CHAPITRE XI
Suem intestins.
Pedro Martorès était, comme nous l'avons dit , non-seulement un catholique fervent , mais il était dévoué de cœur aux Intérêts de la religion qui s'unissaient étroitement à ceux de sa politique nationale. C'était pour lui un devoir et un bonheur que de consacrer au triomphe d'une telle cause toute son énergie, toutes ses facultés,
et jusqu'à son existence. ?ïous avons vu que, jeune encore, et à l'âge où les hommes ne peuvent avoir des idées bien arrêtées sur les principes qu'ils raisonnent plus tard et qui dirigent leur vie, Pedro avait fait preuve d'une fidélité qui pouvait aller jusqu'au martyre, et qui entraîna des suites bien graves , puisque le résultat de ce dévouement héroïque , en le privant de son bras gauche, condamna sa carrière a une inaction qui le dévorait.
L'Espagnol avait l'imagination trop ardente et le sang trop bouillant pour considérer avec calme la lutte qui s'était établie entre l'abbé Knap et son adversaire irréfléchi. Car cette sorte de duel mystérieux entre la piété de l'ecclésiastique et l'irréligion de Pierre Schunck, cette affection tolérante, aveugle, dont le digne ecclésiastique ne se lassait pas de donner chaque jour de nouveaux témoignages à l'invalide, au grand
étonnement des habitants de Blies-Bruckeu , n'avait point donné le change a Pedro comme aux autres. Il devinait toutes les douleurs du bon curé, et, mieux que lui-même, il appréciait les périls de son pieux dévouement. 11 se sentit appelé, par la conformité de ses sentiments religieux et par l'attachement sincère qu'il avait voué à l'abbé Knap , à jeter ses propres efforts dans la balance où se pesaient les destinées de L'âme qu'il s'agissait de convertir au Seigneur.
Mais comme Pedro ne partageait pas les espérances du curé sur la conversion du vieux militaire , et qu'il considérait en celuici l'ennemi irréconciliable de la religion et la cause des chagrins incessants pour son opiniâtre catéchiseur, il forma le projet de débarrasser la paroisse de ce sujet de scandale et son vertueux ami d'un antagoniste indigne de son courage.
Pour arriver à ce but , Pedro suivit une voie entièrement opposée à celle qu'avait adoptée l'abbé Knap : il essaya de rendre le séjour de Elies-Brucken désagréable au lieutenant, et, pour y parvenir, il anima contre lui toute la portion de la population qui était amie du travail et de la tranquillité. Puis il s'adressa aux jeunes gens qui , par suite de l'effervescence de leur âge , se plaisaient dans la société bravante et joveuse de l'invalide. Ici ses efforts écbouèrent contre l'étourderie naturelle à la jeunesse. Le caractère national des Espagnols est empreint d'une gravité orgueilleuse qui offre peu de contact avec la pétulance des Français ; la bonhomie germanique des jeunes habitants de Blics-Brueken, qui tenaient de la France par le sang et de l'Allemagne par les habitudes, sympathisaient peu avec les allures sérieuses et lières de Martorès. Du moment où l'inimitié de Pedro et de Pierre Schunck
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devint flagrante, ils prirent parti pour le vieux soldat, qui parvint facilement à mettre,
comme on dit , les rieurs de son eôté.
Pedro n'était pas homme à reculer devant cet échec ; il se posa franchement en ennemi du lieutenant , et , en toute circonstance , il affecta de le contredire et de miner sa popularité. L'Espagnol, sans avoir une bien grande habileté, ne manquait ni de sens pour conduire cette guerre , ni même de finesse; il avait soin que toutes ses querelles avec le militaire dégénérassent en controverse de religion , et il lui fournissait habilement tontes les occasions de développer l'athéisme de ses idées. Pierre Schunck qui n'avait pas assez de portée dans le jugement pour ménager l'opinion religieuse de son auditoire, et qui, s'il eût eu l'idée d'une pareille tactique, avait trop de rudesse dans le caractère et trop de suffisance pour l'employer , prodiguait à Pedro des quolibets qui
attaquaient le catholique plus que l'homme , et comme les bons jeunes villageois de Blies- Brucken tenaient encore plus à leurs idées religieuses qu'à La société du joyeux invalide, il est probable que l'imprudence de celui-ci eût iini par donner gain de cause à Pedro , s'il avait eu la patience d'attendre le résultat immanquable de ses sages dispositions.
