‹ Le curé de Cucugnan et son véritable auteurChapitre 1 sur 3 · LE CURE DE CUCUÔNÀN · texte numérisé non relu

LE CURE DE CUCUÔNÀN

Un volume de vers parut : Les Fleurs des Montagnes, suivi des Vellaviennes, où se trouvaient des poésies dune facture et d'un mouvement remarquables et qui furent alors très remarquées par la critique du temps.

Le code et l'alexandrin continuèrent une collaboration qui resta toujours heureuse et discrète ; aussi M. de Brenas vivait-il fort tranquille entre ses devoirs de magistrat et ses succès d'homme de lettres.

Apprécié et connu à Paris, il écrivit successivement dans plusieurs Revues, où il donna des articles humoristiques, des récits pittoresques, des légendes et des aventures qu'il recueillait dans ses voyages .

Sous le titre de : Voyage dans les Corbières, M. de Brenas publia, en 1858 et 1859, dans la France Littéraire, une série d'articles qui obtinrent un vif succès et qui furent reproduits par différents journaux.

Cette Revue était éditée à Lyon, chez Peladan. M. de Brenas avait adopté, pour son récit, la forme épistolaire, et cette forme, il faut bien l'avouer, alourdissait le début et la fin des anecdotes contées par l'auteur.

Tout allait pour le mieux quand, le 30 juillet 1859, dans le numéro H, parut une légende provençale, aujourd'hui de réputation universelle, intitulée : Le Curé de Cucugnan. Et de cette légende, au tour original, se dégageait en effet une saveur piquante et méridionale, qui justifiait le franc sou-

rire avec lequel elle avait été accueillie. C'était ragoût de délicats et de l'esprit le meilleur et le plus français.

Elle dormit, toutefois, dans les feuillets de la France Littéraire, sans faire grand bruit en ce monde, pendant quelques années.

Vers 1864. M. de Brenas eut l'idée de réunir en un volume les articles épars dans la Revue. Il s'entendit à ce sujet avec un éditeur parisien. M. Ballay, qui demeurait 9. rue Mazarine. Les pourparlers furent brefs et, le 4 juillet 1864, un traité intervint qui portait en substance que « M. de Brenas vendait et cédait à M. Ballay. moyennant le prix de 2.000 francs, outre certaines conditions. Le Voyage dans les Corbières, ayant pour sous-titre : « Avec mon ami Félix ». ouvrage auquel seraient faites les modifications suivantes : 1° Le récit dialogué serait substitué à la forme épistolaire ; 2° Trois épisodes ou légendes, de genres divers, complétant la série commencée par le Siège de Carcassonne, Y Anneau de Cléopdtre, les Mitonnes de Lannet et le Curé de Cucugnan, seraient encadrées dans le récit principal; 4° Le manuscrit formerait environ trois cents pages, texte et format convenus; o° Enfin, l'ouvrage prendrait pour titre : Le Curé de Cucugnan et pour sous-titre : Souvenirs des Corbières.

Ce traité fut signé par les parties contractantes et l'on convint d'un délai de deux ans au moins pour la mise en vente des volumes.

Ce délai était suffisamment long pour que Ton ne se pressât point de part et d'autre. Les change-

nients et additions résolus restèrent pendant un temps considérable sur le chantier. Les mois se passèrent. M. de Brenas se hâtait lentement et son éditeur ne paraissait pas plus pressé que lui. Tous les deux étaient fort tranquilles, quand un incident se produisit qui vint déranger leurs combinaisons et mettre à l'épreuve les susceptibilités de rhomme de lettres et la conscience du magistrat.

Vers la fin de 1866. Roumanille. le gai félibre, l'ami de Mistral et d'Anselme Mathieu, qui. dès 1846, avait créé le félibrige et trouvé, nouveau Malherbe, des accents littéraires dans une langue trop longtemps négligée, Roumanille, alors à l'apogée de son talent, publiait tous les ansunArmana, délice des populations provençales et quibusdam al lis.

