucune modification dans ses relations avec son élève ; la bonne Lysbeth , qui le plaignait en secret , sembla même redoubler de soins pour lui. La reconnaissance acheva la cure que le malheur avait commencée. Dès ce moment, Carlos, entièrement dompté, devint un enfant studieux , plein d'obéissance et de discrétion, et si parfois son naturel irritable et bouillant lui faisait commettre quelque faute , le repentir qu'il en témoignait en effaçait bien vite le souvenir.
Sept années s'écoulèrent dans une tranquillité qui ne fut troublée par aucun nuage. Carlos était devenu un jeune- homme accompli ; son instruction pouvait lui ouvrir avec éclat toutes les carrières libérales. Mais le bon curé était fort embarrassé pour choisir une profession qui pût convenir à son cher disciple; car il fallait subvenir à. l'entretien du jeune homme dans une ville ,
pendant les premières années de son séjour dans les écoles de droit ou de médecine ; or, l'abbé Knap n'avait aucune ressource qui put suffire à cette exigence , et Martorès vivait à Blies-Brucken d'une pension tellement minime , qu'il était impossible de songer à en détourner la moindre parcelle.
Carlos écrivait régulièrement tous les six mois à ses parents. Le marquis de Balmasèrezlui répondait, ainsi que sa mère, avec la même régularité; tous deux semblaient aspirer au moment de le revoir. Mais il y avait dans la lettre de la comtesse des expressions que Carlos avait peine à comprendre , car celle-ci parlait de l'Amérique comme si Carlos y eût été , et comme si , au contraire , c'eût été elle qui habitât la France. L'embarras du curé quand le jeune homme lui parlait de ces singularités était si évident, que Carlos avait plusieurs fois été conduit à supposer que la raison de sa mère avait subi quelque
altération , et le bon fils se remettait difficilement du choc que lui causait ce doute. Le marquis de Balmasèrez envoyait ordinairement à son petit-fils une petite somme qui était le fruit de ses épargnes ; mais cette somme suffisait à peine à son entretien et ne pouvait nullement l'aider à subsister ailleurs que chez l'abbé Knap. L'abbé Knap avait écrit depuis longtemps au marquis pour lui faire part de ses embarras , et ne recevait aucune réponse, lorsqu'un jour l'ecclésiastique, en sortant du presbytère pour aller à l'église , vit dans un tourbillon de poussière une chaise de poste qui lui rappela celle qui s'était arrêtée huit années auparavant sur le seuil de sa demeure , et de laquelle était sorti un ami , un ami que sans doute il ne devait plus revoir. Comme l'arrivée d'une berline de voyage , attelée de quatre chevaux , était néanmoins un grand événement dans le pauvre village de Blies-Brucken , éloigné
de toutes communications , le curé s'arrêta devant sa porte, et , à tout hasard, il appela Carlos , qui faisait une lecture dans le jardin. Pendant ce temps la voiture s'approchait; le curé distingua deux valets qui étaient placés sur le siège , et crut presque reconnaître la livrée qu'il avait vue autrefois. Une dame avait montré sa ligure à la portière , et semblait examiner le curé avec une impatiente curiosité. Quand la voiture fut devant le presbytère , l'attelage s'arrêta , et la dame s'écria plusieurs fois en donnant les indices d'une impatience extrême : « Le voilà ! » Le bou prêtre était interdit ; il s'apprêtait à ôter son chapeau pendant que les domestiques ouvraient la portière. Tout d'un coup il reçut par derrière un choc violent; le jeune Carlos passa comme un trait à côté de lui et arriva à temps pour recevoir dans
ses bras la dame qui se trouvait mal
c'était sa mère !
Le vieux marquis de Balmasèrez descendit à son tour et se jeta au cou de l'ecclésiastique , abasourdi de la scène dont il était témoin.
« Ce n'est rien î s'écria le vieillard en regardant sa bru , qui reprenait déjà connaissance; les émotions de la joie ne sont jamais dangereuses.
— Mais que veut dire tout ceci? murmura le curé , qui semblait sous l'influence d'un songe ?
— Ceci , répondit le marquis sans faire plus d'attention à Martorès qui survenait, que s'il l'eût vu un instant auparavant, ceci vous explique une supercherie dont je suis coupable à votre égard. Ma ruine , mon départ pour l'Amérique sont deux inventions du même genre ; elles étaient nécessaires pour vous décider à garder mon petit-fils chez vous ; elles étaient indispensables pour abattre son orgueil et le disposer à recevoir vos soins précieux. Si j'ai eu tort , grondez-
moi , pardonnez-moi ensuite , comme sa mère l'a déjà fait , en faveur du résultat que nous avons obtenu. »
Nous n'avons pas besoin de dire quels furent les transports de Carlos en retrouvant ses parents ; mais nous devons déclarer , pour l'honneur de son noble caractère , que l'idée des richesses qui lui étaient rendues ne lui vint que secondairement , quoiqu'elle ne gàtàt rien à son bonheur.
La mission de Martorès était finie. Ce fidèle serviteur de la famille s'était condamné pendant huit années à une indigence apparente et à l'ennui d'une manière de vivre que l'étude ne pouvait pas modifier ; il avait accepté une condition réellement misérable , afin de pouvoir aider l'abbé Knap dans l'entreprise que sou généreux dévouement lui avait imposée. Maintenant il renonçait à la Aie champêtre et il allait retourner à
Paris , où l'attendait une récompense proportionnée à ses services.
Quant à l'abbé Knap, la joie qu'il ressentait de cet événement inattendu n'était pas sans mélange , car on venait lui enlever celui qu'il s'était depuis longtemps habitué à considérer comme un fils : on ne pouvait lui offrir aucune compensation pour une pareille perte; mais on le consola en lui apprenant que le marquis avait acquis un domaine considérable dans les environs , et qu'on allait s* occuper d'y faire bâtir une habitation commode , afin d'y venir chaque année passer l'été.
P. S. Cette habitation, nous l'avons vue, et c'est là que nous avons fait la connaissance du vénérable abbé Knap dont le souvenir ne nous quittera jamais.