Mais Martorès était un homme d'action plus que de conseil; ses projets, quoique bien conçus, manquèrent de la persévérance qui seule pouvait en assurer le résultat. Il y avait da>is son plan de campagne un écueil qu'il n'avait pas aperçu, c'est que plus le militaire se montrait imbu d'athéisme, plus l'affection du pasteur pour un pareil réprouvé devait paraître surprenante aux yeux de la population, Pedro, qui voyait s'accroître de moment en moment la surprise et l'affliction des habitants de Blics-Brucken , sentit qu'il contribuait involontairement à l'augmenter.
Dès l'instant où il comprit tout le mal que cette tactique dangereuse causait a l'abbé Knap, il changea d'idée, et la violence de son naturel espagnol le poussa vers les moyens extrêmes. Il affecta de braver le lieutenant toutes les fois qu'ils se trouvaient ensemble, et ces occasions se présentaient fréquemment , malgré le mutuel éloignement qui séparait les deux antagonistes. Martorès traitait les histoires de Pierre Scbunck de ridicules forfanteries; il établissait un doute offensant sur toutes ses assertions, et le contrecarrait en toute occasion.
Il n'en fallait pas tant pour échauffer la bile d'un homme aussi querelleur que l'invalide. Il menaça plusieurs fois Pedro de tout le poids de son indignation ; mais le robuste Espagnol ne fit qu'en rire. Il n'avait, il est vrai , qu'un seul bras à sa disposition , mais ce bras était assez vigoureux pour iu-
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spirer de salutaires appréhensions au téméraire qui aurait eu la pensée d'engager une lutte corporelle avec lui. Aussi le vieux militaire, qui rangeait la circonspection au nombre des qualités d'un soldat , et qui ménageait son audace pour les circonstances décisives , ne songeait nullement à entrer en lice avec ce redoutable athlète avant d'avoir égalisé préalablement les chances du combat. Un matin, longtemps avant le lever du soleil , Pedro entendit frapper à la porte de la maisonnette qu'il habitait. L'Espagnol vivait solitairement et se servait lui-même , quoiqu'il parût avoir les moyens de payer une gouvernante ; il alla ouvrir sa porte et ne fut pas peu surpris devoir Pierre Schunck en tenue militaire , l'épée au coté et accompagné d'un laboureur de Sarralbe qui avait été militaire, et qui cependant était un homme aussi paisible qu'aucun cultivateur de la contrée.
« Que me voulez-vous si matin ? dit Martorès au paysan, sans faire la moindre attention au lieutenant et à son uniforme. J'espère que vous avez des motifs suffisants pour troubler ainsi mon sommeil ; car si c'était une mauvaise plaisanterie du genre de celles que M. Sehunck se permet quelquefois , je prendrais la liberté de vous envoyer promener tous deux , et je pourrais bien être tenté d'ajouter à mes paroles une correction qui vous apprendrait à être plus circonspect à l'avenir.
— Entrons cbez vous, répondit Pierre Sehunck en relevant fièrement sa moustache , et vous nous corrigerez tout à votre aise , si ce que nous avons à vous dire n'est pas de votre goût.