A la suite de circonstances qu'il essayera de nous expliquer lui-même plus loin, il eut connaissance de la nouvelle, parue dans la France Littéraire en 1859, le Curé de Cucugnan. L'estimant accorte et de haut goût, il la traduisit en provençal. En homme d'esprit et en écrivain avisé, il supprima le début et la fin, ce que devait faire, d'ailleurs, l'auteur dans le volume en préparation, et ces coupures lui donnèrent la l'orme alerte et le brio pittoresque sous lesquels elle est devenue populaire.

Ce qu'il oublia, par exemple, ce fut d'indiquer la source où il Lavait découverte et, de plus, il prit la singulière liberté de signer le morceau, comme s'il en eût été le véritable auteur, de son nom de fé-

ET SON VERITABLE AUTEUR i

libre : Lou Cascarellet, nom sous lequel il était universellement connu.

M. de Brenas et son éditeur continuaient à dormir sur leurs deux oreille>. préparant la publication convenue. VArmana Prouvençeau de 1867 parut dons les derniers mois de 1866. Le Curé de Cucugnan obtint le plus vif succès et l'ut, sans conteste, le clou du petit volume. On en parla longtemps dans tous les mas du pays.

Presque aussitôt, Alphonse Daudet, ami intime de Roumanille et son collaborateur occasionnel, s'empara à son tour de la légende et la traduisit en français. Et. chose bizarre ! ce français ressemblait étonnamment à celui de M. de Brenas, coïncidence qui prouvait avec quelle fidélité Roumanille avait lui-même traduit en provençal le texte do la France Littéraire.

Daudet publia sa traduction dans VÉvénement} le Figaro d'alors, journal dirigé par M. de Villemessant. Il attribuait l'œuvre à son ami Roumanille. de très bonne foi. nous n'en doutons pas. Le Curé de Cucugnan, profitant de cette aubaine, se vit porter aux nues et reproduit dans un grand nombre de journaux. Et l'on sait le trajet qu'il a t'ait depuis, du Journal aux Lettres de mon moulin et, plus tard, aux Œuvres complète* d'Alphonse Daudet.

Mais, si l'esprit et Dieu sail qu'ils en avaient à revendre, nos deux Provençaux !) naît au soleil du pays des troubadours, pareil à la mousse Légère qui s'échappe de la liqueur cbampenoise. ce n'est pas

une raison pour excuser toutes les audaces et légaliser une mainmise, fût-elle des plus heureuses, sur le bien dautrui. Et, par malheur, c'était bien le cas.

Au début. M. de Brenas ignora tout. Cependant, le succès de l'historiette allant croissant, M. Ballay, mis au courant, lui signala l'étonnante transformation au cours de laquelle le Curé de Cucugnan avait trouvé une nouvelle paternité.

Juste colère de M. de Brenas. qui n'eut pas de peine à constater que Roumanille l'avait radicalement pillé et rendait ainsi la publication de son volume moins intéressante et plus difficile. En outre, ne pourrait-on pas croire maintenant (et c'était chose des plus vraisemblables) que c'était lui, de Brenas, qui empruntait à Roumanille l'humoristique sermon du curé ?

M. de Brenas écrivit aussitôt à M. deVillemessant. Dans sa lettre, du 28 octobre 1866. il l'avertissait qu'il était l'auteur de la légende et qu'elle allait paraître dans un volume édité à Paris. Il ajoutait : ■ Mon livre deviendra ce qu'il pourra. Mais, au moins, il faut qu'on le sache, je ne l'aurai emprunté à personne et il sera le fils légitime de mon caprice. La reproduction provençale, dont M. Roumanille a jugé à propos de me gratifier, sauf quelques mots alliacés, très heureux peut-être en certain dialecte, est d'une suffisante exactitude. M. Daudet a rendu, sans doute, le patois de M. Roumanille avec une gronde franchise. Mais j'ose compter sur votre courtoisie pour faire connaître à vos lecteurs que

le travail de ces Messieurs est une simple traduction et que je n'ai point brigué pour mon historiette la faveur de cet assaisonnement de haut goût ».