— Je ne reçois chez moi que ceux que j'estime, monsieur l'invalide, et, comme l'estime ne s'achète pas à coups de sabre ni même avec de belles paroles., vous ne pas-
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serez pas le seuil de ma porte... Quant à tous, continua Martorès en s'adressant au paysan , qui paraissait tout interdit de cet accueil , si vous avez réellement à me parler , je sais que vous êtes un honnête père de famille et que vous ne me direz rien qu'on ne puisse répéter en public; entrez donc clans ma maison, et soyez-y le bienvenu.
— Pédrillo , s'écria le vétéran en se raffermissant de son mieux sur sa jambe de bois , vous me payerez cette insulte avec toutes les autres. Mou ami vous fera part du motif de ma visite , et vous me trouverez ici prêt à recevoir votre réponse.
— A la bonne heure , M. Pierre , dit Martorès en faisant signe au paysan d'entrer chez lui ; la rue est libre pour tout le inonde , et l'air du matin vous rafraîchira le sang. »
Lorsque le laboureur, qui était en effet un bon et simple paysan et qui , malgré ses services militaires , avait conservé le carac-
1ère doux et inoffensif des villageois de cette contrée , se vit en présence du grave et fier
Castillan, il tourna deux ou trois fois son chapeau dans ses mains avec un embarras qui toucha Pedro.
« Je vois, dit celui-ci, que vous êtes chargé d'une mauvaise commission , et votre hésitation vous honore h mes yeux. Mais rassurezvous ; je ne vous rendrai pas responsable de ce quelle peut avoir de répréhensible : expliquez-vous en toute franchise, et quoi qu'il arrive nous nous quitterons bons amis.
— Eh! eh! M. Martorès, dit le paysan en riant d'un air contraint , c'est M". Schunck qui est un peu crâne , comme on disait au régiment. »
Pedro fit un signe d'assentiment , mais il garda le silence, et le laboureur, qui avait compté sur une question , fit un effort désespéré pour se débarrasser de sa commission.
« Le lieutenant, qui est tout de même un bon garçon , eontinua-t-il en donnant à son visage une expression qui démentait ses paroles , un très-bon garçon , quand on ne le contredit pas ou quand il n'a pas de vin sous son bonnet de police, le lieutenant s'est trouvé un peu affronté de quelque chose que vous lui aurez dit, et il demande....
— Que demande cet homme turbulent et querelleur, cet ennemi de Dieu et de la morale publique? Si c'est la permission de quitter le pays qu'il scandalise par sa conduite , je la lui accorde , en tant qu'il en ait besoin , et de grand cœur !
— Pardon , excuse , M. Martorès, ce n'est pas tout à fait ça. Il demande que vous... comment donc a-t-il dit ? . . . que vous récrac. . .
— Que je rétracte...
— Positivement ! que vous retractiez ce que vous avez dit sur son compte.
— Et si je ne le fais pas ?
— Dam! voilà le plus terrible a dire.
— Dites toujours.
— Eli bien ! il voudrait , comme c'est d'usage entre soldats, se rafraîchir avec vous d'un coup de sabre.
— Vn duel !
— Quelque chose comme ça. Une affaire toute simple; l'histoire de s'aligner comme des braves et de s'embrasser ensuite.
— Cette perspective , dit Martorès avec un sourire amer, n'est pas assez engageante pour me faire transgresser d'une manière aussi grave les saints commandements de Dieu, dans le seul but d'être agréable a M. Schunck. Dites-lui, je vous prie , que j'ai pour sa proposition sanguinaire toute l'horreur et tout le mépris qu'elle mérite. Dites-lui que sa présence dans ce malheureux pays a occasionné assez de trouble et de scandale , sans y joindre encore l'exemple du crime qu'il médite. Dites-lui enfin que je ne me battrai
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contre lui que dans le cas d'une légitime et nécessaire défense , par suite d'un guet-àpens ? s'il a l'audace de se venger ainsi de l'opposition que sa conduite rencontre en moi... Et pour ce qui vous concerne, ajouta Martorès en conduisant le paysan confus vers la porte , je regrette que vous ayez démenti la bonne renommée dont vous jouissez dans le pays , en vous chargeant d'une mission si contraire aux sentiments religieux dont vous aviez fait preuve jusqu'à présent. »
Lorsque le laboureur , déconcerté par cette chaleureuse apostrophe , eut fait part au lieutenant du mauvais résultat de sa démarche, celui-ci se livra à toute la fougue de son dépit.
« Eh bien , à tout prendre , dit-il , quand il eut épuisé tout le formulaire des casernes contre la prétendue couardise de son adversaire , tous les Espagnols se ressemblent ; qu'ils soient guérillas ou autre chose. Placez-
les derrière une embuscade , ce sont des démons incarnés; en rase campagne, ce ne sont pins que des montons.
— M. Schunck, dit Martorès, qui parut en personne à la croisée de sa chaumière , en tenant une aiguière a la main , je vous conseille charitablement d'aller débiter ailleurs vos invectives contre mes compatriotes, ou je serai contraint de vous rafraîchir pour tout de bon avec de la bonne eau, bien froide. »
Mais l'invalide avait déjà pesé l'urgence des démonstrations hostiles de Pedro ; il battit en retraite avec une agilité qui faisait honneur à ses facultés locomotives , tout incomplètes qu'elles étaient , et quand il fut hors de la portée du vase perfide , il reprit une attitude plus digne de son caractère martial.
« J'ai à vous dire, s'écria-t-il , que je
saurai bien vous contraindre à me faire raison de vos insultes.
— En vérité! répondit Pedro; je serais curieux de savoir par quel moyen.
— En vous traitant partout où je vous rencontrerai, comme un poltron tel que vous êtes.
— A la bonne heure, M. l'invalide, ne vous gênez pas pour parler , je vous répondrai de la bonne sorte.
— Et si je vous appuyais ma canne sur les épaules?
— En tout cas , ce ne serait pas celle qui vous soutient à présent , car c'est un jonc dont vous faites quelque estime , et vous n'ignorez pas que, s'il entrait en contact avec mes épaules , je le briserais à l'instant sur les vôtres ; ce qui ferait peu d'honneur à vos cheveux blancs et à votre uniforme, pour lesquels j'ai plus de respect que vous n'en avez vous-même.
— Prenez-vous ce qui pend à mon coté pour un cure-dent , et croyez-vous que ma ilamberge resterait eu repos pendant que vous me frotteriez ainsi l'omoplate?
— Laissez votre ilamberge en repos , si vous m'en croyez ; elle a fait plus d'exploits qu'il ne lui en reste à compter pour l'avenir, et, quant a ce qui me regarde, je ne serais pas un enfant des Astunes , si je craignais d'exposer contre cette paille de fer , le premier brin de fagot qui me tomberait sous la main. Gardez vos rodomontades pour ceux qu'elles peuvent effrayer ; elles n'ont pas cours dans mon pays.
— Votre pays est la terre classique des fanfarons , mon bon ami , et vous venez de le prouver. Mais je vous conseille de renoncer à vos promenades solitaires sur les bords de l'Albe , car je pourrais bien avoir quelques velléités de les troubler.
— Je vous crois bien capable d'en faire
L'essai , M. Schunck; mais il y a loin , comme ou dit , de la coupe à la bouche , et tel qui vient tondre peut s'en retourner tondu. Je me promènerai ce matin comme de coutume, et je vous délie de me contraindre à faire une chose qui répugne à ma conscience de chrétien.