M. de Brenas n'était pas satisfait, cela se conçoit, et sa lettre se ressentait de ses dispositions. Il pensait toutefois que sa demande ne souffrirait aucune difficulté. Erreur ! La lettre ne fut pas reproduite et resta sans réponse. Après avoir longtemps attendu, il écrivit à un de ses amis, M. Venet, collaborateur du journal Le Monde, qui parla de son affaire à M. de Villemessant. Celui-ci ne répondit que par des échappatoires, et l'on ne put rien savoir, sinon que Roumanille avait été averti et se tenait sur ses gardes.

Sa qualité de magistrat imposait à M. de Brenas une réserve dont il hésitait à se départir, et il laissa passer un long espace de temps avant de provoquer une explication nette et précise.

En attendant, il fit demander en Provence, par son libraire de Cusset. YArmana de 1867, pour avoir la preuve indéniable du plagiat. On n'envoya rien. Cusset était-il suspect? C'était probable. Roumanille, averti, faisait le mori.

Toutefois, M. Ballay, qui, tout autant que M. de Brenas, avait intérêt à la manifestation de la vérité, se le procura et l'envoya à Cusset. M. de Brenas put constater que la traduction en provençal était presque littérale.

Sur ces entrefaites parut YArmana de 1868. Il contenait une nouvelle affirmation du plagiat et

débutait ainsi : « L'an dernier, le cure'; cette année, le médecin ! » Selon son habitude, Alphonse Daudet donna une traduction de cette facétie dans le Moniteur Universel du 22 octobre 1867, et, soulignant la verve du bon félibre José Roumanille, il ajoutait en renvoi : « L'almanach de Tan dernier racontait L'histoire du curé de Cucugnan, un chef-d'œuvre ! »

C'était, certes, flatteur pour M. de Brenas, mais c'était vraiment dommage que l'éloge s'adressât à Roumanille.

C'est alors que notre auteur, estimant la mesure comble et même dépassée, rompit son long silence et écrivit à son plagiaire, en février 1868. une lettre, avec preuves à l'appui, qui mettait celui-ci en demeure de se justifier. Roumanille fut-il bien surpris ? On peut en douter et nous croyons plutôt qu'il s'attendait depuis longtemps à l'algarade.

Dans tous les cas, la réponse ne se fit pas attendre et, le 3 mars, le félibre adressait à l'auteur mécontent et vexé, la lettre suivante, pleine d'humour et d'esprit, qui aurait tout excusé, si l'esprit, même le meilleur, pouvait guérir une blessure littéraire. Nous la citons en entier. Comme le dit Roumanille, il n'avait pas le temps d'être court et nous croyons que personne ne s'en plaindra :

Avignon. 3 mars 1868.

Monsieur.

Je sais enfin à qui m'adresser pour donner, au sujet de ce digne M. Martin, curé de Cucugnan. des expli-

cations que j'eusse voulu, de tout mon cœur, pouvoir donner plus tôt et que vous eussiez bien fait de me demander directement, dès que vous avez été à même de pouvoir le faire. Je vais vous les donner loyalement. Si j'avais l'honneur d'être connu de vous, vous ne suspecteriez pas. j'ose le croire, un iota de ce que je vais vous écrire.

Il s'agit donc de plagiat, crime prévu par la loi et dont on veut me punir par-devant le Tribunal compétent.

Je l'avoue. Monsieur, j'ai tondu de ce joli pré la largeur de ma langue et même un peu plus. Et voici comment cela s'est fait.

Depuis le bel an de Dieu 1855. les poètes provençaux, dont vous avez entendu parler, publient chaque année un Armana de plus en plus sympathique à nos populations méridionales. C'est, chez nous, aux approches de Noël, l'amusement honnête des pauvres gens. Les riches en prennent bien leur part. Le prix de cette modeste publication, tirée à petit nombre, est si modique, qu'il exclut toute idée de spéculation.

Depuis quatre ans. elle fait ses frais. Cet almanach compte, parmi ses plus fervents collaborateurs, l'auteur de Mireille. C'est là que Frédéric Mistral répand, d'une main que le public trouve trop avare, l'or de sa parole et de sa poésie.

Le collaborateur le plus populaire, le plus aimé de V Armana, est incontestablement Lou Cascarellet (mot provençal qui signifie : caqueteur. babillard . C'est de ce nom que nous signons toutes les facéties, naïvetés, bons mots, contes à rire, vieilles légendes,

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