— C'est ce que nous verrons, » dit l'invalide en s'éloignant avec un air de fierté qui dissimulait , tant bien que mal, le dépit dont il était dévoré. Dans ce moment son unique jambe rencontra une souche, et l'équilibre de son corps en fut tellement compromis, que, sans l'aide du laboureur qui était resté près du lieutenant , celui-ci eût infailliblement mesuré la terre. Il se tourna, non sans quelque honte, du coté de son adversaire , qui venait d'être témoin de cet échec, et qui s'était honnêtement retiré de la fenêtre pour ne pas ajouter à l'embarras du vieillard. Mais cette dernière circonstance
n'eu avait pas moins fait une impression profonde sur l'esprit irascible de Pierre Schunck , plus profonde peut-être que la conversation entière de Pedro. Il avait faibli devant son antagoniste , et la délicatesse de celui-ci, qui n'avait voulu en tirer aucun avantage, ajoutait encore à sa colère.
« Ah ! disait-il à son compagnon qui avait peine à le suivre , tant le mouvement de sa marcbe était accéléré ; ah î blanc-bec ! tu me méprises parce que j'ai un membre avarié, comme toi ; mais je te montrerai que ceux qui me restent sont solides au poste.
— Prenez garde , répliquait le laboureur, qui commençait à regretter de s'être mêlé de cette sotte affaire. >*e vous fiez pas à l'eau qui dort. M. Martorès est homme à vous rendre un pois pour une fève. Si vous trempez votre doigt dans sa soupe, j'ai peur qu'elle vous brûle. «
Ces propos faisaient sur l'imagination in-
candeseente de l'invalide l'effet de l'huile sur le feu.
« Ta î ta î s'écriait-il , je me moque de sa soupe et de son pois , et pour ce qui est de l'eau qui dort, j'en ai tu assez dans ma vie pour n'avoir pas peur d'une mare de village. Je vous dis que je donnerai une leçon de français cà cet insolent Espagnol, et que je rabattrai son orgueil. J'ai une seconde épée chez moi ; allons la chercher , puis nous nous rendrons ensemble au bord de l'Àlbe, où M. Martorès prend ordinairement le frais. Je veux que les choses se passent dans les règles.
— Les choses se passeront comme il plaira à Dieu , répondit le laboureur en se disposant à prendre congé du militaire. Pour faire plaisir à un ancien , j'ai eu la folie de consentir à prêter les mains à un coup de mauvaise tête, et j'aurais été jusqu'au bout, malgré les reproches de ma conscience, pour
ne pas vous laisser dans l'embarras, si M. Pedro avait mordu à la grappe. Mais l'Espagnol est un bon garçon , un meilleur chrétien que nous deux, et, sans vous donner tort , je trouve qu'il a raison de respecter le cinquième commandement de Dieu. Par ainsi, ajouta le paysan en tournant les talons, je m'en vas à mes affaires, d'autant mieux que j'ai idée qu'il résultera de tout ceci des choses qui mettront quelqu'un dans la peine, et j'aime mieux que ce soit vous que moi. »
Le lieutenant regarda partir son acolyte en se grattant l'oreille. Cette défection l'embarrassait pour plusieurs motifs : il y trouvait la condamnation de ses mauvais desseins et l'expression anticipée de l'opinion publique. D'une autre part, il n'y avait pas dans toute la contrée un homme assez irréligieux pour oser consacrer par sa présence un homicide prémédité. Mais ce grave obstacle ,
loin d'entraver les projets du militaire , ne fit qu'accroître la funeste énergie de son opiniâtreté. Il se rendit chez lui dans un état de surexcitation fiévreuse qui eût fait dire à un paysan écossais qu'il était fay (1). 11 prit une seconde épée , qu'il cacha tant bien que mal sous ses vêtements, et il s'achemina vers les bords de l'Albe , où il attendit dans une agitation toujours croissante que son ennemi osât faire , comme il l'avait dit , sa promenade accoutumée.
Martorès , qui avait le sentiment de sa supériorité physique et un courage à toute épreuve , n'était pas homme à reculer devant le défi de Pierre Schunck , bien que son intention fut de refuser toute espèce de duel. Cette circonstance d'ailleurs semblait lui offrir une occasion toute naturelle d'hu-
(1) Prédestiné à une catastrophe prochaine, à une mort prochaine.
milier l'orgueil du. vieux soldat et de le contraindre par la honte à quitter un pays où sa présence n'était qu'un motif de trouble et de scandale. 11 sortit donc pour se promener comme à l'ordinaire.
Le lieutenant, dans la rencontre qu'il méditait, n'avait point négligé les secours de la tactique militaire. Il avait pris position dans un sentier qui s'approchait de la rivière, dont les rives étaient escarpées en cet endroit , et qui , sur son autre face , était bordé d'une li aie vive assez haute et assez épaisse pour qu'il fut impossible de la franchir. C'est par ce chemin que devait nécessairement passer Martorès. Pierre Schunck se mit en faction à l'entrée de ce chemin , pour en disputer le passage à son adversaire.
Lorsque Pedro fut arrivé en vue de l'invalide et à la portée de la voix , celui-ci s'écria d'une voix forte : « On ne passe pas ! » Et pour ajouter à ses paroles tout le poids de
la force armée , le vétéran , qui était assis en travers du sentier , tira l'épée qui était près de lui , et il en jeta le fourreau par-dessus la haie.
« En vertu de quel droit me refusez-vous le passage sur la voie publique? dit Martorès en s'arrètant à quelques pas de l'invalide.
— Par la raison , répondit le lieutenant , que je ne me soucie pas de me déranger pour vous.
— Qu'à cela ne tienne. M. Schunck, fit Pedro en s'avançant d'un pas , il y a de la place pour deux , et mon intention n'est pas de vous déranger, si vous avez besoin de repos , comme cela est présumable , car vous vous êtes levé trop matin aujourd'hui»
— Il faudrait se lever encore plus matin , s'écria le vétéran en se redressant avec une agilité extraordinaire pour son âge , si l'on
voulait prendre sans vert un ancien du 23e léger. Je vous dis qu'on ne passe pas.
— Et moi je vous dis, M. le lieutenant , que vous n'êtes point ici en pays conquis où les malheureux habitants sont obligés de se soumettre aux exigences intolérables d'une soldatesque grossière. Faites-moi place, ou il vous arrivera quelque malheur.
— Oui dà ! l'Espagnol ! vous voulez forcer le défilé avec un mauvais bâton de coudrier pour toute arme offensive î Non pas s'il vous plait. Je suis trop bon Français pour le souffrir. Tenez , ajouta-t-il en jetant à Pedro l'épée qu'il tenait à la main, voilà du fer pour du fer. Ramassez cela et avancez si vous l'osez. ><
En disant ces mots le militaire avait dégainé l'arme qu'il avait à ses côtés et il s'était avancé jusqu'à l'angle de la haie, de manière à avoir ses coudées libres pour la lutte qui se préparait.
« Ecoutez-moi, M. Schimek , dit Pedro en repoussant du pied l'épée qui était devant lui , je souhaite de tout mon cœur qu'il n'y ait pas de sang entre nous ; car , bien que vous ayez en vous l'esprit du démon, vous n'en êtes pas moins une créature du Seigneur. Tous me croyez animé contre vous de sentiments hostiles et vous avez raison : mais vous vous trompez si vous pensez qu'ils me sont personnels. Le lieutenant Schunck n'a rien fait à Pedro Martorès, qui n'a que du mépris pour les vaines jactances et pour la mauvaise conduite d'un vieux pilier de corps-de-garde. Mais je vois les choses de plus haut , et , comme chrétien , comme habitant paisible d'un village dont vous troublez la tranquillité, comme membre dune paroisse dont vous tendez à pervertir l'esprit religieux , comme ami d'un homme vénérable qui s'expose généreusement à perdre l'amour et le respect de ses
ouailles pour se dévouer inutilement au salut d'un misérable indigne d'un pareil sacrifice, Pedro Martorès déteste de toutes les forées de son âme Pierre Schunck. Ce ne sera pas sa faute s'il ne parvient pas à l'éliminer d'un pays où il s'est fait le représentant de l'esprit malin pour corrompre la morale publique et perdre un saint prêtre dont personne ici n'a su deviner le sublime dévouement.
— Que parles-tu de perte et de dévouement ? mon cher frère le prédicateur , répondit le militaire en poussant un éclat de rire qui éveilla les écbos de cette solitude. Mais je vois ce que c'est : tu es jaloux de voir que ton curé préfère ma société à la tienne, parce que je le désennuie un peu avec mes histoires du bon temps. Quant à ce qui est de faire de moi un hypocrite, comme M. Martorès qui boit son vin en cachette, et qui a toujours une prière ou un sermon à la bouche ,
merci ! bien obligé ! je reste comme je suis et je mourrai dans la peau d'un franc militaire, le plus gaîment que je pourrai.
— Tu mourras en réprouvé tel que tu es, et Dieu ne te fera pas la grâce de te repentir.... Mais j'ai déjà perdu trop de paroles avec toi. Laisse-moi passer, te dis-je, et malheur à toi si tu essaies de te servir de cette épée contre un homme paisible et sans mauvais desseins !
— Tu peux t'attendre que je m'en servirai, ne fût-ce que pour couper une oreille à un mal avisé tel que toi , dit le militaire en se mettant sous les armes.
— Alors que ton sang ou le mien retombe sur ta tète , » s'écria l'Espagnol en exécutant avec le long bâton dont il était armé un moulinet qui fit reculer de quelques pas le vieux soldat. Pierre Schunck, qui n'ignorait pas l'adresse avec laquelle les paysans asturicns manient le bâton, tenait son épée de
court , afin de saisir une occasion de frapper son adversaire lorsque l'un de ses mouvements viendrait à découvrir la ligne de son corps. Mais Martorès, qui prévoyait le genre d( riposte, se tenait hors de la portée du fer. i bâton voltigeait sans cesse aux côtés du militaire, qui bornait sa défense à épier le moment où il pourrait porter le coup décisif. Le courageux invalide avait placé trop de confiance dans la supériorité de son arme et dans son expérience de l'escrime ; Pedro s'avança d'un pas et feignit de vouloir porter un coup sur la jambe du vieux soldat, qui baissa son épée pour parer le coup , mais le rusé Asturien fit tourner son bâton avec la rapidité de l'éclair, et, avant que son adversaire eût pu se remettre en défense, il asséna un coup sur l'arme encore inclinée et l'envoya tomber à trente pas au milieu de la rivière.
3Iartorès, après cet exploit, passa tran-
quillement son bâton sous la portion supérieure de son bras mutilé , et saisissant le militaire au eollet ,, il le fit pirouetter comme une plume et prit la plaee qu'il venait d'occuper. L'intrépide vétéran s'était trouvé dans des positions plus fâcheuses que celles où les malheureuses chances du combat venaient de le mettre , sans pour cela désespérer , non seulement de son salut , mais de la victoire. La volte que Pedro lui avait fait exécuter l'avait placé justement à portée de l'arme qu'il lui avait généreusement envoyée. Il la ramassa prestement et s'en servit avec tant d'adresse , que si Martorès n'avait eu la tête couverte d'un feutre épais, elle eût été infailliblement fendue jusqu'aux oreilles; toutefois la violence du coup le fit chanceler un instant. Mais il se remit bien vite et riposta avec une énergie qui arracha un cri terrible à l'invalide. La lutte devint plus sérieuse, les deux adversaires oublièrent
le soin de la défense pour se serrer de plus près; l'épée du vétéran effleura plus d'une fois le corps de Pedro , mais le bâton de celuici portait des coups plus sûrs et plus rudes. Le lieutenant, étourdi et contusionné, tomba sur le gazon ; mais dans sa chute il saisit la jambe de Martorès et s'efforça de le traîner du côté de la rivière. L'Espagnol, devenu furieux à son tour , fut obligé de faire les plus grands efforts pour se débarrasser de son antagoniste ; mais , comme il ne pouvait disposer que d'un seul bras pour atteindre ce but, il ne put y parvenir qu'en portant à son ennemi des coups dont la violence mit fin au combat.
Martorès , presque épuisé des fatigues de cette lutte acharnée, se tenait depuis quelques instants debout et immobile devant le corps de sa victime, lorsque plusieurs paysans, attirés par les cris des combattants, arrivèrent sur le champ de bataille.
« Seigneur Dieu ! dit l'un d'eux qui était précisément l'adjoint du maire de Blies-Brucken, que s'est-il passé, M. Martorès? Est-il bien possible que ce soit un homme aussi doux et aussi prudent que vous Fêtes qui ait
mis cet enragé d'invalide dans cet état?
Ce n'est pas , ajout a-t-il en se plaçant à genoux près du corps de Pierre Schunck, pour voir s'il y avait quelque moyen de le secourir , ce n'est pas que la commune fasse une grande perte en lui ; je crois même que, sans souhaiter de mal à une personne vivante , elle aurait à se féliciter d'en être débarrassée. Mais un meurtre est toujours un meurtre; la justice ne considérera pas le bien qui peut en résulter pour le repos de la paroisse.
— Il est donc mort? dit Martorès d'une voix caverneuse et en détournant la tète.
— Par ma foi, répondit le municipal, je ne sais trop qu'eu dire , n'ayant jamais vu de trépassé pendant toute ma vie. Mais il ne
souffle pas plus qu'une souche , et son pouls ne bat plus , ni au poignet , ni au cœur ; il faut envoyer chercher le chirurgien de Sarralhe , qui verra s'il y a encore quelque chose à faire, et, en attendant, nous reporterons M. Schunck chez lui comme nous pourrons. »
L'un des paysans partit en hâte pour Sarralbe , après avoir fait un signe de tète qui exprimait sa conviction personnelle de l'inutilité de cette course.
Pendant qu'on préparait une sorte de litière avec du bois mort et du feuillage , pour y placer le corps du militaire, on voyait déjà de loin plusieurs individus qui arrivaient de ce côté ; car , à la campagne comme dans les villes , si quelque sinistre éclate sur un point, les curieux semblent sortir de terre pour venir en repaître leurs regards.
« M. Mar tores, dit l'adjoint , je crois que je devrais vous arrêter, mais vous êtes un
brave homme , et on me maudirait au village si je vous mettais dans la peine... D'ailleurs je ne sais pas positivement si e'est vous qui avez fait le coup.... Et puis je n'ai pas mon écharpe. Si vous voulez vous enfuir , personne ne songera à s'y opposer.
— Merci, M. Relier, dit Martorès en faisant un pas du côté de Blies-Brucken. Yos intentions sont bonnes ; mais quoique je déplore sincèrement la catastrophe qui vient d'arriver , ma conscience ne me reproche rien ; j'ai combattu pour ma défense, j'ai mis le bois contre le fer , et si je n'étais pas d'un pays où les enfants eux-mêmes trouvent une arme toujours prête dans le premier arbre qu'ils rencontrent , je serais à cette heure à la place de ce malheureux, et il se glorifierait de ma mort. Je ne fuirai pas , car je ne suis pas coupable, et si le maire de Blies-Brucken a quelque chose à me dire , il me trouvera chez moi prêt à répondre de mes actions. »
DE CAMPAGNE. "I/o
Puis Martorès , après avoir jeté un regard de regret et de profonde compassion sur Le corps de son adversaire, prit un chemin de traverse qui conduisait au village, et s'éloigna. Mais au bout d'une centaine de pas il fut arrêté par le garde champêtre , qui , à l'aspect des habits en désordre et ensanglantés de Pedro, crut qu'il était de son devoir de s'assurer de sa personne.
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